La colère au soleil ne fait pas moins de vagues

1Grand soleil et grand vent — de quoi attiser les tempéraments inflammables.
En tête de cortège, un groupe informel de jeunes peut-être étudiants, peut-être en recherche d’emploi — certainement en quête de réponses, face à un gouvernement qui danse d’un pied sur l’autre, entre grande muette et cacophonie. Quant à la présence des « féministes en colère » (pléonasme, sans doute) elle ne méritait pas pour autant un écran de fumée2

Parce que faute d’agressions policières, les manifestants s’en sont donné à cœur joie, question fumigènes14

13On se serait cru à un OM / Leipzig de grande mémoire14bis

Le ton était donné : la protestation sur les retraites n’était qu’un aspect de la révolte contre les bas salaires, la précarité, le SDFéisme devenu religion d’Etat, et j’en passe.
Comme disait une banderole, « le social brûle »
4

Oui, mais qui le sait, à Paris ? L’un de mes interlocuteurs, au ministère de l’Education, à qui je conseillais de sortir, parfois, m’a rétorqué qu’ils sortaient — en prévenant trois semaines à l’avance… Ce qui leur donnait une occasion magnifique de visiter un collège Potemkine… Ils vivent dans une bulle, rue de grenelle. Ce n’est même pas par arrogance (quoiqu’il y ait une bonne dose d’hubris dans leur comportement) ou par cynisme qu’ils s’entêtent dans une réforme des retraites mal ficelée. C’est par déconnexion pure, déni de réalité, et mauvaises lunettes. Il leur manque un fou qui leur dise la vérité.
Que par exemple le Cours Lieutaud, à Marseille, absolument plein alors même que les derniers manifestants n’étaient pas partis de la Canebière, cela fait entre 15 000 et 20 000 personnes — et en rangs serrés.8

La CGT avait mobilisé ses troupes, entre service d’ordre des dockers — à côté desquels j’ai l’air frêle, me dit-on3

Batteuses de tam-tam recrutées sur catalogue — à moins qu’ils n’aient débauché l’une des candidates du concours de Miss France qui se passe à Marseille en ce moment même12

et même les chiens de compagnie, dûment estampillés CGT…7

Puis vinrent les enseignants, très nombreux — vraiment très nombreux,9 qui eux aussi se donnèrent l’illusion d’être au cœur de la bataille, dont ils eurent au moins la fumée…10

Profs de toutes origines, profs de prépas et Adjoints d’enseignement mêlés11

— bref, le grand projet de Langevin / Wallon enfin réalisé, de la Maternelle à l’Université, réalisé malgré lui par Macron…
Et non seulement j’ai reconnu des chants venus comme des spectres du plus lointain de la mémoire révolutionnaire, « El pueblo unido jamás será vencido », que je n’avais plus entendu depuis les manifs qui avaient suivi le coup d’Etat de Pinochet (le peuple a une longue mémoire, au contraire de ses dirigeants), mais la CGT a ressorti l’imagerie castriste — le Che est sur toutes les banderoles, même sur celle des salariés de ex-Thés de l’Eléphant. Ce n’est pas un hasard si en français, « révolution » caractérise un mouvement qui tourne en rond en rond en rond…11

Ce qui me ramène au cours que j’aurais dû faire ce matin, si j’avais eu des élèves — ils faisaient la révolution — et si j’avais pu pénétrer dans mon lycée : mais de jeunes énergumènes venus d’ailleurs avaient accumulé tant de poubelles et de barrières de chantier que l’opération s’avéra délicate — et les autorités de l’établissement, rassemblées inquiètes en haut des marches, de l’autre côté de la barricade, me dissuadèrent du geste et de la voix de me frayer un passage en assommant quelques-uns des énergumènes — tant pis, je suis resté sur mon envie, et je suis reparti, le nez en l’air, faire les photos que je vous ai livrées ci-dessus — afin que ma matinée ne fût pas tout à fait perdue.

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB et Palombella Rossa

Cuisine bourgeoise

2272490_jessica-prealpato-designee-meilleur-patissier-du-monde-web-tete-0601384336841_1000x300Jessica Préalpato, chef pâtissière du restaurant Alain Ducasse au Plaza Athénée, élue « meilleur chef pâtissier du monde » en juin 2019.

Emmanuel Tresmontant publie dans Causeur-papier de ce mois de décembre un stimulant article sur « la Brigade des femmes » qui fait l’historique de la cuisine aux XIXe et XXe siècle — avec des aperçus sur le XXIe. Il rappelle ainsi qu’« en 1911, à Paris, on recensait plus de 4000 cuisiniers œuvrant pour le compte des grandes maisons » — non des grands restaurants, un concept qui émergeait à peine, mais des hôtels particuliers des grandes familles : « c’est dans ces maisons privées, où l’élite politique et culturelle du pays se retrouvait chaque semaine, que la cuisine française atteint son apogée. »

Ces 4000 cuisiniers sont tous des hommes. Les femmes sont alors reléguées (elles sont plusieurs dizaines de milliers) à la périphérie de la gastronomie, dans le tout-courant de la restauration, à une époque où peu d’appartements disposaient d’une cuisine autonome. On se fait monter les petits plats cuisinés dans les antres des cuisinières. Et Tresmontant a raison de dire qu’elles sont volontiers stigmatisées par la littérature — voir l’abominable Cibot qui se charge, dans le Cousin Pons, de circonvenir, à coups de petits plats mijotés, le grand collectionneur gourmand dont tout un chacun convoite les possessions. Certains pourtant les épousent : voir Zola, qui « traite » chaque jeudi ses amis romanciers chez lesquels il pioche, en cours de repas, les idées de ses futurs romans (dixit Edmond de Goncourt, toujours mauvaise langue) et qui a épousé avec Gabrielle un fin cordon bleu, capable de lui mijoter « les petits plats, cuisinés comme en province, cuisinés avec la foi et la religion d’une cuisinière en le génie de son maître » (Goncourt encore). Bouillabaisse, civet de lièvre, volaille rôtie — les spécialités « bourgeoises » et provinciales transmises de mère à fille depuis lurette, et que j’ai pour ma part apprises en regardant faire ma grand-mère, sagement accoudé à la table de la cuisine où elle épluchait ses poireaux et où je faisais mes devoirs.

Mais très vite, lorsque le train de vie du couple Zola change, après les grands succès du romancier, Gabrielle (qui a repris son premier prénom d’Alexandrine) s’offre une cuisinière professionnelle dont elle compose les menus : « Un potage queue de bœuf, des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à l’italienne, des gelinottes de Russie et une salade de truffes, sans compter du caviar et des kilkis en hors d’œuvre, une glace pralinée, un petit fromage hongrois couleur d’émeraude, des fruits, des pâtisseries. Comme vin, simplement du vieux bordeaux dans les carafes, du chambertin au rôti, et un vin mousseux de la Moselle, en remplacement du vin de Champagne, jugé banal » — c’est dans l’Œuvre. A noter que ce repas est un échec total, les convives, au lieu de se recueillir, comme on le leur demande, devant les raviolis, ont trop souci de s’entre-déchirer.

