Le Modèle noir de révisionnisme politiquement correct

Capture d’écran 2019-07-07 à 08.03.42L’exposition le Modèle noir proposée au Musée d’Orsay est passionnante à deux titres : on y voit des œuvres rares, ou inconnues, très souvent remarquables ; et quand on lit les notices, on se trouve en prise directe avec ce que le politiquement correct peut produire de plus niais, ou de plus orwellien, selon la lecture que vous en faites.
Prenez par exemple le célèbre Portrait d’une négresse, de Marie-Guillemine Benoist, présenté en 1800.Marie-Guillemine Benoist, Portrait d'une négresse, 1800 - Portrait de MadeleineLe catalogue et la notice in situ l’ont rebaptisé « Portrait de Madeleine » — puisqu’il paraît qu’ainsi s’appelait le modèle. « Nous lui avons redonné un nom », clament les organisateurs. Dommage, on aurait aimé apprendre ce qu’un tel portrait doit à la Fornarina peinte par Raphaël. Et surtout, on contourne ainsi le mot « négresse », qui est le terme ordinaire jusqu’à la Seconde guerre mondiale, mais qui sonne mal aux oreilles sensibles de nos contemporains, apparemment. « Portrait d’une négresse » réapparaît toutefois dans la notice, après un autre titre intermédiaire, « Portrait d’une femme noire » — comme si l’histoire de l’art était la ré-acquisition, à travers des identités successives, d’une appellation enfin conforme au sentiment moderne.
Et ce révisionnisme de re-titrage est systématique. Le Nègre Scipion, de Cézanne,Cézanne, le Nègre Scipion, c.1867 - le noir Scipion devient le Noir Scipion — étant entendu que « noir », évolution phonétique du latin niger, est moins chargé de sous-entendus colonialistes que « nègre ». Probable que la prochaine édition du Nigger of the Narcissus de Conrad, au lieu de s’intituler comme d’habitude le Nègre du Narcisse, deviendra l’Africain du Narcisse — et pourquoi pas, sur le modèle anglo-saxon, le Coloré du Narcisse ?
Parce qu’il n’y a aucune raison que la police de la pensée anti-coloniale s’arrête aux titres.

Je suggère à Claude Ribbe, qui plaide pour une renominalisation des termes offensants, de se mettre tout de suite à la réécriture de Voltaire (quoi de plus insoutenable qu’une phrase comme « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre » — c’est dans Candide) et de Montesquieu, qui a beau plaider la fin de l’esclavage, n’importe, son racisme latent s’exprime sans doute dans la première phrase de son célèbre plaidoyer, « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves…  Une mienne collègue, choquée par ce mot, avait supprimé la première phrase avant de donner le texte à ses élèves — qui du coup ne comprirent rien à l’ironie de Montesquieu, cette première phrase fonctionnant en quelque sorte comme un signe négatif renversant par avance tout ce qui suit.»
C’est le genre de contresens qu’il faut extirper de la tête des élèves, régulièrement choqués, dans leur ignorance des évolutions sémantiques, par l’utilisation d’un mot qu’ils ressentent, en 2019, comme une grave insulte. Mais il serait sans doute plus expédient de réécrire les philosophes du XVIIIe — comme le Musée d’Orsay réécrit les peintres du passé. Et pourtant de belles âmes, pédagos de l’Education civique et de ses aléas, proposent d’organiser des débats (quand on ne veut rien faire, en classe, on fait un débat) sur la nécessité de renommer des œuvres si marquées par le racisme de leurs auteurs, bla-bla-bla.Par exemple l’admirable Négresse aux pivoines de Frédéric Bazille.Frédéric Bazille, Négresse aux pivoines, 1870

