Meilleurs voeux

« I am fond of habits and rites », dit en anglais le héros d’un roman français célèbre…

Et en un sens, moi qui n’ai avec le sacré que des rapports (forcément) narcissiques, je ne déteste pas les rites…
Par exemple celui des vœux pour l’année nouvelle — dont on espère qu’elle sera nouvelle aussi pour l’école.

– Pour une nouvelle école — et même pour une refondation de l’école (joignez donc votre signature à l’Appel pour la refondation de l’école, http://www.refondation-ecole.net/)…
Pour que la liberté pédagogique ne soit plus un vain mot — et je signale que le détracteur en chef de cette liberté pédagogique est Pierre Frackowiack, qui dirige la commission Education du Parti Socialiste (http://www.unsa-education.org/sien/sections/lille/libpedPF.htm) ;
– pour que l’égalité des droits s’impose réellement, en lieu et place de cette « égalité des chances » qui en vingt ans a produit plus d’inégalités que jamais l’élitisme n’en engendra — et ces droits sont le droit à l’instruction, le droit au savoir, l’égal accès à toutes les formations en fonction du mérite, et le droit à une compétition enfin fondée sur la compétence ;
– pour que les établissements soient dotés d’une large autonomie, qui permette une indépendance aussi bien vis-à-vis du ministère, qui sait toujours mieux que quiconque ce qui se passe à huit cents kilomètres de la rue de Grenelle, et des Régions, où des élus, parce qu’ils sont élus, s’imaginent avoir des compétences ;
– pour que les enseignants aient la possibilité d’être formés à leur métier, qui consiste à transmettre un savoir — et non à le regarder éclore par l’opération du Saint-Esprit : l’enfant ne construit pas lui-même son propre savoir.
– Et pour cela, il est hors de question que les instituteurs ne soient pas formés à toutes les disciplines, et à tous les aspects de toutes les disciplines, parce qu’ils sont le socle, ou que les professeurs enseignent plusieurs matières, ce qui reviendrait à transmettre de façon également médiocre des connaissances forcément éparses ;
– pour apprendre le respect des autres, il ne suffit pas de fabriquer artificiellement de la mixité scolaire et sociale : il faut aussi restaurer les disciplines — toutes les disciplines et pas quatre ou cinq « savoirs fondamentaux » qui ne serviraient qu’à mesurer le vide immense de ce qui n’aurait pas été appris — autour d’une culture commune, celle bâtie depuis dix siècles par la langue et la culture française. Ce qui ne signifie pas qu’il faut rester sourd et aveugle à autrui — mais il est plus que temps d’apprendre à tous à distinguer la sphère privée de la sphère publique. Les parents s’occupent de l’éducation de leurs enfants, leur transmettent leurs valeurs, leurs croyances ou leur langue ; l’école transmet les valeurs, la langue et la culture de la République, fondées sur un socle intangible qui a nom Laïcité… Ce qu’en a dit Condorcet il y a plus de deux cents ans est toujours d’actualité (www.ibe.unesco.org/publications/ ThinkersPdf/condorcf.pdf).
Ce qui donne aux parents une charge particulière, et permet d’instaurer un dialogue où chacun sait exactement quels sont ses droits et ses devoirs.

Quant à savoir quelle est la meilleure méthode de lecture, à quel moment on apprendra les règles d’accord du participe avec le COD antéposé, et si on peut ou non commencer la multiplication et la division au CP, cela doit rester de l’initiative de l’enseignant, le seul qui, sur le terrain, face à des élèves individualisés, sait quelles sont les possibilités et les facilités — ou les difficultés — du groupe et de chacun. La liberté pédagogique, ce doit être la possibilité d’aller plus vite ou plus lentement que les programmes — ou différemment. C’est sur les résultats que nous demandons à être jugés — pas sur des consignes imposées unilatéralement par des gourous qui se gardent bien de mettre les mains dans le cambouis.

