Retour à Athènes

1627340-rocher-sacre-lequel-eleve-parthenonOn s’est souvent gaussé du discours de Jules Ferry à l’Assemblée, le 28 juillet 1885. Affirmer : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… » sonne mal à nos oreilles de droits-de-l’hommistes persuadés qu’il y a une dignité égale de toutes les races et de toutes les civilisations.
Si sur le premier point cela va de soi — il n’y a pas de race inférieure, quoi que vous mettiez sous le mot « race » —, il n’en est pas de même en ce qui concerne le second. La formule de Samuel Huntington, le « choc des civilisations », remonte à 1996. Elle a été maintes fois critiquée par les belles âmes, sauf qu’elle s’est révélée, au fil des guerres effectives et des attentats, d’une redoutable clairvoyance. La mondialisation amène en contact immédiat des régimes, des civilisations et des croyances qui se sont ignorées pendant des siècles, parce que l’éloignement géographique interdisait de fait le contact. Mais voilà, deux clics d’ordinateur mettent aujourd’hui le Pakistanais le plus rétrograde à portée de kalachnikov de n’importe quel caricaturiste français, qu’il vilipende instantanément et brûlerait volontiers dans un grand pogrom de ses œuvres.

D’aucuns nous préviennent alors qu’il faut ménager les susceptibilités de ces gens-là, faire preuve de tact, ne pas offenser leurs superstitions, etc.
Jean-Michel Delacomptée, écrivain très estimable (Notre langue française — 2018 — est un bon livre, même si son auteur, soucieux de plaire aux Académiciens qui l’ont couronné, ne rentre guère dans le détail de cette langue en lambeaux enseignée dans nos écoles, grâce à une habile politique pédagogique) vient de se fendre sur le sujet d’un article intéressant dans le Figaro du 14 novembre.
Soucieux de défendre la chèvre et le chou, le couscous et le cassoulet, il évoque l’ombre de Jules Ferry pour relativiser notre belle ambition d’universaliser les valeurs sur lesquelles s’est fondée notre République : « Défendre la liberté de conscience dans les pays de confession musulmane représente une tâche d’une extraordinaire difficulté. Blasphème, apostasie, contestation de la parole coranique y suscitent opprobre, procès, prison, crimes de sang. Penser que l’on peut, en republiant les caricatures dans le cadre du procès des attentats de janvier 2015, opposer la grandeur de la liberté de conscience à l’obscurantisme qui ronge ces pays relève de la même illusion que celle qui conduisit les Etats-Unis à tenter d’imposer par la force la démocratie en Irak. Vient aussi à l’esprit l’exemple de la IIIe République qui, alléguant un souci d’authentique humanisme, prétendit apporter aux peuples « moins avancés » les lumières de la civilisation. »
Et de résumer : « L’universalisme de nos valeurs fait à juste titre notre fierté, mais il nous leurre. »
De là à conclure que nous devrions ménager les susceptibilités de gens qui nous achètent des Vache-qui-rit et des Mirages, il n’y a qu’un pas. Sauf que de la précaution à la soumission, il n’y a aussi qu’un pas.

Les Athéniens du Ve siècle ne prétendirent jamais imposer leur mode de vie aux Perses — il faudra attendre l’ambition d’Alexandre pour en arriver là, et surtout le délitement de l’empire du Grand Roi. Ils appelaient « barbares » ceux qui ne partageaient ni leur langue, ni leurs coutumes. Le mot n’avait rien de péjoratif en soi, c’était une distinction géographico-linguistique, à une époque où Ninive ou Babylone étaient juste de beaux noms vagues, à des distances prodigieuses — pas des réalités déboulant sur l’écran de l’ordinateur ou sous le couteau des assassins. De même, ils avaient baptisés « métèques » les citoyens qui n’étaient pas d’extraction athénienne, et auxquels ils refusaient les droits des citoyens.
Peut-être faut-il en revenir à Athènes. Comprendre que les pays qui nous abreuvent d’injures sont juste des barbares. Que ceux qui chez nous les imitent, et que nous avons importés en grand nombre, le sont aussi. Qu’il faut un bon bout de temps pour qu’un barbare d’importation devienne citoyen français de plein droit — et nous devrions peut-être réintroduire des distinctions entre habitants de l’Hexagone, selon l’acquisition des Lumières sur lesquelles est fondée notre civilisation : j’avais tenté d’expliquer cela en écrivant Voltaire ou le jihad. Lis l’Encyclopédie, récite le Dictionnaire philosophique, adhère au discours des Lumières, ou résous-toi à n’avoir qu’un statut de métèque athénien – littéralement, « celui qui a changé de résidence ». Tant que tu n’épouses pas les valeurs de notre civilisation, ne t’étonne pas que nous rejetions la greffe.
Les Allemands n’ont pas de ces pudeurs de vierges. Leurs Turcs d’importation restent des Turcs longtemps. Ça ne les empêche pas d’œuvrer à la grandeur de l’Allemagne.

Respecter les croyances, en ces temps d’exacerbation des passions, revient très vite à respecter des fanatismes — et aucun fanatisme ne peut être accepté dans une France des Lumières. C’était le sens de l’intervention célèbre du comte de Clermont-Tonnerre en décembre 1789, à propos des Juifs : « « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». La création par Napoléon du Consistoire en 1808, qui permit l’intégration pacifique de tant d’Israélites qui étaient persécutés en raison de leur religion, s’inscrit dans cette optique.
Il est inconcevable que nous acceptions — et il n’est pas trop tard, tant que la démographie ne crée pas une situation irréversible qui nous ferait basculer dans la tyrannie des barbares — la constitution de « communautés » faisant pratiquement nation dans certaines périphéries urbaines. Inconcevable que l’Ecole, qui devrait être le berceau commun d’où émergent tous les citoyens français, se soit résignée à tolérer des discours séparatistes, voire criminels. Si nous n’avions pas laissé des pédagogues en mal de démagogie instaurer, depuis la loi Jospin (1989), le droit des élèves à proférer des insanités, nous ne verrions pas des gosses de 15 ans vendre leur prof d’Histoire à un assassin pour une poignée de cacahouètes.
Oui, il y a des barbares dans nombre de pays. S’ils ont envie de se soûler de sables et de corans, à leur guise. L’époque où nous avions l’illusion de pouvoir les éduquer aux Lumières est bien passée, et le colonialisme n’a jamais apporté que des rancœurs mal digérées : pensez, nous les avons guéris de la fièvre jaune, de la malaria, de l’esclavage, du tribalisme, et autres joyeusetés qui constituent le fond de leur civilisation — aussi respectables, à distance, que celle des Perses pour les Athéniens.
Quant à ceux qui sont aujourd’hui présents sur le sol français, il faut les intégrer. Cesser de prétendre que la démocratie nous impose de respecter leurs superstitions. Justement, comme je l’expliquais il y a peu, la démocratie n’est pas la république. Alors, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » — et cessez de plaindre ou même de « comprendre » ceux qui encensent les égorgeurs. Eduquons-les, ou rejetons-les.

Jean-Paul Brighelli

De Gaulle, vite !

de_gaulle_mai68-7e04dDans une remarquable interview parue dans le Figaro du 9 novembre — jour anniversaire de la mort de De Gaulle, qui sert de fil conducteur à l’entretien —, Henri Guaino revient sur la politique du gouvernement actuel face à l’épidémie et face au risque terroriste.
Le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas l’enthousiasme qui l’étouffe. Parce qu’il a un raisonnement politique global, un raisonnement national — un raisonnement gaullien — au lieu de le diffracter en « politique sanitaire » et « politique sécuritaire » — politique politicienne en un mot. Au lieu d’assumer personnellement des décisions douloureuses, le Président de la République les a dispatchées entre de multiples fusibles. « La réponse gaullienne, dit Guaino, aurait consisté à ne pas diluer les responsabilités des mesures prises entre le gouvernement, le Parlement, le conseil scientifique, puis les préfets et les maires, ce qui a eu, entre autres, pour effet que chaque décideur gère avant toute chose son risque pénal plutôt que la crise sanitaire. Il aurait été plus gaullien et plus conforme à l’esprit des institutions que, pour mettre entre parenthèses toutes les libertés fondamentales, le président de la République, qui n’encourt pas de risque pénal, mette en œuvre l’article 16 de la Constitution, précisément fait pour ce genre de situation. Ainsi aurait-il porté, lui seul, la responsabilité politique des décisions. »
Mais l’ombre de l’affaire du sang contaminé, dans les années SIDA, plane sur les décisions avortées. Macron a préféré « se cacher derrière la science pour prendre des décisions qui n’ont rien à voir avec la science. » Il s’ensuit que « la dissolution du Conseil scientifique lèverait cette ambiguïté malsaine. » Car enfin, décourager le port de masques en mars, était-ce de la science ? Les imposer dans la rue, quand les contaminations se font en espaces clos, est-ce de la science ? Fermer les petits commerces et laisser les grandes surfaces ouvertes, quand la Catalogne fait exactement l’inverse, est-ce de la science ? Non — mais cela sert les intérêts de grands groupes, où sont peut-être positionnés les copains.
Cela permet aussi d’instaurer une politique de la peur. Franchissant le point Godwin avec perspicacité, Guaino remarque que la dernière fois que l’on a joué la peur contre les Français, c’était sous Vichy — alors que De Gaulle jouait la carte du courage. Mais on ne lit pas beaucoup de courage derrière tous ces visages masqués. Imaginez-vous De Gaulle, qui à la Libération de Paris a descendu les Champs-Elysées debout, sans courir, alors que des tireurs embusqués le prenaient pour cible, affublé d’un masque ?

