Très fausses confidences

Le public parisien serait-il le plus bête de France ? Un metteur en scène « arrivé » (Luc Bondy dirige l’Odéon depuis 2012) croit-il intelligent de faire des contresens majeurs un texte ? Une immense comédienne — Isabelle Huppert en l’occurrence — se croit-elle à l’abri d’une performance médiocre ? Un jeune freluquet — Louis Garrel — pense-t-il qu’un nom de famille peut tenir lieu de talent ?
Questions insondables — surtout la première. J’ai dû subir deux heures durant (et du Marivaux en trois actes étirés sur deux heures, ça finit par être long) les hurlements de rire des bobos parisiens, décidément bon public, c’est-à-dire exécrable. Ils croyaient manifestement assister à du vaudeville revisité, parce que Luc Bondy a cru monter du Feydeau, faute d’avoir su lire Marivaux. Les Fausses confidences est, comme l’essentiel du théâtre de Marivaux, une pièce d’une cruauté achevée — qui d’ailleurs n’a pas bien marché à la création, le public ordinaire des comédiens italiens de 1737 — un public qui savait lire, lui — ayant trouvé trop de noirceur à cette comédie de l’accaparement des richesses d’une riche quadragénaire par un blanc-bec fauché, aidé d’un valet entreprenant. C’est d’ailleurs surtout sous la Révolution, et après, qu’on a véritablement apprécié cette comédie de l’argent convoité et de l’utilisation de l’amour pour remplir sa bourse — évitons les jeux de mots complaisants…
Sauf que Feydeau, c’est toujours une installation de génie, quelque peu hystérique, d’une précision horlogère, et qui fonctionne comme une machine célibataire. Ici, c’est du Feydeau forcé — moins le rythme. Avec un peu de romantisme décalé (ah, l’amour…), alors que la pièce est un complot de libertins aux abois. Un Louis XV maigre et sec en pleine débâcle financière tiré vers un Louis-Philippe sentimental bouffi. Boursouflure garantie.

Dorante, donc, n’a pas le sou. Son ancien valet, Dubois — inspiré du Brighella de la commedia dell’arte, qui a enfanté tant d’intrigants de comédie, de Scapin à Figaro —, passé au service de notre riche héritière, Araminte, est un manipulateur-né, qui tend ses filets pour que son ancien maître arrive au cœur, au corps et au magot de la riche bourgeoise. Marton, la suivante d’Araminte, sera le dommage collatéral de cette entreprise de captation. Un comte, qui pensait sans doute étayer son titre avec les écus de la dame, en sera pour ses frais. La mère de l’héroïne (excellemment interprétée par Bulle Ogier, désormais septuagénaire) rêvait, elle, d’une couronne comtale sur le carrosse de sa fille — elle finira déçue. In fine, Dorante remporte le gros lot en avouant — feinte sublime — le stratagème entier à Araminte, déjà résignée à faire une fin dans les bras du séducteur désargenté. Dubois triomphe (« Ma gloire m’accable »). Araminte aura quelques satisfactions solides en échange de son sac d’or. Le gigolo est casé. La vieille mourra bientôt de dépit. Le Comte, beau joueur, s’en va chercher une autre bourgeoise pour redorer son blason.

C’est la troisième fois que je vois les Fausses confidences — et évidemment, ça pèse un peu sur mon jugement. Mais si Luc Bondy était incapable de rivaliser avec les mises en scène de Jacques Lassalle (en 1979, avec l’immense Maurice Garrel, le grand-père du p’tit Louis justement, dans le rôle de Dubois) ou de Didier Bezace (vu à la Criée en 2010, avec Anouk Grinberg, parfaite, et Pierre Arditti, sublime — et ça existe en DVD), il n’avait qu’à choisir une autre pièce. Ou à rentrer à Zurich, où il est né, ou à Berlin, qu’il a beaucoup pratiqué. Même qu’il y a appris la lourdeur. Appliquée à ce que l’esprit français a tissé de plus léger et de plus sublime, c’est un pur désastre.

