Pour solde de tout compte

Pardon pour le plaidoyer pro domo qui suit. Mais il est temps, me semble-t-il, à quelques mois des Présidentielles, et au milieu des torrents de boue qui commencent à se déverser, ici comme ailleurs, de remettre les pendules à l’heure. « Une école sous influence » est en librairie, et avant que d’aucuns me fassent un mauvais procès avant même de l’avoir lu, j’en rappellerai ici les grandes lignes.

Philippe de Villiers approuverait, me dit-on, quelques-unes de mes « idées » ; Nicolas Sarkozy serait en phase avec certaines autres. Tant pis, tant mieux. Dois-je protester ? Me couvrir la tête de cendres ? À quoi bon ?
Peut-être ces idées, qui d’ailleurs ne sont pas exclusivement les miennes, correspondent-elles aux soucis contemporains…
C’est Thierry Jonquet, peu suspect de sympathies droitières, qui rappelait brièvement (dans « l’Ecole face à l’obscurantisme religieux », Max Milo Editions) que Villiers a dénoncé, sans être démenti (et le MRAP, qui avait dans un premier temps porté plainte, vient de la retirer) les menées de ces intégristes qui instrumentalisent l’Islam tout entier. Ou que Sarkozy a été à peu près le seul à appeler un chat un chat, et Tariq Ramadan un ennemi des Lumières.
Ni Thierry Jonquet ni moi ne partageons quoi que ce soit avec Villiers ou Sarkozy. Mais le fait est là : si on laisse aujourd’hui à la seule extrême-droite le privilège d’énoncer quelques vérités blessantes, on fait le lit du racisme. Parce qu’à des analyses difficiles mais nécessaires, on substituera un prêt-à-penser passionnel et mortifère.. Si une vraie gauche rappelle que, comme l’aurait dit Hugo sur son lit de mort, « c’est aujourd’hui le combat du Jour et de la Nuit », on a une petite chance de replacer le débat sur le terrain politique et républicain.

J’ai dit « républicain » : ce doit être un gros mot, pour certains de mes détracteurs, particulièrement dans cette gauche loukoum composée de sociaux-démocrates qui ne renieraient pas Tony Blair, et de petits ambitieux qui, faute de talent, comptent sur l’élection d’une personnalité sans envergure pour grignoter un poste ou un autre. Ils n’ont pas eu Jospin en 2002, ils n’ont toujours pas compris pourquoi, leurs appétits frustrés se sont aiguisés — au secours, la gauche la plus bête du monde revient.
Et la droite la moins intelligente (cette fois, ce n’est pas moi, c’et De Gaulle) rivalise en ce moment de propositions démagogiques, en pensant attraper le maximum de mouches. Quid d’un projet politique, d’un côté ou de l’autre ?
Tous mes instincts, tout mon passé, me portent à gauche — mais quelle gauche ? Celle d’une candidate qui soigne son icône faute d’avoir un programme ? Ou d’un capitaliste qui ressemble à s’y méprendre aux bourgeois jadis portraiturés par Ingres, avec les mêmes mœurs et les mêmes amis ?
Le seul discours de gauche, actuellement, est tenu par Fabius — quoi que je pense de son passé, ou de l’authenticité présente de ses positions. Ou de sa capacité à faire passer une autre politique. Je sais simplement qu’il y a autour de lui des hommes et des femmes doués de discernement, et moins corrompus que les autres.
Les sondages lui donnent moins de 10% des voix de gauche. C’est dire l’état dans lequel se trouve le PS. À force de se vouloir attrape-tout, il a rattrapé la droite. Bientôt l’extrême-droite ?
Peut-être faut-il d’ores et déjà se fixer des buts réalistes — demander l’impossible, et préparer 2012, par exemple. Tenter de restaurer la République, fort menacée ces derniers temps. Peut-être faut-il dire (mais je l’expliquais déjà, ici même, dans une note du mois de mai, « le nœud du problème ») qu’il nous faut choisir entre la voie difficile d’un retour aux valeurs républicaines, et les facilités d’une démocratie de plus en plus molle, qui offrira des tribunes à tous ceux qui défendront leurs intérêts, leurs avantages, ou leurs superstitions. Bref, un retour à l’Etat, ou la dilution dans le règne de l’individu.