Il en est de même pour le terrorisme. « Ce qui serait gaullien, ce serait de prendre enfin la mesure de ce que nous devons affronter, c’est-à-dire une véritable guerre de civilisation sans merci menée contre nous ». Menée non seulement par des terroristes fanatisés, mais par « des minorités agissantes qui travaillent sans relâche à la culpabilisation de l’Occident et au communautarisme devant lesquels, par lâcheté collective, nous nous aplatissons depuis des décennies. » Oui — mais les considérations électoralistes l’ont emporté au fil des ans sur le raisonnement politique. Et nous voici prenant des mesures savantes contre un virus dont nous ne savons pas grand-chose, et n’osant pas en prendre contre un ennemi dont nous savons tout.

C’est drôle, quand on y pense, ce désir de Général. Benoît Duteurtre en avait fait une magnifique pochade il y a quelques années avec le Retour du Général — seul à même de faire accepter d’honnêtes mayonnaises maison, et d’ignorer les consignes sanitaires de l’Europe, qui obligent les bistros à utiliser de la mayo industrielle… Et aujourd’hui, le voici convoqué pour contrôler les frontières et courir sus à l’islamiste qui s’en vient égorger nos fils et nos compagnes…

Une seule solution : refaire une Nation. Recréer ce destin collectif qui fut de tout temps le génie de la France. En finir avec les lubies intéressées de la mondialisation. La nation n’est pas une notion dépassée, comme s’efforcent de nous le faire croire des commentateurs aux ordres de quelques banquiers intéressés à la dilution de l’entité France.
Il faut réagir vite — sinon, dans les basques d’une épidémie dont nous constatons, en France, les dégâts, bien plus importants que chez nos voisins, et donc la nocivité de la politique sanitaire suivie, ce sera un fascisme réel qui s’instaurera, comme le nazisme s’est insinué dans les fourgons d’une république de Weimar en déliquescence. Ce n’est pas au conseil scientifique, un organisme non élu et désigné selon des critères troubles, de résoudre un problème qui est en fait une question de civilisation. Et je ne voudrais pas que demain, le choix s’opère entre la mort par épidémie et la soumission à un ordre nouveau — la charia, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

Ma vie de Bond

Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976On a dit de Hugo qu’il était « l’homme-siècle ». Il a couvert en tout cas, de vie active, la période 1820-1885 : peut-être vaudrait-il mieux parler d’ « homme-génération », tant les fervents du Romantisme, nés avec lui, se sont éteints en gros à l’automne ou l’hiver de sa vie.
Sean Connery a été l’homme du baby-boom. De 1962 à 2001, il a accompagné tous ceux de ma génération — et moi-même.
Bien sûr, il appartenait lui-même à la génération précédente. Pour qu’il fût notre idole en ce début des années 1960, quand nous avons quitté les barboteuses et les culottes courtes, il fallait bien cet écart — tout comme les acteurs-fétiches de la génération présente n’étaient pas nés avec le siècle. Sean Connery, né en 1930, a été pour nous ce que fut Cary Grant (né en 1904) pour la génération de nos parents.
Il est d’ailleurs significatif que Fleming, qui n’était pas exactement un perdreau de l’année qu’on on a pensé à adapter ses romans, ait justement pensé à Cary Grant pour incarner son héros. Mais en 1961, Grant avait déjà 57 ans — un peu tard pour se lancer dans les cascades que supposait le rôle. Et il était probablement trop cher pour la bourse de Broccoli et Saltzman, qui n’avait encore rien produit de bien marquant. L’ex-Monsieur Muscle Ecosse, qui lui non plus n’avait rien tourné de mémorable, leur convenait tout à fait.

J’avais 9 ans, mes parents m’ont emmené voir Docteur No. Cela faisait un certain temps que le sexe avait pointé son nez entre mes jambes. L’apparition d’Ursula Andress sur une plage dorée, pointant son poignard sur ce grand escogriffe de 007, voilà qui m’enchanta.
J’ai immédiatement commencé à lire les romans de Fleming, qui paraissaient l’un après l’autre sous la couverture unique où s’étalait le sourire sarcastique et le Walther PPK de l’agent secret par excellence. Une magnifique opération de communication de la CIA, quand on y pense. Le KGB de l’époque n’a même pas été fichu d’imposer une image concurrente. Nous sommes tous devenus des honorables correspondants du MI5. Ils n’ont pas dû aimer ça, à l’Huma.

Nous ne pensions pas pour autant que les vrais agents secrets ressemblaient à 007. Après tout, nous avons lu John Le Carré, et nous savons bien que dans la réalité des « Services », il y a bien davantage de George Smiley que de James Bond. Mais la réalité n’a rien à voir avec l’usine à rêves qu’était Sean Connery.
Et encore, ce diable d’homme a incarné l’un des héros de Le Carré — dans la Maison Russie !

Pourquoi lui — et pas Roger Moore, qui juste avant avait débarqué sur les rares écrans de télévision avec Ivanhoé (nous nous rassemblions entre voyous pour regarder les épisodes chez le seul d’entre nous assez fortuné pour avoir un récepteur) ? Mais Moore était trop propre, trop souriant — trop américain, bien qu’il fût lui aussi britannique. Il lui manquait l’ironie, l’auto-dépréciation de Connery. Et pourquoi un Anglo-saxon ? Nous aurions pu choisir Jean-Claude Drouot, qui à partir de 1963 incarna Thierry-la-Fronde. Mais il faisait trop gamin et de fait, il avait 8 ans de moins que Bond. Il nous fallait un modèle de dur, un modèle de chic, un modèle d’homme.

D’autant que par flair ou par peur de s’ennuyer, Sean Connery se diversifia très vite. Après Bons baisers de Russie, où Bond, selon l’expression de Fleming, « faisait le gigolo pour l’Angleterre », ma mère, qui adorait Hitchcock, m’emmena voir — j’avais 11 ans — Pas de printemps pour Marnie — et quelques semaines plus tard, Goldfinger.
Ah, sortir de Goldfinger en fredonnant le tube chanté par Shirley Bassey… Voilà qui n’arrivera pas aux générations présentes !
En fait, Connery a rythmé ma vie. J’avais 12 ans, j’étais en 5ème, quand j’ai vu la Colline des hommes perdus — un pur chef d’œuvre de Sidney Lumet. Cette même année, ce fut Opération Tonnerre. Puis On ne vit que deux fois — et le roman correspondant m’initia aux haïkus de Bashô. En 1968, entre deux manifs, Shalako, d’Edward Dmytryk — dont, fou de westerns comme j’étais, j’avais adoré l’Homme aux colts d’or ou Alvarez Kelly.

