Mea culpa, De profundis et tutti quanti

DSC_0004Je me suis rendu hier 3 décembre aux obsèques d’un mien collègue, prof d’économie (ou de SES, comme on dit, mais Alain Beitone était prioritairement un économiste distingué — mais pas atterré), brillant, remarquable enseignant, plébiscité par les élèves — auxquels il a laissé, quand il est parti en retraite il y a cinq ans, quelques clones souvent inaboutis, sur les capacités desquels il ne s’illusionnait pas vraiment mais qu’il avait extraits d’un lot de nullités.
J’avais eu avec lui quelques explications de texte un peu brutales, au tout début de notre relation. Il avait eu la maladresse d’exiger des réparations ici-même… Deux coqs dans le même poulailler ! Puis c’était devenu une sorte de paix armée, chacun respectant les capacités de l’autre. Je dois même dire que nous faisions chorus sur nombre de sujets — par exemple les déclarations de certains économistes « de gauche » qui trouvaient que les programmes étaient exagérément consacrés au libéralisme. « Les imbéciles ! grognait-il, qui ne se rendent pas compte que pour combattre un système, il faut le connaître à fond. » C’est qu’il y avait du marxiste en cet homme-là — qu’il épiçait avec une pincée de Gramsci.
Nous avions quelques points en commun au niveau personnel — l’amour des écarts d’âge, par exemple… « Il faut prendre la vie comme elle vient, disions-nous, sachant fort bien que Galatée, un jour ou l’autre, abandonne Pygmalion à son lit de vieillard. »
Mais ce n’est pas à ça que je voulais en venir.

Saint-Pierre est un magnifique cimetière, installé dans une immense pinède, les racines des arbres soulèvent parfois les tombes des heureux défunts qui ont ainsi l’occasion de bouger encore un peu. Et il se trouve que j’aime beaucoup les cimetières, j’y ai fait toutes sortes de frasques et de débauches, et puis, « je hume ici ma future fumée », comme dit Valéry.
Une cérémonie d’adieu était prévue au funérarium sur le coup de 15 heures. Une bonne centaine d’amis du cher défunt s’était rassemblée là, dans un cérémonial laïque qui avait toutefois quelque chose de chrétien — sans les symboles du culte. Mais rien d’étonnant, après tout la République s’est constituée en laïcisant les 10 commandements, rebaptisés « droits de l’homme et du citoyen ». Beitone, inlassable militant de gauche et même d’extrême-gauche dans sa folle jeunesse, appartenait à plusieurs cercles qui se retrouvaient là, et qui les uns après les autres prirent la parole. Horresco referens.

Résumons : en gros, nous avons procédé aux obsèques d’un saint. Un saint laïque, certes, mais un saint. Père exemplaire, dirent ses enfants — ils étaient dans leur rôle. Epoux exemplaire, dit son ex-femme qui pour l’occasion avait jeté la rancune aux orties. Militant exemplaire, affirmèrent les autres, qui pourtant avaient pas mal dû s’engueuler avec le défunt, qui était d’un caractère entier et irascible, — et goguenard. Pédagogue exemplaire, dit un vieux militant issu de la LCR et de l’IUFM d’Aix-Marseille réunis— ex-révolutionnaire reconverti en didacticien de choc : je ne l’avais plus revu depuis mai 68, ma foi, si j’en suis là, ce n’est pas beau à voir. Et un responsable du SNES raconta comment Beitone se moquait des « pédagogos » (ils ont de ces expressions, au SNES, qui défriseraient Sainte Bernadette Groison). Comme quoi il n’y a pas que des crétins dans ce syndicat, même si les crétins y sont majoritaires et que les mecs bien ont la mauvaise idée de respecter la majorité. Est-ce que Lénine a respecté la majorité, en 1917 ? Et ça se prétend de gauche !

Du coup, de peur de passer quelque jour pour un saint alors que je ne pourrai plus répliquer, j’ai pris la résolution d’écrire moi-même ce qui sera dit à mes obsèques, et d’interdire à qui que ce soit d’en rajouter. De toute façon, les quatre ou cinq personnes qui seront présentes (à l’enterrement de Stendhal, ils étaient trois ; mais s’ils sont cinq au mien, qu’on n’en déduise pas que je me situe en quelque manière au-dessus de l’un de mes auteurs favoris) n’auront pas le goût des palabres ultimes, pressées qu’elles seront d’aller s’en jeter un.

