La langue de bois a encore de beaux jours devant elle

Les seconds couteaux n’ayant plus rien à perdre, c’est de ministres obscurs que tombent en ce moment les évidences qui font barrir les éléphants et braire les bobos. Patrick Kanner a dégainé le premier le 27 mars en affirmant sur Europe 1 qu’il y avait en France « une centaine de quartiers qui présentent des similitudes avec Moleenbeck » — avant de préciser : « Molenbeek, c’est une concentration énorme de pauvreté et de chômage, un système ultra communautariste. C’est un système mafieux, avec une économie souterraine. C’est un système où les services publics ont quasiment disparu, c’est un système où les élus ont baissé les bras ». Sur les petits arrangements des élus de tous bords avec les communautaristes, presque tout a déjà été dit (entre autres par Malek Boutih), mais rien n’a vraiment été entendu. Il était temps qu’un responsable politique mette les pieds dans le plat à barbe.

Comme l’a opportunément rappelé deux jours plus tard Natacha Polony sur cette même radio, la presse bien-pensante a flagellé dru les épaules de Kanner : «  » Les Tartuffe de la politique « , s’indigne Nicolas Beytout dans l’Opinion, n’ont pas été longs à s’indigner des propos de Patrick Kanner, le ministre de la Ville. Les uns pour souligner qu’il ne fallait pas généraliser, les autres pour rappeler la main sur le cœur tous les talents qu’il y a, selon l’expression consacrée, dans les quartiers. Un propos s’écarte-t-il du politiquement correct et décrit-il crument une réalité, il est violemment dénoncé comme menaçant l’unité nationale. Quelle dissymétrie entre la pudibonderie des mots et le plébiscite pour l’État d’urgence, fût-ce au détriment de libertés publiques. » Comme le conclut Cécile Cornudet dans les Echos :  » La guerre, oui, mais celle des mots. Sans doute parce qu’elle nécessite moins de courage « . »

Puis vint Laurence Rossignol, qui tout innocemment s’alarma des collections de vêtements islamisto-compatibles proposés par de grands marques (Mark & Spencer), voire des couturiers réputés (Dolce & Gabbana). Les uns proposent (depuis deux ou trois ans déjà) le burkini, tenue de bain destinée à couvrir le corps des vraies croyantes, en les faisant ressembler assez à des femmes de l’Atlantide — une tenue moulante qui est assez loin des codes « pudiques » en usage dans l’Etat islamique ; les autres mettent du chatoyant dans leur réinterprétation du voile ou de l’abaya. Sans parler des hidjabs lancés par Uniqlo.
Le facteur économique étant déterminant en dernière instance, on apprend que le marché du prêt-à-croire est évalué à 500 milliards d’euros à l’horizon 2019. Que les femmes ne pensent pas, mais si possible, qu’elles dépensent. Voir ce qu’en dit dans le FigaroVox Isabelle Kersimon (auteur de Islamophobie: la contre-enquête, Plein Jour, 2014). Au journaliste qui lui rappelle que « certaines, comme la créatrice américaine Nzinga Knight, n’hésitent pas à affirmer que s’habiller ainsi est un signe de liberté, une liberté que les femmes dans les sociétés occidentales auraient perdu », elle répond :
« Cette jeune dame est une convertie dans une société peu touchée par les phénomènes que nous connaissons ici. Elle a le zèle des néophytes et se sent dans l’obligation de s’enfermer dans une assignation identitaire indépassable: se montrer, se prouver «musulmane». Le terme de «mode modeste», associé au voile, m’est proprement insupportable, tout comme celui de «pudeur» associé à cette pratique, qui impliquent aussi que les femmes se montrent «respectueuses», qu’elles baissent les yeux devant les hommes. Cela présuppose aussi que les femmes non voilées, «immodestes», sont prétentieuses. Rendez-vous compte, ne pas baisser les yeux devant un homme. Prétendre vivre sans couvrir son corps relève du délit dans les pays sous loi religieuse, ne parlons pas de la mort possiblement infligée aux «mal voilées» dans les territoires conquis par les groupes djihadistes où sévit aussi une police des mœurs qui contrôle la vêture. Regardez le documentaire admirable de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, Salafistes. Kalachnikov à l’épaule, les tristes sires d’un pouvoir absolu se félicitent de terroriser les femmes. »
Ah la la, encore une qui confond islam et islamisme, et qui doit s’inquiéter du jour où Tariq Ramadan, qui demande opportunément ces jours-ci la nationalité française, se présentera à l’élection présidentielle pour concrétiser le cauchemar houellebecquien et imposer une charia douce, où on lapidera les imp(r)udentes avec de petits cailloux au nom d’un islam modéré.
Laurence Rossignol a fait bien davantage que dénoncer des vêtures moyenâgeuses adaptées aux fanatismes modernes et l’« esclavage » moderne que symbolisent ces défroques. Elle a posément établi un lien entre la superstition vestimentaire et le projet politique : « Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. » Autrement dit, comme aurait dit Ponson du Terrail, le voile est un cheval de Troie et celles qui le portent sont les avant-coureurs des cavaliers de l’Apocalypse. La peste, la famine, la guerre, la mort — et l’Islam salafiste.
Et qu’on ne vienne pas tenter de me vendre la dernière imposture communautariste, celle du soufisme : je propose par ailleurs un programme de mise en conformité moderne de l’Islam, et je ne me fierai qu’aux musulmans qui le signeront.