À tous donc une bonne année, en espérant que ce sera l’an 01 de la reconstruction de l’école (voir http://www.r-lecole.freesurf.fr/), et la fin des diktats imbéciles.
Mais comme nous le savons, seul le pire est sûr. Le reste, c’est-à-dire l’espérance, est une lutte continuelle. La liberté est au bout du fusil…
À cinq mois d’une échéance électorale déterminante non seulement pour l’école mais pour l’avenir du pays, il faut se décider, renoncer à la pêche à la ligne, et voter pour ceux qui laisseront la plus grande marge de manœuvre — pour les moins idéologues : la liberté est aussi au bout du bulletin de vote.

Jean-Paul Brighelli

Vrais et faux pedagogues

Je n’ai pas la prétention d’avoir la pédagogie innée — ni acquise. Etre pédagogue est un long cheminement, et bien malin qui en voit la fin avant la retraite. Sans doute se dit-on plus tard, beaucoup plus tard : « Tiens, ce cours-là, j’aurais dû le faire comme ci… Tiens, cet élève-ci, j’aurais pu le récupérer comme ça. » « La route est longue qui mène à la pédagogie », note Frank McCourt (Teacher Man, Belfond, 2006).

D’où mon ébahissement quand j’ai appris, vers la fin des années 90, avec le grand déferlement des « sciences de l’éducation », qu’apprendre, cela s’enseignait — et que les « formateurs de formateurs », les « apprenants d’apprenants d’apprenants », savaient, eux, ce qu’était la pédagogie.
Stupéfaction et bientôt colère, quand j’ai réalisé que les Diafoirus qui régentaient les IUFM en connaissaient bien peu, très peu, en fait de pédagogie. Je me serais sans doute incliné devant des maîtres — j’en ai évoqué un, ici même, il y a quelques mois (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2006/08/index.html), et je pourrais en nommer deux ou trois autres : Robert-Léon Wagner, l’un des meilleurs grammairiens du dernier demi-siècle, ou Roland Barthes — c’était un plaisir absolu que de suivre ses cours sur les figures du discours amoureux — et c’était le discours du Maître lui-même qui était la meilleure démonstration que tout discours parle d’amour — quand bien même il parlerait… de pédagogie, parmi tant d’autres sujets invraisemblables.
Mais cette prétention à régenter l’enseignement, venant de surcroît de gens qui trop souvent ont trouvé dans les « sciences de l’éducation » une porte de sortie et une ligne de fuite devant un métier qui les épouvantait, était — est — insupportable.

J’ai donc appris qu’il existait une « pédagogie par objectifs » (belle trouvaille : quelle pédagogie n’a pas d’objectifs ? C’est un peu comme la stratégie de « l’élève au centre » : où diable voudriez-vous qu’il soit ?), et qu’elle s’opposait à la « pédagogie frontale » — dans la bouche des pédagogistes, qui se sont annexé la gauche et ont contribué à en faire la nouvelle droite, sans doute faut-il entendre « pédagogie frontiste ». Et de me brocarder parce que je suis cité, parfois, chez tel ou tel nationaliste déclaré, ce qui me laisse assez froid, je dois dire : comme dirait les croyants, si l’on ne s’adresse jamais qu’à des gens convaincus, où est le mérite ? Et les pédagogols ont ceci de remarquable, qu’ils ne se lisent jamais qu’entre eux — d’où leurs faibles tirages. Et que les médias les sollicitent peu — d’où leur hargne : se croire propriétaire de la Vérité, et être privé d’image…

Pédagogie, donc… C’est l’art simultané de ne laisser personne en route, tout en permettant à chacun d’aller au plus haut de ses capacités. C’est aussi mettre en scène, et en spectacle, l’objet du cours et l’enseignant lui-même — et l’élève, aussi bien. Pourquoi croyez-vous, vous qui pratiquez d’autres arts ou d’autres professions, que l’on sort d’un cours éreinté, laminé ? Pourquoi croyez-vous que 18 heures de cours (imaginez un acteur qui jouerait neuf fois la même longue pièce chaque semaine) sont effectivement un maximum ?
J’ai dit « art », et je le maintiens. Pour intéresser de bons élèves, il ne faut pas être un génie. Pour aller à la pêche de ce qu’un élève totalement rétif au système a de meilleur en lui, c’est une autre affaire.
Quinze heures pour tout le monde !
Pour ramener au savoir les nouveaux barbares que l’on nous transmet, de classe en classe et d’année en année, on peut passer par l’extérieur (ainsi une enseignante nommée dans une ZEP sauvage, dans un BEP féroce, réacclimata ses élèves à l’effort, au devoir et finalement à la littérature en les faisant trimer, chaque jour, avec l’aval muet de son administration, pour les restos du cœur, pendant deux mois…), ou par l’affrontement direct, le corps à corps — tout est question d’occasion et de caractère. Il n’y a ni recettes, ni règles. « Que le gascon y arrive, si le français n’y peut aller », disait Montaigne.

