« Tu vas voir ce que dira ton père quand il rentrera ! »

1280px-Cour_des_comptes,_Paris,_plafond_du_2e_étage_de_l'escalier_d'honneur,_Allégorie_de_la_Justice,_Henri_Gervex,_1910_(2)La Justice a toujours été représentée, dans ses allégories, par une déesse. Elle a été, en Grèce et à Rome, Thémis, Eunomie, Dicé, Tyché, Némésis, Fortuna… Toutes des femmes. Chacune de ses incarnations mythologiques lui a légué tel ou tel de ses attributs — la Balance, le Glaive, ou le Bandeau. Elle est en tout cas essentielle aux états démocratiques. Voir Pascal sur le sujet : « La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique ». On n’a jamais mieux défini le nécessaire équilibre des pouvoirs — même si le philosophe note assez vite que « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ». Eh oui, la force prime le droit.
C’est là sans doute qu’elle acquiert un côté masculin… Après tout, on a rarement vu de femmes bourreaux. La Mère était donc la Loi au quotidien (« va te laver les mains ! »), et le Père était le dernier recours, la Voix qui descendait des cimes, comme dans Bambi ou le Roi Lion. Deux instances valent mieux qu’une.
Mais ça, c’était avant.

Dans la grande frénésie féministe, ces dames, sentant qu’elles ont désormais la force, et qu’elles ont donc tous les droits, se mêlent désormais de critiquer les décisions de justice. Hier, c’était l’affaire sauvage, qui alimenta si bien leurs diatribes que François Hollande se dépêcha de gracier une meurtrière — que la Justice, dans un premier temps, refusa de libérer. Acharnement de mâles, probablement. TF1, qui fait en quelque sorte la loi dans ce pays, se dépêcha de mettre en chantier un téléfilm où l’inépuisable Muriel Robin incarna ce déni de justice — n’en déplaise à mon ami Régis de Castelnau, un mâle blanc hétéro, donc récusé a priori. Aujourd’hui, c’est la condamnation de Sandra Muller (celle qui a initié le mouvement #Balancetonporc), condamnée pour diffamation envers le type qu’elle a publiquement traîné dans la boue, qui suscite les passions outragées. Quelques centaines de citoyennes indignées ont signé une pétition affirmant qu’elles ne respecteraient pas cette loi scélérate.

Je me fiche de savoir, sérieusement, si Mike Brant, lorsqu’il hurlait « Laisse-moi t’aimer / Toute une nuit… » se rendait ou non coupable de harcèlement : pas à l’époque en tout cas. Et qu’Eric Brion ait ou non dit à Sandra Muller : « Je vais te faire jouir toute la nuit » relève, à la rigueur, du mauvais goût ou d’une grande prétention — pas de la loi de Lynch.
Pourtant, nous y sommes. En novembre dernier, Georges Tron, l’obsédé du pied, est acquitté ; aussitôt Juliette Méadel, ex-secrétaire d’Etat chargée de l’aide aux victimes, affirme que ce verdict est « désespérant pour les doits des victimes » et que « le doute ne doit pas bénéficier aux accusés ».
Même l’Obs, rarement en retard au niveau sociétal, a trouvé qu’elle envoyait le bouchon féministe un peu loin.
Mais le mouvement était lancé. Désormais, tout le monde s’invente un Droit à sa mesure.

C’est le dernier état de l’éparpillement façon puzzle de la conscience collective, diffractée en une infinité de consciences individuelles. La démocratie se dissout très bien dans le narcissisme.
La règle était simple : quelles que fussent les décisions de justice, nous étions censés les accepter. Faire appel, éventuellement, se pourvoir en Cassation, pourquoi pas, mais in fine, accepter la Loi.
Ce n’est plus le cas. Chacune (et chacun, car ce mouvement de dynamitage de la loi commune n’a rien de strictement féminin, au fond) s’invente désormais son petit droit privé. Et, conformément à la doctrine pascalienne, cherche la force qui lui permettrait de l’imposer. Et éventuellement, comme l’avait prévu l’auteur des Pensées, substitue la force à la justice. C’est le grand retour au Far West.

Faut-il que notre démocratie soit à l’agonie pour que de telles affirmations dépassent les comptoirs de bistros où elles se cantonnaient jusque-là ! Les féministes enragées veulent leur loi : les arguments surréalistes sur le « féminicide » (nous vivons des temps acculturés où plus personne ne sait ce que signifie le préfixe « homo » d’« homicide », et où une foule de gens croient qu’il s’agit de l’homme par opposition à la femme) donnent une idée des lois sur mesure que ces dames, soudain spécialistes « naturelles » du Droit, prétendent tailler — alors qu’il est évident que toute loi spécifique affaiblit, à chaque fois, le Droit général. Les LGBT voudront la leur, alors que la Loi prévoit déjà la répression de toute discrimination basée sur le sexe ou la sexualité : ce qui a amené la police, comme chacun sait, à mettre à l’écart ceux de ses membres qui depuis des mois ou des années refusaient de serrer le main des femmes — mais cela est une autre histoire. Au nom de l’intersectionnalité des luttes, ces dames n’attaquent pas systématiquement, comme elles devraient le faire, les islamistes convaincus que les femmes sont régulièrement impures, ce qui est pourtant un délit au regard des lois républicaines — sans parler des pratiquants de l’excision ou de la polygamie.
Mais voilà : la République a laissé flotter les rubans de sa propre loi, en refusant de l’exercer à fond. Etonnez-vous que d’aucuns se substituent à elle…

Au nom du droit désormais inaliénable à se faire justice soi-même, pourquoi les femmes auxquelles ces illuminés ne veulent pas serrer la main (ou passer derrière elle dans un bus de la RATP ou de la RTM, ou utiliser un clavier qu’elles ont touché) ne giflent-elles pas ces énergumènes ? Pourquoi ne poursuivent-elles pas de leur vindicte les fanatiques qui obligent leurs épouses à marcher un mètre derrière eux, empaquetées comme de sacs-poubelles ?

Nous vivons des temps compliqués. Si l’on commence à accepter les dérives autoritaires de tel ou tel groupe, qui garantira demain que tel ou tel autre groupe n’aura pas le droit d’exercer sa justice au nom de ses principes ? Les Anglais tolèrent déjà des tribunaux islamiques pour régler les affaires courantes de certains quartiers. Mais demain, tel disciple illuminé de Zemmour ou de Savonarole fera à son tour régner un ordre nouveau, et les bûchers refleuriront. Est-ce bien ce que souhaitent nos pétroleuses ?

Jean-Paul Brighelli