Suivre Causeur :     

Les blogs Causeur : AntidoteAsile de blogBonnet d'âne

Visiter Causeur.fr →

Article

Mauvais genre

Les forums d’enseignants se sont enflammés lors du débat sur le « mariage pour tous », comme il est désormais convenu d’appeler l’accès au mariage des homosexuels. Avec une certaine férocité, je dois dire. Sur Néoprofs, par exemple, un recensement complet de toutes les déclarations, amicales ou hostiles, à la réforme Taubira (la Garde des Sceaux, fortement critiquée par ailleurs par les gens de Justice pour son attentisme face à des réformes cruciales, ou son activisme dans des réformes laxistes, a acquis une sorte d’immunité morale en défendant le droit au mariage des homosexuels) occupe plusieurs pages. On n’a qu’à entrer dans le site, sans même en être membre, et taper les mots-clefs sur le moteur de recherche (http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=mariage, http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=genre, ou http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=Taubira) pour trouver des dizaines d’entrées sur le sujet, suivies de dizaines de commentaires allant globalement tous dans le même sens — et dus, quand on y regarde de plus près, à une dizaine d’activistes de la Cause. Ainsi vont les lobbies, et le LGBT ne fait pas exception. Pedro Cordoba a expliqué fort bien, sur son blog, comment les mêmes activistes, très actifs à Bruxelles, ont obtenu gain de cause en faisant passer l’égalité femmes / hommes au second plan, et en promouvant, via les ABCD promulgués par le ministère, une théorie du genre qui doit tout à la queer theory, et rien à la réalité (http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2014/04/17/abcd-lalphabet-de-la-discorde/)

À croire qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Pendant ce temps, Peillon pouvait bien continuer à déglinguer l’Education nationale, l’administrateur principal de Néoprofs s’en foutait.

