Le Pacha

Dimanche 29 novembre, toute l’UE s’est réunie à Bruxelles pour accorder à la Turquie une subvention (pas un prêt, non : un don gracieux) de 3 milliards d’euros destinés a priori à s’occuper du million et demi de réfugiés syriens transitant par son territoire — et qui n’ont pas vocation à y rester.
Je dis « a priori », parce qu’il ne fait aucun doute que les subsides en question, tout comme les 6 milliards versés en 2010 pour faciliter la « pré-adhésion » du pays à l’Europe, finiront dans les poches des chefs mafieux qui co-dirigent le pays avec le nouveau Sultan — l’homme qui dézingue les bombardiers russes qui effleurent son espace aérien. Et qui les filme pendant leur chute.

Il manque aux Européens quelques leçons d’Histoire, qui leur feraient comprendre ce que cherche Erdogan. Ce bienfaiteur de l’humanité en général et de l’Islam en particulier a deux ambitions locales. D’un côté exterminer les Kurdes, dont les peshmergas — hommes et femmes — sont les seuls, à l’exception de quelques gardiens de la révolution iraniens, à se battre aux côtés de l’armée syrienne contre l’Etat islamique, et à remporter des succès. C’est une vieille obsession turque — purifier ethniquement leurs frontières. D’un autre côté, renverser Bachar, dont la présence empêche Erdogan de reconstituer l’ancien empire turc (de même, la présence du maréchal Sissi en Egypte lui est une épine dans le pied). Un empire qui irait de la Sublime Porte, comme on disait jadis, jusqu’au Maghreb, longtemps colonie turque — voir l’épopée de Barberousse, et tous les malandrins maures qui ont piraté la Méditerranée au nom de Mehmet ou de Soliman.

Projet à moyen terme, intégrer l’Europe (la France est quasiment le seul Etat qui s’y oppose un peu, l’Allemagne a depuis très longtemps — la Première guerre mondiale au moins — tissé des liens économico-affectifs avec la Turquie) afin de réussir, cette fois, l’invasion arrêtée sous les murs de Vienne par Nicolas von Salm en 1529 et par Ernst Rüdiger von Starhemberg en 1683. Sans oublier Lépante et quelques autres revers historiques — ou l’expédition de Lawrence en Syrie et Arabie en 1917. Depuis le XVIème siècle, l’Europe a constamment battu les Ottomans. Erdogan veut venger cinq siècles de défaites. Et, tant qu’à faire, en profiter pour imposer l’Islam le plus fondamentaliste à tous ces peuples — qu’ils soient ou non musulmans. On parie que l’Europe d’aujourd’hui, qui n’est plus un empire mais un conglomérat d’appétits, applaudira au nom de la mondialisation et de l’économie de marché aux esclaves ? Après tout, ces mêmes Européens ont appuyé les Bosniaques, dont on commence à reconnaître aujourd’hui qu’ils sont eux aussi des mafieux, contre les Serbes, qui luttaient depuis sept siècles contre l’envahisseur.

Alors Erdogan équipe Al-Nosra et les autres fous de Dieu, et laisse les mafieux évoqués plus haut acheter le pétrole de l’Etat islamique — ou les trésors antiques dérobés au passage. Bien persuadé que 78 millions de Turcs l’emporteront aisément, à l’arrivée, contre des tribus éparses — d’autant qu’il a les mêmes convictions fondamentalistes que les plus radicaux. Voir la façon dont il respecte la liberté d’opinion chez lui. Pour les journalistes d’opposition, pour les dirigeants kurdes de partis soi-disant autorisés, pour tous ceux qui protestent, c’est Midnight Express tous les jours, là-bas — et Erdogan sait envoyer paître l’UE quand elle fait semblant de s’en offusquer. L’Islam conquérant a sa façon tout à lui de vous mettre du plomb dans la tête.

Je suis allé deux fois à Istanbul, à quarante ans de distance. En 1973, il n’y avait pas une femme voilée dans le grand Bazar. Aujourd’hui, il n’y a pour ainsi dire que ça à l’Université. L’armée autrefois gage de la laïcité héritée de Mustapha Kemal et des Jeunes Turcs est passée tout entière sous le contrôle d’un parti qui lui achète plein de joujoux coûteux pour faire boum-boum. Et qui tire le maximum de son adhésion à l’OTAN.

