Lettre ouverte

Nous proposions il y a un mois sur ce blog une « Charte pour l’éducation » — parce que l’Ecole est dans un tel état qu’elle ne peut manquer d’être un enjeu majeur des politiques à venir.
Les grandes idées se ramassent à la pelle — c’est même à cela qu’on les reconnaît. Au même moment, Natacha Polony (celle qui, dans « Marianne », pourfend chaque semaine les jusqu’auboutistes de la pédagogie, et avait rudement sonné le tocsin avec « Nos enfants gâchés » — JC Lattès, 2005) faisait les envois de presse de son dernier grand petit livre, « M(me) le Président, si vous osiez / Quinze mesures pour sauver l’école » (Mille et une nuits).
Résumons — et commentons — en attendant vos commentaires.

1. Organiser un audit indépendant, une évaluation générale du système éducatif.
Nous disons tous, depuis des années, que l’Ecole est une maison commune, qui devrait être à l’écart des récupérations partisanes. N’empêche que tout ministre frais émoulu de l’ENA, de l’agrégation de Lettres ou de son garage (les intéressés se reconnaîtront) veut laisser son empreinte sur l’Ecole — syndrome hollywoodien, sans doute. En fait, je crois que l’Education nationale ne devrait pas même être un ministère, mais un organisme du type INED ou INSERM. Mais comment éviter qu’il soit rapidement annexé par tous ces « chercheurs en sciences de l’éducation » et autres « personnalités incontournables » qui s’entre-cooptent depuis vingt ans ?
2. Dans ce débat souhaité, faire intervenir tous ceux qui ont quelque chose à dire — et pas seulement (je traduis de mon mieux les sous-entendus du livre) des syndicats avides d’immobilisme ou des organisations de parents vendus à tel ou tel lobby éducatif — FCPE, mon amour !
3. Sanctuariser l’école, dit-elle… Du port de la blouse ou de l’uniforme à l’interdiction faite aux entreprises privées de sponsoriser telle ou telle action éducative (qu’on se rappelle, il y a quelques années, un jeu électronique sur le code de la route fourni gracieusement aux écoles par je ne sais plus quel fabricant de biscuits sur-sucrés), Natacha Polony tente de remettre en place l’école à l’abri des rumeurs délétères du monde — le souci autrefois de Jean Zay. En clair, l’école pour rester laïque doit renouer avec la tradition de Jules Ferry, qui en faisait en 1885 un contre-pouvoir à l’institution religieuse, et qui devrait être, aujourd’hui, un contre-pouvoir aux marchands du temple — et, plus globalement, à la bêtise. « Vaste programme », disait De Gaulle.
4. Distinguer opinion et savoir — l’école est là pour enseigner des faits, non des opinions. Que l’on pense par exemple à ce que signifierait une telle mesure dans l’enseignement du fait religieux, enfin débarrassé des contorsions idéologiques visant à « respecter » les superstitions des uns et des autres. Cela supposerait une barrière étanche entre la culture du premier cercle (failial) et la culture commune dispensée à l’école. Ciel ! Et la « liberté d’expression » des ilotes ?
5. Refonder les maternelles, c’est-à-dire les dissocier définitivement du Primaire, avec un statut précis et une direction autonome. Je comprends bien l’intention, mais je connais nombre de villages où ce ne serait pas possible. Il me paraît en revanche autrement urgent de s’interroger sur le « bon » âge d’entrée en maternelle — bon pour le gamin, pas seulement pour des parents désireux de retrouver leur autonomie.
6. Apprendre à lire, écrire, compter — mais c’est le programme du SLECC, cela, ma bonne dame ! Voir http://grip.ujf-grenoble.fr/spip/article.php3?id_article=1 . Et c’est un projet qui va en heurter certains…