À chacun son bonheur, ses névroses et ses obsessions. Les orientations sexuelles des uns et des autres m’indiffèrent profondément. Tout comme celles des écrivains, quand elles n’ont pas de poids pour l’interprétation de leurs œuvres. Il y a bien peu de choses, dans les écrits d’Aragon par exemple, qui impliquent de connaître ses goûts, sincères ou non, déclarés ou non. Irène, peut-être — cette manie de décharger dans son pantalon dès qu’une femme le serre contre elle, bon prétexte pour arrêter là le duel avant qu’il ait commencé. Mais on n’étudie pas Irène en classe. Sinon, les poèmes à Elsa, tout vers de mirliton qu’ils soient, restent des poèmes d’amour standard que toutes les Bovary des deux ou trois sexes peuvent revendiquer, et Aurélien est une belle romance hétéro dans laquelle les homos intelligents (il y en a, j’en connais, et avec bonheur, mais ça frôle l’oxymore, ces temps-ci, vu l’âpreté des débats, et le déchaînement des passions, au mépris de toute logique) trouveront leur compte aussi bien que les hétéros. Quant à l’anecdote biographique (sa mère qui se faisait passer pour sa sœur), elle n’implique rien : pour la petite histoire, Jack Nicholson a connu exactement la même situation (et encore, sans être au courant de la vérité avant le décès de sa mère), et que je sache, il est un hétéro actif, et même frénétique (« Ça doit cacher quelque chose », grommelle immédiatement le lobby sus-cité). Et je sors de deux mois d’étude d’Un amour de Swann, où pas une fois les goûts de Proust n’ont été convoqués pour expliquer la liaison du personnage principal : il était plus productif d’invoquer René Girard et la triade amoureuse — ou Freud… S’il est un seul prof de Lettres homosexuel qui étudie Proust pour faire l’apologie de sa cause, il est… mauvais lecteur. Cambacérès avait le « petit défaut », comme on disait de son temps, et il a fortement inspiré le Code civil napoléonien, y compris sa répression de l’homosexualité, à une époque où il fallait prioritairement faire des enfants pour avoir des soldats. C’est qu’il était avant tout politique — et intelligent. Nous voici loin des glapissements actuels.
Cette loi Taubira est l’un de ces épiphénomènes qui seraient passés inaperçus en temps d’abondance, mais qui a polarisé les discours des uns et des autres parce que nous sommes en temps de crise. Le PS au pouvoir n’avait aucune proposition concrète à faire pour diminuer les 10 ou 12% de chômeurs : il a amusé la galerie pendant six mois avec une réforme « sociétale », comme on dit quand on n’a ni le cerveau ni les tripes pour faire des réformes économiques significatives — renoncer à la lutte imbécile contre l’inflation, par exemple, et pratiquer la politique de relance que conseillent tous les grands économistes (Krugman par exemple), à part ceux que consulte Hollande.
Réforme sociétale donc — et, en même temps, profonde erreur politique. Voilà près d’une siècle que la Gauche s’évertuait, avec des hauts et des bas, de renouer le dialogue avec le catholicisme français (avec le protestantisme, c’est fait depuis longtemps, mais ça reste marginal, n’en déplaise aux caciques du PS, du SGEN et du pédagogisme qui, de Jospin à Meirieu, en sortent massivement). C’était presque fait : on avait marginalisé Monseigneur Lefebvre et ses épigones, on avait cassé le lien autrefois automatique entre la Droite et le goupillon, Christine Boutin agitait ses petits bras dans son coin pour attirer les jeunes gens, rien n’y faisait : la Gauche mitterrandienne, en écrabouillant le PC, avait multiplié les signaux positifs en direction de ces chrétiens qui ne se résolvaient plus à être systématiquement réactionnaires, maintenant que le Grand Satan de la Place du Colonel Fabien en était réduit à vendre… la Place du Colonel Fabien.
À noter que l’UMP, en draguant les frénétiques qui se pâment en pensant à Christine Boutin, a ouvert la voie à un PS en panne d’idées, dépassé sur sa gauche, et qui a cru bon de flatter les habitués des clubs du Marais en croyant faire œuvre de politique générale.
Dès l’arrivée de la Gauche au pouvoir, j’ai d’ailleurs signalé à l’animateur principal de Néoprofs, »John », qu’il était imbécile d’imposer une loi qui ferait forcément débat là où un décret sur un PACS amélioré, conférant les mêmes droits que le mariage (en particulier sur la question du droit de succession) suffisait amplement. Sans doute est-ce la source de notre très récente inimitié, qui a conduit à mon interdiction du forum sous un prétexte si frivole que j’en ris encore : qui n’est pas avec moi est contre moi, a-t-on pensé là-bas. Quant à l’opportunité politique d’une telle réforme en ce moment, au risque de cristalliser dans l’opposition viscérale ces chrétiens presque récupérés, ces Musulmans que l’on croyait acquis, inutile d’en parler : Paris vaut bien une fesse. C’est Orphée qui se retourne au moment même où il était à deux doigts d’avoir sauvé Eurydice. Bye-bye my love, bye-bye 2017.
On a lâché la bride à la bête. La « manif pour tous », ce conglomérat de chapelles diverses, qui a vu défiler des groupes islamistes, des néo-nazis et la Fraternité de Saint Pie X et de Monseigneur Lefebvre réunis, a fourni un nouveau soubassement idéologique à une extrême-droite qui s’était fortement laïcisée, ces derniers temps (et qui, souvent pour des raisons personnelles tenant aux choix de vie de certains de ses membres éminents, était restée discrète sur la question). Le FN est désormais entré dans les mœurs, grâce à un quarteron d’activistes qui ont sincèrement cru que le sort de la France dépendait de leur passage éventuel devant monsieur le Maire — et, deux ans plus tard, devant le juge aux affaires familiales.
Ah oui, mais il y avait la question de l’adoption… Ma foi, cela aussi pouvait se régler en deux minutes sur un coin de table au ministère de la Famille : les contraintes françaises d’adoption sont archaïques, il est plus que temps de les libéraliser largement.
Ajoutons, pour les adeptes du tout sociétal, que cette loi stupide (parce que contre-productive) a fait oublier la question centrale, celle de l’égalité hommes / femmes, toujours pas réalisée, et dont aucune parité en trompe-l’œil ne saurait dissimuler les dysfonctionnements. Et elle a rejeté vers les calendes grecques des lois autrement plus urgentes, celle sur l’euthanasie, par exemple. Elle aurait peut-être fait hurler une petite poignée de jusqu’auboutistes de la vie à tout prix, mais elle n’aurait pas envoyé dans la rue des millions de personnes, parce que tous, nous avons eu dans nos familles, dans nos amis, des gens qui ont souffert jusqu’à la dernière extrémité — et encore récemment, parce que pendant qu’ils mouraient à tout petit feu et à grand fracas, les homos exultaient dans leur coin et comptaient, sur Néoprofs et ailleurs, les « avancées » de leur « cause ». Désormais, c’est trop tard : si l’on touche une nouvelle fois aux marottes des obsédés de la foi, on aura deux millions de gens dans la rue.
Quant aux dégâts sur les élèves, sommés de choisir et de se choisir une identité sexuelle, autant ne pas en parler.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pour qui voudrait faire un peu de sociologie du milieu enseignant au regard du « mariage pour tous », voici l’essentiel des entrées sur le sujet. On y trouve pêle-mêle des considérations sur telle loi d’un Etat américain du Middle West, les gesticulations d’un maire dans une commune ignorée (la loi a permis à un nombre considérable de politiques inconnus de se faire connaître, en gesticulant sur le podium qu’elle leur a offert — à quelques mois des municipales dont Saint-John Bouche d’or déplore bien entendu le résultat), ou les affirmations grotesques de Patrick Menucci sur la responsabilité du mariage pour tous dans son échec magistral à Marseille.

