Si vis pacem, parabellum !

imagesIl est rare, en cinéma comme ailleurs, que le culte soit immédiat. Même les Tontons flingueurs ne furent pas bien accueillis à leur sortie. Et Mahomet ne fut pas prophète en son pays…
Il est d’autant plus intéressant de voir un film — et même, en l’occurrence, une série — entrer dans le registre du cultissime dès son apparition. En quelques répliques, John Wick est passé tout vivant dans la légende du 7ème art. Qu’on en juge — dès le numéro 1 de la série :
« He is not Babayaga. He’s the man who kills the fucking Babayaga ! »
« He killed three men with a fucking pencil ! »
« … for a car and a fucking puppy ! »

Vous avez compris : prenez une phrase en soi anodine (quoi de plus ordinaire que de tuer trois personnes avec un crayon ?), rajoutez « fucking » devant le mot le plus anodin, et vous avez le cœur du dialogue des films de Chad Stahelski.

Chad Stahelski, ancien cascadeur, puis réalisateur, doublait déjà Keanu Reeves dans la saga Matrix, et il le double encore dans les films qu’il lui fait tourner. Je suis resté par curiosité jusqu’à la fin du générique final, pour visionner la liste des « stunts » utilisés pour John Wick Parabellum : elle est impressionnante. On se demande d’ailleurs par quel miracle quelques petites croix, apposées devant les noms, ne signalent pas les « casualties of film » d’un long métrage aussi percutant.

Cela dit, et c’est l’essentiel, j’ai passé 130 minutes de pur bonheur. On sort de là comme Aristote devait sortir des tragédies de Sophocle : épuré. Catharsis est le second prénom de Wick. Un peu d’Air Wick, et le fond de la conscience est plus pur !
D’autant que si les décès sont innombrables (après la première centaine, vous ne comptez plus, ce n’est que du bonheur), ils sont si magnifiquement stylisés, l’hémoglobine agrémente si bien les éclairages hyper-réalistes, les reflets multiples — on se croirait dans certaines toiles de Richard Estes ou de Don Eddy —, que l’intention est manifeste : il s’agit de style, et non de boucherie.

Il s’agit aussi du jeu (discret — on n’est pas chez Tarantino) des références. John Wick se fabrique un Colt Frontière à partir de plusieurs modèles — empruntant à l’un son barillet, à l’autre son percuteur, remontant le tout sur le canon d’un troisième, etc. Une scène que les vrais amateurs ont reconnue : Eli Wallach faisait de même dans le Bon, la Brute et le truand. Sans compter une longue scène à cheval dans New York, tout droit revenue de True Lies, où Schwarzenegger chevauchait pareillement à travers Washington. Et on ne sacrifie pas seulement aux codes du film d’action : Anjelica Huston (oui ! Elle ! Inchangée à 68 ans — dans le genre terrifiant)72f8e787a43c4b116b4df4c28bb68ae99cc2dd52 officie dans un théâtre baptisé Tarkovski. Comme Andreï.

Les féministes qui ne fréquentent pas ce blog (elles ont tort, ça les rendrait plus intelligentes) pensent-elles qu’il s’agit là encore d’un déluge de testostérone et autres hormones mâles ? Pas même : Halle Berry (oui ! Elle ! Inchangée à 53 ans — dans le genre plus belle femme du monde)17-john-wick-3-halle-berry-lede.w700.h700 flingue son lot de méchants en tous genres. Elle est, comme jadis Hécate, accompagnée de chiens. Quand on vous dit que c’est hyper-culturel…

Keanu Reeves, que l’on a pu croire à certaines époques un peu monolithique, arrive à des sommets d’émotion : depuis l’Opus 1, il pleure son épouse disparue — et il la pleure vraiment, au milieu des ecchymoses les plus variées et des raccommodages de bidoche les plus improvisés._07956f40-77c4-11e9-9073-657a85982e73J’expliquais récemment à des étudiants comment un acteur formé à l’Actor’s Studio allait chercher dans son histoire personnelle de quoi faire remonter les émotions adéquates pour le rôle à interpréter. Eh bien, la compagne de Reeves en 1999 a donné naissance à une petite fille mort-née (« the fucking puppy / pupil / child ») et s’est tuée en voiture un an plus tard : voilà comment on fait les grands acteurs, les grands artistes, les grands romanciers. Le complexe d’Orphée, c’est comme ça que je l’appelle. Je vous en parlerai un jour.
Comparez le Reeves des Liaisons dangereuses en 1988 (dans le film de Frears, c’était lui, Danceny) ou même celui de Speed en 1994 et l’acteur génial de Matrix (de 1999 à 2003) et de John Wick (depuis 2014) : quelque chose a déchiré l’armure de ce garçon. Pour notre plus grand plaisir. Sa souffrance fait notre bonheur.

Sans compter l‘intelligence du scénario, qui offre un père de substitution à Reeves (qui n’a pour ainsi dire pas connu le sien). Un père qui dans les films précédents restait sur l’expectative, et qui met enfin sa puissance au service de rejeton. Comme si Arthur se réconciliait avec Mordred. Comme si Rostam se réconciliait avec Sohrab — au lieu de le tuer. Voilà ce que ça donne, me souffle Jennifer Cagole, dont c’est la spécialité, lorsque le mythe consent à rallier l’Histoire.

Allons, je n’ai rien divulgâché (décidément, j’adore ce mot qui vient d’entrer au Petit Larousse). Courez-y, puis offrez-vous les deux volets qui précèdent, si vous ne les avez déjà, en attendant le quatrième, prévu pour 2021 : le culte n’attend pas.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai vu également Long Shot, avec Charlize Theron — un titre traduit en français par Séduis-moi si tu peux… C’est à hurler de rire. Courez-y aussi.images-1