Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre IV

De Pézenas à Aumelas, à cheval et par ce temps d’hiver où il gelait férocement, il y en avait pour deux bonnes heures, d’autant qu’il s’était remis à neiger. Le siècle de Louis XIV, comme on ne disait pas encore, fut particulièrement froid ; les hivers, même dans ces coteaux languedociens où poussait si bien la vigne, étaient fort rigoureux, et fort longs. Il n’était pas rare que les blés en herbe soient brûlés par des gels tardifs, jusqu’au mois d’avril.
Encore trois siècles, et l’on parlerait de « petit âge glaciaire », pour cette période qui avait commencé vers le XIVe siècle et qui s’achèverait fin XIXe. Les glaciers des Alpes avançaient. Les fleuves les plus doux, la Seine ou la Tamise, se recouvraient de glaces. À Paris, plusieurs fois on débita le vin des tonneaux à la hache. Les moissons gelaient sur pied au mois de mai — et en Allemagne, en 1626, on brûla 20 000 sorcières pour conjurer ce que l’on prenait pour une malédiction divine. Mais les bûchers, quoique fort nombreux, ne réchauffèrent guère l’atmosphère.
La mortalité en hiver enregistrait des records. En 1693 et 1694, la France perdrait ainsi, en deux hivers successifs, près de deux millions de sujets. Le long règne de Louis XIV fut le règne du froid.
Ajoutez à cela la rigueur alimentaire du Carême dans lequel on allait entrer, quarante jours que Cyrano de Bergerac appelait les quarante tueurs, tant les petites gens, qui n’avaient pour vivre que la rare farine de l’année précédente et de pauvres racines, mouraient littéralement de faim Ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire du Christ.
Les deux hommes traversèrent le fleuve Hérault sur un bac tiré par un paysan transi, en amont de Pézenas, et remontèrent la rive gauche. Puis ils obliquèrent sur Montagnac et Saint-Pargoire.
Après une nuit blanche passée à boire et à badiner, Pierre d’Aumelas se sentait fourbu. Il regarda en biais son compagnon. Balthazar ne paraissait plus autrement ému par la façon dont il avait sauvé sans doute et la mère et l’enfant, avec une opération qui à cette époque ne marchait qu’une fois sur cent, tant les complications, dues à une hygiène déplorable et à l’ignorance de l’asepsie, étaient fréquentes. Il secoua la tête. De quel métal était fait son ami ? Mais il ne pouvait oublier l’expression si passagère de triomphe qui avait brièvement éclairé cette face sombre quand il avait été sûr que la césarienne était un succès et que la patiente avait survécu — pour le moment.
Puis il se concentra sur son cheval, qui baissait la tête sous les rafales. Un Maure ! Qui pouvait savoir ce que pensait réellement un Maure !

Vers la fin du XVIe siècle et dans les deux première décennies du XVIIe, de très nombreux Maures espagnols et une foule de Juifs avaient tout laissé derrière eux, préférant voyager léger plutôt que d’être rattrapés par l’Inquisition, qui brûlait d’abord et enquêtait ensuite. Le grand-père de Balthazar, forgeron à Tolède, la grande ville de la métallurgie, avait presque tout abandonné. Au grand dam de sa femme, qui aurait bien emporté une masse de souvenirs et d’objets usuels, et multiplié les scènes d’adieux avec ses commères, Ibrahim Herrero — le nom générique donné dans la péninsule ibérique à tous les forgerons — n’avait emporté que les lingots de métal pur, d’origine indienne, qui lui permettaient, comme à ses ancêtres avant lui, de forger d’authentiques lames de Damas, d’une qualité exceptionnelle. Il avait transmis sa science de l’acier à son fils Manuel, tout en lui faisant comprendre qu’il serait probablement le dernier de la lignée des métallurgistes de la famille : l’approvisionnement en minerai indien s’était interrompu après la Reconquista, et les métaux européens avec lesquels les forgerons travaillaient désormais étaient loin de valoir ceux rapportés jadis par les caravanes.