http://www.neoprofs.org/t63066-mariage-pour-tous-quels-pays-l-autorisent-et-depuis-quand?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t73226-etats-unis-la-justice-invalide-l-interdiction-du-mariage-homosexuel-dans-le-michigan?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t72291-guides-par-franck-meyer-modem-14-maires-saisissent-la-cour-des-droits-de-l-homme-pour-que-leur-commune-puisse-refuser-le-mariage-a-tout-couple-de-meme-sexe?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71835-vincent-peillon-hue-a-aix-en-provence-par-les-opposants-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71853-mariage-homosexuel-chez-les-protestants-la-discussion-est-ouverte?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70580-les-opposants-au-mariage-pour-tous-defileront-les-19-01-26-01-et-02-02-2014?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70115-sondage-bva-fin-2013-78-des-sympathisants-de-droite-sont-encore-hostiles-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70041-pour-les-francais-les-evenements-les-plus-marquants-de-l-annee-2013-sont-la-mort-de-nelson-mandela-et-le-vote-du-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69700-usa-un-enseignant-homosexuel-licencie-apres-avoir-annonce-son-mariage-avec-son-compagnon?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65976-florian-philippot-si-le-front-national-arrive-au-pouvoir-il-mettra-fin-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69130-la-manif-pour-tous-tue-des-poules-a-paris-pour-lutter-contre-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68692-referendum-en-croatie-le-1er-decembre-2013-le-mariage-pour-tous-est-definitivement-interdit-par-la-constitution?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68363-christine-boutin-part-en-iran-pour-combattre-le-mariage-pour-tous-et-francois-hollande?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67963-pour-defendre-les-rythmes-scolaires-francois-rebsamen-senateur-maire-ps-justifie-une-clause-de-conscience-pour-les-maires-opposes-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66954-manifestation-anti-mariage-pour-tous-a-angers-taubira-tu-sens-mauvais-tes-jours-sont-comptes-une-banane-pour-la-guenon-video-p6?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67478-mariton-cree-son-mouvement-droit-au-coeur-pour-pousser-le-futur-candidat-ump-entre-autres-a-l-abrogation-du-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67250-australie-selon-un-groupe-chretien-les-incendies-en-nouvelle-galles-du-sud-sont-dus-au-projet-de-loi-sur-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t61151-a-arcangues-64-le-conseil-municipal-refuse-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66647-2013-2014-des-manifestants-continuent-a-s-opposer-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66527-mariage-pour-tous-pas-de-clause-de-conscience-pour-les-maires-homophobes?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66159-mariage-pour-tous-le-tgi-de-chambery-fait-primer-la-loi-francaise-sur-les-conventions-bilaterales-la-parquet-fait-appel-puis-se-pouvoit-en-cassation?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65606-david-cameron-regrette-d-avoir-defendu-et-fait-voter-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65424-l-ex-president-republicain-george-h-w-bush-pere-a-ete-le-temoin-d-un-mariage-entre-deux-femmes?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t64810-couples-binationaux-le-mariage-n-est-pas-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t63959-le-site-de-f-fillon-croit-diffuser-son-discours-de-rentree-en-direct-et-diffuse-par-erreur-un-documentaire-favorable-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t59832-le-parlement-a-definitivement-adopte-la-loi-relative-au-mariage-pour-tous-23-avril-2013?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68086-eric-zemmour-justifie-les-remarques-racistes-contre-taubira-elle-est-attaquee-pour-sa-politique-ignoble-elle-a-fait-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68542-illinois-thomas-paprocki-eveque-de-springfield-exorcise-les-esprits-sales-pour-lutter-contre-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68606-vendee-pour-la-venue-de-valls-les-opposants-au-mariage-pour-tous-taguent-la-tombe-de-clemenceau?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t73721-pour-patrick-menucci-ps-le-mariage-pour-tous-a-contribue-a-sa-defaite?highlight=mariage

