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T’es méraire, mais pas trop !

Najat Vallaud-Belkacem sur FR3, Najat Vallaud-Belkacem sur BFM, Najat Vallaud-Belkacem sur i-télé, Najat Vallaud-Belkacem dans les colonnes du JDD (et dans Gala, jamais ?), Najat Vallaud-Belkacem sur LCP, Najat Vallaud-Belkacem partout — et toujours seule. Enfin, face à des journalistes absolument complaisants (Ruth Elkrief a battu tous les records dans le genre) ou pétrifiés à l’idée qu’une question un peu incisive passerait pour de l’acharnement ethnique. Curieuse idée quand on y pense : que Najat Vallaud-Belkacem soit marocaine m’importe assez peu, j’applaudirais volontiers un ministre zoulou s’il était compétent. Quant au fait qu’elle soit une femme, même remarque : la parité est un dommage collatéral du politiquement correct, je me ficherais pas mal d’avoir un gouvernement exclusivement féminin s’il était plus efficace qu’un gouvernement masculin.
Sur i-télé, elle a enfin eu un opposant — mais Bruno Le Maire, infiniment poli, bien élevé, et pas assez imprégné, malgré ses conseillers, que l’on dit bons, du détail de l’Education nationale pour être un peu plus difficile à manier, n’était pas bien dangereux. De surcroît, un individu qui a tiré de son chapeau et des obsessions de certains syndicats (le SE-UNSA ou le SNUIpp, qui rêve de ressusciter les défunts PEGC) l’idée d’un corps unique de la maternelle à la Troisième n’a aucune crédibilité a priori — ni a posteriori. Peut mieux faire. Faudra revoir sa copie.

Nous avons assisté en un mois de polémiques à un véritable blitz médiatique, dont il n’est rigoureusement rien sorti : Najat Vallaud-Belkacem a asséné le même discours en boucle, avec les mêmes arguments faux et creux, affichant elle aussi une méconnaissance abyssale de son sujet. « Amateurisme souriant et buté », a dit Philippe Bilger. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’en a cure : elle affiche le mépris abyssal de ceux qui ne se soucient pas d’avoir des arguments, persuadés qu’ils sont d’avoir raison. Contre vents et marées, contre tout le monde et contre les faits. Taubira est venue à son secours sur le même ton, au gré d’un tweet — les opposants aux réformes ne méritent pas mieux, et pas davantage : « Avec la même superbe nous les regardons de haut. » La parution du décret portant réforme du collège, au soir d’une journée de grève assez suivie, quand on pense que par les temps qui courent et avec les salaires de misère qui sont ceux de toute la fonction publique, une ponction de 60 à 110 euros dans le salaire mensuel n’est pas anodine.
À l’Assemblée même, où Najat Vallaud-Belkacem est bien obligée de répondre aux députés qui l’interpellent, elle a été puissamment secourue par Manuel Valls, qui ne perd pas une occasion de l’épauler. Quand je pense que c’était Chirac que l’on appelait « super-menteur »… Ces deux-là font la paire.
Et les défenseurs des programmes, laurence de cock en tête (il est sidérant qu’Aggiornamento, qui ne représente rien dans le monde des profs d’Histoire-Géographie, ait obtenu du Conseil Supérieur des Programmes et des médias un adoubement aussi rapide), se sont alignés sur Najat Vallaud-Belkacem : arguments d’autorité, sourire méprisant, sentiment transparent d’un triomphe momentané, en attendant qu’on les pende. Quand je les vois, Michel Lussault en tête (l’homme pour qui « nation » ou « patrie » sont des concepts creux), plastronner dans les étranges lucarnes, je me rappelle à chaque fois, je ne sais pourquoi, le sourire méprisant de Pierre Blaise jouant le milicien de choc en juin 44 dans Lacombe Lucien. Le sourire de ceux qui ont embrassé une cause véreuse, et qui vont jusqu’au bout parce qu’ils ont vendu leur âme au diable.

J’entends des voix s’élever çà et là pour réclamer un véritable débat avec quelqu’un qui s’y connaîtrait et aurait un peu de mordant — nous en connaissons tous. Mais ce débat n’aura pas lieu, parce que même si une chaîne se laissait tenter par le caractère médiatique de l’événement, ou la capacité de show de l’opposant, Najat Vallaud-Belkacem s’y refuserait. Elle n’a ni la compétence, ni le talent. Lorsqu’elle est coincée, le sourire se fige vite, et elle devient volontiers agressive, une contre-vérité assénée avec aplomb valant pour elle aussi bien, sinon mieux, qu’une vérité plus confuse — et la vérité est souvent confuse, ou complexe, en matière d’éducation.
Je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un ministre autant de mensonges en aussi peu de temps — et depuis quarante ans que je fais ce métier, au collège, au lycée, en fac, en prépas, j’ai vu pas mal de politiciens inconsistants et de demi-pointures installés rue de Grenelle. Je n’ai jamais vu non plus de ministre aussi unanimement détesté par ses propres fonctionnaires. Sa performance devant Ruquier il y a deux mois, son éclat de rire en soulignant qu’on ne se fait pas prof pour l’amour de l’argent, ont fait comprendre à tous les enseignants qui se dissimulait derrière cette coiffure soigneusement entretenue — la fable du ministère est qu’elle passe plus de temps chez le coiffeur que dans son bureau.
En attendant la prochaine occasion d’en découdre, j’implore une chaîne quelconque d’imposer enfin à Najat Vallaud-Belkacem un adversaire à la hauteur, capable de la déchirer à belles dents, et qui n’ait pas l’étiquette UMP accrochée à ses basques. Un prof par exemple — un prof qui n’ait pas peur, et qui sache, parfois, ne pas être poli — au sens littéral de ce qui est encore rugueux. Il y en a marre de voir des demi-portions, des syndicalistes animés d’arrière-pensées, débattre face à ce monument de mauvaise foi qu’est Madame Najat Vallaud-Belkacem.

Jean-Paul Brighelli

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Le blues des pédagos

J’veux bien que les profs d’Histoire se disent historiens, ou que les profs de Lettres se croient écrivains : après tout, toutes les prétentions sont dans la nature. Mais lorsque, vent debout, ils s’insurgent contre la probable nomination de Pierre Nora (et de Jean-Pierre Azéma) en un binôme de réfection des programmes du collège Najat, au prétexte que ce serait là un coup de force non démocratique, alors qu’ils sont les premiers à avoir violé le premier principe républicain : choisir les meilleurs, toujours, partout.
Parce que l’élitisme républicain n’est pas un vain mot. Au système aristocratique qui garantissait les places en fonction de la « naissance », la République a substitué une méritocratie qui récompense les meilleurs.
Ou qui devrait. Mais voilà : la République est tombée peu à peu dans le chaudron de sorcières de la démocratie. Au lieu de s’appuyer sur les élites (Condorcet, Robespierre, Hugo, Clémenceau ou De Gaulle), elle se soucie désormais de donner la parole à ce qui se produit de plus bas, et même au plus bas du bas. En-deçà même du principe de majorité, qui végète au niveau zéro.
La République s’est toujours appuyée sur des élites — ou, si vous préférez, sur une avant-garde intellectuelle et politique. Les Lumières ne luisent pas pour tout le monde – et si j’en crois les programmes à venir, elles ne luiront plus que de façon optionnelle. Si l’on avait absolument respecté la démocratie, comme le souhaitent tant de prétentieux désireux de s’abriter derrière le grand parapluie de la majorité imbécile, on en serait encore à décapiter les truands (et les innocents) à la hache place de Grève. C’est tout à l’honneur du couple Mitterrand / Badinter (et des députés de droite qui comme Chirac ont voté l’abolition sans se soucier des desiderata de leur électorat, pendant que d’autres, comme Barre, persistaient à regarder l’histoire dans le rétro) de ne pas avoir choisi la voie du referendum pour mettre la guillotine au chômage. Le peuple, dont tant de crétins notoires ont la bouche pleine, ne pense pas forcément bien. Parfois même il ne pense pas du tout.