Après mon admission à l’ENS, je me suis gavé de cinéma — passant des journées et des nuits à la Cinémathèque de Chaillot, claquant mon salaire de Normalien dans les salles obscures où débarquèrent The Offence, d’une brutalité qui laissait loin derrière celle des sbires des Raymond Marcelin, Zardoz qui nous stupéfia dans le genre nanar, et enfin, en 1975, l’Homme qui voulut être roi, parce que la combinaison de John Huston et de Bond (c’est dur pour un Français d’appeler Connery son idole…) ne pouvait être que mémorable — et elle le fut.
Mais le film qui me marqua le plus, dans ces années 1970, ce fut la Rose et la flèche. Je sortais d’une grande histoire — en fait, je plains ceux qui, à chaque moment de leur vie, ne sont pas en train de sortir d’une grande histoire, étant entendu que les ruptures sont plus fécondes en émotions que les premiers pas, et la romance de Robin Hood et de Marianne, de Bond et d’Audrey Hepburn, me tira des larmes. Comme elle le fit chaque fois que j’ai revu ce film, qui mêle inextricablement souvenirs personnels et haut pouvoir émotionnel. Essayez de rester de marbre aux dix dernières minutes, cœurs de pierre ! C’est beau comme la mort d’Athos dans le Vicomte de Bragelonne.

Nous pensions Bond perdu pour toujours sous les jabots de dentelle de Roger Moore — mais il revint dans Jamais plus jamais pour un dernier Hourra, comme on dit, justement, dans les westerns. J’avais trente ans pour le coup, je pouvais sans peine m’identifier au rude quinquagénaire qui exhibait désormais ses tatouages de marin britannique.
Et Kim Basinger, quelle trouvaille ! Il paraît que c’est sa femme qui a conseillé à Connery, producteur sur ce film, d’embaucher la petite blonde flexible. Une belle idée !
Car Bond n’est pas un héros linéaire. Il n’est pas une star, c’est une galaxie. Comme Arthur autrefois emmenait avec lui toute la Table Ronde, Sean Connery trimballe dans son ombre une kyrielle de seconds rôles, masculins : Michael Caine dans l’Homme qui voulut être roi ! Murrray Abraham dans le Nom de la Rose ! Harrison Ford dans Indiana Jones III, ou Kevin Costner dans les Incorruptibles… Sans lui, Christophe Lambert aurait-il persisté à vivre dans la mémoire cinématographique ?
Et une autre kyrielle de jolis rôles féminins : Tippi Hedren, Honor Blackman, Brigitte Bardot, Candice Bergen, Michelle Pfeiffer, tant d’autres… Pendant que les petits garçons perpétuels se berçaient d’épopées et de créatures lascives, leurs copines rêvaient à l’homme élu le plus sexy de la planète à 58 ans — forever young, comme disait Terence, avec qui il avait vraiment débuté…

Et bien qu’il fût Bond, il était tous les autres — toutes les histoires que se racontent pour s’endormir les grands petits garçons. Capitaine de sous-marin, roi Richard ou King Arthur, médecin en Amazonie ou en Afrique, évadé d’Alcatraz, spécialiste du Japon, gentleman-cambrioleur ou auteur solitaire et reclus d’un roman unique, type Salinger, il a donné un lustre évident à des films qui parfois ne cassaient pas grand-chose, mais se magnifiaient par sa seule présence.

Il n’y a qu’en politique qu’il n’a jamais varié. Free Scotland ! Ma foi, avec le Brexit, on n’en est plus très loin. Et puis un homme qui va voir la reine Elisabeth nu sous son kilt, comme autrefois Wallace, ne peut être entièrement mauvais.

Mieux : il a su s’éclipser sur la pointe des pieds quand il a jugé qu’il n’avait plus de propositions à sa taille — ou de son âge. Grâce à l’exorbitance de ses années, son monument était achevé, dirait Chateaubriand. Il s’est donc éteint dans son sommeil — j’aurais assez mal pris qu’il mourût d’une maladie longue et invalidante.
Son épouse a dit que dans les derniers temps, il errait dans son monde. Il nous laisse seuls dans le nôtre. Mais il l’a enchanté si longtemps qu’on lui pardonne volontiers de nous faire défaut aujourd’hui. J’ai failli être triste — mais enfin, il nous reste Clint Eatswood. Après lui, le déluge.

Jean-Paul Brighelli

PS. La génération des 10-20 ans ignore Sean Connery. Pour elle, Omar Sy ou Kev Adams sont des géants. Que voulez-vous, on a les nains que l’on mérite.

La haine de la culture

roselyne-bachelotOn se souvient que dans 1984, le Ministère de la Vérité (« Miniver » en novlangue) s’occupe de la Propagande, et celui de l’Amour est chargé de la torture. Nous n’en sommes pas loin : au Ministère de la Culture on nous a installé Roselyne Bachelot. Dans la novlangue du macronisme comme dans celle inventée par Orwell, les mots signifient à peu près le contraire de ce qu’ils disent.
J’avoue que j’ai eu autrefois un préjugé favorable pour Bachelot, dont les tailleurs flamboyants contrastaient avec le sérieux tristounet des sarkozystes. Une pharmacienne au ministère de la Santé, pourquoi pas ? J’aurais dû me méfier, on y a bien installé depuis un médecin qui passe son temps à inquiéter les gens bien portant, qui sont probablement des malades qui s’ignorent, comme dit Knock, et à désespérer les vieux…
Puis elle a révélé sa nature profonde, en devenant l’une de ces créatures médiatiques interchangeables avec lesquelles on fait de jolies couvertures pour les hebdos-télé. Avoir participé aux Grosses têtes a laissé des traces. C’était une femme souriante et apparemment consciente de ses limites, un bon point pour un ministre auquel ses laquais murmurent chaque matin « Monseigneur est beau » — comme Montand dans la Folie des grandeurs — et qui finissent ordinairement par le croire. Elle est devenue une caricature.

Ça a débuté comme ça : si elle avait été ministre de la Culture le 28 février dernier, lorsque J’accuse a été récompensé (fort justement) par l’Académie de l’entre-soi cinématographique, « je me serais levée et je serais partie », comme Adèle Haenel, pour protester contre l’attribution d’une énième récompense majeure au plus grand réalisateur français.
Qu’un ministre, qui par fonction doit rester au dessus de la mêlée, prenne modèle sur les comportements hystériques d’un quarteron de starlettes nulles et d’acteurs à la ramasse désireux de se faire un peu de publicité sur le dos d’un génie, voilà qui nous donne une idée de la dégringolade de la fonction, depuis Malraux. Qu’un ministre se rapetisse à son être de femme, et qu’une femme se ramène à sa fonction ovarienne et déclare sa solidarité avec quelques imbéciles du même sexe me sidère. Mais je ne devrais pas m’étonner, après tout, juste après les Césars, et parce que j’expliquais en cours que 1. Polanski était français et ne ressortait pas des lois américaines et que 2. en tout état de cause, et quelle que soit la qualification d’actes commis il y a 60 ans avec la bienveillance de la mère de la victime supposée et le pardon réitéré de cette dernière, il n’y avait même pas lieu d’enquêter, les faits étant prescrits ; et qu’enfin 3. si nous devions traîner en justice tous les grands artistes ou écrivains, de l’un ou l’autre sexe, qui furent de très vilains garnements, le monde de la culture serait un désert global… j’ai eu la surprise de trouver, sur les murs de mon lycée, cet implacable raisonnement mathématique produit par des élèves de classe préparatoire — une bonne indication de la hausse continue du niveau : « Polanski violeur / Brighelli complice ».
Et « Céline antisémite / Brighelli complice » ? Je n’y ai pas eu droit juste parce que ces demeurées n’y ont pas pensé, ou qu’elles n’en sont pas encore à avoir lu Céline ?

Sur ce, confinement. Bachelot, qui doit pourtant être vaguement chargée de la défense du Livre, a décidé dans une langue qui n’est pas exactement celle de Molière que les libraires seraient juste autorisés au « click and collect ». Autant leur mettre une balle dans la nuque tout de suite. Ceux qui avaient tout juste survécu en mai mourront pour le compte.
D’autant qu’au même moment, les rayons « librairie » des grandes surfaces continuaient à vendre la bibliothèque rose, et que la FNAC était autorisée à rester ouverte, sous prétexte que la chaîne vend aussi des équipements informatiques indispensables au télé-travail.
Roselyne Bachelot est donc — comme le reste du gouvernement, d’ailleurs — ministre de ces acteurs majeurs de la vie intellectuelle que sont Auchan et Leclerc, et d’un groupe qui vend pêle-mêle « produits » culturels et gadgets de geeks. Dans une fiction orwellienne, ce « ministère de la Culture » ne garderait plus son nom que par antiphrase. D’ici peu, Cyril Hanouna revendiquera le Ministère de l’Education. Il pourra y défendre la laïcité…

Devant le tollé provoqué par cette décision ubuesque, le gouvernement a courageusement franchi le pas : la FNAC et les grandes surfaces ont elles aussi interdiction de vendre des livres. Un peu comme si les salariés du public, protestant contre les salaires supérieurs de leurs homologues du privé, obtenaient finalement que ces derniers soient ramenés au SMIC. L’idée même d’interdire des rayons spécifiques dans des magasins par ailleurs ouverts ne pouvait germer que dans la tête des acculturés qui nous gouvernent. Idée qui ouvre un boulevard à Amazon et autres distributeurs internationaux. L’ubérisation de la culture est en bonne voie.