La merveilleuse fiction de Karen Blixen, dans le Festin de Babette (une nouvelle tirée des Anecdotes du destin, et un magnifique film de Gabriel Axel) a été écrite à la fin des années 1950, quand des femmes commencent (enfin) à s’imposer dans les grandes cuisines. Dans la nouvelle, Babette a été « chef » du Café anglais dans les années 1860, elle s’est réfugiée dans ce village danois perdu parce qu’elle a participé à la Commune de Paris : en fait, elle n’existe pas à cette date à Paris, où seuls les hommes officient dans les grandes cuisines, elle est l’héritière — avec quelque décalage — des « mères » lyonnaises, Fillioux (1865-1925), Bourgeois (1870-1937) ou Brazier (1895-1977), qui formera Bocuse.
Ces « mères » sont la quintessence des « mères » qui accueillaient les compagnons du tour de France, et qui parfois, à en croire Pagnol (c’est dans le Château de ma mère) offraient un petit peu plus que le gîte et le couvert à ces jeunes gens affamés, échangeant parfois deux jambons pour une andouille.

Renversement dans les dernières décennies : ce sont désormais des femmes qui officient au sommet de la hiérarchie cuisinière, « désertant la cuisine de la maison », où elles ont « laissé la place aux hommes qui jusqu’à présent se contentaient de griller les saucisses au barbecue le dimanche, dans une sorte de réminiscence cro-magnonesque du feu préhistorique et viril », dit très bien Tresmontant.
Ce qui m’intéresse, c’est le mode de transmission de l’héritage culinaire. Foin de la relation mère / fille : après une transmission biaisée mère / fils (ce fut mon cas, avec cette circonstance assez banale que mon modèle fut ma grand-mère, ma mère ayant trop à faire à gagner notre croûte pour s’atteler à des réalisations compliquées — ce qu’elle faisait une ou deux fois par an), on en arrive désormais à une transmission père / fils. quand les femmes sont aux fourneaux, désormais, c’est comme Jessica Préalpato, au Plaza Athénée.

Non que les hommes n’aient pas su, et de tous temps, s’activer devant les fourneaux. Dumas raconte dans les Trois mousquetaires que Bazin, le valet d’Aramis, est capable de faire « un dîner de peu de plats, mais excellent » ; et dans le Comte de Monte-Cristo, c’est Peppino, un truand de la bande de Luigi Zampa, qui tente le baron Danglars, affamé après quelques jours de détention, avec « des pois chiches fricassés au lard ». On est loin des « cailles en sarcophage » de Karen Blixen. Mais on est plus près de la cuisine ordinaire mitonnée dans les familles pauvres.

À ce propos… J’ai en chantier, depuis deux ans, un recueil de recettes pour petits budgets, inspirées d’un excellent ouvrage, Manger quand même, paru en 1943 — un recueil que je compte intituler 100 recettes pauvres pour temps de famine et de macronisme aigu : peut-être faudrait-il que je l’achève avant que le petit Emmanuel ne soit plus en fonction. J’y fais l’éloge des cardons gratinés en béchamel, de la queue de bœuf aux carottes, du travers de porc au miel en cuisson lente et de la daube de joue cuite au four à feu doux : des plats qui prennent du temps — mais vous pouvez faire autre chose pendant qu’ils cuisent, écrire une chronique culinaire, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

PS. L’ensemble du magazine de décembreCauseur No. 74 - Décembre 2019 est réjouissant, avec des articles inspirés sur Philippe Muray, dont on édite le Journal de 1989-1991, ou sur Napoléon Chagnon, cet anthropologie chargé par ses confrères de l’Université de tous les péchés du monde — simplement, comme le raconte fort bien Peggy Sastre, parce qu’il ne marchait pas dans les clous de l’anthropologie victimaire et culpabilisante en vogue à l’université. Sans compter un joli article de Jérôme Leroy sur les livres à offrir à Noël : les carnets de Deibler, où le bourreau de la IIIe République consigna, photos à l’appui, ses observations techniques,9782358870641_1_75 ou les photographies érotiques du Paris d’entre-deux-guerres d’Alexandre Dupouy,41rOf7gJJPL._AC_UL436_ où l’on s’aperçoit que le porno « amateur », avec Bobonne et Marcel, ne date pas de Jacquie et Michel, qui n’ont rien inventé. Tous deux aux éditions de la Manufacture de livres.

De bien belles images que l’on risque de voir souvent

Le ministère de l’Education nationale a trouvé les mots pour le dire : « Nous mettrons en place un minimum de pension à 1000 euros par mois pour ceux qui ont une carrière complète.
Soit 200 euros de plus que le minimum vieillesse acquis à l’ancienneté, si je puis dire ; On applaudit bien fort — et une manifestante, hier, dans la rue, l’a dit avec simplicité :DSC_0009

L’imagination était revenue au pouvoir. SI le lycée Emile Zola, surfant sur l’actualité et sur les mânes de son saint patron, proclamait sobrement « J’accuse »,DSC_0010

D’autres évoquaient le souvenir d’Hervé BazinDSC_0028

ou des Mille et une nuits :20191205_155545

quand ce n’était pas Maïakovski — un suicidé parle aux suicidaires :20191205_121030

Et je passe rapidement sur tous ceux — ils étaient légion — qui avaient décliné la fameuse affirmation « il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot »DSC_0017

ou ceux qui réactualisaient le vieux slogan « Métro Boulot Dodo », soit en remplaçant les termes,DSC_0002

DSC_0026soit en créant des équivalences inédites :20191205_103616

La retraite à points a fourni également son lot de jeux de mots significatifs et créatifs :DSC_0005

DSC_0016DSC_0025Evoquons la déconvenue de cet ancien élève de l’ENS, qui 25 ans après apprend qu’il est cocu :20191205_105614

Mais ce qui m’a frappé davantage, c’est la menace sourde exprimée par telDSC_0018

ou tel,DSC_0027

qui correspond bien au climat actuel : quelque chose de noir plane, qui n’a pas encore de nom, mais qui va finir par se déclarer, comme une peste, une famine, ou la guerre — l’apocalypse est de retour…

Plus de 800 000 personnes dans la rue : un record. On applaudit bien fort Jean-Paul Delevoye, qui a mis tant de temps à concocter son projet, au lieu de le négocier branche par branche, qu’il a dressé tout le monde contre lui. Un modèle de communication, cet homme.
Et tout ça pour désespérer le retraité français comme la Troïka a désespéré le retraité grec ? Et s’ils allaient tous se faire voir chez les Grecs, justement ? 1000 euros par mois ! De quoi payer son loyer sous les ponts — et encore, pas à Paris..

