Je voudrais être noir !

1-DSNBQ6ChMkhLjY27ekuebgPeut-être vous rappelez-vous :

« Hey hey hey, Monsieur Wilson Pickett
Hey hey hey, toi Monsieur James Brown
S’il vous plaît dites-moi comment vous faites
Monsieur Charles, Monsieur King, Monsieur Brown
Moi je fais de mon mieux pour chanter comme vous
Mais je ne peux pas grand-chose, je ne peux rien du tout
Je crois que c’est la couleur, la couleur de ma peau
Qui n’va pas
Et c’est pourquoi je voudrais
Je voudrais être noir… »

Le malheureux Nino Ferrer chantait cela en 1966, désespérant d’avoir un jour la voix de Ray Charles — dont il avait assuré la première partie au festival d’Antibes. Et l’année suivante, Claude Nougaro constatait :

« Armstrong, tu te fends la poire
On voit toutes tes dents
Moi, je broie plutôt du noir
Du noir en dedans
Chante pour moi, louis, oh oui
Chante, chante, chante, ça tient chaud
J’ai froid, oh moi
Qui suis blanc de peau… »

Ah, ces Blancs qui prétendaient chanter comme des Noirs ! Depuis Gershwin qui faisait du jazz comme Duke Ellington, depuis Elvis Presley, qui se déhanchait comme James Brown (« Read my hips ! »), nombre d’artistes blancs avaient fini par arracher à la musique noire tous ses champs spécifiques. A chaque fois d’ailleurs les Noirs inventaient un nouveau style, dont les Blancs, sales colonialistes de l’intérieur, maîtrisaient bientôt les codes. Lire sur le sujet le livre de Jean-Louis Comolli et Philippe Carles (deux Blancs, au passage) intitulé Free Jazz Black Power. Ça date de 1971, quand les révolutionnaires blancs que nous étions s’apercevaient, effarés, qu’en écoutant Chet Baker ou Paul Bley, ils s’appropriaient une musique noire. Fatalitas !

Mais on peut aller plus loin dans le fantasme. Jessica Krug l’a fait.

Pendant des années, cette Blanche de culture juive née à Kansas City a prétendu qu’elle était Noire — oh, pas tout à fait, juste ce qu’il faut pour bénéficier de l’affirmative action et des subsides du Schomburg Center for Research in Black Culture. Puis, un mensonge en entraînant un autre, elle a pondu un livre, Fugitive Modernities, où elle évoque avec lyrisme « ses ancêtres, inconnus, innommés, qui ont souffert toute leur vie pour un futur auquel ils ne pouvaient croire… » C’est beau. Ça émeut. Ça lui a valu un poste de professeur d’Histoire des Noirs américains à la prestigieuse université George Washington. Et en juin, sous l’identité latino de Jessica Bombalera, elle tenait une conférence à Harlem sur les brutalités policières. Black Lives Matter — et ça peut rapporter gros.

Jessica Krug a fini par reconnaître il y a quelques jours qu’elle n’avait en elle pas une goutte de sang noir. C’est pile ce que faisait l’apartheid sud-africain, qui mesurait la dose de sang « kaffir », comme ils disaient élégamment à Pretoria, pour savoir dans quel collège électoral vous inscrire — guettant le moment fatal où l’individu passerait la ligne et serait majoritairement Blanc. Les deux racismes se regardent et s’épaulent.
Krug n’est d’ailleurs pas la première. En 2015 Rachel Dolezal, une activiste notoire du NAACP, National Association for the Advancement of Colored People, une Fondation qui n’oublie pas de très bien payer ses dirigeants, dont elle faisait partie, a reconnu pareillement être Blanche de la tête aux pieds. Ce sont ses parents qui l’ont dénoncée, fatigués de la voir se prétendre noire. Cette arnaqueuse de la race est retombée sur ses pieds en prétendant être le premier « trans-black case » : on ne naît pas Noir, on le devient.

Quand Boris Vian s’amusait en 1946 à inventer un psychopathe noir mais blanc de peau (dans J’irai cracher sur vos tombes), c’était un jeu, une parodie des romans noirs qu’il traduisait par ailleurs, et une façon astucieuse d’éditer un bouquin érotique sous prétexte de combat anti-racial. Quand John Howard Griffin, entre 1959 et 1960, se déguisait en Noir, c’était pour faire connaître à ses contemporains Blancs ce qu’était l’existence d’un Noir dans l’Amérique ségrégationniste. Nous avons fait le tour, désormais des Blancs se prétendent Noirs — et en encaissent les dividendes.
Mais ce n’est pas parce que le racisme s’inverse qu’il disparaît. Se vouloir Noir, se croire Blanc, c’est persister dans l’essentialisation de la personne, réduite à son épiderme. Et n’en déplaise à Danièle Obono, ce qui compte, c’est l’intellect qu’il y a sous la peau — et c’est en quoi la plaisanterie de Valeurs Actuelles à son égard était non seulement de mauvais goût, mais intrinsèquement nulle. Oui, mais à privilégier l’intellect, qui prendrait encore Danièle Obono au sérieux ?

Jean-Paul Brighelli

JPB note Danièle O***

afp-1d906ef9070aceea7ae40a44195768e727c078b2J’ai fait un jour une émission de radio avec Philippe Vandel, ex-présentateur sur Canal + du Journal du hard. Il est officiellement prosopagnosique — si, si, ça existe : il ne parvient pas à reconnaître les visages. C’est un travers (gênant quand même dans son métier) qui est plus répandu que l’on ne croit. À la fin de notre entretien, comme il me demandait — cela faisait partie du rite de l’émission — quel souvenir amusant je pouvais lui raconter, j’ai expliqué avoir été un jour arrêté dans la rue par une fort jolie personne qui m’a félicité pour ma performance de la veille à la télévision. N’étant pas passé depuis un certain temps dans l’étrange lucarne, je me suis creusé la tête pour deviner avec qui elle pouvait bien me confondre. Je n’osais demander, quand tout à coup, un détail qui l’avait frappée m’a mis sur la voie : elle me confondait avec Roberto Malone, vedette italienne du X — passé effectivement la veille sur Canal… J’ai donc exprimé à la dame ma profonde reconnaissance, si je puis ainsi m’exprimer, à cette dame qui n’était physionomiste que de l’hémisphère sud — et nous avons repris chacun notre route…

Je suis moi-même atteint de ce mal mystérieux : j’ai le plus grand mal à identifier mes élèves. Cela me prend des mois, et souvent je suis incapable, dans un conseil de classe de fin d’année, d’identifier telle ou tel — sinon avec l’aide d’un trombinoscope soigneusement camouflé, parce qu’enfin, me suis-je fait expliquer maintes fois, cela ne se fait pas d’ignorer qui est qui. Et encore je n’ai jamais eu que trois classes, au maximum. Comment font les profs de Musique ou d’Arts plastiques, qui se coltinent en collège une bonne quinzaine de classes différentes minimum ?

J’ignore donc l couleur de peau de la petite Danièle O***. Un patronyme ne suffit pas, même s’il indique une prévalence. Oui, je suis prosopagnosique au point d’ignorer si un élève est noir ou blanc — ou ce que vous voulez. Et dans nombre de cas, je ne sais même pas, en corrigeant des copies, si c’est un garçon ou une fille : l’écriture donne des indications qui ne sont pas entièrement fiables.

Et vous savez quoi ? Je me contre-fiche de savoir si la petite Danièle O*** est d’origine africaine ou suédoise. La couleur de sa peau n’interfère pas sur les notes que je lui mets. J’ai un vague souvenir qu’un élève un jour m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de sales notes parce que je suis noir ! » Je l’ai observé attentivement, et oui, il était manifestement d’origine africaine. « Mais non, je vous saque juste parce que vous êtes nul. »
Et l’instant d’après, j’avais oublié son visage.

Je suis là pour apprécier les performances de mes élèves. La couleur de leur peau, leur origine, leur religion, leur milieu social, passent largement en dessous de ma ligne d’horizon. Il ne me viendrait pas plus à l’idée de surnoter quelqu’un parce qu’il arrive d’un quartier pauvre que de le sous-noter parce qu’il habite un arrondissement chic : la discrimination positive n’est pas le style de la maison. Je resterais assez ahuri si une imbécile quelconque revendiquait aujourd’hui l’héritage de ses ancêtres esclaves (et encore, comment sait-elle qu’elle était du groupe des opprimés, et pas des oppresseurs ?) ou contestait mon analyse de Voltaire au nom de je ne sais quel préjugé racial. Ceux qui mutilent les statues de Colbert ont le même QI déficient que cet émeutier qui, dans un célèbre poème de Hugo, vient d’incendier la bibliothèque — et qui ne sait pas lire : contrairement à ce que sous-entend alors « l’homme-siècle » (quel con !), l’ignorance n’est jamais la circonstance atténuante d’un comportement excessif. Je ne suis pas de ceux qui croient, comme Edwy Plenel, que le fait d’avoir été élevés dans un quartier misérable donne aux frères Kouachi une quelconque excuse dans la tuerie de 2015. Ni à eux, ni à qui que ce soit. Un salopard n’a pas d’excuse, qu’il s’appelle Koulibaly ou Traoré.

