« J’accuse », le meilleur film français de l’année

70812242_537826866985689_2297347585585657558_nL’Affaire Dreyfus est l’un de ces mythes sur lesquels s’est construite la République française. Il était donc délicat d’y toucher. Il fallait trouver un biais, à la fois pour construire une fiction vraie, rendre compte du mythe, et, parce qu’on est dans un genre — le film historique — soumis comme le roman du même nom à un principe de double historicité, savoir à quelle modernité parle cette histoire de la fin du XIXe siècle.
La solution de facilité, c’était de tout centrer sur Zola — après tout, « J’accuse », c’est lui, même si c’est Clemenceau qui a trouvé le titre. Mais alors on faisait un documentaire… En prenant Georges Picquart, militaire fidèle, antisémite assumé, comme héros de l’Affaire, Polanski a renversé la perspective.
Pour cela, il fallait s’appuyer non sur une documentation rigide et étouffante, mais sur une œuvre de fiction : le roman D. (titre originel : An Officer and a Spy) écrit par Robert Harris (l’auteur d’Imperium, un excellent roman historique sur le dernier siècle de la République romaine). Et ne pas hésiter à inventer des scènes, pourvu qu’elles soient significatives — Dumas n’a pas fait autre chose avec l’histoire de la Fronde dans Vingt ans après. Ainsi, Picquart rencontre Zola, Clemenceau, et toute la clique des « intellectuels » (le mot a été forgé à cette occasion par les anti-dreyfusards), alors qu’il ne l’a jamais vu qu’à son procès. Et alors ? Des historiens scrupuleux, appointés par la presse bien-pensante (Libé surtout, qui n’en finit plus de s’acheter des indulgences auprès du lectorat féminin, LGBT et islamique) ont reproché ces quelques inexactitudes au metteur en scène. Qu’ils aillent se faire cuire un œuf : J’accuse conviendra fort bien aux collégiens, c’est enlevé, passionnant comme un film de prétoire sans en avoir les lourdeurs américaines, et excellemment joué.

C’est donc un très bon film historique. Et je m’étonne (non, je ne m’étonne pas) que Libé, qui eut autrefois des chroniqueurs marxistes, n’ait pas repris la postulation lukacsienne de la double historicité pour bâtir une critique intelligente (mais à l’impossible, nul n’est tenu) d’un film qui joue — forcément — sur les deux registres, dans sa reconstruction d’un mythe républicain : le procès de Dreyfus, le combat des dreyfusards, et la réhabilitation tardive d’un officier juif présenté pour ce qu’il était — une vieille ganache venant réclamer, in fine, ses droits à un avancement bien problématique au grade de lieutenant-colonel ; et parallèlement la suspicion portée sur notre époque, où les appareils d’Etat ne sont pas plus transparents qu’en 1896, et où les foules s’émeuvent si facilement, enflammées par la presse hier, par les réseaux sociaux aujourd’hui.

Il est significatif que le titre français, J’accuse, ne soit pas le titre international (An officer and a spy, traduction de l’autre titre originel, l’Ufficiale e la spia, puisqu’il s’agit d’une co-production frano-italienne). « J’accuse » renvoie à l’artefact premier du mythe républicain, cet article de l’Aurore dans lequel Zola, sous la houlette de Clemenceau qui tenait absolument à dégommer le gouvernement de l’époque, et le président de la République en titre, Félix Faure — qui ne vit pas la conclusion de l’affaire, son destin s’étant arrêté dans la bouche de Mme Steinheil —, met en accusation Esterhazy et toute la hiérarchie militaire. Ce qui lui valut une condamnation, et des péripéties sans nombre. Et peut-être une mort précoce, par la grâce d’une cheminée opportunément bouchée qui refoula le monoxyde de carbone. But that’s another story.

C’est à cet aspect de mythe bien français que correspond, à mon sens, un casting très particulier — et éblouissant. Outre Jean Dujardin, qui est toujours extraordinaire pourvu qu’il ait un vrai cinéaste exigeant derrière lui, outre Emmanuelle Seigner, toujours sensuelle, le générique fait défiler l’un après l’autre de grands noms de la Comédie-Française : Grégory Gadebois, que j’avais vu dans le Cyrano de Podalydès et dans Ubu roi ; Hervé Pierre, vu dans l’Illusion comique de Corneille, et dans les Oiseaux d’Aristophane ; Didier Sandre, découvert jadis dans le Dom Juan ou le Misanthrope de Vitez, — et dans le Cyrano de Podalydès aussi ; Eric Ruf, auquel on doit un fabuleux Peer Gynt en 2012 — et qui jouait Christian dans ce même Cyrano ; sans oublier Denis Podalydès lui-même…