Du coup, la réélection de Macron n’est peut-être pas compromise, tant la multiplication des appétits, face à lui, émiette le mécontentement. Mais l’espérance d’avoir une nouvelle majorité pour continuer sa politique s’éloigne chaque jour davantage.

Jean-Paul Brighelli

Toutes images ©JPB

Mea culpa, De profundis et tutti quanti

DSC_0004Je me suis rendu hier 3 décembre aux obsèques d’un mien collègue, prof d’économie (ou de SES, comme on dit, mais Alain Beitone était prioritairement un économiste distingué — mais pas atterré), brillant, remarquable enseignant, plébiscité par les élèves — auxquels il a laissé, quand il est parti en retraite il y a cinq ans, quelques clones souvent inaboutis, sur les capacités desquels il ne s’illusionnait pas vraiment mais qu’il avait extraits d’un lot de nullités.
J’avais eu avec lui quelques explications de texte un peu brutales, au tout début de notre relation. Il avait eu la maladresse d’exiger des réparations ici-même… Deux coqs dans le même poulailler ! Puis c’était devenu une sorte de paix armée, chacun respectant les capacités de l’autre. Je dois même dire que nous faisions chorus sur nombre de sujets — par exemple les déclarations de certains économistes « de gauche » qui trouvaient que les programmes étaient exagérément consacrés au libéralisme. « Les imbéciles ! grognait-il, qui ne se rendent pas compte que pour combattre un système, il faut le connaître à fond. » C’est qu’il y avait du marxiste en cet homme-là — qu’il épiçait avec une pincée de Gramsci.
Nous avions quelques points en commun au niveau personnel — l’amour des écarts d’âge, par exemple… « Il faut prendre la vie comme elle vient, disions-nous, sachant fort bien que Galatée, un jour ou l’autre, abandonne Pygmalion à son lit de vieillard. »
Mais ce n’est pas à ça que je voulais en venir.

Saint-Pierre est un magnifique cimetière, installé dans une immense pinède, les racines des arbres soulèvent parfois les tombes des heureux défunts qui ont ainsi l’occasion de bouger encore un peu. Et il se trouve que j’aime beaucoup les cimetières, j’y ai fait toutes sortes de frasques et de débauches, et puis, « je hume ici ma future fumée », comme dit Valéry.
Une cérémonie d’adieu était prévue au funérarium sur le coup de 15 heures. Une bonne centaine d’amis du cher défunt s’était rassemblée là, dans un cérémonial laïque qui avait toutefois quelque chose de chrétien — sans les symboles du culte. Mais rien d’étonnant, après tout la République s’est constituée en laïcisant les 10 commandements, rebaptisés « droits de l’homme et du citoyen ». Beitone, inlassable militant de gauche et même d’extrême-gauche dans sa folle jeunesse, appartenait à plusieurs cercles qui se retrouvaient là, et qui les uns après les autres prirent la parole. Horresco referens.

Résumons : en gros, nous avons procédé aux obsèques d’un saint. Un saint laïque, certes, mais un saint. Père exemplaire, dirent ses enfants — ils étaient dans leur rôle. Epoux exemplaire, dit son ex-femme qui pour l’occasion avait jeté la rancune aux orties. Militant exemplaire, affirmèrent les autres, qui pourtant avaient pas mal dû s’engueuler avec le défunt, qui était d’un caractère entier et irascible, — et goguenard. Pédagogue exemplaire, dit un vieux militant issu de la LCR et de l’IUFM d’Aix-Marseille réunis— ex-révolutionnaire reconverti en didacticien de choc : je ne l’avais plus revu depuis mai 68, ma foi, si j’en suis là, ce n’est pas beau à voir. Et un responsable du SNES raconta comment Beitone se moquait des « pédagogos » (ils ont de ces expressions, au SNES, qui défriseraient Sainte Bernadette Groison). Comme quoi il n’y a pas que des crétins dans ce syndicat, même si les crétins y sont majoritaires et que les mecs bien ont la mauvaise idée de respecter la majorité. Est-ce que Lénine a respecté la majorité, en 1917 ? Et ça se prétend de gauche !

Du coup, de peur de passer quelque jour pour un saint alors que je ne pourrai plus répliquer, j’ai pris la résolution d’écrire moi-même ce qui sera dit à mes obsèques, et d’interdire à qui que ce soit d’en rajouter. De toute façon, les quatre ou cinq personnes qui seront présentes (à l’enterrement de Stendhal, ils étaient trois ; mais s’ils sont cinq au mien, qu’on n’en déduise pas que je me situe en quelque manière au-dessus de l’un de mes auteurs favoris) n’auront pas le goût des palabres ultimes, pressées qu’elles seront d’aller s’en jeter un.

Je donnerai quelque jour le texte exact de ce contre-panégyrique, mais en substance :

– Je n’ai pas été un père exemplaire, loin de là. D’ailleurs, je n’ai pas pour chacun de mes enfants les mêmes sentiments. Et sous prétexte de leur laisser la bride sur le cou, j’ai surtout vaqué à mes occupations — en l’occurrence, l’occupation d’autruites…
– Ni d’ailleurs pour chacun de mes élèves. Il y a des petits cons dans chaque classe, et même des gros connards.
– Ni pour chacun de mes collègues. Il y a… dans chaque salle des profs, et même… etc.
– Si les assistants à ces funérailles seront peu nombreux, c’est que j’ai pris à la lettre le conseil d’Albert Cohen : pratiquer le « mépris d’avance », y compris à l’égard de moi-même, avec qui je ne vis pas en très bons termes tous les jours. C’est quand même la moindre des choses de savoir s’invectiver.

Quoique j’aie touché à tout, je n’ai eu que deux centres d’intérêt réels dans la vie : le cul et la littérature. Jusqu’à ce que je m’aperçoive, vers 25 ans, que c’était la même chose, que faire l’amour est un acte de lecture / écriture, et que rédiger et lire sont deux sources de plaisir, voire de jouissance, comme disait Barthes.
Ah si : j’étais un cuisinier passable, m’étant avisé finalement que c’était aussi une forme d’amour (celui que l’on fait, celui que l’on donne).
Sinon — « il a écrit, il a aimé,il a vécu »,« Scrisse, amo, visse » : c’est l’épitaphe de Stendhal sur sa tombe du cimetière de Montmartre, et je pourrais la faire mienne.04c-imgbert-1147-1

À ceci près qu’une foule de bons esprits peuvent la faire leur.