C’est en décembre 2015, au prestigieux Rijksmuseum, qu’a commencé ce tripatouillage. Le musée d’Amsterdam a décidé de rebaptiser les œuvres comportant des mots jugés offensants — non seulement « nègre », mais « esclave », « sauvage », « maure », « mahométan » — et, tant qu’à faire, « nain », la cas des nains noirs mahométans constituant une sorte d’abomination que je n’évoque ici qu’en tremblant. Le « combat contre les Maures » du Cid deviendra bientôt « le combat contre les immigrés maghrébins ». Et Othello ne sera plus le Maure de Venise (de toute façon, les élèves l’orthographient « mort »), mais « le noble Marocain trompé par une gourgandine blanche ».
Parce que la réécriture engendre, forcément, une modification de la pensée. Commentant la célèbre toile de Gérôme, Esclaves au Caire (1873),Gérôme, À vendre, Esclaves au CVaire, 1873 les organisateurs de l’expo (et les rédacteurs du catalogue) écrivent : « L’attitude digne et pleine de retenue de l’esclave noire contraste avec celle de l’esclave blanche. » Ah, ces esclaves blanches, toutes des salopes ! Les femmes noires, en revanche… Même dans les photos de bordels 1900 de l’expo, les Africaines (quel bordel convenable n’avait pas alors sa négresse ?) restent sans doute sur leur réserve…
Ce qui amène, en bout d’expo, un certain Larry Rivers à proposer une version réactualisée (croit-il) de l’Olympia de Manet. On se rappelle la toile de 1863,Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_2 avec cette splendide courtisane à laquelle une servante noire apporte les fleurs d’un admirateur — ce qui la laisse superbement indifférente. Voici ce que ça donne, un siècle plus tard :Capture d’écran 2019-07-07 à 09.36.26La duplication des corps, le chat blanc redoublant le chat noir (l’allusion sexuelle a manifestement échappé à l’artiste américain précurseur du pop-art et de la contre-culture au sens propre du terme) se voudrait un commentaire critique de Manet, et donne juste la nostalgie de la toile du maître, que l’on court retrouver dans l’expo d’Orsay histoire de respirer de l’art réel dégagé de tout commentaire en boîte. L’art conceptuel en reste trop souvent à la première syllabe.

Patrice Jean s’amusait jadis à « céliner » les œuvres célèbres — en en supprimant tout ce qui peut choquer. Par exemple, dans le Voyage au bout de la nuit Céline utilise spontanément le mot « nègre »  — et le roman est une charge très violente contre le colonialisme, dans le droit fil de Conrad (celui d’Au cœur des ténèbres). Mais allez expliquer que le mot « nègre » à l’époque du « Bal Nègre » (1925 — bien représenté dans l’exposition d’Orsay avec l’affiche de Paul Colin)Paul Colin le Bal nègre et de l’Exposition coloniale de 1931 était un terme passe-partout qui faisait référence à la couleur sans connotation systématique d’infériorité, la cause sera entendue, vous êtes raciste sur les bords — fasciste, probablement, antisémite forcément, lepéniste conséquemment.

Le révisionnisme est partout. Une poignée d’activistes nous assignent à résidence, forçant chacun à s’essentialiser en fonction de sa couleur, de sa race, de sa sexualité et de son régime alimentaire. On appartient désormais à une communauté, à un groupe, à un gang. Être un homme libre n’est plus au programme : nous sommes embarqués par quelques jusqu’auboutistes de la différence dans une lutte perpétuelle, sommés de nous identifier — ou de nous flageller, nous autres qui sommes blancs (une non-couleur, disent les physiciens et les Indigène de la République), donc forcément descendants d’esclavagistes. À noter que rien dans l’exposition d’Orsay ne signale que si des Blancs ont volontairement arrêté la traite au XIXe siècle, les Arabes, eux, la continuent aujourd’hui.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à être à Paris, j’ai vu deux très belles expos qu’il ne faut pas rater, quoiqu’elles en soient dans leurs dernières semaines. Le Louvre présente des œuvres étourdissantes de l’empire et des royaumes hittites (XVe-Xe siècles av.JC), cette magnifique civilisation indo-européenne tombée sous les coups des Araméens et des Assyriens malgré la protection de Tarhu, « dieu de l’orage ».Capture d’écran 2019-07-07 à 09.41.19 Et au Petit Palais se tient une magnifique (mais alors, vraiment !) exposition sur le Paris romantique, où la capitale est divisée en zones (la Chaussée d’Antin, la « Nouvelle Athènes », etc.) dont on nous présente les hommes et les femmes, les tenues, les meubles, les parures et les productions. D’où il ressort que le romantisme est bien une résurgence rococo, et que la thèse d’Eugenio d’Ors sur la succession, dans l’histoire de l’art, de phases « baroques » et de phases « classiques » tient décidément très bien le coup.