7. Enseigner les disciplines — et se débarrasser de tout ce fatras d’obligations pédagogiques (diététique ou permis de conduire…) qui ont peu à peu empiété sur les horaires de Français ou de maths. À trop vouloir en faire, nous savons bien qu’on ne fait plus rien.
8. Sauver la carte scolaire, pas le collège unique. Ou si l’on préfère, constituer des classes homogènes, et des filières d’excellence, dans tous les établissements. Elle ne serait pas un peu élitiste, cette Polony ? M’étonnerait pas qu’outre son profil de journaliste, elle soit agrégée de Lettres, tiens !
Plus sérieusement, je crois que derrière la fin du « collège unique », il y a là la volonté de repenser complètement les ZEP. Cela supposerait une autonomie réelle des établissements, et en même temps un programme strictement défini, au plus haut niveau. Je participai il y a quelques jours à une émission d’Europe 1 où une intervenante notait avec accablement l’écart entre ce qui s’enseignait en collège en banlieue parisienne dure, et ce qui s’enseignait à Paris-centre. Et le proviseur d’Henri IV (lycée désectorisé, qui recrute sur la base des résultats scolaires) de noter benoîtement qu’il parvenait à accepter chaque année « un certain pourcentage » d’enfants de ZEP. Ils ont bien du mérite, d’avoir le niveau, dans des établissements où on se soucie davantage, souvent, de gérer le quotidien que de transmettre des savoirs complexes.
9. Etablir un examen d’entrée en sixième et en seconde. Nous en avons parlé maintes fois sur ce blog, et le problème n’est pas le redoublement, mais le meilleur moyen de récupérer ceux qui se plantent — entre le CM3 ou une Sixième aménagée pour un temps plus ou moins long, mon cœur balance.
10. Récompenser ceux qui travaillent — via les primes à l’internat, une remise en état des IPES (je le proposais dans À bonne école, et j’ai cru entendre le petit Nicolas reprendre l’idée il y a quelques mois (« Je m’engage à instaurer un système comparable à celui des IPES, qui jadis permettait aux bons élèves qui se destinaient à l’enseignement de financer leurs études », a-t-il annoncé dans son discours de Villepinte, disponible sur http://www.u-m-p.org/site/index.php/ump/s_informer/discours/nicolas_sarkozy_a_maisons_alfort _ et je ferai de la pub aux autres quand ils diront des choses intéressantes).
11. Revaloriser l’enseignement professionnel — nous savns tous qu’on oriente aujourd’hui par défaut vers les CAP ou les BEP, alors que l’artisanat, par exemple, offre des milliers de métiers valorisants — plus valorisants que titulaire d’une place dans la queue à l’ANPE après cinq ans d’étude de psycho.
12. Garantir des diplômes nationaux — et je voudrais que chacun mesure exactement ce que représenterait une « régionalisation » de l’enseignement. Evidemment cela suppose de refonder le Bac – et les autres examens — selon de nouveaux programmes exigeants.
13. Evaluer les enseignants sur leurs résultats — ce qui suppose une entière liberté pédagogique (un objectif commun, et une infinie variété de méthodes). Bien sûr, une telle évaluation n’est pas facile à mettre en place — faut-il faire confiance à l’Inspection ?
14. Sélectionner à l’entrée des universités — mais c’est déjà le cas dans plus de 50% des établissements du Supérieur, de Médecine aux IUT en passant par les BTS. En fait, c’est en amont, au niveau de l’orientation, qu’il faut agir précocement, avant de laisser des élèves qui ne nous ont rien fait foncer dans le mur — voir le scandale des STAPS…
15. Fermer les IUFM — sans commentaires, chacun sait ici ce que j’en pense…

