Admission Post-Bac mon amour…

cover-r4x3w1000-594938704e26f-000-pe5fu

Frédérique Vidal sur la terrasse de son ministère, rue Descartes. Au fond le Panthéon, derrière elle l’église Saint-Etienne-du-Mont, à gauche le lycée Henri-IV.

« Injuste ! » crient tous ensemble les néo-bacheliers et leurs parents. En quoi ont-ils démérité, par rapport à leurs petits camarades plus chanceux (pas meilleurs, hein, et parfois bien pires) qui ont obtenu une place dans la filière qu’ils demandaient, pendant que les autres récitent Apollinaire et le début du « Voyageur » :
« Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant »
« Injuste », cela signifie que c’est contrairement à la justice. Frédérique Vidal, désormais ministre de l’Enseignement supérieur, ne peut l’ignorer, toute généticienne qu’elle soit. Une injustice doit être réparée, mais surtout son auteur doit être châtié.
En l’occurrence, l’auteur s’appelle Najat Vallaud-Belkacem, je le signale poliment à Madame « le » Ministre — persistons à parler français. Qu’attendez-vous, Madame, pour mettre en examen l’ex-ministre de l’Education nationale ? Devant la Cour de Justice de la République, par exemple ? Elle a fichu un bordel magistral en décidant que la répartition se ferait par tirage au sort — et j’en ai rien à foutre de ceux qui seront crucifiés par le tirage au sort, a dû penser Mme Ponce-Pilate dans ce doux français qui est le sien. À propos, où a-t-elle recyclé son sourire de vendeuse de carabistouilles ? Se contente-t-elle d’être l’épouse de son député de mari, parachuté dans une circonscription — celle d’Emmanuelli — imperdable même par une Gauche en déconfiture ?
Oui, c’est une injustice profonde, que l’on ne réparera pas en faisant entrer tous les postulants en fac — avec un chausse-pied, sans doute. On cachera cette année le plus gros des protestations — même si certaines font tache et procurent de gros titres aux journaux, ravis de trouver des bacheliers à mention TB recalés en STAPS, pendant que certains de leurs camarades, arrivés à 10 de moyenne avec toute la compassion des jurys, fanfaronneront devant eux.
Et des milliers de recours administratifs menacent la sérénité ministérielle.
Même si le ministre reconnaît que le système APB est « un énorme gâchis ».
Non pas, madame : c’est une mesure prise en toute connaissance de cause par une ex-collègue d’Emmanuel Macron.
Malheureusement, et contrairement aux particuliers, les gouvernements ne peuvent refuser les héritages.

APB se meurt, APB est mort. L’évidence crève les yeux. Frédérique Vidal convoque donc aujourd’hui lundi 17 juillet un grand machin, avec présidents d’universités, « syndicats » étudiants et spécialistes pour réorganiser le système, à l’horizon 2018.

Quelques suggestions ?

– Faire du Bac un examen de fin d’études — donné à tout le monde, avec pour l’essentiel du contrôle continu sur les deux dernières années, et si l’on veut conserver le symbole, deux ou trois épreuves nationales à la fin. AU moins, on ne déorganisera plus les lycées pendant un bon mois. À tout le monde, mis avec des résutats chiffrés différents (c’est pour le coup que ça vaudra la peine de travailler tout au ong de ces deux dernières années) à partir desquels toutes les formations post-Bac trieront et sélectionneront les étudiants qu’elles veulent. Personne ne restera sur le carreau — il y aura toujours une Licence de Projets Culturels ou de Psychologie Appliquée aux diptères disponible à Trifouillis-les-Oies.

– Donner à tous les établissements d’Enseignement supérieur la possibilité d’inventer leur propre mode de tri — sur dossier, sur concours, sur aptitudes physiques, sur lettre de motivation, sur entretien, ou autre. Ah oui, cela obligera nos collègues d’université à travailler huit jours de plus. Comme leurs collègues de prépas.

– Aiguiller dès le début de la Première les élèves vers a voie qui leur convient le mieux. On ne fait pas STAPS quand on sort d’une autre filière que S, figurez-vous, le niveau en biologie est relativement élevé. On ne se lance pas dans des études de Droit quand on vient d’un Bac Pro — 100% d’échec, là comme ailleurs.

– Organiser des classes ou des stages-relais, de mise à niveau — de trois mois à un an.

– Former les ex-lycéens plutôt que les envoyer dans le mur. Ça se fait en prépas avec les CPES — et dans quelques universités, type Orsay, où ils ont monté une année zéro de remise à niveau en maths. Parce que les maths de Terminale S, hein…

– Revaloriser d’urgence toutes les formations professionnelles issues de l’apprentissage. Crois-moi, petit, tu auras plus de plaisir à être ébéniste ou tailleur de pierres que psycho-chômeur post L3. Je parlais déjà de cela ici-même il y a 11 ans — ça fait plaisir de se sentir écouté…

– Aligner peut-être l’emploi du temps des profs de facs sur celui des PRAG, qui font le même boulot en travaillant deux fois plus… Ah oui, mais les uns font de la recherche… À vrai dire, ils sont surtout submergés de tâches administratives qui ne devraient pas être de leur ressort.

– Et virer de fac en fin de premier ou de second semestre, comme on le fait dans toutes les formations sélectives, les étudiants inscrits mais toujours absents. Cela fera toujours ça de gagné en nombre de places. Les facs vont faire de toute façon cette année comme la SNCF — des sur-réservations, en comptant que les absents « naturels » feront de la place aux présents installés sur les marches des amphis.APB

Oui, mais l’UNEF n’acceptera jamais…
J’em…papaoute l’UNEF, très profondément. Ils ont léché les bottes du gouvernement précédent, qui a fait depuis lurette de ce pseudo-syndicat une pépinière de futurs concierges de la rue de Solférino. Ils ne représentent rien, en nombre. Ni en idées. La capacité à mobiliser les étudiants ? Allons donc, la quasi-totalité des étudiants sérieux rêve d’étudier — étonnant, non ?
Il est urgent de revaloriser le travail sur l’ensemble du cursus scolaire. Et d’expliquer aux lycéens, en prenant le temps, que certaines formations les attirent comme la lumière du foyer attire les papillons : ils s’y brûleront les ailes.
Personne ne conteste la sélection dans le sport de compétition — d’une férocité parfois démente, où les rêves fous des gamins footballeurs de cités se brisent contre les mauvais hasards de la vie et la concurrence monstrueuse des rêves encore plus aigus des gamins du Tiers-Monde. Personne ne conteste la nécessité d’une sélection en médecine — le numerus clausus est passé comme une lettre à la poste : pourquoi ne pas en faire autant dans toutes les filières où l’on peut prévoir avec une certaine exactitude le nombre effectif de débouchés ?
Ce ne sont là que des pistes — on peut en imaginer bien d’autres, et multiplier les facs à dérogation type Dauphine. Mais je crains fort que comme le suggère in fine Pierre Dubois (qui prédit l’échec de Frédérique Vidal), tout cela ne serve qu’à promouvoir de nouveaux instituts d’enseignement supérieur, à statut plus ou moins privés et donc à fonctionnement à définir, chargés d’expérimenter de sélections tout à fait nouvelles et inédites — le partenariat avec les entreprises, que Frédérique Vidal a fortement sollicitées quand elle était Président d’Université, ou la sélection par l’argent, par exemple. C’est déjà le cas, mais personne n’ose le dire : jamais Bourdieu n’a eu autant raison, jamais la « reproduction » n’a autant joué à plein. Les classes au pouvoir se protègent comme elles peuvent — au mépris même des compétences et des talents. J’en parlerai bientôt.

Jean-Paul Brighelli

Eloge et illustration de la prépa BL

6934914_02_1000x6251996-1997. Lycée Henri-IV à Paris. Classe préparatoire lettres et sciences sociales, dite « Khâgne B/L »

Titre énigmatique peut-être pour certains : les BL, créées en 1983, sont des classes préparatoires littéraires (d’où le « L ») mais avec une option lourde Sciences sociales / Economie (d’où le « B », comme on appelait alors la section qui a depuis été rebaptisée ES). Il en existe à ce jour 27 en France — les deux dernières viennent d’être créées pour septembre 2017 à Lyon-Saint-Just et à Cannes-Stanislas.

J’enseigne en BL, à Marseille, au lycée Thiers. Lundi dernier, nous recevions les impétrants de l’année prochaine : nous leur avons fait le coup du « fini de rigoler », sans trop les féliciter pour le Bac, puisqu’ils ont été sélectionnés au mois de mai, bien avant l’examen final qui sanctionne… rien du tout : juste la fin de la plaisanterie.
Sélectionnés comme sont sélectionnés plus de 40% des futurs étudiants, qu’ils s’inscrivent en BTS, en IUT, en CPGE, dans une fac à dérogation (Dauphine, par exemple) — et plus de 50% si l’on rajoute ceux qui s’inscrivent en médecine et sont impitoyablement triés en fin de première année. Il est évident que c’est là le modèle de ce que sera d’ici peu out l’enseignement supérieur.