Evidemment un livre — même tout fraîchement sorti des presses — est toujours un regard rétrospectif. Et la modernité, qui veut croire qu’elle a tout inventé, ne regarde qu’en avant. Il en est de même pour les films — et les vendeurs de CD / DVD sont eux aussi les objets de la vindicte bachelotienne : ça ne peut être un hasard. Nous ne regarderons donc que ce qui sera proposé dans les lucarnes des GAFAM pendant un mois. Avec un peu de chance, nous en prendrons l’habitude, nous quémanderons une nouvelle série Netflix comme les chiens jappent pour avoir leur pâtée. Certains se résigneront plus aisément, puisqu’il leur suffit d’avoir le Coran. Avec un peu de chance, nous finirons tous bêtes à bouffer du foin — à l’image de certains zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont ministres.

Jean-Paul Brighelli

La vie nue, la vie nulle

7wWpfu9EKVTAORcx1MtAvwDans une tribune d’une exceptionnelle intelligence parue il y a quelques jours dans le Figaro, Chantal Delsol cherche à comprendre comment une société française qui en 1969, avec 50 millions d’habitants, a toléré sans y prendre garde les 30 000 morts de la grippe de Hongkong, s’alarme aujourd’hui pour une épidémie de même force — au point de détruire l’économie, la culture et les relations sociales. Et, à terme, la civilisation.
C’est que, dit-elle, en 1969 on nourrissait encore des idéaux, aussi absurdes qu’ils aient pu être. Le communisme était encore la ligne d’horizon de presque tout ce qui pensait à Gauche, Sartre distribuait la Cause du peuple, et l’amour libre semblait une option non négociable.
Aujourd’hui, argumente-t-elle, l’hygiénisme a pris le dessus. C’est ce qu’elle appelle « la vie nue » : l’être humain réduit à son existence biologique. C’est aussi que l’Ego a envahi complètement le champ de la conscience. Tout pour ma gueule.
Il est bien possible que le matraquage institutionnel sur les « respirateurs » des services d’urgence y soit pour quelque chose. La vie, c’est respirer. Le Covid, c’est la détresse respiratoire. L’horreur à la portée des caniches.

L’épidémie (le mot demanderait à être exactement pesé, « épidémie » en 2020 n’a pas le même sens qu’en 1720, lors de la dernière grande peste vécue en France, ou en 1832, quand le choléra a saisi Paris) a également mis à nu notre « ignorance abyssale et l’ignorance des spécialistes eux-mêmes qui ne cessent de se contredire ». L’animal raisonnable, qui était la première définition qu’Aristote donne de l’homme, déraisonne vite dès qu’on cesse de lui expliquer clairement les causes des effets qu’il constate. Ignorance anxiogène : l’angoisse, en occupant le champ de la conscience collective, détruit le peu de raisonnement froid et lucide qui subsistait en nous.
Confinement, reconfinement, couvre-feu et autres mesures de restriction des libertés élémentaires hachent menu le πολιτικὸν ζῷον, l’animal politique qui est la seconde évidence de notre être — pour Aristote toujours.
L’abolition des activités culturelles et sportives et des événements d’interaction sociale est une mutation profonde dont les effets retentiront longtemps.

On a beaucoup critiqué Emmanuel Macron lorsqu’au début de l’épidémie, au mépris des avertissements prodigués déjà par les morticoles qui sentaient venir leur jour de gloire, le président de la République et son épouse se sont rendus au théâtre voir Par le bout du nez, la dernière pièce de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Pattelière (qui met en scène un président de la République prenant le risque de la psychanalyse). « Sortir malgré le coronavirus », titrait la presse. Ce qui a été interprété a posteriori comme une inconséquence était en fait plein de sens : Macron n’avait pas encore tiré un trait sur ce qui fait l’essentiel de l’humanité, le rapport aux autres, le sourire sans masque, les gestes les plus élémentaires de convivialité. À la mi-mars, il était encore humain.

Début septembre, lors de la pré-rentrée, un collègue que jusque là j’appréciais a refusé de me serrer la main — et on a l’air très bête avec une main tendue que l’autre ne prend pas — et a vivement viré du local des photocopieuses une nouvelle collègue choquée par cette impolitesse rude. Les règles de « distanciation sociale », une belle expression pour dire que désormais nous devons ignorer les autres, étaient passés par là.
Je ne le lui ai pas pardonné — et j’avoue que personne n’est passé aussi près d’un direct au menton. J’ai compris à ce moment-là que les règles monstrueuses imposées par les médicastres allaient faire de nous, très vite, des animaux dénaturés, et que le tendance innée à la violence, contrariée heureusement par quelques millénaires d’un savoir-vivre de plus en plus sophistiqué, reprendrait très vite le dessus.
Vous vous rappelez sans doute Sa Majesté des mouches. William Golding y démontre magistralement que dans une situation exceptionnelle, Cro-magnon reprend très vite le contrôle. Le Covid, tel qu’il est géré par des politiques qui ne gèrent rien, marque le grand retour de l’âge de glace. Et encore, les hommes des cavernes avaient des relations sociales, un art collectif, des rites funéraires. Nous en sommes, nous, à abolir tous les rites qui nous ont construits comme êtres humains. Les enterrements se font à la sauvette, en présence de six personnes maximum (les familles nombreuses se débrouilleront pour suivre le convoi de loin), les mariages de même. Les Diafoirus qui ont pris le pouvoir — un vieux rêve que Molière en son temps a violemment critiqué — aimeraient même entrer dans les chambres à coucher vérifier qu’on y respecte le port du masque et la « distanciation ». Je m’étais amusé, pendant le confinement « première époque », à évoquer « l’amour au temps du coronavirus ». Désormais, les émules de Doisneau photographieront des « amoureux de l’Hôtel de ville » dans la tenue que Magritte a imaginée pour ses Amants, le visage enfoui sous un linge, et le baiser réduit au contact de deux bouts de coton. La sécurité, m’objectera-t-on, y gagnera ce que l’érotisme y perd…
Nous sommes un animal politique, social, culturel. La vie, la vraie vie, n’est pas la stricte conservation de notre intégrité épidermique. Imaginez ce qu’auraient été l’attitude de Léonidas aux Thermopyles, ou celles des Poilus dans la bataille de la Somme, si la stricte conservation de la vie avait été leur souci premier. La Grèce serait perse, et nous serions prussiens. Les hystériques d’aujourd’hui me font penser aux Français pré-collabos qui en 1940 s’exclamaient « Plutôt Boches que morts ! » On sait ce qui a suivi.

