Europe et les chiens

1439580-1Photo Nice-Matin. La calvitie du type large d’épaules habillé en rouge est la mienne.

Il pleuvait hier samedi 18 mai sur la baie des Anges, on se serait cru sur une plage belge,

Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

Des Gilets Jaunes occupaient pacifiquement la Promenade des Anglais, ce qui a donné à Christian Estrosi un bon prétexte pour ne pas participer au débat sur l’Europe monté sur le coup de 15h30 par Marianne et Nice-Matin. Tant mieux pour lui, il se serait fait alpaguer par une dame blonde venue tout exprès pour l’invectiver. C’est son adjoint, qui le remplaçait, qui a encaissé pour son patron. Avec stoïcisme, je dois dire.

J’assistais donc hier samedi à un débat sur l’Europe, au Centre Universitaire Méditerranéen, le CUM. « Campagne atone », a dit Polony — vêtue et accueillie en rock star, comme d’habitude —, qui présidait aux échanges avec sa pertinence et sa patience ordinaires. Alain Léauthier (« Qu’est-ce qu’il a grossi, Léo », a soupiré ma voisine qui le connaît de longue date —« et, a-t-elle ajouté en toute impartialité, vous lui rendez des points en ce moment, mon cher ») jouait Monsieur Loyal entre les divers intervenants, puis face à la salle, conviée dans un second temps à prendre la parole.
Peut-être me suis-je demandé ce que venait faire là Pierre Larrouturou, rescapé du PS et n°5 sur la liste emmenée par Raphaël Glucksmann, l’homme qui invite Vallaud-Belkacem pour fêter la résurrection du Magazine Littéraire, l’homme qui a mis Claire Nouvian, la harpie qui veut la peau de Pascal Praud, en deuxième position sur sa liste — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 5% qui leur permettraient d’avoir un élu… Plus je vieillis et moins je me sens porté vers le fair-play et l’éventail des opinions. Lorsque l’on pense bien (et Polony pense bien), pourquoi s’encombrer d’une petite pointure qui pense courbe ?

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas — mais le vrai chien, en revanche… Le concept d’Europe, tel qu’il a été agité hier par certains comme une muleta devant le mufle de l’électeur stupéfié, ne signifie rien non plus — mais l’Europe, la vraie, celle des trusts, des lobbies, et de cette Commission européenne qui prend des décisions par-dessus la tête des Etats, elle, elle existe. Et quoi que disent les uns et les autres, c’est pour la pérenniser que nous sommes conviés à voter…
Parce que les uns et les autres peuvent protester, jurer leurs grands dieux qu’ils veulent les « Etats-Unis d’Europe », selon la formule de Hugo (même si les Etats-Unis, en 1848, ce n’était pas grand-chose) puis par Mendès France en 1930 (La Banque internationale, contribution à l’étude du problème des États-Unis d’Europe). L’année même, comme l’a rappelé l’un des intervenants, où paraissait Malaise dans la civilisation — qui est en fait Malaise dans la culture, Freud refusant d’opposer les deux termes.

Et c’est bien dans la culture que réside le nœud du problème. Et personne ne s’en est soucié, sauf Polony qui a évoqué — un peu vite — ce Protocole de Lisbonne qui en 1999-2000 a sonné le glas de l’Ecole des Savoirs et a sommé tous les systèmes éducatifs européens de définir un « socle commun » (assez bas pour que tous s’y hissent) et de s’en remettre aux « compétences ». Par exemple ce « vivre ensemble » qui a permis depuis vingt ans la juxtaposition de communautés antagonistes, au lieu de favoriser leur insertion et leur assimilation dans une culture commune.
Et personnellement, je n’ai aucune envie de « vivre avec » — avec un poignard suspendu au-dessus de ma tête, avec des burkas invitées aux sorties scolaires, et avec des élus qui proposent que l’arabe devienne la seconde langue officielle du pays. Pas envie de vivre avec une langue et une culture « européennes » aussi indifférenciées que ses billets de banque. Je veux Montaigne, et Racine, et Laclos, Flaubert ou Valéry. Pas avec les œuvres complètes de Jean Monnet, qui haïssait les nations autant qu’il détestait De Gaulle.

L’Europe, c’est, depuis vingt ans, la descente aux Enfers d’une école déjà gravement menacée par les lubies pédagogistes, auxquels Bruxelles a donné les pleins pouvoirs. Polony le sait bien — mais elle a horreur de se mettre en avant et de rappeler qu’avec Nos enfants gâchés, elle avait en 2005 sonné l’alarme. Il est là, le débat, et nulle part ailleurs. Le reste — l’économie — est au fond accessoire. Le vrai problème est politique : voulons-nous ou non nous faire dicter définitivement notre culture par les Hyperboréens, comme disait Renan, de Prusse et de Hollande — ceux mêmes qui au nom des droits inaliénables des barbares, ont fait de leur mieux pour anéantir la Grèce ?
Parce qu’en descendant de la gare vers le centre via l’avenue Jean Médecin, je suis tombé en arrêt devant une plaque rappelant ce qu’a fait, à Nice, la culture allemande :SL372259

Alors, la dette… On s’en fiche : celle de la France, en 1789, était abyssale. Quatre ans plus tard, on n’en parlait plus. Et le Congrès de Vienne en 1815 l’a définitivement effacée, pour ne pas gêner les Bourbons provisoirement revenus sur le trône.
Je ne suis pas bien sûr d’aller voter la semaine prochaine — sinon dans le cadre mensonger d’une élection européenne devenue ici référendum national —, parce que ce n’est pas avec des bulletins et des urnes que l’on prend la Bastille, ni que l’on abreuve nos sillons.
Et Bruxelles est une Bastille à démanteler.

On donna ensuite la parole au public. In fine, un Gilet jaune, visiblement très peu au fait des jolis discours de l’intelligentsia, qu’il avait toutefois suivis avec patience, a levé poliment la main et posé la question qui tue, comme le rappelle Nice-Matin aujourd’hui : « Sommes-nous vraiment en démocratie ? répondez-moi par oui ou non ! Parce que je crois, moi, que nous sommes en oligarchie… »
Les manifestations qui durent ont ceci de bon qu’elles font progresser très vite la conscience politique…

« La Démocratie » est au programme (officiel) des classes prépas scientifiques l’année prochaine. Si jamais Polony me lit, et qu’elle passe à Marseille entre septembre et juin, je serais enchanté de la recevoir deux heures pour qu’elle explique à mes élèves en quoi le « concept », comme aurait dit Spinoza, est problématique, dès lors qu’on le confronte aux faits. La démocratie ne mord pas, sur le papier — mais l’oligarchie, oui. Et l’Europe aussi.

Jean-Paul Brighelli