J’ai donc noté la petite Danièle O*** en fonction de ce qu’elle a produit : absence de raisonnement construit, recours à l’invective faute de vocabulaire, fautes de français, argument d’autorité sans justification de la compétence, ton de voix hésitant toujours entre le larmoyant — sans cause — et l’imprécation — sans raison. 2/20, tout au plus.
J’ai dans la même classe (virtuelle) une certaine Houria B***, qui prétend que les Blancs sont comme ci et les Juifs comme ça. Mêmes erreurs, mêmes préjugés, même évaluation. 2/20. Le prix du papier et de l’encre. Dans le conseil de classe national, mon collègue sociologue, Edwy P***, plaide pour l’une et pour l’autre, expliquant, ergotant, vitupérant. Ma foi, si j’avais à le noter lui aussi, il ne vaudrait pas plus cher.

Il y a… quelques années, faisant passer le Bac au lycée Turgot à Paris, j’ai mis une petite moyenne à une élève dont j’ignorais tout, et dont je ne me rappellerais pas plus le nom que le visage, si entre midi et deux, son père, un écrivain du nom de Pascal B***, ayant obtenu de l’administration (qui n’aurait jamais dû céder à sa demande, mais à Paris, ça se passe comme ça) mon numéro de portable, ne m’avait incendié en m’expliquant que sa fille était un pur joyau dont je n’avais pas apprécié le brillant. Ma foi, sur ce coup, elle était très moyenne, et même médiocre. 10/20, c’était bien payé. Soit le prof est souverain, dans un jury, soit il peut refuser de siéger et partir cueillir des pâquerettes.
Deux ans plus tard, rebelote au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Me voici face à un loulou dépenaillé, hirsute, mal réveillé, blouson de cuir et colifichets de motard, à qui je donne à expliquer une page des Provinciales — à 8h du matin, c’était tout de même assez vache. Il m’a regardé d’un air égaré, Pascal apparemment ne lui disait rien du tout. Mais il s’est vaillamment colleté à un texte fort difficile, je l’ai regardé en souriant suer sur son brouillon pendant sa demi-heure de préparation. Enfin, il se retrouva devant moi, lut le passage assez bien — c’était l’une de ces diatribes sauvages que Pascal adresse aux Jésuites — et à la fin, redressa la tête et me dit :
– Qu’est-ce qu’il leur met ! »
Je l’encourageai à poursuivre en ce sens, et il fit une explication quelque peu rock’n’roll, mais sans contresens, et avec des intuitions fines : le baston, c’était sa culture, comme on dit. Que cela se passât au XVIIe siècle ne le troublait en rien.
Tout au fil de la matinée, j’interrogeai quelques greluches de sa classe — même liste de textes —, jolies et bien peignées, qui me racontèrent sur Racine des banalités impardonnables. Je suis plutôt gentil, dans ces examens qui ne signifient plus grand-chose, je les notai toutes entre 8 et 10. Et c’était bien payé.
À 14h, une prof en furie m’interpella comme j’allais recommencer mes oraux. « Comment avez-vous pu sous-noter mes élèves, je me suis fait communiquer les bordereaux (ce que l’administration n’aurait jamais dû faire), et l’autre, là (elle aussi avait manifestement oublié son nom), 15 / 20 sur Pascal — alors qu’il n’a même pas assisté à mes cours ! »
Elle m’avait chauffé les oreilles. « Il n’est pas venu à vos cours ? C’est peut-être pour ça qu’il s’en est mieux sorti que vos petites chéries… »
Elle est partie outrée.

Je me fiche entièrement de l’apparence des gens, de leur appartenance à telle ou telle coterie, à telle communauté. Je me contrefous de leurs origines. Je note du point de vue de Sirius, avec autant d’objectivité que possible. Et si un sociologue tentait de me persuader que mon objectivité est nécessairement faussée par la couleur de ma peau, ma culture, mon histoire ou mes options politiques, je crois que je lui conseillerais d’aller se faire voir — chez les Grecs, qui pourtant ne méritent pas ça.

Jean-Paul Brighelli

La double contrainte du professeur masqué

big-1309429a83Dans un article récent paru sur le FigaroVox, j’évoquais le double bind, la double contrainte chère à Gregory Bateson et à l’école de Palo-Alto. « La double contrainte, écrivais-je, est au cœur des processus tragiques : si Phèdre parle, elle meurt, et si elle ne parle pas, elle meurt. Ou, si l’on préfère un exemple moins dramatique, c’est ce qui arrive à ce légionnaire romain sommé, dans Astérix en Corse, de dire que la sœur du chef corse lui plaît (et alors on le tue) ou qu’elle ne lui plaît pas — et alors on le tue. »
On me pardonnera de me citer : j’ai pensé à cette double contrainte lorsqu’à l’occasion de la rituelle réunion de rentrée, le proviseur, bien dans son rôle de transmetteur des décisions officielles, nous a rappelé, à propos du port du masque, que c’était une décision ministérielle, et qu’en tant que fonctionnaires, nous étions sommés d’appliquer lesdites décisions.
Certes. C’est au nom de cette docilité de principe que les enseignants ont jadis appliqué comme un seul homme les programmes débiles édictés par l’équipe de branquignols pédagogistes grouillant autour de Vallaud-Belkacem — ah oui, mais elle était de gauche…

Peu importe. Le ministre, qui se dispense pourtant d’en porter un dans ses conférences de presse, veut qu’élèves et enseignants soient masqués. Même s’il n’a pas pensé à tout : par exemple, dans les devoirs surveillés qui durent souvent six heures dans nombre de disciplines, en classes préparatoires, il ne serait pas permis aux élèves de se restaurer ni de boire — ni à nous, ou alors en nous cachant. Ah bon ? Pas permis non plus aux élèves de déjeuner d’un repas apporté de la maison dans les salles de classe — ni ailleurs. La cafétéria est là pour ça — sauf qu’elle accueille 50 personnes en serrant. Evitez de distribuer des photocopies que vous auriez pu toucher. Dé-ma-té-ria-li-sez. Quant aux trombinoscopes que nous réalisons nous-mêmes en début d’année, pas question de s’y risquer, l’administration nous en fournira à partir des photos fournies par les élèves.
Mais ça ne servira à rien, puisque face à nous, nous aurons une marée de masques parfaitement anonymes. À quoi allons-nous identifier nos élèves ? À leur coiffure ? Aux boutons d’acné qui leur trouent éventuellement le front ? À moins qu’ils n’écrivent leur nom sur leur maque — mais il paraît que ça en diminue l’efficacité, qui n’est déjà pas garantie…

Ce sont des problèmes techniques qui vont se décanter — quand les profs, comme l’a souligné l’un d’entre eux, s’apercevront à l’usage qu’il est impossible de parler fort avec un masque plus de 10 minutes. Alors, pendant quatre heures…
Ainsi pensent les technocrates, qui ne viennent jamais sur le terrain.
Ce n’est pourtant pas faute de leur expliquer.

Mais là n’est pas le nœud de la question. Le vrai problème, c’est notre devoir d’enseignants.
Parce qu’au-dessus de la question anecdotique du masque, qui n’est porté, soyons sérieux, que pour faire plaisir au lobby des hypocondriaques et des médicastres qui nous gouvernent, il y a la question de l’enseignement.
Parce que mon devoir principal d’enseignant, c’est de transmettre, de la façon la plus efficace possible, le plus grand nombre d’informations de qualité à des élèves qui, après cinq mois de confinement exigés par le même lobby, sont dans un état proche de l’Ohio, comme chantait jadis Isabelle Adjani…
Voilà le hic : si les conditions dans lesquelles on prétend me faire enseigner vont à l’encontre de ce qu’il est nécessaire de faire pour bien enseigner, lequel de mes devoirs vais-je choisir ? Faire plaisir à l’administration ou former mes élèves ?
Parce que comme je l’ai expliqué déjà au mois de mai, les deux sont largement incompatibles. Le langage silencieux, celui grâce auquel nous faisons passer les informations et surtout celui par lequel nous voyons si elles passent, en miroir sur le visage des élèves, est aboli par le masque. Les zombies parlent aux zombies !

Alors, et je pose sérieusement la question à celles et ceux qui sont des partisans déclarés de la servitude volontaire — sous prétexte d’altruisme, l’un des plus sidérants mensonges qu’aie jamais produit l’égoïsme humain : préférez-vous des élèves instruits à fond, à l’ancienne si je puis dire, ou des ectoplasmes n’absorbant que la moitié, au mieux, de ce que nous distillerons ? Où est le vrai devoir de l’enseignant, monsieur Blanquer ?
Et ne me dites pas qu’il faut faire au mieux, etc. Nous avons fait « au mieux » pendant le confinement, et nous avons perdu, de l’aveu de tous les spécialistes — moins optimistes que vous — plus de 15% des élèves. Perdus-perdus, Petits poucets dévorés par Olivier Véran, et ses clones. Probablement irrécupérables. Merci beaucoup aux médecins qui ont poussé le gouvernement à décréter le confinement, ils sont responsables de l’abêtissement de millions d’élèves. En d’autres temps, on les aurait accusés de trahison envers la patrie, et on les aurait guillotinés. Ces temps-ci, 93 me titille.
C’est d’ailleurs la première fois que l’on donne autant de pouvoir à ces imbéciles. Ni pendant la grippe espagnole (des millions de morts), ni pendant la grippe de Hong-Kong ou la grippe asiatique (près de 100 000 morts à chaque fois), ni même pendant que le SIDA tuait tous ceux qu’il touchait — et il en a tué 40 millions, le Covid est un tout petit joueur. J’espère bien que c’est la dernière fois qu’on les prend au sérieux. Salopards, va ! Une génération quasi anéantie.

