l’Huma

huma-1L’Humanité, le journal fondé en 1904 par Jaurès, est en cessation de paiements. C’est l’hebdomadaire Marianne qui l’a le premier annoncé la semaine dernière. Malgré des plans de redressement qui, ces derniers mois, ont tenté de sauver le journal, malgré une politique drastique de resserrement des coûts, au détriment parfois des reportages sur le terrain, malgré une renchérissement du prix, le journal communiste suit la pente fatale de l’ensemble de la presse-papier. Elle la suit même très vite. Ce journal qui tirait il y a quelques décennies à 350 000 exemplaires quotidiens, que les militants vendaient sur les marchés en engageant le dialogue avec les passants, atteint désormais difficilement les 30 000 exemplaires. En cause, bien sûr, la concurrence d’Internet et des chaînes de désinformation en continu, mais aussi l’érosion du Parti Communiste — une fonte des effectifs et de la représentativité dont Mitterrand, et non le capitalisme mondialisé, fut le principal artisan. D’ailleurs, la Marseillaise, la petite sœur phocéenne de l’Humanité, a suivi (et même précédé) la chute de la maison-mère.

Natacha Polony, avec laquelle l’Huma n’a jamais été tendre, mais qu’elle a souvent cité quand elle opérait les splendides revues de presse matinales dont nous avons tous la nostalgie, s’est fendue d’un tweet presque tendre pour soutenir le grand journal qui meurt — avec un argument aussi politique que possible, à sa manière :Humanite-Polony-tweet

Qu’on m’entende bien : je n’ai jamais flirté avec le PC, mais il ne me viendrait pas à l’idée, contrairement à une certaine presse qui se déchaine aujourd’hui, de prétendre que l’Huma paie ses années staliniennes. Il faut vraiment avoir un sens de l’Histoire tout à fait déglingué pour prétendre qu’un Parti n’évolue pas, et oublier que le Communisme a été la foi de millions de gens en France — et qu’ils ne se trompaient pas tous. Après tout, il y en a aujourd’hui qui pensent que l’islam est l’avenir de l’homme (on est sûr en tout cas qu’il ne sera jamais celui de la femme), ou que Macron sait parler au peuple. Que penserons-nous de tous ces convaincus dans cinq ou dix ans — ou dans quatre mois ?
Et moi qui ne suis pas communiste (il fut un temps où je les trouvais un peu trop à droite), moi qu’une cellule a refusé récemment d’entendre parler d’école, sous prétexte que je n’avais pas appelé à voter pour le Damoiseau, comme dit Matteo Salvini, je suis fort triste de voir un journal disparaître (et ce que je dis de l’Huma, je le dirais aussi bien du Figaro, à l’autre bout de l’échiquier politique, si d’aventure…

Pour tenter de comprendre comment un si grand journal est aujourd’hui menacé de finir dans les poubelles de l’Histoire, j’ai interrogé un ami, Georges Benda, un vieux militant communiste aujourd’hui installé dans l’Hérault. À bientôt 79 ans, il est resté grand lecteur fidèle de l’Huma — et lui qui a fréquemment mis la main dans ses poches vides pour soutenir le journal de son parti, il serait fort triste de ne plus le lire chaque jour. Aujourd’hui retraité, il a été un vrai prolo, militant syndical, révolutionnaire de chaque jour, qui garde chez lui quelques portraits enluminés des vieilles gloires du communisme, de Lénine à Che Guevara. Un homme pour qui la faucille et le marteau, cela signifiait quelque chose — parce que s’il a peu manié la faucille, il a beaucoup pratiqué le marteau.

JPB. Depuis quand lis-tu l’Huma ?

GB. J’ai dû l’acheter pour la première fois en 1965 — au moment des élections présidentielles. De Gaulle n’était pas ma tasse de thé — et encore moins Mitterrand. Le PC ne présentait pas de candidat, mais aux Législatives de 1967, il a obtenu 73 sièges… Oui, je sais, comparer avec aujourd’hui fait mal au cœur.

JPB. Et tu t’es inscrit au PC à la même époque ?

GB. Pas tout à fait. J’ai rejoint le Parti en 1968. Le bouquin de Séguy, alors secrétaire général de la CGT, sur le Mai de la CGT, serait à relire, pour qui voudrait trier, dans l’héritage de 68, ce qui était mouvement petit-bourgeois et insurrection réelle de la classe ouvrière. Après tout, les accords de Grenelle, ce n’est pas Cohn-Bendit qui les a décrochés ! Et cela signifiât quelque chose, 30% d’augmentation du SMIC ! Autre chose que les 40 balles allouées il y a un mois !

JPB. Tu es abonné à l’Huma ?

GB. Non : mon plaisir, c’est d’aller l’acheter tous les matins au kiosque du village, et de montrer aux gens qu’il y a encore des lecteurs de l’Huma ! C’est un geste militant d’aller acheter l’Huma. Ça l’est moins de le recevoir en catimini dans sa boîte !

JPB. Tu as senti un changement dans la ligne éditoriale du journal ?

GB. Je vais te dire… Petit à petit, ils ont de moins en moins parlé de la classe ouvrière… Comme s’il n’y en avait plus, ou presque plus. Ça, c’est ce que veut faire croire le patronat, la bourgeoisie, et tous ceux qui ont intérêt à croire que le peuple a disparu — et ça leur fait tout drôle, depuis deux mois, de le voir réapparaître vêtu de jaune !
« Alors, l’Huma… Les articles de fond sont peu à peu devenus de plus en plus… intellectuels… Pas en prise avec le réel, avec les souffrances des gens… Des articles qui sont de moins en moins à ma portée — je n’ai pas envie, quand je lis un journal, d’aller chercher les mots dans le dictionnaire…
« Comme si, à force d’habiter Paris, une ville qui n’a plus d’ouvriers, les journalistes de l’Huma s’étaient inconsciemment mis au diapason des bobos qui les entourent — et qui ne les lisent pas !

JPB. On parle beaucoup de la concurrence d’Internet…

GB. Moi, je n’ai pas Internet… Mais j’ai regardé parfois le site de l’Huma [qui lance un appel désespéré aux dons]. On ne lit pas de la même manière. Un article imprimé, on peut le reprendre, plus tard dans la journée, y réfléchir… Un article que tu parcours sur un écran, tu le survoles, et puis tu vas butiner autre chose… C’est du décervelage ! Ah, bien sûr, ici, ce sont surtout des vieux qui lisent les journaux — et l’Huma est devenu, malgré lui, un journal de vioques. Faute de s’adresser aux prolos qui se font exploiter au quotidien, il s’adresse aux prolos retraités dans mon genre — alors forcément, les lecteurs peu à peu disparaissent…

Et de rire…

Oui, c’est toujours triste, un journal qui meurt. Et à ceux de mes amis — ou moins amis — qui s’étonneraient que je déplore la disparition d’un canard qui a chanté jadis la gloire de Staline, je dirai qu’il faut sauver les derniers espaces de presse qui n’appartiennent pas à de grands financiers, qui, comme dirait Georges, n’ont pas exactement les mêmes valeurs que les employés qu’ils exploitent. La nouvelle de la disparition possible de l’Huma est tombée au même moment qu’une autre : 26 hommes très fortunés possèdent autant que la moitié de l’humanité, soit 3,8 milliards de personnes.
Et c’était une belle idée, de la part de Jaurès, d’appeler son journal « l’Humanité » — parce qu’il parlait au nom de tous les sans-voix, de tous les sans-dents, comme dirait Hollande, qui aujourd’hui se font entendre aux carrefours, et qui demain, peut-être…

Jean-Paul Brighelli