Etiquette, politesse, et autres vieilleries à l’âge du Smartphone

00phones-sub-jumboC’était au milieu du larghetto du Concerto pour violon de Beethoven. La soliste, Anne-Sophie Mutter, s’est arrêtée de jouer et a apostrophé une femme, au deuxième rang, pour lui demander de cesser de l’enregistrer sur son Smartphone. La dame s’est levée en bougonnant pour répondre, et le président du Cincinnati Symphony Orchestra — la scène avait lieu dans l’Ohio — l’a escortée en dehors de la salle. Et le concert a repris — après une salve nourrie d’applaudissements adressés à la soliste irascible.
Presque au même moment, off Broadway, Joshua Henry, qui jouait dans une comédie musicale intitulée The Wrong Man, a opéré de même avec un spectateur du premier rang : il est descendu de scène, sans cesser de chanter, et lui a confisqué son portable. Là encore, au milieu des applaudissements des spectateurs.

Saisir l’instant sur son portable est devenu commun dans les concerts de rock — au grand dam des musiciens, qui tiennent en général à garder les droits de reproduction de leurs œuvres. Madonna ou Rihanna utilisent d’ailleurs en concert les services de Yondr, une pochette à verrouillage magnétique dans laquelle vous glissez votre portable lors des concerts : elle ne déverrouille qu’à la fin, en passant devant une borne idoine. Florence Foresti a été l’une des premières Françaises à l’utiliser dans son spectacle. Au moins vous n’aurez pas une forêt de bras entre vous et la scène.
Anne-Sophie Mutter a mis en avant l’argument de la propriété artistique — en le nuançant de remarques esthétiques: « Je me suis sentie agressée dans mes droits de propriété artistique. Un artiste prend tant de soin lorsqu’il enregistre — avec son propre ingénieur du son, afin d’équilibrer exactement le mixage. Le son fait partie de soi, vous voulez que votre voix soit reproduite exactement comme vous l’entendez — conformément au travail d’une vie entière… »
Jusque là…

Mais des voix discordantes se sont immédiatement élevées. Comme le rapportent Michael Paulson et Michael Cooper dans le New York Times, « le théâtre et la musique classique ont une base de fidèles vieillissante, et ont le désir d’attirer des publics plus jeunes et plus diversifiés. Du coup, certains insinuent qu’insister sur les restrictions comportementales est une forme camouflée et décourageante d’élitisme… »
Et Kirsty Sedgman, universitaire spécialisée en théâtre à l’Université de Bristol, auteur d’une essai intitulé The Reasonable audience, d’ajouter que l’idée que le public doit être policé ne remonte qu’au XIXe siècle, et qu’à l’époque de Shakespeare ça chahutait ferme…
Ouais. À l’époque de Shakespeare, on assassinait les grands dramaturges dans des tavernes, on ne demandait pas aux filles l’autorisation de les violer, et les criminels d’Etat étaient « hanged and quartered », ce qui chatouille pas mal. Toutes sortes de choses qui ne se pratiquent plus guère, et nous nous en réjouissons.

La politesse est montée de façon continue tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, et c’est une bonne chose. On a appris à se découvrir devant les dames, à leur tenir la porte, à mâcher la bouche fermée, à ne pas élever la voix en public, et autres merveilles de la civilisation avancée.
Mais qui l’apprend encore aux gamins ? À voir la façon dont ils se grattent les couilles en classe, et dont ils jettent dans la rue les boîtes en polystyrène de chez McDo, on finit par se demander ce que leurs parents leur ont appris. Et il y a déjà quelques années, une mienne collègue m’a agressé (et je maintiens le terme) parce qu’en lui tenant la porte, j’avais fait attention, disait-elle, au fait qu’elle était une femme, et qu’il y avait dans ma soi-disant politesse une intention machiste qui frisait l’intention  de viol. Si.

J’ai l’année dernière, après un petit déjeuner traumatisant au Caffè Florian relaté ici-même, stigmatisé cette génération d’autistes qui ne jouit de la nourriture, des spectacles, du prochain coucher de soleil ou des fesses de ses partenaires qu’à travers l’écran d’un portable. Vouloir abaisser le standard de politesse pour se mettre au niveau de ces malappris serait une erreur majeure. Il vaudrait mieux avoir recours à la technique Tontons flingueurs et leur administrer une décoction de phalanges — ou une bonne fessée, façon Comtesse de Ségur — sauf que la fessée est désormais interdite.
Après tout, quand les Dieux eux-mêmes étaient mécontents de ce polisson d’Eros, ils rossaient ferme :Bartolomeo Manfredi (1582-1622), Mars punissant Cupidon

Alors plutôt que de baisser sans cesse la barre et nos exigences, il convient sans doute de les remonter, et de faire comprendre aux petits derniers qu’ils ont du portable un usage infra-humain. Et que ma foi, s’ils tiennent absolument à rester sur ce plan-là, on les traitera de façon adéquate.

Jean-Paul Brighelli

Le tableau ci-dessus, Mars punissant Cupidon, est de Bartolomeo Manfredi (1582-1622), et date des premières années du XVIIe siècle — cette belle époque où Kirsty Sedgman veut nous faire retourner — à quatre pattes.