Bonne lecture à toutes et à tous — et à vous de proposer, proposer sans trêve — n’oubliez jamais que les politiques n’ont pas un gramme d’idée sur la question…

Jean-Paul Brighelli

Violences

Une chaîne de télévision prépare pour début avril une grande émission sur la violence scolaire, et cherche des témoignages. Alors, enseignants insultés, agressés, personnels bafoués, n’hésitez pas : ce blog peut être, en pour quinze jours, le défouloir de l’indicible.

Cependant…
Quelques réflexions s’imposent.
On ne parle jamais que de la violence des jeunes — et au fait, ce n’est peut-être pas un phénomène si nouveau que cela : des voyous et des caractériels, il y en a toujours eu — même si par les temps présents, on semble singulièrement les encourager à s’« exprimer » (il ne faudrait pas qu’une insulte informulée leur reste sur le cœur).
Par ailleurs, comme l’a montré une enquête du point au premier trimestre, les établissements vertueux, qui renseignent scrupuleusement l’ordinateur qui, au ministère, recense les diverses impolitesses, de l’injure pure au coup de couteau, sont stigmatisés — et leurs personnels de direction montrés du doigt —, alors que les gros menteurs, les dissimulateurs, sont encensés, et promus — morale démocratique, aux antipodes de ce que devrait être une morale républicaine.
Enfin, personne ne parle de la violence que l’on fait aux jeunes.
Oh non, pas la violence que l’on exercerait en leur apprenant des savoirs complexes ! Même si j’en connais qui jugent qu’enseigner est, a priori, faire violence. La semaine dernière, il a suffi qu’un linguiste bien intentionné suggère que l’on apprenne des mots nouveaux, chaque jour, aux élèves de Maternelle et de CP (une pratique usuelle, par ailleurs), pour qu’on assiste à une levée de bouliers — les plus tarés des pédagogues affirmant qu’il suffit de donner du sens aux mots que possède déjà l’enfant, sans lui gaver la tête de signifiants inédits, et de signifiés « bourgeois »…
Non : la vraie violence, elle consiste justement à ne pas gaver cet enfant — alors qu’il ne demande que ça. Elle consiste à ne pas lui enseigner ce qu’il devrait savoir pour sortir de son tout petit cercle, pour oser entrer dans la collectivité, pour se coltiner cette culture française qui est tout de même assez complexe. La violence, elle commence à ce pseudo-respect des croyances, qui bâtit autour de chaque élève une aire de silence, et transforme une classe en juxtaposition de « cultures » antagonistes.
La vraie violence, c’est aussi d’obliger un gosse à passer dans la classe supérieure, alors qu’il ne maîtrise aucun des fondamentaux de l’année écoulée, — une classe où il sera largué, isolé, contraint de se réfugier dans cet autisme provoqué qui mène tout droit à la violence. Qu’il l’exerce sur lui (on n’a jamais vu autant de scarifications que ces temps-ci, et le taux de suicides parmi les jeunes, en France, est l’un des plus élevés au monde, paraît-il) ou sur les autres : quand on n’a pas les mots pour communiquer, on choisit les signes non linguistiques — le pain dans la gueule, ou l’allumette.

Alors, à vos récits ! J’intégrerai demain une adresse où vous pourrez témoigner directement, si le cœur vous en dit, et si l’anonymat du blog vous pèse. Que ceux qui ont des témoignages saisissants lèvent le doigt !

Jean-Paul Brighelli

PS. Je rentre de voyage et je trouve une note du réalisateur de l’émission à laquelle faisait allusion ma Note ci-dessus :

« J’aimerais aussi élargir ma recherche de témoins vers les agressions des élèves entre eux, l’auto-agression, les dégradations de matériel et de locaux, les “happy slappings“, l’influence socio-religieuse dans l’attitude des jeunes, les liens entre les cités et les établissements, les faits d’incivilités ou de violence en milieux ruraux…
Ces témoignages peuvent être adressés directement sur mon mail :

frederic.gilbert@sep.tv

Merci… »