J’ai eu peu d’amis véritables. Mais les très rares qui se sont accrochés, malgré mes immenses qualités, étaient de vrais potes. Très peu de maîtresses durables : il eût fallu pour ça qu’elles fussent aussi des amies, ce qui est arrivé deux ou trois fois. J’ai fleureté, papillonné, volé de conflits en défaites (Amour, où est ta victoire ?), écrit quelques livres dispensables dont les meilleurs flirtent d’ailleurs avec l’érotisme, et si je suis passé à côté d’une œuvre véritable, c’est que je ne l’avais pas en moi. Ne soyez pas tristes, mes amis : ma cave, ou ce qu’il en restera à ce moment-là, est à vous, je vous demande instamment de la vider, et d’emporter avec vous les bouteilles que vous n’aurez pas bues : je n’en ai plus l’usage. Prenez aussi les livres, mes enfants ne sauraient qu’en faire.
Je me fiche pas mal de ce que vous ferez de mon corps — brûlé, enseveli ou donné à la science, si la science en a l’usage. Personne ne viendra rallumer la flamme, et évitez de déposer des chrysanthèmes à la fin octobre ou au début novembre, j’ai horreur de ces fleurs malgré leur patronyme grec. Allez, salut à vous. Et contrairement à ce qu’a lancé un imbécile heureux aux obsèques de Beitone, pas d’ « au revoir » : ma mort nous éloigne, votre mort ne nous rapprochera pas, comme disait Beauvoir à la disparition de Sartre. Voilà, c’est tout moi : au moment où je pourrais devenir sérieux et ressembler vraiment à un vieux con, une référence littéraire vient tout brouiller — et dire la vérité : j’étais bâti de mots, et en fermant la bouche, j’ai déjà commencé à me décomposer.

Jean-Paul Brighelli

PS. Que personne ne s’inquiète : les obsèques des amis (ou des ennemis) sont toujours une occasion de rentrer en soi-même et de philosopher à bon marché. Mais j’ai bien l’intention de durer encore quelque temps, il y a tant d’imbéciles à épingler que si je le pouvais, je durerais toujours.

Libérez le nichon !

Les réseaux sociaux et de communication Internet ont la pudibonderie à fleur de souris : aucune image « déplacée » n’y est admise. On s’en est avisé en 2018 quand Facebook a censuré Delacroix et sa Liberté guidant le peupleavant de reconnaître qu’ils avaient peut-être envoyé le bouchon de vertu un peu loin — et avant de réitérer avec l’Origine du monde. Comme disait alors Matthieu Mondoloni sur FranceTvInfo, « Facebook ne fait pas la différence entre de la nudité, de la pornographie et une œuvre d’art ». UNe aie qui y poste des photos volontiers dénudées de femmes et d’arbres orne les anatomies exquises de petits carrés explicitement marqués « Facebook » — afin de ne pas être « bannie ». Bannie pour un nichon ? Quand les hommes exhibent les leurs ? Eléonore Pourrait, en 2010, dans un court-métrage amusant intitulé Majorité opprimée, s’était amusée à inverser les appâts rances… Mais dans quel monde…
Et voici qu’un article du New York Times nous alerte sur la politique érotique d’Instagram. Un mouvement intitulé Free the Nipples (je n’ai pas besoin de traduire) a mobilisé près de 4 millions de « followers » qui protestent contre cette confusion entre indécence, nature et art.
La cause n’est pas seulement intellectuelle — rien n’est purement intellectuel aux Etats-Unis. Elle est avant tout économique. « Rihanna, Miley Cyrus et Chrissy Teigen, explique Julia Jacobs, qui ont chacune des dizaines de millions de « followers », ont testé les censeurs d’Instagram dans des posts dévoilant leurs seins qui furent prestement supprimés par Instagram ». En fait, supprimer le nichon fait perdre beaucoup d’argent.
Heureusement, continue la journaliste, ce sont surtout les artistes qui protestent avec Free the Nipples, au point que la compagnie a convoqué une réunion générale de plasticiens et d’activistes il y a un mois dans ses locaux new-yorkais afin de concilier les points de vue des uns et des autres.

Pour la beauté du raisonnement, mettons-nous à la place du robot programmé pour supprimer tout ce qui dépasse. Comment analyse-t-il l’événement ? La notion d’art lui étant tout à fait inconnue, il procède scientifiquement — en surface. Y a-t-il un nombre conséquent de pixels consacrés à la reproduction de « genitals », « bottoms » et autres « tits » dans l’image que l’internaute prétend mettre en ligne ? Si oui, effacez.
Qu’il s’agisse des seins d’une hardeuse, d’une nudiste militante ou de ceux de Pepita, la maîtresse roturière de Goya,Maja_desnuda_(museo_del_Prado) peu lui chaut. Courbe (sein vient de sinus) + téton = condamnation. La courbe seule peut à la rigueur passer la douane…

Il se trouve que j’ai compilé pour mes étudiants, sur l’un de ces PowerPoints qui assurent ma célébrité passagère, un très grand nombre de toiles (et de sculptures) dont le thème central est le Voile et le Pli. Les artistes ne se contentent pas (fort rarement, en fait) d’exposer de la viande ; ils la parent de voiles, de plissés, de robes ou de tuniques en instance de chute, de bouquets de fleurs ingénieusement disposésCapture d’écran 2019-11-29 à 17.20.39pour cacher « le sceptre de la génération », comme disent les imbéciles et les anciens manuels de biologie. Ils jouent sur des transparences qui laissent à désirer, si je puis dire — parce que le désir est l’essence même de l’art. En même temps, c’est une invitation, à chaque fois, à aller voir au-delà des apparences — une métaphore du style. Ce n’est pas tout à fait un hasard si un artiste anonyme de la Renaissance a couvert d’un voile imperceptible le corps de Sabina PoppeaCapture d’écran 2019-11-29 à 17.21.53 — ou si Cranach laisse ses Vénus jouer avec des vêtements arachnéens.Capture d’écran 2019-11-29 à 17.22.41 Pas un hasard si Salomé a commencé vêtue sa danse devant Hérode : ce qui compte dans le striptease, ce n’est pas la chute mais le processus. Ida Rubinstein dansait la Salomé d’Oscar Wilde sous le voileCapture d’écran 2019-11-29 à 17.23.57 et finissait nue — mais alors le rideau se refermait… Adorée Villani, qui fut la première à interpréter le rôle,Capture d’écran 2019-11-29 à 17.24.41fut accusée d’indécence à Paris comme à Berlin — mais acquittée là-bas, au nom de l’art, et condamnée ici. Vérité en deçà du Rhin, erreur au-delà ? Qu’en aurait fait Instagram ?
Il faudrait tester la subtilité des robots censeurs. Craqueraient-ils pour Marylin ?Capture d’écran 2019-11-29 à 17.25.44 Et parmi toutes les images de « marché aux esclaves », un topos inévitable de la peinture orientaliste, ils condamneraient certainement Fabio FabbiCapture d’écran 2019-11-29 à 17.27.32mais Otto PilnyCapture d’écran 2019-11-29 à 17.28.17 passerait-il la rampe du Net ?