Quant à cette histoire de « roman national »… S’il n’a pas inventé l’expression, qui a été popularisée par Pierre Nora (le même qui, au grand dam de nos historio-histrio-hystéro-pédagos, sera peut-être chargé de rapetasser les programmes de M’dam’ Najat), c’est à Ernest Lavisse que l’on doit le concept, qui a existé avant d’être nommé.
Lavisse après la guerre de 1870 a eu l’idée d’aller voir outre-Rhin comment Bismarck avait fait enseigner l’Histoire à ses soldats et à leurs enfants. Le Chancelier de fer avait une idée précise de ce qu’il attendait de ses enseignants : il avait une ou plusieurs guerres à préparer, et nous qui, paraît-il, sommes entrés dans la Troisième guerre mondiale ferions peut-être bien de nous inquiéter de savoir ce qu’il faut apprendre à nos mômes pour résister au prochain envahisseur. De retour en France, Lavisse a eu assez de pouvoir pour modifier l’enseignement national et profiter des lois Ferry pour préparer, lui aussi, la reconquête de l’Alsace-Lorraine. D’où les jolis manuels colorés — qui sévissaient encore dans mon enfance. Au moins, nous savions que Charlemagne avait inventé l’école
L’Histoire est un instrument politique bien avant d’être une science — d’ailleurs, nos pseudo-z-historiens, comme dirait M’dam’ Najat, se conduisent en politiques avant d’être historiens, ils ont leur propre agenda grand ouvert devant eux — la reddition de la France et de l’Europe à l’Islam civilisateur. Si ! Ils en sont à affirmer que Charles Martel a limité, le salaud, « l’apport de la culture islamique à l’Europe« . Si !
Alors, entendons-nous. Loin de moi l’idée de prétendre qu’il faut enseigner des fictions — même si j’ai appris une bonne part de l’Histoire du XVIIème siècle à travers Dumas. Ce que l’on entend par « roman national », c’est la capacité à mettre en récit (mais un seul de ces imbéciles est-il capable de « raconter » l’Histoire de façon à ce que les gosses se sentent concernés ?) les faits significatifs. Au primaire, c’est un moyen de glisser doucement du merveilleux des contes au factuel de l’Histoire — en gardant la rhétorique du conte, dans un premier temps. C’est juste une question de subtilité et de talent dans l’expression — deux qualités dont nos intellocrates sont abondamment dépourvus.
L’Histoire n’est pas celle de Bossuet, qui dans le Discours de l’Histoire universelle (1681) nous refaisait en boucle le coup d’Adam et Eve : pour les croyants le temps n’existe pas, et la notion même de progrès était encore dans les cartons. Mon Histoire celle fondée définitivement par Voltaire (mince, encore lui ! Lui encore ! Lui partout !) avec les Nouvelles considérations sur l’Histoire (1744), le Siècle de Louis XIV (1751) et surtout l’Essai sur les mœurs (1756), qui tente de dire les peuples en profondeur. Tout se joue dans cette jonction compliquée, cette crise de la conscience européenne, comme disait Hazard, qui a duré une quarantaine d’années à la fin du règne du Roi-Soleil. Voltaire a engendré Michelet, qui a engendré tous les autres. Que sont, à côté de ces géants, laurence de cock ou françois durpaire (toujours pas de majuscules pour les minus habens) ? durpaire, par exemple, a prédit en 2014 « la fin de l’école » — alors que si je croyais à l’application des consignes de M’dam’ Najat, la date effective de l’apocalypse serait septembre 2016. Mais durpaire, tout agrégé d’Histoire qu’il soit, est d ‘abord docteur es sciences de l’éducation, ce qui le disqualifie pour tenir tout discours cohérent sur l’Ecole.

Les Français ont avec l’Histoire une relation passionnée, mais pas toujours raisonnable. lorànt deutsch (même règle…) ne fait pas de l’Histoire, mais ils lui ont fait un triomphe — les mêmes sans doute qui auraient voté pour la peine de mort (sauf celle du roi, qui chagrine encore notre spécialiste du métro…). Quant à Max Gallo, il fait au mieux de la vulgarisation — du latin vulgus, le peuple dans ce qu’il a de plus bas.
Mais Pierre Nora a fait de l’Histoire, tout comme Jean-Pierre Azéma qui devrait lui donner un coup de main pour détricoter l’œuvre au noir des pédagos. C’est sans doute ce qui chagrine les zhistoriens convoqués par Michel Lussault, l’homme qui pense qu’en coupant les têtes des héritiers on fait la courte échelle aux déshérités : sans doute auraient-ils, les uns et les autres, voté pour le maintien de la veuve à Deibler.
Allez, rassurons-nous : cette réforme n’arrivera jamais en phase d’exécution. Les commissions qui se mettent en place sur l’Histoire et le latin / grec doivent rendre leur copies en octobre. Les éditeurs n’auront donc pas le temps de fabriquer des manuels conformes aux nouveaux programmes, et rien ne dit que les Conseils généraux, s’ils paraissaient, choisiraient d’investir dans des livres fabriqués à la va-vite que les profs récuseraient majoritairement. M’dam’ Najat aurait dû se renseigner avant : le mammouth est un animal qui se déplace lentement — d’aucuns le prétendent même enlisé dans les glaces. Mais bon, elle ne peut pas à la fois être ministre de l’Education et connaître l’Ecole.

Jean-Paul Brighelli

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Si les Ruskofs n’étaient pas là…

