J’avais conçu Bonnet d’âne, au départ, comme une sorte de salon XVIIIe siècle, où l’on aurait fait assaut d’esprit — et où j’aurais poursuivi avec quelques-uns une conversation sur l’art, la littérature et la culture que j’avais à Paris quand j’y habitais, et surtout que j’y travaillais, avec deux comparses qui sont aujourd’hui décédés l’un et l’autre. C’était un lieu de — jusqu’à ce qu’elle submerge le blog lui-même.
Personne n’est de taille à lutter contre le triomphe de Bouvard et Pécuchet — Flaubert lui-même en est mort d’apoplexie.
De la même façon je vais abandonner Facebook, où j’avais une activité régulière et où je relayais ce que j’écrivais ici : postant il y a trois ou quatre jours une réflexion intelligente de Finkielkraut sur le conflit Hamas / Israël, je me suis retrouvé face à des commentaires haineux frôlant l’antisémitisme, puis à une sommation de dénoncer à l’administration des GAFAM, j’imagine, les contrevenants à la bonne morale. Une commentatrice juive me sommant de dénoncer les antisémites, c’est Vichy renouvelé — à l’envers.

J’avoue que les commentaires ironiques ou carrément affligés sur ce que je pouvais écrire, et que je n’avais mis en ligne, l’année dernière, que pour égayer le confinement, m’ont atteint. Dix avis positifs ne compensent pas, pour moi, une seule critique acerbe. Ceux qui ne m’aiment pas auront eu ma peau.

Je sais que nombre de commentateurs sont des gens intelligents, ouverts, parfois très spirituels, et que fermer ce blog à cause de quelques imbéciles est un peu irrationnel. Mais si je ne fais pas l’unanimité, j’ai l’impression systématique de la faire contre moi. C’est ainsi.

J’en ai assez — je n’appartiens pas au monde de la Khonnerie triomphante. En un an, j’ai eu l’occasion, en classe d’abord (où l’on m’a reproché d’aimer le dernier film de Polanski ou l’essentiel de l’œuvre de Woody Allen) puis dans la vie courante, de constater l’irruption des forces du crétinisme généralisé. Comme disait George Sanders dans la note qu’il a laissée en se suicidant : « I am leaving you with your worries in this sweet cesspool. Good luck. » Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire.

Jean-Paul Brighelli