Marseille année zéro : la Chute du monstre, de Philippe Pujol

9782021428193-475x500-1J’ai un peu hésité avant de rendre compte du second livre de Philippe Pujol consacré à Marseille, destiné à faire pendant à la Fabrique du monstre, dont j’avais rendu compte dans le Point, et dont j’avais interviewé l’auteur ici-même. Je pensais avoir été plutôt laudatif, mais Pujol n’a pas voulu répondre à mes sollicitations cette fois : tant pis pour nous. Je ne dois pas être assez à gauche pour lui…
Ou trop islamophobe : il est bien obligé de parler de la présence musulmane à Marseille, de l’influence des imams, de la présence de plus de 200 mosquées, déclarées et clandestines, dans la ville. Mais c’est aussitôt pour en minimiser l’emprise wahhabite, persuadé qu’il est que le basculement de bien des jeunes dans le militantisme islamique n’est qu’un effet secondaire de la misère et du rejet auxquels on les accule. Que Marseille soit le laboratoire de la conquête de la France, que le voile, omniprésent dans la ville, soit le cheval de Troie de cette conquête, ne l’effleure jamais.

Pujol part — comment faire autrement ? — des effondrements d’immeubles, qui ont amené bien des habitants à prendre conscience du lent pourrissement auquel une majorité composée d’affairistes et d’escrocs « de petite race », comme dit très bien Pagnol dans Topaze, a condamné leur ville. J’en avais parlé l’année dernière. La réalité, ce sont non seulement les deux immeubles qui se sont effondrés, mais les quatre mille (si, si, vous avez bien lu) en voie d’en faire autant. Le relogement des habitants expulsés de leurs habitations fissuréesPluie 1 coûte plus de 100 000 € par jour à la ville. Une goutte d’eau pour une cité endettée à hauteur d’1 800 000 000 €, et dont les habitants, parmi les plus pauvres d’Europe, ne tiennent que parce que le trafic de drogue verse dans ce gouffre près de 700 000 000 € par an. Une suggestion à Macron et à Bruno Le Maire : faites de la France la plaque tournante du trafic de shit en Europe, comme à l’époque où la French Connection marseillaise inondait l’Amérique, et le déficit sera vite purgé. Légaliser l’Herbe à usage médical, c’est jouer petit bras.

J’ai particulièrement aimé les pages que consacre Pujol aux « chapacans », cette foule d’intermédiaires, par eux-mêmes incompétents, mais absolument serviles, auxquels est déléguée la gestion des 17 000 délégations de service public. Ou la découverte du mot « bashing » par l’équipe municipale — comprenez le « Bashing from Paris » dont Marseille est la cible et la victime. Déjà Louis XIV se méfiait si fort de cette ville rebelle que les canons des forts, à l’entrée du port, sont tournés vers la ville bien plus que sur d’hypothétiques barbaresques — qui, du coup, sont entrés dans la cité sans coup férir, depuis 50 ans. Déshéritée et mal aimée — mais vivante quand même, tel est le tableau que Pujol dresse de la ville.

Bien sûr, l’ouvrage, paru à quelques mois des municipales, ne pouvait ignorer le bal des prétendants, depuis Martine Vassal, arrivée là, comme elle le dit elle-même, grâce aux lois sur la parité (et parce que Jean-Claude connaissait son papa) jusqu’à Bruno Gilles, dernier rempart gaulliste (donc logiquement éliminé par son propre parti, où les centristes ont pris le pouvoir de façon à le rendre macrono-compatible dans un avenir proche), en passant par les prétendants Marcheurs, la Gauche faisandée, les écolos en embuscade — alors que les forces vives de la politique locale sont dans ces associations nées spontanément devant les exactions de la politique gaudiniste, le chantier pharaonique de la Plaine, les quartiers d’affaires barrant le front de mer, la restauration d’avenues invendables, invendues, mais juteuses, le PPP (Plan Public Privé) qui prétend restaurer à très grands frais les écoles de la ville. Entre ici, Gaudin, suivi de ton armée de magouilleurs, profiteurs et gougnafiers de toutes espèces, aurait dit Malraux.

Je ne vais pas déflorer l’ouvrage — lisez-le : si vous êtes Marseillais, vous n’apprendrez rien, mais ce sera pour vous un vade-mecum pratique, toutes les turpitudes gaudinesques en 280 pages ; si vous ne l’êtes pas, vous conclurez assez vite qu’il s’agit d’un ouvrage de fiction.
C’est d’ailleurs sur le ton de la fiction qu’écrit Pujol, qui se prend, au choix, pour Henri Rochefort (« Le ton général qui se dégage de l’ouvrage fait penser à un pamphlet du siècle passé », dit justement Guillaume Origoni sur Slate) ou pour David Goodis, le grand auteur américain de romans noirs : « Le style, tout en staccato, est asphyxiant », dit Gilles Rof dans le Monde. J’aime bien staccato : Pujol a calqué son style sur le crépitement des kalachs qui depuis les Balkans se sont généralisées dans la ville.
C’est cette dimension presque fictive, en tout cas haletante, qui a frappé prioritairement Françoise Verna, journaliste à la Marseillaise, le journal de Pujol. « Avec un style, écrit-elle, toujours aussi romanesque, voire romantique tant il est parfois désespéré — ce qui ne signifie pas que le propos relève de la fiction — Philippe Pujol raconte les maux de Marseille ». En vraie femme de gauche, on la devine choquée par le chapitre sobrement intitulé « Parties fines » où Pujol nous fait côtoyer les gros et petits bras (attention, euphémisme !) de la ville dans les clubs libertins de Marseille. Après tout, l’Humanité stigmatisait, dans les années 1950, Dominique Aury et Histoire d’O, il y a toujours eu du puritain chez les communistes. D’autant que le chapitre n’est là — comme celui sur les dérives de la franc-maçonnerie locale, sise dans une ruelle puante propice aux rendez-vous discrets, aux fellations fugaces et aux shoots d’héroïne — que pour dresser la liste des lieux de rendez-vous de cette bourgeoisie affairiste qui, des salons de l’OM à ceux de la mairie, s’est partagé la ville. « Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres » : l’apostrophe célèbre de Ruy Blas (III, 1), où les Grands dépècent le cadavre de l’Espagne du Siècle d’or, convient bien à cette métropole où les mêmes truands / politiques / entrepreneurs (rayez les mentions inutiles, tout en sachant qu’il est des cumulards) se partagent le gâteau depuis trente ans de gaudinisme, qui ont suivi trente ans de defferrisme et d’affairisme — en attendant trente ans de vassalisme ?
À moins que… Mais l’hypothèse d’un changement est vite rejetée par Pujol — qui n’évoque même pas pour mémoire l’hypothèse RN —, tant Force Ouvrière a cadenassé la ville et y a fait son nid, comme les coucous qui massacrent allègrement la progéniture des passereaux dont ils squattent les nids.

Jean-Paul Brighelli