Article

Deux ou trois choses que je sais de Finkielkraut

Le voici donc élu à l’Académie française — et ce ne fut pas sans mal, malgré le très beau score réussi au premier tour de vote (face à une concurrence qui, il est vrai, était un peu misérable). Une conjuration de cagots socialisants avait lancé une cabale comme seule une institution née au XVIIème siècle en a le secret : tout ce que la Gauche a d’amis et d’obligés s’était juré d’empêcher l’auteur de la Défaite de la pensée d’entrer sous la Coupole, comme on dit. La pensée unidimensionnelle et politiquement correcte (synonymes…) avait fait de Finkielkraut l’homme à abattre (« on n’abdique pas l’honneur d’être une cible », disait un garçon que j’aime beaucoup), depuis qu’avec l’Identité malheureuse (2013) un certain quotidien du soir — que l’on appelait jadis le « quotidien de référence », du temps de Beuve-Méry — game over !) l’a estampillé comme le clone de Renaud Camus, dont il revendique certes l’amitié sans pour autant entonner avec lui l’appel à la Marine.
Je ne me lancerai pas dans le panégyrique d’un homme dont les écrits parlent pour lui depuis quatre décennies — depuis le Nouveau désordre amoureux (1977) que je lisais de la main gauche tout en tenant les extraordinaires Fragments d’un discours amoureux de Barthes de la droite. C’était alors une époque de géants de la pensée littéraire — et Finkielkraut est avant tout un littéraire (c’est d’ailleurs l’agrégation de Lettres qu’il a réussie, et non celle de philosophie, comme le croient les lecteurs pressés, et rien de moins philosophe, au fond, qu’un littéraire) : voyez Ralentir mots-valises (1979) ou le Petit fictionnaire illustré (1981), qui donneront l’un et l’autre du grain à moudre aux artisans du Dictionnaire, lisez le Mécontemporain (1992), splendide étude sur Péguy, cet autre hussard noir de la République (je suis à peu près sûr que c’est ainsi que Finkielkraut s’imagine), feuilletez Un cœur intelligent (2009), où il donne toute sa mesure de lecteur — et un vrai bon lecteur devient automatiquement un admirable passeur, nous ne faisons rien d’autre en classe.
La classe, parlons-en. Finkielkraut défend bec et ongles, depuis toujours, l’Ecole de la République : voir Enseigner les Lettres aujourd’hui (2003), Entretiens sur la laïcité (2006) ou la Querelle de l’école (2009). J’en parle d’autant plus à l’aise que je crois bien qu’il ne me cite pas une fois : nous ne jouons pas dans la même cour, ni sur le même ton.
Et puis j’aime le sang, moi.
Reste son singulier regard sur le monde actuel. De la Défaite de la pensée (1987) à l’Identité malheureuse, en passant par Nous autres, modernes (2005), il a eu à cœur de pourfendre cette pensée unique qui par définition n’est pas une pensée du tout : celui qui pense pour de bon est toujours « ondoyant et divers », comme disait Montaigne.
C’est là que ses contempteurs ont cru trouver un angle d’attaque. L’absence de conformisme, depuis quelques années, est devenue impardonnable. Et le conformisme réside essentiellement dans les mots — pas dans la pensée, parce que justement il ne pense pas. Utilisez « race », « culture », « civilisation » ou « identité », et vous voilà identifié comme semi-nazi ou post-sarkozyste — les deux termes se valant dans le cerveau étroit des chroniqueurs du Monde (http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/10/23/alain-finkielkraut-une-deroute-francaise_3501717_3260.html).
Ce qui permet à Aude Ancelin, qui pourtant devrait lécher les pieds d’un homme qui lui a permis d’exister médiatiquement (il a bien voulu consentir à ce qu’elle serve de trait d’union, dans la Conversation — 2010 — entre lui et Alain Badiou, qui est à la philosophie ce que les trains blindés étaient à Trotsky), de glaner un point Godwin dès la première phrase de l’article immonde, suintant de jalousie basse et de conformisme visqueux, qu’elle consacre à Finkielkraut ce vendredi dans Marianne. Elle croit bon d’y opposer la pensée réactionnaire (forcément réactionnaire) du nouvel Académicien à celle de ce phare de la pensée qu’est Pierre Nora, qui à l’insu de son plein gré joue de plus en plus les idiots utiles du pan-islamisme.