Et quel individu ?
Un homoncule formaté par une école qui, de plus en plus, évite soigneusement de porter dans le crâne des enfants un quelconque savoir cohérent ? Un gogo à qui l’on a fait croire qu’il pouvait s’exprimer, alors qu’il n’avait rien à dire ?
Et pour cause : on s’est bien gardé de mettre quoi que ce soit, sinon des poncifs dangereux, dans son crâne désespéré.
Désespéré, parce que je crois très fort que tous les enfants ont une immense envie d’apprendre, et que s’il y a eu tant d’écoles dévastées lors des émeutes de novembre 2005, c’était par dépit — parce que les jeunes des cités n’y avaient pas trouvé les nourritures terrestres qu’ils étaient en droit d’en attendre.
La loi Jospin de juillet 1989, en posant le dogme de la « liberté d’expression » des élèves, alors même que l’idéologie pédagogiste contribuait déjà à éviter que ce même élève ait quelque chose de sensé à dire, a accentué la dérive vers les communautarismes les plus divers. Chacun désormais est un oracle. Quand bien même il se contente de répéter, en la déformant, une culture familiale parfois peu inspirée.
Qui ne voit que « respecter » les opinions de chacun, en souhaitant à toute force l’expression prioritaire des « différences », c’est ne voir que ces différences ? Qui ne comprend que faire une distinction entre Noirs, Maghrébins, Chinois, c’est leur renvoyer à la tête la couleur de leur peau ou leurs pratiques cultuelles ? C’est ne les voir que sous leur couleur.
J’ai des élèves de toutes origines. Quasiment tous Français. Et je ne vois, dans l’école de la République, que des Français. Point / barre.
Dialoguant avec Jean Baubérot, spécialiste officiel de la laïcité, le seul à ne pas avoir voté le rapport final de la commission Stasi sur les signes religieux à l’école (voir le Point du 19 octobre), j’ai appris — un peu stupéfait, tout de même — que la République ne respectait pas les femmes, puisqu’elle ne les distinguait pas en tant que femmes. Mais qu’une religion qui les voile, ou qui les engloutit sous une burka, puisqu’elle les reconnaît comme femmes, quand elle ne les lapide pas, les respecte davantage…

Le barbare nouveau est arrivé. Il est, au sens le plus étymologique du terme, celui qui ne parle pas la langue de la Cité — mais qui éructe celle des cités. Ce n’est qu’en acquérant le véhicule linguistique commun au pays dans lequel on vit que l’on peut effectivement tenter d’échapper au ghetto, et à la fatalité sociale — parce qu »’il n’y a pas, dans une nation où l’école joue pleinement son rôle, de fatalité sociale. Le barbare nouveau, qui parle si bien le « djeune », traite ses amis et ses ennemis de « sale feuj », sans sourciller ; forcé »ment, dans une époque de grand désarroi économique et culturel, on en revient aux boucs émissaires traditionnels — les Juifs (Ilan Halimi n’a été enlevé, séquestré, torturé et achevé que parce que dans l’esprit de ses trente tortionnaires — l’équivalent d’une classe entière —, il était riche, puisque juif), et, surtout, les filles (voir ma note « Pitié pour les filles »).
Et je m’étonne un peu que des féministes convaincues, qui brûlaient leurs soutiens-gorge à l’aube des années 1970 parce qu’elles y voyaient un signe d’aliénation, tolèrent tant de voiles sur la tête des jeunes femmes d’aujourd’hui. Le progrès, ces temps-ci, avance à reculons.
Mais sans doute avons-nous l’école que nous méritons, en ce moment. Encore un effort, et nous retournerons à l’âge de pierre.

Si, en écrivant cela, je suis, comme me l’écrivent certains, un affreux, un fasciste, un nazi, et que sais-je encore, c’est que, comme disait Laclos, « les vices se sont changés en mœurs », et qu’il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. D’ailleurs, j’abandonnerai ce blog après les élections, parce que j’en ai un peu marre de me faire insulter par des cloportes.
Que faire pour eux — pour remonter, encore une fois, le niveau ?
Recopier ces dernières réplique de l’acte II du Caligula de Camus — un autre affreux, celui-là, qui n’avait pas bien saisi en quoi les exactions des uns et des autres, en Algérie, étaient des œuvres de Justice…
Dialogue entre le jeune Scipion, quelque peu idéaliste, plein d’espoir en la vie, et l’empereur qui regarde déjà vers l’autre versant :

« – Tous les hommes ont une douceur dans la vie. Cela les aide à continuer. C’est vers elle qu’ils se retournent quand ils se sentent trop épuisés.
– C’est vrai, Scipion.
– N’y a-t-il donc rien dans la tienne qui soit semblable, l’approche des larmes, un refuge silencieux ?
– Si, pourtant.
– Et quoi donc ?
– Le mépris. »

