Les lunettes

Lilian_Thuram-racisme-sport-football-footballeur-interview-raciste-declarations-equipe-communique-licra-antiracisme-antiraciste-Etre myope est un terrible privilège. Il vous permet de ne rien voir lorsque vous ne portez pas vos lunettes, et de prétendre tout discerner, lorsque vous les avez — aussi aveugle ou taré que vous soyez.
Les lunettes vous confèrent, dans la psyché collective, un air « intellectuel ». Bien sûr, c’est parfois mérité — que serait Sartre sans ses lunettes ? Un petit garçon apeuré qui croyait voir des homards ramper derrière lui ? Et Adso, sans les verres de presbyte que lui a donnés son maître Guillaume de Baskerville avant de le quitter, aurait-il pu écrire les sublimes derniers mots du Nom de la rose — « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » ?
Et vous vous rappelez sans doute Laurent Fignon, trop tôt disparu… « L’intellectuel du peloton », clamaient les journalistes, jamais en retard d’un poncif. Parce qu’il portait des lunettes — et parce qu’il avait son Bac, un Bac D auquel l’avait préparé, entre autres, Irène Frain. Une exception parmi les cyclistes professionnels de l’époque. Il était assez intelligent pour s’amuser lui-même de cette appellation…
Ne pas en conclure pourtant que tout sportif portant bésicles est une lumière.

Prenez Lilian Thuram, par exemple. L’ancien défenseur guadeloupéen de l’équipe de France championne du monde a le bonheur de porter des lunettes, ce qui comme on sait confère le don d’omniscience, l’amène régulièrement à être interrogé sur les sujets les plus divers, et à être grassement rémunéré pour ses conférences sur des questions extra-sportives. Comme en témoigne un vieil article des Dernières Nouvelles d’Alsace (4 mai 2009).Lilian_Thuram_m

L’occasion pour lui, l’année dernière, de stigmatiser Delacroix à l’occasion d’une exposition pleine de bonnes intentions, « l’Invention du Sauvage » (au musée du Quai Branly). Et aujourd’hui, chance insigne, la croisade (mince, je vais passer pour un descendant de Godefroy de Bouillon !) que les instances du foot européen ont lancée contre les excès des supporters de foot lui donne de nouvelles occasions de s’exprimer — et la parole d’un binoclard pèse de tout son poids. Interrogé il y a quelques jours par le Corriere dello Sport sur les cris de singe lancés par les supporters (multi-récidivistes) de Cagliari, notre intellectuel a naturellement condamné une manifestation malheureusement très fréquente dans tous les stades (j’ai souvenir des bananes que des ultras du PSG, la crème de la crème, lançaient jadis au gardien de leur équipe, le Guyanais Bernard Lama), puis a profité de ses lunettes et de son don de double-vue pour balancer, après un détour par les slogans homophobes (ou prétendus tels, comme l’a souligné Jean-François Derec dans Causeur) réprimés dans les stades français :
« Quando si parla del razzismo bisogna avere la consapevolezza che non è razzista il mondo del calcio, ma che c’è razzismo nella cultura italiana, francese, europea e più in generale nella cultura bianca. I bianchi hanno deciso che sono superiori ai neri e che con loro possono fare di tutto. E’ una cosa che va avanti da secoli purtroppo. E cambiare una cultura non è facile. »
Le lecteur de Bonnet d’Âne aura traduit, mais on ne sait jamais, certains n’ont peut-être pas les fameuses lunettes qui rendent polygotte. Donc, version française synthétisée par Gilles Campos dans Maxifoot :
« Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon. L’histoire le dit. »

Le sang de la LICRA n’a fait qu’un tour, et l’organisation anti-raciste s’est fendue d’un communiqué non équivoque :
« Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres. Surtout, ce serait un poison que de vouloir en permanence définir des individus en fonction de la couleur de leur peau car c’est précisément le piège tendu par les racistes. Cette assignation, qui crée un monde avec les « Blancs » d’un côté et les « Noirs » de l’autre, n’est pas acceptable si on prétend, comme souhaite le faire Lilian Thuram, combattre le racisme. La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira l’effet inverse au but recherché : celui d’une société fragmentée là où il y a urgence à réunir, à rassembler, à faire renaître un idéal commun. »

Ben oui. Dire « les Blancs » ou « les Noirs », c’est essentialiser un groupe qui n’est jamais qu’une addition d’individus aux comportements hétérogènes, ramenés à une identification unique. C’est, comme dit ma camarade Barbara Lefebvre, du racialisme.
Comme si l’on affirmait : « les Blancs sont tous descendants de colonialistes et d’esclavagistes » — en oubliant par exemple que la traite africaine, due aux Noirs et aux Arabes, fut en nombre bien plus importante que la traite atlantique ; que les Barbaresques qui occupaient l’Afrique du Nord firent, pendant le seul XVIIIe siècle, plus d’un million d’esclaves européens sur els côtes d’Espagne, de France et d’Italie ; que de surcroît les Maures privaient leurs esclaves mâles des attributs qui leur auraient peut-être permis de loucher vers le harem — quitte à en faire mourir la plupart ; et que la conquête musulmane, aux VIIe et VIIIe siècle — sans parler des exactions turques durant le millénaire suivant — furent des actes de colonisation forcée accompagnés de massacres, mutilations, conversions forcées, et j’en passe.
Bien que Blanc, j’en ai même fait récemment un article

Tout le monde mesure l’absurdité d’un propos qui reprocherait aux petits Beurs français d’être les descendants d’esclavagistes, colonisateurs, barbares et criminels. Nous ne portons pas le poids des comportements de nos ancêtres, si tant est qu’ils aient eu un comportement répréhensible, ce qui n’est pas le cas de tous les Maures ni de tous les Européens. Et tant qu’à parler de racisme, on pourrait parler des meurtres racistes qui ont aujourd’hui lieu dans l’ancienne patrie de Nelson Mandela, entre ethnies qui se haïssent, au grand dam des voisins de l’Afrique du Sud qui se lancent dans un cycle de représailles. Les uns et les autres, tous Africains, n’ont pas besoin de Blancs pour se haïr copieusement.

Quant à la façon dont les Noirs de Mugabe ont traité les Blancs au Zimbabwe, elle a donné l’occasion en 2001 au journaliste Simon Heffer d’écrire dans The Telegraph un article cinglant intitulé sobrement « We will not tolerate racism, except in Zimbabwe ».
Très exagéré, certainement. Tout le monde sait qu’un Noir ne peut pas être raciste… Tout comme une Franco-algérienne comme Houria Bouteldja ne peut être raciste, même quand elle intitule l’un de ses livres les Blancs, les Juifs et nous. Une République normale l’aurait fait interdire, et aurait inculpé son auteur. Sans doute ne sommes-nous pas une république ordinaire.

Qui en voudrait à Lilian Thuram, qui fut un excellent défenseur central — et qui aurait dû s’en tenir là ? Mais de toute l’équipe « Black-Blanc-Beur » de 1998 (une remarquable escroquerie que cette appellation, quand on y pense), il était le seul à porter des lunettes. Un avantage décisif, qui lui donne le droit d’articuler des vérités premières — et malheureusement pas dernières.

Jean-Paul Brighelli