Pour la sélection, on examine à fond le livret scolaire, classe de Première et de Terminale. Il vaut mieux y avoir été parfait, particulièrement en maths — mais si d’aventure vous avez eu le concours général de Français, par exemple, c’est aussi bien.
Le poids de l’établissement d’origine est considérable. Si vous venez d’un lycée honorable, privé ou public, vous serez mieux considéré que si vous avez eu vos bonnes notes à Trifouillis-les-oies. Henri-IV par exemple s’auto-alimente (c’est un lycée à statut dérogatoire : comme son compère Louis-le-Grand, spécialiste des khâgnes AL, il trie ses élèves en Seconde en piétinant la carte scolaire), et complète les rangs de ses classes préparatoires avec les élèves les plus distingués arrivant de toute la France — à condition qu’ils aient les moyens de s’offrir un point de chute à Paris Vème. Si vos parents sont grands médecins quelque part dans la Somme ou ailleurs, c’est plus pratique. Les prépas de proximité de la « France périphérique » (utiles, certes, pour « fixer » sur place des élites qui ont une tendance nette à fuir vers les grands centres) ont été créées pour drainer les petits pauvres locaux, et leur donner l’illusion qu’ils peuvent, eux aussi, entrer dans le grand jeu.
On fêtera comme il se doit la réussite des élèves, ce qui permet d’établir une hiérarchie des khâgnes françaises : deux lycées parisiens, un en banlieue, deux ou trois autres encore dans de grandes métropoles. Fin des illusions perdues.
Quant aux élèves qui n’auront rien intégré, au pire, ils feront profs.
C’était notre rubrique : Bourdieu avait raison, et encore, il n’avait pas tout vu. Etre héritier, ça aide pour hériter. Etonnant, non ?

En BL donc (hypokhâgne puis khâgne), on fait des Lettres, de la Philo, des Sciences économiques et sociales, des maths (en fait, c’est le juge de paix de la section : soit vous suivez à un niveau qui est assez relevé, soit vous giclez), de l’Histoire, des Langues, et on a le choix entre diverses options, Latin, Géographie, telle ou telle langue renforcée, etc. Au total, une petite trentaine d’heures de cours, auxquelles s’ajoutent les heures de kholles (des interrogations orales hebdomadaires dans les diverses matières) et de Devoirs Surveillés (DS), placés judicieusement le samedi afin qu’il n’y ait vraiment que le dimanche pour tenter de récupérer. Sans parler des Devoirs Maison (DM) au gré des enseignants — disons un toutes les trois semaines par matière, y compris pendant les grandes vacances. Haut les cœurs !
Vous avez compris : c’est certainement la CPGE la plus généraliste qui soit. On y prépare les trois ENS (Ulm / Lyon / Cachan), les ENSAE, ENSAI, les grandes écoles de commerce (HEC, ESSEC, EDHEC, etc.), le CELSA, l’Ecole des Chartes, et divers IEP, y compris Sciences-Po Paris au niveau Bac + 3, donc réservé aux « khubes », les redoublants de la seconde année : il y a un argot des prépas qui permet, trente ans après, de s’identifier dans la franc-maçonnerie des grandes écoles. Parce qu’une classe préparatoire est l’un des moyens les plus sûrs pour se commencer un beau carnet d’adresses.
Si vous tenez compte du fait que de Sciences-Po ou de l’ENS on peut passer l’ENA, vous voyez le genre de destin qui se tricote en BL : eux-maîtres-du-monde. Et pourquoi pas présidents de la République ?

Dans l’idéal, le bon élève de BL est donc bon partout— surtout si l’on tient compte du fait que la barre de la plupart des concours — c’est ce qui les différencie des examens — est bien au-dessus de 10, souvent 13 ou 14, et qu’une khâgne n’est pas l’endroit où les bonnes notes se ramassent à la pelle : les heureux postulants qui arrivent là avec une mention TB au Bac commencent l’année à 5 de moyenne, parce qu’ils sont enfin confrontés à la vérité des prix, qu’une habile politique pédadémagogique leur a cachée des années durant. Pas de quoi sangloter : l’essentiel est ce qu’ils vaudront au bout des deux ou trois ans de rigueur. En Lettres, disons qu’un très bon élève commence à la moyenne et finit à 18 ou 19. Un élève moyen commence… plus bas et finit à la moyenne, ce qui lui suffira amplement pour avoir entre 16 et 18 si d’aventure il se résignait à aller en fac.
Ajoutez à cela que les classes rassemblent rarement moins de 45 élèves… Ce n’est pas que les profs soient meilleurs que d’autres : mais ils ont la patience de corriger (souvent) des copies dont la moindre leur prend 20 à 30 mn. En fait, les résultats des prépas sont proportionnels à la qualité des élèves bien plus qu’à celle des maîtres. Rassemblez une cinquantaine de gros bûcheurs motivés, pimentez avec quelques illusionnistes manieurs d’idées générales, brillantes et creuses, et vous avez un effet cumulatif d’insurrection permanente des cellules grises.

La réussite à l’ENS n’est pas requise forcément. Ce qui s’apprend dans ces classes, c’est la capacité de travail et l’art de l’illusion. Le cumul des exercices écrits et des performances orales élimine les plus faibles — c’est un système hautement darwinien — et propulse les plus habiles vers les sommets, là où une rhétorique bien maîtrisée, des connaissances fort diverses, et l’habitude de la pression vous amènent à être compétent trente minutes sur n’importe quel sujet dans n’importe quelle situation. Les élèves de BL ne sont pas des spécialistes, même s’ils peuvent le devenir plus tard. Ce sont des généralistes doués pour faire croire qu’ils sont spécialistes du sujet dont ils causent. Au pire, ils prennent connaissance en cinq minutes du topo qu’on leur aura préparé, et ils l’assimilent afin de paraître très informés dans l’heure qui suit. Au-delà, c’est parfaitement inutile. La compétence aujourd’hui est, comme l’électro-ménager, à obsolescence programmée — surtout dans les hautes sphères. Dans la société du spectacle, le produit est forcément fugace, mais alléchant.

Un truc parmi d’autres pour réussir en BL. Utilisez des mots de plus de trois syllabes, si possible des concepts un peu creux, mais dont le frottement, l’un contre l’autre, produit une musique qui étourdira les gogos. Les meilleurs élèves sont des jongleurs. Des princes de l’équivoque. Maniez chaque idée avec aisance, en la confrontant sans cesse à son contraire — avec une cheville rhétorique du genre « et en même temps ». Réalisez rapidement qu’une problématique (nécessaire à toute introduction dissertative) revient à vous demander si l’interaction de A et B est un pléonasme ou un oxymore. Tout pour la dialectique ! Rien n’a de réponse simple ! Appliquez ce genre de principe à la politique, et vous comprenez qu’il ne s’agit plus de convictions (la conviction choisit entre A et B) mais de virtuosité ; et à terme, acquérir l’art d’éviter les choix ou les réponses univoques. C’est ainsi que l’on peut, sous prétexte que la réalité est complexe, refuser de répondre à des journalistes, gens simples qui souhaitent des réponses lapidaires : la France sera-t-elle bientôt totalement ubérisée ? Les retraites vont-elles baisser ? La fonction publique sera-t-elle bientôt privatisée ?
Evidemment, vous ne croyez plus à grand-chose, à l’arrivée, mais vous pouvez étourdir n’importe quel auditoire.
D’où l’intérêt des formations acquises dans les grands lycées jésuites — Provence à Marseille, Sainte-Geneviève à Versailles, « Franklin » (Saint-Louis de Gonzague) à Paris, où a enseigné Brigitte Macron et où Bruno Le Maire fut élève, ou la Providence à Amiens… Là, on vous apprend à peser soigneusement le pour et le contre, et à manier avec dextérité des chevilles du genre « d’un autre côté », « en même temps » et « ce n’est pas si simple ». Le Diable et le bon Dieu dans le même bénitier.
Cultivez cependant une apparence décontractée, le genre « mouton ébouriffé ». Vous aurez le temps plus tard de passer au complet veston.

Pour survivre dans le milieu à haute tension de la khâgne BL, il faut éviter, quelles que soient les sollicitations hormonales, de trop investir dans le sentiment. Restez-en à des exercices hygiéniques et de détente, avec ou sans partenaire. « L’amour, c’est l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes » — et ça suffit bien, pour Roméo et Juliette ou Harold et Maud, vous verrez plus tard. Hors de question d’échouer et d’en arriver un jour à dire : « J’étais trop amoureux pour préparer sérieusement le concours ! »
Faites de la musique¬, du piano par exemple, ça détend les nerfs : un DS de Maths ? Crac, un petit Nocturne chopinesque pour apaiser les tensions. Quelques années de Conservatoire au préalable sont un excellent prélude
Rien de mieux qu’une pratique sportive parallèle — ou, mieux, un club de théâtre, qui vous permettra d’apprendre à dire avec conviction les choses auxquelles vous ne croyez absolument pas. Jouez et rejouez Tartuffe. On ne vous demande pas d’être vous-mêmes — d’ailleurs, quand on sort de là, y a-t-il encore un « soi-même », en dehors d’une ambition jupitérienne ? On vous demande de maîtriser à fond la communication, qui est depuis les premiers rhéteurs grecs l’art d’embobiner votre interlocuteur, qu’il s’agisse d’un enseignant complice, d’un jury hostile, d’un recruteur ou d’une foule. Relisez le Gorgias. Platon feint de croire que Socrate gagne. Mais il sait bien que c’est Calliclès, fils de famille cynique, impitoyable et ambitieux, l’homme aux désirs sans limites, qui ralliera les suffrages. Il dégommera Socrate, et mettra Platon en prison, et les journalistes au pas.