La vie française est d’abord culturelle. On ne s’en douterait pas, à voir le nombre d’hilotes qui sillonnent les rues, mais c’est un fait. Cette prédilection se manifeste à travers notre langue, via un rapport aux livres qui n’existe dans aucune autre nation — et que notre rapport nouveau aux écrans tend à court-circuiter : peut-être est-ce là l’une des sources du vrai « mal français ». L’apparence l’emporte sur l’essence. Un confinement arrive ? Le gouvernement n’a rien de plus pressé que de fermer les librairies, clore les salles de spectacle, flinguer la Culture. Pour acheter des livres, on passera par les grandes surfaces, qui ont à cœur de promouvoir une littérature de qualité… À croire que les impératifs de ce gouvernement sont l’autorité, la restriction des libertés et la littérature rose…
Il devrait y prendre garde. À supprimer les occasions de divertissement (même le sport, claquemuré entre les murs nus des stades, ne fait plus recette, et les organisations qui s’étaient engagées à dépenser des sommes folles pour avoir l’exclusivité du foot renâclent à payer l’addition d’un spectacle dégénéré), on amène les Français à se considérer pour ce qu’ils sont : des êtres promis à la mort, à plus ou moins brève échéance. Ils ne vont pas aimer ça.
Je me suis déjà étonné à la mi-avril de notre singulier et nouveau rapport à la mort. Un scandale, apparemment. Mais un scandale inévitable. Alors que « la philosophie, c’est apprendre à mourir », les profs de philo ont mal fait leur travail, à cesser d’expliquer que le but de notre condition humaine est la mort. Nous avons désappris la mort. Les médecins, dont la seule promesse tenable est de soigner, sont sommés de guérir. Toute atteinte à notre intégrité épidermique nous semble une offense majeure. Le rappel journalier par les instances gouvernementales du bilan de l’épidémie vaut les admonestations d’autrefois : «  » Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme » — avec Olivier Véran parodiant Bossuet. Les priver de tout, tout en essayant de les culpabiliser (c’est de votre faute, vous ne vous êtes pas lavé les mains, c’est pour ça que vos grands-parents sont morts, pas parce que nous avons supprimé en 20 ans 100 000 lits et que depuis la fin du confinement, les impératifs administratifs ont, dans les hôpitaux, subjugué à nouveau l’intérêt médical) les conduira tout droit dans la rue, comme en Italie. La « vie nue » n’est pas un objectif présentable, à long terme. Surtout quand l’épidémie s’étend, que chacun peu à peu connaît quelqu’un qui en est mort, et qu’à l’angoisse charnelle s’ajoute désormais une angoisse existentielle. Le gouvernement a pensé réduire la violence intrinsèque en faisant peur, mais cette peur risque de revenir en boomerang demander des comptes aux gouvernants qui n’ont pas su gérer la crise autrement que par la peur.

Jean-Paul Brighelli

Défense et illustration de Jean-Michel Blanquer

1342664-le-ministre-de-l-education-jean-michel-blanquer-lors-d-une-seance-de-questions-au-parlement-le-20-ocSi j’osais, je commencerais cette revue de détail des faits, hauts faits et méfaits du ministre par cette remarque que Retz pose en tête de son portrait de La Rochefoucauld : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. » Le « je ne sais quoi », concept éminemment baroque, c’est l’indéfinissable — et parfois l’innommable.
Osons donc : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout Jean-Michel Blanquer. » Ça ne doit pas être simple d’errer dans ce cerveau compliqué, sujet à des fougues soudaines, des calculs froids, et des passions longuement réfléchies.

Soyons honnête : la grimace de Mme Vallaud-Blekacem lors de la passation des pouvoirs, en 2017, nous avait donné de l’espoir. Après trois années d’incompétence et d’arrogance au service d’une idéologie pédagogiste délétère, le nouveau ministre serait peut-être l’homme de la situation.

Mais il en est de Blanquer comme de Rodrigue : « Que je sens de rudes combats ! » Avoir à cœur de redresser une Ecole que trente années de gabegie (depuis la loi Jospin, pour faire court, même si la mainmise des idéologues s’est déclarée bien avant) avait fait plonger dans le gouffre était une bonne intention. Mais en même temps, les impératifs serinés chaque jour par Bruno Le Maire (j’ai écrit il y a déjà lurette que la rue de Grenelle, malheureusement, commençait, et finissait à Bercy) sont autant de freins à la volonté de redressement.

Alors, le ministre a entamé une danse paradoxale, toute en déséquilibres. « Valse mélancolique et langoureux vertige ! » D’un côté il tente de réorganiser les ESPE, organe central de la pensée pédagogique. De l’autre, il refuse d’en virer tous les inutiles, les nocifs, les dangereux facariens, et persiste dans l’encadrement pédagogique des néoprofs, confiés aux plus dociles des pédagogues et jamais aux plus capables. D’un côté il promeut la méthode alpha-syllabique, distribue les Fables de La Fontaine à l’école primaire, mais il ne parvient pas à dégommer tous les « professeurs des écoles » qui persistent à pratiquer le semi-global — ou l’idéo-visuel, si l’on préfère employer les termes techniques. La liberté pédagogique a bon dos : grâce à elle quelques nouvelles générations d’élèves sont plongées dans l’illettrisme programmé, la dyslexie provoquée, et la dépendance aux machines, qui ne sont intelligentes que par abus de langage. D’un côté il veut réformer le Bac en donnant plus de champ aux vrais scientifiques. Mais en même temps, l’idée farfelue de faire passer des examens en cours d’année, qui désorganise l’enseignement et a dressé contre lui une majorité de profs qui le brocardent à qui-mieux-mieux, favorise le bachotage mécanique. Que n’a-t-il tout bonnement décrété que désormais le Bac serait attribué sur livret scolaire, en laissant Parcoursup décider des destins à venir ! Les enseignants auraient travaillé à former les jeunes inintelligences qui leur sont confiées comme ils l’entendaient.

Le clou, c’est le projet, déjà très avancé, de réforme des concours de recrutement. Alors qu’il fallait éradiquer ce qui, au CAPES, donne depuis 10 ans une voix prépondérante aux Grands Encombrants de la pédagogie, il le renforce, au détriment des savoirs réels. Alors qu’il fallait en finir avec ces concours abusivement passés à Bac 4, il les reporte à Bac + 5. Ce qui permet (Bercy, nous voilà !) de payer une misère, 600 euros par mois, ceux qui œuvreront dans les établissements dans la dernière année d’avant concours.
Le propre d’une ruse, c’est qu’elle ne doit pas se voir. À budget constant, il fallait réintroduire les IPES, ce concours de pré-recrutement qui se passait jadis à Bac + 1 ou 2, donnait aux lauréats un salaire minimum garanti, en échange d’une promesse de servir l’Etat au moins 10 ans. Puis former les futurs professeurs en les confiant, in vivo et non dans la serre chaude des INSPE, à des collègues compétents, dotés d’une vraie expérience — disons une trentaine d’années —, des maîtres d’apprentissage sur le modèle du compagnonnage. L’occasion pour ces derniers d’accéder à une échelle de rémunération différente. Et pour les nouveaux impétrants, de se confronter à des exigences savantes.

Il faut impérativement attirer les jeunes dans ce métier détesté. Et ce ne sont pas les enfants de bourgeois, nantis de connexions diverses, qui s’y risqueront. Ce sont les enfants déshérités, que la réforme actuelle, en ne leur donnant pas les moyens de vivre (600 € par mois ! Byzance !) décourage d’emblée. Franchement, le trafic de drogue ou la prostitution paient mieux.

Réformer l’apprentissage de la lecture / écriture allait dans le bon sens — celui de l’élévation des classes les moins favorisées (et qui que ce soit qui, sous prétexte de « liberté pédagogique », prétend le contraire mérite d’être radié de la Fonction publique). Mais ne pas tirer un trait sur la réforme de Vallaud-Belkacem, conspuée même par des syndicats de gauche, s’en prendre tout de suite au lycée où arrivent malheureusement tant de gosses déconnectés, c’était entériner les options létales prises par son prédécesseur.

Blanquer a brûlé ses cartouches. Les syndicats qui auraient pu le soutenir ont été tentés de joindre le chœur des mécontents, à tort ou à raison. Et les enseignants qui avaient douloureusement survécu à trente ans de socialisme pédagogique et d’incompétence générale ont décidé que cette fois, c’était assez. Le ministre a-t-il bien saisi qu’une pichenette de plus était un coup de massue de trop ?

Les événements tragiques de Conflans donnent à Jean-Michel Blanquer une opportunité splendide. Il faut remettre la transmission des savoirs au centre des apprentissages — à commencer par celui de la langue française. Pas celle d’Abdellatif Kechiche, qui détruisait Marivaux dans l’Esquive ; pas celle de Ladj Ly, qui atomisait Hugo dans les Misérables. Mais le français de Marivaux, celui de La Fontaine, celui de Flaubert. Les Anglais ont au moins réussi cela, d’imposer l’anglais à toutes les « communautés » de Grande-Bretagne. L’exemple du maire de Londres, Sadiq Khan, née dans une obscure famille pakistanaise (« Ce n’était pas Dickens, mais c’était dur », a-t-il un jour confié) est là pour nous éclairer. Le français est la clé de voûte de notre système éducatif — et que l’on tolère désormais le baragouin des banlieues dit l’étendue de nos renoncements.
Puis il faut réformer les corps administratifs, de façon à ce que les enseignants se sentent constamment épaulés. Il faut que le balancier, envoyé depuis trente ans en direction des parents d’élèves, reparte dans l’autre sens.
Surtout, il faut faire comprendre aux élèves qu’ils ont le droit, en tant que personnes privées, de croire à ce qu’ils veulent. Mais qu’à l’école, ils ne sont là qu’en tant que personnes publiques, et qu’ils doivent se plier aux lois de la République.