C’est à peu près aussi intelligent que lorsqu’Askolovitch reproche aux amateurs de camembert au lait cru d’être pétainistes.
Je me réjouis donc que l’Académie ait salué en Finkielkraut un vrai héraut de la langue française : cette délectation à articuler les mots lui confère sa marque de fabrique sonore, sur France-Q et ailleurs. Et ma foi, les défenseurs et illustrateur de la langue française se font rares, ces temps-ci : c’est toujours par les mots qu’une civilisation s’effondre.

Jean-Paul Brighelli

Article

Eloge de la Censure

Frédéric Taddei (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission Ce soir ou jamais (http://pluzz.francetv.fr/videos/ce_soir_ou_jamais.html). Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddei avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, la Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (l’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir l’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque l’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de la Société pornographique (Bourrin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier : http://www.dailymotion.com/video/xr50rp_brighelli-la-societe-porno-vs-polony-pulvar-litte-ruquier-260512-onpc_news).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans le Tango de l’ennui (https://www.youtube.com/watch?v=1sfPndr0Mos).
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’auto-censure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’ets mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux sur http://www.dailymotion.com/video/x4ewly_the-celluloid-closet-1-5_shortfilms, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans la Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Ce soir, dimanche 6 avril, passe sur Arte l’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au puvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.

Jean-Paul Brighelli

Article

L’Art de battre sa maîtresse

Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.
« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne. »

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
- position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
- Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
- Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos ?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

Jean-Paul Brighelli

Article

Pléonasmes et oxymores

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
- Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
- Femme intelligente ;
- Elève attentif ;
- Prof compétent ;
- Journaliste arrogant ;
- Socialiste de gauche ;
- Droite la plus bête du monde…
- Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas :

http://www.lepoint.fr/video/video-echange-tendu-entre-natacha-polony-et-aymeric-caron-09-03-2014-1799045_738.php

Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac :

http://www.lepoint.fr/medias/demission-de-natacha-polony-la-vraie-raison-26-02-2014-1795817_260.php

Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.
De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite

http://www.telerama.fr/radio/natacha-polony-a-droite-toute-sur-europe-1,86477.php

alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
- Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
- Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
- Elève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
- Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
- Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
- Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).
- Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony. Mais si, mais si — cela dépend où on se les met.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

Jean-Paul Brighelli

Article

Eloge du produit

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.
Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé dont Perico Legasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode (voir http://www.marianne.net/Cuisine-moleculaire-encore-des-clients-a-l-hopital_a235607.html). Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dans Mythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steack bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans la Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Perico (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Legasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir http://www.pierreoteiza.com/la-presse-en-parle/porc-basque-kintoa-et-piment-d-espelette/, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

Jean-Paul Brighelli

Article

Ukraine et tutti quanti

La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy ?
Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand muphti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.
Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Krouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire l’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.
Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection,

http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/02/25/frustree-la-jeunesse-francaise-reve-d-en-decoudre_4372879_1698637.html

encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

Jean-Paul Brighelli

Article

Le chenapan au centre

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée :

http://www.slate.fr/monde/83599/suede-generation-education-enfant-roi

Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.
Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans :

http://www.hep-bejune.ch/recherche/conferences/lenfant-roi-lenfant-sujet

(2008)
Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept :

http://www.meirieu.com/ARTICLES/esprit-attention.pdf

Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.
À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?
Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

Jean-Paul Brighelli

Article

Discrimination positive

Selon un tout récent sondage, 67% des Français sont opposés à la discrimination positive.

http://www.leparisien.fr/politique/integration-67-des-francais-opposes-a-la-discrimination-positive-07-02-2014-3569901.php