En face, au front, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il n’y a pour l’instant que Poutine.
Bien sûr, lui aussi a son propre agenda impérial. Si l’un se voit sultan, l’autre se rêve tsar. Les manœuvres en Ukraine, après la Tchétchénie et la Géorgie, n’ont guère d’autre sens. Et le tsar a compris que l’empire américain, échaudé par ses aventures afghanes et irakiennes, lui laissait le champ libre — tout en soutenant le Sultan en sous-main. D’où l’intervention en Syrie : Poutine, qui sait que bon nombre de jihadistes sont d’origine caucasienne, connaît les risques que l’Islam fondamentaliste fait courir au monde — Al-Baghdawi rêve lui aussi de restaurer l’empire d’Haroun al-Rachid.
D’où le coup de semonce d’Erdogan la semaine dernière — j’ai dans l’idée qu’il ne l’emportera pas au paradis, et ça a commencé. D’où l’absence de condamnation européenne de ce qui est de toute évidence un acte de guerre destiné, dit Poutine, à protéger les petits trafics pétroliers d’Ankara. D’où notre quête d’improbables alliés dans cet Orient compliqué, sans voir que nous avons les mêmes intérêts que les Russes. D’où les appels pathétiques de Hollande à l’unité contre Daech, comme il dit, qui se heurtent à la logique des empires.
« Mais… », dit Angela Merkel… « Mêêê… » bêlent en écho Fabius et le Conseil de l’Europe. Continuons ainsi, et nous nous prendrons une déferlante turque dans les dents. Je n’oublie pas, moi, qu’en janvier dernier, à Marseille, les seuls Musulmans, ou presque, qui participèrent spontanément aux hommages à Charlie étaient kurdes. Guerriers un jour, guerriers toujours. Certes ils ont leur propre agenda — délimiter enfin un Etat qui soit le leur en rectifiant les frontières tirées au cordeau et un peu au hasard ar les Anglo-français dans les années 1920. Et alors ? C’est eux qu’il faut équiper en priorité — même si c’est aussi pour se défendre contre les exactions du Sultan. Et c’est avec Moscou (et avec Téhéran, n’en déplaise aux israéliens, qui ont leur propre agenda et voudraient nous le faire endosser) que nous pouvons tisser les alliances les plus solides.

Jean-Paul Brighelli

« La plus fasciste des réformes ».

Marie Lucas, Normalienne actuellement détachée pour recherches à l’université de Pavie, consacre l’essentiel de son travail à Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison, rédigés durant sa longue incarcération, forment un bréviaire indispensable à tout vrai révolutionnaire. Elle m’a adressé le texte ci-dessous, où elle analyse la réforme du collège à la lumière de ce que le plus brillant penseur du Parti communiste italien pensait de la réforme de l’éducation lancée par le Duce. J’ai trouvé curieux que les analyses de Gramsci dans les années 1920 rejoignent celles de Jean-Claude Michéa (dans l’Enseignement de l’ignorance — indispensable) ou de Nico Hirtt (voir par exemple son analyse de « l’approche par compétences » — la base de ce socle commun qui est l’instrument de mort de l’école française).
Loin de moi, bien entendu, l’idée d’identifier Mme Vallaud-Belkacem à un homme qui a conduit l’Italie à l’abîme : elle est dans le camp du Bien, tout ce qu’elle propose est marqué du sceau de l’intelligence la plus pure et des meilleures intentions, et d’ailleurs le PS en sortira revigoré aux prochaines élections. Il s’agit donc essentiellement ici de préciser un point d’Histoire à l’intention des curieux. JPB

Ce serait sans doute faire preuve d’audace ou de démesure que d’adresser à Mme Vallaud-Belkacem l’hommage qu’en 1923 Mussolini rendait à « la plus fasciste », disait-il, de ses réformes, celle de l’éducation. Le propos peut surprendre, l’analogie dérouter. Il n’y a pourtant là aucun paradoxe, et la réforme que l’on nous concocte actuellement rue de Valois, celle du « collège de l’épanouissement et de la citoyenneté » promis pour 2016, répète et, à bien des égards, prolonge les ambitions qu’Antonio Gramsci condamnait du fond de sa cellule. Ce marxiste clairvoyant avait bien compris où mèneraient les fantaisies pédagogiques de son temps : les initiatives du nôtre voudraient-elles lui donner raison ?

Si l’on en croit le site de l’Education nationale, la réforme projetée n’ambitionne rien de moins que d’éradiquer l’ennui et la stérilité du travail scolaire pour se préoccuper enfin de « la future insertion des collégiens » : une inspiration qui bien sûr ne ressemble en rien à celle qui conduisit Giovanni Gentile, ministre mussolinien de l’Instruction publique, à s’émanciper de l’école traditionnelle pour engendrer l’« homme nouveau » rêvé par le régime. Déjà était en cause l’austérité de l’enseignement traditionnel — et le Duce, ancien instituteur, en savait quelque chose. Expurger l’école primaire de ses éléments dogmatiques et livresques, valoriser les activités récréatives et manuelles susceptibles de laisser s’épanouir l’expression spontanée de chacun, c’est ce que l’inspirateur des programmes, Lombardo-Radice, préconisait sous le doux nom d’« école sereine ». Les audacieux pédagogues du régime espéraient substituer à la férule du maître l’autonomie encouragée de l’enfant-poète (fanciullo-poeta) ; ils ne pourraient qu’applaudir le collège version 2016 pour ses « formes simples et coopératives », ses travaux collectifs et autres « pratiques interdisciplinaires », voire, s’ils avaient eu accès à cette merveilleuse évolution technique, pour l’irruption du « numérique dans toutes ses dimensions ».
L’autre volet de la grande œuvre pédagogique mussolinienne consistait à privilégier, dès le secondaire, un enseignement spécialisé et fonctionnel, destiné à faciliter l’insertion professionnelle. Il s’agissait de diriger la grande majorité des élèves vers « l’école du Travail » et de réserver « l’école du Savoir », celle des humanités, à une élite issue des classes bourgeoises. Ceux-là mêmes qui affluent aujourd’hui vers la dernière place forte du latin et du grec, l’école privée…
Mais ce volet-là nous en avons eu un arrière-goût il y a quatre ans sous le nom poétique de « réforme du lycée ».

