Dictionnaire amoureux de la Laïcité

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).
Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument la République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Jean-Paul Brighelli