Je dis « relisez » pour rire : vous pouvez très bien n’avoir lu que de façon diagonale. L’arme fatale, dans ces classes, est la maîtrise de l’admirable livre de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Editions de Minuit, 2007, collection Paradoxe — pas un hasard : c’est un essai indispensable pour en finir avec la culpabilité inhérente à celui qui n’a pas tout lu, remplacée par une capacité d’imposture, une notion essentielle dans un monde de représentation. Faites-vous dès la première année un recueil de citations aussi éclectiques que possible que vous insérerez dans vos développements futurs. A fréquenter de près le livre de Bayard, vous gagnerez en sus un humour élégant et ce « mépris d’avance » dont Albert Cohen a fait la clé de voûte des mécanismes de séduction. Attention toutefois à ce que ça ne se voit pas trop : bien que vous soyez dans une formation d’élite, et que vous ayez vocation à devenir entrepreneur, ministre, secrétaire d’Etat, directeur des ressources humaines chez Face de Bouc et autres merveilles du néo-libéralisme en phase terminale, évitez malgré tout de parler des « gens qui ne sont rien », Le Figaro (mais pas le Monde ni Libé, ouf !) pourrait vous le reprocher.

Pourquoi vous racontais-je cela ? Allons bon, voilà que le nom de celui auquel je pensais, passé par la khâgne BL — et la meilleure de toutes, celle du lycée Henri-IV, où toutes les belles qualités énumérées ci-dessus s’expriment au centuple — eh bien, son nom m’échappe. Mais je l’ai sur le bout de la langue, ça va sûrement me revenir.

Jean-Paul Brighelli

Capture d’écran 2017-05-21 à 07.43.28

Les vins de Riberach : apologie du Bio bien contrôlé.

C’était fin janvier, dans un lieu appelé « le Château des fleurs » à Marseille : tout près du carrefour du Prado, une très grande salle où étaient réunis les participants de Roots 66 « and friends », le Salon des vins naturels. Le bio dans tous ses états. 48 vignerons y présentaient leurs produits. Alors, effet de mode ou réel progrès ?
Je suis ridiculement sensible aux noms imprimés sur les étiquettes. À l’époque où j’habitais le Languedoc, je m’étais pris d’affection pour les vins du Mas des Chimères (à Octon, près du lac du Salagou — des terres rouges pleines de bauxite décomposée et de roches volcaniques, sous un soleil impitoyable, où les vignes souffrent merveilleusement) parce qu’un vigneron — Guilhem Dardé — qui intitule son rouge « l’Hérétique » ne peut être totalement mauvais. Son vin, en tout cas, est une merveille, à condition de le carafer une bonne heure avant de le boire.
C’était déjà du vin bio, et c’était un vin de garde : l’un et l’autre ne sont en rien incompatibles. Ce n’est pas la peine de donner à boire une collection de produits chimiques : avec du raisin, et rien que du raisin, on arrive aussi à faire des choses sympathiques…
J’ai donc gardé un œil sur ce qui se faisait en Languedoc et ailleurs. Tout le monde sait que je suis à moitié corse et à moitié catalan — bref, je suis un vin d’assemblage… J’arpente les Pyrénées-Orientales depuis des décennies. Une balade en vélo autour des châteaux cathares, il y a quelques années, m’avait fait passer par Riberach — quelques maisons groupées dans un paysage fabuleusement ingrat, où l’herbe ne pousse entre les granits que pour mourir au plus vite, où seules les vignes s’accrochent et insèrent leurs racines dans ce terroir tertiaire qui fut parcouru par l’Homme de Tautavel, tout proche. Et j’ai retrouvé Riberach au « Château des fleurs », avec des rouges baptisés « Thèse », « Antithèse », « Synthèse » ou « Hypothèse » (et une petite production d’un vin « improbable », dit le vigneron, appelé « Fou-thèse » et vendu au prix de l’or) et un blanc nommé « Parenthèse ». Aller sur leur site, c’est aussi se balader au gré de citations tout aussi inattendues, de Hegel (« la nature se suffit à elle-même ») à Platon (« l’homme est un aveugle qui va dans le droit chemin ») en passant par Nietzsche : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ».
J’ai retrouvé les vins de Riberach en ce soir de fin janvier, présentés par un vigneron encore jeune, Guilhem Soulignac, tout en compétences viticoles et références littéraires mêlées. Il m’a fait goûter l’Hypothèse rouge (robe violine, nez riche mêlant cassis et graphite : un 2008 qui encore de bien belles années devant lui) et le Synthèse blanc (robe jaune pâle. Une bouche très saline répond à un nez plutôt opulent sur des notes de pêche et de maquis. Un vin de contraste : l’acidité et l’amer en finale répondent au gras en milieu de bouche).

Nous sommes restés en contact — cet hiver pré-électoral n’était pas la meilleure époque pour parler vins et gastronomie. Et je l’ai interviewé tout récemment sur cette déferlante de vins bios dans lesquels le béotien ne se retrouve pas forcément.
Allez, je vous mets son portrait pour que vous le saluiez de ma part lorsque vous passerez à Riberach — il vous parlera à loisir de son expérience en viticulture australienne — et que vous sachiez qui cause…« A minima, selon le cahier des charges européen, l’agriculture bio garantit l’absence de produits phytosanitaires ni d’amendements de synthèse (impact environnemental limité), et l’absence d’OGM (même si 5% d’ingrédients non-biologiques sont tolérés – sous la pression du lobby industriel).
Dans le cadre plus précis de la viticulture bio en vignoble méditerranéen, telle que nous la pratiquons, les phytos se résument à des substances minérales (soufre principalement – l’oïdium étant la maladie n°1 à prévenir — et bouillie cuprique / bouillie bordelaise dans une moindre proportion selon les millésimes — le mildiou est moins présent), ainsi qu’occasionnellement des insecticides naturels (pyrèthre végétal –— c’est un extrait de plante — contre la cicadelle de la flavescence dorée ; et Bacillus thurengiensis contre l’Eudémis – ver de la grappe). L’Eudémis peut aussi être contrôlé par confusion sexuelle (hormones). Les amendements quant à eux se limitent à des apports de composts et de fumier.
« En matière de transformation (vinification), le label européen est extrêmement permissif (à peine plus strict qu’en agriculture conventionnelle…) ; au contraire le cahier des charges de vinification de Demeter (biodynamie) limite strictement les doses de sulfites et le recours aux intrants.
« Les vins biologiques, selon moi, se divisent en 2 grandes catégories :
– Des produits plus ou moins standardisés d’un côté : les industriels du vin, voyant dans la certification BIO un effet d’aubaine marketing, constituent le noyau dur de cette catégorie. Selon la qualité intrinsèque du terroir d’origine et le recours plus ou moins grand aux artifices œnologiques, les vins penchent plutôt vers le produit standard ou vers une interprétation originale. Certains d’entre eux me semblent manquer d’énergie, de passion, un peu comme des livres dont les principales qualités seraient le grain du papier, le maquettage et l’absence de fautes d’orthographe et de syntaxe…
– Des vins vivants : parmi ceux-là, on trouvera des vins certifiés (ou non) biologiques / biodynamiques ; certains complètent les certifications comme Nature & Progrès (c’est notre cas chez RIBERACH) ou Bio Cohérence (leurs cahiers des charges limitent le recours aux intrants de manière beaucoup plus stricte que l’AB ; au-delà, ils introduisent une dimension éthique et sociale) ; d’autres encore se regroupent dans des associations telles que l’A.V.N ou les vins S.A.I.N.S (Sans Aucun Intrant Ni Sulfite).