Merci pour lui… / JPB

Metamorphose des cloportes

Pierre Frackowiack a encore frappé, Pierre Frackowiack est toujours frappé.
Voici qu’un linguiste, Alain Bentolila, propose dans un rapport tout récemment remis au ministre (http://media.education.gouv.fr/file/70/4/4704.pdf) de faire apprendre des mots nouveaux aux élèves de l’école primaire — aux plus petits particulièrement. Il s’insurge contre l’apartheid qu’une maîtrise fort différente du vocabulaire institue entre les élèves les moins favorisés et ceux qui baignent dans un jus linguistique varié — des « bourgeois », sans doute… Bentolila, qui pas plus que moi n’est né avec une cuiller en argent dans la bouche, voudrait que tous les élèves apprennent à lire et à écrire, et parlent une langue grammaticalement correcte utilisant un vocabulaire adéquat. Il montre fort bien dans son rapport l’écart terrible entre les malheureux utilisateurs du langage schtroumpf, et ceux qui, dès le CP, font une différence entre le langage orwellien qu’on nous prépare (« c’est double-plus bon ») et un usage précis de la langue — « c’est succulent ».
Peut-être n’insiste-t-il pas assez, à mon goût, sur un fait essentiel : c’est faire violence aux enfants que de les laisser s’encroûter, sous prétexte de respect des différences culturelles, dans des opinions aberrantes (« succulent » ou « exquis » seraient trop « intellos » — et, pour tout dire, un peu fiottes). Tout comme c’est faire violence aux enfants que des les obliger à passer en CE1 alors qu’ils ne maîtrisent pas du tout la lecture. Et cette violence-là, ils la retournent, à un moment ou un autre, soit contre eux, soit contre leurs camarades — qui ont cessé de l’être —, soit contre l’institution, soit contre vos biens. Derrière chaque voiture brûlée, derrière chaque professeur poignardé, chaque enfant auto-scarifié, il y a une violence institutionnelle — celle qui a permis, sous prétexte d’égalité, de stigmatiser un malheureux enfant poussé dans une classe où il n’entend goutte à ce qui se dit. Derrière chaque colère, il y a un Frackowiack.

Alain Bentolila — il me l’a encore répété hier soir au téléphone — voudrait le meilleur pour chaque élève. Il souhaiterait que les plus pauvres disposent des moyens qui lui ont permis, à lui, petit pied-noir qui parlait l’arabe et l’espagnol en même temps que le pataouète, de devenir linguiste français — et d’apprendre aux enfants d’Haïti ou d’ailleurs à « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Bref, lui comme moi voudrions substituer à la gabegie présente un enseignement de qualité qui permettrait à chacun d’aller au plus haut de ses capacités, quelles que soient ses origines sociales. On sait qu’on en est loin aujourd’hui — où, à grands coups d’idéologie égalitariste, les « chercheurs en sciences de l’éducation » dont se réclame Pierre Frackowiack ont construit une école à deux vitesses : l’apartheid scolaire pour les plus humbles, et, pour les privilégiés, le contournement de la carte scolaire, les bonnes sections des bons lycées — ou des cours particuliers dans l’une de ces multiples officines privées qui prospèrent depuis une quinzaine d’années — depuis que l’école publique n’a plus d’autre fonction que de fabriquer des cons / ommateurs.

Il ne faut pourtant pas être grand clerc pour savoir que les enfants adorent apprendre de nouveaux mots — et en apprendre, au passage, l’orgine. On peut séduire un fils de Maghrébin en lui expliquant que « divan » ou « algèbre » sont d’origine arabe — et qu’un « bon » musulman ne doit pas ignorer que l' »alcool » donne le même regard alangui que le khöl… On peut intéresser un insulaire du Pacifique en lui révélant que « tabou » est polynésien — et amuser une classe entière en lui faisant composer un logo-rallye (voir Queneau et ses Exercices de style, mine inépuisable de jeux de mots, au plus beau sens du terme) qui en quelques lignes associerait logiquement « tabou », « alcool », divan » — et quelques autres.
Encore faudrait-il qu’ils sachent lire et écrire…

