Le Bonheur, dictionnaire historique et critique

08838-bonheur-dico-historique-critiqueAu début de l’année 2019, le magazine ELLE, dont Barthes disait déjà dans les années 1950 qu’il était un « véritable trésor mythologique » et qui a tout fait pour le rester, publiait un article intitulé « Dix livres sur le bonheur pour bien commencer l’année ». Et d’évoquer en vrac ces grands auteurs incontournables que sont Raphaëlle Giordano, Lori Nelson Spielman, Ludovic Hubler, et quelques autres de même farine.
Un cran au dessus, le Nouvel Observateur, qui n’était pas encore l’Obs, a publié jadis un dossier très complet sur la notion, auquel je renvoie le lecteur curieux.
Enfin, Maupassant a écrit une nouvelle sidérante, intitulée « le Bonheur », dans laquelle on s’aperçoit qu’une femme du monde n’est vraiment heureuse qu’au fond d’une tanière, en Corse, à coudre des peaux de mouflon, dans le dernier quart du XIXe siècle.

Dans les périodes où ça ne va pas bien, quand « résilience » est le mot à la mode, et qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot, les livres sur le bonheur se vendent comme des petits pains. Mais justement, il en est de ces livres comme de la « cuisine ornementale » de ELLE : on a l’image, on a le son, comme l’âne, mais on n’a pas le produit.
C’est que le bonheur, objet d’étude depuis la plus haute antiquité (on se rappelle tous avoir traduit un passage du De Vita Beata de Sénèque, quand nous faisions, du latin, ou de l’Ethique à Nicomaque, quand nous faisions du grec — et le bonheur qui nous saisissait fugacement quand nous trouvions, dans le Gaffiot ou dans le Bailly, un fragment tout entier traduit), glisse entre les doigts du philosophe. Le problème est si aigu que l’Inspection Générale en fit il y a quelques années l’objet d’études des CPGE scientifiques, proposant d’étudier, justement, Sénèque, Tchékov, et Le Clézio — sur ce dernier je reviendrai.

Alors, le bonheur, état fugace ou quête infinie ? Ce n’est pas faute d’avoir retourné le problème dans tous les sens, comme le prouve à l’envi le formidable volume d’études publié par le CNRS, sous la direction de Michèle Gally, professeur des universités, spécialiste du Moyen-Âge, à qui l’on doit l’une des analyses les plus fines, dans un livre intitulé le Bûcher des humanités, de ce que l’abandon des études classiques fait à la civilisation.imgres De A, comme Allegro, à Z comme Zen, ce dictionnaire, rédigé par une cohorte d’éminents spécialistes de toutes les disciplines, fait un peu plus que le tour de la question : il la creuse, la dissèque, en analyse les radicelles les plus menues, et conclut avec lucidité, mais sans amertume, qu’une telle quête, comme celle du Graal, est par essence « éternellement inachevée ».
Barthes, que j’évoquais plus haut, y a bien entendu une entrée — pour constater qu’entre être heureux et « ne pas être malheureux », il subsiste un abîme. Ou Robespierre, qui contrairement (ou conformément, tout dépend de l’attitude et des préjugés du lecteur) à ce que l’on aurait pu croire, s’est fort préoccupé du bonheur, avant même que la Révolution n’éclate — cette période où, comme disait son ami Saint-Just, on constata que le bonheur « était une idée neuve en Europe ». Quant à savoir lequel doit l’emporter, du bonheur collectif ou individuel, c’est une autre affaire. Le premier, tranche — si je puis dire — Marat. Les deux mon capitaine, conclut l’Incorruptible : la source du bonheur individuel comme collectif, c’est la Justice. Mais on réalisa avec Thermidor que l’excès de Justice est vécu comme une injustice. Le bonheur serait-il par essence médiocre, l’enfant légitime du meden agan, le « rien de trop » aristotélicien ? Est-il dans la satisfaction des passions, ou dans leur extinction — cette ataraxie prônée par Démocrite, Epicure et Sénèque — rien que de bons esprits ? La notion est décortiquée dans la dernière section du Dictionnaire, portant sur la Spiritualité — après la Création, la Fiction, la Pensée, le Politique, le Psychique et la Société, champs successifs du bonheur possible, et obstacles successifs à sa réalisation.

D’où le retour annoncé à Le Clézio, qui a lui-même une belle entrée dans l’ouvrage. Dans le Chercheur d’or, le héros passe d’un état de bonheur enfantin et édénique au malheur complet de la guerre, de la perte des êtres aimés. Puis il s’illusionne sur le bonheur que pourrait lui valoir ce trésor qu’il cherche désespérément sur l’île de Rodrigues — avant de réaliser (c’est dans les dernières lignes) que le bonheur est dans cette navigation infinie, « de l’autre côté du monde, dans un lieu où l’on ne craint plus les signes du ciel, ni la guerre des hommes » ; et dans le récit, qui commence en cette fin de livre, de tout ce qui s’est passé : il n’y a aucun bonheur comparable à celui d’écrire, au tout petit matin, merveilleusement seul mais entouré de livres, et d’entendre « jusqu’au fond de moi le bruit vivant de la mer qui arrive » et le chant des matelots.

Jean-Paul Brighelli

PS. Ce Dictionnaire du bonheur est un gros volume qui ne coûte, après tout, que 29 €. Mais si vous êtes en quête, à quelques jours de Noël, d’un cadeau plus mignard, essayez l’Histoire politique du barbelé, où Olivier Razac montre avec pertinence, à travers les exemples de l’Ouest américain et des deux guerres mondiales, que le barbelé est une dématérialisation du mur, avec l’avantage d’être déplaçable, et de ne pas offrir de surface stable sur laquelle les mauvais esprits pourraient écrire leur révolte. Un petit bijou de petit livre, pour 8 €.
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