Suite du même

Symptomatiquement, les imbéciles qui parlent du voile (« c’est mon choix ! » / « C’est leur choix ! ») font comme si ces gamines allaient bien. Comme si elles étaient libres de leur choix.
Le Christ, qui avait fait des études de psychologie appliquée, en savait davantage. J’imagine que les Juifs qui l’ont escorté au Golgotha auraient juré, eux aussi, que c’était leur choix — mais l’illustre crucifié a lancé son fameux « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
Ben non. C’est même la caractéristique de l’aliéné(e) : il ne sait pas ce qu’il / elle fait. L’esprit prétend disposer de son libre arbitre — mais le corps se venge.
Le docteur Aslem Lazaar Selimi, qui bosse comme psy à l’hôpital de Nabeul (c’est en Tunisie, à côté d’Hammamet) lance ces jours-ci un cri d’alarme :
« Tous les jours, des médecins m’adressent des petites filles voilées, pour « troubles psychogènes » !!! Facile pour moi d’identifier l’origine de ces troubles, pas besoin d’être psy pour comprendre qu’un voile, ça voile !! Ça étouffe, ça fait poser des questions… Je me trouve alors confrontée à une famille hermétique, un système éducatif imperméable que rien de ce que je dis ne peut pénétrer, et pire encore, quand je discute avec les médecins » pédiatres » ils répondent « c’est leur choix, on doit le respecter » et le plus intelligent va me dire « Bien sûr, j’ai posé la question à la fillette et elle m’a dit que personne ne l’a obligée… » »

Sans déc’ ! On vous ensevelit vivant, et ça n’aurait aucune incidence sur la santé mentale, et par ricochet sur la santé physique — c’est ça, un trouble psychogène !
Soyons sérieux : plus une fille dit que c’est son choix, plus elle prouve qu’elle est en état de dérangement grave. Il faut non seulement la soigner, mais la couper du milieu qui l’a influencée.
« Mais c’est dieu qui veut », objectent les crétins des Alpes.
Dieu ? Qui ça ? C’est la société qui l’impose, comme elle impose l’excision dans d’autres régions d’Afrique. Pour les plus chanceuses, voile et excision : ce sont en général celles qui feront subir les deux à leurs filles.
Non, mais tu t’imagines, ma chérie, sans clito et sous voiles ? Et pourquoi pas cousue aussi pendant que tu y es ! Pardon ? Mais c’est que ça se fait aussi dans certaines cultures africano-islamiques ? Infibulée, dis-tu… Pardon, j’avais oublié… Mais dieu le veut, connasse !
C’est que je deviendrais vulgaire, à force d’indignation…

Rachid ben Othman a commenté le discours alarmant (non, « alarmiste », rectifient les suppôts du fanatisme) de la psy. « Les parents de ces enfants, écrit-il, la société ainsi que les pouvoirs publics portent tous la responsabilité et sont coupables de ces crimes contre les enfants. Cela aussi est du terrorisme, qui n’a rien à envier au terrorisme classique — il est pire même, car il s’attaque aux enfants, à leurs esprits, à leurs corps, à leurs âmes. Les autorités seraient-elles incapables de prendre des mesures fermes et énergiques contre les groupes terroristes qui corrompent les jeunes et les enfants et abîment leur conscience ? Où est le droit dans ce monde? Des enfants sont pris en otages par des sectes qui les endoctrinent avec la complicité des parents, de la société et le silence des autorités. »
Je ne saurais mieux dire. Le même garçon avait d’ailleurs établi un parallèle saisissant entre sexisme et racisme : « Le sexisme dirigé contre les femmes, écrivait-il sur Facebook, consiste en un ensemble de pratiques d’incivilité et de discrimination qui normalisent et banalisent la misogynie et le machisme. Le mépris de la femme assure à la religion un pouvoir renforcé dans la mesure où la moitié de la population est privée de ses droits et maintenue dans une position d’esclavage, une situation absurde où la population féminine alimente une foi qui l’opprime et cherche son salut dans sa soumission. »
Et c’est justement le nœud du problème. Aucune fille voilée — non, aucune — n’est susceptible d’avoir un jugement qualifié sur la question du voile. C’est pour la même raison que certains Conventionnels, en 1793, proposèrent d’enlever les enfants aux parents à l’âge de deux ans et de les leur rendre à 15, après leur avoir fait téter le lait de la République dans de grandes institutions d’Etat. Parce que si on les laisse aux parents, on aura ça
Ou ça
Ou encore ça
Et à terme, ce sera ça

« Je déteste les victimes quand elles respectent leurs bourreaux », écrit Sartre dans les Séquestrés d’Altona. Liliana Cavani en avait fait un film sidérant intitulé Portier de nuit, où une ex-déportée juive (sublime Charlotte Rampling) rejoue avec son bourreau (prodigieux Dirk Bogarde) aux rituels du pouvoir et de la domination, dans une combinatoire SM sophistiquée et quelque peu hégélienne. Je suis moins rigoureux que le philosophe auquel je dois mon prénom (c’est un lourd secret de famille enfin révélé !). Peut-être parce que je suis pédagogue : les filles voilées, il faut les soigner. Et les guérir.
Ou les enfermer. L’espace privé (un vrai espace privé, derrière les murs) est propre à tous les délires. Pas l’espace public. Un seul voile dans la rue est une offense à toutes les femmes, parce qu’il est une diminution de leur qualité de citoyennes égales en tout aux citoyens, et un reproche permanent de ne pas être conforme — conforme au modèle esclavagiste.

Jean-Paul Brighelli