Vous vous souvenez peut-être de cette chanson quelque peu révisionniste — gestuelle comprise :
« Si les Ricains n’étaient pas là,
Nous serions tous en Germanie… »
Réécriture de l’Histoire, pensons-nous à l’époque où nous nous demandions s’il fallait ou non brûler Sardou… L’Histoire, nous disions-nous, en vrais marxistes que nous étions, ne se manipule pas comme ça…
Mais nous ne connaissions pas les profs d’Histoire post baby-boom. Après 30 ans d’enseignement de la Seconde Guerre mondiale par les diplômés du système Meirieu, que savent les Français formés par nos merveilleux enseignants de gauche et des IUFM réunis ? Que ce sont les Américains qui ont gagné la guerre. Les Russes — les Soviétiques, exactement — ont disparu de leur mémoire. 70 millions de morts pour rien.
J’ai trouvé ces merveilleuses statistiques sur un site intitulé Histoire et société et qui a ouvert pour l’occasion une page baptisée, en hommage à Michéa (et un peu à la Fabrique) « Enseignement de l’ignorance ». Les statistiques qui y sont citées sont impitoyables. Après quarante ans de pur pédagogisme, les Français ne pensent plus que des Russes ont œuvré magistralement à la chute d’Hitler. On leur a appris quoi, en classe ?
Question rhétorique. À l’heure où la Chrétienté médiévale, l’Humanisme et les Lumières sont « optionnels » (et nombre de profs d’Histoire — je ne dis pas historiens, hein, mais ils le prétendent, ils le prétendent tous — comme si les profs de Lettres se disaient écrivains ! — ont clairement fait comprendre qu’ils approuvaient la réforme du collège et des programmes d’Histoire « enfin débarrassés du roman national » — pauvres mecs !), je ne sais pas trop si je peux me fier à eux pour faire comprendre aux gosses que Voltaire vaut mieux que laurence de cock (pas de majuscules pour les minus habens).
D’autant que tous ces imbéciles, qui ont voté Hollande en 2012 (nul n’est à l’abri d’un mauvais choix) s’apprêtent à récidiver — et là, ça devient de l’obstination. Hollande qui a préféré passer le 9 mai (le décalage horaire fait que la victoire est fêté à cette date en Russie) sous les cocotiers au lieu de se joindre à la commémoration moscovite, où 300 000 manifestants après le défilé militaire d’usage, ont défilé en tenant à la main les portraits de leurs parents combattants de la « grande guerre patriotique » — Poutine en tête.Dis, François, il faisait quoi, ton père, pendant la guerre ?

Je ne suis heureusement pas le seul à trouver ça minable. Les réactions ont plu, à droite comme à gauche — encore heureux ! «L’absence de Hollande est un affront diplomatique autant qu’historique, écrit Mélenchon. J’appelle cela par son nom : c’est une honte. Je souffre pour mon pays qui donne à voir un visage insupportable de sectarisme». Ian Brossat, adjoint (PC) à la Mairie de Paris, voit dans ce boycott organisé par les lèche-semelles de l’OTAN « une honte et une injure », et dénonce cette réécriture de l’Histoire : « Que David Cameron, Angela Merkel et leur allié obéissant, François Hollande, fassent passer leurs préoccupations géopolitiques conjoncturelles avant le respect dû aux morts laisse pantois. Sous prétexte de faire un pied-de-nez à Poutine, ils font un affront à l’histoire », écrit-il. Même son de cloche chez Dupont-Aignan : « Une honte devant l’Histoire. Un affront pour l’avenir ». Il n’est pas le seul. Droite et Gauche confondues sont indignées par la réécriture de la Seconde Guerre mondiale par le PS et ses affidés.

Oui. Réécriture. À qui la faute ? Qui a été chargé de l’instruction des chères têtes blondes ou brunes dans ce pays depuis les années 70, où nous n’avions, nous, aucune hésitation quand on nous demandait qui avait libéré Auschwitz le 27 janvier 1945 (tiens, Hollande ne s’est pas rendu non plus aux commémorations — il doit croire lui aussi que ce sont les Ukrainiens qui ont libéré des Juifs qu’ils avaient largement contribué à exterminer) ou qui avait accroché quel drapeau sur le Reichstag le 1er mai de la même année ?Et nous savions bien que si les Alliés avaient bravé le mauvais temps le 6 juin 44, c’était pour ne pas laisser les Russes délivrer seuls la totalité de l’Europe.
Ça leur arracherait la gueule de dire que Staline a gagné à Stalingrad — et ailleurs ? Et que les Soviétiques ont payé le plus lourd tribut à la victoire finale ? Et qu’ils ont des raisons de ne pas supporter que des groupuscules néo-nazis alimentent le gouvernement ukrainien actuel ? Poutine s’est même payé le luxe de remercier les Occidentaux pour leur participation à la victoire. Près de lui, les présidents indien et chinois — bref, tout ce qui va compter dans le monde dans les prochaines années. Le nôtre, de président, se faisait des selfies à Saint-Martin et à Saint-Barth. Bronze bien, pépère… Pendant ce temps, Florian Philippot tweete que cette absence de la France à Moscou est « une offense au peuple russe ». Comment ceux qui s’apprêtent à voter PS parce qu’ils se croient de gauche peuvent-ils supporter que la politique de Hollande donne au FN l’occasion de se draper en bleu-blanc-rouge et de se dire « républicain » ? Ah, ça doit être quelque chose, leurs cours !
Il faut être singulièrement taré pour ne pas comprendre — comme l’avait fait De Gaulle avant tout le monde — que le soleil se lève à l’Est, et que dans les temps à venir, une nation de troisième ordre comme la France a tout intérêt à ne pas se mettre à la remorque des Allemands, qui ne voient en nous que les vaches à lait de leurs retraités. Et que l’Europe ne pèsera pas bien lourd face à un conglomérat russo-chinois.
Oui, décidément, l’enseignement de l’ignorance a de beaux jours devant lui. Avec des profs d’Histoire de ce tonneau (et qui d’autre pourrais-je impliquer dans ce révisionnisme insupportable, puisqu’il y a quarante ans, avant que ne déferle la grande vague pédago, nous savions, nous, formés « à l’ancienne », qui avait gagné la guerre ?), c’est sûr que l’on assistera prochainement à des cours d’une objectivité insoupçonnable. Documents à l’appui. Et en bande sonore, ils se passent Sardou ?
Et ça hurle quand des voix s’élèvent contre le programme de Vallaud-Belkacem ! Et ça explique que si une super-commission patronnée par Pierre Nora se met en place, on « risque » d’en revenir à plus de chronologie !
Je serais inspecteur, je serais impitoyable avec tous ces petits-maîtres de la désinformation. Je sais bien qu’on les garde parce que personne ne veut faire ce métier de chien. Mais franchement, il y a des révocations qui se perdent. Ou tout au moins des rééducations.

Jean-Paul Brighelli

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Une vieille idée de gauche

Je pars trois jours, mais en attendant, je voudrais soumettre un document à l’assemblée des passants de ce blog.
Question préliminaire : de qui est ce texte ?
(Et ne trichez pas, hein… Pas d’inquisition sur votre moteur de recherche favori !)