Ibrahim, tout en feignant de rester confiné dans sa forge de Tolède, et purement préoccupé de son métier et de sa clientèle, avait soigneusement suivi l’évolution de la politique européenne. Il savait depuis longtemps que son destin ne resterait pas lié à celui de l’Espagne, sous peine d’y être traité comme l’avaient été, avant lui, tant de ses coreligionnaires, depuis qu’Isabelle la Catholique avait achevé la reconquête, au tournant du XVIe siècle. Il s’était converti, il se rendait chaque jour à la messe, mais il savait bien que cette manœuvre dilatoire, qui n’aurait pas résisté à un examen un peu sérieux ou à une séance de torture, ne tromperait personne. Dès qu’avait grossi la rumeur d’un probable coup d’arrêt de toute émigration, en 1627 — une mesure imposée par le duc d’Olivares, premier ministre tout-puissant de Philippe IV, afin de repeupler une Espagne désertifiée —, Ibrahim avait préparé son départ de longue main, expédiant vers la Catalogne — une façon pour un Tolédan de contourner les soupçons — les ballots renfermant le précieux métal, sur lesquels étaient inscrits des signes cabalistiques qui n’étaient jamais que de l’arabe, les lingots déjà coulés, et ses biens essentiels. Puis il avait fini par prendre la route, comme s’il partait en promenade. Avec sa femme et son jeune fils, baptisé Manuelo par allusion à cette main dont son père se servait si bien.
Il n’avait vraiment respiré qu’en dépassant le fort de Salses, qui marquait la frontière entre le royaume de Sa Majesté Très Catholique le Roi d’Espagne et du Roi Très Chrétien des Français.
Les Herrero (Ibrahim avait depuis longtemps abandonné l’idée de reprendre son ancien nom d’Ibn-Massoud) s’étaient d’abord arrêtés à Narbonne. La guerre qui depuis dix ans secouait l’Europe s’étendrait forcément à la France, avait raisonné le forgeron. Le cardinal-ministre, Richelieu, tout en feignant de rester neutre, travaillait à réduire la puissance espagnole, et il interviendrait directement lorsqu’il jugerait son adversaire épuisé par le conflit. Le Roussillon serait alors la plaque tournante des hostilités, et son art, en temps de guerre, serait précieux à ses nouveaux compatriotes. Forger des armes pour combattre les hidalgos qui avaient, à ses yeux, confisqué sa patrie lui seyait fort.
L’entrée en guerre des Français en 1635, le siège du fort de Salses, verrou de la frontière, quatre ans plus tard, le soulèvement des Segadores de Catalogne, en 1640, et l’intervention française pour appuyer les insurgés, lui avaient donné cent fois raison. Il avait pratiquement réalisé le vieux rêve des alchimistes, transformant le fer en or. Mais il n’avait utilisé ses précieux lingots indiens que pour les armes d’exception, réalisant le tout-courant de ce qu’on lui demandait avec des minerais extraits, au sud, sur les pentes du Canigou, à Baillestavy, et sur la Montagne noire, au nord. Il avait initié Manuel à son art, et tout en réalisant une fortune considérable, il s’était obstiné à travailler le métal lui-même, tant il était persuadé que l’œil et la main du maître seuls font d’un artisanat un art véritable.
Il s’était éteint peu avant la naissance de Balthazar, en 1655. Il en est souvent ainsi dans les familles, comme si un nouveau-né compensait immédiatement un deuil. Manuel Herrero venait juste de s’installer à Pézenas, où devaient s’ouvrir les Etats du Languedoc, sous la direction du Prince de Conti.
Ibrahim, Manuel, Balthazar : c’est par les prénoms que l’on entre dans la communauté chrétienne, et le grand-père, le dernier à porter un nom maure, ne s’y était pas trompé. C’était aussi par l’université : Manuel Herrero avait envoyé son fils unique étudier la médecine à Montpellier, le plus grand centre médical français du XVIIe siècle, et l’un des plus célèbres d’Europe. Rabelais y avait été licencié en médecine au siècle précédent, une longue lignée de docteurs prestigieux en étaient issus, et le médecin même de Sa Majesté Louis XIV, Antoine d’Aquin (lui-même petit-fils de Juif, mais héritier de la charge de médecin ordinaire du Roi grâce à son père), en venait. Sa nomination avait fait durablement enrager les médecins formés à la Sorbonne, qui en étaient encore à contester la circulation du sang découverte par Harvey en 1628 — plus d’un demi-siècle auparavant !
Balthazar était né en 1655, comme le vicomte Pierre d’Aumelas. Tous deux en naissant avaient tué leur mère, et le hasard leur avait donné la même paysanne à fortes mamelles pour les allaiter.