Ces gens-là prétendent faire de l’argent tout en coupant ce qui les offusque curieuse mentalité, même d’un strict point de vue commercial. Faut-il que les ligues de vertu soient puissantes pour qu’on feigne de s’offusquer d’une œuvre d’art, tout en autorisant les torrents de pornographie qui ruissellent sur la Toile ?

Et si l’intersectionnalité s’en mêle… Une négresse nueCapture d’écran 2019-11-29 à 17.29.10 (peinte d’ailleurs par une femme, Marie-Guillemine Benoist) est-elle plus offensante, dans ce qu’elle révèle d’une société encore esclavagiste (la toile date de 1800) que son homologue « blanche » ? Et quand on mélange les deux, comme dans l’Olympia de Manet ? Qui est maîtresse, qui est esclave ?
Et je frémis à l’idée de ce que le robot dirait de tel tableau de Gérôme,Capture d’écran 2019-11-29 à 17.30.04 où des Arabes concupiscents (pléonasme, sans doute, à l’époque, alors qu’aujourd’hui, bien sûr…) examinent les quenottes de l’esclave circassienne qu’ils convoitent — une denture parfaite étant gage de bonne haleine et de services adéquats…

Il y a une hypocrisie persistante chez ces fournisseurs de dialogue. Une vertu affectée est toujours une petite vertu. Le monde de Molière (« Cachez ce sein que je ne saurais voir ») et celui de Mark Zuckerberg sont les mêmes — sauf que le premier, il y a cinq siècles, s’amusait des grimaces de son temps, et que l’autre y participe.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne saurais trop remercier le robot de Causeur, qui veille à ne pas laisser traîner des publicités (forcément mensongères) pour telle ou telle médication inutile, et nous laisse nous amuser avec des courbes, des plis, des tétons, des foufounes et des bistouquettes autant qu’il nous plaît — dans la stricte limite de l’indécence.

« J’accuse », le meilleur film français de l’année

70812242_537826866985689_2297347585585657558_nL’Affaire Dreyfus est l’un de ces mythes sur lesquels s’est construite la République française. Il était donc délicat d’y toucher. Il fallait trouver un biais, à la fois pour construire une fiction vraie, rendre compte du mythe, et, parce qu’on est dans un genre — le film historique — soumis comme le roman du même nom à un principe de double historicité, savoir à quelle modernité parle cette histoire de la fin du XIXe siècle.
La solution de facilité, c’était de tout centrer sur Zola — après tout, « J’accuse », c’est lui, même si c’est Clemenceau qui a trouvé le titre. Mais alors on faisait un documentaire… En prenant Georges Picquart, militaire fidèle, antisémite assumé, comme héros de l’Affaire, Polanski a renversé la perspective.
Pour cela, il fallait s’appuyer non sur une documentation rigide et étouffante, mais sur une œuvre de fiction : le roman D. (titre originel : An Officer and a Spy) écrit par Robert Harris (l’auteur d’Imperium, un excellent roman historique sur le dernier siècle de la République romaine). Et ne pas hésiter à inventer des scènes, pourvu qu’elles soient significatives — Dumas n’a pas fait autre chose avec l’histoire de la Fronde dans Vingt ans après. Ainsi, Picquart rencontre Zola, Clemenceau, et toute la clique des « intellectuels » (le mot a été forgé à cette occasion par les anti-dreyfusards), alors qu’il ne l’a jamais vu qu’à son procès. Et alors ? Des historiens scrupuleux, appointés par la presse bien-pensante (Libé surtout, qui n’en finit plus de s’acheter des indulgences auprès du lectorat féminin, LGBT et islamique) ont reproché ces quelques inexactitudes au metteur en scène. Qu’ils aillent se faire cuire un œuf : J’accuse conviendra fort bien aux collégiens, c’est enlevé, passionnant comme un film de prétoire sans en avoir les lourdeurs américaines, et excellemment joué.

C’est donc un très bon film historique. Et je m’étonne (non, je ne m’étonne pas) que Libé, qui eut autrefois des chroniqueurs marxistes, n’ait pas repris la postulation lukacsienne de la double historicité pour bâtir une critique intelligente (mais à l’impossible, nul n’est tenu) d’un film qui joue — forcément — sur les deux registres, dans sa reconstruction d’un mythe républicain : le procès de Dreyfus, le combat des dreyfusards, et la réhabilitation tardive d’un officier juif présenté pour ce qu’il était — une vieille ganache venant réclamer, in fine, ses droits à un avancement bien problématique au grade de lieutenant-colonel ; et parallèlement la suspicion portée sur notre époque, où les appareils d’Etat ne sont pas plus transparents qu’en 1896, et où les foules s’émeuvent si facilement, enflammées par la presse hier, par les réseaux sociaux aujourd’hui.

Il est significatif que le titre français, J’accuse, ne soit pas le titre international (An officer and a spy, traduction de l’autre titre originel, l’Ufficiale e la spia, puisqu’il s’agit d’une co-production frano-italienne). « J’accuse » renvoie à l’artefact premier du mythe républicain, cet article de l’Aurore dans lequel Zola, sous la houlette de Clemenceau qui tenait absolument à dégommer le gouvernement de l’époque, et le président de la République en titre, Félix Faure — qui ne vit pas la conclusion de l’affaire, son destin s’étant arrêté dans la bouche de Mme Steinheil —, met en accusation Esterhazy et toute la hiérarchie militaire. Ce qui lui valut une condamnation, et des péripéties sans nombre. Et peut-être une mort précoce, par la grâce d’une cheminée opportunément bouchée qui refoula le monoxyde de carbone. But that’s another story.

C’est à cet aspect de mythe bien français que correspond, à mon sens, un casting très particulier — et éblouissant. Outre Jean Dujardin, qui est toujours extraordinaire pourvu qu’il ait un vrai cinéaste exigeant derrière lui, outre Emmanuelle Seigner, toujours sensuelle, le générique fait défiler l’un après l’autre de grands noms de la Comédie-Française : Grégory Gadebois, que j’avais vu dans le Cyrano de Podalydès et dans Ubu roi ; Hervé Pierre, vu dans l’Illusion comique de Corneille, et dans les Oiseaux d’Aristophane ; Didier Sandre, découvert jadis dans le Dom Juan ou le Misanthrope de Vitez, — et dans le Cyrano de Podalydès aussi ; Eric Ruf, auquel on doit un fabuleux Peer Gynt en 2012 — et qui jouait Christian dans ce même Cyrano ; sans oublier Denis Podalydès lui-même…