Marie-Sandrine Sgherri, journaliste spécialisée en questions d’éducation au magazine Le Point, est venue en septembre 2005 suivre un de mes cours au lycée Mermoz, à Montpellier, en Première STG. L’élite — de surcroît une classe « sport-études » plus motivée par le tatami ou le stade que par Corneille (j’avais décidé d’étudier le Cid, et, un peu plus tard, le Comte de Monte-Cristo).
Elle a bien voulu faire un petit compte-rendu privé de cette expérience — et je le livre tel quel, sans y rien retoucher. Je ne dis pas que tous mes cours ressemblent à cela — et l’un des participants de ce blog, invité cette année au lycée Joffre pour suivre un cours sur Proust, a vécu une expérience quelque peu différente, il pourra en témoigner — parce qu’à élèves différents, stratégies différenciées. Je dis simplement que mon boulot est d’enseigner la littérature, et que je fais de mon mieux avec mes moyens.

« Brighelli ne fait pas cours, il donne un « son et lumière ». En 1ère STG, ce jour, une simple question introduit l’étude du Cid : « Que connaissez-vous du XVIIème siècle ? » « Le siècle des Lumières » hasarde un courageux. Alors le spectacle peut commencer. Ce spécialiste de Dumas convoque D’Artagnan et pendant deux heures, sans notes, déroule le Grand Siècle devant ces élèves qui se souviennent à peine qu’ils ont déjà étudié Molière. Les épées se croisent, le sang gicle, les plaies s‘infectent, les têtes volent, arrachées par des boulets, les cœurs battent, les mains se cherchent, des billets s’échangent au nez et la barbe des duègnes. Que retiendront les élèves ? Qui peut le savoir ? À ce genre de cours, on ne prend pas de notes. Brighelli jure qu’il expliquera plus tard. Là il montre, il provoque, il frappe les esprits. « C’est un maître à l’ancienne » se souvient une ancienne élève. De ces profs exigeants qu’on veut impressionner. Certains le détestaient. D’autres cravachaient dur pour qu’il les remarque. » Les 1ère STG sont prévenus : cette année, ils ne leur faudra pas seulement se taire et écouter, mais aussi travailler, et surtout lire. À commencer par les 2000 pages du Comte de Monte Cristo. La nouvelle déclenche des cris de protestations. La moustache inflexible, Brighelli savoure son effet. »

Ils ont étudié le Cid, et lu Dumas – et étudié Dumas — puis Baudelaire. Ils ont fini par « participer » — au fur et à mesure qu’ils accumulaient des connaissances, parce qu’on ne participe pas « en l’air », sans biscuit ni références — quoi qu’en disent les pédagogues qui n’ont rien à apprendre aux gosses qu’on leur confie — et n’en attendent rien, quoi qu’ils disent. Mes élèves n’ont pas eu, au Bac de Français, de notes trop basses à l’écrit (malgré des handicaps accumulés depuis le Primaire), et souvent décroché des félicitations à l’oral. Et nous nous disons encore bonjour quand nous nous croisons, parce qu’ils gardent, je crois, une petite reconnaissance pour l’histrion qui leur a fait partager certains de ses goûts, et leur a transmis ce qu’il pouvait de son savoir.