Leur complicité, tissée de part et d’autre de l’opulente poitrine, ne s’était plus jamais démentie.

En 1655, Manuel Herrero n’était qu’un forgeron nouvellement installé à Pézenas, et pour le moment, sa réputation n’avait pas encore dépassé les limites de la petite cité fortifiée. Mais la naissance de son fils avait coïncidé avec l’installation dans la ville du jeune prince Armand de Bourbon-Conti, cousin du Roi et gouverneur de la province — à 26 ans, tandis que son frère, Louis II de Bourbon-Condé, avait été fait généralissime des armées françaises à 21 ans. Si le Grand Condé était un génie des armes, Conti était, comme le dit le Cardinal de Retz, « un zéro qui ne multipliait que parce qu’il était prince du sang ».
Lors d’un retour de chasse, le prince, fat jusqu’au but des ongles, s’était arrêté à la forge Herrero, pour lui demander de remettre en état sa dague de chasse, que la charge d’un sanglier avait délogée de la garde. Manuel Herrero avait à peine jeté un œil sur le poignard de chasse encore sanglant : « Ce n’est pas là l’instrument qui convient à Votre Altesse », avait-il dit. Et comme Conti l’interrogeait du regard — jamais un noble de son rang ne se serait laissé aller à poser une question à un homme aussi bas : « Votre Altesse me permet-elle de procéder devant elle à une expérience ? » Devant le consentement muet du grand seigneur, stupéfait qu’un homme de peu osât lui adresser la parole avec cet accent de tranquille certitude, le forgeron avait pris l’un des coutelas qu’il avait récemment forgés avec le minerai indien, et avait littéralement épluché la dague du Prince, comme il aurait taillé un bout de bois.
Conti avait ouvert de grands yeux, et avait invité l’habile artisan à lui présenter un lot de ses productions le lendemain en son château de la Grange-des-Prés, à la sortie nord de la ville. Le Prince n’était pas une grande intelligence, mais il s’y connaissait en armes. Il fut ébloui par le lot apporté par Manuel Herrero. À la suite de quoi le fils d’Ibrahim fut nommé « métallurgiste de son Altesse », ce qui lui apporta immédiatement une clientèle nombreuse de courtisans locaux, gentillâtres provinciaux et bourgeois-gentilhommes en veine d’anoblissement. Il avait même rencontré dans ces années prolifiques un certain D’Assoucy, un poète homosexuel terrifié à l’idée qu’on l’interrogeât sur le rôle exact de son page, et un jeune comédien prometteur qui se faisait appeler Molière : Conti l’appréciait fort — même s’il devait, dix ans plus tard, après être revenu de son libertinage, demander au Roi son cousin l’incarcération de cet histrion qui s’attaquait aux choses saintes. Le prince avait commencé sa vie par un inceste avec sa très jolie sœur, Mme de Longueville, l’avait continuée par des débauches, il était logique qu’il l’achevât par des génuflexions. Revenu à Pézenas en 1665, il avait retrouvé son forgeron préféré, s’était attaché à son fils, déjà grandet et l’esprit vif, et l’avait envoyé au collège royal de Montpellier, fondé par Saint François Régis et dirigé par les Jésuites.
L’enfant y avait fait merveille.
Mais la foi ne guérit pas la vérole et Conti était mort l’année suivante, à 37 ans, en odeur de sainteté, en cette même cité qui avait été dix ans plus tôt le théâtre de ses débordements. Manuel Herrero avait emmené son fils aux obsèques du grand seigneur, lui avait raconté le passé et le présent du Prince, et lui avait expliqué tout l’intérêt de l’hypocrisie.
Balthazar en avait pris bonne note, et avait redoublé d’application. Puis il avait glissé, naturellement en quelque sorte, du collège à la faculté de Médecine, plus haut sur la butte montpelliéraine. Il avait dix-sept ans. Cinq ans plus tard, il était docteur, après avoir passé une thèse entièrement rédigée en latin et portant sur le rôle des capillaires découverts par Marcello Malpighi en 1661. Le jeune homme avait, pour écrire son mémoire, fait le voyage d’Italie et suivi l’enseignement des savants du Studium de Pise, la plus célèbre de l’Occident. Puis il s’était rendu à Bologne et s’était insinué dans l’entourage du savant italien, l’un des premiers à avoir utilisé le microscope et à avoir affiné les théories de Harvey sur la circulation du sang. Il avait dévoré, l’un des premiers, le célèbre De pulmonibus observationes anatomicae, qui décrivait pour la première fois la façon dont le sang se recharge en oxygène par capillarité à travers le réseau vasculaire des vésicules pulmonaires.
