Trissotine

J’aurais dû me méfier : les Inrocks en avaient dit du bien. « Un pur régal qui se savoure d’un bout à l’autre de la pièce où se joue tambour battant l’antique bras de fer entre nature et culture, la guerre des sexes et la lutte acharnée des femmes pour échapper à leur relégation domestique en revendiquant leur émancipation intellectuelle. » Couleurs acidulées, décor hideux années 60 — l’adolescence de Macha Makeïeff, qui a exactement le même âge que moi. Une transposition qui ne veut pas dire grand-chose, les femmes des années 1960 avaient largement accès à la culture, et on célébrait alors Françoise Sagan plutôt que l’abbé Cotin — le modèle de ce Trissotin, trois fois Cotin et trois fois sot, qui donna effectivement un temps son nom à la pièce, au témoignage de Mme de Sévigné, entre autres.

J’aurais dû me défier : les mises en scène de Macha Makeïeff, nommée à la Criée de Marseille par Frédéric Mitterrand en 2011 avec la bénédiction de Jean-Claude Gaudin jolie collusion, ne m’ont jamais emballé, et les spectacles des Deschiens, qu’elle inventa jadis avec Jérôme Deschamps, sont au mieux du café-théâtre. Elle fait d’ailleurs jouer son fils, Arthur Deschamps, dans le rôle du valet. Ce n’est pas un problème en soi — Molière recyclait ses femmes dans ses pièces, et en 1672 c’était son épouse infidèle qui jouait Henriette.
J’aurais dû me renseigner : ce Trissotin-les Femmes savantes avait été créé pour les Nuits de Fourvières, en juin 2015, enregistré par la télévision d’Etat et était disponible sur YouTube. Mais on vit à Marseille dans un tel état de manque que la moindre manifestation culturelle fait événement. Et puis, la Criée, c’est à dix mètres de chez moi. Sans compter que je guette sans cesse des spectacles que je pourrais conseiller à mes élèves — je ne suis pas le seul, la salle était pleine de lycéens raisonnablement chahuteurs, et qui firent bon accueil à la pièce, dans laquelle ils ont probablement vu une pochade à identification maximale : les jeunes acteurs sont à leur image, nuls et pétulants. La jeunesse aussi est un naufrage. Jamais entendu des vers articulés avec cette lourdeur — protase-climax-apodose, un hémistiche montant, un hémistiche descendant, au mépris des rejets et des enjambements. C’était peut-être pire au XVIIème, mais de l’eau a coulé sous les ponts de la Comédie française.
Les vieux (pardon, Vincent Winterhalter, parfait Chrysale magnifiquement pleutre ! Pardon, Marie-Armelle Deguy, splendide Philaminte et harpie ménagère !) s’en tirent mieux.
Mais ce ne sont pas les vieux que l’on voit d’abord. La pièce, malgré son titre, est confiée aux jeunes. Etrange erreur, ou signe inquiétant de nos temps de jeunisme.

