Regard de femme

Avertissement liminaire, à l’intention des crétins et crétines, de plus en plus nombreux dans le ciel français depuis qu’on les met en orbite : ce qui suit est une interview fictive, qui m’a été inspirée par une émission écoutée samedi 22 février sur France-Inter. Natacha Polony y était opposée à Iris Brey, à propos de la sortie du livre de cette dernière, le Regard féminin – une révolution à l’écran (Editions de l’Olivier). Ce que j’ai entendu m’a incité à interviewer — ou à faire semblant d’interviewer — cette dame, dont les positions sur le cinéma sont d’une imbécillité si consternante que je me demande encore comment Polony a fait pour garder un ton de voix uni et poli, face à la Bêtise à front de taureau.

« Vous dites qu’il faut inverser le regard que nous portons sur les images… »

« Oui ! Bien sûr je n’invente rien, tout part d’Aristote et de la mimesis, bien sûr… Ce que je dis n’a absolument aucune originalité… Le spectateur s’identifie à ce qui lui est le plus proche — les petits garçons au prince charmant, et les petites filles à la belle princesse… Un truc d’hommes, ça, la belle princesse ! Quand je suggère de changer le regard en imposant des quotas de films de femmes, quelle que soit la qualité intrinsèque du film, c’est parce que je suis une femme avant d’être une spectatrice ou une critique de cinéma… Par exemple, j’adore les films de Chantal Ackerman, je cite systématiquement Jeanne Dielman, où — il faut bien le reconnaître — Delphine Seyrig nous faisait chier pendant 201 minutes, dans sa belle robe de chambre d’un bleu passé, mais une femme qui filme une femme qui se fait chier, ce n’est pas comme un homme qui filme une femme qui se fait chier — Anna Karina chez Godard, par exemple… L’ennui vu par Godard est drôle, alors qu’il est chiant chez Ackerman, et c’est cela qu’il faut filmer : le chiant.
« Quant au sexe… Les scènes d’amour filmées par les hommes sont des scènes de pénétration : ma bite, ton vagin. Inversez le regard : mon vagin, ta bite… Vous saisissez la différence, n’est-ce pas… Dans un film d’homme, une bite ne reste jamais longtemps à l’air, l’actrice est sommée de la mettre tout de suite dans sa bouche… D’abord elle est sous l’homme, et quand elle se relève, c’est pour le sucer… Une horreur idéologique… Quand deux femmes font l’amour dans un film de femmes, il ne leur vient pas à l’idée de sucer des bites, non ? Alors que deux lesbiennes dans un film d’homme, chez Kechiche par exemple, elles ont quand mêle l’air de sucer des bites… Mais bon, je fais une exception quand même pour Kechiche, il est arabe et au nom de l’intersectionnalité des luttes, on ne peut pas l’accabler…

