Viva la muerte !

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.
Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »
Par égard pour une que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.
Sauf vendredi dernier. Dans le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »
Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.
L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burka immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

Jean-Paul Brighelli