« Les auteurs de ces vins vivants étaient pour la plupart à ROOTS 66 (au Château des Fleurs).
« J’insiste sur le terme d’auteurs car le dénominateur commun à ces vins vivants (au-delà d’être issus d’une agriculture biologique – certifiée ou pas), c’est la liberté : chaque auteur interprète son (ses) terroir(s) comme il l’entend, avec ses pratiques culturales, ses prises de risques, ses orientations.
« La qualité du raisin va être le produit du potentiel intrinsèque du terroir, des façons agricoles et du choix de la date de récolte : il en résulte une mosaïque de résultats, lesquels vont encore être démultipliés par les pratiques en cave. Il s’offre au consommateur une multitude d’interprétations parmi lesquelles il trouvera son bonheur : l’un appréciera ce qui rebutera un autre.
« Il y a bien entendu des réussites plus ou moins grandes en corollaire à ces prises de risque ; mais on est loin de la caricature de vins à défauts.
« Globalement, les vins vivants se démarquent par une sapidité supérieure, sans doute parce que l’orientation de leurs auteurs va vers des expressions acides / amères plutôt que systématiquement vers des sensations sucrées, mais aussi parce que la texture n’en est pas parasitée par l’ajout d’intrants œnologiques ou des filtrations serrées.
« Leur expression olfactive est parfois plus austère mais après tout il s’agit d’une boisson et non d’un parfum…
« Il y a autant de diversité dans la capacité de conservation des vins vivants que dans leurs expressions : elle peut être nulle aussi bien que haute. Mais on pourrait en dire autant de vins conventionnels.
« Trop souvent, on résume les vins nature / naturels à des vins dépourvus de soufre, mais je pense que ce soit là l’essentiel : si un ajout (très) modéré permet de ne pas avoir recours au reste de la panoplie œnologique… C’est un peu technique, mais dans le cadre d’une fermentation indigène (à partir des levures du raisin / du chai), un ajout modéré de sulfites offre un effet d’aubaine aux levures par rapport aux bactéries (ces dernières étant plus sensible au soufre). De mon point de vue, le soufre nuit à la qualité des vins si, et seulement si, d’une part il est perceptible (c’est trivial mais ça reste le juge de paix…) et d’autre part s’il résulte de son ajout l’absence d’expression du vin. Si on peut faire totalement sans, c’est sans doute encore mieux, mais au stade où nous sommes parvenus, on ne sait pas faire !
« L’impact du coût de la certification reste marginal, de l’ordre de quelques centimes d’euro par bouteille. La grosse différence réside dans le coût en main d’œuvre à la vigne ; cela dépend des vignobles (notamment en fonction de la possibilité de mécanisation et du rendement). Dans un contexte de coteaux et de rendements modestes tel qu’en Roussillon, on arrive aisément à un différentiel de 1€ par bouteille en coût de production — soit environ 2€ de surcoût en prix de vente caviste.
On croit souvent que les grands crus classés n’adhèrent pas au bio. En fait, nombre d’entre eux le sont depuis un bon moment. En Bourgogne, y a-t-il vignoble plus réputé que celui de la Romanée Conti ? Or, il est travaillé en bio depuis 1986 (certifié je crois depuis 2008) et engagé en Biodynamie. De même le Domaine Leflaive, et une bonne partie des grands noms de la région. On pourrait aussi citer Pontet Canet à Pauillac (certifié en biodynamie depuis 2010) ou encore Beaucastel à Châteauneuf-du-Pape. Et je ne parle même pas des grands noms alsaciens, tous en Bio / Biodynamie…
« Le mouvement va s’amplifier, je crois. D’une part, l’impact positif sur la qualité des vins semble évident ; sans cela pourquoi ne pas se contenter de vivre sur son nom pour de telles têtes d’affiches ? D’autre part, au-delà de l’image positive en terme d’impact environnemental, les grands crus préféreront voir leurs vins rangés dans la catégorie des fruits de l’essentialisation de l’eau par le terroir dans toutes ses composantes – sol / micro-climat / aspect humain (selon la vision biodynamique) plutôt que comme produits de la fermentation — quels que soient les intrants qui y contribuent — du raisin — quelle qu’en soit la qualité (selon une vision plus industrielle). Leurs prix de vente exigent a minima qu’ils soient des produits de la fermentation (avec le moins d’intrants possible) de raisins de grande qualité. »
Jean-Paul Brighelli
PS. La très sérieuse Revue du vin de France a publié en avril une étude sérieuse de la cuvée Riberach Hypothèse 2012. Et elle est comme moi — elle en dit du bien.

Noirs dessins

Il eût été un peu outrecuidant de me lancer dans l’éloge (forcément !) de mon propre roman. J’ai donc demandé à une lectrice rencontrée par hasard de poster sur Bonnet d’Âne sa critique, quelle qu’elle fût. Je la publie ci-dessous sans en changer une ligne. Si vous voulez un autre avis, vous pouvez toujours vous rendre sur le site du Point.fr, où Jérôme Béglé, qui vient de me virer et n’a pas de raison particulière de me faire une fleur, a rendu compte d’un livre noir, très noir, qui n’est (vaguement) heureux qu’à la dernière phrase. JPB.Capture d’écran 2017-07-12 à 01.43.12

La ligne claire de l’alph-art… et Noirs dessins. Ici, pas de Boucherie Sanzot mais un équarisseur détraqué que l’auteur utilise avec sadisme — et il a l’air d’en connaître un bout — pour bien nous plonger dans l’effroi et nous y maintenir tout le long du roman.
Pourtant, cela commence « dans les clous » : un vieillard honnête, quoique russe, heureux de remplir son devoir, c’est-à-dire rendre à qui de droit, soixante-dix ans plus tard, des dessins et des estampes de Dürer, Rubens, Rembrandt et les autres, restes échappés à la tourmente de 1945, collections volées pendant la guerre à des musées des zones occupées par les Allemands ou à des Juifs. Mais si ce Poliakov a rapporté ce trésor, il en existe d’autres, dit-il, ailleurs, à l’Est, inestimables. Inestimables ? Alors les salopards intéressés sont là, comme toujours. Et ils sont bien abominables. Ukrainiens, pour tout dire.
Il tisse sa toile, si j’ose dire, notre prof JPB, justement, avec un certain Loutrel, un universitaire, spécialiste d’histoire de l’art, bien entendu. Non, non, ce n’est pas lui… Pas très sympathique, d’ailleurs, prédateur dans la catégorie « aucune jolie femelle ne doit m’échapper », banal et prévisible. Il utilise son immense culture en peinture pour gagner un peu d’argent auprès de directeurs de galerie ou de maisons de courtage qu’il conseille parfaitement. Et JPB l’utilise, lui, pour qu’on reprenne notre souffle, après quelques scènes particulièrement sanglantes, en l’entendant parler magnifiquement de Zeuxis ou de Fragonard, ça pourrait être Lacan parlant de « la Vierge aux tours » de Bramantino, bref, un régal.Un peu d’érudition en attendant que le sang sèche.

Mais on entre alors, très vite, dans un monde secret intriqué dans « le nôtre », un monde où ne comptent que le pouvoir et l’argent et le sexe, — pour l’amour, on repassera ! Mafia ukrainienne, avec ce k qui craque, activistes d’extrême-droite, figés dans le passé et toujours en retard ou en avance d’une guerre, fils de nazi à vomir, au sens propre ! Ah, ce ghrrfrr péniblement articulé par ce vieillard catarrheux atteint de syllogomanie ! Alors collectionneurs dévoyés, commissaires priseurs itou, avocats marrons, sans oublier le FBI, oui, celui qui a créé FO à Marseille, à moins que ce ne soit la CIA, qui surveille tout ça, incarné par un être apparemment féminin, dont on devine autant les souffrances que le joli derrière finement galbé mais intouchable, très compétente et terriblement insaisissable.
Si JPB a choisi ce monde-là, ce n’est pas par hasard, c’est le domaine du pire, lié à tout ce qui nous enchante, nous permet de mieux vivre, de tenir le coup ! Visite du musée ! Nous avançons dans la fange, les intestins jaillissent, les os explosent, dans ce constat hallucinant d’une société à la dérive. Ce n’est pas seulement un excellent polar, c’est aussi le film violent de ce que peut devenir une société humaine sans amour, composés d’hommes « augmentés », qui ont perdu la trace du regard frais et libertin de la du Barry (parce qu’elle est là, elle aussi), tellement « connectés » qu’ils ne savent plus être naïfs parce que définitivement ignares. Fragonard, c’est un prix, pas un verrou ! Non, je ne vous dirai rien du règlement de comptes final dans cette mine de sel abandonnée où sont stockées des merveilles…
Mais malgré la noirceur glaciale de ce roman, qui va bien au-delà de sa fonction distrayante, JPB nous repêche dans sa main secourable et nous laisse le plaisir d’une fin légère, pour ce Pierre Loutrel chasseur de loutres. Il nous repêche épuisés par ce parcours dans la noirceur totale — et dont lui-même, s’il a mis par hasard quelque chose de lui dans son personnage, n’est pas sorti indemne.

Fabienne Rasori Manca

Jean-Paul Brighelli, Noirs dessins, l’Archipel, 18€.

Souverainisme pas mort !

Droite et Gauche sont mortes — c’est le principal enseignement de l’élection d’Emmanuel Macron.
Soyons honnêtes : la distinction entre ces deux gestionnaires du libéralisme européen n’était plus claire depuis longtemps déjà — disons 1983 pour résumer. Mais ces derniers temps, les jumeaux vaguement dissemblables avaient glissé vers l’homozygotie.
Il faut de temps en temps un événement, même insignifiant, pour faire admettre une vérité depuis longtemps acquise, mais dont on n’osait s’avouer les conséquences. La dernière séquence électorale, engagée par les primaires et conclue par des législatives caricaturales, a révélé, au sens photographique du terme, la compatibilité profonde de gens qui feignaient de s’affronter pour mieux se partager les charges et le gâteau — « l’arsenic et les nègres », comme disait Hugo. « En marche », en réunissant les appétits des deux camps, a levé l’ambiguïté.
Que les primaires de la droite aient été perturbées de l’intérieur par tel ou tel adversaire de François Fillon — dont les « affaires » ont brutalement disparu de la ligne d’horizon ; que celles de la gauche aient été truquées de façon à ce que soit désigné le seul candidat susceptible d’empêcher Mélenchon d’accéder au second tour ; qu’Emmanuel Macron ait été ou non le plan B d’un François Hollande à bout de souffle — tout cela a finalement assez peu d’importance. Que les médias se soient unanimement ralliés à Napoléon IV (voir Hegel, puis Marx : après la tragédie, la farce ; après la farce…) est aussi un épiphénomène — vous ne pensiez tout de même pas qu’ils allaient embrasser son adversaire… Que les banquiers de Bilderberg, les penseurs de l’Institut Montaigne ou les dîneurs du Siècle y aient tous mis du leur, rien de plus logique : il y avait en face une menace réelle, non pas celle du Front national, qui n’a jamais été crédible, mais celle du souverainisme.
Du peuple souverain.