Est-il si étrange que Polanski soit allé pêcher ses acteurs à la Comédie-française (rien de plus « français » que l’Affaire Dreyfus), et particulièrement parmi les acteurs de Cyrano, une pièce dont la « première », fin décembre 1897, est un triomphe de la francitude en plein milieu de « l’Affaire », un moment de réconciliation nationale dans ces années de division nationale ?
Puisque c’est un film historique, disons-le tout net : le travail de re-création de la IIIe République, entre goût de l’ordre, barbes bien taillées et petites vertus — rien n’est gratuit dans ce film, pas même la scène, en arrière-plan, de french cancan —, est prodigieux. Les vieux officiers, encore teintés de catholicisme bon teint (alors que le débat sur la laïcité, qui portera finalement la loi de 1905, fait rage) et d’aristocratisme désuet, sont merveilleusement campés, et leurs sous-fifres (le commandant Henry, exécuteur des basses œuvres qu’on lui commande) magnifiquement croqués. C’est un système que décrit Polanski ; et il fait de Georges Picquart, antisémite comme les 9/10èmes de la société de son époque (y compris Zola si vous avez le moindre doute, lisez ou relisez l’Argent : c’était en 1891, bien avant que l’écrivain prenne parti « Pour les Juifs » dans les colonnes du Figaro ; y compris Jaurès, qui prendra fait et cause pour Dreyfus par la suite, mais dénonce, en décembre 1894, « le prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l’un des siens ») le héros involontaire de la révision du procès et de la mise en cause d’Esterhazy. Après tout, je n’exclus pas qu’au monument de Yad Vashem, il y ait des antisémites repentis, des gens qui, quelles que fussent leurs opinions ponctuelles, avaient lu Kant et faisaient passer les universaux avant les articles de Léon Daudet.

Quant à l’écho contemporain du film, il n’est pas à dénicher, quoi qu’en pense une certaine presse, dans les déclarations opportunistes de telle ou telle grande oubliée de l’histoire du cinéma, mais dans ces scènes où l’on voit la foule à deux doigts de lyncher Dreyfus d’abord, Picquart ensuite. Des foules manipulées par des médias qui tous avaient un lectorat à flatter. Le Figaro même, qui pourtant avait ouvert largement ses colonnes à Zola (c’est dans ce journal que l’écrivain jeta sa phrase fameuse, « la vérité est en marche, rien ne l’arrêtera plus »), finit par les refermer et resta dans l’expectative, vu le nombre de désabonnements… C’est ce qui fournira à l’Aurore de Clemenceau cette splendide opportunité du « J’accuse ».

Ne boudez pas votre plaisir : cela dure 132 minutes, et ça les vaut bien. On ne s’ennuie pas un instant, parce que l’Histoire intelligemment traitée est un thriller, et pas un pensum.

Jean-Paul Brighelli

PS. Adèle Haenel, (dont je n’avais jamais entendu parler) qui a choisi Mediapart (pas le Palais de Justice) pour accuser Christophe Ruggia, l’un des metteurs en scène avec lesquels elle a jadis tourné, se retrouve cette semaine en couverture de Elle — un objectif dans la vie pour une starlette sans réelle épaisseur. Mais quel rapport avec le film de Polanski ?
Il fallait tout l’ingéniosité sémantique de Libé pour en trouver un : « J’accuse, le film, authentifie et justifie donc Adèle Haenel », écrit Camille Nevers dans ce qui fut jadis un quotidien de gauche. La concomitance des accusations d’Adèle Haenel et de Valentine Monnier et de la sortie du film de Polanski, opportunément mis en cause pour des faits improuvables qui remontent à il y a cinquante ans, a attisé la hargne de tous les compagnons indéfectibles des combats féministes et intersectionnels, contre celui qui est l’un des plus grands cinéastes du dernier demi-siècle. Une façon de ne parler du film qu’en regard d’une actualité fabriquée de toutes pièces, et une manière de tout ramener au niveau du nombril, typique de notre époque où les égos se ramassent à la pelle dans les caniveaux. On applaudit bien fort… Heureusement que Laurent Joffrin a émis un jugement plus dialectique que ses petits camarades. Et la déprogrammation annoncée en Seinte-Saint-Denis dont je m’inquiétais encore il y a quelques jours n’aura finalement pas lieu.