Question subsidiaire : si ce qui est dit ci-dessus vous semble en quelque façon pouvoir être utile à l’actuel gouvernement et en particulier au ministre de l’Education, n’hésitez pas à expliquer comment, pourquoi, et en quoi les grands ancêtres ne disent pas forcément des bêtises…

Les petits nouveaux, en revanche…

Jean-Paul Brighelli

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La langue des esclaves

Il y a… quelques années, j’arpentais le GR 20 quand je suis tombé, aux alentours du Col du Vent, sur deux jeunes filles en détresse. L’une d’elles s’était sérieusement abîmé la cheville droite, elles ne savaient plus comment rejoindre leur étape — le gîte du col de Vergio, pour les amateurs. Bref, j’avais mon propre sac à dos, mais j’ai quand même juché la donzelle sur les épaules fragiles, et je l’ai descendue jusqu’au col, à trois heures de marche de là.
Chemin faisant, nous papotâmes. Elles étaient l’une et l’autre secrétaires — on ne disait déjà plus dactylo. Je n’ai pas voulu creuser entre nous un abîme de classe, au moment même où je sentais autour de mon cou les cuisses de l’intéressante gamine, et j’ai prétendu que j’étais manutentionnaire chez Conforama, à l’angle du quai de la Mégisserie — j’habitais encore Paris, à l’époque.
Et pour jouer à fond mon personnage, j’ai raréfié mon vocabulaire, et quelque peu déstructuré ma syntaxe. C’était assez facile, vu que l’effort fourni me donnait un excellent prétexte pour ne pas répondre du tac au tac, et appauvrir consciemment l’expression de mes réponses. N’empêche, elles ont fini par trouver, le soir en particulier, quand nous nous sommes retrouvés de part et d’autre d’un plat de veau corse aux olives et à la nepita (une menthe sauvage à petites feuilles essentielles dans tous les ragoûts insulaires), que je m’exprimais drôlement bien pour un manutentionnaire…

Dans une interview très récente donnée par François Bayrou au Figaro et à Alexandre De Vecchio, l’ancien ministre de l’Education, qui est aussi un petit peu agrégé de Lettres, flagellant l’inconséquence de Najat Vallaud-Belkacem et de sa réforme du collège, souligne avec force l’importance de la maîtrise de la langue :

« Au téléphone, explique-t-il, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance — et cela d’où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C’est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l’expression de ce qui bouillonne à l’intérieur de nous et qu’on ne parvient pas à traduire, à exprimer.
« Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. Pour moi, c’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous. »

Pendant sa campagne de 2007, celle qui lui a accordé le plus de voix dans ses diverses ambitions présidentielles, Bayrou avait proposé de porter à 50% du temps scolaire l’enseignement du français au Primaire. « Ah bon, ce n’est pas déjà le cas ? » demanderont les naïfs. Ben non : depuis qu’un génie de la rue de Grenelle a décidé qu’on faisait du français aussi quand on faisait le reste, puisqu’on s’exprimait dans un pataquès supposé être du français, le temps consacré à l’étude de la syntaxe, de l’orthographe, du vocabulaire et de la correction de l’expression a diminué drastiquement. Qu’on en juge :

Résultat, on a accentué l’effet « héritiers », comme disait Bourdieu. Les analyses du sociologue firent l’effet d’une bombe en 1964, parce que,, comme le raconte Marianne cette semaine, elles portaient un rude coup à l’illusion de la démocratie scolaire et au mythe de l’élitisme républicain comme pure doxa, mythe entretenu alors par l’exemple de Pompidou. N’empêche qu’il y avait alors 12 à 14% d’enfants issus des classes populaires qui entraient dans les grandes écoles. Aujourd’hui, ils sont entre 2 et 4%. Plus on feint de se soucier des déshérités, plus on accentue les disparités. Si on n’apprend plus rigoureusement la langue à l’école, seuls s’en sortiront ceux qui l’ont pratiquée à la maison. On le constate tous les jours, et la réforme du collège, avec des programmes qui se dispensent de citer un seul écrivain français (forcément, on ne prend en compte que les « compétences », qui ne sont jamais que l’occasion de péter ensemble) accentuera encore le phénomène. Pour le plus grand bien des hiérarques du PS ou de l’UMP — sérieusement muette, au plus haut niveau, face à une réforme dont elle espère bien encaisser les dividendes : réduction des heures et des postes, dégraissement, et régionalisation, c’est-à-dire que là encore, on pense passer la patate chaude aux Mairies, aux Conseils généraux et aux régions.
Il est de toute première urgence que l’on reprenne en main l’enseignement du français, en multipliant les exercices pratiques, en refaisant de la lecture (la lecture de livres, pas de tablettes trop ludiques pour être honnêtes) un axe central de l’enseignement, en ne tolérant plus le moindre écart par rapport à une norme qui est celle de la grande bourgeoisie. La petite Najat, dans les années 1980, a bien appris sa leçon, et elle ne garde pas grand-chose, dans son langage, de ses racines berbères ou prolétariennes. Mais les enfants dont elle a aujourd’hui la charge n’auront pas les mêmes chances qu’elle. Leur école se satisfera à bon compte d’une expression approximative — alors que c’est dans la perfection de la langue que l’on sait à quelle classe vous appartenez, et ce n’est pas un hasard si le même mot qualifie les divers degrés de la carrière scolaire et les strates sociales.

Je ne sais pas si mes deux petites secrétaires crurent à mon subterfuge, ou si elles ont feint d’en accepter le principe. À la lettre XXIII des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil analyse une lettre envoyée par son vieux complice Valmont à la Tourvel qu’il tente de séduire : « Il n’y a rien de si difficile en amour, lui dit-elle, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis encore d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir ; mais qu’importe ? l’effet n’en est pas moins manqué. » Mon vocabulaire de Normalien agrégé de Lettres transparut-il dans ma syntaxe abrégée ? Elles eurent la bonté de bien vouloir en être dupes, et si jamais, vingt ans plus tard, elles lisent ces pages, qu’elles sachent l’une et l’autre que je les en remercie. On peut, quand on maîtrise tous les niveaux de langue, jouer à redescendre dans ce qui fut mon expression première, la langue des quartiers, comme on ne disait pas encore à l’époque des blousons noirs. Pour emballer les gentes prolétaires. Mais on peut aussi s’exprimer avec distinction, pour séduire les marquises.
Et c’est cette double chance que les programmes envisagés pour 2016 refusent aux enfants d’aujourd’hui, qui resteront confinés dans leur classe d’origine — comme si, alors même que l’on supprime les redoublements, on les condamnait à redoubler éternellement dans la classe des déshérités.

