Notre-Dame et la valse des millions

661-magic-article-actu-499-37b-057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1-incendie-de-notre-dame-de-paris-la-cathedrale-n-etait-pas-assuree-49937b057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1– Comme quoi, le fric, quand ils veulent, ils le trouvent ! s’exclame le type assis à ma droite devant son café matinal, au bar de Cessenon (Hérault) où je me suis arrêté prendre un petit noir…
Et d’ajouter, avec un accent du terroir inimitable :
– Pour les pauvres, les très pauvres, et les retraités, pour les smicards à la peine, les jeunes sans emploi ni formation, pour les profs sous-payés, pour les flics sommés de faire des heures-sup qu’on ne leur rétribuera jamais, pour les internes des urgences payés une misère, pour les tribunaux surchargés, pour tous ceux qui se font passer devant, à la Sécu, à l’Office de HLM ou à Pôle-Emploi, par des migrants d’aujourd’hui et d’hier forcément prioritaires, pour les paysans qui se pendent, pour les provinciaux qui n’existent plus sur la carte de France, pour tous ceux qui auraient bien aimé avoir un jour à payer l’ISF, et pour tous ceux qui ont le pain quotidien régulièrement hebdomadaire (tiens, il a lu Prévert !), là, ils n’en trouvent pas !

Ce « ils » n’a pas besoin de glose : c’est l’ensemble des êtres de pouvoir, ce pouvoir parisien qui vient de décider que Notre-Dame sera reconstruite en cinq ans (on ne leur apprend pas l’architecture, à l’ENA, ça se voit), qui croit tromper son monde en décrétant la fermeture de l’ENA justement — comme ça, il y aura encore davantage d’entre-soi dans le choix des élites —, qui décrète un Grand Débat où il n’entend que ce qui l’arrange, et qu’il a d’ailleurs pré-écrit. C’est Paris, qui avait déjà un complexe « capitale », et qui n’est plus qu’une usine à bobos, une « ville-monde », comme disent les géographes, qui se fiche pas mal du reste de la France. C’est cette classe journalistico-politique qui s’invite et se fait des ronds-de-jambe et des sourires de babouins, comme disait Albert Cohen, et condescend parfois à demander à un Gilet Jaune sélectionné pour son inaptitude à s’exprimer (pas mon interlocuteur loquace de Cessenon-sur-Orb !) ce qu’il pense, là, globalement, à froid — et étouffe un sourire, ce qui est encore pire que de lui ricaner directement au visage. C’est ce Camp du Bien qui fait la quête auprès des puissants qui ont intronisé le Président de la République, comme le raconte fort bien Juan Branco, et qui aujourd’hui remplissent la sébile pour reconstruire Notre-Dame de Paris en deux temps trois mouvements de menton. C’est ce même camp du Bien qui s’arroge le deuil national né de cette destruction d’un monument merveilleusement « français » et ne s’indigne ni des provocations de l’UNEF qui s’en « balek », ni des réflexions gentiment haineuses de bon nombre de musulmans, qui voient dans l’incendie la main d’Allah le miséricordieux…IMG_20190418_065933

La charité c’est bien, surtout lorsque ça paie. Les duettistes Arnault / Pinault se contenteront-ils d’un abattement à 66%, comme d’habitude, ou profiteront-ils d’un abattement à 90%, que suggère un ancien ministre de la Culture, opportunément embauché par François Pinault pour gérer sa collection personnelle… Un fait qu’oublie de signaler le Monde, au passage. Niel / Arnault / Pinault, même combat ! Voir le livre de Branco.

Il y a en ce moment deux France. Une France majoritaire, largement majoritaire, une France du peuple qui n’a que la rue pour s’exprimer. Et une oligarchie qui a confisqué tous les médias, tous les échelons du pouvoir, 500 personnes qui tirent les ficelles comme autrefois 200 familles et comme autrefois aussi une caste aristocratique, regroupée autour de Marie-Antoinette, et qui l’a suivie à l’échafaud.
Il faut de grands événements pour réconcilier, à chaque fois, les élites auto-proclamées (et il n’est pas inutile de rappeler qu’une élite auto-proclamée n’est en rien élitaire — mais élitiste, ça, oui !) et le peuple. Peut-être cet incendie (involontaire, disent-ils — mais encore ?) permettra-t-il de faire comprendre aux foules que cet argent si facilement trouvé par des gens qui ne sont plus assujettis, depuis deux ans, à l’ISF (et qui n’en ont pas profité pour investir, ni dans la charité, ni dans les entreprises, oh non !), cet argent leur appartient.
Il leur appartient pour restaurer Notre-Dame sans la livrer aux appétits des bétonneurs ou des ferrailleurs, ni des capitaines d’industrie soucieux d’inscrire leur nom dans la pierre et dans l’Histoire de France via une note au bas d’un vitrail, ni des « artistes » auto-proclamés (et un artiste auto-proclamé — voir ci-dessus), mais aussi pour permettre de donner un peu de pain, un peu de confort, un peu de vie et de visibilité à tous ceux qui n’ont rien — et même moins que rien. À tous ceux qui sont, eux aussi, la France.

Jean-Paul Brighelli