El Reino — le film politique que les Français ne savent pas faire

el-reino.20190416032655Je déplorais il y a peu l’extraordinaire carence actuelle de films politiques dans le cinéma français — carence d’autant plus remarquable que les pays qui nous entourent ne manquent pas de cinéastes capables de décortiquer l’état présent du corps social et des éminences qui nous gouvernent. Paolo Sorrentino a dressé, via la représentation du carnavalesque Berlusconi, un état des lieux de la Botte. Et Rodrigo Sorogoyen vient de réaliser, dans El Reino (le Royaume), un tour complet de la politique politicienne de la Péninsule.
Pendant ce temps, les cinéastes français persistent à se demander si leur nombril, avec ou sans cordon attaché, est ou non le pivot du monde, et s’il doit ou non jouer un rôle dans la sodomisation des diptères.

El Reino met en scène un politicien provincial, peut-être promis à un avenir ministériel, compromis dans les magouilles et les financements douteux de son propre parti (sans doute le Parti Populaire, mais ce pourrait aussi bien être le PSOE, tous les partis mangeant, dit le film, dans la même gamelle et détournant les mêmes fonds bruxellois). Comme il faut bien un fusible à la curiosité des juges, c’est lui qui sera sacrifié, lui explique la présidente (ah, enfin, une femme à la tête d’un grand parti — et tout aussi pourrie qu’un homme).
Mais ça ne lui dit rien, à cet homme, de payer les pots cassés pour tous les margoulins qui grenouillent dans les instances supérieures. Du coup, il cherche à récupérer les preuves qui feront plonger tout le monde — il est comme les anciens Vikings, quitte à monter dans la Walhalla, autant ne pas y aller tout seul.
Ces preuves, ce sont quelques carnets dans lesquels un comptable scrupuleux a tout consigné — avec les noms. Pour cela, il plonge dans l’illégalité la plus noire. Jusqu’au meurtre.

Et il apporte ces carnets à la journaliste (seconde femme de pouvoir du film, soi-disant incorruptible, mais qui, comme le lui dit le héros désabusé, est un rouage dans le jeu des pouvoirs qui protègent le pouvoir), qui se dispensera de les montrer à l’antenne, préférant recentrer l’interview — sur les conseils avisés de l’oreillette qui la rattache aux instances exécutives — sur la mauvaise conscience supposée du héros. Comme dit le sous-titre de l’affiche espagnole : Los reyes caen, los reinos continùan. Les rois peuvent bien tomber, les royaumes continuent.

Antonio de la Torre, le principal protagoniste, nous l’avons déjà vu dans la Isla minima et dans Que Dios no perdone (autre grand film politique emballé dans un thriller). Et la journaliste, Bárbara Lennie, a été l’une des principales protagonistes du très beau Todos lo saben d’Asghar Farhadi : non seulement les Espagnols ont un vrai cinéma, mais ils ont, eux, les acteurs qui permettent à ce cinéma d’exister. Nous, nous avons Kad Merad qui joue les gigolos, et Frank Dubosc qui fait (dans All inclusive, un beau titre bien français que les Québécois vont encore devoir traduire) les bords de plage pour la énième fois de sa carrière. Sans compter Cécile de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau qui résistent au harcèlement de leur patron et font un casse à l’occasion (c’est dans Rebelles, dont la bande-annonce m’a suffi). Sans oublier Alexandra Lamy en écrivain(e) dont les révélations (c’est dans Chamboule-tout, super-titre) dérangent sa bande de copains. Là aussi la bande-annonce…

Nous ne manquons pas de sujets, pourtant. On pourrait raconter comment quelques milliardaires ont propulsé un petit jeune homme ambitieux à l’Elysée pour leur plus grand profit. Ou comment le même jeune homme a décidé de calquer un calendrier de restauration de Notre-Dame sur son propre agenda électoral — avec l’appui des mêmes patrons soudain mués en mécènes désintéressés. Et comment des organes de presse appartenant à quelques milliardaires appuient, à grands coups de sondages manipulés, l’action des uns mais surtout pas des autres, stigmatisant au passage, grâce à des images soigneusement sélectionnées, les mouvements de protestation suscités par la politique des susdits. Ou…

Jean-Paul Brighelli

PS. Mention spéciale, dans El Reino, à Nacho Fresnada, absolument irrésistible en dirigeant paranoïaque impliqué jusqu’au coup dans des malversations juteuses. Mais voilà : cet acteur connu au-delà des Pyrénées pour ses rôles télévisuels est aussi, et d’abord, un comédien de théâtre qui a joué Macbeth ou le Bourgeois gentilhomme, Garcia Lorca et Euripide. Combien d’acteurs français sont aussi, aujourd’hui, des Louis Jouvet et des Michel Bouquet en puissance ?