La Valls des responsables — suite du précédent

Perico Legasse ne se contente pas d’être un éminent critique gastronomique et un spécialiste de tout ce qui se boit de bon (excellente revue de quelques whiskies souvent ignorés dans le dernier numéro de Marianne). Il a aussi une tête politique.
À Manuel Valls qui menace le pays d’une guerre civile, en cas d’élection du FN à la tête d’une région, et a fortiori à la tête du pays (mais Valls ne voit pas que si le FN reste à la porte des Régions, il enfoncera bien plus aisément celle de l’Elysée), il répond avec une fougue de jeune homme (d’ailleurs, c’est un éternel jeune homme — j’en connais d’autres — toujours susceptible d’indignations et d’enthousiasmes juvéniles) que les responsables d’une éventuelle insurrection ne sont pas à chercher à l’extrême-droite, mais bien à gauche (et à droite), dans cette bi-polarisation dont la France est en train de crever.
Pour vous mettre en appétit de lecture, je recopie juste le début de sa diatribe :

« Un peu facile de crier au loup pour sauver les meubles et de prédire le pire pour remonter dans les sondages. Faire peur, en appeler à la panique nationale, quitte à mentir un peu et à trahir beaucoup, pour détourner la colère populaire, c’est la base même du fascisme. Quelle est la politique qui peut aujourd’hui conduire à la guerre civile? Qui est au pouvoir depuis 40 ans en général et 4 ans en particulier et nous a conduit à la situation actuelle? Qui s’est essuyé les pieds sur le référendum de 2005 quand 55% des Français avaient voté non à un traité constitutionnel mettant l’Europe sous l’emprise de Goldman Sachs et des marchés financiers dirigés depuis Wall Street? Qui a réduit l’école de la République à une machine à fabriquer des analphabètes? Qui… »

And so on. L’anaphore est impeccable, le clou est enfoncé dans le mur. Si seulement il pouvait être enfoncé dans la tête des élites auto-proclamées qui cherchent par tous les moyens à se maintenir au pouvoir — eux ou leurs alliés « républicains », blanc bonnet bonnet blanc…
Nous sommes effectivement à deux doigts d’une guerre civile qui doublera la guerre que nous a déclarée l’islamisme — que le gouvernement et le président en particulier s’obstinent à ne pas nommer. Parce que le désir ne suffit pas à fomenter une révolution ; la frustration, oui.
Et combattre par des manœuvres d’appareil un FN qui se dégonflerait peut-être, aux yeux des électeurs, si on lui abandonnait quelques parcelles de pouvoir, c’est offrir à ce même FN tout le pouvoir à moyen terme.
Les électeurs du FN ne sont pas des fascistes — ni, aux Etats-Unis, ceux de Donald Trump (actuellement plébiscité par 30% des électeurs républicains, qui le mettent loin devant ses concurrents). Simplement les uns et les autres n’en peuvent plus du « politiquement correct » qui sévit des deux côtés de l’Atlantique. Just fed up ! Alors ils se saisissent du premier histrion décomplexé qui a compris que dire tout haut ce que pensent tout bas le café du Commerce et les rednecks de toutes origines sera électoralement payant. Il est piquant qu’en France, ce soit Marion Maréchal qui se soit attribué ce privilège — bien plus que sa tante, qui joue plutôt la carte de la compétence affichée, et très au-delà de ce que dirait Florian Philippot : le partage des rôles, dans ce parti, est flagrant. Le refoulé (l’ombre imputrescible du grand ancêtre), c’est Marion. Le changement, c’est Marine. La pensée structurante, c’est Florian. Les autres sont des seconds couteaux, des histrions, des nostalgiques, ou ce que vous voulez : piétaille qui a vocation à être éliminée, comme les SA l’ont été avant eux en fin juin 1934.
Du coup, il est un peu vain de se demander ce qu’un FN arrivé aux affaires garderait de ses intentions : pas grand-chose, forcément. Le discours sur l’immigration, par exemple, ne résisterait pas cinq minutes, d’autant qu’une foule d’immigrés de première génération votent pour le FN — par suspicion légitime des dernières vagues de migrants incontrôlés. À Marseille, Ravier a été élu — seul élu FN dans la ville — dans le XIIIème arrondissement, qui n’est pas particulièrement fréquenté par la « race blanche », comme dirait Claude Bartolone, l’homme qui éructe plus vite que son ombre (franchement, si un seul électeur sincèrement de gauche vote pour un type pareil en Ile-de-France, c’est qu’il ne vaut pas plus cher). Quant au discours sur l’euro, les faits sont têtus, et ce n’est pas en sortant prématurément du système que l’on transformera l’Europe des financiers en Europe des peuples.
Enfin, l’élection de représentants du FN (qui seront de toute façon présents, même s’ils ne gagnent pas) va transformer un système bipolaire en système tripolaire. Trois verrous au lieu d’un seul : ce n’est pas demain que les partis réellement d’opposition (qu’il s’agisse de Debout la France ou du Front de Gauche, étouffés par le carcan de la loi électorale française) parviendront à se faire entendre, alors qu’ils sont porteurs (l’un et l’autre, et pourquoi pas ensemble) d’un vrai projet correspondant aux attentes profondes du pays.

Jean-Paul Brighelli