Œdipe sous PMA

439132-que-sont-devenus-les-bebes-de-anne-gedde-622x600-2Je n’ai aucun doute sur l’extension de la PMA à toutes les femmes : Macron l’a promis à des organisations LGBT en novembre, et ce gouvernement, élu si majoritairement, a la caractéristique de faire ce qu’il a promis de faire — et même un peu plus que ce qu’il a promis, voir la loi anti-casseurs.
De surcroît, aucune loi n’a jamais pu enrayer une possibilité technique. L’Eglise (toutes les églises, en fait) a bien essayé de freiner l’essor de l’imprimerie, les syndicats naissants ont tenté de détruire les machines à vapeur, mais lorsqu’une technique est là, on l’applique (1). C’est tout le sens de la loi Veil : la méthode Karman inventée à la fin des années 1950 en Chine a été importée en France, la première démonstration a été faite en 1972 dans l’appartement de Delphine Seyrig, signataire parmi d’autres de l’appel des 343, et le MLAC l’a popularisée dans les mois qui suivirent ; le verrou technique avait sauté, Simone Veil a fait sauter logiquement le verrou législatif et elle a bien fait, quoi qu’en pense François-Xavier Bellamy.
Donc d’ici peu toutes les femmes pourront avoir un enfant par voie médicalisée. D’ailleurs, c’est déjà le cas : tel couple de lesbiennes de ma connaissance a importé des paillettes danoises, disponibles sur le Net, elles les ont rangées dans le frigo à côté des Miko fraise, en attendant le bon moment, et l’une a déjà accouché, l’autre est en bonne voie. Une jolie pub pour Chronopost. Félicitons les heureuses mamans.

LA PMA, qui est une technique, se distingue d’ailleurs nettement de la GPA, qui est une marchandisation, une ubérisation des ventres. Là, le législateur peut encore opérer — et c’est bien nécessaire, n’en déplaise à Marc-Olivier Fogiel, tout heureux d’avoir le fric pour faire ses emplettes génétiques dans un pays ouvert au marché mondialisé des fœtus.
Oui, cela crée une disparité insoutenable entre homos des deux sexes. Mais comme nous allons le voir, des mâles, de toute façon, il n’y en aura bientôt plus.829ea263

Sic transit gloria patrum, comme on dit vulgairement. Tous ces futurs enfants qui naîtront sans père posent un petit problème, annonciateur de changements radicaux : ils ne pourront plus détester / déplorer / récuser leur père, ils ne pourront plus s’en plaindre à leur psy. Ce ne sera pas même, comme pour Sartre ou Camus, une ombre disparue autour de leur naissance — un nom, une ombre. Ce ne sera rien. L’ensemble vide. Sartre, l’homme au sur-moi flottant (dixit Lacan), explique dans les Mots que le lien de paternité est pourri — certes, mais un lien, tout pourri qu’il soit, est un lien.
Quand votre mère aura été fécondée par des paillettes congelées bénéficiant d’un anonymat rigoureusement commercial ; quand vous aurez été élevée par une femme forcément célibataire, agrémentée peut-être d’un mari d’occasion — ou par une succession de belles-mères ; quand vous chercherez un bouc émissaire pour vos fureurs adolescentes — que direz-vous au psy qui tentera de vous tirer d’affaire ? Il n’y aura plus de « premier homme », comme dirait Camus.
Quand je pense à tous ces futurs rejetons qui n’auront même pas la ressource de haïr leur père — ou de l’adorer : fin d’Œdipe, et extinction d’Electre. Clytemnestre n’aura pas à tuer Agamemnon, il n’a jamais existé.anne-geddes-bebe-8

Je me fiche pas mal du supposé pouvoir des pères : nous ne sommes pas propriétaires de notre progéniture, quand bien même nous aurions fait exprès de la commettre. Je parle juste de l’élaboration de l’Ego : nous nous construisons face à nos parents, avec eux ou contre eux — mais toujours par référence. Avec la PMA, je prévois des débuts de Moi difficiles. Quant à l’arbre généalogique, il sera par définition bancal.
La PMA fera disparaître la référence au Père. Et franchement, je suis très curieux de savoir quels détraqués nouveaux, non encore observés, naîtront de cette expérimentation promise à un bel avenir.
À noter que dans la crise actuelle de féminisation des hommes (du micro-pénis des uns au rétrécissement du périnée des autres, en passant par l’infertilité qui gagne du terrain et le chromosome Y, l’un des plus pitchouns du corps humain, qui s’auto-répare mal, que reste-t-il de la virilité à l’ancienne, comme la moutarde du même nom, des mâles conquérants, des « gorilles », comme disait Cohen ?), la PMA est une solution temporaire — temporaire parce que d’ici peu, les sacrées paillettes viendront toutes d’un réservoir de plus en plus restreint, ce qui promet de beaux jours à la consanguinité. « Nous sommes à un tournant », explique très bien un beau documentaire d’Arte sur la question.
L’air de rien, c’est à une mutation profonde que nous assisterons, dès que la PMA se sera généralisée. D’ici peu, qui comprendra que tel héros de roman s’insurge contre son père ? Qui pigera que Stendhal ou Proust détestaient le leur, alors que Zola vivait dans le souvenir du sien ? Le mot même disparaîtra ; il ne subsistera qu’à l’état archéologique de curiosité morte — comme le T-Rex aujourd’hui. Quant au Père éternel, je lui prévois un destin accéléré. En un mot, Allah est grande…
Nous vivons des temps passionnants.thumb-anne-geddes---des-photos-cute-devenues-culte-10386

D’ici peu, quelques dizaines ou centaines d’années, la majorité des naissances s’effectuera via une PMA : c’est si commode et si sûr, alors que la vieille méthode de reproduction humaine est si aléatoire. Des dizaines, des centaines de milliers d’enfants sans père désignable occuperont les cours de récréation. Allons plus loin : de la même façon que les Chinois ou les Indiens ont supprimé des millions de filles, j’imagine mal les couples de lesbiennes, prenant modèle sur les mythiques Amazones, condescendre encore à donner naissance à un petit garçon. Et sans doute ces dames trouveront-elles un mode de reproduction qui leur permettra de se passer totalement d’un matériel génétique d’origine mâle : le clonage a un avenir commercial infini. La femme est si bien l’avenir de l’homme que l’homme n’a plus d’avenir. Alors, carpe diem, mes frères, parce que ça ne durera pas, et que vos jours sont comptés.

Jean-Paul Brighelli

(1) C’est si vrai que je ne doute pas, malgré les contorsions des moralistes et le tollé international des bonnes consciences, que la technologie CRISPR, qui permet d’agir directement sur le génome, et qui a apparemment déjà été utilisée dans le champ humain, ne soit dans très peu de temps appliquée à grande échelle.