Reformulons la question. Dois-je me contenter de gérer l’existant — la perte de sens, l’incapacité à suivre, le défaut de culture — en expliquant aux élèves que je leur donne moins par ordre ministériel alors que je pourrais leur donner plus, ou dois-je faire fi des consignes (qui entre nous ne servent à rien, plus vite nous aurons acquis une immunité collective et mieux nous serons armés face aux prochaines vagues des années à venir) et faire de mon mieux pour transmettre ce que j’ai de savoir ?
Parce que les deux sont incompatibles.
Evidemment, j’ai choisi — je vais encore me faire mal voir de ma hiérarchie : mais j’œuvre pour le bien des élèves. Au détriment même de ma propre santé, ajouterais-je, si je voulais faire jouer la corde sensible. J’œuvre pour leur futur, pas pour mon présent, qui est derrière moi. Pour eux, et pas pour un ministre qui sera passé depuis jolie lurette quand ils seront encore empêtrés dans leur ignorance masquée.

Jean-Paul Brighelli

Le virus du puritanisme

monokini-bikini-topless-plages-ete-femmesIl n’existe pas de virus ou de microbe libertin : chaque fois qu’une épidémie a déferlé, les populations se sont réfugiées dans la vertu la plus stricte, la plus étroite, la plus rétrograde. La peste de 1666 à Londres a redonné un élan aux anciens puritains que la Restauration avait fait taire — pensez, une capitale détruite en l’an Mille + 666, le chiffre de la Bête, sous le gouvernement d’un roi catholique et / donc débauché. On pendit un boulanger français, suspect d’avoir embrasé la ville.

Parfois, malgré la virulence de l’épidémie, quelque chose des anciennes mœurs surnage. L’épidémie de SIDA n’a pas incité tout le monde à renfourner dans sa culotte ses bonnes intentions — pas même à sortir systématiquement couvert. Les ex-soixante-huitards, qui avaient pourtant bien des débauches à se faire pardonner, n’ont pas rengainé leur libido. C’est qu’ils arrivaient d’une époque où la révolution leur fournissait un élan et une transcendance.

La récession, en revanche… Le coronavirus déboule dans un univers d’individualisme vide. Les marchands ont cru que les promesses informatiques suffiraient à faire rêver les nouveaux jeunes. Peine perdue. Nombre d’entre eux se sont réfugiés dans les jupes des religions les plus rétrogrades, l’islam ou les églises évangéliques, quand il ne s’agit pas carrément de sectes qui promettent le bonheur ici et le nirvana là-bas.

A donc germé dans les têtes les plus faibles l’idée que la dernière épidémie à la mode était une punition (divine, forcément divine) de nos débauches passées. « OK, boomer ! », le cri de ralliement de tant de jeunes imbéciles, n’a pas d’autre sens : ils en veulent terriblement à ces sexagénaires qui se sont tant amusés.

Il est tout de même frappant que conjointement à la contagion en cours (qui n’est pas l’abomination dont les médias nous rebattent les oreilles, mais c’est une autre histoire) des initiatives bien étranges, dans un pays aussi libéré que le nôtre, témoignent d’une étroitesse d’esprit à proprement parler puritaine. Un décolleté trop plongeant dans un supermarché ? Un vigile, outré dans sa croyance en la vertu des femmes, rembarre la jeune femme qui voulait faire ses courses. Des seins nus sur une plage ? Des gendarmes verbalisent la dame, qui n’a pourtant commise aucune infraction. On a appris à cette occasion que nombre de communes avaient passé des décrets municipaux interdisant ces exhibitions obscènes — forcément obscènes.

Le port obligatoire du masque dans des lieux ouverts où il n’a aucun intérêt — en admettant qu’il en ait un dans les lieux fermés — participe de la même contrainte. On n’affiche plus ses lèvres purpurines. On les camoufle. Les adeptes féminines de la religion de paix et d’amour se sont saisi de l’occasion pour se masquer jusqu’aux yeux — au mépris de la loi. Mais ce sont celles qui n’en portent pas que l’on verbalise. Rennes renonce à être ville-étape du Tour de France (qui n’est jamais que la manifestation sportive la plus suivie au monde) sous prétexte que deux pin-ups en maillot de bain font la bise au vainqueur — mais autorise désormais le burkini dans les piscines municipales. C’est ça aussi, l’écologie.

La décision d’obliger bars et restaurants marseillais à fermer à 23 heures participe de la même vague puritaine. Peu importe au gouvernement que coulent des commerces qui étaient parmi les plus respectueux des règles d’hygiène et de prophylaxie. Il s’agit d’éliminer le monde de la nuit, où se passent toujours des choses louches, peu conformes au monde rêvé d’Olivier Véran et de ceux qui l’écoutent. Paris-by-night, terminé. La Tour Eiffel brille vainement sur les avenues mortes dès 21 heures — et elle cesse de scintiller après minuit.

Les noctambules fortunés, ces jours-ci, se rendent à Berlin, où la vie nocturne continue à battre son plein. Mieux : la municipalité allemande a voté un plan de 900 millions d’euros pour soutenir l’activité des établissements qui perpétuent la mémoire du Berlin festif. 900 millions !

En France, passé neuf heures du soir, ce sera bientôt le silence. La police dresse des contraventions aux automobilistes non masqués — à Nice. Bientôt, elle viendra dans les chambres à coucher vérifier que vos galipettes sont dûment masquées — une recommandation appliquée désormais à New-York.

On apprend dans le dernier ouvrage de Jean-Pierre Obin (j’en parlerai bientôt en détail) que des élèves musulmans s’opposent désormais à ce que l’on étudie Madame Bovary en classe : pensez, une femme qui pense par elle-même, trompe son mari, et se suicide. Le procès jadis perdu par les procureur Pinard est désormais gagné chaque année face à des professeurs intimidés par les petits Savonaroles.

Parce que la religion offre une transcendance, quitte à remiser Coquette dans son pantalon. Les hommes du XVIIIe siècle (eux aussi refusés en classe par les mêmes puritains intransigeants) avaient érigé la Raison en transcendance. Mais l’inculture aidant, et la passion remplaçant la réflexion, le retour au religieux le plus obtus, au puritanisme le plus étroit — et bientôt aux châtiments les plus barbares — est la marque de ces années 2020. La vraie épidémie n’est pas dans un virus qui s’atténue chaque jour, au fur et à mesure que se construit une immunité collective (dont aucun officiel ne veut, pensez, ils ont des futurs vaccins à imposer). La vraie épidémie est vertueuse. Elle sermonne, elle réprime, elle châtiera bientôt.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos de la religion de paix et d’amour… Un site qui en fait la promotion s’est permis de souligner quelques propos de bon sens que j’ai récemment tenus sur CNews. Je tiens à dire à l’« Emilie » qui signe cette diatribe qui permet amplement de m’identifier que la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe, et que je méprise son inculture accablante, ses insinuations et ses menaces à peine voilées.

Du masque comme blasphème

238317Je suis athée jusqu’au bout des ongles, prêt à en découdre avec tous les terroristes de la foi. Cela dit, je respecte tout à fait les croyances des uns et des autres, tant qu’elles n’empiètent pas sur mon existence. Je les considère peut-être un peu comme une forme de folie douce, mais tant qu’elles ne font pas de mal à ceux qui les professent…

Mon père — 88 ans depuis peu — est croyant. Il tient aux habitudes contractées durant son enfance en Corse, aller à la messe entre autres. Sauf que depuis six mois, il n’y va plus. Le 15 août — la Sainte Marie est une fête majeure des cultures méditerranéennes — il a fait une ultime tentative, mais la mairie (communiste) du petit village des Pyrénées-Orientales où il réside est formelle et applique à la lettre les consignes nationales : les fidèles doivent être masqués. Alors il est rentré chez lui. « On ne se masque pas devant Dieu », dit-il. Pour compenser, il s’est offert le petit livre d’Antoine Compagnon, Un été avec Pascal, étant entendu que comme tous les chrétiens authentiques, il est plutôt janséniste que jésuite. Le jésuitisme s’accommode des masques, sans doute. Le jansénisme ne connaît que les masques mortuaires — lorsqu’on ne triche plus avec les apparences.
Ajoutons que mon père est de santé fragile, qu’il relève tout juste d’un AVC qui aurait pu être fatal, qu’il a divers maux liés à l’âge et qu’il n’a pas peur de mourir — même si l’idée qu’un prêtre masqué lui offrira l’extrême-onction lui répugne. Tant qu’à faire, il s’en passera, sachant combien les hommes sont des philistins — le mot biblique pour « jean-foutre ». Il s’arrangera directement avec son dieu.

Les officiels qui ont décidé que l’on irait masqué à la messe sont des jean-foutre. Ce sont les mêmes qui durant le confinement ont interdit les funérailles — on enterrait les défunts à la va-vite, sous prétexte d’épidémie. Une première dans l’histoire de France, et même dans l’histoire du monde, où le degré d’humanité est justement évalué en fonction des rites funéraires. La victoire des jean-foutre, c’est-à-dire de la déshumanité. Oh comme ils doivent se féliciter aujourd’hui des mesures soi-disant prophylactiques qui témoignent de leur victoire ! Oh comme ils doivent jouir devoir 67 millions de Français crevant de trouille — pour rien.