Jean-Paul Brighelli

Du principe de liberté

Il me vient aux oreilles qu’un inspecteur est aujourd’hui menacé de sanctions par le ministère.
En soi, c’est un épiphénomène. Gilles de Robien souhaite ne voir qu’une seule tête à l’Inspection, alors que la plupart des gens en place ont été nommés par ses prédécesseurs. Et se conforment encore à la pensée politique du prédécesseur.
Tout cela procède d’un mélange des genres particulièrement absurde.
J’ai écrit souvent que l’Ecole n’est ni de droite, ni de gauche. Elle est la maison commune de la Nation. Le corollaire obligé de cette affirmation, c’est que jamais les passions politiques ne devraient interférer avec les considérations pédagogiques. Et qu’à terme, il faudrait désincarcérer l’école du carcan des politiques, créer une Agence pour l’Education qui remplace le Ministère de la rue de Grenelle — et je suis loin d’être le seul à le penser : Jacques Julliard, dans le Nouvel Obs, s’est fait le chantre d’une Ecole dégagée des fantaisies politiques.
Qu’est-ce que cela implique, concrètement, du point de vue du métier ?
D’abord, qu’un inspecteur doit avant tout être un collègue — et non un père fouettard. Philippe Meirieu propose en ce moment que toute inspection se passe en deux temps — une heure d’observation, puis une heure où l’inspecteur fait classe à son tour pour bien montrer ce qu’il veut dire, et ce que l’on peut faire. C’est d’une démagogie effrénée — car comment un inspecteur serait-il instantanément compétent sur telle ou telle branche du programme que l’enseignant a creusée pour son cours ? Je ne suis même pas sûr qu’en Primaire, ce soit faisable, tant les situations de classe dépendent étroitement de la connaissance que l’instituteur a de ses élèves, des capacités de l’un et des problèmes de l’autre.

J’ai fait dans « À bonne école » une proposition dont je conçois bien la difficulté de mise en place, mais qui ouvre pourtant des perspectives : que l’inspecteur vienne deux fois dans la classe — en début et en fin d’année, afin de voir quels progrès ont été faits. Sinon, un enseignant tombé par hasard dans une « bonne » classe d’un « bon » établissement surfera insolemment en tête de classement, sans trop d’effort, pendant que le malheureux soutier muté dans une ZEP hostile paiera au prix fort le faible niveau de ses élèves…

Soyons clair. Le principe de liberté pédagogique doit être réaffirmé haut et fort. Un enseignant, s’il est correctement formé (et c’est aujourd’hui tout le problème en ce qui concerne les méthodes de lecture, dont je sais bien qu’elles ne sont pas toutes enseignées dans les IUFM…), doit pouvoir choisir la méthode la plus adéquate à ses élèves, et à sa personnalité. « Que le gascon y arrive, si le français n’y peut aller », disait Montaigne pour justifier son usage de mots de patois. Il en est de même en pédagogie.
Dans cette optique, que doit être un inspecteur ? Certainement pas un idéologue qui s’investirait de la mission sacrée d’imposer telle ou telle pédagogie — et certainement pas un politique qui userait de sa fonction pour tenter de descendre le premier enseignant qui lui a déplu. Le politique est en train de tuer l’Education. Après tout, les enseignants parviennent assez bien — sauf quelques idéologues bornés — à faire cours sans se référer sans cesse à leurs convictions philosophiques. Un inspecteur doit pouvoir aider un enseignant sans sortir sa Vulgate pédagogiste, ou anti-pédagogiste. Et le ministère doit pouvoir faire comprendre aux uns et aux autres sans recourir à la menace ou à la sanction que de la diversité pédagogique peut naître une nouvelle école dégagée des a-priori.
En un mot, je voudrais réhabiliter le mot « libéralisme », aujourd’hui annexé par des politiques qui ont oublié qu’il venait de « liberté ».
Inutile donc de sanctionner les uns ou les autres pour des délits d’opinion. Ce qu’il faut extirper, c’est l’idée même d’opinion. Un enseignant est capable de faire classe en oubliant, quelques heures durant, qu’il est royaliste, communiste ou bouddhiste. Un inspecteur doit être capable d’estimer l’efficacité de telle ou telle méthode sur le terrain — et non dans l’abstrait — en oubliant qu’il est (ou non) membre du PS. C’est cela qui doit être son souci, — et non l’application systématique de telle ou telle circulaire, de telle ou telle théorie. En clair, ni Robien, ni Meirieu : ni l’obéissance aveugle à un exécutif trop loin du terrain, ni l’aveuglement servile devant les théories fumeuses d’idéologues patentés.
Je sais bien qu’en disant cela, je me fâche avec les uns et les autres. Que le ministre d’aujourd’hui va m’en vouloir, et que le ministre de demain m’aura à l’œil. Et même que les blâmés d’aujourd’hui me blâmeront demain. Tant pis. La vérité, « l’âpre vérité », mérite bien quelques petits sacrifices.
JPB

