Ip Man 4 : Le dernier combat

Capture d’écran 2020-08-02 à 06.03.13Personne n’est parfait, j’aime les films chinois, ceux de kung-fu en particulier. La mort de Bruce Lee en 1973 porta un coup sensible à cette ferveur, mais dès qu’il en sort un qui vaut quelque chose, je me précipite — surtout s’il fait chaud, sachant que les cinémas sont climatisés et vides, grâce à une habile politique gouvernementale. Le Grand Rex, à Paris, a fermé pour l’été et sans doute pour plus longtemps. Louer une place sur deux est intenable. Mais comme dit le Covid : « Je le vaux bien ».

Ip Man 4 : Le dernier combat, qui vient de sortir (même si le film remonte à 2018, et a eu une très belle carrière internationale) raconte le dernier volet de la vie de Ip Man, grand-maître chinois du wing chun. On y croise justement Bruce Lee, et quelques Américains plus vrais que nature — en particulier Scott Adkins, que les amateurs d’arts martiaux connaissent bien, dans un rôle de sergent GI très inspiré de Full Metal Jacket, référence et révérence explicites.
Le film tout entier est fabriqué comme une copie conforme du cinéma asiatique des années 1970 : mêmes couleurs, mêmes dialogues enregistrés en post-synchro, même attention aux scènes d’action. Un régal.
Et même sens politique — diffus, conformément à l’esthétique chinoise qui ne dit pas les choses de face, mais toujours en oblique. Entendre un Cantonais expliquer qu’un Chinois ne recule jamais est plein de saveur, lorsqu’on sait les démêlés de Trump avec l’Empire du Milieu. En 2018 l’ombre de Huawei planait sur le film, mais aujourd’hui c’est celle de TikTok, le réseau social préféré de vos enfants, que le président américain soupçonne d’être un véhicule pour les services secrets chinois. Bien sûr, personne n’oserait penser que Gmail en particulier et les GAFAM en général sont cannibalisés par la CIA, le NCS, la SCS ou le FBI. Les Chinois sont fourbes, les Américains sont purs. Dans le monde en noir et blanc de Trump, ça se passe comme ça. Alors le blondinet de la Maison Blanche veut que la firme vende à Microsoft sa branche américaine.

Un diktat que la maison-mère encaisse mal — et que Xi Jinping, avec lequel les réalisateurs / producteurs / acteurs de Ip Man entretiennent de cordiales relations, prendra pour ce qu’il est : un essai maladroit pour redorer, à quatre mois des présidentielles américaines, le blason d’un empire en bout de course. La troisième guerre mondiale est en cours, et il n’est pas sûr que les Américains la gagnent.

Une bonne part du film porte sur l’intégration des Chinois (l’action se passe pour l’essentiel à Chinatown vers 1965-1970, même si elle a été filmée en Chine et en Angleterre et porte au fond sur les années 2020) aux Etats-Unis. Profil bas, travail acharné, inscription des enfants dans les meilleures écoles, — mais finalement refus des brimades et grosse empoignade au sommet : si vous ne lisez pas le message oblique, ce n’est pas ma faute. Les Asiatiques n’ont jamais été mieux traités que les Noirs aux Etats-Unis, pays raciste s’il en est, allez donc voir ou revoir Un homme est passé (John Sturges, 1955) ou Gran Torino (Eastwood, 2008). Mais ils ne geignent pas. Ils bossent. Is s’intègrent. Tout en restant Chinois, Coréens ou Japonais. Et s’ils vont en taule, ils ne menacent pas leur compagnon de cellule avec une fourchette. D’ailleurs, ils mangent avec des baguettes.

Ce qui m’a amené à réfléchir sur l’intégration des étrangers dans les pays occidentaux. Les Asiatiques se sont intégrés parce qu’ils ont 3000 ans de civilisation derrière eux — une base assez solide pour s’assimiler sans perdre leur âme. Les gens qui se raidissent dans leurs appartenances d’origine viennent en fait de cultures si pauvres qu’ils craignent — non sans raison — d’être absolument digérés par la richesse de la culture occidentale. Alors ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent, leur musique, leur couleur de peau, leur patois, leur religion, ils s’accrochent même à leur inculture en laissant leurs enfants occuper les derniers rangs de l’école méritocratique occidentale — tout en réclamant une discrimination positive qui compensera leur inaptitude aux études, faute d’un substrat culturel conséquent et d’une tradition de travail.

C’est cela, la lecture oblique des films asiatiques : la double historicité (autrefois / maintenant) s’en donne à cœur joie, et les Chinois comprennent bien ce qu’on veut leur dire : travaillez, prenez de la peine, l’Occident tombera dans votre escarcelle. Puis vous ferez bon marché des « cultures » autres, celles qui n’ont pas 3000 ans de tradition derrière elles.

Jean-Paul Brighelli