Donc, sur un immense plateau dont la vastitude ne servira jamais à rien, des paires de chaussures féminines sont disposées en cercle — serions-nous chez Imelda Marcos, qui les collectionnait ? —, et avant même que les lumières s’éteignent, Huppert suit un cours de Tai-chi. Si. Comme si elle arpentait les allées d’un square parisien où, le dimanche, les électeurs d’EELV s’entraînent à se décontracter, les pôvres, ils sont si stressés pendant la semaine, eux qui habitent dans l’espace préservé d’une ville imaginaire, loin de la foule déchaînée de la France périphérique. Pourquoi les chaussures, on ne le saura jamais : c’est décoratif, ça vous a un petit côté Louboutin. D’ailleurs, Huppert est habillée chez Dior, comme tout un chacun. Ça ne suffit pas à éclipser le fantôme de Madeleine Renaud, qui jouait Araminte à l’Odéon en 1959 en costumes d’époque. Mais bon, n’est pas Jean-Louis Barrault qui veut.
On est au XXIème siècle (il y a une imprimante posée sur une table), et on ne sait pas pourquoi. Je comprends pourquoi Mnouchkine situait son Tartuffe, en 1995, dans un Moyen-Orient islamisé — à la même époque le GIA et le FIS mettaient l’Algérie à feu et à sang, les islamistes donnaient déjà de la voix. Je saisis l’intention de Bluwal décalant Dom Juan, en 1965, au XVIIIème siècle, avec un Piccoli quadragénaire — l’ombre de Don Giovanni planait sur ce sombre noir et blanc. Mais là, on s’épuise en conjectures. Dior ne doit pas savoir faire les robes Pompadour. Bondy ne dit rien sur le XVIIIème, et rien sur le XXIème. Carton plein. Le vide préside à cette mise en scène, et Huppert, que j’ai vue sublime dans Orlando (d’après Virginia Woolf, en 1995 dans ce même Odéon, mise en scène Bob Wilson) ou dans 4.48 Psychose (aux Bouffes du Nord, Sarah Kane parfaitement lue par Claude Régy), erre sans trop savoir quoi faire dans ce plateau trop grand pour elle. Elle répète son tai-chi, à un moment donné, faute de trouver quoi faire de ses mains ; elle boit du champagne — forcément, le spectacle est sponsorisé par LVMH. Elle s’occupe, elle ne joue pas.
Le sommet, ce sont les deux principaux rôles masculins. Louis Garrel, c’est l’au-delà du Paradoxe du comédien : il est tellement vide qu’un rôle, aussi fort soit-il, ne suffit pas à emplir ce trou noir. Quant à Dubois (Yves Jacques), il a une mèche quasi-hitlérienne du côté gauche, on ne sait pas pourquoi, d’ailleurs, il est en transparence ce que Garrel est en vacuité. Tous deux passent leur temps les mains dans les poches. On dirait des collégiens en train d’ânonner au tableau la récitation du jour, sans savoir quoi faire de leurs grandes paluches de masturbateurs.

Les gens, comme la presse, dithyrambique, avaient l’air contents — ce qui me ramène à ma question initiale. L’ère du vide frappe aussi au théâtre. On leur a dit qu’Huppert est exceptionnelle (elle l’est, mais pas cette fois), on leur serine que Louis Garrel est splendide, le spectacle d’ailleurs a été interrompu pour lui permettre d’aller faire le bellâtre à Cannes, c’est un petit jeune homme sans conséquence, le digne fils de son père Philippe qui se croit metteur en scène et qui devrait de temps en temps réviser Ford ou Renoir.
Pas tout à fait une soirée perdue : cela m’a permis de constater, une fois de plus, que Paris est une ville déconnectée, définitivement accablée de déconstruction culturelle, et dont les élites auto-proclamées ne sont plus capables de huer un mauvais spectacle quand ils en voient un. Mais je ne crois pas que la province qui va au théâtre soit plus intelligente. Entre la réalité (la nullité de cette mise en scène) et la représentation circulent des simulacres — l’image de la « grande actrice », la réputation du « grand metteur en scène », et ce sont ces simulacres que l’on applaudit désormais.
Et pendant ce temps, les barbares…

Jean-Paul Brighelli

PS. Tout n’est pas noir à Paris. J’ai profité de mes 24 heures de débauche culturelle pour aller voir l’expo Bonnard à Orsay, et c’est magnifique.