Lever le voile

Petite histoire de voile

Pas facile, le métier d’inspecteur ! Coincé que l’on est entre ses convictions, ou celles de ses amis, ou celles de son parti, et les textes du ministère…
(À noter qu’on l’a un peu voulue, cette situation inconfortable… Et même que parfois on a tout fait pour ça…)
Un exemple ?
Il y a quelques jours, une mère de famille de Dourdan s’est vue refoulée par la direction de l’école où sa fille est scolarisée en CM2 — au motif qu’elle se proposait d’encadrer une sortie pédagogique (les enfants sortent beaucoup, dans la Nouvelle Pédagogie) affublée du hidjab dont elle a fait son ordinaire. Son credo, si je puis dire, rapport par le Parisien : « Se couvrir et porter des vêtements amples pour ne pas susciter le regard des hommes ».
Il y a sa photo avec l’article. Honnêtement, la pudeur est un pur prétexte… Non pas un défi à la concupiscence masculine, mais une déclaration de principes religieux. Un défi à la laïcité.
Il s’est néanmoins trouvé un inspecteur local, Jean-Yves Cotty, pour lui donner raison, et expliquer que la directrice, qui avait très sagement invoqué la loi qui prescrit le port de tout signe religieux dans l’exercice de la scolarité, avait tort.
C’est suivant ces raisonnements tordus que le MRAP porte plainte chaque fois que l’on critique les formes exacerbées de l’Islam, au risque de susciter, et de plus en plus largement, les réflexes carrément racistes d’une bonne partie de la population. Les jusqu’auboutistes du droit à l’expression engendrent le rejet bien plus sûrement que la critique des excès religieux. Exactement de la même manière que le slogan « égalité des chances », souvent ânonné par les mêmes, fabrique des inégalités à tour de bras.
Il s’est heureusement trouvé un second inspecteur, Alain Seksig, co-coordinateur de « L’Ecole face à l’obscurantisme religieux » (le rapport Obin commenté par une vingtaine de vrais militants des Droits de l’homme, dont votre serviteur, aux éditions Max Milo — indispensable), pour affirmer que la directrice avait raison : la mère d’élève n’intervenait pas en tant que telle (ce qui serait le cas si elle demandait un rendez-vous à l’institutrice de sa fille, par exemple, ou participait au Conseil d’école), mais au cours d’un exercice pédagogique — un cadre qui interdit l’ostentation religieuse. « La directrice a refusé que la maman porte son voile pendant la sortie, elle n’a pas refusé la personne en elle-même, c’est une nuance de taille », ajoute-t-il.
Certes, souligne-t-il, encore si l’on en est à devoir expliquer ces nuances byzantines, c’est que la loi est restée floue, comme souvent. Cette même loi qui interdit les signes religieux à l’école, mais les autorise lorsque l’école (le collège, le lycée) devient centre d’examen, car elle rentre alors dans la loi commune des « espaces publics ».
Et si j’avouais que le voile islamique me gêne partout ? Si je répétais ce qu’a dit Jack Straw, ex-secrétaire au Foreign Office de Tony Blair, un Travailliste réputé pour son libéralisme et ses bonnes manières diplomatiques, qui a lancé sans préambule que porter un voile en Angleterre était une manière de signifier son refus de s’intégrer — quasiment une déclaration de guerre dans un pays qui est effectivement en guerre et a eu à souffrir du terrorisme ?
J’entendais hier une militante de Ni putes ni soumises, cette organisation de femmes qui font un boulot si remarquable, et souvent aux dépens de leur sécurité, affirmer que l’on ne porte pas impunément un hidjab. C’est une déclaration de foi jetée à la face d’un pays laïque. On est là très largement au-delà de la coutume. On est dans le défi.
Que certains, à gauche et à droite, ne le comprennent pas m’afflige. Parce qu’à force de tolérance, ils font le lit de toutes les intolérances.
C’est un débat qui a commencé à l’école — deux mois après le vote de la « loi Jospin » sur l’école, et ce n’est pas une coïncidence. C’est aujourd’hui un débat qui a envahi la rue, — pour le pire.
Si nous voulons ôter des arguments aux vrais racistes qui empoisonnent les esprits fragiles, il faut réagir, très vite, — au nom de la République.