Pendant ce temps les « chercheurs » — ceux qui ne trouvent rien, aurait dit Picasso — se déchaînent contre le rapport Bentolila. En même temps que Frackowiack, l’ineffable Eveline Charmeux, qui use et abuse du pouvoir extravagant que confère aujourd’hui l’ignorance, fustige l’idée même que l’on puisse apprendre des mots aux élèves — comme elle s’indignait récemment que l’on prétende leur apprendre la grammaire. Les syndicats, note le Monde, sont eux-mêmes hostiles aux propositions de Bentolila.
Peut-être pas tous les syndicats : on peut protester contre les réformes statutaires fort peu indispensables que veut imposer Gilles de Robien, on peut s’indigner qu’il réinvente les PEGC en proposant la bivalence des enseignants, et qu’il n’obéisse, ce faisant, qu’à une stricte logique comptable — des économies de bouts de chandelle, au prix d’une impopularité dont ses amis pourraient payer l’addition — sans pour autant faire l’amalgame, comme je l’ai vu et entendu dans une manifestation récente, avec les suggestions pédagogiques de bon sens qu’il a tenté de mettre en place, méthodes de lecture ou apprentissage systématique de la grammaire.
Ceux qui récusent la notion de « règle » confondent, comme il arrive trop souvent, ce que l’on doit apprendre à des enfants, et ce que l’on peut apprendre à des étudiants spécialisés. Que l’orthographe soit souvent une convention, et la dictée un exercice inventé par la bourgeoisie du XIXe siècle, quelle importance ? C’est pourtant en s’appuyant sur ces « découvertes » que les mêmes imbéciles ont laissé s’effondrer le niveau orthographique — au point que les Ecoles d’ingénieurs et les IUT remettent la dictée au goût du jour — et préconisent cette « Observation réfléchie de la langue » qui suppose que chaque enfant, chaque jour, réécrive la Grammaire de Port-Royal.
Tout comme les pseudo-spécialistes ont repensé les programmes de Français à la fin des années 90 en affirmant la prédominance du « Discours » — au point que Tzvetan Todorov, jadis complice des ces illusions, rue désormais dans les brancards et dénonce l’idéologie qui a mécaniquement plaqué sur les programmes du Primaire et du Secondaire les recherches linguistiques des formalistes russes et de leurs émules.
Tout comme les « spécialistes » d’Histoire-Géographie ont modifié les programmes en fonction des théories de l’Ecole des Annales — sans voir que ce qui est stimulant à Bac + 5 est mutilant dans les vingt années qui précèdent.

Un ami inspecteur, en septembre-octobre dernier, au moment où Pierre Frackowiack, qui n’en est pas à son coup d’essai — mais, comme disait à peu près Audiard, c’est à cela que l’on reconnaît les imbéciles, ils osent sans cesse — était sous la menace d’une sanction ministérielle, m’avait suggéré de me montrer grand seigneur, et de plaider sa cause. Je l’ai fait, ici même, et au ministère. Pure charité.
J’ai eu tort.
J’ai connu un ministre qui, conscient qu’une inspectrice générale faisait du dégât à chaque inspection, parce qu’elle avait atteint son point d’incompétence, l’a décorée et l’a placardisée à Bruxelles. C’est la méthode qui permet, dans l’administration, d’éliminer les nuisibles. Alors, Monsieur le ministre, je vous le demande humblement : donnez à Pierre Frackowiack quelque hochet qu’il agitera fièrement — les Palmes académiques, s’il ne les a déjà —, confiez-lui une réflexion sur un sujet confus, et éloignez-le de toute activité d’inspection. Rien de plus nocif qu’un illuminé convaincu d’avoir raison : Frackowiack, qui dirige la commission Education du PS, qui sera peut-être quelque chose dans le gouvernement de la Sainte Vierge, si elle parvient à illusionner assez de Français, doit être très vite dégagé en touche — définitivement. Ses amis, à l’inspection, me menacent tous les jours de leurs foudres, « quand ils seront revenus au pouvoir ». Je suggère à Gilles de Robien d’exercer sur quelques-uns son droit au mépris — en les versant dans un service inactif, un quelconque tonneau des Danaïdes qui les fera transpirer loin du monde réel — la rédaction d’un rapport sur l’utilité des IUFM, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai tellement envie d’être clair que je ne résiste pas à l’envie d’en rajouter une couche. Autant faire savoir aux enseignants de passage sur ce blog que c’est ce même Frackowiack qui, récemment, s’est insurgé contre la liberté pédagogique (http://www.unsa-education.org/sien/sections/lille/libpedPF.htm). Incompétent un jour, et stalinien le reste du temps.