L’église, c’est, en grec, l’ ἐκκλησία − l’assemblée des fidèles, qui à l’origine coïncidait avec l’assemblée des citoyens. C’est la raison pour laquelle les bâtiments étaient construits pour accueillir la population entière des cités où ils étaient bâtis. La communion est, si l’on en croit son préfixe, conçue de la même façon, une fusion de l’individu avec son Dieu, certes, mais une fusion aussi de ceux qui partagent une foi commune. Interdire de fait de participer à la messe et de communier — faut-il que ce soit un agnostique pur qui le rappelle ? — est une abomination religieuse et sociale.
Quant au prétexte « altruiste » selon lequel s’isoler derrière son masque témoigne du respect que l’on a pour les autres, c’est une manœuvre jésuite pour tenter de sauver les meubles. La vérité c’est que la peur a fait basculer la foi.

Dans les westerns de mon enfance, il n’y avait que les bandits qui se masquaient. C’était le signe extérieur de leur malfaisance. Inciter les citoyens à se « distancier » (dans la tête de quels médicastres administratifs une telle idée a-t-elle pu germer ?), à ne plus se serrer la main, à ne plus s’embrasser, transforme de facto 67 millions de Français en autant de conspirateurs.
Obéir à des jean-foutre ne me semble pas une très bonne idée. Malsaine, en tout cas.

Et je le dis tout net. Je ne me masquerai pas devant mes élèves, dans dix jours. Pourtant, à en croire les hystériques qui sont légion ces temps-ci, à bientôt 67 ans c’est moi qui risque le plus. Mais on peut être athée et ne pas avoir peur de la mort — quelle qu’elle soit, et il y a peu de chances qu’elle soit amicale. Comme disait Jean de Sponde, que cite volontiers mon paternel : « Mais si faut-il mourir. »
Alors je laisserai l’administration m’interdire d’enseigner. Figurez-vous que je ne suis pas là pour enseigner la peur, la crainte de l’autre, la grande trouille bleue. La culture est une autre forme d’ ἐκκλησία, une façon de se retrouver, de communier sur ces idées qui ont fait le monde, et particulièrement la France. Et la terreur, le repliement sur soi, l’enfermement de chacun derrière son rempart de toile, ne font pas partie de notre culture.

Jean-Paul Brighelli

Le Complexe d’Orphée

732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_ProjectOrphée était déjà une vedette quand Eurydice l’a rencontré. Des dons pour la musique. Rock-star des ères légendaires. Mais rien d’autre. Il s’était trouvé une groupie qui le regardait avec les yeux de l’amour — et réciproquement. Closer, me voici ! « Eurydice nous dit : « Je l’aime ! » »
Les dieux (il y avait des dieux, à cette époque) cherchèrent à perfectionner le personnage. Ils lancent sur la route de la jeune fille une vipère qui l’expédie aux Enfers. Désespoir d’Orphée. Il tire de sa lyre, dans les semaines qui suivent, des accents déchirants, délicieux aux oreilles des Olympiens : I’ve been loving you so long I can’t stop now — vous voyez le genre. Pas assez déchirés pourtant, et, du coup, pas assez suaves aux oreilles des Immortels : le poète est désespéré, soit, mais d’un événement qui lui est en quelque sorte extérieur. Pour qu’il aille au-delà de ses dons, pour qu’il fasse pleurer les rochers et gémir à ses pieds les bêtes féroces et même les lecteurs de Causeur, qui sont comme chacun sait des monstres racistes d’extrême-droite sans plus de sentiments qu’une chambre à gaz, il lui faut une bonne grosse dose de culpabilité. Les Grecs avaient compris le truc bien avant les judéo-chrétiens — qui l’ont perfectionné, cela va sans dire.
« Il te suffit, lui soufflent les Dieux, de descendre aux Enfers pour réclamer aux puissances d’en-bas ta bien-aimée trop tôt disparue… » Orphée n’hésite pas, se lance dans une quête insensée, endort Cerbère aux accents de sa voix (Since I’ve been loving you), franchit le Styx et le reste, et obtient de ramener Eurydice à la surface du monde sensible. « Mais attention, prévient Hadès, durant ta remontée vers la lumière, tu ne dois pas un instant te retourner. Sinon tu la perdras à tout jamais. »
Les dieux ne font jamais de cadeau inutile. Orphée n’entend pas, derrière lui, le bruit des pas de l’ombre si chère. Rien. Pluton l’aurait-il trompé ? L’idée fait insidieusement son chemin en lui, il n’y tient plus, il fait volte-face alors qu’il était à deux pas de la sortie…
Tout ce qu’il peut voir, c’est, dans les yeux du beau fantôme, un désespoir palpable, pas même un reproche, tant elle l’aime, tandis qu’une cohorte infernale la tire à jamais en arrière, et la ramène au royaume des ombres. This is the end, beautiful friend — et le début de l’histoire.
Bien sûr, c’est là que voulaient en venir les Dieux. Cette fois, s’il l’a perdue, c’est de sa faute. Deuil et culpabilité. Les accents qu’il tire désormais de sa lyre sont si déchirants — I’m still loving you — qu’il accède enfin au mythe, il devient Orphée pour les siècles des siècles, amen.
La littérature tout entière procède d’un travail de deuil. Les pages noircies sont les linceuls successifs dont on voudrait recouvrir le beau fantôme — les voix chères qui se sont tues, ou, à la rigueur, une blessure narcissique particulièrement saignante : les amateurs qui aiment Maupassant se reporteront avec intérêt à une nouvelle rarement étudiée, « Garçon, un bock ! », dont il est évident qu’elle transpose un traumatisme d’enfance. Parfois, on réussit l’enterrement, et on cesse d’écrire : c’est ce qui explique les réussites éclatantes, et les silences consécutifs, de Laclos ou de Lampedusa. Souvent, en revanche, pour le plus grand bien des bibliothèques, on entasse et on empile les pages et les pages sans parvenir à cacher le cadavre. Plus le cher défunt fut proche (père ou mère souvent, et très tôt disparu — mais ce peut aussi être un ami intime, pourquoi croyez-vous que Flaubert a couru toute sa vie après le fantôme de son ami Alfred Le Poitevin, auquel Maupassant — « mon cher fils », disait Gustave — ressemblait tant), plus on se sent responsable : « Je coûtai la vie à ma mère », dit fort bien Rousseau. Ou Molière, Racine, Rousseau, d’Alembert (sans père car enfant naturel — tout comme Apollinaire, Aragon ou Gary), Sade, Dumas, Sand, Poe, Stendhal, Baudelaire, les sœurs Brontë, Zola, Tolstoï, Dostoïevski, Melville, Nietzsche, Twain, Yourcenar, Cocteau, Camus, Sartre, Pagnol, Sabatier — la liste des orphelins est interminable, même dans des périodes (XIXe ou XXe siècles) où l’on mourait moins jeune qu’autrefois.
Je crois parfois que la stérilité souvent déplorée de notre époque vient de l’habileté de la médecine moderne, qui conserve indûment des parents dont les dieux, plus attachés aux productions de l’art qu’à la survivance des individus, tous interchangeables, avaient pourtant programmé la disparition. Pas un hasard si ces dernières décennies, le Tiers Monde a été plus fécond que l’Europe — on y meurt toujours dru.
On peut d’ailleurs être orphelin très tard. Lampedusa n’avait rien écrit avant la mort de sa mère — il avait déjà 50 ans. Albert Cohen avait tâté de la littérature, mais les grands chefs d’œuvre ont attendu le décès de sa mère, en pleine guerre. Quant à Beauvoir, qu’aurait-elle écrit, si Elisabeth Lacoin (« Zaza ») n’était pas morte en 1929 — et si elle ne s’en était pas accusée ?

Ce complexe d’Orphée évident au cœur de toute littérature, donne même à des poètes médiocres, Lamartine, par exemple, la force d’écrire les Méditations, qui ont de beaux accents. Elvire, merci à vous : Julie Charles a vraiment bien fait de cracher son dernier poumon en 1817. Alphonse avait d’ailleurs légèrement anticipé — le Lac est antérieur de cinq mois au décès de la belle toussoteuse. Et Marie Duplessis, jolie demi-mondaine tout aussi phtisique, a permis en mourant (jeune, c’est mieux) au fils médiocre d’Alexandre Dumas père d’écrire la Dame aux camélias.

Après des décennies de tyrannie de la « structure », peut-être est-il temps que la littérature en revienne à la part maudite ¬— l’autobiographie. Pas l’autobiographie scrupuleuse où pas un bouton d’acné ou de manchettes ne manque, mais l’autobiographie signifiante, celle où un souvenir d’enfance (voir le splendide texte de Pérec sur le sujet — ah, la Shoah, après deux guerres mondiales, nous a bien fourni en écrivains inspirés !), le sentiment d’un manque qui ne se comblera jamais, alimente à jamais la machine à écrire.

