Issei Sagawa passe le Bac : philosophie du cannibalisme

7749063441_issei-sagawaJ’étais chargé de cours à Paris III-Censier en 1981, quand un étudiant japonais qui y faisait ses études, Issei Sagawa, tua et dévora en partie une étudiante hollandaise, Renée Hartevelt. Il était parvenu à la séduire assez pour l’entraîner dans son studio de la rue Erlanger — sous prétexte que l’un de ses professeurs lui avait demandé d’enregistrer des poèmes expressionnistes allemands. La littérature mène à tout, y compris à la consommation d’autrui.
C’était le 11 juin 1981. Mitterrand était sur le trône de France depuis tout juste un mois — mais n’établissons aucun rapport entre ces faits…
En fait de poèmes expressionnistes, Issei réalise effectivement un enregistrement de la voix de Renée récitant de jolis vers morbides de Johannes Robert Becher — puis soudain un coup de feu étouffé : le Japonais vient de tuer la Batave d’une balle de 22 long rifle.
À partir de là commence le festin cannibale, sur lequel nous sommes bien renseignés, car cet aimable anthropologue prit toute une série de photos au fur et à mesure qu’il consommait sa victime, sur laquelle il avait prélevé, et soigneusement mis au frigo, sept kilos de viande.
Le reste du corps est découpé et rangé dans deux valises, qu’il amène en taxi au Bois de Boulogne, et fourre dans un caddie dont il perd le contrôle. Un couple d’amoureux occupé à bien faire remarque qu’un liquide étrange s’échappe des deux colis. Sagawa s’enfuit, mais le commissaire Ange Mancini, chargé de l‘affaire, ne met pas longtemps à retrouver le chauffeur de taxi et le meurtrier.
Il n’y eut pas de procès. Interné en psychiatrie, transféré au Japon, il est libéré en 1985. Consultant dans les affaires de dépeçage humain, il comble son narcissisme en écrivant une douzaine de livres. Il vieillit et comme dit fort bien Wikipedia, citant un directeur de rédaction de magazine, « il n’a plus de valeur marchande en tant que criminel. »

Pourquoi exhumé-je cette sanglante histoire ?
Parce qu’aujourd’hui lundi 17 juin, 38 ans et une semaine après cette séquence d’amour fou, c’est l’épreuve de Philo du Bac. Et que Libé, avec un très beau sens de l’à-propos, a publié ce matin un article en forme de sujet de Bac : « Peut-on considérer le cannibalisme comme une forme d’amour ? »
Vous avez quatre heures…
À vrai dire, le sujet a été proposé par Amanda Lear, qui raconte que Dali lui avait confié qu’il aurait aimé manger Gala, précédemment mise à toutes les sauces par le maître espagnol. Et qu’elle-même habitait rue Erlanger, 40 ans en arrière… C’est elle que Sagawa aurait pu dévorer — mais il y avait sans doute plus à manger dans une Hollandaise bien nourrie que dans une artiste maigrichonne.amanda-lear-4994-3

La problématique se déduit aisément de ce qui précède : le cannibalisme est-il une forme extrême d’amour, ou résulte-t-il d’un excès de narcissisme ? Mange-t-on ce que l’on aime, ou cherche-t-on seulement à magnifier l’image que l’on a de soi, en s’incorporant le corps de l’autre ? Partant, l’amour est-il altruisme, ou égoïsme forcené ? Ou encore : N’y a-t-il d’autre amour que l’amour fou ? Et l’amour conjugal, alors ? Le premier serait-il un pléonasme, et le second un oxymore ?
« Les deux en même temps », dirait le petit Emmanuel, qui a malheureusement toujours pensé que la Troisième partie de la dissert était la somme des deux premières, dont l’addition est forcément nulle, hé, patate…

Bien sûr, rien de très neuf là-dedans. La langue parle très bien d’amour dévorant, Gainsbourg proclamait avec emphase
« Je suis venu pour te voler
Cent millions de baisers
En petites brûlures, en petites morsures, en petites coupures… »