C’est un signe dont devrait tenir compte le gouvernement Ayrault, qui tient compte déjà de tant de choses : quand le Premier ministre dévoilera, mardi, ses propositions pour une intégration (on se souvient que le rapport incendiaire mis directement en ligne sur le site de Matignon avait déclenché quelques polémiques bienvenues, dans l’optique d’un renfort au FN et d’un effacement de l’UMP, afin que 2017 ne soit plus qu’un 2002 à l’envers — ce qu’il sera, vu que Marine Le Pen sera élue…), on ne manquera pas de discuter ses propositions (apprentissage de l’arabe et du mandarin, accès privilégié des populations d’origine immigrée aux emplois de la fonction publique, et entrée au Panthéon de tout ce que l’on pourra trouver de Français méritants d’origine étrangère — moi-même, par exemple) à la lumière de ce que pensent effectivement les Français. Attachement aux valeurs de la République, qui stipulent que l’accès aux emplois dépend du seul mérite, ou vague puissamment xénophobe, peu importe : le PS au pouvoir, et ses alliés verts — qu’il faut bien ménager à deux mois des municipales, allez, Meirieu, fais risette — a décidé de faire la part belle aux communautarismes. Un effet sans doute des admonestations reçues de David Cameron par Hollande. Il n’y a pas de raison que le modèle anglo-saxon, qui se plante, ne fasse pas école.
L’école, justement, était jusqu’à ces dernières décennies le modèle le plus sûr de discrimination : réussir en classe, c’était réussir dans la vie. Ce n’est plus le cas, comme nous le savons, depuis que réussir en classe est une formalité décidée en haut lieu (Chevènement, que de crimes on commet en ton nom, toi qui le premier parlas de 80% d’une classe d’âge au Bac !). Donc, désormais, généralisons le principe de la rue Saint-Guillaume, où depuis Descoings on va chaque année chercher dans des banlieues plus ou moins lointaines un petit quota de déshérités, propulsés à Sciences-Po (tant mieux pour eux) comme autrefois la marquise de Saint-Frusquin propulsait ses rosières.
Les Français estiment malheureusement que c’est aux étrangers de s’intégrer, et pas à eux de se vaseliner la tolérance. Et qu’ils doivent adopter les habitudes de notre pays. Les Français en voyage se déchaussent quand ils visitent les mosquées, ils acceptent que leurs compagnes court vêtues, même sous la neige stambouliote, s’affublent de longs tissus hâtivement jetés sur leurs jambes interminables. Ils acceptent même que l’Arabie saoudite interdise aux femmes de conduire, que des flics de la moralité islamique interviennent à toute heure du jour et de la nuit chez les particuliers. Ils acceptent que les Talibans tuent préférentiellement des femmes et des enfants (35% de plus en 2013) au nom d’Allah le Miséricordieux. Ils acceptent (mal, mais ils acceptent) que le gouvernement espagnol interdise désormais l’avortement, avant d’interdire la contraception, qui a fait tant de mal à l’Eglise de l’Opus Dei… Oui, ils acceptent tout cela, les Français — ailleurs. Chez eux, ils exaltent le vin et la gastronomie made in France, comme on dit ici, et ils s’indignent quand ils voient des femmes voilées dans la rue, alors qu’elles seraient tellement plus mignonnes (et, au fond, moins visibles) si elles allaient vêtus de légers chiffons, comme les autres.
C’est entendu, le PS et les Verts font ce qu’ils peuvent pour renforcer l’extrême-extrême droite, afin de couler l’UMP (qui se coule bien toute seule — un parti qui se choisit Jean-François Copé et qui voit en Sarkozy, l’inventeur du « préfet musulman », un Sauveur ne mérite pas mieux) et de rester au pouvoir, où il continuera à virer les procureurs indociles (tant pis s’ils sont aussi aveugles)

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/02/04/01016-20140204ARTFIG00417-le-procureur-falletti-dans-le-viseur-de-taubira.php

tout en démentant les faits si par malheur ils sont éventés,
et à pistonner fifille pour les postes d’attaché culturel de prestige, à Tel-Aviv ou ailleurs

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/peillon-le-serpent-a-piston-147633

tout en expliquant que la Gauche est avant tout morale, et qu’une information vraie pêché sur le site d’un antisémite est forcément fausse : l’Ignorance, c’est la Force — mais où diable ai-je déjà lu ça ?
Comme disait Reiser, qui me manque tous les jours, nous vivons une époque formidable. Arrosez le fascisme, il poussera — et en mauvaise graine qu’il est, il envahira tout.
Je ne connais qu’une seule discrimination, celle que le travail et la réussite autorisent. Qu’on ait recours à des procédés mécaniques (ce qu’en termes de dynamique on appelle le piston) pour pallier les insuffisances programmées de l’Ecole donne la mesure de la falsification générale du régime.

Jean-Paul Brighelli

Article

Français de souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». »

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/02/07/97001-20140207FILWWW00200-finkielkraut-des-socialistes-saisissent-le-csa.php

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :
«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/02/07/31003-20140207ARTFIG00274-alain-finkielkraut-une-partie-de-la-gauche-a-perdu-la-raison-et-la-memoire.php

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…
Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, la République et le cochon (Pierre Bimbaum, http://www.seuil.com/livre-9782021108651.htm), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.
Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).
Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.
Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.
Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires. Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jean-Paul Brighelli