De quoi Trump est-il le nom ?

Ordinairement, les sites pornographiques, dont la gratuité n’est qu’une illusion de façade, vous vendent d’autres illusions — c’est avec ces produits dérivés que l’industrie du sexe conforte son magot — 200 milliards de dollars par an, estimation basse.
Par exemple :
Ou encore :
Voire, plus simplement :

Mais la semaine dernière, l’un d’eux (et des plus notoires) vendait autre chose :

Donald Trump est parti de loin. Il s’est marié trois fois avec des filles que leur exposition médiatique (ex-championne de ski, mannequins, bimbos spectaculaires au gré des critères américains, avec des prénoms et des pedigrees de porn-stars, Melania, Marla, Ivana, quelque part entre Pornhub et Barbara Cartland) transformait — selon lui — en objets de désir. On connaît un ex-président de la République qui a fait plus ou moins le même calcul en épousant un ex-mannequin qui, fait exprès ou non, a repris la « Fernande » de Brassens.
Qu’est-ce que Trump ? C’est le grand type blond, WASP à ne plus en pouvoir, qui affiche des conquêtes dont le redneck de base n’ose pas même rêver, englué qu’il est dans une crise qui réconforte les puissants et englue les classes moyennes, dont l’érosion est persistante là-bas comme ici. Au pays de Donald, seul Picsou survit réellement. Les autres s’enfoncent dans l’anonymat de la misère assistée.
Parce qu’il y a un lien entre la décadence financière et l’impuissance. Une très vieille étude américaine, réalisé il y a près de quinze ans, prouvait que lorsqu’une ville s’identifiait fortement à une équipe (de baseball, de football ou ce que vous voulez), et que cette équipe perdait de façon chronique, la natalité baissait — le supporter traumatisé par un match perdu de plus rentrait chez lui la queue basse et les hormones en débandade, sans aucune envie de faire partager à bobonne un enthousiasme en berne.
C’est l’équipe USA qui perd, dans le raisonnement de Trump (et ce n’est pas faux, la Chine pendant ce temps, au plus fort de sa croissance — quel mot, hein — à deux chiffres a renoncé à la politique de l’enfant unique, puisqu’aussi bien les jeunes yuppies de Shanghai ou Shenzen, dopés par leur réussite sociale, avaient retrouvé une pleine vigueur copulatrice). Un bon salaire vaut tous les Viagra du monde — mais quand on en est à l’aide alimentaire, on a l’hémisphère sud en détresse, et l’indicateur de satisfaction reste obstinément bloqué sur six heures et demie et regarde ses chaussures.
Trump se veut Viagra — je ne commenterai pas ce qui sera « great » grâce à lui dans la publicité ci-dessus. Il est celui — et c’est évident quand on le regarde parler — par lequel l’Amérique retrouvera son vieil esprit d’insurrection (inutile de vous explique l’étymologie, hein) qui remonte aux pères fondateurs et au Tea Party des années 1770 à aujourd’hui. Trump va faire rebander l’Amérique.
Avec des moyens un peu frustes, j’en conviens — un couplet anti-immigration, un couplet anti-Musulmans, un refrain anti-establishment. Il est remarquable que son propre parti, qui a des intérêts autrement importants à gérer que ceux des oubliés de l’Amérique profonde ou des ambitions de Donald T*** — tente en ce moment de comploter pour le priver de sa victoire très probable, en insinuant qu’une convention ouverte (si Trump collecte moins de 54% des délégués) serait plus favorable à Cruz. Moins sexy, selon le critère du redneck sus-cité, mais plus conforme aux visées néo-libérales des pouvoirs constitués, qui n’en ont rien à faire de ressusciter les humeurs défaillantes d’une Amérique blanche qui affiche son manque d’excitation chronique en boycottant largement les élections. Mettre un bulletin dans une urne est un processus symbolique pour lequel il faut un minimum de rigueur (là encore, je n’expliquerai pas l’étymologie).
À noter que Trump s’adresse prioritairement aux hommes. D’où la misogynie affectée de ses propos : il n’a pas grand chose à craindre, Sarah Pallin — dont l’industrie du porno fit jadis une parodie assez drôle, Who’s nailin‘ Pailin ?, qui explicitait la frustration d’un électorat en berne — assure l’arrière-garde. Il ne va pas ramollir son discours en caressant le féminisme politiquement correct, vêtu de tailleurs stricts, qu’Hillary Clinton couvre amplement. Donald est là pour que les hommes délaissés par le système et la crise retrouvent un peu de vigueur. Ceux qui baisent par Internet — et qui retrouvent sur leurs sites préférés un candidat éminemment pornographique, qui s’exhibe sans complexe.

Et en France ? Confrontés au même genre de découragement mou que l’Amérique, quel candidat pourrait nous proposer une réaction psycho-physiologique égale à celle qu’offre aujourd’hui Donald ? Juppé ? Allons donc — il ne suffit pas d’être droit dans ses bottes pour que les Français prennent leur pied ! Hollande, le grand méchant mou ? Heu… Sarkozy, c’est du réchauffé, et Carla passe tout doucement de la case MILF à celle des cougars. Marine a trouvé Marion Maréchal pour faire rêver les amateurs de blondes — c’est un créneau étroit. Mélenchon le jouait assez bien — mais ces temps-ci, il fatigue visiblement. D’où les prétentions de toute une bande de petits coqs des deux sexes, soucieux de hisser leur voile au-dessus de l’horizon, et qui parviennent à peine à dépasser la ligne de flottaison.
Le coefficient érotique des candidats français me paraît globalement faible — et c’est le discours dominant du Café du commerce, qui ne trouve personne à son goût. Personne qui fasse chanter le coq sur la poule. Mitterrand ou Chirac ont été les derniers à assumer leur pouvoir de conquête(s) — et ce n’est pas un défaut en France : les épouses comptent peu, contrairement à ce qu’a cru Sarko, qui regarde la France avec des lunettes importées d’Amérique. Ici, on veut un monarque à favorites. La Cinquième République, comme autrefois la monarchie absolue, c’est la promesse du gang-bang.
De Gaulle faisait rêver l’inconscient sexué avec le mythe fondateur d’une France forte — et lui aussi, en vieille ganache qu’il était, s’adressait prioritairement aux hommes. Ceux qui se veulent ses héritiers (1) ont intérêt à muscler leur discours : ce que la France défaillante de 2016-2017 réclame, c’est un macho (de l’un ou, l’autre sexe, peu importe) qui la fera jouir, qui lui redonnera un semblant de vigueur, et dont l’élection ressemblerait à une érection. Les pays en crise ont systématiquement rêvé à un Sauveur — voyez de quoi a accouché le régime de Weimar. Ce ne serait pas mal que les candidats de l’année prochaine tiennent le discours de la force retrouvée, si nous ne voulons pas qu’une situation insurrectionnelle dont tout le monde pressent l’imminence accouche d’un Gauleiter gaulois à virilité décomplexée et à cerveau étroit.

Jean-Paul Brighelli

(1) La carence d’héritiers réels du Général ne s’est jamais mieux exprimée que dans la magnifique pochade de Benoît Duteurtre, le Retour du général (Fayard, 2010), dont je ne saurais trop recommander la lecture — revigorante et désespérée.