Sartre, qui n’était pas un imbécile, contrairement à ce que pensent aujourd’hui des gens qui ne l’ont ni connu ni lu, le dit très bien. Evoquant la disparition de son père, mort de la fièvre jaune quand le petit Jean-Paul n’avait pas quinze mois, il écrit : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté ». La liberté, concept-clé chez Sartre, est le don du mort. Et qui n’a pas compris que l’entame célèbre de l’Etranger (« Aujourd’hui, maman est morte ») fait référence au père de Camus — ce père sur la tombe duquel l’écrivain se rendra bien plus tard (il le raconte dans le Premier homme, découvrant un visage plus jeune que le sien, celui d’un inconnu mort de ses blessures en octobre 1914. Etonnant, non, que les deux hommes qui ont écrasé la vie intellectuelle d’après-guerre se soient l’un et l’autre forgés dans le deuil…
L’adversaire de la littérature, c’est la résilience. Heureusement que c’est une fiction : on n’en finit pas d’enterrer ses morts, on les porte avec soi, on les recouvre de pages hâtivement griffonnées, tandis qu’une autre page blanche nous attend, à noircir d’urgence pour recouvrir le cher disparu…
Quitte à effaroucher les âmes sensibles, je crois que le Complexe d’Orphée alimente mon mépris de la mort en général et du Covid en particulier : ma disparition pourrait donner à ma dernière fille, encore jeune, l’élan qui lui permettra de se dépasser. C’est en tout cas une expérience à faire. Parents, sacrifiez-vous pour vos enfants !

Jean-Paul Brighelli

Le syndrome de Caligula

« Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux… »

Caligula fut bon pendant ses premières années. Puis Drusilla, sa sœur et son amante, mourut. Le deuil engloutit en lui tout ce qu’il y avait de bon, toute sa jeune confiance en l’avenir — et je défie qui que ce soit de juger son sentiment de solitude et de damnation, chacun réagit différemment face à la disparition de ceux qu’il a aimés. Utinam populus romanus unam cervicem haberet ! (Suétone, Vie de Caligula, XXX), disait-il : « Si Seulement le peuple romain n’avait qu’une tête » — afin de la couper d’un coup. Et comme il avait le pouvoir absolu, il est devenu absolument fou.

Louis-Ferdinand Destouches fut bon pendant ses premières années. Il avait bien du mérite. Engagé volontaire en 1912, blessé gravement en 1914, décoré mais pas plus content, « mutilo 75% », comme il disait, il part expérimenter le colonialisme français au Cameroun — et ça n’a rien de drôle, constate-t-il, les colons, entre deux anisettes, méprisent les pauv’ nèg’ qui tombent comme des mouches glossines. Médecin, il visite les usines Ford à Detroit : si horrifié qu’il finit par encenser l’exploitation de ces ouvriers « déchus de l’existence » — parce que tel est son tempérament, quand quelque chose le choque, il sur-réagit. Il éructe. Puis il est médecin à Bezons. Vous qui entrez à Bezons, en ces années 1920, abandonnez toute espérance. Et alors, Bébert meurt — c’est au chapitre XX de la quatrième partie du Voyage. Peu importe son nom véritable. Bébert est l’un de ces gosses mal nourris, chétifs, tuberculeux dès l’enfance, comme il y en a alors des dizaines de milliers en France, des gosses que la médecine ne peut sauver, à une époque où les antibiotiques n’existent pas. « Il se mit à perdre du poids chaque jour. Un peu de chair jaunie et mobile lui tenait encore au corps en tremblotant de haut en bas à chaque fois que son cœur battait. On aurait dit qu’il était partout son cœur sous sa peau tellement qu’il était devenu mince Bébert en plus d’un mois de maladie. Il m’adressait des sourires raisonnables quand je venais le voir. Il dépassa ainsi très aimablement les 39 et puis les 40 et demeura là pendant des jours et puis des semaines, pensif. (…) Une espèce de typhoïde maligne c’était, contre laquelle tout ce que je tentais venait buter, les bains, le sérum… le régime sec… les vaccins… Rien n’y faisait. J’avais beau me démener, tout était vain. Bébert passait, irrésistiblement emmené, souriant. Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller. » Et alors il meurt, Bébert. De typhoïde ou de misère, allez savoir.
Et pour ne pas oublier, Céline nommera son chat « Bébert ». Imaginez, dix fois, vingt fois par jour vous appelez votre chat, d’une voix caressante ou faussement sévère : « Bébert » !… Dix fois, vingt fois par jour remonte le souvenir du pauvre môme dévoré par la fièvre, avec des yeux immenses. « Il se mit à perdre du poids… » Il ne pesait pas lourd quand on l’a enterré.
C’est ainsi que l’on devient un pessimiste radical, et que l’on en arrive à vomir tout le monde.
L’un des problèmes auxquels se heurtent les « céliniens », c’est la cohabitation de chefs d’œuvres romanesques et de pamphlets antisémites. Mais c’est la même chose, la même hargne – et d’ailleurs, la même écriture savamment hallucinée. Bien sûr, on lui reprochera toujours d’avoir écrit sur les Juifs des choses aussi délirantes — mais leur délire même devrait indiquer aux lecteurs qu’il ne s’agit pas réellement de Juifs : les enfants d’Israël sont des parangons d’humanité, ils prennent pour tout le monde. D’ailleurs, bien des Français ont envoyé des lettres de dénonciation et sont finalement passés entre les gouttes, à la Libération, alors que Céline soignait gratuitement, en ces temps d’avant la Sécurité sociale, les Juifs pauvres de son quartier. Les Nazis d’ailleurs ne s’y trompèrent pas, ils répugnaient à faire de la publicité à l’auteur de Mort à crédit, ils avaient bien saisi, eux qui pratiquaient l’antisémitisme de façon structurée et affreusement raisonnable, que son hystérie dépassait de très loin leurs visées. D’aileurs, il ne pouvait pas les voir, eux non plus. Il avait rencontré l’Homme, il l’avait pesé, et il l’avait trouvé léger (Daniel, 5, 27). Léger et puissamment immonde.
De cette découverte de l’aspect répugnant de l’Homme, Céline ne s’est jamais remis. Il a vécu dans la haine de l’humanité, il est devenu le misanthrope professionnel réfugié dans son pavillon de Meudon, avec Bébert et Lucette. Récemment décédée à 107 ans, Lucette, qui était une danseuse et recevait toutes sortes d’élèves, a entretenu durant soixante ans, avec amour, la mémoire de l’ogre mangeur d’humanité.

Je fus bon pendant des décennies, m’efforçant d’instruire les élèves que l’on me confiait, espérant amener chacun au plus haut de ses capacités, fabriquant des ouvrages scolaires pour accroître leur culture — des livres destinés autrefois aux élèves de Seconde et Première, et acquis aujourd’hui par les aspirants au CAPES et à l’agrégation, non, le niveau ne baisse pas ! Oui, j’ai fait de mon mieux, je peux le dire à l’heure où je frôle la retraite.
Et j’ai vu l’institution à laquelle j’appartenais se saborder sciemment. J’ai vu mes collègues, mes chers collègues, approuver des deux mains — ou simplement par leur silence — les directives absurdes qui tombaient du ciel grenellien, et relayées par les gredins qui sévissaient dans les IUFM, les ESPE, ou je ne sais plus quoi.
Alors j’ai écrit la Fabrique du crétin, pour essayer de réveiller les consciences. Que n’avais-je pas fait là ! Depuis quinze ans, des crétins diplômés en crétinisme me tombent dessus, de peur que je gâche leurs rentes de situation. Ils me tueraient, s’ils osaient. Comme on a tué Cassandre.

Pourtant, mon constat de faillite est partagé par bien des gens, mais une chape de silence est tombée sur la catastrophe. Les syndicats se battent aujourd’hui pour savoir s’il faut ou non porter un masque, et continuer à ne pas aller en classe. Ils luttent, disent-ils, pour obtenir une augmentation symbolique du point d’indice — alors que je réclame depuis des années 50% d’augmentation pour les débutants, et un alignement de nos salaires sur ceux de nos collègues allemands, autant que l’Europe serve à quelque chose. Trop exigeant ! Trop irréaliste ! Ils font la grève des notes, quand je proposais au contraire de noter le Bac en valeur réelle, pour que les parents sachent au moins l’état dans lequel étaient leurs enfants. Cette année, cerise sur le gâteau, non seulement ils n’ont pas dit la vérité des prix, mais ils ont falsifié les bulletins. 95% de reçus, des mentions Très bien comme s’il en pleuvait. Merveilleuse efficacité du Système.
Et ils me vomissent.
Ah oui ? Depuis quinze ans, chers collègues, vous faites le gros dos devant des réformes plus létales les unes que les autres. Vous prétendez vomir l’évaluation des « compétences », tarte à la crème qui vise à dissimuler la baisse générale du niveau, mais vous cochez sagement les petites cases. En voie d’acquisition ! En voiture ! Vous contestez les programmes ineptes de Vallaud-Belkacem, mais vous les appliquez. Vous méprisez, dites-vous, les pédagogues qui ont envahi les centres de formation, mais vous vous pliez à leurs diktats, injonctions ou lubies. « Oui, not’ bon maître ! » Ne rien faire qui pourrait vous valoir un retard dans votre avancement ! Ne rien faire qui pourrait entraîner une modification désavantageuse de votre emploi du temps ! Ne rien faire qui impliquerait qu’il y a des profs meilleurs que d’autres — ce que nous savons tous, mais il est de bon ton de prétendre que nous sommes tous égaux, tous collègues. Utinam magistri unam cervicem haberent !