L’un des plus virulents opposants à cette révolution pédagogique fasciste fut Antonio Gramsci, qui le premier dénonça la remise en cause d’une école « désintéressée » (cahier 12, § 1, mai-juin 1932). Pour le grand penseur marxiste, l’école dite traditionnelle avait vocation à transmettre une culture encore indifférenciée et non discriminante, et avec elle la « puissance fondamentale de penser et de savoir se diriger dans la vie ». À cette fin, elle enseignait le latin pour « habituer à raisonner » à l’aide d’une grammaire abstraite, aussitôt appliquée à une réalité culturelle concrète. L’élève accédait ainsi à des « expériences logiques, artistiques, psychologiques sans se regarder continuellement dans le miroir ». Par-dessus tout, Gramsci s’effrayait des mesures bannissant l’effort de l’apprentissage. Le préjugé voulant que « les difficultés soient artificielles » oublie, soulignait-il, que « l’étude aussi est un métier, et très pénible, avec son apprentissage propre, non seulement intellectuel mais aussi musculaire et nerveux ». Or, poursuivait-il, les rejetons privilégiés sont mieux disposés pour un tel « processus d’adaptation psycho-physique » (ibid., § 2), de sorte qu’en le perdant de vue, c’est aux plus déshérités que l’on retire la possibilité d’acquérir les facultés de concentration propices à l’étude.

Pour un communiste, l’école devrait être « l’instrument pour élaborer les intellectuels de toute catégorie » (ibid., § 1). En cédant à la tendance, redoutée par Gramsci, à « rendre facile ce qui ne peut l’être sans être dénaturé », le gouvernement favorise irrémédiablement la paralysie sociale. Tétanisé devant le spectre souvent nominal d’une « discrimination », il se refuse à opérer ce que notre fervent communiste réclamait : « un mécanisme pour sélectionner et faire avancer les capacités individuelles de la masse populaire, qui aujourd’hui sont sacrifiées à des expériences sans issue » (ibid., §1). Car, toujours selon Gramsci, le mérite des sociétés démocratiques est de permettre, grâce à élargissement de la base éduquée, la croissance de « cimes intellectuelles » d’origines sociales variées.

En homme issu du peuple et caressant l’idéal d’une société sans classes, le philosophe communiste ne pouvait souffrir l’affaissement intellectuel que l’Italie populaire serait la première à subir. Incapable de frayer une voie au talent, elle ne fournirait plus que la « classe instrumentale » dont la « classe dirigeante » avait besoin… Comment espérer mieux de la réforme à laquelle notre sémillante ministresse — puisqu’elle tient au féminin, allons-y — entend attacher son nom ? Sait-elle que l’homme nouveau dont elle prépare l’avènement est le même que celui qu’appelaient de leurs vœux les régiments du Ventennio ? « Me ne frego », semble dire notre radieuse réformatrice aux « pseudo-intellectuels » qui s’inquiètent…

Marie Lucas
Ecole Normale Supérieure de Paris
Université de Pavie

If I were a rich Man

Les Etats-Unis vont bien, merci pour eux. L’aéroport de Los Angeles va ouvrir une aile spéciale VIP où vous serez reçu confortablement pour une somme évaluée à 1500 / 1800 dollars en sus de votre billet. Cela vous évitera de croiser vos fans, quand vous êtes une star, ou tout simplement les pauvres, quand vous êtes riche.
Et des riches, il y en a — même qu’ils sont de plus en plus riches, grâce à la crise. Et des pauvres, il y en a aussi des pleins paniers — 46 millions d’Américains se nourrissent grâce aux tickets alimentaires.
L’aéroport de LA, qui se défend d’être particulièrement élitiste afin sans doute de conserver la clientèle du PS français, fait remarquer aux médias interloqués que de telles structures, qui mettent les wealthy people à l’abri des prolos de la not working class, qui de surcroît sont souvent sales, parfois en colère, et susceptibles de vous arracher votre chemise, il en existe déjà à Paris, Genève, Londres, Amsterdam, Istanbul, Dubaï, Moscou, Munich, Francfort, Madrid et Zurich. En gros, partout où il y a une place financière importante. Méfiez-vous, riches lecteurs de Bonnetdane, à Tokyo vous risquez de côtoyer des fauchés.
Je me sens assez fier d’être citoyen d’un pays qui dispose déjà de ghettos pour milliardaires. Pauvres riches ! Cela compense les autres ghettos, plus familiers, où la misère s’additionne à l’alcoolisme, à la malnutrition, à la solitude, au manque de dents en état de marche (et pour mâcher quoi, hein, je vous le demande ? Un morceau de pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert ?). Ceux-là mettent leurs enfants dans des bahuts à mixité sociale uniforme. Les autres vont à l’Ecole des Roches : « Depuis 1899, peut-on lire en introduction sur le site de ce camp de concentration pour upper class, l’École des Roches a mis l’élève au centre, garantissant sa réussite scolaire et son épanouissement personnel. Notre approche est profondément humaniste et multi-culturelle. » Et la photo qui accompagne cette profession de foi pédagogiste montre bien la mixité du lieu.
Vous vous rappelez sans doute cette comédie musicale des années 60, Un Violon sur le toit, dont la chanson la plus célèbre est justement If I were a rich man. Norman Jewison (à qui on doit bon nombre de films mémorables, le Kid de Cincinnati, l’Affaire Thomas Crown, Dans la chaleur de la nuit et j’en passe) en a tiré un film célèbre en 1971, oscarisé justement pour ses chansons. Que chante le personnage principal ?
« If I were a rich man
Yubby dibby dibby dibby dibby dibby dibby dum
All day long I’d biddy biddy dum /
If I were a wealthy man »
Oui, c’est exactement ça : Yubby dibby dibby dibby dibby dibby dibby dum. Rien d’autre à en dire. « Il faut plus de mixité dans les collèges » : Yubby dibby dibby dibby dibby dibby dibby dum. « Nous allons prendre des mesures pour combattre Daech » : Yubby dibby dibby dibby dibby dibby dibby dum. « Mon ennemi, c’est la finance » : Yubby dibby dibby dibby dibby dibby dibby dum. And so on.
Le secteur économique le plus florissant vise à maintenir les riches à l’écart du peuple. Ou les ministres. Les vitres teintées seront interdites aux voitures à partir de janvier. En théorie, pour interdire désormais de se cacher derrière des parois opaques. En fait, c’est pour épargner aux puissants, qui auront toutes les dérogations de la terre sous prétexte de sécurité, de voir ce qui se passe dans la France périphérique. Là où l’on commence à lever les fourches et à déshabiller les Directeurs des Ressources humaines.