Jean-Paul Brighelli

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Troisième guerre mondiale

« Islamofascisme ! », disent les uns (Valls, Estrosi, etc.). « Nazislamisme ! », clament les autres (Ivan Rioufol, évoquant la figure du grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, grand copain d’Hitler dans les années 1930-40). « Amalgame ! » beuglent les bien-pensants — ceux qui voient dans toute critique de l’Islam la preuve d’une islamophobie galopante. Ma foi (si je puis dire…), dans ce cas précis, ils n’ont peut-être pas tort. Fascisme et nazisme étaient des mouvements originaux, que l’on n’aurait pas appelé « néo-bonapartisme » sans une grave distorsion de l’Histoire — de même que le Coup d’Etat permanent de Mitterrand à propos de De Gaulle était de la bonne polémique mais de la mauvaise Histoire. L’islamisme est une trouvaille moderne.
À la rigueur, le seul mouvement d’époques antérieures avec lequel on pourrait le comparer, ce sont les croisades. La vraie union du sabre et du goupillon. Sous le signe du croissant et non plus celui de la croix. Des croissantades, en quelque sorte.
Mais voilà : la chrétienté a renoncé aux croisades depuis celle des Albigeois, et ça date. L’Espagne elle-même a renoncé à l’Inquisition en 1834. L’Eglise a renoncé aux interférences massives entre l’éternel et le temporel. Qu’elle ait eu tort ou raison d’agir ainsi, d’un point de vue commercial, est une autre histoire. Que Vatican II ait dissous les conditions même de la Foi, terreur et pitié, peut-être — mais ce n’est pas mon problème, chacun se suicide comme il veut. Et si, au lieu de lancer une nouvelle Contre-Réforme, on préfère passer les cours de catéchisme à faire dessiner des Mickeys en croix, grand bien leur fasse.
L’Islam fondamentaliste, wahhabite, salafiste, celui des Frères Musulmans, de l’Etat islamique, Boko Haram et Al-Quaeda n’aime pas les petits dessins, lui. Il n’a pas le temps (d’ailleurs, comme je l’ai déjà souligné ici, le temps ne fait pas partie de son univers : l’Islam œuvre dans l’éternité des certitudes inoxydables). Il conquiert le monde. Il est un totalitarisme. C’est là le seul terme générique que nous pouvons décemment utiliser.
Entendons-nous : la liste susdite des grands nauséabonds ne fait pas grand monde en proportion — 10 à 15% des Musulmans, estiment les divers services secrets —, mais cela regroupe tout de même quelques centaines de millions de siphonnés dans le monde. De quoi empêcher Caroline Fourest de dormir. Elle et les illuminés du sécularisme qui avaient, dès 2006, signé un Manifeste contre le nouveau totalitarisme. Des Musulmans, pur la plupart. Ils ont tous plus ou moins depuis cette époque des fatwas suspendues au-dessus de la tête.
2006 ! Comme l’a écrit avec force Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie en France, dans un article remarquable, tout était prévisible. Depuis longtemps : « Ecrit, pas par la main d’Allah dont les islamo-fascistes ont souillé jusqu’à la magnificence et rabaissé la majesté, mais par trente années de laxisme, d’angélisme et de conformisme malséant au pays de Voltaire. Écrit par les concessions aux tenants de l’islam identitaire, holistique et totalitaire, au nom de la démocratie et de la tolérance républicaine. De la question du voile islamique au massacre tragique de Charlie Hebdo, en passant par l’affaire Redeker ou la conférence du pape Benoît XVI à Ratisbonne, que de chemin parcouru dans la capitulation, l’altération de la laïcité et la subversion de la démocratie. Que de reculs des Lumières face à l’obscurantisme! Que de coups portés au modèle de civilisation occidentale devant la barbarie islamiste! »
Recul des Lumières : ce n’est pas une guerre, au sens que l’on donne ordinairement au terme, où deux (ou plusieurs) adversaires clairement identifiés s’affrontent dans un espace géographique plus ou moins délimité. Pas même un conflit de civilisations, n’en déplaise aux lecteurs de Samuel Huntington. C’est un conflit de cultures. L’Encyclopédisme contre le Coran. La philosophie contre la Foi. Les Lumières contre la nuit.

Christian Estrosi, avec sa « troisième guerre mondiale », doit bien avoir aussi une petite idée régionale derrière la tête, en venant chasser sur les terres du FN (mais est-ce être FN que de dire la vérité ? On se souvient de Tartuffe : « C’est être libertin que d’avoir de bons yeux »). Certes, la Côte d’Azur (qui en l’occurrence commence à Perpignan) n’est pas Paris, ville fictive que les ministres croient être la France. Certes, sortir à Marseille est une expérience ethnique particulière. Certes, arrivant récemment de la capitale, j’ai entendu l’un de mes compagnons de train sortir son portable boulevard d’Athènes (au bas des escaliers de la gare Saint-Charles) et appeler un de ses copains restés là-haut bien à l’abri : « Incroyable ! Zemmour a raison ! Le grand remplacement, ici, il a commencé… »
Ça me rappelle une blague locale. Des gabelous de la brigade maritime interceptent une barque avec quatre Nord-Africains à bord, ramant vers Marseille. « Que faites-vous ? » « Nous venons envahir l’Europe. » Hurlement s de rire des douaniers. « À quatre ? Vous n’avez pas peur… » « Ah, mais nous, nous sommes l’arrière-garde. Le reste de l’armée a déjà débarqué… »
Foin de plaisanteries : les 350 000 Musulmans marseillais sont très majoritairement français, et n’ont aucune envie réelle de retourner au bled (un lieu proche de l’Enfer, où l’on n’a pas toujours une prise pour recharger son smartphone ou sa playstation) ou d’en importer les pratiques barbares — à commencer par la langue, qu’ils ignorent pour la plupart allègrement, surtout l’arabe classique du Coran. Alors, parler de « cinquième colonne » est un grossier abus de langage. La référence aux Allemands infiltrés avant la dernière guerre (y en eut-il tant que ça ?) est même inadéquate : nous exportons des terroristes, nous, en ce moment, bien plus que nous n’en importons. Du produit Made in France. Cervelles garanties vides. La politique des ZEP s’en est chargée depuis vingt ans.

À noter que le mot « guerre » n’a pas été inventé par Estrosi. Il y a deux mois, après les attentats parisiens, Umberto Eco avait averti : « Siamo in guerra. L’ISIS è il nuovo fascismo. » Mais là encore, le démon de l’analogie avec le nazisme avait frappé.
Il faut remonter un peu plus en arrière pour trouver une analyse un peu sérieuse sous la plume d’un intellectuel. Arturo Perez-Reverte, qui a vu de près la guerre de Bosnie (il y était correspondant) n’a aucun doute sur la nature de la guerre en cours : « Es la guerre santa, idiotas ! ». Et de préciser : « . Y no necesito forzar la imaginación, pues durante parte de mi vida habité ese territorio. Costumbres, métodos, manera de ejercer la violencia. Todo me es familiar. Todo se repite, como se repite la Historia desde los tiempos de los turcos, Constantinopla y las Cruzadas. Incluso desde las Termópilas. Como se repitió en aquel Irán, donde los incautos de allí y los imbéciles de aquí aplaudían la caída del Sha y la llegada del libertador Jomeini y sus ayatollás. Como se repitió en el babeo indiscriminado ante las diversas primaveras árabes, que al final -sorpresa para los idiotas profesionales- resultaron ser preludios de muy negros inviernos. Inviernos que son de esperar, por otra parte, cuando las palabras libertad y democracia, conceptos occidentales que nuestra ignorancia nos hace creer exportables en frío, por las buenas, fiadas a la bondad del corazón humano, acaban siendo administradas por curas, imanes, sacerdotes o como queramos llamarlos, fanáticos con turbante o sin él, que tarde o temprano hacen verdad de nuevo, entre sus también fanáticos feligreses, lo que escribió el barón Holbach en el siglo XVIII: «Cuando los hombres creen no temer más que a su dios, no se detienen en general ante nada». Porque es la Yihad, idiotas. Es la guerra santa. »
Mes lecteurs étant gens de grande culture, je n’ai pas besoin de traduire. Mais comme passent aussi ici des individus de culture incertaine, et même des profs d’Histoire d’Aggiornamento, autant penser à eux :
« Je n’ai pas besoin de forcer mon imagination, parce que pendant une partie de ma vie, j’ai habité ce territoire. Habitudes, méthodes, manière d’exercer la violence. Tout m’est familier. Tout se répète comme se répète l’Histoire, depuis le temps des Turcs, Constantinople et les Croisades. Y compris depuis les Thermopyles. Comme elle s’est répétée dans cet Iran, où les imprudents de là-bas et les imbéciles d’ici applaudissaient la chute du Shah et l’arrivée du libérateur Khomeiny et ses ayatollahs. Comme elle s’est répétée dans un empressement sans discernement avant les différents printemps arabes, qui, au final –surprise pour les idiots professionnels – eurent pour résultat d’être les préludes de très noirs hivers. Hivers qui sont à attendre, par ailleurs, quand les mots liberté et démocratie, concepts occidentaux que notre ignorance nous fait croire exportables au froid, pour le meilleur, confiants en la bonté du cœur humain, finissent par être gérés par des curés, des imams, des prêtres comme nous aimons les appeler, fanatiques avec ou sans turbans, qui tôt ou tard font de nouveau la vérité, au milieu de leurs paroissiens aussi fanatiques, ce qu’écrivait le baron d’Holbach au XVIIIème siècle : « Quand les hommes ne croient avoir à craindre que leur dieu, ils ne s’arrêtent communément sur rien ». Parce que c’est le Jihad, idiots. C’est la guerre sainte. »
J’aime que le meilleur écrivain espagnol contemporain cite d’Holbach. Des Lumières persiste donc quelque chose — cette « clique holbachique » que vomissait Rousseau — tout se recoupe. À nous de continuer à en porter la flamme au sein même de l’obscurité — et de l’obscurantisme.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cette adresse (« Es la guerre santa, idiotas ! ») me rappelle, allez savoir pourquoi, un article au vitriol adressé en 2009 par ce même Perez Reverte aux autorités pédagogoles d’Espagne, et qui commençait de même par « Permitidme tutearos, imbéciles » — l’union de l’insulte appropriée et d’un mot français immortel. À lire absolument, parce que comme le souligne l’auteur du Peintre des batailles, de l’évidement des cervelles enfantines au départ pour le djihad, il n’y a que le frémissement d’une paupière de moineau.