La rentrée qui s’annonce sera probablement, quel que soit aujourd’hui l’optimisme de façade du ministère, aussi catastrophique que le dernier trimestre de l’année achevée. Pas de cours ! Pas d’élèves ! Pas de risques ! Pas d’obligation de service ! Précautions ! Trouillomètre à zéro ! Le niveau est nul, descendons-le encore ! Des centaines de milliers d’enfants ont très mal digéré ces cinq mois sans classe. Quelle importance ? De toute façon ils travailleront pour Uber, ou dans les abattoirs du néo-libéralisme…

Mes chers collègues, chaque jour vous assassinerez ainsi des milliers de « Bébert » — tous ceux qui appartiennent à ces couches populaires que vous dites défendre mais pour lesquelles vous ne faites rien. L’ascenseur social a toujours été un fantasme, mais il y avait l’escalier. No more ! Désormais, quand on est né dans la rue, on y reste, et le système scolaire ne peut plus rien pour vous. Et quand bien même vous seriez enfant des classes intermédiaires, vous serez invinciblement entraîné vers le bas, toujours plus bas.
Oh, je sais bien que nombre de mes collègues et nombre de mes amis font de leur mieux, se battent dans leur coin, en douce, et tentent de faire passer encore des bribes de savoir. Mais leur combat, comme le mien, est un combat d’arrière-garde. Le gros des bataillons, tous ces maîtres formés par des pédagogues convaincus de leur pertinence parce qu’ils se sont co-recrutés sur la foi de leur médiocrité et de leur malfaisance, et de leur infinie capacité à lécher les panards de leurs maîtres, se contente de gérer les présents, sans trop oser leur demander de faire silence ou même d’apporter un stylo. Ils admettent les remarques sexistes, racistes, anti-laïques — au nom de la liberté d’expression prônée par la réforme Jospin, et que ces mômes décérébrés contestent dès qu’elle n’est pas leur liberté de proférer des énormités. La tolérance, il y a une maison pour ça, et c’est l’Ecole.

Le Covid est la cerise sur le gâteau. Sous prétexte sanitaire, les profs vont se suicider, en se laissant entraîner à enseigner à distance. À terme, on les supprimera, et on supprimera les établissements, du Secondaire et du Supérieur, parce que des robots feront très bien ce travail à leur place — ou des boîtes privées comme il en existe déjà. Un écran, un enseignant — et des millions d’élèves. Et ceux qui paieront la note la plus salée seront encore une fois les étudiants les plus pauvres, ceux qui avaient le plus besoin d’un référent humain face à eux. Ah oui, mais moi j’ai une bonne excuse pour ne pas être là. Encore bravo.

Dans trois mois, je m’en vais. Je laisse derrière moi un système éducatif exsangue, mais qui semble convenir à la plupart des profs. Et vous voudriez que je ne sois pas en colère ? Vous avez cassé l’Ecole — celle même qui vous a formés. Vous pensez à vos minuscules avantages, à votre petite santé, et à inscrire vos enfants dans les bons établissements. Vous assassinez dix, vingt, cent Bébert chaque jour, grâce à des méthodes pédagogiques adéquates. Et pour le reste…

Jean-Paul Brighelli

PS. Je sais bien qu’en dehors de ceux qui me haïssent déjà, les autres rangeront cette chronique dans la catégorie « coups de gueule ». Ils auront tort. Je suis désespéré. Et je ne porte pas de masque, parce que ma sécurité ne m’importe guère. Quant à la vôtre, « Utinam… » — vous connaissez la suite. Pour un peu, je me souhaiterais malade, et vraiment contagieux — et vous emporter tous au banquet d’Odin.

Pour Laclos

1a565ae08ef18073bcbd2ed23ffbd09dLe code d’accès de mon portable est 1782 — l’année de parution des Liaisons dangereuses. Et la phrase d’exergue de Bonnet d’âne (« les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs ») est tirée d’une comédie de Gresset citée justement par Laclos.
C’est dire à quel haut niveau d’estime je tiens l’unique roman de Laclos — qui ayant tout dit n’éprouva pas le besoin de se répéter. Combien de petits-maîtres contemporains, poussés par des éditeurs avides, devraient en prendre de la graine…

Voici un roman exceptionnel à plus d’un titre. D’abord, il solde le roman par lettres, qui avait connu une expansion remarquable (plus de trois mille titres au cours du XVIIIe siècle) depuis les Lettres portugaises de Guilleragues. Ce qui paraîtra sous cette forme après les Liaisons, Sade (Aline et Valcourt), Sénac de Meilhan (l’Emigré) ou Balzac (les Mémoires de deux jeunes mariées) mérite à peine une mention de bas de page dans les histoires littéraires. Il aurait tout aussi bien pu solder tout le roman : le genre vivait depuis ses débuts médiévaux sur le modèle héroïque, ou, à la rigueur, anti-héroïque (mais Cervantès lui aussi a épuisé le genre).
Ici, rien de tel. On ne peut, sauf masochisme exagéré ou folie des grandeurs, s’identifier à aucun des personnages.
Quelle adolescente, quelque nunuche qu’elle soit, irait se prendre pour Cécile de Volanges — si gourde qu’on ne peut même pas la plaindre ! Quelle femme fidèlement adultère, qui à la rigueur concevrait d’être une Bovary, pourrait se comparer à la Présidente de Tourvel, littéralement morte d’amour pour un libertin qu’elle prend pour l’image de Dieu sur terre — ou de Satan, ce qui revient au même ? Stendhal, qui a bien connu Laclos, en a tiré Mme de Rênal, tant mieux — mais après ? Quelle féministe, même d’une intelligence supérieure, si cela se trouvait, oserait s’identifier à la Marquise de Merteuil, cette femme « née pour venger [son] sexe » et qui achève toutes les femmes — et d’ailleurs les méprise : « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? » s’exclame-t-elle (Lettre LXXXI), outrée qu’on ait pu la confondre avec la foule des victimes…
Quant aux hommes… Quel freluquet total, quel puceau définitif prendraient modèle sur le Chevalier Danceny, incapable de mettre la main sur la jeune pucelle qui s’offre à lui ? Quel pseudo-séducteur singerait le vicomte de Valmont, libertin amoureux, mené par le bout du nez par une Merteuil cent fois plus intelligente, et poussé au suicide…
Il fallait un homme, et un homme supérieurement intelligent, pour écrire le roman d’une femme d’exception.

L’intelligence est le talon d’Achille de ce roman magnifique. Elle est tellement sensible dans la moindre phrase — j’entends l’intelligence du romancier, à travers celle de ses personnages, à commencer par les plus sots — que notre siècle a toutes les chances de passer à travers.
Laclos, vrai révolutionnaire, franc-maçon comme on les faisait en 1789, complota pour mettre en place une monarchie parlementaire — ce qui se fit finalement lorsqu’on porta au pouvoir le fils de ce Philippe-Egalité qu’il servit jusqu’à être emprisonné et condamné à mort. Une situation dont il se tira avec le même bonheur que Sade, qui ne se remit jamais vraiment de ne pas avoir écrit les Liaisons.
Laclos, après ce chef d’œuvre, écrivit des textes sur l’émancipation des femmes qui laissent loin derrière toutes les chiennes de garde d’aujourd’hui. Qu’un homme exprimât mieux qu’une femme la nécessité d’une « grande révolution » (appréciez l’expression en 1784 !) était logique, on ne peut attendre d’un être esclave qu’il domine assez sa situation pour l’analyser : la tête dans les fers, il lui faut d’abord se libérer avant de conceptualiser sa révolte.

J’ai deux ou trois fois dans ma carrière étudié en classe les Liaisons. Ces derniers temps, le texte est devenu illisible pour des générations persuadées que le Bac leur a donné l’infaillibilité littéraire, comme le pape a l’infaillibilité théologique de par son élection même. Les greluches d’aujourd’hui pensent ainsi que Cécile se fait violer par Valmont. #MeToo ! devrait s’écrier la donzelle. C’est ne pas voir la finesse de l’analyse. Relisez donc la lettre XCVII :

« Ce que je me reproche le plus, & dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; & il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; & ça, c’était comme malgré moi ; & puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, & que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Et qu’est-ce que Merteuil — une femme, hein, vous vous rappelez — trouve à répondre (lettre CV) pour consoler la gamine durement excoriée par son complice — qui, rappelons-le, n’a agi qu’en mission commandée par la Marquise :

« Hé bien ! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse ! & ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-ce pas ? Comment ! il ose vous traiter comme la femme qu’il aimerait le mieux ! Il vous apprend ce que vous mouriez d’envie de savoir ! En vérité, ces procédés-là sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas) ; vous ne chérissez de l’amour que les peines, & non les plaisirs ! Rien de mieux, & vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien. »

Vous avez remarqué, bien sûr : infortune et vertu. Sade, qui a dû baver sur le roman (il était à la Bastille mais il avait droit aux livres) s’en souvint quinze ans plus tard en écrivant Justine ou les Infortunes de la vertu. et la suite, dont certains personnages — Juliette ou Clairwil — sont des hypostases de Merteuil. Mais ce n’est pas en forçant sur le quantitatif (« …Trente hommes tous les matins, dans les proportions que je viens de donner : c’est dix pour chacune de nous ; en supposant qu’il nous foutent trois coups chacun, y a-t-il donc de quoi se récrier : quelle est celle de nous qui ne peut pas courir trente postes avant que de prendre son chocolat ? ») que le Divin Marquis a pu concurrencer la qualité de l’œuvre de Laclos.