À la petite aube une bande de jeunes imbéciles rentrent de boîte, encore pleins de gin fizz et de MD. Une mini-jupe, deux bottes Courrèges. Le sommet, c’est Henriette, qui se change toutes les trois minutes, et dont l’univers se circonscrit visiblement à ce qui fait le souci des jeunes écervelées contemporaines : la robe de Machin et le sac de Trucmuche.
Bon. Pourquoi pas ? Les jeunes gens n’étaient pas forcément plus intelligents en 1672 (j’ai toujours un petit serrement de cœur quand je vois les Femmes savantes, où Molière, épuisé, commençait à cracher ses poumons avant de mourir sur la scène du Malade imaginaire l’année suivante), et ils étaient tout aussi obsédés par la mode en cours à la Cour.
Que Bélise soit jouée par un homme, c’est moins compréhensible. Certes, en 1672, c’était bien un comédien, Hubert, qui jouait Philaminte : cela faisait sens, dans la mesure où l’épouse de Chrysale porte la culotte — et cela permettait de la pré-ridiculiser. Mais Bélise, cette évaporée de la galanterie ?
Je n’avais rien compris. Les Femmes savantes, mes bons amis, est une pièce LGBT. La servante, Martine, serre Henriette de près, et Trissotin est joué par Geoffroy Rondeau déguisé en Conchita Wurst. Jugez plutôt :Du coup, je ne saisis plus bien les intentions de Macha Makeïeff. Le transsexuel est-il là pour qu’on se moque de lui — quelle horreur, à une époque où le transgenre s’étale partout, même dans les manuels scolaires ! Parce qu’enfin Trissotin est une crapule absolue, un type répugnant, voir la scène 1 de l’acte V, où inexplicablement — ici — cette chose barbue et violemment efféminée est sur le point de culbuter Henriette, comme jadis Tartuffe bousculait Elmire. Trissotin est d’ailleurs au Savoir ce que Tartuffe était à la Foi — et Philaminte est « savante » comme Orgon était dévot : de façon ridicule. De là à supposer que Molière préférait les gourdes aux femmes cultivées, il y a un pas que seuls nos contemporain(e)s les plus crétin(e)s peuvent franchir.
La raison pour laquelle le vieux abbé Cotin, l’immortel auteur de l’Uranie ou la métamorphose d’une nymphe en oranger (1659, réédité en 1666), est joué par un transsexuel m’a donc échappé — à part faire rire le parterre de lycéens allumés (trois d’entre eux se tapaient un vieux joint rue Plan Fourmiguier, juste avant d’entrer dans la salle). Les allusions qui faisaient rire en 1672 — Cotin sous Trissotin ou Vadius, l’autre savant helléniste sous lequel les contemporains de Molière reconnaissaient Ménage, surnommé, à la latine, Aegidius, et qui se haïssaient l’un l’autre — ne disent plus rien aujourd’hui à personne, sauf à des érudits qui ne se rendent pas aux spectacles de Macha Makeïeff. Les cabinets de curiosités du XVIIème siècle, les précipités chimiques des belles dames et des jolis messieurs, les lunettes astronomiques par lesquelles on croyait voir des hommes dans la lune, tout cela ne fait pas sens dans une transposition contemporaine.
Ah oui, reste le contresens majeur : « Plus que la misogynie, latente ou explicite que Molière fait entendre, c’est cette terreur que provoque chez les hommes l’illimité du désir féminin qui m’a intriguée — ici, désir de savoir, de science, de rêverie et de pouvoir — et plus encore le désarroi masculin qui en découle. » Ainsi parle Macha Makeïeff dans le fascicule distribué par les gentes ouvreuses, et que je n’aurais pas dû lire avant de voir la pièce. Cette manie aussi d’arriver à l’heure !
Soyons clair : il n’y a aucun désarroi masculin devant le désir de science des femmes, et je ne vois pas comment on pourrait accuser l’auteur de l’Ecole des femmes de misogynie. Simplement un mari dominé par son femme (ça, c’est de tous temps) et une épouse qui sur le tard (elle a deux filles grandettes, en âge d’être mariée, la ménopause la travaille, l’amour n’est plus là, elle se consacre à une lubie sur laquelle elle transfère son hystérie) a découvert l’écume du Savoir sous la houlette d’un salopard cupide.
Le plus beau, c’est que le texte de Molière parvient à surnager dans ce flot de contresens et de variétés anglo-saxonnes dégueulées par un électrophone vintage. J’aurais aussi bien pu rester chez moi et le relire. J’aurais dû.
Je ne sais qui sera élu à la mairie de Marseille en 2020. Mais il faudra très sérieusement reprendre en main la Culture dans cette ville.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai ce week-end vu en avant-première le dernier film de Tim Burton, Miss Peregrine et les enfants particuliers. C’est une merveille, un conte cruel pour les grands enfants, une version nouvelle d’Alice — bref, courez-y.