Charité mal ordonnée

Pour les militants humanitaires sincères, le bénévolat est une activité enrichissante. Mais pas autant que pour les petits malins qui exploitent leur naïveté.

Dans ce monde où l’humanitaire semble une valeur sacrée, l’enquête menée par Spécial Investigation (Canal plus) fait tache. Son titre, pourtant provocant, « Charity business, les dérives de l’humanitaire », est encore en-dessous des aberrations et des entourloupes qu’il révèle.

Première surprise sur les trottoirs parisiens, avec ces pseudo bénévoles qui abordent les passants pour solliciter un don à une ONG. Je dis pseudo parce que le plus souvent, ces jeunes ne sont pas des militants engagés dans la lutte contre la faim/la misère/la maladie dans le monde, mais des travailleurs précaires. Payés au smic, ils sont employés par des entreprises spécialisées, auxquelles font appel les grandes ONG. Un quart de ce que vous donnez sert à payer ces prestataires.

Mais c’est toujours mieux que les trois-quarts, ou la totalité, comme ça arrive parfois. Spécial Investigation nous raconte les mésaventures de ces vrais bénévoles, qui payent, très cher et souvent en vain, pour pouvoir le devenir ! Ainsi au Cambodge, où la reporter de l’émission a passé un mois à travailler dans un orphelinat. Pour y parvenir, elle a dû passer  par un tour opérateur ad hoc, qui lui a vendu 1695 euros le « séjour humanitaire » (sans le billet d’avion).

Faire payer pour être bénévole, il fallait oser ! Et pourtant ça tourne, si bien même qu’il n’y a pas assez de travail pour tous… Ajoutons à cela l’absence de structures et de moyens sur place, et on comprendra pourquoi les touristes humanitaires en sont souvent réduits à faire du tourisme tout court.

Ils ne peuvent même pas se consoler en se disant que leur écot a fait changer les choses : sur les 1695 euros réglés par la reporter, seuls 80 ont été reversés à l’orphelinat ! Le « reste », nous disent les enquêteurs de Canal,  permet tout juste à la société qui vend ces voyages d’atteindre les vingt milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Et les orphelins cambodgiens, dans cette histoire ? Les trois quarts d’entre eux ne sont même pas orphelins. De pauvres gamins qu’on a arrachés à leurs familles, contre la promesse qu’ils seraient « scolarisés ». Au lieu de quoi ils servent d’attraction :les touristes sont de plus en plus nombreux à visiter, moyennant finances, ces faux orphelinats installés tout exprès à côté de leurs hôtels et transformés en zoos humains, toujours au nom de l’humanitaire…

Les grandes ONG et les institutions internationales ne sont pas épargnées non plus par cette enquête. Trois ans après le séisme qui a ravagé Haïti, le bilan « humanitaire » est lamentable. L’argent a coulé à flots, et pourtant aujourd’hui encore les victimes du séisme vivent dans des abris provisoires… Le comble, c’est que ces abris coûtent plus cher que de vraies constructions en dur !

Le charity business aussi est un univers impitoyable, kafkaïen et souvent cynique. Comme le résume la géographe Sylvie Brunel, qui a longtemps travaillé pour des ONG avant de claquer la porte : « L’humanitaire fonctionne surtout à son propre service ». Tout ça ne donne guère envie de donner. Sauf au Secours Catholique, bien sûr.

 

 Article publié dans Valeurs Actuelles, le 4 juillet 2013