C’est à Pise cependant qu’il avait fait une découverte capitale. Ayant assisté à de nombreux accouchements, il avait observé que les parturientes mouraient moins quand les médecins accoucheurs et les sages-femmes s’étaient lavé les mains. Il s’en ouvrit discrètement à l’un de ses maîtres, lui demandant s’il était possible que ce fussent les docteurs eux-mêmes qui importassent dans leurs patients le principe de leur mort. Le savant pisan avait souri, et lui avait clos les lèvres du doigt. « Nous sommes quelques-uns à le penser, avait-il dit. Mais les temps ne sont pas mûrs pour une telle affirmation, d’autant que c’est une chose d’en avoir le pressentiment, et autre chose encore de savoir pourquoi et comment. » Balthasar Herrero s’était rappelé les conseils de son père sur la nécessité de l’hypocrisie, et n’avait rien dit. Il s’était contenté de se laver soigneusement les mains et de passer ses instruments à la flamme avant de les utiliser. Par un réseau patiemment tissé de correspondants européens, le jeune homme avait été mis au courant des découvertes d’Antoni Van Leeuwenhoek, un Batave qui avait assez affiné les lentilles de son microscope pour distinguer, pour la première fois, les spermatozoïdes, et qui disait des choses étranges et profondes sur les animalcules vivant dans un autre monde, bien en dessous de ce que le regard d’un homme ordinaire pouvait percer. Il avait, à travers l’Allemagne, fait le long voyage d’Italie aux Pays-Bas, mû par le sentiment que des découvertes capitales s’accumulaient en peu de temps.
Plus tard encore, il avait voyagé en Orient.
En cette année 1684, Balthazar Herrero, qui avait gardé nombre d’amis en Italie, venait de recevoir les Osservazioni di Francesco Redi intorno agli animali viventi che si trovano negli animali viventi, tout fraîchement sorti des presses de Florence. Du même savant, il avait lu le livre paru presque vingt ans auparavant, les Esperienze intorno alla generazione degl’insetti, et il en avait conclu si les vers qui dévorent les morts ne sont pas de génération spontanée, comme on le pensait alors, mais viennent des mouches qui pondent sur les cadavres, comme le disait déjà Homère trente-deux siècles auparavant, alors il était bien possible que tous les organismes vivants soient porteurs de petites bêtes attendant patiemment que nous mourrions pour nous dévorer en détail — et que ces minuscules animaux puissent passer d’un corps à l’autre et s’introduire par les plaies pour consommer même les corps vivants. Or, quelle plaie appétissante, pour ces animalcules affamés, qu’un vagin dilaté et saignant lors d’un accouchement ! Et quelle opportunité pour ces monstres invisibles qu’une blessure ou une entaille, à une époque où, sous l’influence d’Henri IV et de ses successeurs, l’hygiène était si négligée !
Balthazar Herrero se lavait donc les mains à l’eau bouillante, et stérilisait ses instruments, ¬ même si le mot lui était alors inconnu dans son acception moderne, et le serait de tous les médecins avant la fin du XIXe siècle. Il voyait autour de lui de tels déferlements de superstition qu’il se félicitait chaque jour de sa prudence : il pressentait que s’ouvrir même à un confrère de son hypothèse iconoclaste lui amènerait de graves ennuis — ceux que connut, deux siècles plus tard, Ignace Philippe Semmelweiss, un médecin hongrois qui ayant fait les mêmes constatations, appliqua de façon systématique des règles d’hygiène dans son centre d’accouchement, fit baisser de façon spectaculaire la mortalité des jeunes accouchées, et, accusé de ne pas respecter le protocole fixé par la Faculté, fut condamné à ne plus exercer et mourut fou, certain qu’il était d’avoir découvert quelque chose que Pasteur bientôt nommerait microbe, mais qui n’existait pas pour la médecine de son temps. Il est des périodes où la science évolue par des sauts en arrière, avant de faire un bond en avant.