Pour reprendre une assez jolie formule d’Eric Zemmour sur RTL, « le réel est entré par effraction au gouvernement. »
Mais pas au PS ni dans les beaux quartiers où prospère la Gauche Libé / L’Obs / Le Monde. Le chœur des vierges effarouchées a donné de la voix — y compris, ce qui est un comble, dans certaines associations féministes, qui pensent qu’il vaut mieux mépriser les femmes en les confinant derrière des vêtures qui sont un rappel permanent des murs du harem que de les stigmatiser en leur reprochant de céder aux caprices des barbus.
Il n’y a guère que Michèle Vianès, présidente de Regards de femmes, qui a adressé à Laurence Rossignol une lettre de félicitations où elle salue les propos du ministre : « L’image qui vous est venue à l’esprit est celle de l’esclavage, car c’est bien ce que symbolise le voile, par l’invisibilité, paradoxalement voyante du corps des femmes dans l’espace public. Une sorte de rappel humiliant de la claustration des femmes, une façon d’afficher la ségrégation entre les sexes.
Ni l’élégance, ni la couleur, ni la taille, ni la richesse des tissus, ni leur texture, ne sauraient changer le sens de ce symbole. »
À noter que Regards de femmes s’est constamment battu pour une laïcité sans faille, que ce soit à l’université ou dans la rue, protestant lorsque l’université de Lyon II avait cru intelligent en 2008 de proposer un colloque sur « Les voiles dévoilés, pudeur, foi élégance » — trois mots que l’on associe difficilement avec l’obligation de se voiler, parce que dans le monde binaire de l’islamisme, il n’y a que des putes ou des soumises. Qu’en pense Fadela Amara (qui co-fonda le mouvement, puis fut secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville, comme Patrick Kanner aujourd’hui — et qui a voté Hollande en 2012 — ils sont nombreux au bal des cocus), que l’on n’entend plus guère, et avec qui j’ai partagé jadis un jambon sec digne d’un pata negra et quelques verres de vin dans un restaurant niçois ? À moins que son poste actuel — Inspectrice générale de affaires sociales — ne l’oblige à ce devoir de réserve dont le PS menace aujourd’hui tous les fonctionnaires ?

L’UFAL (Union des Familles laïques) a d’ailleurs fait chorus, parce que toute laïcité « ouverte » est une laïcité dévoyée. Et que les petits arrangements que passent aujourd’hui certains élus (y compris, avons-nous appris récemment, au Front de Gauche) avec les islamistes — pour quelques voix de plus — se paiera cash demain, à Moleenbeck ou chez nous.

Jean-Paul Brighelli