Du racisme anti-blancs et autres merveilles politiquement correctes

Le 7 août 2010, j’ai eu le rare privilège de dîner, chez Maître Paul Lombard à Saint-Tropez, avec Charlotte Rampling : je me rappelle la date parce que l’actrice fut appelée au milieu de la soirée par une radio qui lui demandait son sentiment sur la mort de Bruno Cremer, qui venait de décéder le jour même, et avec qui elle avait joué l’un des plus beaux films de François Ozon, Sous le sable.
D’elle, je ne connaissais que ses films — depuis une brève apparition dans The Knack en 1964 jusqu’à ses rôles-cultes dans Portier de nuit, la Chair de l’orchidée, The Verdict, ou Angel Heart, et j’en passe. En attendant 45 Years pour lequel elle est nominée aux Oscars cette année…
Et justement, en parlant d’Oscars, Rampling a répondu à une polémique lancée par Spike Lee et quelques autres trublions en panne de buzz qui suggèrent de boycotter la cérémonie cette année parce que tous les nominés ont le culot d’être blancs. Et de demander un quota de Noirs, d’Hispaniques, de femmes, d’Indiens, de minorités visibles et invisibles. Will Smith vient de se joindre à la protestation, et en France, Omar Sy et Roschdy Zem trouvent ce boycott légitime. Et l’Académie du cinéma, qui gère les Oscars, vient de prendre des mesures pour que cesse le scandale — quotas, me voilà !
Rampling a dénoncé sur Europe 1 ce retour en force du politiquement correct. Elle a même parlé de « racisme anti-Blancs ».
Scandale et putréfaction ! « Le premier qui dit la vérité / Il doit être exécuté », chantait Guy Béart… Depuis, on la cloue au poteau de tortures…
Heu… Vraiment ? Ai-je le droit, moi qui ne suis pas indien, de parler de « poteau de tortures » ? Ne serait-ce pas insidieusement du racisme anti-minorités visibles ?

S’il y en a qui croient que j’exagère, qu’ils se documentent. Depuis quelques mois le politiquement correct accable les campus des facs américaines. « Pocahontas, Caitlyn Jenner and Pancho Villa are no-nos. Also off-limits are geisha girls and samurai warriors — even, some say, if the wearer is Japanese », écrit le New York Times. Comme le raconte Slate, « des mouvements véhéments ont été déclenchés autour de débats qui semblent surréalistes pour un observateur étranger: est-il nécessaire que les universités publient des règlements officiels recommandant aux jeunes de ne pas se déguiser en Indiens pour Halloween ? Se déguiser en Mexicain quand on est blanc est-il une forme d’appropriation culturelle raciste ? Les fêtes à thème Kanye West, avec des blancs qui font les rappeurs, sont elles racistes et insultantes ? Doivent-elles être interdites par l’administration universitaire ? » Et la très prestigieuse université Yale donne encore une fois le ton du crétinisme renforcé.

Et telle créature télévisuelle blanche — Kylie Jenner — qui s’est fait tresser des dreadlocks est accablée sur Tweeter de commentaires désobligeants. Elle n’a pas le droit ! C’est un signe distinctif NOIR !
Et ta connerie, si on lui mettait un signe distinctif, quel serait-il ?

La France n’est pas en reste. Il y a un mois une polémique digne de la grandeur de notre pays a éclaté lors de la publication de la liste des nominés pour le Festival de la BD d’Angoulême. Comment ! Pas une femme dans cette sélection ! Ben non : à bientôt 76 ans, Claire Bretecher n’a pas cru bon de concourir, et Annie Goetzinger, pour laquelle j’ai une tendresse personnelle (ah, la Demoiselle de la Légion d’honneur, sur un scénario de Christin !), non plus — et Marjane Satrapi préfère le cinéma à la BD, en ce moment. Certes, il en est d’autres — mais j’ignore si cette année il y en avait une assez talentueuse dans l’actualité immédiate pour être sélectionnée. Et celles et ceux qui croient que l’absence de femmes dans une sélection est du machisme méritent de porter le même signe distinctif dont je parlais plus haut. Et inviter telle ou telle Japonaise auteur (et pas « auteure » !) de shojo (les mangas « pour filles ») aurait été plus désobligeant qu’honorable : on ne s’illustre jamais par le bas…
J’avoue que je suis sidéré. Si d’aventure une année le Festival d’Angoulême sélectionnait trente dessinatrices de grand talent, je ne m’en offusquerais pas. Si un acteur ou une actrice noir est parmi les meilleurs, il sera sélectionné pour les Oscars — c’est arrivé pas mal de fois depuis celui reçu par Hattie McDaniel en 1940 pour Autant en emporte le vent ! Si par hasard un parti dénichait trente femmes mieux douées que leurs politichiens habituels, je trouverais très bien qu’il les mette en avant. Mais pas qu’il exhibe quelques grosses incompétences dont la seule marque distinctive consiste à exiger qu’on les appelle « la » ministre, contre toutes les règles de la langue et de la fonction ! Ah, elles veulent être reconnues pour femmes, mais s’insurgent dès que l’on remarque qu’elles exhibent l’artillerie féminine pour décontenancer l’adversaire et attirer à elles les caméras ! On en revient à Françoise Giroud qui dans le Monde du 11 mars 1983 disait que la femme serait l’égale de l’homme le jour où à un poste important on nommerait une femme absolument incompétente ! Eh bien nous y sommes !

Je n’en peux plus de cette politique des quotas. Je n’en peux plus d’être obligé de « compenser le handicap social » en recrutant des élèves boursiers à la place d’élèves plus méritants qu’eux. J’ai passé mon enfance à jouer aux cowboys et aux Indiens — et je faisais toujours l’Indien, ce qui me permettait de me battre jusqu’au dernier et d’expirer en prenant des poses esthétiques, tué par les Tuniques bleues et les Visages pâles réunis — au fond, je n’ai pas changé. Et on me l’interdirait aujourd’hui ! J’adore le jazz, mais je me soucie fort peu de savoir si le pianiste est noir — souvenir inoubliable d’Erroll Garner au théâtre du Gymnase à Marseille dans les années 1960, interprétant Caravan — ou blanc — comme Paul Bley qui vient de mourir et dont presque personne n’a parlé. Tiens, j’écrirai la fin de cette chronique en réécoutant Ida Lupino !
En vérité je vous le dis : je n’ai jamais regardé la couleur d’un élève, je ne me soucie jamais, quand je corrige des copies, de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, et si elle s’appelle Fatima ou Marianne (pour reprendre le titre de la dernière crotte sortie en direct du cul de la sociologie, via François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils). Et quand j’étudie la littérature, je ne pense pas prioritairement à connaître les habitudes sexuelles d’un auteur. Il faut être aussi nul qu’Edouard Louis pour penser que cela a une importance stylistique.
Une amie — apostolique et quasi romaine — a baptisé sa fille Myriam : la gosse a passé son enfance à se faire insulter dans son collège de banlieue parisienne par de jeunes imbéciles musulmans (et non, ce n’est pas forcément un pléonasme !) qui lui contestaient le droit de porter un prénom qui d’après eux leur appartenait : qu’ils aillent se faire empapaouter chez les Tralfamadoriens ! Cette assignation à résidence ethnique nous tuera, si ce n’est déjà fait.

Alors, je salue bien bas Charlotte Rampling, et toutes celles, tous ceux qui ruent dans les brancards du politiquement correct. Et je continuerai à ruer moi-même, jusqu’à ce qu’ils aient ma peau.

Jean-Paul Brighelli