Depuis qu’il était officiellement Docteur, Balthazar avait raccourci et latinisé son nom en Balthus. Le vicomte s’en était amusé. « Je suis le même, avait expliqué le nouvel homme de l’art. Mais pour les imbéciles, un –us compense mon trop jeune âge. In latinum virtu ! ». Pierre d’Aumelas était trop raisonnable pour ne pas acquiescer.

En attendant, l’un et l’autre courbaient la tête sous les rafales glacées. Pierre grommelait dans sa moustache : que pouvait bien lui vouloir son père ? Quel événement avait pu décider le vieux seigneur à réclamer sur l’heure ce fils intempérant, ivrogne et désœuvré — ou intempérant et ivrogne parce que désœuvré ? Quant à Balthazar, il ne disait ni ne pensait rien : quand il était forcé de se soumettre aux événements ou aux intempéries, il s’abstenait de se plaindre, puisque cela, raisonnait-il, ajouterait sans profit de la bile à sa mauvaise humeur.
Il regardait de temps à autre son compagnon qui pestait, le nez tranché vif par la tramontane glacée. Il connaissait Pierre par cœur. Il avait depuis longtemps pesé la charge de son inaction. Mais qu’y faire ? Cette génération née entre la Fronde et la fin de la Guerre de trente ans n’avait positivement plus rien à faire, sinon se rendre à Versailles pour tourner autour du Roi comme la terre tourne autour du soleil. Pierre était trop jeune pour prendre part à la guerre de Dévolution, entre 1667 et 1668. Lorsqu’avait débuté la guerre de Hollande, en 1672, il avait arraché à son père, qui avait vu trop de guerres pour ne pas en haïr le principe, la permission de se joindre à un régiment que les Etats du Languedoc, soucieux de faire leur cour au jeune roi, formaient pour l’occasion.
Le vieux seigneur, en maugréant, lui avait fait une lettre de recommandation pour Condé, son ancien général de Rocroy, qui dirigeait les opérations : Monsieur le Prince, comme on appelait encore le frère de Conti, l’avait fort bien reçu, avec ce coup d’œil infaillible qui lui a toujours permis de distinguer les soldats d’élite des courtisans craintifs.
Mais de la guerre, Pierre n’avait vu que les bourbiers et les marécages des Flandres, des forteresses assiégées par des taupes, et en juin 1672, il n’avait dû qu’à son cheval d’échapper à l’inondation programmée des Pays-Bas, qui, coincés entre la mer et le flot de l’armée royale, avaient ouvert les digues pour refouler les Français avec la mer du Nord invitée à noyer leurs terres et l’ennemi. En 1673, il était à Maastricht quand le légendaire d’Artagnan y trouva la mort. L’année suivante, il était encore avec Condé à Seneffe, la plus sanglante des batailles de cette guerre pour quelques arpents de boue salée.
Pierre y fut blessé, au milieu du carnage général : une balle lui traversa la base du cou, à droite, brisant la clavicule et emportant un gros morceau de la partie supérieure du Musculus trapezius, comme disait Balthus dans les moments où il jouait au docteur. Pierre en avait gardé une faiblesse du bras droit, et beaucoup d’amertume. Il était rentré chez son père avant la fin de la guerre, qui s’était étirée jusqu’en 1678 et la paix de Nimègues. Le Roi en avait acquis le surnom de « Louis le Grand » — mais dans les faits, tant de sang pour acquérir la Franche-Comté et quelques îles à sucre… D’autant que Louis XIV avait rendu pour l’essentiel les places fortes conquises à si grand prix, et accordé aux Provinces-Unies un tarif douanier préférentiel.
Balthazar sourit malgré la neige battante. Son ami avait failli comprendre que les guerres ne se font pas Ad Majorem Regis Gloriam, Pour la Plus Grande Gloire du Roi, mais pour de bas intérêts économiques. Ce n’étaient ni Condé, ni Turenne (tué de toute façon en 1675 par un boulet) ni Louvois qui triomphaient, mais Colbert. Le médecin redevint serein. Le grand ministre des Finances était mort l’année précédente — trois ans après Fouquet, qu’il avait tant persécuté. « Memento mori », murmura Balthazar. Souviens-toi que tu es mortel. À quoi bon tant d’acharnement, de luttes de complots, de tueries ? À hâter la mort des autres, on ne recule pas la date de la sienne.
