English porn

Lorsque j’ai sorti la Société pornographique, il y a un peu plus de deux ans, j’ai proposé de couper complètement l’accès à toute la pornographie sur le Web — une proposition qui m’a valu l’inimitié passagère de Katsumi (pardon : Katsuni, désormais), star de cette industrie — l’une des rares à être passée du bon côté du miroir aux alouettes : pour une porn star de sauvée, combien de détruites — voir l’exquise Karen Lancaume ? Pour une pseudo-liberté (se gaver de porno sur écran, au lieu de passer à l’acte), combien de gosses (et de moins gosses) détruits à vie dans leur conception de l’amour, ramené à une gymnastique conçue pour le seul plaisir de la caméra ? Combien de passages à l’acte induits par des « modèles » fabriqués par une industrie sans complexes ni limites ? Je racontais dans ce livre cette agression sur le parvis de Lyon-Part-Dieu, en pleine après-midi, d’une douzaines de petits adolescents sur deux filles filmées pendant qu’elles accomplissaient les actes auxquels on les forçait — et on voudrait faire croire que le porno diminue la tendance au viol, alors qu’il n’est qu’exhibition de violence : voir ce que produit la Russie et l’ensemble des ex-pays de l’Est dans le genre…
Bref, on ne m’accusera pas de laxisme pro-porn. Autant l’érotisme est une noble cause (et l’érotisme, c’est le livre, c’est l’imaginaire, c’est l’amour dans ce qu’il a de plus débridé, alors que la pornographie est sans cesse contrainte), autant la pornographie ne vaut pas la corde pour la pendre. Un certain nombre de grands pays libéraux (la Chine, par exemple) bloquent toute diffusion pornographique. C’est dire que les dégâts engendrés par la pornographie sont jugés supérieurs aux avantages économiques (considérables — près de 200 milliards de dollars en 2010 au plan mondial) qu’on en tire… Aucune autre considération n’alarmerait des capitalistes — chinois ou monomatopaïstes…