Jean-Paul Brighelli

Chez les oubliés du système

Un ancien élève du lycée des Tarterêts de Corbeil (Un BTS de compta-gestion qui ne comptait que des vedettes…) s’est rappelé récemment à mon bon souvenir. Son épouse, prof d’anglais en BEP-Bac Pro, a bien voulu témoigner de la situation où mijotent ses élèves — un état que connaissent bien certains des aventuriers de ce blog, qui pourront y joindre leur témoignage, pour confirmer ou infirmer ce qu’elle dit.
Je le livre brut de décoffrage — je m’en voudrais de tenter d’améliorer un texte qui n’est malheureusement que trop parlant, et qui se suffit parfaitement à lui-même. Que son auteur trouve ici l’expression de ma gratitude…

« Concernant les langues, je puis au moyen vous renseigner sur ce qu’il se passe en enseignement professionnel (BEP et Bac pro, je n’ai que peu d’information sur les CAP), puisque j’en suis chaque jour témoin.
Mais avant tout, je vais vous résumer la situation de côté-ci de la barrière, qui est bien pire que du côté de l’enseignement général, même si le niveau y a également beaucoup baissé en 10 ans.
Il est vrai que les élèves de BEP sont pour leur immense majorité en échec scolaire aggravé et pour certains dans des situations de misère sociale extrême. Ainsi, un élève — un réfugié des pays baltes (je ne saurais dire duquel en particulier) — a été témoin du massacre de sa famille dans sa « tendre » enfance… Nombre d’élèves de section professionnelle sont directement issus des SEGPA des environs. Ils sortent à peine d’un parcours « privilégié » (je mets le terme entre d’énormes guillemets, être en SEGPA est loin d’être un privilège, ce n’est pas à vous que je l’apprendrai) : deux voire trois professeurs seulement tout au long de l’année, effectifs très réduits (15 élèves maximum je crois) pour permettre un travail très individualisé avec chacun d’eux, et énorme travail de réintégration — d’intégration tout court dans certains cas — tant scolaire que sociale. Et arrivés au lycée, ils sont parachutés dans des classes de 25 élèves où ils deviennent pratiquement anonymes, et où les programmes et la façon d’enseigner sont en totale rupture avec ce à quoi ils étaient habitués. Bref, autant dire que les SEGPA, puisqu’elles ne vont pas jusqu’au bout, contribuent à détruire encore plus les élèves qui en sortent. Au mieux, ils maîtriseront quelques rudiments de français et de calcul, mais peu s’intégreront correctement dans le monde du travail. Et que dire de la violence que la rupture citée plus haut entraîne chez eux !
Les élèves venus de SEGPA ne représentent heureusement pas la majorité des élèves de BEP. Le reste du contingent est nourri en grande partie par les éjectés de l’enseignement général. Trop de lacunes, trop hyperactif, trop fainéant ? Hop ! direction BEP. Ils sont donc dans leur très grande majorité démotivés et souffrent de complexes d’infériorité intellectuelle évidents. Certains vont jusqu’à tout rater intentionnellement, afin de ne surtout pas être confrontés à un nouvel échec alors qu’ils auraient travaillé dur. On se rassure comme l’on peut…
Majoritairement, les élèves sont des enfants d’immigrés (Maghrebins ou Africains) : techniquement ils sont français mais ne se considèrent pas comme tels. Le sectarisme dont ils font preuve est très inquiétant. Certains refusent tout bonnement d’obéir. Vous pensez, une « céfran », une « meuf » qui plus est, leur donne des ordres ! Qui est-elle, cette « pute » (une poignée considère que ce qui est féminin et pubère et qui ne porte pas le voile est forcément une prostituée), pour leur dire ce qu’ils doivent faire ? Malgré tout, il faut parvenir à rester ferme et ne JAMAISrevenir sur une décision, — sauf erreur manifeste. Cela peut prendre ¼ d’heure pour qu’un élève change de place. Sur un cours, c’est énorme, mais sur le long terme, c’est la crédibilité de l’enseignant qui est en jeu. Finalement, il faut parvenir à se faire respecter en ne cédant pas à leurs caprices ou à leurs intimidations. Mais que d’énergie inutilement déployée ! Parfois, les cours ressemblent à de la garderie plutôt qu’autre chose… C’est à croire que depuis qu’ils sont nés, ces enfants n’ont jamais été confrontés à une quelconque autorité. Ils la refusent en bloc.
Dans le tas, il y en a bien un ou deux par an (toutes spécialités confondues : électrotechnique, comptabilité-gestion, vente, technique d’usinage) qui ont choisi la voie professionnelle, mais ils déchantent assez vite pour des raisons évidentes.
Il est nécessaire de préciser que les parents sont soit totalement transparents, soit pas du tout objectifs quant leur petit chéri qui n’a jamais rien à se reprocher…
Pour parler plus spécifiquement des langues, c’est un peu comme le français : les instructions officielles interdisent les cours de grammaire pure. Chaque texte doit faire l’objet d’un ou deux points survolés, noyés entre un rappel sur l’utilisation du « verbe +ing », du « s » à la troisième personne du singulier, et des nombreuses interruptions pour tenter de mettre un peu d’ordre dans le brouhaha presque incessant. La transversalité des savoirs est également une valeur-phare. Mais à côté de cela, il n’y a pas véritablement de programme. Ou plutôt, si, mais personne n’en a cure. Il suffit d’essayer de mettre la main dessus pour s’en persuader…