Je dis « aux lois » et non aux « valeurs », ce fourre-tout subjectif qui permet de ne pas imposer quoi que ce soit. La laïcité n’est pas une « valeur », elle est un principe.
Que dans votre for intérieur vous pensiez que la Terre est plate, que 72 vierges vous attendent au Paradis ou que l’avortement est un crime ne concerne que votre personne privée. En privé, vous pouvez dire et manifester à votre gré. En public, vous suivez les lois de la France. Et il n’y a pas de charia qui tienne.

C’est pour Blanquer une occasion unique de revenir, en un bloc, sur tout ce qui fait problème. Que l’on croie ou non aux promesses de fermeté de Macron, que l’on pense ou non qu’il met en place une stratégie pour 2022, peu importe, les mots au moins sont là. Que le ministre de l’Education, dont l’intérêt pour la laïcité n’a jamais été mis sérieusement en cause, saute sur l’occasion de tout chambouler en trois mois. Le Grenelle de l’Education qui vient de s’ouvrir lui en donne le prétexte — parce qu’il serait nauséabond, dans les circonstances actuelles, que les conversations se limitent à des augmentations de salaire, même si elles sont à terme nécessaires.

Jean-Paul Brighelli

Merci de nous avoir rendus un peu moins cons

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Nous avons au lycée Thiers une classe que j’affectionne particulièrement, la SPE-IEP. Nous y recrutons des Bacheliers méritants, mais peu susceptibles d’entrer directement en classes préparatoires standard. Alors nous les pré-sélectionnons selon leurs promesses virtuelles, nous les nourrissons de notre mieux, et nous les présentons à l’Heptaconcours qui ouvre sur les sept IEP de province.

Précisons que 50% de ces étudiants sont boursiers, et que 80% arrivent de lycées ex-ZEP marseillais ou équivalents. Autant dire que dans un tel environnement, c’est une classe majoritairement musulmane.

L’année dernière, malgré les difficultés nées du confinement et de consignes particulièrement idiotes tombées du Cabinet (faut-il vraiment mettre une majuscule ?) de Frédérique Vidal, 50% de ces élèves ont intégré l’une ou l’autre des Ecoles visées. Nous les préparons aussi au concours de Kedge Business School — où ils réussissent formidablement. Et comme ils ont des équivalences en fonction du travail accompli, les recalés font de très belles études en Université — l’une d’entre eux est aujourd’hui avocate, spécialiste du Droit fiscal, dans un grand cabinet international.

L’une des anciennes élèves de cette classe, aujourd’hui en Master 1, nous a envoyé un mail collectif — et je vous le transmets tel quel, après avoir juste gommé les noms propres, qui ne regardent personne — à commencer par le sien. Dois-je dire que toute personne qui douterait de l’authenticité de ce message serait juste un pourri, un va-de-la-gueule, un connard de première ? Bref, un crétin.

Nous faisons de la discrimination positive bien comprise. Ces étudiants passent le même concours que les autres — avec l’avantage d’avoir été nourris de tout ce qu’on leur a refusé pendant leurs années de collège et de lycée. Et ils réussissent mieux que les autres — parce qu’ils ont été élevés au plus haut de leurs capacités.

J’entends d’ici certains collègues et certains syndicats se plaindre que ces élèves vivent sur un budget qui aurait dû être distribué entre tous les établissements — au nom d’un égalitarisme qui tue dans l’œuf les possibilités de chacun. Mais en l’espèce, j’emmerde cet égalitarisme qui n’est pas la vraie égalité.

Jean-Paul Brighelli

 

« J’envoie ce mail à tous mes professeurs de prépa, que je n’ai toujours pas oubliés après 3 ans d’études sup, et que je n’oublierai probablement pas.

 

« Mon père est professeur des écoles. Il détient une maîtrise d’Histoire. Il aime se définir, selon ses mots, comme un « hussard de la République ». J’ai grandi, avec mes sœurs, sous un toit où les valeurs de la liberté et de la laïcité étaient très très fortes. Je ne sais pas si le fait d’être née dans une famille très athée a joué dans cette éducation, mais ce qui est sûr, c’est que ces principes-là étaient aussi forts que n’importe quel autre principe de la vie quotidienne, comme ne pas frapper ses sœurs et être polie avec la boulangère.

« Tous les soirs, on parlait très fort à table, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, sur l’Histoire, sur le droit des femmes, sur ce que ça voulait dire la fraternité, la solidarité, la liberté de penser, de s’exprimer, de l’importance de se détacher du carcan des religions. L’importance de penser par soi-même, de se faire ses propres idées. L’importance des caricatures, celle de se moquer de tout et de tout le monde (pensée à ma grand-mère, qui ne cessait de répéter que « la moitié du monde se fout de l’autre moitié »). L’importance de devenir des êtres à part entières, des êtres libres — des femmes libres. L’importance d’être reconnaissants envers la France, la santé gratuite, l’éducation gratuite, les logements gratuits, les retraites, les aides. L’importance de la République et de l’éducation, qui a tout donné à mon grand-père, issu d’une famille de Pieds-Noirs siciliens pauvres à en crever la faim, et à mon arrière-grand-père, résistant communiste espagnol sous le régime de Franco, enfermé dans un camp par la Gestapo et dont le frère a été fusillé, pour ses idées et ses convictions. Mes parents sont les premiers de leur génération à être nés en France, ce qui fait de moi et mes sœurs la deuxième génération à naître sur le sol français, à peine.

 

« Je me souviens encore que quand je faisais une bêtise à l’école ou que j’avais une sale note, mon père, toujours dans une attitude très scolaire, me criait dessus en me demandant « si je me foutais vraiment de la République ». Dans le salon, près du panier en osier qui contenait les Canards Enchainés et les Charlie Hebdo, je l’entendais tout le temps parler à ma mère du manque de respect envers les enseignants, des difficultés avec les parents d’élèves, qui se plaignent au directeur quand leur gosse se ramasse un 5/20 en dictée, parce qu’il n’a pas révisé. Des parents qui remettent en cause les programmes, les manières de punir, d’enseigner, d’apprendre, de faire du sport, de chanter telle ou telle chanson à la chorale. Des parents qui viennent toquer à la porte du prof pour changer une note, changer une appréciation, pour se plaindre que « tel ou tel sujet est à ne pas aborder, et que pour cette raison mon enfant ne viendra pas en cours », alors que mon père faisait juste son job, celui pour lequel il a été formé.

 

« La mort de Samuel Paty m’a beaucoup ébranlée. Parce que cela m’a fait penser à mon père, oui, mais aussi à vous, Monsieur Brighelli, Madame P***, Monsieur M***, Monsieur D***, Monsieur Q***, Monsieur G***. À ceux qui, en faisant leur travail, celui d’enseigner, se retrouvent aujourd’hui menacés par l’ignorance et la haine. Menacés pour oser éclaircir les consciences, se battre pour les valeurs de la République et former ces jeunes à devenir de bons citoyens, mais aussi de bonnes personnes.

« Cet acte ignoble m’a fait réaliser qu’en s’attaquant à un professeur, on s’attaquait à toutes ces valeurs, citées plus hauts : à la liberté, au savoir, à la libre-conscience. S’attaquer à l’enseignement, c’est s’attaquer à la République, en plein cœur, car même si elle est soutenue par de nombreux piliers, la République n’est rien sans l’enseignement et le professorat. Je l’ai réalisé très jeune avec mon père, mon oncle et mes tantes, tous professeurs.

 

« Ce métier est dur, fatiguant, éreintant. Pas seulement car il est méprisé depuis tant d’années par des parents et des politiques qui ne leur accordent plus aucun crédit, ni moyen, ni crédibilité, mais parce que ça doit être aussi quand même franchement compliqué de farcir le crâne de trente ânes bâtés, qui vous regardent sans vraiment vous regarder, parce qu’on est quand même vraiment bêtes et vraiment bruyants. Chaque année, vous avez des centaines d’élèves différents, la plupart que vous oubliez probablement vite. Mais sachez que vos élèves ne vous oublieront pas.