Jean-Paul Brighelli

A noi date vittoria !

Ce week-end la Marseillaise aura retenti dans tous les stades en prélude à tous les matchs, selon le souhait de Frédéric Thiriez, président de la Ligue de Football Professionnel — sauf à Bastia, qui reçoit Ajaccio. Crainte que la Marseillaise soit sifflée, cela est déjà arrivé dans des contextes tout à fait différents — après tout, là-bas, la Marseillaise c’est la France, et la France, c’est vite l’ennemi, pour tous les nationalistes qui traînent encore dans l’île — même si les vrais irréductibles sont morts au tournant des années 2000, mystérieusement tués par des tireurs d’élite ou des commandos jouissant d’une impunité étrange.
À la place, annonce le club, on chantera le Dio vi salvi Regina, l’hymne corse… De toute façon, c’est traditionnel quand Bastia affronte Ajaccio. Deux clubs, mais une seule Corse. (Après une nuit de réflexion, les dirigeants de SC Bastia ont décidé de jouer aussi la Marseillaise — c’est un peu la moindre des choses…).
Le Dio vi salvi Regina ferait plaisir à Eric Zemmour qui depuis quelques temps exalte les racines chrétiennes de la France, et me reproche même de ne pas verser dans le cureton. Il adorerait le Salve Regina — un chant religieux d’origine italienne, dont les Corses ont modifié un seul mot. À la place de

« Voi dei nemeci vostri
A noi date vittoria »,

où le vostri évoque, sous la plume de Francesco de Geronimo, les maux qui accablaient alors les pauvres Napolitains dont il avait la charge, les Corses chantent

« « Voi dei nemeci nostri
A noi date vittoria ».

En gros : aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis. Le genre de souhait que l’on adresse rarement à la Vierge, qui n’est que douceur — comparée à ces fiers-à-bras que sont Saint Michel ou Saint Georges, sans compter tous les grands massacreurs de l’Ancien Testament. Sauf dans l’Île de beauté, comme on dit dans les dépliants touristiques — et ma foi, pour une fois qu’un poncif est justifié… Là-bas, on enrôle aussi la Vierge pour fare vendetta

Oui — aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis… Chanté par les chœurs indépendantistes, tout le monde sait que l’ennemi, ce sont les enfants et les petits-enfants du marquis de Marbeuf, l’homme qui voulait réduire en cendres la châtaigneraie corse pour affamer les insulaires, durant la guerre de 1768-1769… Mais dans un contexte plus immédiat, celui de l’après-attentats, nostri nemeci sont du genre fous-de-dieu des deux sexes : une amie enseignante me racontait il y a deux jours que, voyant monter dans son métro marseillais une femme vêtue d’un tchador, elle s’est instinctivement réfugiée tout en bout de rame, et que la plupart des passagers ont préféré descendre plutôt que d’affronter le risque qu’elle soit bardée d’explosifs. Comportement peut-être exagéré — mais la situation globale explique bien des choses.
Et je le dis franchement : les filles qui choisissent, en ce moment, de s’affubler de ces défroques de deuil et de mort pour continuer à affirmer leur présence visible jouent sur la psychose collective d’un peuple blessé par une poignée de pseudo-martyrs. Je ne cautionnerai jamais les actes d’agression gratuits contre les personnes. Mais dans un certain contexte, on peut s’attendre à ce que des esprits faibles et qui se sentent menacés se constituent en milices, ou exhalent leurs peurs en comportements violents. Le vrai danger, il est là — pas dans le vote FN, qui reste un vote dans un cadre démocratique. Et les gouvernements l’ont cherché, eyes wide shut !

