Hombres buenos

J’aime beaucoup ce qu’écrit Arturo Perez-Reverte. Rien de très original d’ailleurs : depuis le Tableau du maître flamand, l’ancien reporter de guerre (et non, ce n’est pas anecdotique, c’est même au cœur de l’œuvre et du personnage) est fort aimé en France — et il est probablement le meilleur écrivain espagnol contemporain. Au demeurant, un esprit caustique qui ne pardonne pas facilement la bêtise, ni celle des pédagos espagnols qui n’ont rien à envier aux nôtres, ni celle des aveugles qui croient que l’islam est une religion comme les autres. Ses Patente de corso (les « lettres de course » données aux capitaines corsaires pour pirater en toute légalité) qui paraissent dans l’hebdo XL Semanal valent leur pesant d’arsenic.
Causticité qui n’est pas du goût de tout le monde, surtout en Espagne. Membre de l’Académie Royale Espagnole — la Real Academia Española, ou RAE, a les mêmes missions philologiques que l’Académie française, qui lui a servi de modèle lors de sa création en 1713, après l’installation des Bourbons sur le trône —, il ne pratique ni la retenue de nos Académiciens à nous, toujours un peu compassés, ni le pardon des offenses — j’y reviendrai. N’empêche que parmi tant de romans remarquables, le Peintre des batailles est certainement l’un des plus beaux récits de guerre jamais écrits (et probablement la métaphore des traumatismes dont Arturo n’a jamais guéri), et la série des aventures du capitaine Alatriste est héritière de la grande tradition dumassienne du roman historique à double détente : le récit d’autrefois est aussi chronique d’aujourd’hui. Inutile de répéter ce que Georg Lukács a très bien raconté, et dont j’ai déjà parlé, la dernière fois que les historiens-pédagogues m’ont « gonflé mes vieilles roubignolles », comme dit Brel.
Du roman historique, il a à peu près exploré toutes les facettes, cherchant visiblement à composer, d’œuvre en œuvre, l’épopée d’une Espagne qu’il aime et vomit à parts égales. Qui bene amat

Donc, Hombres buenos. En 1780, l’Espagne intellectuelle fait comme toute l’Europe : elle lorgne du côté de la France. Les Académiciens se mettent en tête de se procurer les 28 volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Pas de suspense en soi, puisque Deux hommes de bien (au Seuil, pour 22€50 — c’est pour rien) commence par la découverte desdits volumes par un narrateur qui se fait plus ou moins passer pour Perez-Reverte dans la bibliothèque de la vénérable institution. Et que notre romancier s’est fait photographier serrant contre son cœur l’un de ces précieux volumes. L’intrigue tient donc en deux lignes : deux éminents Académiciens, l’un bibliothécaire corpulent, l’autre ex-marin longiligne et « à la triste figure » (Perez-Reverte assume pleinement l’inspiration cervantesque de ce couple lancé dans une quête qui vaut mieux que celle de Dulcinée, car aucune femme ne dure autant que 28 in-folio pieusement conservés) sont chargés par leurs collègues d’aller en France se procurer une collection complète de ce monument de l’Intelligence.
Evidemment, cela ne fait pas le bonheur de tout le monde. Deux de leurs collègues montent une conspiration pour empêcher l’acquisition, et s’adjoignent les services d’un homme de main parfaitement dépourvu de scrupules.
Encore faut-il se rendre à Paris, à travers une Espagne plus dangereuse que l’Irak actuel, où chaque auberge est un bouge infâme propice aux puces, et chaque chemin creux une embûche mortelle. Puis il faut, une fois à Paris, s’organiser dans la Babylone moderne — comme aurait dit Fougeret de Monbron, auteur de la Capitale des Gaules ou la nouvelle Babylone en 1769. Et trouver une édition originale : dès la fin du travail éditorial de Diderot et d’Alembert, les copies infidèles abondèrent. Et survivre dans une capitale où l’on est sans cesse à la merci des femmes galantes (ainsi la belle Margot Dancenis) ou de leurs amants jaloux : il y a dans cette somme tout ce qu’il faut de coups d’épée pour rappeler aux amateurs que Perez-Reverte a jadis écrit le Maître d’escrime, qu’il a fait d’Alatriste un bretteur redouté, et que visiblement il déplore lui aussi que l’on ne puisse plus enfoncer impunément trente centimètres d’acier dans le ventre des imbéciles.
Par exemple dans celui de Francisco Rico, peu connu ici mais célèbre en Espagne pour ses études de philologie, ses commentaires sur le Quichotte et même une édition politiquement correcte de Cervantès, adaptée pour les enfants.
Ledit Rico apparaît d’ailleurs dans le roman dès la page 16 : le narrateur prépare, dit-il, un roman policier où les Académiciens seront assassinés les uns après les autres, et tous se battent pour être celui qui tuera Rico… Imaginez que Xavier Darcos ou Jean-Christophe Rufin mijotent une fiction où il s’agit de pendre Angelo Rinaldi « avec le cordon d’un rideau du salon »… Sûr que personne ne voudrait rester à l’écart d’une telle œuvre de salubrité publique.
Je blague, bien entendu — mais Perez-Reverte ne plaisante pas : El profesor Rico lui sort par les yeux.
Et il y a de quoi, figurez-vous…