Jean-Paul Brighelli

La loi de Murphy

Mercredi 6 décembre, Libération, ce moribond qui n’en finit pas de mordre, a publié deux « Rebonds » qui valaient chacun leur pesant de bêtise. Le premier (http://www.liberation.fr/rebonds/221402.FR.php) signé par un certain Romero, ancien enseignant, auteur de « l’Ecole des riches, l’école des pauvres » (Syros, 2001) reprend les propositions de Sainte Ségo : « Bien sûr, écrit cet honnête homme, que les professeurs devraient passer plus de temps dans leur établissement ! Non pas pour y corriger leurs copies, mais pour y travailler ensemble à mettre en œuvre des démarches pédagogiques cohérentes à l’intention des enfants les plus démunis, les plus éperdus… » Pas pour corriger leurs copies, dit-il : j’imagine qu’ils n’en auront plus, bientôt… Ce brave garçon, dont je ne mets pas en doute un seul instant la sincérité — oh, comme je préfère, au fond, le vice intelligent à la vertu stupide ! — se bat pour la démocratisation, et conclut : « Nous avons été nombreux ces dernières années à dire, publiquement et sur tous les tons, que la ghettoïsation conjuguée au communautarisme et travaillée par l’intégrisme religieux conduisait à des catastrophes dont les événements de l’automne 2005, dans certains quartiers, sont un avant-goût. »
Et il a raison. Ce qu’il ne voit pas, c’est que cette communautarisation, cette violence, cette ghettoïsation, sont le pur produit de trente ans de pédagogie loukoum et, justement, de « démocratisation », arme de destruction massive de la République. Il a encore l’espoir chevillé au corps que la « pédagogie d’équipe » évitera de transformer le système éducatif en « entreprise productrice de «ressources humaines» » — mais nous y sommes, et sans que Sarkozy y soit pour rien !
Etrange pays où des ambitions de gauche ont réalisé ce que la droite la plus libérale n’avait jamais osé rêver.

Plus grave. Dans le même numéro (Libé se surpasse, ces derniers temps), une seconde tribune (http://www.liberation.fr/rebonds/221404.FR.php) de l’ineffable Jean-Michel Zakhartchouk-tchouk-nougat (voir les insultes du capitaine Haddock, http://jeanpe.free.fr/tintin/dico-insultes-22.html), qui critique, du haut de son savoir considérable, les propositions d’Alain Bentolila et d’Erik Orsenna sur l’apprentissage de la grammaire. Et d’affirmer qu’il s’agit là d’idées simples (donc simplistes — forcément !), et que « l’observation réfléchie de la langue », la fameuse ORL (en clair, la grammaire de texte, étudiée au petit bonheur la chance de ce que l’on met sous les yeux des élèves, par opposition à la grammaire de phrase, qui suppose l’apprentissage systématique du code) est un gage d’égalité…
Et de glisser — là était son vrai sujet, le reste n’était que prétexte indéfendable — sur le soutien aux élèves en difficulté, qu’un candidat propose de rémunérer aux enseignants qui s’y collent, et qu’une autre candidate propose d’imposer à tous ces paresseux qui hantent les couloirs des collèges et des lycées — plus démago que Ségo, tu meurs… Et Zakhartchouk de conclure : « Donner des moyens (qui seront d’ailleurs probablement pris sur des projets culturels ou sur des dispositifs innovants) pour développer des études, sans avoir réfléchi sur leur contenu, en se contentant de jouer sur l’envie de gagner plus, tout cela ne résoudra nullement l’échec scolaire. Mais il est vrai que les jeunes ne seront pas dans la rue, si toutefois ces études sont obligatoires. Comprenons-nous bien : mettre en place un véritable accompagnement scolaire dans et hors de l’école (avec le secteur associatif) est une excellente chose, mais pas dans n’importe quelles conditions et pas à la place d’une réflexion globale sur les manières d’enseigner à tous, pour tous. »
Nous y voici : réflexion globale sur la manière d’enseigner et les « dispositifs innovants » (traduisons, pour ceux qui ne parlent pas le Meirieu dans le texte : faire de la pédagogie l’alpha et l’oméga du travail de classe, au détriment des savoirs savants), et proposition de couplage avec les « associations » (lesquelles ? Choisies ou repérées sur quels critères ? Zakhartchouk sait-il combien d’associations sont infiltrées par des sectes, des partis ou des extrémistes de tout poil ?). « Souhaitons, conclut cette éminente éminence, qu’il y ait de vrais débats, à l’occasion des élections présidentielles, où on donnerait la parole non à des idéologues et à des inquisiteurs méprisants, mais à des praticiens et des chercheurs qui savent de quoi ils parlent. » Ah, les chercheurs !
J’imagine que l’idéologue méprisant, c’est moi, c’est vous, qui sommes des pragmatiques : tous ceux qui voudraient que les enfants se hissent à leur plus haut point de compétence — l’inverse du Principe de Peter (« tout individu tend vers son plus haut point d’incompétence ») dont les IUFM ont fait leur fière devise — en apprenant, en travaillant, en s’efforçant. Est-ce si difficile à comprendre ?
Je quitte à l’instant une ancienne directrice d’école qui utilise une partie de son temps libre à tenter de récupérer les élèves assommés par un système qui ne leur donne rien à faire. Elle a vu, me disait-elle, l’idéologie pédagogiste envahir peu à peu les notes administratives, les programmes, les recommandations — et formater le langage des inspecteurs. Une gangrène, dont nous allons crever — à coup sûr.
Parce que je crois que la Sainte Vierge est dans une spirale ascendante — parce que seul le pire est sûr, dès qu’on entre dans un système irrationnel. Ces gens-là — les Zakhartchouk, les Frackowiack, les Charmeux, les Bégaudeau et autres « chercheurs » pas du tout idéologues — seront au pouvoir dans quelques mois. En attendant, il faut dénoncer, inlassablement, les idéologies mortifères qui sont à l’œuvre derrière ces discours compassés (n’est-ce pas un mot un peu long ? Je m’interroge…) et haineux. Se battre jusqu’au bout : ce blog, je vous le dis, c’est Alamo.