« A noi date vittoria », dit l’hymne — à chanter a cappella. Hasta la victoria siempre. Il n’y a pas d’autre issue que l’extermination de l’ennemi. Je regrette qu’Onfray, qui déplore l’islamophobie gouvernementale (il faut être gonflé pour trouver islamophobe un président de la république qui dit « barbares » au lieu de dire « islamistes », et « Daech » au lieu d’ « Etat islamique », dans les deux cas pour ne pas paraître stigmatiser l’Islam), et qui du coup se retrouve sur les vidéos de l’Etat islamique, n’ait pas compris que l’on ne se bat pas pour vaincre, mais pour annihiler. Et que nous pourrons respirer le jour où il ne restera plus un seuil combattant de l’Etat islamique, d’Al Qaeda et de leurs diverses succursales. Plus aucun disciple de Boko Haram et de toute cette galaxie de sectes fondamentalistes. Plus aucun djihadiste. Ni ici, ni là-bas. On ne discute pas avec le fanatisme. On l’éradique.
On vient d’apprendre qu’un poète palestinien en exil vient d’être condamné à mort en Arabie Saoudite pour blasphème et apostasie. Et on fait encore des affaires avec ces gens-là ? La dernière fois que c’est arrivé en France, c’était en 1661 — le poète s’appelait Claude Le Petit, Louis XIV montait sur le trône. Il y a trois siècles et demi ! Et ce n’est pas que l’Islam a du retard, comme on l’entend parfois : ils ignorent le Temps, rappelez-vous. Pour eux, avant-hier et demain sont un même moment.
Si ce gouvernement n’adorait pas les demi-mesures, il ne se serait pas contenté de proclamer trois mois d’état d’urgence — s’il y a le moindre problème durant ces trois mois, et il y a bien des malchances qu’il y en ait, il aura bonne mine. Non : il aurait utilisé l’article 16, comme la Constitution l’y autorisait, et utilisé l’armée pour régler la question. Ici et maintenant.

Jean-Paul Brighelli

Sachez reconnaître le Juif…

Mercredi 18 novembre, vers 20h, Tsion Saadoun, professeur d’Histoire à l’école juive Yavne, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord, pour ceux qui ignorent tout de la « cité phocéenne » (je mets des guillemets parce qu’elle n’a plus grand-chose à voir avec une cité de Grande Grèce). « Deux hommes d’une vingtaine d’années en scooter se sont approchés de moi et m’ont demandé si je connaissais la rue Raphaël. Ils m’ont ensuite demandé si j’étais juif ou musulman » : pour la petite histoire, il portait une casquette (et non une kippa, comme a cru le savoir TF1), et il est de type méditerranéen, comme quelques centaines de milliers de personnes ici, avec une barbichette qui peut évoquer tout culte, y compris le culte du poil. Il devrait y avoir un signe distinctif pour reconnaître les Juifs sans avoir à demander. Une étoile jaune, par exemple…
« Et quand j’ai dit que j’étais juif, ils se sont rués sur moi et m’ont jeté à terre, en me disant qu’ils allaient me faire souffrir et me tuer. » Puis ils l’ont tailladé avec deux couteaux — il a huit jours de RTT — en lui montrant une photo de Mohamed Merah et un tee-shirt de Daech (je peux témoigner que ça se trouve, ici, j’en ai croisé dans la rue).
Tsion Saadoun doit son salut, dit-il, à une voiture qui a tourné dans cette rue mal éclairée, et a provoqué la fuite des agresseurs. « Je l’ai échappé belle. Je me garde de faire un amalgame entre communauté musulmane et terrorisme. Il y a des abrutis partout, il faut faire la part des choses. La grande majorité des musulmans a une attitude tout à fait normale, modérée, qui s’inscrit dans l’esprit de la République. » Comme dit la Provence d’aujourd’hui vendredi, Tsion Saadoun « se rendra ce soir dans sa synagogue, avec sa kippa sur la tête. Sans peur, mais en restant sur ses gardes. » Et d’ajouter que Tsion Saadoun « n’envisage pas pour autant de faire son alya » — un choix de plus en plus fréquent chez les Juifs français en général et marseillais en particulier.
La présidente du CRIF-Marseille, Michèle Teboul, considère de son côté « que cette agression relève plus d’un acte terroriste que d’une violence ordinaire aggravée d’insultes antisémites ».
Soyons complet : la veille, une musulmane — repérable à son voile, elle — a été agressée près du métro Castellane en plein centre ville, par un jeune cagoulé « qui lui aurait donné un coup de poing et l’aurait blessée avec un cutter » en lui lançant : « C’est à cause de vous ce qui est arrivé ».
Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeler les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Il y aurait un petit millier de djihadistes français dans la nature, dont quelques centaines sont rentrés au pays sans être inquiétés, grâces soient rendues à Allah et à l’espace Schengen. On finira bien par les localiser. Il y a près de 11 000 « fiches S » — des gens suspectés de menacer la sécurité du territoire. Là, c’est plus sérieux, parce qu’on ne s’est pas donné les moyens de les neutraliser.
Et puis il y a la masse énorme des crétins de toutes obédiences. De toutes origines. Aussi bien les adolescents en quête d’individuation, comme disent les psychologues prêts à tout excuser, de débiles mentaux, de fondamentalistes mous de la coiffe et désireux de se mettre en conformité avec un Coran qui appelle à l’extermination des infidèles, et de petits cons plus ou moins bourrés qui trouvent drôle d’agresser un monsieur âgé ou une jeune fille — une parmi les dizaines de milliers de filles voilées de Marseille, qui feraient mieux d’y renoncer, en attendant que ça se tasse —et puis franchement, quelle idée de se mettre un chiffon sur la tête… Certes, le pouvoir ne s’en est pas soucié pendant une décennie — et Mme Belkacem « bottait en touche » quand un sénateur PS posait la question du port des burkas sur le marché de Mantes-la-Jolie / Conflans Sainte-Honorine / ou ailleurs — ici, par exemple. C’est qu’elle défendait les droits des femmes…
Je dis un chiffon, mais rue du Petit Saint-Jean, à deux pas de la gare Saint-Charles et de la Porte d’Aix, on trouve ce genre d’article seyant à la porte des magasins — à l’usage des jeunes filles pas encore en fleur.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang. Après tout, le seul conseiller municipal FN a été élu dans les quartiers Nord — avec des voix musulmanes.
En attendant, pendant que leurs aînés se documentent sur FesseBouc, les gosses des quartiers Nord peuvent apprendre dans la Voie du petit musulman quel comportement l’Islam attend de ses fidèles :
Nous ne sommes qu’au début de la guerre. Et nous ne la gagnerons pas avec des mouvements de menton.

