Nous autres civilisations…

… nous savons maintenant que nous sommes mortelles » : la formule de Valéry, écrite au lendemain de 14-18, a été tant de fois répétée qu’elle est devenue l’un de ces poncifs pour bons élèves de Terminale que les profs lisent sur les copies avec un soupir agacé. Mais n’est pas poncif qui veut : il faut détenir une importante part de pertinence pour accéder ainsi au statut de vérité à tout faire.
Il est par ailleurs des situations où la formule s’applique dans toute son extension. J’y pensais l’autre jour, au sortir de cette très belle exposition sur les Hittites montée au Louvre — courez-y, elle ferme le 12 août prochain — dont je vous parlais dernièrement, dans une note trop rapide.IMG_20190706_0931082 Voilà des gens qui ont eu un empire aussi étendu et aussi puissant que celui des Egyptiens — au point de faire match nul avec les troupes de Ramsès II à la bataille de Qadesh (vers 1274 av.JC — un modèle de stratégie et de désinformation, où le roi hittite, Muwatalli II, s’est débrouillé pour faire arrêter par les Egyptiens deux espions à lui qui sous la torture avouèrent les fausses nouvelles qu’ils étaient chargés d’implanter dans le cerveau des stratèges égyptiens). Les Hittites contrôlent alors un immense territoire, de l’Anatolie au sud de la Syrie. Et un siècle plus tard, il ne restera rien de toute cette puissance — quelques royaumes épars qui succombèrent les uns après les autres sous la pression des Assyriens et des Sémites de toutes origines, Hébreux compris.

À noter qu’il en est des empires et des civilisations comme des individus qui les composent. Ils passent par les cinq mêmes étapes jadis nommées par Elisabeth Kübler-Ross : déni, colère, tractation, dépression, acceptation (Bob Fosse en avait tiré toute la séquence finale de ce merveilleux film qu’est All that jazz). Les Hittites ont sans doute vu venir la menace des « peuples de la mer » qui ont fini par grignoter leurs côtes, puis par s’y tailler des principautés. Mais bon, une bande de pirates de toutes origines, des migrants en quête d’un havre, quel empire y ferait attention ? Leurs prédécesseurs ne leur avaient-ils pas flanqué des raclées ?
D’autant qu’ils connaissaient ces va-nu-pieds, nombre d’entre eux s’étaient faufilés dans l’empire et y exerçaient divers emplois…

Du coup, je me suis offert, au sortir de l’expo, le livre d’Eric H. Cline, 1177 avant J-C, le jour où la civilisation s’est effondrée (La Découverte l’a opportunément republié en Poche) que j’avais voulu lire lors de sa sortie, en 2015, et que j’avais fini par rater.9782707185938

Résumons : 1177 est une date-pivot ; dans les faits, il aura fallu à peu près un siècle, entre 1250 et 1150, pour que la civilisation du bronze récent s’effondre, sous les coups d’événements disjoints, parfois aussi peu sensibles que le fameux coup d’aile de papillon qui déclenche une catastrophe à l’autre bout de la chaîne de causalités, mais dont la concomitance s’est révélée d’une efficacité redoutable. Tremblements de terre, mutations climatiques (désertification par montée des températures ici et refroidissement de la mer là — entraînant un régime pluvial déficitaire,  des récoltes insuffisantes et des famines décisives), épidémies, révoltes intestines, coups de boutoir des étrangers qui frappaient à la porte, révolutions de palais et arrivée au pouvoir, çà et là, de quelques grands incapables tout juste bons à enfiler les babouches trop grandes de leurs prédécesseurs : si quelque chose vous semble familier, eh bien, vous avez saisi ce que voulait dire Valéry. L’ensemble constitue ce que Cline appelle, en anglais, a perfect storm, une parfaite tempête de catastrophes, qui isolément auraient pu être surmontées, mais qui en faisceau se révélèrent irrésistibles.
Tout rapprochement avec la situation présente de l’empire occidental serait forcément fortuit. L’Histoire ne se répète pas, disent les imbéciles. C’est sûr : l’empire romain, par exemple, n’a pas succombé à une « parfaite tempête » : lire les Derniers jours, où Michel de Jaeghere explique dans le détail que les déferlements barbares censés avoir mis fin à l’empire romain avaient été précédés par une lente infiltration de ces mêmes barbares à tous les niveaux de la société, de sorte que le terrain était déjà labouré par une armée paisible quand les troupes d’Alaric sont venus voir si Rome voulait bien tomber dans leur escarcelle…

Le livre de Cline est d’une érudition prodigieuse ; c’est une enquête policière sur le cadavre du grand empire hittite et de ses voisins : car l’un des grands enseignements de Cline est que l’âge du bronze avait réalisé la première mondialisation des échanges — mondialisation dans une ère bien délimitée qui correspondait à ce que l’on appelait alors la civilisation. Hittites, Egyptiens, Minoens, Mycéniens, Mittaniens ou Kassites sont alors en étroite inter-dépendance économique et diplomatique. Cline a déchiffré pour nous ces multiples messages rédigés sur des tablettes d’argile, en hiéroglyphes égyptiens ou louvites, linéaire B ou lingua franca akkadienne, qui énumèrent la cargaison des navires coulés, lancent des appels au secours ou proposent des mariages afin de faciliter les échanges — parce que le facteur économique était déjà déterminant en dernière instance à l’âge du bronze.
Jusqu’à la veuve d’Akhénaton qui a failli se remarier avec le fils du roi hittite — imaginez les noces d’Ivana Trump, après la mort de son mari le doigt crispé sur son dernier tweet, avec le fils de Xi Jinping — pur fantasme. Ou le remariage de Jackie Kennedy avec un armateur grec — singulière billevesée. Une telle horreur nous a été épargnée, l’héritier a été assassiné durant son voyage vers sa promise.