Jean-Paul Brighelli

PS (si je puis dire…) : Je vous demande instamment, à tous, d’aller en masse poster des « observations réfléchies » sur le site de la Sainte Vierge consacré aux questions d’éducation (http://www.desirsdavenir.org/debats/list.php?93). Cela ne servira à rien, parce que tout est déjà décidé par une poignée de « démocrates » tyranniques, mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile, et autant ne pas laisser de champ aux idéologues de la Pensée Unique et des Cahiers pédagogiques réunis.

Programmes et candidats

« Par égoïsme, méchanceté ou éclectisme, je ne veux jamais être lié à aucun parti politique, quel qu’il soit, à aucune religion, aucune secte, à aucune école ; ne jamais entrer dans aucune association professant certaines doctrines, ne m’incliner devant aucun dogme, devant aucun pince et aucun ;principe, et cela uniquement pour conserver le droit d’en dire du mal. »
(Maupassant, lettre à Catulle Mendès, 1876).

La Droite en général, et Nicolas Sarkozy en particulier, ont bien saisi que l’Education était un thème prioritaire dans cette campagne qui s’ouvre. J’ai peur que cette idée toute simple n’ait pas encore traversé la cervelle étroite de l’Immaculée Conception, ni de ses amis.

Si je compare les dernières moutures de la pensée des uns et des autres, je me retrouve à opposer le discours que l’un a tenu à Angers il y a quelques jours (http://www.u-m-p.org/site/index.php/ump/s_informer/discours/reunion_publique_angers_vendredi_1er_decembre) et le projet élaboré par les autres (http://projet.parti-socialiste.fr/tag/le-texte-du-projet/partie-ii-legalite-reelle/). Et chacun, en se reportant à ces deux déclarations d’intention, pourra déjà se faire une idée du gouffre qui sépare, sur ce sujet, la Droite déclarée de la Gauche prétendue.

(Avant d’aller plus loin, je voudrais baliser mon propos. Jacquou le croquant (celui qui boit de la Corona à l’Elysée, pas le héros imaginé par Eugène Le Roy en 1899, qui fit les beaux jours de la télévision — Stellio Lorenzi, en 1969 — et nous prouva encore une fois que Laurent Boutonnat n’a pas d’autre talent que de réaliser les clips de Mylène Farmer — voir l’adaptation dramatique qu’il tira du roman en 2004), le grand Jacques donc a, paraît-iil, l’habitude de dire que les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Ce fut vrai de tout temps — mais cela englobe les promesses de gauche autant que les promesses de droite. Je prends donc avec des pincettes les propos des uns et des autres. Ce qui m’importe, c’est ce qui est à l’œuvre dans ces propositions, en particulier els sous-entendus, les présupposés, les connotations — et, en sous-main, les hommes qui les ont inspirées.)