Jean-Paul Brighelli

Kamikazes

« Attentats à Paris : l’un des kamikazes tenait un « coffee shop » à Bruxelles » (20 minutes). « Ismaël Omar Mostefaï, l’un des kamikazes français du Bataclan » (le Monde). « Attentats de Paris : un des kamikazes venait de louer un appartement à Bobigny » (le Parisien). « Attentats de Paris : qui sont les kamikazes identifiés ? » (RFI). « Le mystère du comportement des kamikazes au Stade de France » (Huffington Post). « Attaques de Paris : qui sont les kamikazes, quels complices éventuels ? » (Le Point)

Kamikazes par ci, kamikazes par là : on va finir par croire que ce sont des Japonais qui ont semé la mort à Paris vendredi 13.
L’amateur de culture japonaise que je suis s’insurge !

Kamikaze (pour bien faire, il faudrait accentuer le « e » muet final, kamikazé). Le mot signifie « vent divin », en référence aux typhons légendaires qui engloutirent par deux fois, en 1274 et 1281, la flotte mongole de Kubilai Khan prête à envahir le Japon.
Puis ce fut un militaire lancé dans les opérations désespérées décidées par le haut commandement nippon à partir de novembre 1944, quand il fut clair que la guerre était perdue, mais pas l’honneur. Que cette manœuvre fût militairement peu efficace, face à l’armada américaine, et humainement et sociologiquement désastreuse, en sacrifiant des milliers de jeunes cadets sortis du système universitaire, est une autre histoire. Dans tous les cas, il s’agissait de soldats partant affronter d’autres soldats. Pas d’assassins — un mot persan (désignant la secte des Nizarites) confondu avec un mot arabe (fumeurs de haschisch), tiens — voués à massacrer des populations civiles indistinctement. Ça, ça s’appelle des criminels, et un criminel islamiste (le mot que François Hollande ne prononce pas) est juste un criminel. Un chien enragé. Même pas un homme.

Je viens de voir en DVD — avec deux ans de retard — un magnifique (j’insiste) film de Takashi Yamazaki, Kamikaze en français, l’Eternel Zéro (du nom des avions sur lesquels embarquaient les kamikazes) en japonais et en anglais. Un très beau film, très émouvant, sur la mémoire — les deux petits-enfants d’un kamikaze enquêtent aujourd’hui auprès des (rares) survivants sur celui qui fut leur grand-père et qui disparut dans les derniers combats — salué par le Premier ministre Shinzo Abe, et critiqué comme il se doit par les pacifistes : le Japon apparemment a son lot d’associations culpabilisantes. Un film-enquête (mais ponctué de très belles scènes d’aviation et de combat) qui montre bien justement l’aspect humain de ces soldats voués à mourir. Après tout, le kamikaze se suicidait aux commandes de son avion, tout comme les samouraïs se faisaient seppuku.
Comme je ne répugne jamais à faire l’éducation des foules, je rappellerai que les samouraïs avaient été tout simplement interdits sous l’ère Meiji (1868-1912), que le droit même de porter une épée leur avait été retiré sous peine de mort, mais que leur mythe avait été opportunément réhabilité sous l’éphémère ère Taisho (1912-1926) et surtout sous l’ère Showa (1926-1989 — de l’invasion de la Mandchourie au Japon moderne en passant par la Seconde guerre mondiale, le long règne d’Hirohito), avant d’être récupéré par les yakuzas, le folklore cinématographique de la reconstruction — pas un hasard — et, d’une certaine manière, par les cadres supérieurs japonais modernes. Ce mouvement de balancier a permis l’exaltation de ces jeunes gens prêts à mourir pour l’empereur. Et le suicide de Mishima par seppuku en 1970 n’est jamais que l’ultime démonstration des valeurs traditionnelles du Japon en résistance à l’ère du base-ball et de la vulgarité américaine.
Si nous étions plus rigoureux nous-mêmes, les gastronomes ici devraient arroser les McDo de leur sang.
Aucun rapport en tout cas avec ce qui vient de se passer : à Paris, ce n’étaient pas des « vrais croyants » affrontant des « croisés », comme ils aiment le dire — savent-ils seulement que les Croisades sont terminées depuis 800 ans ? C’étaient juste des connards sanguinaires.

Jean-Paul Brighelli

« La tolérance, il y a des maisons pour ça »

Figurez-vous que ce lundi 16 novembre est la Journée Internationale de la Tolérance.
Ça tombe bien. Voilà deux jours qu’un certain nombre d’imbéciles, çà et là, entonnent Imagine en pensant que ça arrêtera les futures rafales.
Ou la Vie en rose.
J’ai donc reçu du Spam ce matin célébrant l’événement.