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Antiraciste ta mère !

Ainsi donc, Valls s’émeut du racisme ambiant, et nous promet des cours d’antiracisme. Il a même débloqué pour cela 100 millions d’euros sur trois ans. Il y a des associations qui vont se gaver.
Baudrillard, avec l’humour qui le caractérisait, opéra jadis un rapprochement significatif entre SOS Baleines et SOS Racisme, l’un et l’autre ayant syntaxiquement (quand on la malmène, la langue se venge) la mission de sauver qui les baleines, qui le racisme.
Parce que l’antiracisme ne se décrète pas. Et il ne se prêche pas — on sait même à quel point le catéchisme anti-Shoah, répété trois ou quatre fois dans une scolarité, a eu des effets pervers dans certaines populations intellectuellement un peu fragiles. L’antiracisme ne peut naître que de l’apprentissage des Lumières. Mais les Lumières sont désormais optionnelles en classe de Cinquième. Et j’apprends incidemment, sous la plume des profs d’Histoire fidèles d’Aggiornamento et de Neoprofs réunis, qu’il serait bon de les remettre en perspective, voire de faire l’impasse sur ce mouvement, comme le suggèrent les nouveaux programmes : n’ont-elles pas alimenté les mythes républicains qui, de la Révolution à la IIIème République en passant par l’Empire et Toussaint Louverture, ont justifié la colonisation, hou les vilains…
Imaginons donc un enseignement — nous y sommes — qui ferait d’un côté dans l’antiracisme explicite, et de l’autre rayerait Diderot et Voltaire des programmes (on garde Rousseau pour les raisons pédagogiques/pédagogistes expliquées la semaine dernière). Que croyez-vous qu’il arrivera ? C’est notre civilisation qui crèvera.

À écouter le Camp du Bien parler d’antiracisme, il s’agit presque exclusivement de racisme anti-immigrés — Noirs ou Maghrébins. Blacks et Beurs. Bougnoules de tous les pays — curieusement, les Niakoués sont exclus du grand jeu.

(Précision à l’usage des imbéciles, qui heureusement ne hantent pas ce blog, mais s’y réfèrent parfois en déformant mes propos : j’use de ces termes dans le même esprit que Prévert lorsqu’il parle des Polacks et des Boumians dans son poème « Etranges étrangers »… Ou que l’inusable sergent Hartmann au début de Full Metal Jacket… Ou que Dutronc dans « l’Hymne à l’amour »— ça, c’est de la dérision ! — qui commence par de jolies litanies :
« Bougnoule, Niakoué, Raton, Youpin,
Crouillat, Gringo, Rasta, Ricain,
Polac, Yougo, Chinetoque, Pékin… »
Fin de la parenthèse spécial connards).

Oui, lorsqu’on dit « antiracisme », chez les Khmers pédagos, comme disait jadis Laurent Lafforgue, on sous-entend le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Musulmans (on garde parfois l’option « Juifs », mais pas toujours, et rarement pour souligner que le Grand Mufti de Jérusalem applaudissait la politique hitlérienne, et qu’il a fait des émules parmi ses coreligionnaires). Rien sur le racisme anti-Blancs des Beurs et des Blacks, rien sur le racisme entre Noirs et Arabes (que développe très bien un article signé Balla Fofana édité sur l’un des blogs de Libé). Voire le racisme inter-Africains : depuis quinze ans, les Noirs musulmans massacrent les Noirs chrétiens ou animistes avec une constance admirable, de l’Ethiopie au Nigeria en passant par le Soudan ou le Kenya. Quant au racisme à l’œuvre entre Tutsis et Hutus (la « radio des collines » exhortaient à se débarrasser des cafards, un mot qui sonne un peu comme « cafre », le terme par lequel les suprématistes sud-africains désignaient les Noirs, au temps de l’apartheid), on le noie dans la responsabilité supposée de l’armée française. Pourtant les tueries inter-ethniques africaines ne sont pas forcément le résultat du colonialisme — et peut-être parfois celui de la décolonisation. Voir en Casamance.
C’est si vrai, au quotidien, que les 100 000 Comoriens installés à Marseille se gardent bien de se mêler de trop près aux 250 000 Musulmans d’origine maghrébine de la ville. Chacun chez soi, et les mosquées seront bien gardées. Dieu est amour. Et s’il est de bon ton pour un jeune Beur de sortir avec une Céfran hâtivement qualifiée de Gauloise (« tiens, fume ! »), il tolère mal que sa sœur en fasse autant avec un Souchien, comme ils disent élégamment : que le mot existe en dit long sur la tolérance des uns et des autres.
Spécifions pour ceux qui ne connaissent de la « cité phocéenne » que le Stade vélodrome et les sous-performances de l’OM : le « Marseillais de souche » est un composé de tous les peuples de Méditerranée, il a en lui de l’Italien, de l’Espagnol, du Catalan, de l’Arabe forcément (ceux du XVIIIème siècle), sans compter des apports de sang radicalement exogène et parfois même parisien. Quant au Beur de service, il ignore la plupart du temps, les programmes d’Histoire étant ce qu’ils sont, qu’il a très peu de sang arabe (si tant est que cela signifie quelque chose) et beaucoup de sang turc, les Ottomans ayant contrôlé l’Afrique du Nord des siècles durant. Sans compter les Berbères, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Espagnols et tutti quanti.
Mais si la Beurette susdite sort avec un kahlouche, alors là, pas de quartier ! Touche pas à ma sœur, tu vas la salir. Et toi, tu vas me faire le plaisir de porter un voile, désormais, sinon on va croire que ma sœur est une salope.
Le problème, c’est l’incroyable ignorance de tous ces pauvres gens. L’Education nationale ayant renoncé à la fois à prendre le taureau par les cornes et à transmettre des savoirs cohérents depuis bientôt trois décennies, et Vallaud-Bekacem ayant décidé d’en rajouter une coche avec les Nouveaux Programmes de son Nouveau Collège, je prédis des frictions nouvelles, d’autres cimetières profanées, des églises, des synagogues et des mosquées incendiées, quelques meurtres aussi, l’art de la kalachnikov faisant chaque jour des progrès. Pas tout à fait la Troisième guerre mondiale, mais quelque chose qui ressemblera assez à une guerre civile.
Que suggérer ? Des infusions de Montesquieu et de Voltaire, du Traité de la Tolérance à Mahomet, mais aussi des pages de Condillac ou de Condorcet, des dialogues de Diderot, des mathématiques selon d’Alembert (bon, pas tout de suite, le fameux théorème n’est pas du niveau collège, mais réorganisons l’étude des maths de façon à arriver à d’Alembert — et au-delà), du libertinage selon Laclos et Sade, qui a écrit des choses percutantes « contre l’Etre suprême », et quelques preuves sur la non-existence de Dieu au gré du curé Meslier ou de d’Holbach… Allez, bon prince et dans un grand mouvement de respect pour l’autonomie professorale, je laisserai les plus pédagos insérer un peu de Rousseau dans cette anthologie de l’anti-bêtise — pour faire la tare.
Il se trouve que des anthologies existent — celles sur lesquelles travaillaient encore les élèves au début des années 1980, avant que la grande déferlante de crétinisme appliquée n’emporte tout sur son passage, et ne laisse, face à face, que des communautés effarés de bêtise et de haine.

