Sarkozy, Buisson, et les référendums

L’ex-président ne craint pas le comique de répétition

 

Les hasards chronologiques sont parfois malicieux. Quelques heures après l’annonce par Nicolas Sarkozy, au JT de France 2,  qu’il avait l’intention d’organiser deux référendums le jour du deuxième tour des législatives, s’il redevenait président, je lisais le chapitre XIII de  La cause du peuple, écrit par son ancien conseiller Patrick Buisson[1. Editions Perrin, octobre 2016] Et de référendums, il en est question, justement dans ce chapitre intitulé « la batailles des frontières ».

Autorisons-nous d’abord une parenthèse. L’ouvrage de Patrick Buisson est bien autre chose que ce qu’on en a dit. A sa sortie, il a été dépeint comme un catalogue de petites phrases de vengeance à l’égard de celui qu’il avait conseillé pendant sept ans. Nous ne pouvons nier que la date de sortie de l’ouvrage n’a pas été choisie au hasard et que les diverses sorties médiatiques de son auteur constituaient autant d’occasions pour assouvir un désir de revanche. Mais, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, le livre en lui-même n’est absolument pas comparable à celui de Valérie Trierweiller. Cet ouvrage est d’abord un essai idéologique qui vient enfin désépaissir le mystère qui régnait autour de la pensée de son auteur. Buisson, on en parlait, on le faisait parler, on écrivait même des ouvrages à son sujet mais il manquait à l’évidence que l’intéressé lui-même se résolve à sacrifier à l’exercice. Seuls nos confrères, le regretté Philippe Cohen et Laureline Dupont avaient jusque-là permis à l’ex-conseiller de s’exprimer longuement dans un ouvrage[2. C’était pas le plan, Fayard, 2014]. Avec ces 450 cinquante pages, à travers le récit des années au cours desquelles Patrick Buisson a cotoyé le pouvoir, on connaît réellement et précisément ses idées, dans toute leur complexité. On comprend complètement de quel bois est fabriquée la fameuse « ligne Buisson ».

Dans ce treizième chapitre, il est d’abord question du fameux discours de Grenoble du 30 juillet 2010. Et on apprend que, contrairement à la légende persistante, Patrick Buisson n’en fut pas l’initiateur. Non seulement, il ne l’était pas, mais il a prévenu à plusieurs reprises Nicolas Sarkozy qu’il s’agirait d’une faute politique, lui expliquant que le terrain de la déchéance de nationalité était piégeur, ce que François Hollande a d’ailleurs pu constater aussi quelques années plus tard. En réalité, le conseiller imaginait tout autre chose que ce discours. Il souhaitait que le président convoque un référendum, qui aurait pu être l’occasion d’approuver « quatre ou cinq projets de loi qui [auraient porté] sur le regroupement familial, les critères d’attribution des prestations sociales non contributives[…], les conditions d’attribution du droit d’asile et les conditions d’accès à la nationalité ». « La reconquête de la maîtrise de notre politique migratoire, ajoutait Buisson dans une note adressée au président, ne serait pas complète sans une refonte totale des accords de Schengen[…] Ce point [devait] être d’autant plus inclus dans le référendum qu’il fournirait aux Français et singulièrement à la France du « non » de 2005, avec laquelle nous avons perdu le contact, l’occasion de réinstaurer avec éclat le primat de la souveraineté nationale sur les directives communautaires et les conventions européennes et internationales[…] ». Nous pourrions ajouter nous-mêmes que ce contact avait été principalement rompu par la volonté de Nicolas Sarkozy d’annuler le « non » des Français au référendum précédent, en faisant voter une pâle copie du TCE par le Congrès en février 2008. Nous le savons, Nicolas Sarkozy n’a pas convoqué le référendum conseillé par Patrick Buisson. Comme le répètent à raison ses adversaires depuis vendredi soir, il n’en a même organisé aucun pendant son mandat et il a souvent eu des mots sévères sur le recours à la démocratie directe. Dans la dernière ligne droite de l’élection présidentielle de 2012, il finit par promettre des référendums du type de celui conseillé dix-huit mois auparavant par Buisson. On ne sait si c’est ce qui lui a permis d’être battu beaucoup moins sévèrement que prévu par François Hollande.

C’est semble-t-il ce que pense Nicolas Sarkozy qui les a ressortis de son chapeau vendredi soir. On connaît la fameuse phrase de Marx sur l’histoire qui se répète, la première fois en tragédie, la seconde en farce. C’est ainsi que la proposition de ces deux référendums, de la part de quelqu’un qui a prouvé qu’il détestait en réalité la démocratie directe, apparaît en fait pour ce qu’elle est : du comique de répétition.