Apparatchiks

Un certain Christian Forestier est interviewé samedi 3 mars par Ouest-France (http://www.ouest-france.fr/ofinfosgene.asp?idDOC=381761&idCLA=3636), et y assène l’une de ces statistiques qui sont devenues le fond du discours sur l’école, et permettent généralement de ne pas s’interroger sur le sens de ce discours. Interrogé sur la valeur du système éducatif français, Sa Suffisance déclare : « C’est l’un des meilleurs du monde… Mais seulement pour la moitié des élèves ! L’étude internationale Pisa, qui compare le niveau des jeunes de 15 ans dans les 60 pays les plus développés, le montre bien. Nos petits Français y apparaissent comme, disons, un peu mieux que moyens… Mais si l’on n’étudie que les 50 % qui n’ont jamais redoublé, ils obtiennent des résultats extraordinairement élevés. A contrario, l’autre moitié obtient des résultats franchement mauvais. Donc, on a aussi l’un des systèmes les plus médiocres lorsqu’il s’agit d’aider les élèves en difficulté. »

Et il en déduit… qu’il faut supprimer le redoublement, « pression » inacceptable. Avec un argument inédit, mais qui ira droit au cœur des admirateurs de ces intellectuels qui s’appellent Papin, Ribéry ou Ronaldinho : « Pourquoi un élève qui aurait des difficultés en lecture serait interdit de jouer au foot avec ceux de son âge ? »
Et de prôner un allongement du temps scolaire, scandaleusement réduit sous la pression des « familles favorisées », et un soutien individualisé « à l’intérieur de l’école ». Pour cet homme qui a fait toute sa carrière sous l’égide du PS — mais pas seulement —, c’est une bonne manière d’adouber celle qui voudrait voir les enseignants faire de la garderie 35 heures par semaine dans les collèges et lycées… Et de ressortir l’inépuisable modèle scandinave, dont il a été déjà question ici même (1) — pour démontrer que rien n’est comparable, et que prôner le transfert en France d’un système finlandais où il y a moins de 0,5% d’élèves d’origine étrangère est une escroquerie.
Dernier point. Le redoublement « coûte 2 milliards d’euros par an » — ça, c’est un bel argument pédagogique. Et le soutien ne passera ni par une diminution du nombre d’élèves par classe, ni par un recrutement d’enseignants. En voilà un gestionnaire intelligent, qui prépare le terrain au futur titulaire, de droite ou de gauche, du ministère de l’Education, des vaches maigres et des rutabagas.

Deux choses.

D’abord, qui est ce Christian Forestier ?
C’est un apparatchik de l’Education nationale, l’un de ces institutionnels insubmersibles grâce auxquels l’école de Jules Ferry a été ruinée de fond en comble, ces trente dernières années. Professeur d’électronique dans un lycée technique à la fin des années 60, il se fait recruter en IUT, et devient président de l’université de Saint-Etienne en 1978 — il a 34 ans. C’est là que, trois ans plus tard, le PS arrivé au pouvoir vient le chercher pour en faire le plus jeune recteur de France — parce que Mitterrand, lui, contrairement à l’équipe actuellement au pouvoir à qui l’on reproche — c’est assez cocasse — son dirigisme, a commencé par virer tous les personnels en place, pour les remplacer par des amis sûrs, des carpettes dévouées.
L’art de la reptation, comme disaient Cyrano et Léo Ferré, vaut donc à Christian Forestier d’être successivement recteur de Reims, puis de Dijon, inspecteur général, recteur à nouveau, nommé finalement à Versailles, avant d’être directeur de cabinet de Jack Lang entre 2000 et 2002. Comme c’est un cumulard, il cohabite sous Bayrou, en 1993-95 (il est alors directeur d’administration centrale, l’un de ces hauts postes de la rue de Grenelle où l’on décide de tout dans le dos du ministre), et est nommé par Raffarin à la présidence du Haut conseil de l’évaluation de l’école de 2003 à 2005, avant de passer au Haut conseil à l’éducation, où il pantoufle présentement…
Soyons clairs : cet homme n’a pas vu un élève depuis la fin des années 70 — et il s’agissait d’étudiants d’université. Il n’a jamais de sa vie fréquenté une école primaire — mais il en parle avec l’autorité incontestable de celui qui en a entendu parler…
Par les temps qui courent, ne pas savoir est certainement un avantage, dans l’Education nationale, mais il ne faut pas en abuser