Enter Great Britain. Des inventeurs du puritanisme et du libéralisme, à quoi pouvions-nous nous attendre ?
À ça — je traduis pour les grandes incompétences qui fréquentent Bonnet d’Âne :
« La pornographie produite au Royaume-Uni a été censurée en douce aujourd’hui par un amendement à la loi de 2003 sur la Communication, et les mesures décidées semblent cibler particulièrement le plaisir féminin. Les nouvelles régulations requièrent que la VoD en ligne adhère désormais aux mêmes règles que les DVD vendues en sex shop, décidées par le BBFC (British Board of Film Censors).
« Décidant arbitrairement ce qui est du sexe sympa et ce qui n’en est pas, le Bureau, statuant sur ce qui n’est pas acceptable en matière de sexe, a décidé de bannir de la production britannique de pornographie les pratiques suivantes : fessée, coups de canne, flagellation agressive, pénétration par un quelconque objet associé à la notion de violence (?), tout abus physique ou verbal (même si consensuel), l’urolagnie, la mise en scène de prétendus mineurs, les contraintes physiques, les femmes-fontaines, l’étranglement, le fait de s’assoir sur le visage de quelqu’un, et le fist — les trois dernières pratiques entrant dans la catégorie des actes menaçant potentiellement la vie. »
Le Board est bien sympa de ne pas nous ramener aux temps victoriens, aux chemises de nuit trouées et à la position du missionnaire obligatoire. La Grande-Bretagne des fétichistes et autres dominatrices en frémit dans ses fondements.
C’est étrange, cette volonté de brider l’économie de la pornographie en passant par la bande — par les pratiques plutôt que par la diffusion. Un peu comme le porno japonais s’autorisant du shibari compliqué, du bukkake géant et autres fantaisies débridées pourvu que les producteurs floutent le poil (une obsession dont les Japonais eux-mêmes, qui jadis produisirent les admirables estampes d’Utamaro et de quelques autres, ignorent l’origine). Etrange, mais significatif. On contrôle les pratiques, mais on laisse le marché libre de diffuser — le marché étranger en particulier, soit 99% de la pornographie diffusée en Angleterre ou ailleurs (l’industrie anglaise du porno compte vraiment pour du beurre, et pas celui du Dernier tango).
Admettons pour la beauté de l’analyse que l’on interdise des pratiques courantes entre adultes consentants (que Gauge ou Lupa Fuentes passent dans leurs premiers films pour des mineures ne concerne que l’imaginaire des consommateurs, pas les producteurs). Etonnons-nous quand même que Fessée et Canne, si typiques de siècles d’éducation à l’anglaise (voir l’admirable collection Orties blanches du début du XXème siècle, et les romans écrits sous pseudonymes par Pierre Mac Orlan, entre autres), soient sur la liste. Quant aux pénétrations par des « objets » violents (et moi qui croyais que la violence était dans l’individu, pas dans l’objet en soi !), cela m’ouvre des abîmes de perplexité. Une banane ou une courgette sont-elles des objets violents ? Et un plug en forme de sapin de Noël ? Une colonne Vendôme miniature ? À partir de quelle taille un gode entre-t-il dans la catégorie ? Le Board devrait nous éclairer. Cette liste manque de précision.
Ce qui m’échappe complètement, c’est la présence dans la liste des femmes-fontaines (en anglais, female ejaculation ou squirting — autant que cette Note serve à l’apprentissage de l’association des anglicistes amateurs authentiques — AAAAA). Les censeurs confondraient-ils le produit des glandes de Skene avec celui de la vessie ? Et quand bien même ? Il est des gens qui boivent systématiquement leur propre urine, et affirment en tirer des bienfaits innombrables en reminéralisation matinale (sachez-le, ce sont les Allemands qui sont en Europe les grands amateurs de ces pratiques). Non, l’interdiction des femmes-fontaines vise tout bonnement le plaisir féminin, qui a intérêt, apparemment, à rester discret et intériorisé.
Pendant ce temps, la douche de sperme reste légale en Angleterre, l’éjaculation faciale aussi, le plaisir masculin peut continuer à s’extérioriser…
Le Board, dans sa grande furie moralisatrice, devrait aller plus loin. Interdire par exemple la Sodomy (selon les lois de plusieurs états américains — l’Utah, par exemple —, cette dénomination biblique inclut également la fellation et tout ce qui ne vise pas à se reproduire), qui n’est pas toujours précédée d’un lavement énergique — enema, in english, il y a des sites spécialisés… Interdisons la double pénétration (qui vaut bien un fist, reconnaissons-le, quand elle se situe sur le même orifice — et il y en a des triples), et même la masturbation, qui d’après Larousse induit toutes sortes de maladies abominables.
Encore un effort, membres (?) du Board : interdisez ces pratiques dans les chambres à coucher du royaume. Nous sommes depuis quelques mois, en Angleterre, dans une série de scandales pédophiles mettant en cause des personnalités diverses. Ça, c’est la réalité. Mais nos voisins se soucient de ce que l’on inclut ou non dans des fictions. À moins que l’intention soit justement de déborder sur la réalité, et de contrôler ce qui se fait ou non en vérité.
Si les membres du Board, et le reste de la société anglaise, reine comprise, mettaient sur la table de nuit le déroulé complet de leurs pratiques…
Sainte hypocrisie anglo-saxonne ! Ils interdisent sur les écrans des pratiques courantes dans le SM, mais engrangent les bénéfices de Fifty shades of Grey. Cravache ici, mais pas de fouet là. Ils viennent tout juste (il y a une dizaine d’années) de renoncer au caning dans les public schools (les Etats-Unis n’ont banni les châtiments corporels que dans 31 états — dans les 19 autres on peut y pratiquer la fessée à grands coups de paddle — que la main surtout ne touche pas les fesses !), et ils s’offusquent de pratiques entre adultes consentants, qu’ils s’agissent ou non de prestations rémunérées. Mais ils ne s’attaquent pas au marché lui-même dans son ensemble ; contrairement à ce que j’entends çà et là, c’est très facile d’interdire aux serveurs de diffuser de la pornographie : il suffit d’élever la voix, la Chine sait très bien le faire.
Je ne dois pas être un vrai libéral. J’admets dans l’intimité privée toutes sortes de pratiques, pourvu qu’elles n’impliquent pas des mineurs — au sens que ce mot a en France — et soient librement consenties. Mais je suis prêt à interdire la totalité de la pornographie sur Internet, parce qu’elle détruit les consommateurs, surtout les jeunes, et que couper les vivres à des pornographes m’indiffère profondément. Je suis un grand amateur de littérature érotique — après tout, j’en ai écrit —, parce que la littérature est une porte sur l’imaginaire, sur une activité réelle (alors que la pornographie sur écran réclame par nature une totale passivité). Et il ne me viendrait pas à l’idée de critiquer ce que fait tel ou tel, que je le sache ou non. Je trouve immonde que Closer, ou quelque autre publication-poubelle, dévoile la vie privée de qui que ce soit — membre ou non du FN. On peut faire ce que l’on veut chez soi — y compris s’enivrer de vertu, comme disait Baudelaire. Mais pas dans des médias qui ont sur les gosses des influences néfastes.
Quant à interdire telle ou telle pratique… Cela fait des millénaires que l’on essaie — avec des insuccès constants, quelles que soient les peines encourues, et elles étaient parfois atroces. Le Board doit manquer de culture — au fond, une fois encore, tout est là.

Jean-Paul Brighelli