Ils s’engagèrent dans l’allée de hêtres qui menait au château. Ils étaient trempés, transis, et leurs chevaux étaient exténués. La nuit allait finir par tomber, une nuit noire qui succéderait à un jour grisâtre où le soleil n’avait pas vu le jour. Pierre leva les yeux vers la vieille citadelle, au-dessus du village. La forteresse que les Aumelas n’habiteraient plus.
Le château fort avait été démantelé par les troupes royales, en lutte contre les Protestants qui s’y étaient réfugiés, en 1622. Les comtes d’Aumelas avaient bien tenté de réparer l’édifice, mais plusieurs murs menaçaient ruine, et finalement la famille s’était réfugiée dans cette bâtisse élevée dans le village bas, qui paraissait solide, mais qui elle aussi avait besoin de réparations urgentes. Pierre était bien placé pour savoir que les couvertures laissaient passer l’eau en une multitude de points. C’était la misère, la misère noble, une misère en pierres de taille. Et les quelques paysans qui travaillaient encore sur leurs terres leur demandaient désormais davantage qu’ils ne leur rapportaient.
Le vieux comte d’Aumelas était pour ainsi dire sur le pas de sa porte. Chose étrange, ce ne fut pas à son fils qu’il s’adressa d’abord, mais au médecin.
« Bonjour, Balthazar, dit affectueusement le vieil homme. Nous avons besoin de toi et de tout ton savoir. »
Le Maure descendit rapidement de cheval, jeta les rênes à un valet qui attendait, et suivit le vieillard dans le dédale glacé du château, à travers des pièces à peu près vides, jusqu’à une chambre où brûlait un bon feu — le seul probablement dans l’immense demeure ouverte à tous les vents — et le Languedoc ne manque pas de vents !
Le comte avait fait coucher Mathieu de Lens dans son propre lit — le seul qui eût des draps à peu près blancs, même si l’usure les avait transformés en dentelle. Le vieux soldat, couché sur le ventre, respirait à grand-peine, et Balthazar n’eut pas besoin de l’ausculter pour savoir où chercher. Il souleva la mince couverture. Mathieu avait été déshabillé par les gens du comte, et la plaie sous l’omoplate droite continuait doucement à saigner, à chaque inspiration. On sentait que d’ici peu, l’âme — ou quoi que ce fût, Balthazar n’avait pas arrêté son jugement sur la source et la dénomination du principe vital — passerait par les lèvres rondes de la blessure.
– Une balle, hein, murmura-t-il.
Le comte hocha la tête. Il avait vu assez de blessés dans ses années de guerre pour savoir qu’on ne se remet pas d’une balle qui perfore un poumon. On dure plus ou moins, c’est tout.
– Quand a-t-il été touché ? demanda Balthazar.
Il était penché sur le vieux soldat, l’oreille contre sa poitrine. Le cœur battait, faiblement mais régulièrement. Et il n’entendait pas le sifflement typique des poumons percés.
– Hier matin, pour ce que j’ai compris, dit le comte.
– Et il n’est pas mort ?
Il se redressa.
– Il vivra, dit-il. Il vivra s’il n’a pas perdu trop de sang.
« Le froid est peut-être de notre côté », ajouta-t-il de façon énigmatique.
Il prit sa trousse, l’ouvrit sur le lit, et se saisit de son bistouri et d’une très longue pince à bouts aplatis.
– Le plus important, dit-il, c’est d’extraire la balle. Aidez-moi à le retourner sur le dos, dit-il au valet qui attendait, légèrement en retrait.
Mathieu gémit et perdit connaissance, pendant qu’on le manipulait.
– C’est aussi bien, dit le médecin. Allez me chercher de l’eau-de-vie.
Il regarda la poitrine du vieil homme. Elle portait une bonne dizaine d’anciennes cicatrices, comme si l’on avait imprimé sur elle l’histoire des guerres du dernier demi-siècle. Balthazar parcourut le torse du bout des doigts, et finit par trouver ce qu’il cherchait — une légère excroissance, à peine perceptible, entre les touffes de poils blancs et les cerceaux des côtes. La balle était entrée de biais dans le dos, avait traversé tout le côté droit et avait buté sur le sternum. Elle avait bien tenté de se faufiler, mais elle s’était définitivement arrêtée juste avant de percer la peau à nouveau.