Il existe peu de preuves qu’une œuvre est saisissante. Certes, les lectrices de la Nouvelle Héloïse répandaient des torrents de larmes niaises… Un réalisateur devrait jalouser les Frères Lumière, qui firent s’enfuir les spectateurs, persuadés qu’ils allaient être écrasés par le train qui arrivait en gare de La Ciotat… À la fin de Cyrano de Bergerac, pendant 10 mortelles secondes (durant lesquelles Rostand, persuadé que sa pièce était un four, chercha, hagard, un pistolet pour se faire sauter la cervelle), il ne se passa rien — parce que les spectateurs, sous le charme, refusaient d’admettre que ce « Mon panache » avait conclu la pièce — puis ils applaudirent trois-quarts d’heure durant…
Eh bien, Marie-Antoinette, désireuse comme tout un chacun de lire le roman sulfureux qu’Alexandre de Tilly, son contemporain, définit dans ses Mémoires comme « un de ces météores désastreux qui ont apparu sous un ciel enflammé à la fin du XVIIIe siècle », se procura un exemplaire. Mais comment cacher le fait qu’elle lisait un tel ouvrage ? Elle le fit relier en veau blanc, un cuir vierge où aucun titre n’apparaissait — un merle blanc pour les bibliophiles, qui est aujourd’hui à la Bibliothèque nationale et où, sur le bord des pages légèrement jaunies, on retrouve peut-être l’ADN de la reine de France, mieux enfiévrée par la lecture de ce sommet du libertinage que par toutes les manœuvres d’approche du comte de Fersen.

La carence d’œuvres de premier plan aujourd’hui m’incite donc à vous recommander de lire et relire ce chef d’œuvre de Laclos — qui à vrai dire fut un exorcisme. Amoureux d’une vraie marquise, il fut roulé dans la farine comme Valmont à la fin du roman. Pour se consoler d’avoir trouvé une femme intelligente, il hésita entre se suicider et écrire les Liaisons. Il est bon pour nous qu’il ait choisi la seconde solution, bon aussi pour les relations homme-femme, et bon pour moi qui n’aie jamais compris les relations sentimentales que comme un assaut intellectuel avec une créature supérieure que chacun tente chaque jour de dominer et à laquelle il rend les armes— et ainsi de suite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne voulais pas que l’on crût que je ne savais que critiquer. Il n’est pas de critique des uns qui tienne si l’on n’y joint pas l’admiration des autres.

PPS. J’ai vu je crois toutes les adaptations des Liaisons. N’en déplaise aux admirateurs de Stephen Frears ou de Miloš Forman, la meilleure adaptation — et de loin — est coréenne, et s’intitule (en français) Untold scandal, et a été réalisé en 2003 par Lee Jae-yong, dont j’aimerais bien voir les autres films, introuvables en France.51TVvPqfCvL._AC_

Aragon est un con

2012-11-27aragon-trioletDe 1995 à 1997, le ministère de l’Education mit Aragon au programme des Terminales Littéraires — en même temps que Chrétien de Troyes, Calderon et Maupassant. Je travaillais à l’époque pour les éditions Vuibert, qui me demandèrent de monter une équipe pour rédiger quelque chose de cohérent sur ce programme copieux.
Et c’est ainsi que je fus contraint — quoique moi-même je m’intéressasse prioritairement à Maupassant et à sa Partie de campagne, je fus amené à écrire aussi la partie sur Aragon — à jeter un œil, et un peu plus, sur ce recueil paraît-il poétique intitulé les Yeux d’Elsa.

J’avoue que j’avais peu pratiqué l’Aragon post-surréaliste. Le fils de haut flic (son père avait été préfet de police, et a fait probablement adopter au nouveau-né le patronyme d’Aragon parce que c’était celui d’un commissaire de police sous ses ordres) ne m’a jamais intéressé que jusqu’en 1928, dans sa période surréaliste. D’Anicet ou le panorama (1921) au Paysan de Paris (1926) en passant par le Mouvement perpétuel (1926), Aragon étale avec une splendide désinvolture les dons nombreux dont il avait été gratifié. Il était alors avec Breton, Eluard et Soupault le quatrième pilier du Surréalisme.
Nancy Cunard, une femme vraiment libérée qui en a fait son amant, l’emmène avec elle sous des horizons variés. Sa rupture laisse Aragon désemparé, pauvre chéri — et la publication à la même époque du Con d’Irène (1927) nous fait saisir ce que la belle Anglaise reprochait au poète : c’est le roman érotique niais d’un petit-bourgeois touche-pipi, à mille lieues des chefs d’œuvre que produisait Pierre Mac Orlan, sous divers pseudonymes, à la même époque. Et Nancy Cunard, qui avait couché avec tout ce que le Paris des Années folles comptait de grandes pointures intellectuelles, ne pouvait se satisfaire de ce beau gosse bien habillé mais éjaculateur précoce. C’est l’époque où elle fréquente un musicien de jazz noir, Henry Crowder, mieux à même de satisfaire ses béances intellectuelles — et grâce auquel elle publiera la première anthologie de textes écrits par des Noirs. Aragon a senti qu’il ne faisait pas le poids, et a tenté de se suicider. Par malheur, il n’y est pas arrivé.
Dès 1927, il avait fait une première tentative en adhérant au Parti communiste. Même si le Traité du style (1928), en protestant contre l’exécution de Sacco et Vanzetti, pouvait encore passer pour une provocation, déjà y affleurait le conformisme idéologique le plus abscons.
Alors, en septembre 1928, entre en scène la mimésis de celui qui aurait pu être un honorable poète du second rang — Elsa Triolet.

Elle n’a pour lui que des sentiments fort vagues. L’amour de sa vie, c’est Maïakovski (un immense poète, lui), qui par malheur lui a préféré sa sœur, Lili Brik. Aragon sera la poire de compensation d’angoisse de notre Russe déconfite. Le suicide de Maïakovski, en rendant impossible pour Elsa la conquête de l’homme aimé, l’enracine dans la vie d’Aragon, qui connaît alors, tout à son engagement pour le PC, une période d’une stérilité remarquable. « Tu étais un riche qui a lui-même mis ses biens sous séquestre », lui dit Elsa. Bien vu. Lui-même adoptant par anticipation la phraséologie orwellienne qui vous fait dire le contraire de ce qui est, écrira plus tard : « Ma vie en vérité commence / Le jour où je t’ai rencontrée / Toi dont les bras ont su barrer / Sa route à ma démence » (le Roman inachevé, 1956). Comprenez bien que, comme diraient les Surréalistes qui se sont vraiment fâchés de cette défection répugnante, c’est un cadavre qui parle.

Aragon est donc déjà mort lorsqu’il part avec Elsa en URSS — pendant un an, le temps de se rendre compte que Staline est un héros. Jetez donc un œil sur Persécuté persécuteur (1931) ou Hourra l’Oural (1934). « Vive le Guépéou » vous donnera une idée de ce que l’on prétend être de la poésie quand on s’est soumis à une idéologie :
« Je chante le Guépéou qui se forme
En France à l’heure qu’il est
Je chante le Guépéou nécessaire de France
Je chante les Guépéous de nulle part et de partout
Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde
Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde
Pour défendre ceux qui sont trahis
Pour défendre ceux qui sont toujours trahis
Demandez un Guépéou vous qu’on plie et vous qu’on tue
Demandez un Guépéou
Il vous faut un Guépéou
Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme »

Jamais conformisme plus plat n’a prétendu être de la littérature. On ne lui en veut pas, rappelez-vous, il est mort. Le problème, c’est que ses camarades ne s’en sont pas aperçus, étant eux-mêmes décédés dès leur adhésion au Parti : le PC, comme autrefois les Jésuites, exigeait de vous « l’obéissance du cadavre ».
Et pour bien marquer le fait qu’il est désormais défunt, Aragon épouse Elsa, en 1939, dans la plus parfaite tradition bourgeoise.

Arrive la guerre. Les vrais poètes posent la plume et se battent (René Char) ou partent sous des cieux moins hostiles à la littérature (Breton aux Etats-Unis, Benjamin Péret au Mexique). Aragon, lui, rameute ceux qui sont restés en France et coordonne ce monument de nullité poétique bien-pensante qu’est l’Honneur des poètes. Penser que tant de profs soumettent encore des gosses qui ne leur ont rien fait au « Liberté » d’Eluard, magnifique poème d’amour à la gloire de Nush, l’épouse du poète, transformé en cinq secondes en ramassis prêt-à-penser… Péret, en 1945, publiera le Déshonneur des poètes, dans lequel il explique ce que sont ces poésies de circonstance et d’école communale : « Pas un de ces ‘’poèmes’’ ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique », écrit-il avec un certain sens de la mesure.
C’est que « poésie engagée » est un oxymore, je regrette d’avoir à le dire à des enseignants qui prétendent avoir fait des études de Lettres.

Aurélien, écrit pendant la guerre, est encensé par les amateurs de plagiat. Après une première phrase de qualité (« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide »), ce qui suit est effroyable de niaiserie : « Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. » Penser que des profs de Lettres donnent ces pauvretés en exemple d’incipit réussi me bouleverse. Hé, les mecs, relisez Flaubert ! Relisez Stendhal ! Relisez Laclos !
Suivent 635 pages (en Folio) qui sont, pour leur meilleure part, un odieux emprunt au Gilles de Drieu La Rochelle, un ami auquel Aragon ne sauvera pas la vie en 1945. Ainsi, il restait seul maître à bord, après la sortie de route de sa némésis de droite.