Le projet socialiste parle de petite enfance — garderie pour tous dès trois ans —, de « pédagogie différenciée » en fonction de la « diversité » des enfants (s’agit-il de diversité de niveau, ou de diversité culturelle ? Qu’est-ce que c’est que cette éducation qui prétend, dès le départ, opérer des distinctions ? Sur quels critères ?), et propose de s’appuyer sur le réseau associatif et la présence prolongée des enseignants dans les établissements (35 heures !) pour combattre la « marchandisation » de l’école — pur produit, pourtant, des programmes au rabais et des pédagogies molles actuellement en usage, et imposés par la Gauche.

Au passage, je note que ces propositions concernent essentiellement les ZEP — fort peu touchées, et pour cause, par ladite marchandisation : ce ne sont pas les parents démunis des Zones d’Exclusion Programmée qui envoient leurs rejetons chez Acadomia —, sur lesquelles on déversera apparemment un flot de subventions. J’aimerais croire que cela suffira — les sommes englouties dans les ZEP depuis leur création n’ont pas franchement porté leurs fruits.
Et puis… Et puis c’est tout. Rien sur la pédagogie, rien sur les programmes, rien sur la dévalorisation des diplômes, rien sur l’orientation désastreuse qui conduit des dizaines de milliers de bacheliers vers des voies sans avenir. Rien non plus sur la formation (est-ce d’ailleurs le mot adéquat ?) des maîtres qui conduit tant d’entre eux à porter un masque durant leurs années d’études, ou à se réfugier derrière des idéologies artificielles, avant de se prendre dans les dents le retour de manivelle du réel, et la pauvreté de leurs savoirs face aux demandes des élèves — qui, insatisfaits, se retournent vers le premier Tariq Ramadan qui passe, qu’il soit musulman ou scientologue.
Rien non plus sur la laïcité, agressée de toutes parts depuis qu’on a donné aux élèves (loi Jospin de 1989) le droit d’exprimer, dans le vocabulaire étroit qui leur est imparti, l’absence d’idées qui caractérise ceux qui n’ont rien appris — et les énormités qui vont avec.
Rien de la colère qui monte des écoles, des collèges, des lycées — et des dizaines de blogs qui, comme celui-ci, ont voulu espérer une réponse de gauche à des errements de gauche.

Et de l’autre côté ?

De nombreux participants de ce blog ont cité des extraits des dernières propositions de Nicolas Sarkozy. Je veux bien croire qu’elles sont millimétrées, et qu’il y a des calculs politiciens derrière chaque phrase (mais j’en crois autant des sourires silencieux de la Sainte Vierge qui, ces jours-ci, baladait ses banalités au Proche-Orient).
Que dit pourtant le petit Nicolas ?
Derrière une rhétorique volontiers répétitive, il dénonce tout ce contre quoi je me bats — et pas mal d’autres avec moi — depuis des années : les examens bradés, les facs opérant de la sélection par l’échec, les grandes écoles bien plus sélectives, socialement parlant, que dans les années 1960.
Et au-delà, le contenu même de l’enseignement — « c’est en choisissant les lectures faciles et les lectures courtes qu’on humilie les enfants des milieux populaires », dit-il non sans pertinence.
L’ensemble de ce discours est un résumé des propositions et des opinions qui courent dans les blogs spécialisés, dans les salles de profs — et dans le public.
Ce qui est drôle — à mes yeux, particulièrement —, c’est qu’apparemment les conseillers qui ont contribué à son discours ont lu de bien beaux ouvrages sur le sujet…
Je regrette que l’émission « À vous de juger » du jeudi 30 novembre, en consacrant trop de temps aux questions de sécurité, ait considérablement mordu sur le temps théoriquement dévolu à l’éducation. J’avais de fort belles questions à poser au candidat sur ses déclarations idiotes sur la Princesse de Clèves — alors même qu’il est capable de parler littérature avec un certain brio. Mais tout cela remonte à février dernier, et s’il est une chose que j’ai comprise de Nicolas Sarkozy, c’est qu’il ne s’accroche pas à des convictions, c’est le moins que l’on puisse dire. Il a une pensée en évolution permanente…
En fait de libéral pur jus, c’est surtout un anti-idéologue. C’est nécessaire quand on est ambitieux.

