Tous à Sommaroy !

69Nord-Sommaroy-Outdoor-Center-Author-Gilles-Djadel-P1060324-copie-800x451Connaissez-vous l’île de Sommaroy ? C ‘est en Norvège, au-delà du cercle polaire. Ses plages, ses aurores boréales, et ses rennes qui broutent nonchalamment sur les grèves…
Et du 18 mai au 26 juillet, le soleil ne se couche pas sur Sommaroy. Avec l’habitude, les insulaires savent distinguer la couleur du soleil « couchant » et celle du soleil « levant », l’un succédant à l’autre. À la rigueur, ils se repèrent sur les cycles des marées. Dans une île de quelques centaines d’hectares, dont on fait le tour à pied en deux heures, la mer n’est jamais loin.
Depuis toujours, ils se sont adaptés : ils dorment quand ils veulent, travaillent quand ils le sentent, mangent quand ils ont faim. Pas d’heures de repas pré-déterminées, pas d’heure de pause pré-éétablie. « Les jours sont si étirés que peu d’habitants font attention à l’heure qu’il est, si bien que nombre de gens vont jouer au foot, randonner, faire du kayak ou tondre la pelouse dans ce que le reste du monde appellerait « le milieu de la nuit » », comme le raconte l’édition internationale du New York Times. On ne se donne pas rendez-vous à une heure fixe, mais « plus tard ».
On sait que chaque pays a sa façon de gérer l’heure des rendez-vous. En Allemagne ou aux Etats-Unis on vous concède (difficilement) 5mn de marge. En France, on vous passe le quart d’heure. Au Mexique, on est à deux heures près — « vers 10 heures », c’est aussi bien midi. Mais à Sommaroy, c’est juste « plus tard ». Une vague conscience du Temps surnage, mais la vieille malédiction du cadran solaire ou de la tablette connectée est ici abolie.

Pas de nuit en été, pas de jour en hiver. L’antique fatalité circulaire du cadran de montre est enfin renversée. Et les objets « modernes » — téléphones portables, minuteries de cuisine et autres objets qui s’acharnent à indiquer l’heure d’Oslo — sont en butte perpétuelle au témoignage des sens. Déjà que sous nos latitudes il n’est pas toujours simple, l’été, d’expliquer à un enfant qu’il doit aller se coucher alors qu’il fait encore jour. Imaginez le dialogue parental dans une île où il n’y a pas de nuit.

Alors le conseil municipal a pris une décision unique : il a décidé d’abolir officiellement le temps. Pour ceux, au moins, qui pourront s’en offrir le luxe (parce que ce décret peine à abolir les distinctions sociales ou les obligations scolaires). Ainsi, au Sommaroy Artic, le seul hôtel de l’île, on s’apprête à se montrer flexible sur les heures de repas ou d’apéro.
« Stop all the clocks », disait le malheureux Auden… Ici, c’est pour la meilleure des causes. La décision du maire ne change rien aux pratiques très souples des habitants, mais c’est un merveilleux produit d’appel dans une île qui vit essentiellement du tourisme. « Bien des visiteurs de l’île ont un problème d’adaptation, et des troubles du sommeil, quand il fait jour 24 heures par jour. Ce serait fantastique pour eux, rêve tout haut le directeur de l’hôtel, Goran Mikkelsen, d’aller se coucher quand ça leur chante sans se soucier des horloges et sans angoisse de rater le breakfast. »

Selon le World Happiness Record, la Norvège est déjà, après la Finlande et le Danemark, le troisième pays du bonheur (la France est 24ème, à la hauteur de ses performances scolaires). En abolissant le Temps, les autorités de Sommaroy placent la barre décidément très haut. Nous, nous en sommes à mégoter une heure de plus ou de moins selon les saisons. Petits joueurs !

« Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus », disait saint Augustin. Parce que pour l’évêque kabyle du Ve siècle le Temps humain s’efface à terme devant l’atemporalité d’une divinité incréée. Mais si c’est hic et nunc que le temps s’efface, alors le paradis terrestre est renouvelé : je me représente assez bien l’Eden initial comme le pays du soleil permanent, alors que la Chute a précipité Adam et Eve dans les ténèbres du temps compté. Comme sur le tableau de Thomas Cole (1801-1848), l’Expulsion du Jardin d’Eden (1828 — un chef d’œuvre !).Cole_Thomas_Expulsion_from_the_Garden_of_Eden_1828Dans les figurations traditionnelles de l’Eden, il fait toujours beau, et il est toujours — mais au fait, quelle heure est-il, Madame Persil ?

Dans les expériences de Michel Siffre, dans le noir total du gouffre de Scarasson ou de la grotte de la Clamouse où il séjourna à diverses dates, l’horloge biologique le menait chaque fois en bateau : au bout de trois mois, il s’était décalé de plus de trois semaines. Sa « journée », hors sensation, durait une trentaine d’heures. Le temps n’est qu’une convention. Rappelons qu’il n’existe rien dans la nature qui soit « le temps » — sinon par métaphore : les saisons, l’alternance de jour et de nuit, le paiement des tiers provisionnels, les cheveux qui blanchissent sur les tempes de l’Autre.

Je suis sûr qu’à Thélème, l’abbaye rêvée de Rabelais, il n’y avait ni jour, ni nuit. L’utopie est un espace où il fait en même temps toujours jour et toujours nuit — de façon à donner à choisir, sans cesse, entre l’heure des croissants et celle du rêve.
« Ne grignotez pas entre les repas », vous ordonne votre nutritionniste. Là aussi, fin de l’obligation mondaine, qui vous fait regarder votre montre avec angoisse en vous disant qu’il est trop tôt pour commencer à boire, ou trop tard pour aller faire une incursion dans le frigo. « J’ai faim et il n’est que onze heures », dites-vous en tentant de raisonner votre crampe d’estomac. Hé ! Mange donc ton steak de renne, imbécile !

Pensez enfin à l’amour. Pensez que tant de gens ne le font qu’à heures fixes — de 5 à 7 à l’hôtel du Pou nerveux, ou après les émissions (jamais mot ne fut plus approprié) du soir, à la rigueur dans les brèves délices d’une sieste crapuleuse. Mais à Sommaroy, c’est toujours l’heure de l’amour — étant entendu que pour s’aimer, justement, il n’y a pas d’heure. Sinon, c’est de la basse copulation. « Jours devenus moments, moments filés de soie », dit très bien La Fontaine à propos des amours d’Adonis et d’Aphrodite. Près d’elle l’instant ne dure pas, et pourtant la durée s’installe. « L’amour, c’est l’éternité à la portée des caniches », disait Céline un jour où il était particulièrement grincheux. Gardons la première partie de la phrase. Chantons l’amour de Sommaroy !624En ces temps de vacances qui commencent, faites vôtre la loi de Sommaroy. Remplacez le vieux dicton insupportable, « Il y a un temps pour tout », par la voix même du désir — et un désir qui se limite n’est pas un désir. Désormais vous aurez tout le temps, puisque le temps se sera enfui — par décision du conseil municipal de cette petite île qui gagne à être connue, et célébrée.

Jean-Paul Brighelli