Le Système a eu très peur en 1968, et a géré au mieux cette angoisse, en éliminant le concept de prolétariat d’abord, celui de peuple ensuite. Même Mélenchon ne dit plus que « les gens »…
Mais il n’est pas encore parvenu à effacer la Nation.
Peut-être y parviendra-t-il. L’atomisation des programmes d’Histoire opérée par Vallaud-Belkacem allait dans ce sens ; les belles déclarations sur le « récit national », tant qu’elles ne sont pas suivies d’effet, en resteront aux intentions — parce que restaurer l’histoire nationale risquerait de restaurer la nation, et d’effacer son atomisation en « communautés », à laquelle on prétend nous faire consentir.
Faites l’addition des voix qui se sont portées sur des candidats souverainistes — de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau, sans oublier une petite part des électeurs de Fillon. Cela frise les 50%. Combien d’entre eux ont choisi l’abstention aux Législatives ?

50% qui sont représentés aujourd’hui à la Chambre par une petite quarantaine d’élus. On applaudit très fort la démocratie.
Peu importe. Les dés ont roulé, les circonstances étaient ce qu’elles étaient, le souverainisme a fait si peur qu’il a fallu inventer un homme providentiel comme la France les aime pour faire face à la menace.
Mais n’est pas De Gaulle qui veut. Même avec l’appui des médias.

Et demain — en 2022 ? On prend les mêmes et on recommence ?
Marine Le Pen s’est définitivement disqualifiée lors du débat contre Emmanuel Macron — qui visiblement n’en croyait pas ses yeux. Non par son incompétence en matière de finances et d’économie — on élit un président, pas un chef comptable. Mais parce qu’en refusant tout conseil avant le débat, elle a fait preuve d’hubris — la fameuse démesure par laquelle les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. Le FN va sombrer dans des querelles de personnes, Collard plaidera pour Marion Maréchal, Marine Le Pen fera de la résistance, le Vieux nuira tant qu’il pourra, par vocation, tout cela est dérisoire, et Philippot se repliera sur les Patriotes, le club qu’il vient de créer.
Nicolas Dupont-Aignan est mort également — seuls ses concitoyens d’Yerres lui ont permis d’échapper à la défaite que lui avaient programmée tant de belles âmes qui s’étaient pincé le nez en apprenant qu’il voterait MLP au second tour. Mélenchon tonitruera à l’Assemblée, mais il est déjà acculé aux confins, « cornérisé » par Macron comme Merkel a cornerisé Die Linke. Au mieux, il fera un maire convenable à Marseille, qui en a bien besoin — mais on ne prend pas la France en conquérant la Canebière.
Et Mélenchon n’est pas son électorat. Qu’on le veuille ou non, il y a bien une gauche souverainiste en passe de rester orpheline — une Gauche qui se reconnaîtrait aujourd’hui dans le discours de Chevènement en 2002 : il est terrible en politique d’avoir raison trop tôt. Tout comme une large part de la Droite regrette chaque jour Philippe Seguin.
Il faut dès à présent penser au coup suivant, sous peine d’être acculé à prendre les mêmes — et à recommencer. Utilisons les recettes de Macron : les Français ne parient plus sur les chevaux de retour, les habitués des dorures, les conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs ; ils ont également émis le vœu assez net de changer de génération — la jeunesse n’est pas une garantie en soi, elle peut elle aussi être un naufrage, mais elle a au moins le mérite de ne pas être compromise avec les grabataires, et il y dans la génération des années 1970 des gens de valeur. Enfin, il faut chercher dans la « société civile » (une curieuse expression quasi pléonastique, quand on y pense) quelqu’un / quelqu’une qui ait quelques idées, l’art de les exprimer, une image et une constante : la défense de la France, de sa langue, de sa culture, de son terroir — et de ses habitants, humbles et héritiers, citadins et périphériques, bobos et oubliés.

Jean-Paul Brighelli

Scènes de crime au Louvre — et ailleurs…

« La palmeraie de Vaï ? » me lance mon interlocuteur. « En quelle année y êtes-vous allé ? Ah, 1972 ! Eh bien, n’y retournez pas — et c’est un Crétois qui vous donne ce conseil, il ne saurait mentir… Un parasite a détruit les palmiers, le site est plus dévasté que les faubourgs de Tchernobyl, et l’on y marche littéralement sur les touristes… »
« Et le défilé de Samaria ? Une autoroute, mon cher ! Des milliers d’excursionnistes se précipitent chaque année vers Aghia Rouméli ! Vous étiez seul avec votre copine sur cette plage de sable noir ? Oubliez — ou plutôt, gardez-en le précieux souvenir : le temps passé ne se rattrape guère, le temps passé ne se rattrape plus… »

Christos Markogiannakis, rencontré il y a quinze jours au Salon du Livre de Nice, est un interlocuteur décourageant. Et s’il n’avait commis un excellent livre, Scènes de crime au Louvre, je l’aurais diligemment maudit.
De quoi s’agit-il ? Cet honnête garçon, juriste spécialisé en criminologie, a eu l’idée de choisir un certain nombre d’œuvres exposées au Louvre, de la stèle de basalte portant le Code de Hammurabi (Rez-de-chaussée Richelieu, salle 3) à la Médée furieuse de Delacroix (Sully deuxième étage, salle 62), en passant par un Caïn et Abel représenté sur le panneau inférieur d’une armoire en noyer (Richelieu, 1er étage, salle 16) ou la Clytemnestre de Guérin (Denon, Daru, salle 75).
À chaque fois Markogiannakis raconte l’histoire (avec en notes force références savantes qui feront le bonheur des amateurs de textes anciens), et recompose la tragédie — posant nombre de bonnes questions : « Agamemnon était-il un époux abusif et cruel ? » « Qui est l’homme qui se penchant sur Argos endormi semble jeter sur lui l’ombre de la mort ? » (pour un Fragonard représentant Mercure s’apprêtant à tuer Argus afin de délivrer Io — la vache sacrée, en deux lettres, de tant de mots croisés). Ou des hypothèses stimulantes : « Peut-être le chien, qui nous tourne le dos, voit-il apparaître cette nouvelle forme de son maître, qui va éclore de la terre » — sur l’Adonis mort de Laurent de La Hyre.
L’auteur a travaillé, à Athènes ou Paris, avec les meilleurs criminologues — qui lui ont enseigné, par exemple, que contrairement à une idée reçue, les femmes n’empoisonnent pas plus que les hommes (un petit 2%), mais qu’elles raffolent elles aussi des armes à feu et des armes blanches. Mais le préjugé est si fort que les révolutionnaires menèrent une inquisition renforcée pour savoir si Charlotte Corday était bien une femme, tant l’usage d’un couteau pour tuer Marat (le Louvre détient — Sully, salle 54 — une copie d’atelier du Marat assassiné de David dont l’original est à Bruxelles) leur avait paru peu conforme à son sexe supposé.
Un ouvrage brillant, sur un beau papier semi-glacé — et pas cher (19 €) aux éditions du Passage.

Mais ce que j’ai aimé, c’est que ce livre est un lanceur d’imagination. Markogiannakis a circonscrit son enquête au Louvre. Passez la Seine, et arrêtez-vous devant le magnifique Rolla de Gervex — j’ai déjà avoué ici mon amour immodéré (pléonasme : un amour qui n’est pas immodéré n’est pas un amour du tout) pour les peintres pompiers et leurs émules. RegardezEt cherchez donc dans ce que donne à voir le tableau ce qui s’est passé — sans tricher, hein, le premier que je surprends à se précipiter sur le poème de Musset (« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux », mille fois cité, c’est là) sera privé de Bonnet d’Âne pour une semaine, châtiment démesuré mais mérité.
Le jeu peut se dédoubler d’ailleurs. Markogiannakis donne dans son livre toutes les sources littéraires qui ont permis aux artistes d’exécuter (quel mot, en l’occurrence !) leur mise en scène plastique du forfait. Mais pour la Phèdre de Cabanel par exemple (à Montpellier, au musée Fabre) après vous être demandé de quoi est morte la femme habillée de sombre assise à droite, ou ce que dit la servante, retrouvez donc les textes (Sénèque d’abord, Racine ensuite) qui narrent les circonstances du crime — sachant que le vrai mort est hors tableau : ce que le peintre met ici en scène n’est que la conséquence d’un meurtre par procuration. Racine par exemple décrit, dans un récit fameux, la véritable enquête à laquelle se livre Théramène, remontant « la piste de l’horreur », comme dirait un journal moderne — sauf qu’il le dit mieux :
« De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. »

Vous pouvez pousser le jeu hors des frontières, l’art (comme la littérature) s’intéressant à la mort encore plus souvent qu’à l’amour. Au Tate Britain de Londres, arrêtez-vous devant le célèbre tableau de John Everett MillaisEt demandez-vous pourquoi un coquelicot sous la main droite de la jeune fille, pourquoi des marguerites, pourquoi des roses, des pensées, des fritillaires ou des violettes : un bon flic doit connaître le langage des fleurs…
À moins que cet apparent suicide ne soit qu’un copycat, comme disent les criminologues, de la Jeune martyre (Denon, 1er étage, salon Denon, salle 76) que Markogiannakis analyse avec gourmandise.Le tableau de Paul Delaroche date de 1855, celui de Millais de 1851, mais allez savoir qui a copié l’autre — compositions  identiques, toile découpée de la même manière — à ceci près que l’une a le visage à droite, et l’autre à gauche, comme deux photos inversées. À moins que dans ces années-là, quelques jeunes noyées n’aient enflammé l’imagination des tueurs en série — je veux dire des peintres.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la chaleur écrasante de ce beau dimanche, les Français, à ce que disent les médias, s’empressent de ne pas aller voter. J’ai trouvé dans ce second tour des Législatives l’inspiration pour parler de crime — allez savoir pourquoi.