Ainsi, dans la pratique, il arrive de temps à autres que des cours entiers soient consacrés à la grammaire (ces cours sont d’ailleurs étonnamment calmes et studieux). La transversalité quant à elle reste très anecdotique, étant donné que « l’anglais utile », celui qui est supposé servir pour écrire un CV, déchiffrer un mode d’emploi ou passer un entretien d’embauche, n’est pas ce qui les intéresse le plus — même si c’est ça leur programme. Je préfère leur parler de sciences (clonage, astronomie, phénomènes météorologiques…), de faits de société souvent portés sur le couple tolérance / intolérance qui fait gravement défaut chez les élèves (Rosa Parks, Martin Luther King, Rodney King…), voire même leur proposer des images choc afin de les faire réfléchir (en particulier, l’image de cette petite fille nue lors d’un napalmage au Vietnam, détournée par un artiste qui lui fait tenir la main de Ronald Mc Donald et de Mickey Mouse. Tout un symbole). À côté de cela, je n’hésite pas à leur faire étudier des passages d’Oliver Twist (ça passe mieux avec le récent film de Roman Polanski), par exemple. En un sens, le désintérêt profond, tant des hautes instances que de la majorité des parents (quel comble !), à l’égard de l’enseignement professionnel, est une chance. Cela permet nombre d’expérimentations et une certaine liberté dans les contenus et le déroulement des cours. Ce qui ressort de mes trois petites années d’expérience, c’est que l’enseignement « traditionnel » donne de bien meilleurs résultats que le reste. Après un bon gros bourrage de crâne de grammaire pure, les notes sont bien meilleures qu’avec un enseignement frelaté.

Reste que quoi qu’il arrive, les résultats sont pipés. Lors des corrections du bac pro en juin dernier, voici les recommandations qui été transmises aux correcteurs :
– aucune annotation sur les copies. Seulement la note finale. Sans doute une manœuvre pour faciliter une fraude en cas de demande de recomptage, et permettre ainsi que la note de la copie et celle portée sur la feuille de résultat soient les mêmes. Il va de soi que la majorité des correcteurs ont « oublié » de ne pas annoter leurs copies.
– dans la mesure du possible, pas de note en-dessous de 5, voire 6/20, c’est trop humiliant pour les élèves. Et puis, autant éviter la double correction imposée (on perd du temps, donc de l’argent) en cas de note inférieur à 5…
– ne pas sanctionner les fautes, mais mettre en valeur ce qui est juste. Et quand rien n’est juste, récompenser l’effort.
Résultat des courses : une frange de ces gamins, qui sont totalement ignorants, complètement analphabètes et sans aucune qualification se retrouve tout de même diplômée et obtient par la suite le bac pro dans certains cas. Autant vous dire qu’avant de faire appel à un électricien ou un plombier, il vaut mieux se renseigner en profondeur, ou mieux, apprendre soi-même, c’est beaucoup moins risqué. Les autres, ceux qui ont (essayé de) travaillé(r), ont quelques chances d’intégrer un BTS ou une qualification dite supérieure. »

No comment en ce qui me concerne, ce sont des classes que je n’ai jamaies eues. Mais ça confirme tellement tous les témoignages…
JPB