Jean-Paul Brighelli

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Le collège 0.0 est arrivé !

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Blekacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.
Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…
Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.
Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stand up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans l’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.
Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’Ecole croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.
En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

Jean-Paul Brighelli

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Rousseau et le selfie

En 1968, René Etiemble, grand mandarin s’il en fut, prof de Lettres d’un immense talent et d’un ego surmultiplié, entra dans son amphithéâtre sorbonnard pour faire cours. Ses étudiants, d’abord à mi-voix, puis en crescendo magistral, le chahutèrent gentiment en scandant « Moi-Je / Je-Moi » — ad libitum.
On s’en moquait à l’époque. Nous en sommes pourtant aujourd’hui à un moment curieux de l’Histoire où nos contemporains, surtout s’ils sont dépourvus du moindre talent, s’aiment à la folie et immortalisent dès que possible leur image. Ils cueillent l’instant au bout de leurs portables. Et ils le partagent aussitôt sur les ré »seaux sociaux, persuadés que l’image de leur plaisir intéressera forcément la planète entière.
Analyse d’une subversion.

On croit ordinairement que le selfie a été inventé à l’orée des années 2000, quand les téléphones portables se sont dotés d’un fonction Photo susceptible d’immortaliser nos beuveries, nos insubmersibles amitiés éphémères, et nos rencontres avec des hommes remarquables — Marc Lévy, Anna Gavalda, François Hollande ou Nadine Morano. L’industrie, jamais en retard dans la fabrication d’instruments dispensables, a même inventé une canne d’adaptation, afin de prendre du champ et d’éviter d’avoir, sur le cliché, le nez en patate qui caractérise la plupart de ces gros plans si gracieux.
Erreur trop commune. Le selfie a été inventé par Rousseau dans les années 1760, quand il a commencé la rédaction des Confessions. Ecoutez plutôt :
« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature. Et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent… »
Et cetera.
S’ensuivent plusieurs centaines de pages qui sont autant de variations sur l’ego-portrait — ainsi les Québécois, qui parlent français, eux, ont-ils baptisé ce que les Français, qui parlent la langue de l’occupant, appellent selfie.
Moi. Moi que j’aime. Moi lisant avec mon père les livres de ma mère. Moi allongé sur les genoux de Mlle Lambercier, le cul à l’air, rougi d’une fessée experte, et l’érection indubitable (je soupçonne Rousseau d’avoir fréquenté, comme il dit, tous les galetas des sixièmes étages et toutes les putes de Paris sans retrouver exactement la sensation première de cette raclée fondatrice qui fut sa madeleine à lui). Moi cassant des peignes ou cueillant des cerises. Moi, penaud, membres `ballants, assis sur le lit où la petite Zulietta pensait me posséder et ne trouva qu’un jeune homme déconfit par son téton borgne. Moi vilipendant tout ce que Paris, donc l’Europe, comptait de belles intelligences… Moi, moi encore, moi partout.
Bien sûr, de Rembrandt à Van Gogh, il y a eu avant et après le philosophe de Genève quelques sublimes spécialistes de l’auto-portrait. Mais la peinture suppose un travail, une réinterprétation — elle fait œuvre. Le selfie, c’est le culte hédoniste de l’instant présent.

Le mépris de la culture, qui ouvre aujourd’hui la voie à tous les jihads de substitution, a commencé là, avec Rousseau. Comme commencé avec le lui le grand soupçon porté sur les livres. L’horreur des Fables de La Fontaine. La certitude que le jeune Emile était né bon, et qu’une sinistre conspiration de maîtres lucides et de précepteurs éclairés, désireux de remodeler son Moi d’enfant sauvage, s’échinait à briser sa spontanéité sublime, et sa capacité à construire seul ses propres savoirs.
Disons-le tout net : Emile, comme tous les jeunes vauriens, est né barbare. « Cet âge est sans pitié », dit justement La Fontaine. L’exécration de Rousseau pour le fabuliste est l’une des clés de cette dissolution de la culture dont nos pédagogues modernes ont fait l’alpha et l’oméga de leurs « sciences de l’éducation ».
Barbares, oui. Ne parlant ni le grec, ni le latin — ni le français. Le barbare balbutie tant qu’il n’est pas passé par l’étape du b-a-ba. La lente acquisition des mots et de la grammaire. La civilisation, c’est d’abord une syntaxe. Au commencement est le Verbe, dit Jean : avant le Verbe, et sans les mots, c’est le chaos.
Et si on en reste au chaos dans les cervelles fraîches, n’importe quel idéologue, n’importe quel croyant s’offrira à le mettre en ordre.

Selfie, disais-je. Le narcissisme, dont on constate chaque jour les ravages, n’est pas une culture — il en est même la réfutation. Le repliement sur soi, l’égocentrisme érigé en pensée (et dans le libéralisme moderne, simultanément, en dépense) sont l’inverse d’une culture, qui suppose, par définition, les autres. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui — le lion est fait de mouton assimilé », dit Valéry. Sans autrui, pas de langage ; sans passé, pas de pensée. Retour à l’âge de pierre.
Au Panthéon, les tombes de Voltaire et de Rousseau se font logiquement face : ils sont inconciliables après la ort, comme ils le furent de leur vivant. À l’un les Lumières, l’intelligence sceptique (pléonasme !), et l’infini combat contre l’Infâme — superstition, intolérance, fanatisme, autant d’entrée du Dictionnaire philosophique. À l’autre la tentation de la nuit.