Natacha Polony

natacha-polony-l-agitatrice-d-europe-1-la-question-n-est-pas-d-etre-d-accord-avec-moiAprès l’arrêt de Polonium, sur Paris Première, je n’ai pas misé cher sur la peau de Polony à Europe 1. L’éviction de Thomas Sotto, dont elle s’était payé le luxe de dire du bien alors même qu’on lui avait collé au dos l’écriteau des bannis, était le prélude. La voici elle-même éjectée de la revue de presse qu’elle faisait trop bien, avec trop d’humour et trop d’audience pour que le nouveau maître de la tranche horaire, Patrick Cohen, n’en prenne pas ombrage avant même toute cohabitation.
Cela faisait une semaine qu’elle en parlait. Elle avait demandé que l’on restât discret, en attendant l’ultime round de négociations. Mais Arnaud Lagardère, que l’on sait si compétent dans la gestion de l’empire de papa, a joué au chef.
Que lui fait-on payer ? Peut-être pas ce qu’elle disait sur Europe, qui était de toute façon tributaire de l’actualité — sauf à penser que le pouvoir politique, qui l’amuse ou qui ne l’amuse pas, ou le pouvoir médiatique, dont elle égratignait parfois les belles plumes si rarement prétentieuses, ont décidé de se tenir par la main et de nettoyer tout ce qui ne « marche » pas à à l’uniçon, comme le « mur du çon » cher au Canard.
Résumons. Pujadas — pourquoi Pujadas, sinon parce que Delphine Ernotte, qui se sentait sur siège éjectable, voulait faire un sacrifice au nouveau pouvoir en espérant dévier la foudre jupitérienne — a été viré de France 2 alors que son Journal progressait nettement, et avait rattrapé celui de TF1. Polony, qui n’aura plus les divans de Paris Première pour y distiller un peu d’intelligence dans un monde de brutes. Moi-même, remercié par le Point.fr pour incompatibilité politique — alors même qu’ils affichaient depuis trois ans, sous mon nom, ma proximité avec NDA. Il y en aura d’autres. La démocratie est en marche.
Le plus drôle, c’est que l’on fait surtout payer à Polony les gentillesses qu’elle écrit hebdomadairement dans le Figaro. Billard indirect. Que voulez-vous, la bêtise n’est pas son fort, et par les temps qui courent, c’est un défaut capital : la preuve, on va chercher Patrick Cohen, l’homme qui sur France Inter tenait absolument à faire dire à NDA qu’il s’était fâché avec moi. Ou qui avait jadis reproché à Frédéric Taddeï, qui est un vrai homme de télé, lui, d’inviter des « cerveaux malades » — ce qui lui avait valu déjà il y a quatre ans d’être traité de « censeur des ondes officielles d’Etat ». Le même Patrick Cohen a tenté en 2015 de faire virer Yann Moix du Figaro, pour une chronique qui lui déplaisait. Petite pointure.
Mais voilà, au Figaro, pour le moment, ils la gardent — après tout, boulevard Haussmann, ils votaient plutôt Fillon, et ils ne se sont ralliés que du bout des dents à Napoléon IV. Elle aura encore pour quelque temps l’occasion de décrypter la politique. Ce qu’elle fait très bien, au passage, sur Polony.tv — l’essayer, c’est l’adopter. Certains ont les dents longues, elle, elle a la canine aiguisée.
Allez, ma chère, vous voici avec un peu de temps libre — pas trop, j’espère, il faut bien vivre, et de surcroît on a besoin de vous. Il ne vous reste plus qu’à user de votre talent pour écrire ce roman des médias qui sera le Bel-Ami du XXIème siècle, le genre qui se croit beau gosse irrésistible, qui a plus ou moins raté ses études, conquis la radio et la télé au prix de cabotinages ou de vulgarités satisfaites — les modèles sont si nombreux que l’embarras du choix vous guette.

Jean-Paul Brighelli

Oradour-sur-Macron

Il faisait chaud et beau, les calvities précoces ou tardives rissolaient sèchement, en cette fin de matinée.
Le 10 juin 44, si j’en crois la rumeur, il avait d’abord fait lourd, puis le ciel s’était dégagé. Il faut de la chaleur et beaucoup de soleil pour donner à une division SS l’idée de tout passer par le feu — les vivants et les morts.
Belle idée d’avoir gardé les ruines en l’état. Lisbonne de même n’a jamais voulu rebâtir le couvent des Carmes, mis à bas par le tremblement de terre du 1er novembre 1755 — celui même dont Candide tire la preuve que tout n’est peut-être pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
En ce 10 juin 2017, les cameramen escaladaient les tas de pierres pour obtenir le plan le plus significatif sur le président de la République qui remontait les rues du village dévasté, escorté par une noria d’élèves venus de toute la France (1).
Comme personne ne peut me soupçonner de macronisme aigu, et que d’aucuns me reprochent de ne pas avoir hurlé avec les lèche-culs entre les deux tours de la présidentielle, j’ai d’autant plus de liberté pour dire que le discours que prononça samedi dernier le président de la république était un bon discours. Qu’il ait été écrit, dit-on, par Sylvain Fort (2) importe guère, et l’ex-nègre que je suis sait reconnaître de la belle ouvrage.
Il y est question d’Histoire, forcément, mais surtout de transmission.

« Voyez ces ruines qui sont derrière vous, déjà la pluie et le soleil après tant de décennies ont effacé les traces noires de l’incendie dévastateur. L’herbe du Limousin a repoussé dans ce sanctuaire, l’impact des balles tirées ce jour-là sur les hommes, les femmes, les enfants s’est poli sur ces murs et se confond avec l’érosion de la pierre.
« Il en va de même la mémoire, elle aussi forcément s’érode.
« Ce qui se transmet risque de s’affadir, sans cesse nous devons raviver la flamme et lui redonner sens. C’est pourquoi j’ai voulu que vous soyez présents ici, présents au côté des enfants d’Oradour et de Limoges, vous, centaines d’enfants des écoles de France, pour que la mémoire soit transmise dans sa substance par la vision des ruines, des tombes, des noms.
Je sais que cette journée restera pour vous un moment singulier, parce que vous aurez vu ces lieux de vos yeux, parce que vous aurez serré la main du dernier rescapé. C’est ainsi que se perpétue le fil de l’histoire. J’ai voulu que vous deveniez vous aussi des témoins. »

Ce que j’ai entendu là — peut-être la présence de Jean-Michel Blanquer est-elle pour quelque chose dans l’enchaînement de mes idées —, c’est une condamnation de l’enseignement de l’Histoire tel qu’il est censé être pratiqué au nom des programmes de Najat Vallaud-Belkacem (en grand danger d’être définitivement enterrée dans les poubelles de l’histoire par les habitants de Villeurbanne, dimanche prochain — sans doute vendra-t-elle le pied-à-terre qu’elle avait cru bon d’y acheter pour prouver son attachement à un terroir auquel elle n’appartenait pas). Et une réhabilitation d’une Histoire chronologique, de ce « récit » (et non, pas « roman » !) historique que les programmes de Darcos avaient voulu mettre en place, et que condamnent si fort les pédagos d’Aggiornamento et autres officines du désastre. Réhabilitation d’une Histoire de la transmission des savoirs, faisant de nous, selon le mot de Bernard de Chartres, « des nains sur des épaules de géants » — nani gigantum humeris insidentes, comme on dit vulgairement.