Longue parenthèse.
Si, au XVIIIème (c’est tout le substrat du roman) les intellectuels madrilènes déplorent l’arriération de leurs compatriotes et de leurs mœurs, il n’y a aucune raison, en notre XXIème siècle européen et égalitariste, pour que les Espagnols soient plus intelligents que les Français. Une polémique est ainsi née lors des Jeux olympiques de Rio, où les entraîneurs ibériques ont commencé à mettre au féminin pluriel les groupes où les femmes prédominaient, quoique des hommes y fussent présents. Les Académiciens s’en sont émus.Or, en espagnol comme en français, le masculin théoriquement l’emporte — sauf qu’il faut être singulièrement abruti pour confondre le masculin et le mâle. Le masculin espagnol est donc, comme chez nous, un neutre — héritier du neutre latin. Mais voilà : les viragos — et, pire, ceux qui veulent leur plaire et affichent le zèle des nouveaux convertis — exigent que désormais dans les groupes on décompte les verges (féminin, ah ah) et les vagins (masculin, hé hé !) afin d’accorder en fonction du nombre.
D’où une floraison d’articles depuis deux ans dans la presse espagnole jouant ironiquement sur « academicos » et « academicas » — un pur barbarisme, mais conforme au goût du jour. Au style fielleux de Rico répond l’allusion borgésienne de Perez-Reverte. — voilà un homme dont il ne fait pas bon être l’ennemi. La presse espagnole s’en est délectée. Ne pas en conclure que la RAE est un monde d’hommes : sur les 24 membres (hé hé again !), on compte plusieurs femmes — mais minoritaires, et « academicos » en bon castillan.
Tout est usage. Le bon français admet fort bien « académiciennes », mais répugne à « professeure », « auteure » — ou à « la ministre ». Admettons que les pleutres gagnent, et que l’usage s’en établisse, il faudra bien finir par dire « la ministre », qui sonne aujourd’hui comme une incongruité majeure, sauf dans le Monde et Libé

Le roman historique ordinaire (celui de Dumas, auquel l’auteur rend un hommage appuyé en passant par Meung, où commence les Trois mousquetaires) tient un double discours, sur l’époque à laquelle se situe l’histoire, et sur celle où habitent l’auteur et ses lecteurs — ainsi, un anachronisme assumé dans une réflexion critique de 1780 sur l’« éducation nationale ».
Le lecteur de 1845 saisissait immédiatement ce qui, dans la célèbre trilogie, était la déploration d’une Monarchie de Juillet dont l’héroïsme semblait enfui. Mais le lecteur contemporain n’a pas cette habileté schizophrène — il faut lui expliquer les choses. C’est sans doute la raison pour laquelle Perez-Reverte a écrit ce que d’aucuns appellent une metanovela, un « méta-roman » comme il y a une fonction méta-linguistique, où la langue réfléchit sur la langue. Imaginez des Faux monnayeurs dans lesquels Gide aurait inclus le Journal de son œuvre, ou un Hussard sur le toit dans lequel Giono aurait glissé ce livre étonnant qu’est Noé (salut à NP qui me l’a fait découvrir).
Le narrateur installe ainsi des allers-retours entre 1780 et 2015, expliquant et commentant ses recherches, ses lectures, ses intentions. C’est qu’il est un homme de livres. Nous voici donc tout à la fois dans le Paris pré-révolutionnaire (les personnages ne le savent pas, mais le narrateur et nous, si) et dans le Madrid contemporain. Mimesis double : nous sommes installés dans la tête du romancier tout en étant priés de nous identifier aux deux protagonistes principaux — l’un est croyant, l’autre athée, il y en a pour tout le monde. Sans compter l’abbé Bringas, leur guide dans le dédale parisien, un excité du caboulot qui sera exécuté le 10 Thermidor avec Robespierre et ses amis.
Est-il pour autant bien sûr que ce narrateur soit Perez-Reverte ? Le soupçon vous prend dès le début, quand il s’attribue l’écriture d’un roman intitulé le Danseur mondain — inconnu dans la bibliographie de l’auteur. Comme l’a souligné avec humour et perspicacité Darío Villanueva, directeur de la Real Academia Española : « El juego es de espejos : en Hombres buenos hay protagonistas que son históricos ; otros que son actuales y reales ; la mayoría, ficticios, pero todos actúan conforme al designio del escritor que remite con frecuencia a fuentes documentales igualmente inventadas. Estamos, pues, ante una apoteosis de ese cambalache entre realidad y ficción que siempre constituye la mejor literatura. El novelista cita incluso títulos de novelas suyas que nadie ha podido leer : El enigma del Dei Gloria, El bailarín mundano… Yo, modesto lector suyo, al tiempo que me quito el cráneo, le obsequio otro por si fuera de su consideración: La jaula del jaguar. » Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire. Et Perez-Reverte de préciser, sous la plume de Jacinto Antón :  « En todo caso, Pérez-Reverte, tan enemigo de dar pistas personales sobre sí mismo, recalca que él no es el personaje del narrador. “Es un tipo que se me parece a mí, pero no soy yo. Es un artefacto narrativo”. »

Le « Journal » du roman inclus dans le roman est donc lui aussi un roman. Abyme dans l’abyme. Tout est vrai, tout est faux. Deux historicités pour le prix d’une. Courez l’acheter.

Jean-Paul Brighelli