Métaphores, direz-vous… Pas même : nombre de pratiques amoureuses de base consistent à manger l’autre de façon plus ou moins appuyée. Au fond, toute la philosophe sadienne, telle qu’elle s’exprime par exemple dans l’Histoire de Juliette (particulièrement dans l’épisode de l’ermite des Apennins) s’inscrit dans un passage à l’acte qui suppose une levée totale des interdits, une explosion du sur-moi, une pulvérisation des tabous. Philippe Clavell ou Guido Crepax ont illustré le phénomène avec une grande finesse de trait.
Le cannibalisme, en ce sens, est l’heureux résultat d’une auto-psychanalyse menée à son terme — au moment où enfin l’on s’accepte tel que l’on est.
Bien sûr, point n’est besoin d’aller jusqu’à la consommation — nul n’est forcé d’aimer la viande crue. On peut se contenter de découper, comme cette Japonaise, Sada Abe, dont Nagisa Oshima raconta jadis l’histoire dans l’Empire des sens.9311158bfd1d8e4ec6be0494f7188126 L’opinion japonaise ne lui tint jamais rigueur d’avoir découpé le pénis et les testicules de son amant et de s’être promenée dans Tokyo pendant plusieurs jours avec les précieuses reliques au fond de son sac à main. « Excès d’amour », plaida-t-elle à son procès — et la peine en conséquence fut légère.
D’où l’utilisation parfois d’instruments tranchants, ou de bougies — qui symboliquement n’ont d’autre fonction que de cuire à petit feu le corps de l’aimé(e). Quand on n’en arrive pas à marquer au fer rouge les fesses de la bien-aimée, comme dans Histoire d’Ô — un type bien particulier de morsure.Capture d’écran 2019-06-17 à 09.50.58Rappelons — cette chronique est ad usum Delphini, ceux qui passent le Bac bien sûr — que les chapitres 4 et 5 des Kama Soutra sont entièrement consacrés à l’art de la griffure et de la morsure :
« Lorsqu’on trace une ligne courbe sur la poitrine au moyen des cinq ongles, cela s’appelle une patte de paon. On fait cette marque dans le but d’en tirer honneur, car il faut beaucoup d’adresse pour l’exécuter proprement. »
Et
« La morsure qui consiste en plusieurs larges rangées de marques, l’une près de l’autre, et avec des intervalles rouges, s’appelle la morsure du sanglier. On l’imprime sur les seins et sur les épaules. Ces deux derniers modes de morsure sont particuliers aux personnes de passion intense. »
Etc.

Notre Japonais n’a au fond rien inventé — mais il a exécuté le programme, généralement épars dans les pratiques des uns et des autres, avec une rigueur toute nippone.

Cela ne résout pas notre problème — on se rappelle qu’un problème philosophique ne tend pas à être résolu — sinon, pourquoi le poser — mais à être manipulé dans tous les sens, jusqu’à ce que l’incompatibilité des propositions jute au but de la plume du candidat qui leur échappe alors par le haut. Première partie, « Je t’aime, je te tue » — comme disait jadis Morgan Sportès.Scan0013 Deuxième partie, « Je te m’aime » — comme disait Louis Scutenaire. Troisième partie : « Je m’évade de cet amour cannibale en transférant ma passion dévorante sur les calissons d’Aix ou le lièvre à la royale» — ou sur mon psychanalyste : je m’étonne que le mécanisme du transfert n’entraîne pas davantage de ruées sur le corps de l’analyste, dévoré vivant par l’impatient patient.

Mais j’ai peur que les sujets réels, lorsqu’ils seront dévoilés, juste après midi, soient bien plus conventionnels que celui d’Amanda Lear — sur elle grâce et bénédiction.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les sujets viennent de tomber. En Série L, « Est-il possible d’échapper au temps ? »;, « À quoi bon expliquer une œuvre d’art ». En ES, « La morale est-elle la meilleure des politiques ? » et « Le travail divise-t-il les hommes ? ». En S, « La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ? » ou « Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ? ». Rien de bien affriolant — du sérieux, certes, mais on sent bien que Souad Ayada est aux commandes…