« Pour un homme, un vagin est un espace à investir. Pour une femme, c’est l’endroit de son corps d’où s’écoule du sang chaque mois. N’instrumentalisons plus le vagin, menstrualisons-le ! Il faut des plans de vagin saignant ! Réhabilitons le tampax ! Je n’en reviens toujours pas que ce soit un homme, José Pinheiro, qui ait adapté les Mots pour le dire, le très beau roman de Marie Cardinal sur les règles sans fin !
« D’ailleurs, qu’est-ce qu’un corps de femme dans un film d’homme ? Un objet de désir. Une bouche de femme dans un film d’homme, c’est une autre cavité à remplir. Une bouche, une bite — paf ! Alors que dans un film de femmes, c’est une parole de femme — et plus elle sera maladroite, plus elle sera authentiquement féminine, car vous nous avez coupé la parole, n’est-ce pas, depuis des millénaires… Une femme dans un film de femmes, c’est une femme et rien d’autre… Non soumise au regard désirant, pas même celui du spectateur… Adèle Haenel, ma coqueluche actuelle, n’est pas très jolie, elle a les seins qui tombent, elle n’articule pas — elle ne fait pas la star ! Elle ne fait pas Ava Gardner ! Elle est une vraie femme qui se bat pour toutes les femmes ! Et j’espère bien que son Portrait de la jeune fille en feu — un film exemplaire sur l’amour de deux femmes, fait par une femme qui aime les femmes — décrochera tous les César et écrasera J’accuse, le film trop bien léché (c’est significatif, hein, de la part d’un homme, ce « léché » !), trop réussi, de ce violeur de Polanski ! Un hétérosexuel blanc, je vous demande un peu !
« Quoi, la « qualité » ? Quoi, la « belle » image ? En tant que femme, nous devons faire un vrai cinéma-vérité, avec des images ordinaires, comme l’est la vie des femmes ! Des images creuses dans un film nul, ça, c’est la vie des femmes !
« Et en littérature, c’est encore pire ! Dans un livre d’homme, les femmes sont des victimes ! Toutes ! On incite les petites filles à s’identifier à des victimes — ou à des salopes. Regardez, les Liaisons dangereuses par exemple : Tourvel ou Cécile, des victimes ; Merteuil, une salope. Alors que dans les Mandarins, Beauvoir brosse le portrait d’une vraie femme libérée, qui choisit ses amants, tout comme Beauvoir laissait Sartre pour se taper Nelson Algren. Echange des rôles : c’est la femme qui devient prédatrice ! Et Beauvoir montre très bien comment Henri (Camus, hein…) séduit une jeune fille — Josette, si je me souviens bien… C’est tout ce qui reste aux écrivains vieillissants, les jeunes filles… Voire les très jeunes ! Matzneff, hein… Vous connaissez beaucoup d’héroïnes qui se tapent des gosses de 14 ans…
« Ah oui, le Diable au corps… Mais justement : c’est écrit par un homme ! C’est filmé par des hommes ! Horreur ! Horreur ! Horreur !

« Il faut des quotas. Imposer au moins 50% de films de femmes, partout. Peu importe qu’ils soient « bons » — le « bon » est un critère mâle ! L’égalité sera réalisée quand des femmes auront le droit de faire des films nuls avec des héroïnes qui ont leurs règles ! Ce sera ça, l’histoire : un flux menstruel filmé en gros plan pendant deux heures ! Ressuscitons Chantal Ackerman ! Ressuscitons Duras ! Exaltons Céline Sciamma, une lesbienne qui dirige sa compagne dans un film de femmes qui s’aiment ! Vous avez lu le Monde sans femmes de cet écrivain fasciste, Virgilio Martini ? Eh bien, allons vers le monde sans hommes !

« Et des films sans trop de dialogues, s’il vous plaît, comme dans Hiroshima mon amour. Parce que la parole a été confisquée par les hommes, depuis des siècles, et que faire parler les femmes, c’est un truc d’hommes : nous, nous nous taisons, nous avons l’habitude… Ou alors si ça parle, ça parle entre ses dents, comme Adèle Haenel…

« Comment ça, c’est chiant, Duras ? Depuis qu’elle a fait jouer à un semi-remorque le rôle de Gérard Depardieu, mon regard sur les routiers a changé. Grâce à elle, chaque fois que je vois un camion, j’entends une parole de femme qui passe ! Comment ça, elle est nulle, Haenel ? Mais enfin ! Elle plaît à Libé et aux Inrocks !

« Renversons le regard ! Finissons-en avec le talent, cette invention bien masculine pour interdire aux femmes de créer à leur tour ! Comment ça, le talent n’a pas de sexe ? Mais vous n’avez rien compris, mon pauvre ami ! C’est au sexe de parler ! Après tout, ce n’est pas un hasard si le sexe féminin a des lèvres, n’est-ce pas… L’amour entre deux femmes, c’est le croisement de deux monologues ! »

pcc Jean-Paul Brighelli