(J’ai d’autant plus de plaisir à renvoyer le lecteur à cet article qui a déjà deux ans que le Point.fr a cru bon de me remercier — pour cause d’enthousiasme insuffisant à la vague aujourd’hui en marche. Je suis d’ailleurs un tout petit pion dans le rééquilibrage des médias : Paris Première, France 2 ou Europe 1 font le ménage en grand pour complaire à un président dont on ne sait s’il a demandé le grand nettoyage, ou si les rédactions anticipent ses desiderata supposés. La démocratie est un combat, la courtisanerie est une reddition…)

J’ai passé l’année à faire cours sur la Mémoire — c’était l’un des deux sujets mis au concours des IEP de province. L’année à rappeler à mes étudiants de Bac + 1 — une classe qui n’est pas composée d’héritiers, loin de là — qu’ils sont les derniers maillons, à ce jour, d’une très longue chaîne, et que comme l’a fort bien résumé Laurent Wirth, s’il y a un droit à la mémoire — pour les martyrs d’Oradour comme pour tous ces sacrifiés de tant de guerres, de tant de journées qui ont fait la France (eh non, ce n’est pas une vision réactionnaire ! C’est la construction de la nation au sens le plus noble du terme — « Ô soldats de l’an II ! »), il y a surtout un devoir d’Histoire.
Et ce ne sont pas des hommes de droite qui l’expliquent, mais Pierre Vidal-Naquet ou Pierre Nora, qui valent bien les petits coqs du pédagogisme et leurs éructations hystériques. De vrais historiens qui protestent contre l’abus des lois mémorielles, qui permirent à des associations quelque peu partisanes de traîner en justice Olivier Pétré-Grenouilleau, parce qu’il tenait sur l’esclavage un discours vrai mais peu conforme à la loi Taubira. Liberté pour l’Histoire ! ont demandé un bon nombre d’historiens — de gauche principalement, car la science n’a pas de couleur politique. Le « politiquement correct » n’a rien à voir avec l’enseignement de cette discipline à hauts risques.
Ni lois mémorielles, ni « roman » national. Il ne s’agit pas non plus de faire de l’Histoire comme dans le Tour de France de deux enfants, où l’on exaltait l’Histoire et ses mythes pour préparer la revanche. Mais il faut retisser un récit, suivi, chronologique, qui permette aux générations présentes et à venir de penser leur futur en regardant prudemment en arrière. Un coup d’œil dans le rétro n’a jamais empêché d’aller droit — bien au contraire. Savoir d’où nous venons incite à mieux définir où nous allons. La vraie pédagogie, c’est celle-là, et il n’y en a pas d’autre.
Célébrer Oradour, avec ou sans trémolos malruciens de circonstance, c’est tisser du lien avec le passé, avec les hommes et les femmes du passé ; c’est savoir d’où nous sommes issus — et il n’est pas tout à fait indifférent que ce soit de ce passé et non d’un autre. Savoir que la France n’est pas seulement un enchaînement de plaines et de montagnes, mais un paysage sculpté par des générations, légué aux générations à venir comme une œuvre collective qu’il convient de reconnaître, posséder, célébrer.
Il faut nécessairement réécrire les programmes d’Histoire de la dernière réforme — ou simplement en revenir à ceux de 2008, qui n’étaient pas mauvais, quitte à les amender çà et là. Et s’en tenir là une bonne fois pour toutes. Retrouver le fil de la continuité française, de la geste héroïque française, afin de redonner confiance en la nation — sous peine que les jeunes déboussolés aillent se chercher des exemples héroïques dans quelque Orient compliqué.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je signale à ce propos au rédacteur qui a publié sur le site de l’Elysée le discours de l’événement que Riom s’écrit avec un « m », et non un « n »…
(2) Nous avons un point de contact : j’ai jadis servi de nègre à Pierre Brunel, qui fut son patron de thèse

Il ne faut pas laisser les mathématiciens jouer avec les allumettes

Il faisait des maths, il fait désormais de la politique. Il pouvait être Henri Poincaré, il a choisi d’être Raymond.
Curieuse conjecture…
Voici donc que Cédric Villani se présente dans la cinquième circonscription de l’Essonne sous l’étiquette En Marche. À vrai dire, et de son propre aveu, il y a beau temps qu’il ne fait plus de maths, et que de conférences en interventions télévisées, il est moins un scientifique qu’un histrion derrière une lavallière.
Il se trouve que je sais deux ou trois choses sur cette circonscription, parce que j’ai enseigné deux ans au lycée des Ulis, et que j’ai zoné longuement dans le gigantesque centre commercial organisé autour de l’un des plus grands Carrefour © de France, au milieu de HLM assez peu pimpants peuplés d’une population pittoresque. Mes élèves venaient pour moitié de ces merveilles architecturales des années 1960, dressées à la verticale sur un plateau battu des vents, et pour moitié des Hauts-de-Bures, un entrelacs de petites maisons pimpantes pour cadres supérieurs cernés par la faune hostile. Très drôle. Très animé. Un architecte fou, probablement traumatisé dans son adolescence par les lycées-casernes d’autrefois, a conçu ledit lycée avec de jolis patios non couverts — pour la convivialité sans doute et le « savoir-vivre-ensemble » —, dans un pays où il bruine sans cesse. Grande réussite.
Tout autour, de grandes zones agricoles, et, plus loin, dans le prolongement, le plateau de Saclay. Pour l’essentiel, un paysage contrasté longtemps acquis à la gauche — la raison sans doute pour laquelle Villani, qui a dû quand même étudier les rapports de force et qui était, dans le comité de soutien d’Anne Hidalgo, l’a choisi.
Pourquoi pas, me direz-vous… Les scientifiques aussi ont le droit de s’intéresser à la chose publique…
Oui. Encore faut-il qu’ils y comprennent quelque chose.

Je ne me serais pas intéressé à la question, nonobstant le fait que la candidate LR, Laure Darcos, est une amie et l’épouse d’un ami (qui en son temps fit de son mieux pour éradiquer l’hydre pédagogiste, et pour donner des crédits au GRIP, qui œuvre si bien pour le lire-écrire-calculer-compter), et qu’elle ne vient pas des éthers où s’entend la musique des sphères mais de la société civile pour de bon (Hachette, en l’occurrence — plus quelques activités péri-ministérielles qui ont dû la frotter quelque eu du souci de l’Etat) si un autre ami cher ne m’avait mis sur la piste d’une pétition parue le 5 mai dernier, juste avant le second tour de la présidentielle, dans l’Humanité. Il s’agissait d’« utiliser le vote Macron pour barrer la route au pire », et ce texte était signé d’une palanquée d’intellectuels, de scientifiques et d’artistes…
Tous auto-proclamés. Dont Villani.
(par parenthèse, j’adore l’expression à peine robespierriste de Claire Voisin, dont la photographie souriante illustre l’article du Parisien qui relate le fait).
Que disait cette adresse si ingénieusement rédigée ? Que derrière la « façade dédiabolisée » du FN, se dressaient les ombres tutélaires de Léon Gaultier, qui a combattu sous l’uniforme SS, et de René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel’d’Hiv.
Je laisse la parole à l’ami en question — lui-même ancien militant communiste, et soucieux de la vérité, l’âpre vérité :

« Nos élites académiciennes ignorent-elles que c’est un maréchal de France « républicain » qui en juillet 1940, avec l’appui des députés républicains, moins 80, a décrété l’abolition de la République et l’avènement de l’État français ? Ignorent-elles que c’est ce pouvoir, et non pas l’extrême-droite, qui mena avec sa police et la totalité des magistrats, sauf un, la lutte contre la résistance, avec l’appui de collaborationnistes trop souvent de gauche, de déclassés et de voyous ?
« Et comment peut-on être assez ignorant, quand on est académicien et médaille Fields, pour signer cette contre-vérité : « Deux des fondateurs du FN avaient un passé de dignitaires nazis (Léon Gaultier, qui a combattu sous l’uniforme SS, et René Bousquet, organisateur de la rafle du Vél’d’Hiv, en 1942) » ?
« Un « dignitaire » du nazisme, ce Léon Gaultier ? Mais non : un collaborationniste comme il y eut quelques-uns d’ailleurs d’origines idéologiques diverses. Ce professeur d’histoire fut chroniqueur à Radio-Vichy puis passa en janvier 1943 dans la Milice puis en 1944 à la SS avec le grade de sous-lieutenant pour finir, les derniers combats ayant eu lieu à l’Est en 1945, en prison pour trois ans dans la France libérée et terminer sa « carrière » à l’agence Havas. Et enfin, nous y voilà, en effet fondateur du FN — mais bien vite fâché avec Le Pen en 1972. Ce FN « historique » qui faisait à cette époque, dignitaires ou pas, moins de 0,5 % des suffrages dans les élections…
« Passons.
« Mais ce qui passe tout — et ne passe pas — c’est la suite.
« Faire de René Bousquet un « dignitaire nazi », c’est grandiose. Nos signataires, dont un académicien ex-membre du Comité Central du PCF et une médaille Field ignorent-ils que ce haut-fonctionnaire radical fut le secrétaire général de la police de Vichy et s’illustra sous le gouvernement Laval, en application des accords qui portent son nom et celui du chef SS de police du Reich, par deux actes de bravoure : la rafle du Vel d’hiv en juillet 1942, et la rafle du Vieux de Port de Marseille en janvier de l’année d’après ? Ignorent-ils, eux qui convoquent la mémoire pour barrer la route au pire, que ce personnage, déféré en vain devant la Haute cour, a fini par échapper à l’épuration ? Et a entamé après guerre une carrière de conseil aidé par ses contacts dans les milieux radicaux et par un entregent indéniable, entregent qui l’amène à fréquenter Mitterrand à plusieurs reprises, bien avant le gouvernement de la Gauche et après… .Jusqu’à ce que son rôle pendant l’occupation s’ébruite en 1986 et qu’un procès se profile à l’horizon en 1989 pour crime contre l’humanité à l’initiative de Klarsfeld et de la Fédération des déportés. Procès auquel il échappera opportunément, si l’on peut dire, un déséquilibré ayant mis fin en 1990 d’un coup de revolver à sa multiple carrière. »

Sainte colère, priez pour moi ! Si c’est ainsi que Villani compte faire de la politique, en se drapant dans une robe de vertu républicaine pleine d’approximations et de contre-vérités, les habitants des Ulis seront bien servis !
Bon courage à Laure Darcos face à ce salmigondis d’idées reçues et de bonne conscience gluante. Les scientifiques devraient y réfléchir à deux fois avant de sortir de leur spécialité — parce qu’ils sont les rois du tableau noir, mais de vulgaires quidams en dehors de leur domaine propre, surtout s’ils ne se donnent pas la peine de réfléchir.
Et les habitants de cette circonscription de l’Essonne devraient eux aussi y réfléchir à deux fois, et donner à la science l’occasion de faire un pas en avant, en renvoyant Villani à la géométrie riemannienne et aux araignées qu’il a à son veston et, accessoirement, sous sa longue crinière.