Au passage, Cline, non sans malice, fait le point sur l’étrange histoire de Moïse, Aaron et Josué, dont il appert qu’elle ne s’est passée ni à la date retenue par la tradition juive, ni après. Qu’aucun cataclysme lointain n’explique des faits légendaires ; qu’aucune plaie n’a rayonné sur l’Egypte, et qu’il est impossible que les Hébreux aient pris Jéricho, qui n’a succombé qu’au VIIIe siècle. Toutes ces belles histoires ne seraient-elles que la justification, après coup, du coup de force réussi par les Juifs dans cette Palestine déliquescente de la fin des empires — tout comme l’Iliade scelle les fondations des nouveaux royaumes grecs, après les siècles obscurs du premier âge du fer ? Ciel !
Peut-être même que Dieu n’existe pas…
C’est le plus terrible avec les archéologues : ils ne croient que ce qu’ils voient. Ils sont révisionnistes avec candeur.
Jusqu’à la guerre de Troie qui pourrait bien ne pas avoir été ce que raconte Homère… Non seulement Moïse n’a jamais existé, ce dont peu me chaut, mais Achille, Ulysse, Ajax et les autres pourraient bien n’être que des appropriations a posteriori de campagnes menées par d’autres.

En cette fin de XIIe siècle, il ne s’agit pas d’une fin de civilisation entraînée par une maladie soudaine d’une denrée essentielle, comme le maïs des Mayas. Ni d’une irrésistible conquête, comme ce fut le cas pour les Perses en proie à Alexandre ou les Incas de l’époque Pizarro. C’étaient là des empires réels, mais non inter-connectés. Ils s’effondrèrent sur eux-mêmes. Ce que Cline décrit est un effet-domino, amenant une rupture des communications, puis une instabilité des échanges, un affolement des courtiers en matières premières (à l’époque, le cuivre et l’étain), des émeutes de la faim, un désordre général qu’aucune société n’aurait pu enrayer.

Ce n’est pas du tout comme la nôtre, qui n’est pas du tout menacée par des variations climatiques mortelles à brève échéance ou déchéance, où aucun tsunami ne menace, ni à Fukushima ni ailleurs, où les traders de Wall Street ne s’affolent pas à chaque manœuvre navale dans le détroit d’Ormuz (allez, parions que 80% des Occidentaux, qui ont tous bénéficié d’un système d’enseignement perfectionné, ignorent où se situe ce détroit), où nos dirigeants sont tous parfaitement compétents et pas du tout avides de se goinfrer de homard en dansant sur un volcan, où aucun migrant ne montre des dents aiguisées par de longues famines, où d’autres immigrés ne se sont pas du tout faufilés entre les mailles, et où aucune émeute ne force les cordons de police ou n’occupe les ronds-points.

Pour érudit qu’il soit, le livre de Cline est d’un intérêt constant. Les villes prospères (Ougarit par exemple, un port industrieux arrivé au zénith sous le règne de Suppiluliuma Ier au milieu du XIVe siècle et retrouvée par hasard par un paysan en 1928, qui indiqua à des archéologues français où creuser) s’effondrent et disparaissent pendant trente siècles, les idoles vacillent, les pharaons se font égorger comme des poulets (Ramsès III a repoussé les Peuples de la mer, pour succomber peu après à la fameuse « conspiration du harem » qui fournirait en soi un beau sujet à un livre policier historique, avec parties fines, corruption, meurtres, torture, exécutions variées et damnatio memoriae), les bateaux coulent, et les murailles cyclopéennes ne protègent plus contre les aléas de la nature ou les razzias de pirates à l’identité douteuse. Les empires mondialisés sont bien fragiles — et plus accomplie est la mondialisation, plus grande est la fragilité.
Et aucun dieu de l’orage ne vous protège de la tempête.IMG_20190706_0935516Retour à l’exposition du Louvre. J’y ai pris un plaisir quelque peu morbide, à parcourir les salles colossales où sont présentés les vestiges de tant de puissance. « Je hume ici ma future fumée », comme dit aussi Valéry — dans le « Cimetière marin » cette fois. Que restera-t-il de notre mondialisation présente dans quelque musée de l’an 5215 — dans 3000 et quelques années, l’espace-temps qui nous sépare de l’effondrement du XIIe siècle av. JC ? J’ai dans l’idée que les ruines de notre civilisation seront moins belles que celles de Hittites, et qu’il nous sera difficile de les contempler sans rire.

Jean-Paul Brighelli