 

« Merci. Merci d’avoir été mes professeurs de prépa et merci de continuer à enseigner. Merci de former les jeunes. Merci de leur apprendre à nouer des nœuds de cravate. Merci de nous apprendre à parler correctement en entretien. Merci de nous parler de la vie, de celle d’avant et aussi de celle qui va suivre. Merci de vous lever tous les matins pour lire des torchons. Merci de lire des fautes d’orthographe plus grosses que nous. Merci de lire nos débilités, tellement débiles qu’elles vous font surement pleurer de rire quelques fois. Merci de nous transmettre quelque chose à défendre. Merci de nous apprendre des valeurs, celles de la République, mais aussi celles de la vie. Merci, même si vous ne vous en rendez pas compte, de m’avoir rendue plus ferme en tant que femme, plus bruyante, plus affirmée, plus déterminée à me mesurer aux Hommes. Merci de m’avoir fait rendre compte que je valais autant, voire beaucoup plus que la majorité d’entre eux. Merci de faire réaliser aux jeunes qu’ils ont leurs chances. Merci de nous faire réaliser qu’il reste encore assez de bleu dans le ciel. Merci de nous montrer qu’on peut faire changer les choses, avoir un impact. Merci de nous apprendre à penser. Merci d’essayer, un peu plus chaque jour.

« Et surtout, merci de nous avoir rendus un peu moins cons. »

Drunk, un film fantast-hic !

DrunkDrikke, dit le danois. Drink, dit l’anglais. Et l’allemand, Trinken. « Trink ! », ordonne Rabelais — c’est l’oracle de la Dive bouteille, c’est le « Enivrez-vous ! » baudelairien. Tout cela vient d’une très vielle racine indo-européenne, dhreg-, qui signifiait originairement glisser — et pour glisser, ça glisse bien, ça descend facile — surtout quand c’est bon. Le petit Jésus en culottes de velours, disait mon grand-père…
Vous n’êtes pas sans avoir appris par cœur les verbes irréguliers anglais. Drink, drank, drunk, ânonnions-nous. Et donc Drunk, le dernier film de Thomas Vinteberg — l’homme qui avait eu le Prix du Jury au festival de Cannes en 1998 pour ce chef d’œuvre de cruauté familiale (pléonasme !) qu’était Festen, et qui aurait dû décrocher cette fois la Palme d’or pour son dernier opus, si le festival 2020 n’avait pas été annulé au nom d’une politique sanitaire dont je ne dirai rien tant elle me met hors de moi.
Quatre enseignants qui s’aiment bien — une espèce assez rare, pour autant que je connaisse le milieu —, en pleine « midlife crisis » (ou crise de la cinquantaine, si vous préférez), mariés ou non, autrefois brillants, engoncés dans une routine sclérosante, enfants sur les bras, partenaire présente / absente, sans motivation, habitant un pays luthérien, circonstance aggravante, apprennent fortuitement qu’un psychologue norvégien, Finn Skårderud (qui existe vraiment) affirme que l’homme est en manque d’alcool dès sa naissance, et qu’il a besoin d’un taux à 0,5 — en moyenne — pour être au mieux de sa physiologie et de ses performances.
Que risquent-ils ? Ils se lancent dans l’expérimentation, et comme on pouvait s’y attendre, ils deviennent rapidement plus brillants, plus performants et plus extravertis — y compris au lit.
Jusque là, rien de très nouveau. Que l’alcool désinhibe, on le sait, il n’y a qu’à contempler les hordes de Vikings affalées sur les plages languedociennes et tétant leurs cubis de rosé pour s’en persuader. Qu’il rende même plus intelligent, il n’y a qu’à relire le Banquet pour s’en souvenir. Mais Drunk entre alors dans une autre dimension, que seul Ferreri avait explorée avec la Grande bouffe. Il ne s’agit plus d’être plus, d’être mieux, mais d’aller au-delà.
Voltaire disait de Rabelais que c’était « un philosophe ivre qui n’a écrit que dans le temps de son ivresse ». Propos d’abstinent. Rabelais, pour oser ses outrances, devait de temps en temps se murger méchamment. Nos quatre pédagogues, qui aiment explorer à fond, vont au-delà de la gaité, au-delà même de l’ivresse. Ils vont au fond. L’un d’eux n’en remontera pas.
Vinterberg a perdu sa fille — à qui le film est dédié — pendant le tournage. Il n’a pas pu tourner la scène de funérailles (qui vaut largement, au niveau émotion, celle de Quatre mariages et un enterrement, qui a fait découvrir Auden à tant d’ignorants), qu’il a laissé diriger par son scénariste. Il a aussi affirmé que les acteurs n’ont consommé aucun breuvage alcoolisé sur le plateau au moins, ce qui rend encore plus exceptionnelle la performance des quatre acteurs. En particulier celle de Thomas Bo Larsen (le frère quelque peu excité de Festen), et bien sûr celle de Mads Mikkelsen, qui n’en finit plus d’étonner son monde. Sa performance dans un précédent film de Vinterberg, la Chasse, était déjà sidérante. Là, il m’a rappelé celle de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer. Et comme Walken, il se révèle à la fin un remarquable danseur — car c’est bien de cela qu’il s’agit : danser au bord du gouffre est la seule solution pour encaisser ce monde, « pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre » — comme disait Baudelaire, encore.

Jean-Paul Brighelli

De la guerre et des moyens de la gagner

On ne peut pas être « en même temps » à l’extérieur et à l’intérieur des métaphores. « C’est une guerre », a dit Emmanuel Macron à propos du coronavirus il y a quelques mois — et il a pris, quoi qu’on en pense, des décisions de guerre : restrictions à la liberté de circulation, ausweis, accoutrement de combat, couvre-feu. Ce n’étaient pas des décisions anodines. Ce fut son choix.

« C’est une guerre », dit-il encore du terrorisme islamique. En quoi il a raison, mais il faut là encore s’en donner les moyens. Des milliers de terroristes dangereux se sont infiltrés dans le pays. Il faut les repérer par tous les moyens, et s’en débarrasser, en les renvoyant là d’où ils viennent. Quelles que soient les conséquences potentielles. Des Tchétchènes posent des problèmes ? Renvoyons-les chez Poutine. Des Syriens sont dangereux ? Remettons-les à Assad. Des Afghans sont fanatisés ? Ils se feront moins remarquer à Kaboul. Et s’il existe des Ouïgours menaçants, Xi Jinping sait quoi en faire.
Et ceux qui sont Français ? Il y a des policiers, il y a des juges, il y a des prisons. Oui, mais le droit des gens…
Si nous sommes en guerre, il faut suspendre le droit. On ne peut pas être dedans et dehors. Demandez-vous comment l’armée française a gagné la bataille d’Alger. Et en très peu de temps — parce que frapper ne se fait pas avec des gants, ni au compte-gouttes.

Un parent d’élève s’est répandu sur la Toile en propos haineux qui étaient potentiellement des appels au meurtre — tout en se référant au CCIF, le Collectif Contre l’Islamophobie en France. Est-ce cette organisation qui lui paie l’avocat qui l’épaule nécessairement, à présent que le voici en garde à vue ? Sinon, qui ?
Quant aux responsabilités dans la mort de Samuel Paty…
J’aimerais déjà être sûr que certains, sur la foi de son prénom biblique, ne l’ont pas identifié comme juif — et je me fiche de savoir s’il l’était, je ne classe pas les gens en fonction de leur religion, moi. Tout ce que je sais, c’est qu’il était un enseignant d’expérience qui faisait bien son métier, et qui — l’information est absolument sûre — a été épaulé par la haute administration du Rectorat dès qu’a circulé la rumeur d’une plainte déposée contre lui par ce père de famille si chatouilleux. Samuel Paty suivait à la lettre le programme d’Education Morale et Civique.