Je donnerai quelque jour le texte exact de ce contre-panégyrique, mais en substance :

– Je n’ai pas été un père exemplaire, loin de là. D’ailleurs, je n’ai pas pour chacun de mes enfants les mêmes sentiments. Et sous prétexte de leur laisser la bride sur le cou, j’ai surtout vaqué à mes occupations — en l’occurrence, l’occupation d’autruites…
– Ni d’ailleurs pour chacun de mes élèves. Il y a des petits cons dans chaque classe, et même des gros connards.
– Ni pour chacun de mes collègues. Il y a… dans chaque salle des profs, et même… etc.
– Si les assistants à ces funérailles seront peu nombreux, c’est que j’ai pris à la lettre le conseil d’Albert Cohen : pratiquer le « mépris d’avance », y compris à l’égard de moi-même, avec qui je ne vis pas en très bons termes tous les jours. C’est quand même la moindre des choses de savoir s’invectiver.

Quoique j’aie touché à tout, je n’ai eu que deux centres d’intérêt réels dans la vie : le cul et la littérature. Jusqu’à ce que je m’aperçoive, vers 25 ans, que c’était la même chose, que faire l’amour est un acte de lecture / écriture, et que rédiger et lire sont deux sources de plaisir, voire de jouissance, comme disait Barthes.
Ah si : j’étais un cuisinier passable, m’étant avisé finalement que c’était aussi une forme d’amour (celui que l’on fait, celui que l’on donne).
Sinon — « il a écrit, il a aimé,il a vécu »,« Scrisse, amo, visse » : c’est l’épitaphe de Stendhal sur sa tombe du cimetière de Montmartre, et je pourrais la faire mienne.04c-imgbert-1147-1

À ceci près qu’une foule de bons esprits peuvent la faire leur.

J’ai eu peu d’amis véritables. Mais les très rares qui se sont accrochés, malgré mes immenses qualités, étaient de vrais potes. Très peu de maîtresses durables : il eût fallu pour ça qu’elles fussent aussi des amies, ce qui est arrivé deux ou trois fois. J’ai fleureté, papillonné, volé de conflits en défaites (Amour, où est ta victoire ?), écrit quelques livres dispensables dont les meilleurs flirtent d’ailleurs avec l’érotisme, et si je suis passé à côté d’une œuvre véritable, c’est que je ne l’avais pas en moi. Ne soyez pas tristes, mes amis : ma cave, ou ce qu’il en restera à ce moment-là, est à vous, je vous demande instamment de la vider, et d’emporter avec vous les bouteilles que vous n’aurez pas bues : je n’en ai plus l’usage. Prenez aussi les livres, mes enfants ne sauraient qu’en faire.
Je me fiche pas mal de ce que vous ferez de mon corps — brûlé, enseveli ou donné à la science, si la science en a l’usage. Personne ne viendra rallumer la flamme, et évitez de déposer des chrysanthèmes à la fin octobre ou au début novembre, j’ai horreur de ces fleurs malgré leur patronyme grec. Allez, salut à vous. Et contrairement à ce qu’a lancé un imbécile heureux aux obsèques de Beitone, pas d’ « au revoir » : ma mort nous éloigne, votre mort ne nous rapprochera pas, comme disait Beauvoir à la disparition de Sartre. Voilà, c’est tout moi : au moment où je pourrais devenir sérieux et ressembler vraiment à un vieux con, une référence littéraire vient tout brouiller — et dire la vérité : j’étais bâti de mots, et en fermant la bouche, j’ai déjà commencé à me décomposer.

Jean-Paul Brighelli

PS. Que personne ne s’inquiète : les obsèques des amis (ou des ennemis) sont toujours une occasion de rentrer en soi-même et de philosopher à bon marché. Mais j’ai bien l’intention de durer encore quelque temps, il y a tant d’imbéciles à épingler que si je le pouvais, je durerais toujours.