Je vais tâcher d’être clair.
La phrase de Claudel que j’ai choisie comme titre de cette chronique remonte à une époque où il y avait encore des maisons de tolérance — où, explicitement, on tolérait le vice afin qu’il n’interfère pas avec l’ordre : c’est l’un des sens classiques de « tolérance ». C’est d’ailleurs pour cela que le « bordel » est installée sur la borde / bordure de la cité. Comme la maison du bourreau.
Mais bon, c’était il y a très longtemps.
L’autre sens, celui de Locke, c’est la tolérance de ce que l’on ne peut pas empêcher. Pragmatisme anglo-saxon ou démission ?
J’ai dans l’idée que les gouvernements successifs de la France ont choisi cette dernière hypothèse. À tout hasard, ils ont inventé la Fiche S. Et puis ?
L’un des tueurs de vendredi faisait l’objet d’une fiche S. Ça fait une belle jambe à ses victimes.

Notez que je ne lance pas la pierre aux flics : ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne : peu d’hommes, du mauvais matériel, et toutes les embûches légales possibles. « License to kill », c’est dans les films. Un ministre de l’Intérieur qui couvre ses hommes, ça n’est plus arrivé depuis Defferre. Sarkozy, qui mouline fort ses jours-ci, a dégraissé soigneusement les effectifs. La sécurité, c’est comme l’Education, c’est hors de prix. Et l’Europe comprend mal qu’il reste encore un champ pour le régalien. En privatisant tout, ça ira certainement mieux. L’Ecole est en bonne voie, la police va s’y mettre — et bientôt l’armée, comme les Américains avec Blackwater — rebaptisé Academi, c’est moins sombre…
Hier dimanche, les passagers des avions arrivant à Roissy étaient prévenus, en cabine, qu’il y avait renforcement de la sécurité, et qu’ils devaient préparer leurs papiers d’identité. Sauf qu’il n’y avait aucun douanier — aucun —, et que les passagers passaient comme des fleurs.
Tiens, à propos de fleurs, dans notre série « les apparentements terribles » :

Pendant ce temps, on continue à chanter Imagine
Je ne les sens pas, les mois à venir. Je ne les sens pas du tout.

Jean-Paul Brighelli

PS. Allez, un petit coup ou deux — ou trois — d’auto-promo…

Dieu est amour

Devinez ce que criaient les terroristes en vidant leurs chargeurs.

L’Islam ne pose pas de problème — je répète : l’Islam ne pose pas de problème.
Allez, je vais reprendre un cachet de PADAMALGAM 1000.

« Contrôles aux frontières », a décrété le Conseil des ministres. Mais les assaillants, d’après les témoins, parlaient français. Etaient probablement français. Le problème, il est ici.

« C’est la faute de Hollande, c’est la faute de la France », ont dit les assaillants au Bataclan. Franchement, ils sont nuls : pour Hollande, le problème, c’est Bachar.

« Le combat sera impitoyable », dit Hollande. Allez, on lui rappelle comment l’armée française a gagné la bataille d’Alger ?

« Les barbares », dit le chef de l’Etat. Il ne peut pas dire « les islamistes » comme tout le monde ?

« On s’est retrouvé face au type et il ne nous a pas tiré dessus. » A quoi ressemblait-il? « A M. Tout-le-monde avec une kalachnikov ».

Pauvres Parisiens ! Les voilà sommés de réintégrer le monde réel.

« Dieu est amour » — je sais, j’avais déjà utilisé ce titre il y a dix mois. Mais aux mêmes causes, mêmes effets.

Je rentre d’une tournée matinale des bistrots marseillais. Un seul leitmotiv : « Ça leur fait les pieds ! » — je laisse le lecteur identifier ce « leur », mais j’ai dans l’idée qu’il s’agit de tous ceux qui depuis des mois ou des années sont dans le déni, et proposent inlassablement en réponse à des actions de plus en plus mortelles, d' »ouvrir la laïcité ». Inutile de demander si le FN va en profiter. À côté de ça, le style « union sacrée » des partis traditionnels ne pèse pas lourd.

À sept heures du matin, à l’Evêché (la maison poulaga de Marseille), et en l’absence des gradés, personne ne savait très bien ce qu’il fallait faire en cas d' »état d’urgence ». Bref, les flics sont prêts…

L’Etat islamique (et non « les barbares de Daesh », comme dit Hollande pour éviter de dire « islam ») revendique les attentats de la nuit. On remarquera que ce n’est pas écrit en mauvais français : les types qui tiennent les kalachs ne sont pas incultes totalement : de purs produits de l’Ecole actuelle…

 

 

SPECTRE

J’ai donc vu le dernier James Bond.
Pas à cause de la déferlante publicitaire, mais parce que je suis un très grand amateur de Bond, James Bond. J’ai lu tous les romans de Ian Fleming vers 10 ans — l’un de mes premiers essais littéraires, vers cet âge-là, était d’ailleurs un roman d’espionnage qui fit pousser les hauts cris à ma mère, qui l’anéantit immédiatement en me promettant l’échafaud si je persistais dans cette voie. Je le regrette fort (le roman, pas l’échafaud) : il y avait dedans deux ou trois scènes de sexe dont la relecture, cinquante ans plus tard, m’aurait certainement fort diverti.
Deux ou trois ans plus tard, j’ai lu dans la revue Communications (le n°8) un article fascinant d’Umberto Eco sur « James Bond : une combinatoire narrative » que le Web a conservé pour vous, heureux veinards.
Je dois donc à Bond mon premier contact avec l’analyse structurale des récits — ce n’est pas rien.
Tout cela pour dire…

