De la Beauté comme malédiction

bradpittonce2019-9e75dd-0@1xVoici donc Brad Pitt sélectionné aux Oscars dans la catégorie « Meilleur second rôle masculin ». Comme Manohla Dargis, je déplore que ce soit pour la bouse technicolor de Tarentino qu’il le soit, et non pour l’excellent Ad astra. Mais comme l’explique fort bien l’excellente critique du New York Times, sa prestation dans le film de James Gray, tout en intériorité, est si supérieure à son indolence musclée dans celui de Tarentino que des Américains n’ont pu l’apprécier.

Mais le point fort de son article est la malédiction — qu’elle épingle avec humour — qui accable Brad Pitt sur cette simple évidence : il est beau, il n’est donc pas un vrai acteur, puisqu’il se contente d’être. Une tautologie mortifère qui exclut du champ de la performance tous les acteurs ou actrices qui ont un physique avantageux — à moins qu’ils n’y renoncent. Daniel Day-Lewis, beau gosse s’il en est, fut récompensé lorsqu’il se déguisa en peintre irlandais tétraplégique (My left foot) ou se défigura avec une barbe lincolnienne. Charlize Théron — quelle splendeur — fut oscarisée lorqu’elle consentit à prendre 25 kilos et à s’injecter du collagène pour se défigurer, dans Monster.
Cette inflation pondérale est apparemment une condition sine qua non pour aspirer à la récompense suprême. De Niro a réussi le coup avec Raging Bull, tout comme Gary Oldman avec les Heures sombres. À moins que l’on ne récompense, à chaque fois, le diététicien qui leur a fait reprendre la ligne ?
Leonardo Di Caprio, si mignon dans Romeo + Juliette, a vite compris qu’il avait intérêt à épaissir et à prendre un faciès de brute burinée s’il voulait un jour brandir la ridicule statuette (ce qui fut fait pour le Loup de Wall Street et pour le Revenant : pour Titanic, il n’a même pas été nominé).

Et l’on apprend au fil de l’article que Robert Redford n’a reçu qu’une nomination à l’Oscar du meilleur acteur — et rien d’autre. Certes, il a eu un Oscar comme metteur en scène (pour Ordinary People), et un Oscar de rattrapage en 2001 pour l’ensemble de sa carrière, mais il a payé toute sa vie son apparence avantageuse. Quant à Paul Newman, après avoir été nominé à 7 reprises entre 1958 et 1982, après avoir reçu lui aussi un Oscar de rattrapage en 1985, il a finalement été récompensé pour son talent d’acteur — qui éclatait dès la Chatte sur un toit brûlant (1958) ou l’Arnaqueur (1961) — avec la Couleur de l’argent, en 1986. Il avait 61 ans, il entrait désormais dans la catégorie « beau vieillard ». Et c’est tout. Les années brillantes, où il jouait les jeunes premiers déjà sur le retour (Doux oiseau de jeunesse, 1962) ou les desperados désespérés (Butch Cassidy et le Kid, 1969) sont passées à l’as.
Trop beau.
Suspect.
Guilty, dit très bien Manohla Dargis.

L’article, sur le Net, est illustré par une parodie très drôle du David de Michel-Ange :Brad PittMais regardez bien. On lui a rajouté une feuille de vigne, pour illustrer le propos en creux de la critique. La sculpture classique n’en usait pas — il faudra attendre l’épouvantable XIXe siècle pour voir les statues affublées de cet ustensile ridicule qui tient en l’air par miracle. Et c’est très significatif.

L’Antiquité grecque associait automatiquement beauté et qualité. Kαλὸς κἀγαθός disaient les Hellènes, ce qui est beau est bon. Rappelez-vous la légende de Phryné. Accusée d’impiété et de corruption de la jeunesse athénienne (et on risquait gros, souvenez-vous de Socrate, condamné à mort pour les mêmes charges), elle allait être déclarée coupable quand son avocat eut l’idée de la dévêtir.1920px-Jean-Léon_Gérôme,_Phryne_revealed_before_the_Areopagus_(1861)_-_01 Ce qui l’innocenta : une femme d’une pareille perfection (elle passe pour avoir servi de modèle à Praxitèle pour son Aphrodite de Cnide) ne pouvait avoir le vice en elle.
C’est dans cette optique que le jeune Rousseau s’inquiéta toute une nuit du défaut que pouvait bien dissimuler la sublime Zulietta qui s’offrait à lui. Et il fut soulagé (c’est bien la seule façon dont il fut soulagé) quand il découvrit le lendemain qu’elle avait un téton borgne.

Arrive alors le christianisme. On inverse les signes. Du jour au lendemain, la beauté devint diabolique. Si ce n’est pas Eve, c’est Lilith. Sainte Lucie, selon certaines versions de sa légende, se serait elle-même arraché les yeux pour se défigurer et ne plus être objet de désir — ce pourquoi elle présente ses prunelles sur un plateau, que ce soit chez BeccafumiDomenico Beccafumi ou Zurbarán. Saint Paul, le gnome de Dieu, est d’une laideur repoussante — bien sûr, il brûle d’une beauté intérieure, bla-bla-bla. Savonarole oblige Botticelli à brûler ses déesses et ses nymphes. Et on ne recrutera jamais Brad Pitt pour jouer saint Jérôme ou saint Antoine…
Il n’y a guère que saint Sébastien qui soit beau — oui mais voilà, il est peint par Sodoma, qui comme son surnom l’indique prêchait sans doute pour sa chapelle…Sodoma_003

Le christianisme version protestante est encore plus rigoriste. D’abord, ils n’ont pas de saintes ni de saints, et ils ne représentent pas le Christ. Et puis ils ont la culpabilité chevillée à l’âme — sauf quand il s’agit de faire des affaires, comme l’a souligné Max Weber.

Alors Brad Pitt n’aura pas d’Oscar — d’autant qu’avec Tom Hanks, Anthony Hopkins, Al Pacino et Joe Pesci face à lui, la concurrence est rude. Pourtant, je le lui souhaiterais presque, pas pour ce film minable, mais pour l’ensemble de son œuvre (Brad Pitt dans Thelma et Louise ! Brad Pitt dans Et au milieu coule une rivière ! Brad Pitt, quoi !). À 56 ans passés, il pourrait être enlaidi par l’âge — mais pas même. Beau pour l’éternité. Et les mains vides. À jamais.

Jean-Paul Brighelli