Jean-Paul Brighelli

Ré-éducation nationale

Mardi 30 mai, à 9 heures du matin, Pascal Praud monte sur C News l’un de ces débats animés dont il a le secret, sur le thème des réformes à venir dans l’Education Nationale. Le dernier, au mois de mars, avait fait du bruit, grâce à la crétinerie sanguine d’un député PS, Patrick Bloche, partagé entre mensonges et coups de sang.
Je devrais y être — mais Praud propose, et la SNCF dispose : encore faut-il que mon train ultra-matinal arrive dans les temps à Paris. Et à l’heure où j’écris, je ne sais exactement quel sera le casting — à part Thomas Guénolé que je salue au passage. Cette chronique sera donc corrigée demain soir en fonction des participants effectifs, et de ce qui y aura été dit.
Sinon, quelles convictions y défendrai-je ?

Jean-Michel Blanquer, que j’ai eu l’occasion d’interviewer lorsqu’il a sorti son livre programmatique il y a quelques mois, est dans de bonnes dispositions. Il se nous promet d’éradiquer le pédagogisme, qui « doit désormais relever du monde d’hier » — au grand dam desdits pédagos, qui le vomissent d’emblée, puisque leur candidat était l’ineffable Benoît Apparu. L’ineffable Claude Lelièvre, « historien de l’Education », l’a encore confirmé récemment, voyant en Blanquer « un choix par défaut » : on n’est pas plus aimable. Le nouveau ministre — et qui le restera, c’est écrit dans les étoiles — promet, conformément à une promesse de campagne de Macron, de diviser par deux le nombre d’élèves dans les CP problématiques ; de recréer des « études » pour que les enfants du Primaire puissent y faire leurs devoirs, loin de la foule déchaînée et de la télé de leurs parents ; de réorganiser les programmes d’Histoire de façon à réintroduire un fil chronologique dans des programmes éclatés aujourd’hui façon puzzle — bref, de revenir sans trop le dire à 2008 : Laurence de Cock en crèvera de rage. Il parle aussi de concentrer le Bac sur quelques épreuves — peu importe, le Bac ne vaut plus rien, c’est un symbole vide, l’essentiel est de permettre in fine aux universités de sélectionner sur le modèle des BTS ou des prépas — et le ministre serait bien avisé de reconsidérer les décisions de son prédécesseur sur les chaires sup’… Et de donner une large part d’autonomie aux établissements — les plus extrémistes des macroniens voient briller au firmament du ciel pédagogique français des copies conformes aux Charter Schools américaines ou aux Free Schools britanniques. Sans compter qu’il compte poursuivre la politique des internats d’excellence, dont j’avais eu l’occasion jadis de dire plein de bien — ce qui avait incité Mme Vallaud-Belkacem (qui est en grand danger à Villeurbanne, hé hé…) à tout faire pour les ranger dans le lot commun afin qu’ils perdent toute spécificité, partant toute efficacité.

Je signerais volontiers ce programme des deux mains (avec de fortes réserves sur l’autonomie, dont d’ailleurs les responsables du SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissement, ne veulent guère, ils savent trop comment on allume une guerre scolaire en France jacobine), à condition que la rue de Grenelle apporte quelques précisions — d’où l’intérêt du débat de demain.
Diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de CP les plus problématiques a l’air d’une bonne idée — sauf qu’elle fut en son temps essayée par Luc Ferry, qui l’a rappelé l’air de rien, en se gardant bien de dire que ce fut un échec. Le quantitatif cédera toujours le pas devant le qualitatif, et il ne sert à rien d’avoir peu d’élèves si c’est pour qu’on leur apprenne à lire / écrire selon les méthodes éprouvées par Roland Goigoux et Evelyne Charmeux et qui ont fabriqué deux générations d’analphabètes. J’attends du ministre qu’il dise qu’il imposera des méthodes alpha-syllabiques — par exemple celles que préconise le GRIP dans ses manuels. Blanquer était au ministère quand Robien s’était essayé à contourner les mauvaises habitudes enseignées dans les IUFM, dont les ESPE rallument la flamme depuis cinq ans. J’avais participé à une émission avec le ministre, face à l’ineffable Frackowiak, auteur d’une page web— supprimée prudemment depuis, mais que j’avais copiée et qui avait été projetée en fond d’écran par l’animateur du débat, Stéphane Bern — sur « la méthode à Roro » qui assimilait le ministre, via toutes sortes de jeux de mots en pipi-caca-roro (sic), à un proctologue maniaque de la méthode Boscher. Que des syndicats (le SE-UNSA en l’occurrence) aient défendu un Inspecteur qui se permettait ce genre de facéties et qui ne valait pas la corde pour le pendre donne une idée de la main-mise des idéologues sur le ministère. L’essentiel, c’est la méthode d’apprentissage — et pour avoir fourni à Céline Alvarez les moyens qui lui ont permis de faire illusion pendant deux ans et de se décrocher un joli succès de librairie, Blanquer sait bien que la méthode Montessori est très gourmande en moyens humains, et difficilement généralisable — surtout qu’aux dernières nouvelles Maria Montessori n’est elle-même plus disponible.
Déclarer la fin du pédagogisme — à la bonne heure, mais je voudrais des mesures concrètes : par exemple couper les vivres à toutes ces officines pédagos qui grèvent le budget du ministère, à commencer par les Cahiers pédagogiques et autres organisations sectaires. Ou organiser un audit visant à estimer exactement la part de responsabilités des « assassins de l’école », comme les a très bien surnommés Carole Barjon l’année dernière.

La question des « études » est intéressante. Né en 1953, je n’ai jamais eu de devoirs à faire à la maison (des leçons, oui), en raison d’une circulaire parue dans ces années-là. L’idée pédagogique était certes d’empêcher les parents lettrés d’aider leur progéniture (on se souciait déjà d’égalitarisme par le bas), mais l’effet réel fut de nous amener à travailler en étude, de 5 à 6 le soir. Pas de jouer au foot dans le cadre d’activités ludiques organisées par les « grands frères »…
Sue les programmes, le ministre ne veut pas faire une énième réforme — sans doute a-t-il pris le pouls d’une profession bousculée par des vents contraires tous les deux ou trois ans. Il faut retoucher l’essentiel de la réforme de Najat, afin de la vider en douce de son contenu idéologique, pédagogique et factuel, et d’instaurer une vraie transmission des savoirs au lieu de cet embrouillamini des compétences qui ne nous mène nulle part, sinon dans le mur. Redonner à tous la possibilité de faire du latin ou du grec, certes ; rétablir les classes bilingues, certainement. En Histoire, les programmes de 2008, de l’avis des spécialistes, n’étaient pas mauvais — et ces mêmes spécialistes conseilleront utilement le ministre pour amender les horreurs pédagogiques de Florence Robine et consorts — j’adore ce mot qui commence si bien, en l’occurrence…
Quant aux internats d’excellence, autant reprendre le programme là où il s’est arrêté en 2012. C’était la seule mesure que j’approuvais totalement, dans les années Chatel. La seule qui marchât — et il faut d’urgence inventer des classes de remédiation, sur le modèle de ce qui existe à Bac + 1 dans quelques prépas, avec les CPES. On peut sauver beaucoup de monde avec des moyens limités, mais bien utilisés. Tout n’est pas question de budget.
Pour ce qui est de l’autonomie des établissements… C’est sans doute un travail de longue haleine, et encore faut-il tuer le pédagogisme avant de lui permettre de redresser la tête via des « conseils d’établissement » qui se chargeraient de recruter d’illustres facariens formés par des masters MEEF parfaitement effarants.
Ah oui, j’oubliais : ne pourrait-on pas rééquilibrer les concours de recrutement, actuellement contrôlés par lesdits pédagos via des épreuves de didactique que la décence ne m’autorise pas à qualifier, afin de mettre en avant la maîtrise des savoirs ? Si je sais une chose de ce métier, c’est que l’on réussit en classe non en mettant les tables en rond et en demandant leur avis aux « apprenants », mais en leur distillant des connaissances précises. En les explicitant et en les assénant — en deux temps.
De même, l’épreuve de culture générale a été supprimée, pour d’obscures raisons égalitaristes, au concours d’entrée de Sciences-Po Paris. Je compte sur Jean-Michel Blanquer pour la rétablir — Blanquer qui affirmait, du haut de son statut, à l’époque (2015) de directeur de l’ESSEC : « Nous avons besoin d’une renaissance de ce qu’on appelle encore la culture générale… »
En espérant que la divinité ferroviaire et les aléas du direct me le permettent, c’est là tout ce que je dirai — mais cela, je tenais et je tiens à le dire.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et le fil de l’émission réelle ici !