Félix-Jacques Moulin, Nu allongé sur jeté de dentelle, c.1855

En décembre dernier, j’évoquais, à propos de Zola et Manet, les femmes qui ont posé pour Le Déjeuner sur l’herbe de Manet.
Mon attention se focalisait alors sur Alexandrine Meley, la future Madame Zola, qui tout au fond est en train de se rafraîchir la chatte — aucune autre hypothèse ne tient. Et je suis passé un peu vite sur Victorine Meurent, assise au premier plan, sourire énigmatique, le regard droit sur nous.
Elle mérite pourtant que l’on s’y intéresse.
Elle a été le principal modèle de Manet, aussi bien pour le Déjeuner que pour Olympia. Des photographies existent, elles ont été récemment exhumées au musée de Grenoble et prouvent que Manet, comme Delacroix avant lui, a utilisé la photographie pour fixer la pose, au lieu de payer (ou d’exiger) des heures et des heures d’immobilité.

Assez curieusement, Victorine passe pour avoir posé pour un photographe sulfureux de l’époque, un certain Félix-Jacques Moulin (1802-1879). Les photos incriminées remontent au début des années 1850 — ce qui pose un léger problème, Victorine n’avait alors que sept ou huit ans.
Exit l’hypothèse Meurent. Mais elle n’a été soulevée que pour une raison : Moulin était un spécialiste des nymphettes du Second Empire, si bien qu’il fut condamné en 1851 à trois mois de prison pour outrage aux bonnes mœurs, ses photographies étant « tellement obscènes que même l’énonciation des titres serait un délit d’outrage à la morale publique », dit la Gazette des tribunaux de 1851.
Peut-être… Peut-être pas. Le Second Empire, qui s’égayait pourtant fort, avait officiellement une teinture de pruderie dont Baudelaire et Flaubert ont fait les frais.
Mais Moulin ?

Félix-Jacques Moulin (1802-1879), Nu, daguerréotype en couleurs, c.1852-1854

Moulin était spécialiste des jolis derrières, et s’il ne variait guère les poses ni les décors, il changeait fréquemment de fesses …

Moulin, Amélie, c.1852

Sans doute a-t-il compris que fournir des photos de jeunes filles à des messieurs ventripotents n’était pas une formule d’avenir. Il s’est reconverti totalement, et il est parti en Algérie photographier la conquête de ce pays qui alors n’existait pas.

Le général de brigade de Beaufort d’Hautpoul (assis), commandant de la subdivision de Tlemcen, province d’Oran, et le capitaine Pierre Séguier (debout), vers 1856

Le succès vint à lui. Et il est resté dans les annales de l’art photographique — qui alors n’était pas reconnu comme un art, il faudra pour cela attendre l’ère du reflex — comme un orientaliste distingué.
Alors qu’il aurait pu rester dans les anales…

Jean-Paul Brighelli

9 commentaires

  1. Nous supposerons qu’à l’époque, la cosmétique des poils pubiens n’était que peu développée.
    N’empêche que ce Moulin aurait pu nous montrer des devants;nous aurions alors enrichi notre collection de triangles, de rectangles , de triangles-rectangles (?) de tickets de métro et de pistes d’atterriassage.

  2. Et je suis passé un peu vite sur Victorine Meurent, assise au premier plan, sourire énigmatique, le regard droit sur nous.

    Le Maestro se promettait bien d’y revenir,chose faite aujourd’hui.

  3. Moulin, à l’époque de sa condamnation, habitait 31 rue du Faubourg Montmartre. Ont été condamnés en même temps que lui ses complices un opticien Jules Malacrida, et une marchande/fabricante de daguerréotypes Marguerite Bonvalot ou Bonvalet chez qui furent saisis des clichés obscènes dont Moulin était l’auteur.

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