Est-il si étrange que Polanski soit allé pêcher ses acteurs à la Comédie-française (rien de plus « français » que l’Affaire Dreyfus), et particulièrement parmi les acteurs de Cyrano, une pièce dont la « première », fin décembre 1897, est un triomphe de la francitude en plein milieu de « l’Affaire », un moment de réconciliation nationale dans ces années de division nationale ?
Puisque c’est un film historique, disons-le tout net : le travail de re-création de la IIIe République, entre goût de l’ordre, barbes bien taillées et petites vertus — rien n’est gratuit dans ce film, pas même la scène, en arrière-plan, de french cancan —, est prodigieux. Les vieux officiers, encore teintés de catholicisme bon teint (alors que le débat sur la laïcité, qui portera finalement la loi de 1905, fait rage) et d’aristocratisme désuet, sont merveilleusement campés, et leurs sous-fifres (le commandant Henry, exécuteur des basses œuvres qu’on lui commande) magnifiquement croqués. C’est un système que décrit Polanski ; et il fait de Georges Picquart, antisémite comme les 9/10èmes de la société de son époque (y compris Zola si vous avez le moindre doute, lisez ou relisez l’Argent : c’était en 1891, bien avant que l’écrivain prenne parti « Pour les Juifs » dans les colonnes du Figaro ; y compris Jaurès, qui prendra fait et cause pour Dreyfus par la suite, mais dénonce, en décembre 1894, « le prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l’un des siens ») le héros involontaire de la révision du procès et de la mise en cause d’Esterhazy. Après tout, je n’exclus pas qu’au monument de Yad Vashem, il y ait des antisémites repentis, des gens qui, quelles que fussent leurs opinions ponctuelles, avaient lu Kant et faisaient passer les universaux avant les articles de Léon Daudet.

Quant à l’écho contemporain du film, il n’est pas à dénicher, quoi qu’en pense une certaine presse, dans les déclarations opportunistes de telle ou telle grande oubliée de l’histoire du cinéma, mais dans ces scènes où l’on voit la foule à deux doigts de lyncher Dreyfus d’abord, Picquart ensuite. Des foules manipulées par des médias qui tous avaient un lectorat à flatter. Le Figaro même, qui pourtant avait ouvert largement ses colonnes à Zola (c’est dans ce journal que l’écrivain jeta sa phrase fameuse, « la vérité est en marche, rien ne l’arrêtera plus »), finit par les refermer et resta dans l’expectative, vu le nombre de désabonnements… C’est ce qui fournira à l’Aurore de Clemenceau cette splendide opportunité du « J’accuse ».

Ne boudez pas votre plaisir : cela dure 132 minutes, et ça les vaut bien. On ne s’ennuie pas un instant, parce que l’Histoire intelligemment traitée est un thriller, et pas un pensum.

Jean-Paul Brighelli

PS. Adèle Haenel, (dont je n’avais jamais entendu parler) qui a choisi Mediapart (pas le Palais de Justice) pour accuser Christophe Ruggia, l’un des metteurs en scène avec lesquels elle a jadis tourné, se retrouve cette semaine en couverture de Elle — un objectif dans la vie pour une starlette sans réelle épaisseur. Mais quel rapport avec le film de Polanski ?
Il fallait tout l’ingéniosité sémantique de Libé pour en trouver un : « J’accuse, le film, authentifie et justifie donc Adèle Haenel », écrit Camille Nevers dans ce qui fut jadis un quotidien de gauche. La concomitance des accusations d’Adèle Haenel et de Valentine Monnier et de la sortie du film de Polanski, opportunément mis en cause pour des faits improuvables qui remontent à il y a cinquante ans, a attisé la hargne de tous les compagnons indéfectibles des combats féministes et intersectionnels, contre celui qui est l’un des plus grands cinéastes du dernier demi-siècle. Une façon de ne parler du film qu’en regard d’une actualité fabriquée de toutes pièces, et une manière de tout ramener au niveau du nombril, typique de notre époque où les égos se ramassent à la pelle dans les caniveaux. On applaudit bien fort… Heureusement que Laurent Joffrin a émis un jugement plus dialectique que ses petits camarades. Et la déprogrammation annoncée en Seinte-Saint-Denis dont je m’inquiétais encore il y a quelques jours n’aura finalement pas lieu.

Couper tout ce qui (vous) dépasse

70812242_537826866985689_2297347585585657558_nDonc, Polanski, pas question, c’est un violeur en série — même si la dernière preuve que l’on en a remonte à cinquante ans, qu’il a été jugé en Californie pour cela, et que sa victime a depuis longtemps tiré un traits sur les faits. Gauguin, pas question non plus — c’est un infâme Blanc colonisateur qui a abusé de très jeunes Polynésiennes à la fin du XIXe siècle. On sait depuis lurette que Céline est infréquentable, et qu’il faut jeter le Voyage au bout de la nuit avec l’eau du bain des pamphlets. Quant à Heidegger, à en croire ce Vincent Cespedes, philosophe expert en narcissologie, il est hors de question de continuer à l’enseigner, il doit rejoindre Horst Tappert au musée des horreurs nazies.Capture d’écran 2019-11-21 à 02.03.01 Quoi qu’ait pu en penser Hannah Arendt, qui ne cachait pas son admiration pour son maître, et qui vaut bien Cespedes, rayon philo. Mais une Juive qui couche avec un nazi et l’adule, c’est suspect, dirait l’immortel auteur du Concours de professeur des écoles (Vuibert, 1999 — grande année dans l’histoire du pédagogisme), elle doit être victime d’un syndrome de Galatée…

Ajoutons, pour faire bon poids, qu’il faut aussi se débarrasser de Voltaire, qui dans le Dictionnaire philosophique attaque les Juifs de la Bible afin de faire un croc-en-jambe au Christianisme, et qui dit aussi du mal de Mahomet dans la pièce éponyme, ce qui doit déplaire à Jean-Luc Mélenchon, ces jours-ci… Qu’il vaut mieux ne plus enseigner Montesquieu, qui certes plaide contre l’esclavage, mais en utilisant le mot « nègre », un mot qui met le lecteur de couleur hors de sa zone de confort — mais voilà, il n’y pas de « safe space » sur Bonnet d’âne… Pour ne rien dire de Racine, qui a peut-être empoisonné à l’arsenic Marquise qui fut sa maîtresse… Ou Hugo qui a bien fait souffrir Adèle, son épouse, et Adèle, sa fille — sans parler de Juliette Drouet, l’une de ses 3000 maîtresses (hé oui…), qu’il traitait fort mal… Pas du tout #MeToo, le père Hugo…
Sans oublier Camus, qui lorsqu’il roulait (pour la dernière fois de sa vie) vers Paris, ce 4 janvier 1960, avait rendez-vous dans l’après-midi avec trois femmes différentes, de deux heures en deux heures — et l’une d’entre elles avait largement l’âge d’être sa fille, quelle horreur… Ou Sartre et Beauvoir, qui abusèrent de la pauvre Bianca Bienenfeld, en se la passant et repassant —et surtout, en se moquant d’elle dans leur correspondance, quels mufles…
De surcroît, ils soutenaient l’un et l’autre la révolution russe — tout comme Aragon. Au goulag de la bien-pensance moderne !
Et je ne dirai rien du Caravage ou de Benvenuto Cellini, d’abominables assassins. Ni de Picasso, qui aimait tant faire pleurer Dora Maar — et dont les diverses femmes et maîtresses, dont l’écart d’âge avec le Maître laisse augurer de sombres choses, ont eu des fortunes diverses, rarement heureuses. Un monstre.

