La colère au soleil ne fait pas moins de vagues

1Grand soleil et grand vent — de quoi attiser les tempéraments inflammables.
En tête de cortège, un groupe informel de jeunes peut-être étudiants, peut-être en recherche d’emploi — certainement en quête de réponses, face à un gouvernement qui danse d’un pied sur l’autre, entre grande muette et cacophonie. Quant à la présence des « féministes en colère » (pléonasme, sans doute) elle ne méritait pas pour autant un écran de fumée2

Parce que faute d’agressions policières, les manifestants s’en sont donné à cœur joie, question fumigènes14

13On se serait cru à un OM / Leipzig de grande mémoire14bis

Le ton était donné : la protestation sur les retraites n’était qu’un aspect de la révolte contre les bas salaires, la précarité, le SDFéisme devenu religion d’Etat, et j’en passe.
Comme disait une banderole, « le social brûle »
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Oui, mais qui le sait, à Paris ? L’un de mes interlocuteurs, au ministère de l’Education, à qui je conseillais de sortir, parfois, m’a rétorqué qu’ils sortaient — en prévenant trois semaines à l’avance… Ce qui leur donnait une occasion magnifique de visiter un collège Potemkine… Ils vivent dans une bulle, rue de grenelle. Ce n’est même pas par arrogance (quoiqu’il y ait une bonne dose d’hubris dans leur comportement) ou par cynisme qu’ils s’entêtent dans une réforme des retraites mal ficelée. C’est par déconnexion pure, déni de réalité, et mauvaises lunettes. Il leur manque un fou qui leur dise la vérité.
Que par exemple le Cours Lieutaud, à Marseille, absolument plein alors même que les derniers manifestants n’étaient pas partis de la Canebière, cela fait entre 15 000 et 20 000 personnes — et en rangs serrés.8

La CGT avait mobilisé ses troupes, entre service d’ordre des dockers — à côté desquels j’ai l’air frêle, me dit-on3

Batteuses de tam-tam recrutées sur catalogue — à moins qu’ils n’aient débauché l’une des candidates du concours de Miss France qui se passe à Marseille en ce moment même12

et même les chiens de compagnie, dûment estampillés CGT…7

Puis vinrent les enseignants, très nombreux — vraiment très nombreux,9 qui eux aussi se donnèrent l’illusion d’être au cœur de la bataille, dont ils eurent au moins la fumée…10

Profs de toutes origines, profs de prépas et Adjoints d’enseignement mêlés11

— bref, le grand projet de Langevin / Wallon enfin réalisé, de la Maternelle à l’Université, réalisé malgré lui par Macron…
Et non seulement j’ai reconnu des chants venus comme des spectres du plus lointain de la mémoire révolutionnaire, « El pueblo unido jamás será vencido », que je n’avais plus entendu depuis les manifs qui avaient suivi le coup d’Etat de Pinochet (le peuple a une longue mémoire, au contraire de ses dirigeants), mais la CGT a ressorti l’imagerie castriste — le Che est sur toutes les banderoles, même sur celle des salariés de ex-Thés de l’Eléphant. Ce n’est pas un hasard si en français, « révolution » caractérise un mouvement qui tourne en rond en rond en rond…11

Ce qui me ramène au cours que j’aurais dû faire ce matin, si j’avais eu des élèves — ils faisaient la révolution — et si j’avais pu pénétrer dans mon lycée : mais de jeunes énergumènes venus d’ailleurs avaient accumulé tant de poubelles et de barrières de chantier que l’opération s’avéra délicate — et les autorités de l’établissement, rassemblées inquiètes en haut des marches, de l’autre côté de la barricade, me dissuadèrent du geste et de la voix de me frayer un passage en assommant quelques-uns des énergumènes — tant pis, je suis resté sur mon envie, et je suis reparti, le nez en l’air, faire les photos que je vous ai livrées ci-dessus — afin que ma matinée ne fût pas tout à fait perdue.

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB et Palombella Rossa