Je ne me fais guère d’illusions sur ce que serait la gestion de l’Education Nationale d’un gouvernement Sarkozy : la bivalence des enseignants (Robien vient de réinventer les PEGC d’il y a trente ans), des salaires plafonnés (mais ils le sont depuis vilaine lurette), des relations tendues avec les syndicats (je ne parviens pas à m’en émouvoir), et une sélection à tous les étages qui ne se fera pas forcément au mérite. De même, je me suis déjà largement exprimé sur la question de la discrimination positive, qui n’est qu’un pis-aller en attendant que des programmes bien conçus permettent de dégager de vraies élites dans tous les milieux — permettent en fait à chacun de se hisser au plus haut de ses compétences, l’inverse exact du principe de Peter.
Le nivellement pas le bas, ça suffit.

J’ai déjà dit que dans l’hypothèse d’un duel Sarkozy-Royal, je voterais blanc. Je ne déteste pas assez Sarkozy pour donner mon vote à une femme qui n’a pas le commencement d’une idée — sinon celle des Cahiers pédagogiques, qui se sont déclarés à son service, quand on sait lire (http://www.cahiers-pedagogiques.com/). Si la « démocratie participative » consiste à écouter les thuriféraires de la déroute scolaire, nous pouvons craindre le pire. J’ai pourtant entendu Philippe Meirieu, qui a fréquenté l’Immaculée Déception quand il était conseiller d’Allègre, me dire pis que pendre de l’auteur (faut-il dire « auteure » ? Je ne le crois pas) de la « circulaire Royal » (voir http://desirsdavenir.over-blog.com/article-1870012.html, ou http://bernardhanse.canalblog.com/).
Il y a des actes qui dégradent définitivement : personne ne peut plus honnêtement soutenir Georges Frêche, quand on sait ce qu’il pense des harkis et des Noirs, personne ne peut croire que Ségolène Royal n’ait pas les mains tachées de sang de Lady Macbeth.
Alors, bien sûr, celles et ceux qui voteront demain pour la Sainte Vierge sont soit engoncés dans une spirale irrationnelle (on désire la toucher dans ses meetings, comme si elle guérissait les écrouelles), ou aiguillonnés par leurs ambitions et leurs calculs — je ne vois pas d’autre raison d’apporter son vote à Ségolène Royal.
Tant pis pour eux, tant pis pour nous.
Il reste la possibilité qu’une vraie personnalité de gauche se présente, afin de donner une chance à ceu qui y croient encore de s’exprimler autrement que par un vote nul. Le « Che » de Belfort roule des épaules, mais je crois qu’il négocie simplement quelques sièges pour lui et ses amis aux législatives. Jean-Luc Mélenchon, paraît-il, ne décolère pas, ces jours-ci — mais a-t-il l’envergure d’un Oskar Lafontaine ?

À chacun de se déterminer, en fonction de ce qui est proposé. À chacun d’imaginer ce que seront les élections de… 2012. En attendant, à chacun d’imaginer les moyens de faire tenir parole aux candidats, en 2007 : ce sont les luttes quotidiennes qui engagent les femmes et les hommes politiques à tenir leurs promesses, et un bulletin de vote n’a jamais été un blanc-seing.

Jean-Paul Brighelli

PS. Si l’on veut avoir une idée de ce que le communautarisme au sens le plus étroit peut produire dans des cervelles, je conseille de lire l’article paru dans le Monde il y a deux jours (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-840819,0.html?xtor=RSS-3208). Que la défense de la créolité dérape vers une pensée digne du Protocole des Sages de Sion est une illustration répugnante de ce saut dans l’irrationnel qui caractérise la démocratie sans République de ces derniers temps.