Or donc, J’accuse — inspiré d’un texte de Zola qui est quand même un monument fondateur de notre République — est interdit en Seine-Saint-Denis, un département pas du tout islamisé dont les élus s’achètent à bon compte une vertu nouvelle. Comme dit très bien Céline Pina : « Un film qui parle d’antisémitisme en Seine-Saint-Denis, c’est du nanan à quelques mois des municipales. Thomassin [mairesse de Bondy] et Cosme [le président PS de la collectivité Est Ensemble] réussissent la convergence des clientélismes : en censurant J’accuse ils servent l’antisémitisme des banlieues, empêchent la connaissance d’un évènement historique fondateur et de questions politiques passionnantes et servent la soupe aux féministes intersectionnelles qui se taisent sur Cologne, se font très discrètes sur Ramadan, mais renchérissent dès que c’est un mâle blanc qui est mis en cause. Si en plus il est juif, alors là, c’est la fête. » Polanski ou Woody Allen, même causes, mêmes effets — même si le FBI, malgré deux enquêtes scrupuleuses, n’a jamais rien prouvé sur l’auteur d’Annie Hall, et que toutes les accusations reposent sur la parole d’un fils de Mia Farrow quelque peu manipulé par sa mère — j’en connais d’autres.

Et Pina de parler de « racolage électoral » — quelle vilaine pensée…

L’Obs, en rapportant cette censure de J’accuse, a cru bon de titrer « Les élus crient à la « censure » » — en mettant le mot entre guillemets, comme s’il était inapproprié. Mais quel autre terme employer ?
Tant qu’à faire, je suggère à la municipalité de Bondy — et à toutes les autres — de veiller à ce que ne subsistent plus dans leurs bibliothèques municipales d’ouvrages des sus-nommés. Ni, dans leurs vidéothèques, de films de D.W. Griffith, qui fait l’apologie du Ku-Klux-Klan dans Naissance d’une nation — un chef d’œuvre, par ailleurs. Ou de Fatty Arbuckle, compromis dans une sale histoire meurtre et que les ligues de vertu condamnèrent bien avant son procès — dont il sortit blanchi, mais brisé : toute ressemblance avec des faits d’actualité…
Et plus de films d’Erroll Flynn, qui a fini ses jours entre les bras (quel joli euphémisme !) d’une nymphette tout droit sortie de Lolita — qu’il faut également brûler, et vite, tout le monde sait que les jeunes filles n’ont aucune sexualité avant l’âge légal…

Nous vivons une époque formidable, disait le regretté Reiser. Jadis (en 1953 — grande année) Ray Bradbury stigmatisait, dans Fahrenheit 451, ces régimes qui envoient leurs pompiers brûler les livres. Désormais, le Camp du Bien (un Bien à géométrie variable, qui stigmatise les vieux cinéastes juifs et défend les damnés de la Terre à condition qu’ils soient Frères musulmans) manipule les grands ciseaux d’Anastasie : ne pouvant pas encore couper les génitoires de tous ces tripoteurs de donzelles, on coupe leurs films.Capture d’écran 2019-11-20 à 16.17.19

Gauguin, auquel s’est intéressée cette fois la presse anglo-saxonne, rapidement relayée par la bien-pensance hexagonale (le Huffington Post ne regrettait-il pas l’année dernière que le film d’Edouard Deluc avec Vincent Cassel n’insistât pas sur la pédophilie de l’artiste ?) , c’est bien pire. Non content de coucher avec des mineures (et peu importe aux castrateurs que le concept ne fût pas fonctionnel à Tahiti en 1892), il est un méchant Blanc colonisateur qui abuse de sa position dominante. L’inter-sectionnalité des luttes le voue aux gémonies à plusieurs titres. Le Qatari qui en 2015 a acheté Quand te maries-tu ? pour 300 M$ ne devait pas être au courant.Paul_Gauguin,_Nafea_Faa_Ipoipo-_(When_Will_You_Marry-)_1892,_oil_on_canvas,_101_x_77_cm Mais en bon musulman, il s’en fichait, sachant que Mahomet a épousé Aïcha quand elle avait 6 ans — ou 9 ans, les interprétations varient : en tout cas, même si en Arabie, les concepts modernes n’étaient pas en usage au VIIe siècle, elle n’était pas bien vieille quand elle a offert sa virginité au prophète, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui.

Sérieusement, qui peut adhérer à ces billevesées, sinon quelques féministes malades (et non, ce n’est pas un pléonasme, il existe nombre de féministes saines), quelques journalistes en manque de scoop, quelques personnalités de gauche en manque de popularité ? « Epuration » est un vilain mot, qui renvoie à de vilaines périodes. Les années 2010-2020 en font désormais partie. Pas de quoi en être fier.

Jean-Paul Brighelli

Mélenchon versus Laïcité 2

RuizCela a commencé à l’université d’été de la France insoumise. Henri Pena-Ruiz, qui n’a plus rien à apprendre sur la laïcité, dont il a tout dit dans un Dictionnaire amoureux de la laïcité (chez Plon) sorti il y a trois ans,pena-dictionnaire explique aux militants dont il se sent proche, homme de gauche qu’il est depuis toujours, qu’on a le droit d’être islamophobe, comme celui d’être cathophobe ou athéophobe — et que c’est cela, la laïcité. Parce qu’on a le droit de critiquer une religion — pas les personnes. L’islam, pas les Musulmans. La Torah, mais pas les Juifs.
Que n’avait-il pas dit là… Le jour même, Tweeter s’enflamme (Tweeter passe son temps à s’enflammer, il vit d’incendies successifs), et voici l’un des plus ardents défenseurs de la laïcité républicaine, un homme par ailleurs d’une modestie et d’une douceur exemplaire, vilipendé par les réseaux sociaux.