Balthazar passa soigneusement au feu bistouri et pincettes, et revint au blessé. Il pratiqua une incision avec la même précision qu’au matin avec Ninon. Puis il fouilla doucement dans l’entaille, et saisit la boule de plomb, déformée par l’impact, avec les pincettes.
– Là, dit-il.
Il arrosa la plaie d’eau-de-vie, puis entreprit de la recoudre avec soin. Puis il retourna encore une fois Mathieu, et s’occupa du trou d’entrée.
– C’est bien qu’il ait tant saigné, dit-il. Le sang a probablement fait ressortir les bouts de tissu qui avaient pu entrer avec la balle.
Sur les dégâts intérieurs, il ne pouvait rien. Avec une baguette de métal brillant, il sonda la plaie, ce qui lui donna une idée sur le trajet exact du projectile : la balle avait effleuré le poumon, détruisant une partie du réseau serré de capillaires, mais sans causer de destruction majeure. « Il serait déjà mort », dit-il tout haut, et tous ceux qui étaient là, le comte, son fils et le valet, comprirent le fragment manquant de sa phrase. Si la balle avait lésé une artère ou le poumon lui-même, Mathieu ne serait jamais arrivé au château.
Balthazar fit bouillir de l’eau, y trempa des bandes de drap longuement, et après les avoir essorées lui-même il enveloppa soigneusement la poitrine et le dos du vieux soldat.

– Et maintenant, que s’est-il passé ? demanda le vicomte.
Le vieux seigneur savait peu de choses : Mathieu n’avait pas fait de grand discours, il avait lâché des bribes, entre deux évanouissements. Aumelas-le-Vieux, les cavaliers, la tuerie. Le tout tenait en quelques phrases. Le comte regarda son fils.
– Il faut y aller, dit-il.
– Dès que les chevaux seront reposés, dit le vicomte. Nous partirons juste avant l’aube. Il faut largement la journée pour gagner le village.
Balthazar avait bien entendu le « nous ». Il ne dit rien — c’eût été parfaitement inutile. D’ailleurs, il était curieux de connaître le fin mot de l’histoire. Il s’intéressait au fonctionnement de la bête humaine : il avait lu Hobbes, et savait que Homo lupus homini est, l’homme est un loup pour l’homme. Mais il avait vu des loups, au cours de ses périples, les campagnes n’en manquaient pas, et jamais un seul ne lui avait paru aussi menaçant qu’un homme. Il n’avait pas trente ans — l’âge mûr et un peu plus, à cette époque —, mais il restait toujours stupéfait des inventions horribles de ses semblables. Comme médecin, il s’efforçait de diminuer les maux que ses contemporains se plaisaient manifestement à aggraver. Comme s’il avait voulu empêcher l’eau de couler d’une outre percée où se faisaient sans cesse de nouveaux trous. Très vite on n’a plus assez de doigts pour boucher toutes les failles.
– Allons dîner, dit le comte.
C’était un bien grand mot. Il n’y avait pas grand-chose au menu. Ils dînèrent donc d’un bouillon clairet, un gros bout de fromage de chèvre, du pain et des olives, et heureusement une bouteille d’un excellent vin que produisaient les dernières vignes des Aumelas, auquel le vicomte fit honneur sans même s’en apercevoir, tant boire lui était désormais une seconde nature.
Il gelait à pierre fendre. Le vicomte et le médecin partagèrent le même lit, dressé devant une cheminée où brûlaient quelques bûches.
Balthazar resta longtemps, dans le noir total, à écouter le vent, les ronflements avinés de son ami, et le crépitement du bois dans l’âtre. Il essayait de trouver des rythmes, une cohérence dans ces manifestations diverses de la vie, mais sans succès. Il se rappela une citation que lui avait un jour envoyée l’un de ses correspondants anglais : « Life is a tale, told by an idiot, full of sound and fury, and signifying nothing ». Comment diable s’appelait l’illustre auteur qui avait écrit ces lignes si pleines de sens, puisqu’elles étaient absurdes ? Il finit par s’endormir, mécontent de lui, mécontent du vicomte qui ronflait avec la bonne conscience de l’ivrogne, mécontent de sa mémoire défaillante.
Vers le milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut. « Shakespeare », dit-il tout haut.
Et enfin satisfait, il se rendormit.