C’est entendu, nous fêtons cette année le bicentenaire de la naissance de Baudelaire et de Flaubert, enfants de ces années 1820, nés trop tard pour être tout à fait romantiques et chasser les Bourbons en 1830, tout juste bons à se faire confisquer la révolution de 1848 par Napoléon-le-Petit.
Il est entendu aussi que Charles est l’un des plus exquis des poètes (ah, avoir écrit « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », résumé parfait de ce qu’il a fait à la langue française), et que Gustave est le plus grand romancier français. Et ceux qui pensent le contraire sont des jean-foutre.
Mais je voudrais saluer Ernest, de quelques mois leur cadet. Ernest Pinard, bien sûr, le procureur qui accrocha le scalp de Baudelaire à sa ceinture de notable impérial, et s’était efforcé d’en faire autant, quelques semaines auparavant, avec Flaubert et sa « poésie de l’adultère » (il gagna peu après contre Eugène Sue et ses Mystères du peuple, mais le romancier était mort dans l’intervalle, ce qui gâcha la victoire du procureur).
Mieux défendu que le poète, le romancier s’en tira grâce à une plaidoirie brillante de son avocat, Jules Sénard. Et à des coupes préalables opérées dans son dos par son « ami » Maxime Du Camp, effarouché par une « baisade » dans un fiacre dans laquelle Régis Jauffret (le Dernier bain de Gustave Flaubert, au Seuil), qui ne sait ni lire ni écrire, voit un viol. #MeToo !
Baudelaire écrivit une critique enthousiaste et très perspicace du roman — « une merveille », dit-il. Tout cela porta le livre, dont on écoula 6000 exemplaires en quelques jours.
On se souvient de la dernière phrase de Bovary. L’héroïne s’est suicidée, son époux est mort de chagrin (la mort de Charles est l’une des plus belles pages du roman, l’une des rares qui ne soient pas marquées du sceau de l’ironie) — reste Homais, l’ignoble pharmacien. « Il vient de recevoir la croix d’honneur », dit Flaubert.
La réalité a rejoint la fiction. Ernest Pinard reçut « la croix d’honneur » deux ans après les procès qui avaient assis sa réputation. Puis ce Monsieur Homais du Droit fut nommé procureur général, et participa aux nouvelles lois sur la presse : il eut l’idée de substituer aux peines de prison dont étaient menacés éditeurs et journalistes des amendes considérables et la privation des droits civiques, afin d’éviter l’effet « piédestal » (ce fut son mot) d’un séjour en prison. Les régimes bourgeois ont plus de considération pour le portefeuille que pour l’honneur.
Ernest finit ministre de l’Intérieur, en 1867. Baudelaire venait de mourir, enterré de façon presque anonyme dans la tombe de son détestable beau-père, le général Aupick, dont aucun titre de gloire ne manque sur la pierre tombale du cimetière Montparnasse, alors que Charles est à peine nommé.
Que pensa Flaubert de cette promotion de l’ancien procureur qui s’offusquait d’une scène érotique décrite par une ellipse et un blanc, mais qui vingt ans plus tard glissa un poème obscène dans le prie-dieu d’une veuve Gras qu’il conseillait par ailleurs ? Gustave s’amusa de l’anecdote — il n’avait rien oublié, rien pardonné. « Farce ! Farce ! » écrit-il pour l’occasion.
Pinard Ernest, ni génial ni médiocre, Homais doublé d’un Tartufe, n’a même pas les honneurs du Larousse en deux volumes, alors que figure honorablement entre le pinard et la pinasse Pinard Adolphe, célèbre accoucheur français « qui a fortement contribué à relever l’obstétrique ». Les Homais et les Pinard d’aujourd’hui, qui sont légion, devraient se méfier. Leur célébrité dans la société du spectacle ne leur assure aucune éternité. L’édition originale de Bovary se trouve pour 400 €, et l’édition princeps non censurée des Fleurs du mal s’est vendue en 2017 chez Drouot pour 100 000€ — plus les frais. Prime au martyre. Quant à l’autofiction (pardon pour l’anachronisme !) d’Ernest Pinard intitulée Mon journal (1200 pages, publiées en 1892), on la trouve à 25€ sur le Net — un pas grand chose vendu pour rien.

Jean-Paul Brighelli