Les enfants de Rousseau tiennent à bout de bras le smartphone avec lequel ils gravent dans la cellule de l’appareil — parfait substitut des neurones qui leur manquent — leur bêtise à front de taureau, et le néant de leur conscience. Ils sont obstinément consommateurs, trouvant sans doute que c’est un mot qui commence bien. Contents d’eux mêmes. Avides de respect — et le respect, qui est mise en avant de soi, n’est pas la politesse, qui est considération de l’autre. Arrogants par excès de crétinisme : le crétin, qui ignore tout, et ne le sait même pas, croit être la mesure de toute chose. Ils accumulent les signes extérieurs du Moi, persuadés qu’avoir, c’est être.
Rappelez-vous Pinocchio : il leur pousse des oreilles d’ânes, le braiement leur tient lieu de parole. Ou l’éructation. Ou la prière en boucle. Un dieu guerrier et sanguinaire n’a aucun mal à les prendre en charge, et à leur faire croire qu’ils n’ont pas besoin de livres, ni de pensée, ni de mesure. C’est dans le vide que s’installent les plus mortelles certitudes.

Jean-Paul Brighelli

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Les bas-fonds

Je sors d’une splendide expo sise au Petit Palais sur « les Bas-fonds du baroque — la Rome du vice et de la misère ». Soixante-dix tableaux d’artistes présents à Rome entre 1600 et 1650, au plus fort de l’esthétique caravagesque — mais pas seulement : des Français venus se frotter aux grands modèles, et qui menèrent là une vie de débauche désargentée (Simon Vouet, Claude Lorrain, Valentin de Boulogne), des Italiens bien sûr, comme Bartolomeo Manfredi, ou des Flamands et des Espagnols de passage, tels Van Laer ou Ribera. Comme dit fort bien le texte de présentation de l’expo, « non plus la Rome du Beau idéal, mais celle d’après nature ». On y apprend en particulier (enfin, moi j’y ai appris — mais mon ignorance est insondable) l’existence de confréries de francs buveurs et noceurs — les Bentvueghels — dont les fêtes, pour ce qui en est représenté, ne devaient pas être tristes. Les confréries bachiques sont légion, et il est significatif que les peintres baroques présentés ici (souvent ces Bamboccianti, les bambocheurs, dont Van Laer était le plus digne représentant) optent pour Dionysos contre Apollon. Le dieu du Cosmos (contre Dionysos, dieu du Chaos) triomphera surtout dans la deuxième moitié du siècle. Poussin — présent à Rome à la même époque, mais qui n’a voulu y voir que l’ordre antique et les canons officiels du Beau — postule Apollon au centre de sa célèbre Inspiration du poète, que Lagarde & Michard mirent en couverture de leur XVIIème siècle, choisissant d’occulter tout le baroque, ou presque. Comme dit le Poète, la lumière « suppose d’ombre une morne moitié ». L’exposition du Petit Palais, c’est la part nocturne du « Grand siècle » — et l’on sort de là en se demandant si l’abus idéologique de soleil, à partir de 1661, n’est pas une escroquerie : musiciens fauchés, buveurs illustres, tricheurs, malandrins (maintes toiles sont consacrées aux sanglants bandits romains), prostituées souvent mineures et gitons dénudés, mages et cartomanciennes, c’est l’envers de l’aristocratie. L’Europe d’en bas. Les gens de peu. Voir le Mendiant de Ribera, que le peintre exploitera plus tard pour en tirer son Archimède, passant du réalisme à l’Idée, ou plutôt montrant que l’idéal est empreint de misère.
Œuvre emblématique, le tableau d’Anton Goubau, Artistes qui dessinent d’après l’antique et artistes à la taverne, met en scène cette opposition d’Apollon (et des Muses très comme il faut) et de Dionysos et des épaves vautrées dans la vinasse, dans un décor soigneusement antique… Humour du peintre réaliste qui sait ce qu’on lui demande (de l’Idéal ! De l’Idéal !) mais qui y glisse un fragment de sa vie réelle. Idem pour Le Lorrain, dont on connaît les couchers de soleil splendides sur marines de convention, mais dont on ignore la Vue de Rome avec la Trinité-des-Monts (l’église archi-célèbre au dessus de la Piazza di Spagna, sur les escaliers de laquelle posent tous les touristes en goguette) — avec au premier plan en bas à droite, une scène de prostitution où la maquerelle vend au client des gamines pas même nubiles. Dans le même genre, le Paysage de ruines avec scène pastorale — en fait, le berger pisse contre un monument romain antique — de Cornelis van Poelenburgh.
C’était à l’époque où Ferrante Pallavicino publiait la Rhétorique des putains — ce qui lui valut, en 1644, à 29 ans, après 56 jours de torture, d’être décapité à Avignon sur ordre du pape : les bas-fonds sont aussi une prise de risque.
L’orgie vineuse de Dionysos est souvent un prétexte pour exposer de l’éphèbe très dénudé : voir le Jeune Bacchus du Pseudo-Salini. Voir surtout le Jeune homme nu sur un lit avec un chat (si ! Il a osé !) de Giovanni Lanfranco. C’est autrement plus beau, dans le genre hormosessuel, comme disait Zazie, que les chromos dérisoires de Pierre et Gilles.
Un artiste somme toute classique comme Simon Vouet est tout aussi capable de représenter un Jeune homme aux figues, qui fait la figue de la main droite — geste obscène s’il en est — tout en tenant deux figues (que tient-il donc, en fait ?) de la gauche.
Tout cela pour dire…

Gorki avait écrit les Bas-fonds — et j’ai souvenir d’une belle mise en scène, en 1972 (je venais d’arriver à Paris) de Robert Hossein où je découvris jacques Weber. Je vis plus tard le film de Renoir (1936), plus tard encore celui de Kurosawa (1957 — et Toshiro Mifune, déjà). Le peuple d’en bas surgissait en littérature et au cinéma — comme les mots du bas-ventre avaient jailli sous Rabelais, faisant la figue, pour quelques siècles, au vocabulaire poli et policé de la « belle » littérature : les livres aussi sont partagés entre Apollon et Dionysos.
Mais de ce peuple-là, que reste-t-il aujourd’hui ? Les magazines nous proposent tous des images sur papier glacé, les photographes ne s’intéressent plus à l’envers du décor (alors qu’en 1929-1934, Dorothea Lange, entre autres, avait su fixer sur son reflex les images de la Grande dépression), et les politiques préfèrent ignorer qu’il y a un autre peuple que celui des bobos.
Ah, mais j’oubliais, on a réduit depuis peu la « fracture sociale »… On l’a tellement réduite que la plèbe s’est inventé des amours tumultueuses (et tueuses est bien le terme) avec Jean-Marie l’ineffable, à la grande consternation des bien-pensants. Et on le lui reproche ! Peut-être devrait-on s’intéresser à la France d’en bas — encore faudrait-il qu’il y ait encore en France des artistes, et des politiques dignes de ce nom. Mais ce n’est pas en interdisant d’image les réprouvés, les chômeurs, les ivrognes, les putes d’occasion et de fins de mois, qu’on les effacera du paysage. J’ai même dans l’idée qu’à force d’être ignorée, la marge reviendra un jour en pleine page.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le catalogue est parfait, d’érudition et de reproduction.