Quand je fais un effort pour fouiller dans mes souvenirs les plus anciens, j’entends le bruit des talons de ma mère qui, à 6h1/2 pile, claquaient dans les quatre étages sans ascenseur de notre HLM — toujours pressée, toujours en retard parce qu’elle tenait à me préparer un chocolat chaud avant de partir. Le bruit des talons aiguilles ricochait dans la cage d’escalier, qui faisait chambre d’écho, et s’estompait finalement quand elle arrivait tout en bas.
Moi qui suis un visuel avant tout, à la rigueur un olfactif, je relie ma mère à des souvenirs auditifs. Les 33 tours de « Satch plays Fats » — des mélodies de Fats Waller jouées par Louis « Satchelmouth » Armstrong, un récital d’Yves Montand à Bobino, je crois, et le Cyrano de Bergerac de Daniel Sorano. Elle n’avait pas grand chose d’autre, et j’ai appris par cœur, très vite, ce que j’entendais — et que je sais toujours : « Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde », « What did I do / To be so black and blue », ou « Rappelle-toi, Barbara ». Les pédagogues qui prétendent aujourd’hui que le par cœur ne sert à rien sont juste des gros khonnards.

Et puis le bruit des engueulades — nombreuses, corsées, volcaniques. J’ai compris très vite que c’étaient des preuves d’amour — et de fatigue. À force de se lever à 5h1/2 pour courir après les bus une heure plus tard, et rebelote en fin de journée…

Ah si, une phrase jetée comme ça, « ne regarde pas » — ce qui m’a incité à y regarder deux fois : nous avions dîné au mess de l’Evêché (la maison Poulaga de Marseille) où travaillait mon père, il y avait des limaçons dans la salade, nous rentrions à la nuit tombée, et au milieu du Panier, un type achevait de mourir, découpé à la mitraillette dans l’un des règlements de comptes FLN / OAS qui ensanglantaient la France de 1961. Il n’y avait presque pas d’éclairage urbain, dans ce quartier alors misérable, et le sang pour moi, dans ma mythologie intime, est resté noir. Comme dans les films de la même couleur, et dans Sueurs froides, qu’elle m’emmena voir en 1959 par amour de James Stewart. J’avais 6 ans. J’en fis des cauchemars persistants. C’est là que le petit garçon auditif est devenu un visuel pur. Je lui dois au fond mon attirance pour un certain cinéma — le bon. Je recherche sans doute — en vain — dans les films d’aujourd’hui la même qualité d’émotion que dans ceux d’autrefois, quand je me cramponnais à son bras pour être tout à fait sûr que je n’étais pas aussi seul que Bambi.

Ah si, l’auditif est revenu quand au milieu des années 1970 elle a été embauchée pour taper la thèse de mon père, sur le Cardinal de Retz — en cinq exemplaires avec des carbones. Les khonnards susdits, ceux qui vont voter EELV, le parti qui méprise les « boomers », ignorent sans doute ce qu’était un carbone — avec ou sans Spirito.

Tout cela sans suite ni logique. « Mémoire involontaire », dit-on des effets de madeleine chez Proust. Tiens, ma grand-mère maternelle, justement, s’appelait Madeleine.
C’est d’ailleurs dans sa tombe que l’on glissera lundi le cercueil de ma mère, morte le 5 mai d’avoir vu mourir mon père il y a quatre mois. Me voici orphelin à temps plein.

Jean-Paul Brighelli