Comme ses anciens amis ne se firent pas faute de l’écrire, le fils de flic ne demandait qu’à ressurgir. Le Comité National des Ecrivains, créé en 1941, se débarrasse assez vite de tout ce qui n’était pas d’obédience tristement communiste (Mauriac ou Paulhan), et s’arroge le droit de distribuer les certificats de bons et loyaux services patriotiques — ce qui, de la part d’un parti qui avait scrupuleusement respecté le pacte germano-soviétique, ne manquait pas de sel ni de culot.
À la tête des Lettres françaises, Aragon épure donc la littérature, à l’époque même où Paulhan, qui n’avait vraiment rien à se reprocher côté Résistance, plaidait dans sa Lettre aux directeurs de la Résistance pour un « droit à l’aberration ». Sortent donc pour un temps de toute perspective éditoriale non seulement Céline, qui haïssait assez le monde pour n’en avoir rien à foutre, sinon des droits d’auteur perdus, mais Giono, Marcel Aymé (pour un temps) ou Montherlant. Aragon, qui en 1933 avait manœuvré pour que René Crevel soit viré du PC, ce qui amena le poète à se suicider deux ans plus tard (après avoir épinglé sur son veston son dernier poème, si je puis dire : « Prière de m’incinérer. Dégoût »), s’est retrouvé seul à la tête de la littérature française. Sans concurrence la vie est moins rude — heureusement qu’il y eut Sartre, Beauvoir et Camus pour relever le gant.
Et comme il faut bien mettre du beurre dans les épinards tout en flattant sa compagne, aussi nulle soit-elle, Aragon se débrouilla pour qu’un mauvais roman d’Elsa Triolet, le Premier accroc coûte deux cents francs, décroche le Prix Goncourt en 1944. Chapeau.

Les Yeux d’Elsa, donc, est paru en 1942. Je passe sur les pièces purement « engagées » (voir la « Plainte pour le Grand Descort de France ») qui sont à la poésie pure ce que mon cul est à la commode, et entrons dans le vif du sujet.
Aragon, dans sa grande tentative d’auto-flagellation, est capable, à force d’auto-suffisance et de discours péremptoires, de faire croire que les banalités les plus usées sont de la poésie. Aragon est celui qui pour dire qu’Elsa est blonde et qu’elle a les yeux bleus, écrit :
« Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure »

Avec l’idée qu’un maniement adroit (il a toujours été un grand technicien) de l’alexandrin lui confèrera un statut égal à celui de Hugo — dont nous savons désormais quoi penser
Aragon enfoncera la clou de la banalité dans les années qui suivent. Dans la Diane française (1944), il ne manque pas de répéter cinq fois « Il n’y a pas d’amour heureux » pour conclure : « Mais c’est notre amour à tous deux ». Ce serait Edith Piaf, il n’y aurait rien à dire. La Môme avait un merveilleux talent pour écrire et chanter des romances à faire pleurer Margot. L’Hymne à l’amour, dont elle a écrit le texte, est largement au niveau des poèmes d’Aragon — moins la prétention. Ecoutez donc :
« Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer
Et la terre peut bien s’écrouler
Peu m’importe, si tu m’aimes
Je me fous du monde entier… »

Aragon continue cependant à aligner les pensums. Il avait commencé le cycle du « Monde réel » en 1934 avec les Cloches de Bâle, puis les Beaux quartiers, les Voyageurs de l’impériale, Aurélien, et enfin le pavé des pavé, les Communistes (1949-1951, réécrit en 1966-1967). Prolixité de la médiocrité. Elsa veillait à l’orthodoxie des textes. Aragon en finit par ne plus écrire que par référence à Elsa : ainsi Blanche ou l’oubli est une châsse pour Luna Park, écrit par la Triolet en 1959 — c’est le second tome de l’Âge de nylon.

J’ai rencontré Aragon une seule fois. C’était après la mort d’Elsa (1970), quand le monument national du Parti se décida à laisser parler son amour des garçons, que tout le monde soupçonnait dès les années 1920 — voir la façon dont Breton se cabre, dans la fameuse enquête des Surréalistes sur la sexualité, quand il est question de pédérastie (« J’accuse les pédérastes de proposer à la tolérance humaine un déficit mental et moral qui tend à s’ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte » dit Breton — c’est page 33 du n°11 de la Révolution Surréaliste). Il y avait alors une pissotière derrière Notre-Dame, et passant dans la rue du Cloître Notre-Dame, je vis sortir de l’édicule un homme à grand chapeau, emmitouflé dans une cape noire. Il releva la tête, un lampadaire providentiel me montra alors la face légèrement couperosée et les mèches blanches, échappées du chapeau, du plus grand poète communiste du siècle — peu de chose, à la vérité.

Jean-Paul Brighelli

Ip Man 4 : Le dernier combat

Capture d’écran 2020-08-02 à 06.03.13Personne n’est parfait, j’aime les films chinois, ceux de kung-fu en particulier. La mort de Bruce Lee en 1973 porta un coup sensible à cette ferveur, mais dès qu’il en sort un qui vaut quelque chose, je me précipite — surtout s’il fait chaud, sachant que les cinémas sont climatisés et vides, grâce à une habile politique gouvernementale. Le Grand Rex, à Paris, a fermé pour l’été et sans doute pour plus longtemps. Louer une place sur deux est intenable. Mais comme dit le Covid : « Je le vaux bien ».

Ip Man 4 : Le dernier combat, qui vient de sortir (même si le film remonte à 2018, et a eu une très belle carrière internationale) raconte le dernier volet de la vie de Ip Man, grand-maître chinois du wing chun. On y croise justement Bruce Lee, et quelques Américains plus vrais que nature — en particulier Scott Adkins, que les amateurs d’arts martiaux connaissent bien, dans un rôle de sergent GI très inspiré de Full Metal Jacket, référence et révérence explicites.
Le film tout entier est fabriqué comme une copie conforme du cinéma asiatique des années 1970 : mêmes couleurs, mêmes dialogues enregistrés en post-synchro, même attention aux scènes d’action. Un régal.
Et même sens politique — diffus, conformément à l’esthétique chinoise qui ne dit pas les choses de face, mais toujours en oblique. Entendre un Cantonais expliquer qu’un Chinois ne recule jamais est plein de saveur, lorsqu’on sait les démêlés de Trump avec l’Empire du Milieu. En 2018 l’ombre de Huawei planait sur le film, mais aujourd’hui c’est celle de TikTok, le réseau social préféré de vos enfants, que le président américain soupçonne d’être un véhicule pour les services secrets chinois. Bien sûr, personne n’oserait penser que Gmail en particulier et les GAFAM en général sont cannibalisés par la CIA, le NCS, la SCS ou le FBI. Les Chinois sont fourbes, les Américains sont purs. Dans le monde en noir et blanc de Trump, ça se passe comme ça. Alors le blondinet de la Maison Blanche veut que la firme vende à Microsoft sa branche américaine.

Un diktat que la maison-mère encaisse mal — et que Xi Jinping, avec lequel les réalisateurs / producteurs / acteurs de Ip Man entretiennent de cordiales relations, prendra pour ce qu’il est : un essai maladroit pour redorer, à quatre mois des présidentielles américaines, le blason d’un empire en bout de course. La troisième guerre mondiale est en cours, et il n’est pas sûr que les Américains la gagnent.

Une bonne part du film porte sur l’intégration des Chinois (l’action se passe pour l’essentiel à Chinatown vers 1965-1970, même si elle a été filmée en Chine et en Angleterre et porte au fond sur les années 2020) aux Etats-Unis. Profil bas, travail acharné, inscription des enfants dans les meilleures écoles, — mais finalement refus des brimades et grosse empoignade au sommet : si vous ne lisez pas le message oblique, ce n’est pas ma faute. Les Asiatiques n’ont jamais été mieux traités que les Noirs aux Etats-Unis, pays raciste s’il en est, allez donc voir ou revoir Un homme est passé (John Sturges, 1955) ou Gran Torino (Eastwood, 2008). Mais ils ne geignent pas. Ils bossent. Is s’intègrent. Tout en restant Chinois, Coréens ou Japonais. Et s’ils vont en taule, ils ne menacent pas leur compagnon de cellule avec une fourchette. D’ailleurs, ils mangent avec des baguettes.

Ce qui m’a amené à réfléchir sur l’intégration des étrangers dans les pays occidentaux. Les Asiatiques se sont intégrés parce qu’ils ont 3000 ans de civilisation derrière eux — une base assez solide pour s’assimiler sans perdre leur âme. Les gens qui se raidissent dans leurs appartenances d’origine viennent en fait de cultures si pauvres qu’ils craignent — non sans raison — d’être absolument digérés par la richesse de la culture occidentale. Alors ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent, leur musique, leur couleur de peau, leur patois, leur religion, ils s’accrochent même à leur inculture en laissant leurs enfants occuper les derniers rangs de l’école méritocratique occidentale — tout en réclamant une discrimination positive qui compensera leur inaptitude aux études, faute d’un substrat culturel conséquent et d’une tradition de travail.

C’est cela, la lecture oblique des films asiatiques : la double historicité (autrefois / maintenant) s’en donne à cœur joie, et les Chinois comprennent bien ce qu’on veut leur dire : travaillez, prenez de la peine, l’Occident tombera dans votre escarcelle. Puis vous ferez bon marché des « cultures » autres, celles qui n’ont pas 3000 ans de tradition derrière elles.

Jean-Paul Brighelli