Quant au fond de son propos…
50% des élèves réussissent très bien… Et cette vieille baderne d’ajouter que les familles favorisées (honte à elles !) « se sont rabattues sur le soutien scolaire privé ».
On le sait bien ! La destruction de l’école a fait la fortune d’Acadomia, et autres boîtes où l’on exploite l’angoisse des parents devant ce qu’est devenue l’Ecole de la République. Et les thuriféraires du pédagogisme y arrondissent leurs fins de mois — on a dénoncé ici même la façon dont Evelyne Charmeux, grande prêtresse de la méthode globale, complète sa retraite dans l’une de ces institutions si démocratiques…
Nous stigmatisons sur ce blog, depuis sa création, cette pédagogie qui en est arrivée, sous prétexte d’égalité, à ne plus favoriser que les « héritiers », au sens bourdieusien du terme. Cette pédagogie qui, tout en réclamant sans cesse des « moyens », a fait des ZEP ces Zones d’Exclusion Programmée que je dénonçais dès la Fabrique du crétin (2). Désormais, quand on est né dans la rue, on y reste. Les élèves socialement défavorisées, parce qu’on ne leur donne pas l’occasion de mettre en avant leurs capacités, en sont réduits à s’exprimer, parfois, sur d’autres terrains que celui de l’Ecole, et avec des arguments autrement percutants que l’art de la dissertation ou les intégrales.

À qui la faute ?
À ces institutionnels de l’Education, ces petits esprits grands ambitieux qui se sont construit une carrière sur la destruction d’un système qui permettait, justement, d’accéder aux plus hautes charges en fonction du talent, et pas seulement du lèchecultisme.
Quelqu’un, hier, rappelait sur ce blog cette citation de Jean-François Revel (3) :
« L’égalité dans l’enseignement ne peut consister qu’à créer des conditions d’accès aux études dans lesquelles chacun réussirait en fonction de ses seules facultés intellectuelles réelles, et non de son milieu social.
« Cela ne signifie pas que tous les hommes ont les mêmes facultés intellectuelles réelles. L’enfant né dans un milieu porteur ne doit pas être favorisé s’il est médiocre — et pour cela nous avons besoin d’un enseignement sévère et sélectif. L’enfant né dans une famille sans moyens et sans culture ne doit pas être privé d’études de haut niveau s’il est intelligent — et pour cela aussi nous avons besoin d’un enseignement sévère et sélectif, apte à détecter les dons, au lieu de les réprimer en les empêchant d’émerger et en les maintenant au niveau des plus mauvais élèves.
« Cette dernière conception de l’égalité aboutit au pire tort que l’on puisse faire aux élèves défavorisés par leur milieu : leur infliger à l’école un second milieu défavorisant !
« Sous prétexte qu’ils vivent dans un entourage qui asphyxie l’activité intellectuelle, on leur fournit en classe une cargaison supplémentaire d’éteignoirs ! Voilà qui est fortement pensé.
« Ce système pédagogique anéantit la grande fonction historique de l’école, sa véritable vocation démocratique, qui est de corriger les inégalités sociales par les inégalités intellectuelles. L’idéologie qui l’anime postule l’égalité et l’identité de tous les êtres humains. Seules les inégalités sociales expliqueraient les inégalités de réussite dans les études. Comme l’expérience ne confirme pas ce postulat, il faut la contraindre à le faire, en organisant l’échec généralisé, qui fait office de purgatoire permettant d’atteindre le nirvana de l’égalité intellectuelle totale.
« Ce postulat antiscientifique engendre en fait l’école la plus réactionnaire qui soit, car seuls les enfants de milieux porteurs ont les moyens matériels et les relations nécessaires pour trouver, hors d’un enseignement stérile, la formation que cet enseignement ne leur fournit plus. La prétendue matrice de la justice accouche de la suprême injustice. »

Je ne saurais mieux dire.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2006/04/28/finlande….html#comments
(2) Ch. Forestier ne porte pas dans son cœur ces « profs écrivains » qui « avec des titres racoleurs comme La Fabrique du crétin », « jettent le discrédit » sur l’école — leur école ! Crapule, va !
(3) Jean-François Revel, La connaissance inutile (Grasset, 1988). Merci à « Guillaume » pour la référence.