Les responsabilités sont multiples et c’est aux enquêteurs de les démêler. Et même si l’on peut estimer que le chef d’établissement a ménagé la chèvre pédagogique et le chou parental, j’aimerais savoir si, conformément à ce qu’affirment diverses sources, certains de ses collègues se sont ligués contre lui — et auraient indiqué son adresse et ses heures de cours.
La police a tout intérêt à enquêter le plus vite possible. À saisir les portables et les ordinateurs de toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans ce crime. À les faire parler au plus tôt. Entre le président des parents d’élèves, d’une redoutable ambiguïté, et tel syndicat qui localement a pu ne pas se solidariser immédiatement avec notre malheureux collègue, le spectre est large.
J’espère — j’espère vraiment — qu’aucun enseignant n’a prêté son concours, même indirect, même involontaire, à cette boucherie. Dire « on ne pouvait savoir » n’est en rien une excuse, parce que depuis quelques années, nous savons, et nous devons prévoir. Et nous savons aussi que bien des pseudo-intellectuels, sous couvert de combat contre le racisme, ont fomenté dans ce pays une ambiance bien peu sereine. Eux aussi portent une bonne part de responsabilité.
Allons plus haut. Les Territoires perdus de la République, c’était il y a vingt ans. Le rapport Obin remonte au passage de Fillon au ministère de l’Education — un rapport enterré que quelques enseignants motivés, dont j’étais, ont publié en 2006. 2006 ! Une autre ère. Combien d’alertes ont été sonnées — en vain ? Combien de Cassandres ont prévenu — en vain ? Combien de rapports ont été élaborés — pour des prunes ? Le dernier a été remis à Blanquer cette semaine. Le ministre, qui a marqué son intention de ne rien laisser passer, sera impuissant s’il n’a pas l’appareil d’Etat avec lui. Tenez, faisons-lui une suggestion, affichons les caricatures de Mahomet dans tous les établissements scolaires, affichons-les partout dans les rues. Si le ministre appuie la liberté de blâmer, alors je pourrai sans flagorner en faire un éloge flatteur.

Allons, autant s’y risquer nous-mêmes… La référence au début du Mépris me fait mourir de rire :Mahomet

Enfin, soyons cyniques. Emmanuel Macron, qui n’est pas au mieux — ni son premier ministre — dans l’opinion publique, et son parti encore plus bas, regagnerait la confiance de ses concitoyens s’il choisissait enfin de désambiguïser son discours et d’opter pour la guerre — puisqu’aussi bien elle a été déclarée de l’autre côté. La guerre qui est la continuation de la politique par d’autres moyens. « En même temps » fut le slogan de sa première campagne. « Ecrasons l’infâme », comme disait Voltaire, pourrait être celui de sa seconde victoire.
Bien sûr que je ne mets pas tous les Musulmans dans le même sac. Bien sûr qu’une immense majorité d’entre eux aspire à vivre sous les lois de la République, et sait bien qu’une image, aussi drôlement offensante soit-elle, n’est pas un prophète. L’image de Mahomet n’est pas Mahomet. Mais cela irait mieux si partout les Musulmans qui ne veulent pas être assimilés par des citoyens excédés à des assassins et des complices d’assassins, des gens qui ont un vrai agenda de guerre, se désolidarisaient de tout ce qui entretient le communautarisme, l’appel à la charia et le sentiment qu’il existe des lois au dessus de celles de l’Etat.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à être dans le symbole, Blanquer s’honorerait de débaptiser tout de suite le collège de Conflans et de l’appeler Samuel-Paty.

Mélenchon le créole

1600845739_Melenchon-estime-quil-faut-se-rejouir-de-la-creolisation-deEt, lentement, Mélenchon s’enfonça.
Il avait déjà risqué la submersion, lorsqu’il avait défilé avec des islamistes qui le prenaient en otage consentant. La fréquentation de Danièle Obono ne lui avait fait aucun bien. Mais comme il arrive fréquemment quand on se croit lider maximo et que personne n’ose vous contredire, parce que votre mode de communication favori est l’éructation, Mélenchon a fini par se croire intouchable, et infaillible. Ainsi finissent en général les grands petits hommes.

Le 20 septembre dernier, pour le lancement de l’Institut La Boétie, l’inventeur de la France insoumise, se référant à Edouard Glissant comme s’il lui fallait absolument un gage antillais, a parlé de la nécessaire « créolisation » de la France. Il est revenu quelques jours plus tard sur ce concept dans une tribune pour l’Obs, en reprenant la référence à Glissant, qui définit la créolisation comme un « tissage d’arts ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est, précise le poète, « une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. »

Curieuse confusion entre métissage et créolisation. Cette dernière est, au sens strict, un processus linguistique, par lequel une langue parlée par une minorité dominante (le superstrat) s’incorpore des pidgins, des langages véhiculaires employés par tout ou partie des dominés — des substrats.
Tu suis, Jean-Luc ? Mais oui, après tout, tu as enseigné le français, même si tu fais semblant de l’avoir oublié quand tu parles dans le Ier arrondissement de Marseille — histoire de te mettre au niveau de tes interlocuteurs. Ou de ce que tu penses être leur niveau.

La créolisation est un processus impérialiste. L’anglais, par exemple, est un créole où le français parlé par une minorité d’aristocrates a absorbé le saxon des serfs. Tout comme le saxon, langue des envahisseurs des Ve-VIe siècles, avait absorbé le bas-latin parlé par le roi Arthur. Un processus fort long, et très violent, qui correspond à ce que les Anglais appellent les Dark Ages. La créolisation n’est pas une opération de tout repos.
Il arrive même que la langue de l’envahisseur, quand il amène avec lui des structures rigides et convaincantes, éteigne complètement les langues antérieures. Dans le « gallo-romain », la part gauloise était très faible, d’autant que la langue de Vercingétorix ne s’écrivait pas.
Les voisins de l’Empire romain, qui venaient goûter aux joies de l’Empire, s’ingénièrent d’ailleurs à se latiniser à toute allure — jusqu’au calamiteux Edit de Caracalla, en 212, qui réduisit à rien la nécessité de parler latin et d’accéder par le mérite à la dignité de citoyen romain.

Nous en sommes là : au lieu d’exiger que chaque migrant apprenne à parler et à écrire le français et se plie aux coutumes de la nation française, afin de s’intégrer au mieux, nous leur ouvrons désormais les bras indistinctement. En leur promettant qu’ils pourront vivre à leur convenance dans les ghettos que nous leur avons attribués.
N’en déplaise à Mélenchon, qui dans son internationalisme trotskiste a manifestement tout oublié de son premier métier, ce n’est pas à une créolisation que nous sommes en train d’accéder, mais à une mosaïque de communautés concurrentes. Parmi lesquelles se distingue une minorité combattive, dont les éléments les plus avancés rêvent d’imposer à la France leur langue, leur justice et leur religion. Bref, de créoliser effectivement le pays — à son avantage.

Ils n’ont pas eu besoin d’une nouvelle bataille d’Hastings pour l’emporter. Il a suffi que l’on cesse, à l’école, d’enseigner le bon français, et que l’on accepte, au nom de la « communication », n’importe quelle langue fautive. N’importe quel pidgin.
Demandez donc aux profs de Lettres — et aux autres — quelle langue parlent et écrivent les élèves de Sixième (par exemple) au bout de six mois de confinement et de vacances. C’est de la bouillie de français, dont les malheureux enseignants tentent malgré tout, parce qu’on leur a demandé de valoriser « l’expression » au détriment de la correction (un concept probablement sadique), de tirer quelque chose qui ne soit pas absolument négatif.

Ça ne date pas d’hier. Lorsque des Inspecteurs, en séance de formation d’enseignants dans l’Académie de Versailles, ont conseillé de ne compter qu’une demi-faute à un beau pataquès du genre « les arbres pousses », sous prétexte que le « s » de « pousses » montrait une conscience du pluriel « arbres », nous avons tous compris qu’il s’agissait d’un plan soigneusement réfléchi, alimenté par une idéologie anti-élitiste, pour annihiler le français. Parce que respecter l’orthographe et la grammaire, sachez-le, est un processus fasciste.

C’est tout ce que ces crétins ont retenu d’une leçon célèbre de Barthes, qui expliquait que la langue, par définition, « oblige à dire ». Mais c’est fini, désormais, le français devient phonétique, il se mélange à des langues elles-mêmes mal articulées, et le résultat n’est pas une créolisation : c’est une reddition en rase campagne devant les forces de régression culturelle.

Nous en sommes là. Soit nous réaffirmons, par une lutte impitoyable en classe et dans les médias, la prédominance du français, soit nous nous inclinons devant le volapük actuel, une langue agglutinante inarticulée.
Mais alors, ce n’est pas un créole unifié qui en sortira : c’est la guerre civile. C’est peut-être le but que poursuit Mélenchon, faute d’avoir un projet politique.

Jean-Paul Brighelli