Spectre est un bon film. Sam Mendes, le réalisateur, a commis plus tôt dans sa carrière ces deux beaux morceaux que sont American Beauty et Road to perdition — le dernier film de Paul Newman. J’avais moins aimé Skyfall, emberlificoté dans un conflit œdipien d’un intérêt médiocre. Mais nous voici ramenés aux fondamentaux.
Il y a d’ailleurs dans Spectre toutes les scènes attendues — on frôle l’auto-citation, et, très souvent, l’auto-dérision. La bagarre dans un train — comme dans Bons baisers de Russie. La poursuite en voiture comme dans — une foule de Bond. Les décors étranges et sauvages — le désert de la région d’Oujda, avec sa ligne ferroviaire au pur diesel antique, ses cratères creusés par des météorites noirs comme la pierre de la Kaaba, vaut bien l’île d’Hashima exploitée dans Skyfall.
Il y a Daniel Craig — « un Bond blond ? impossible », me souffle ma mère, qui à 82 ans ne désarme pas : elle, c’est Sean Connery, et personne d’autre. Je dois dire que le smoking blanc dont la costumière Jany Temime (responsable de l’habillement dans Harry Potter — pour les fans) affuble ce blond est d’un effet calamiteux, mais passons.
Il y a Monica Bellucci — trois minutes ineffables. La façon dont Bond / Craig picore les renseignements sur les lèvres de Bellucci est un grand moment qui m’a rappelé une certaine scène de cabine téléphonique dans Notorious, quand Cary Grant entrecroise sa conversation avec des baisers furtifs et passionnés échangés avec Ingrid Bergman.
C’est là que la raison d’être du film m’est apparue : c’est l’histoire d’un conflit de générations. D’un côté, d’allègres quinquagénaires (Craig a 47 ans, Bellucci 51, Ralph Fiennes 53) qui sauveront peu ou prou le monde des griffes d’un petit salopiot de 39 ans — la génération sacrifiée des quasi quadras : Andrew Scott, que j’avais repéré dans la très bonne série télévisée Sherlock (avec Benedict Cumberbatch), joue à merveille les technocrates froids que nous aimons haïr.
Du côté des quinquas triomphants « à l’ancienne » — Walter PPK et montre Omega au poing — on trouve aussi la génération suivante, Ben Whishaw par exemple, qui jouait l’ineffable Jean-Baptiste Grenouille dans le Parfum. On pourra tirer quelque chose des petits jeunes. Mais des quadras, non, impossible. Ils sont peu nombreux, coincés entre le baby boom qui n’en finit pas de ne pas mourir et les gamins qui poussent au portillon — ils sont voués à disparaître. Quand Andrew Scott y passe, on trouve ça au fond totalement normal.
Mais malheureusement, en sus d’un bande-son quelque peu violonarde et gluante (on passe son temps à attendre le retour du thème de Monty Norman), on trouve aussi Léa Seydoux.
Le pire, c’est qu’elle est ostensiblement française — Sam Mendes, qui doit être un marrant, lui a attribué le nom de Madeleine Swan, une sorte de pléonasme en forme de clin d’œil littéraire. Si c’est l’image que les Anglo-saxons ont de notre pays, c’et terrible. D’autant que Sam Mendes l’habille et la filme comme une star des années 50 — ah, rendez-nous Lauren Bacall ! Ah, rendez-nous Veronica Lake ou Lana Turner ! Et comme je l’avais déjà remarqué ici-même en analysant ce navet navrant intitulé la Vie d’Adèle, elle est nulle — mais nulle de chez nulle. Encore une « fille de » — issue de la famille Schlumberger, petite-fille de Jérôme Seydoux, président de Pathé, cousine de la PDG du groupe Gaumont. Le cinéma français est en train d’en crever.
J’ai vu le film en version française (à Marseille, hein…). Aucune excuse à lui offrir : elle se double elle-même — tout comme Bellucci, qui emporte le morceau (j’aime bien l’expression anglaise « to steal the show ») en quinze secondes de fatale beauté. Puis on ne la voit plus — fatalitas ! À la place, on a ce sous-produit publicitaire (la vraie destination de Léa Seydoux), dont on se prend à souhaiter qu’elle soit rapidement éliminée par le Méchant Christoph Waltz (le SS particulièrement répugnant de Inglorious Basterds). Fatalitas again : elle est sauvée à chaque fois par Bond. D’ici qu’ils nous la refourguent dans le prochain film…
Au total, un divertissement bien réalisé (c’est très drôle d’ailleurs d’observer les différences de traitement d’images entre les scènes d’action, visiblement dirigées par un réalisateur deuxième équipe spécialisé) et le corps central du film où le talent de Mendes s’exprime à plein. Allez-y — et fermez les yeux et les oreilles quand la petite Seydoux apparaît — ce n’est qu’un mauvais moment à passer dans un Bond finalement bien conçu et bien réalisé.

Jean-Paul Brighelli

Du FN et de la peine de mort

« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la Gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la Droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

Jean-Paul Brighelli