Puis cela a rebondi il y a quelques jours, quand Mélenchon, qui avait décidé d’aller parader avec ses troupes à la manif des Frères musulmans, s’est fendu d’une critique acerbe contre Pena-Ruiz (qui est compagnon de route du front de gauche et de la France Insoumise depuis toujours, comme il a été celui du PC dans des ères géologiques antérieures), s’est fendu d’un tweet extrêmement agressif parce que le philosophe était allé apporter la contradiction à Eric Zemmour : « À Pena-Ruiz qui bavarde amicalement avec Zemmour et me laisse traiter d’islamo-gauchiste. Ses amis Chassaigne et Broissat qu’il a soutenu [sic !] au européennes seront à la marche le 10 novembre. Le sectarisme ne mène pas plus loin que ce plateau indigne. »
Passons sur le fait que Mélenchon, dans sa rage, ne maîtrise plus l’accord du participe avec le COD antéposé, et examinons le fond du problème. Faut-il refuser d’aller sur LCI ? Faut-il laisser Zemmour éructer tranquillement sans tenter de nuancer un propos sans nuances ?
J’ai posé la question à Pena-Ruiz. D’une longue interview qui sautait du coq à l’âne, comme il arrive toujours entre amis, j’ai retenu quelques phrases décisives.

JPB. Alors, quelles sont aujourd’hui tes relations avec Jean-Luc Mélenchon ?

HPR. Elles sont désormais inexistantes, sinon par ce tweet que tu cites, et qui me dit « sectaire » et « indigne » en décrivant comme un « bavardage amical » ce qui fut au contraire une confrontation sans concession avec Eric Zemmour. Je ne comprends pas pour ma part que l’on puisse traiter ainsi un camarade. Mon ami François Coq, entre autres, en fut aussi victime. Le moins que l’on puisse dire est que cela ne donne pas l’exemple de ce que pourrait être l’avenir en commun pour lequel nous militons. Cette façon de faire, dont je ne suis pas hélas la seule victime, dégoûte beaucoup de personnes de la France Insoumise. Elle est peu conforme avec le vœu annoncé de refonder la politique dans le sens d’une démocratie authentique dont le peuple serait l’acteur majeur. C’est une telle contradiction que souligne avec force mon ami Thomas Guénolé, qui a tout récemment rompu avec la France insoumise.

JPB. Oui, Guénolé, en faisant la promotion de son livrela Chute de la maison Mélenchon, n’a guère de mots tendres pour le lider maximo de LFI…

HPR. Il n’est pas tendre, car ce qu’il a vécu est terrible, et il a voulu en analyser les causes, sans transiger avec l’exigence de vérité.

JPB. Revenons à cette conférence de septembre. Les attaques t’ont fait du mal ?

HPR. Oui, et c’était d’autant plus inattendu que l’ambiance, lors de ma conférence, était très bonne. J’ai fait applaudir « la Rose et le réséda » d’Aragon…

JPB. « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, tous deux adoraient la belle prisonnière des soldats »…Quelles que soient les qualités poétiques de cette ode à la Résistance, l’idée d’associer le communiste Gabriel Péri et le gaulliste chrétien Honoré d’Estienne d’Orves partait d’un bon sentiment : unir dans la Résistance au-delà des clivages…

HPR. Aujourd’hui une clarification est absolument nécessaire concernant l’orientation laïque de la FI. Je regrette qu’elle ne soit pas faite clairement par la direction de la FI, qui a pris la décision regrettable de participer à la marche contre l’islamophobie lancée par le CCIF, en contradiction avec les positions qu’elle défendait en Janvier 2015, après les attentats islamistes. Une grande manifestation contre tous les racismes me semblait nécessaire, en lieu et place d’une telle marche. Celle-ci est une grande victoire des Frères musulmans, qui sont en passe de gagner la bataille sémantique qu’ils ont engagée il y a des années : dorénavant, une partie de l’opinion, soigneusement manipulée, se range derrière l’idée qu’« islamophobie », qui selon l’étymologie recouvre la peur irraisonnée de l’islam, assortie de son rejet, veut dire aussi haine des personnes musulmanes, ce qui est absolument faux. C’est cette dérive du sens qu’il faut inlassablement dénoncer et combattre. Une dérive qui est malheureusement appuyée par les pays du Nord de l’Europe, ou par l’Angleterre et les Etats-Unis, qui n’ont jamais voulu comprendre ce que nous appelons « laïcité » en France.

JPB. Oui, « secularism » peine à recouvrir le concept français de laïcité…

HPR. Alors bien sûr, Julien Odoul, cet élu du Rassemblement National qui a cru intelligent de dénoncer publiquement une femme porteuse d’un voile en Bourgogne, ou Blanquer confondant sorties scolaires et société française en général, ont donné du grain à moudre aux extrémistes religieux. Ils ont permis une assimilation entre « islamophobe » et « républicain ».

JPB. Tu parles d’une erreur de Blanquer… Quelle est-elle ?

HPR. Ne pas avoir spécifié que la déontologie laïque excluait le recours à tout symbole religieux dans des sorties scolaires, et non pas au seul voile islamique. Tout vient en fait d’un manque de rigueur du Conseil d’Etat, qui n’a pas compris ce qu’était réellement une sortie scolaire — et qu’un « encadrant » n’est pas une « maman », comme s’est plue à le clamer toute la presse, mais un collaborateur occasionnel du service public — et soumis aux mêmes règles que le service public.

Quant à interdire le voile sur l’ensemble du territoire, c’est hors de question, pour moi : c’est par l’éducation que l’on convaincra les femmes de ne pas s’enfermer dans des pratiques religieuses aliénantes. J’explique cela dans un article de Marianne, à paraître bientôt.

JPB. C’est tout de même un signe flagrant d’infériorisation de la femme…

HPR. Certes , mais il ne faut pas confondre ce que l’on doit combattre par la loi,— notamment tout ce qui bafoue la déontologie laïque —, et ce qu’il faut faire reculer par la dénonciation des préjugés sexistes. Celle-ci relève de l’éducation populaire. Interdire le voile de façon générale, en dehors des contextes qui requièrent la neutralité, serait le glorifier — et donner raison aux manipulateurs qui en font le signe d’une discrimination anti-musulmans. Blanquer aurait dû dissocier, dans son propos, ce qui revenait au ministre — qui doit dire la loi — et ce qui revient à l’homme, qui a les opinions qu’il veut. Il a fait une confusion entre ces deux instances. C’était donner raison au CFCM, qui est pourtant manipulé par un courant wahhabiste et patriarcal, l’islam le plus rétrograde — et qui prétend s’ériger en victime. Comme a très bien dit Gilles Keppel, on a là affaire à une « islamisation par le bas ». Ces personnes pratiquent le littéralisme — alors même qu’Averroès, au XIIe siècle, était déjà favorable à une interprétation du Coran.

JPB. Oui — mais il a lui-même été en butte au retour du fanatisme littéraliste, à la fin de sa vie. C’est une tentation qui parcourt régulièrement le monde musulman.

HPR. En attendant, les Frères musulmans se servent des lois républicaines pour s’infiltrer dans la société française — alors même qu’ils rêvent de s’affranchir justement des lois de la République. Ils avancent masqués. La Femen qui s’est invitée, les seins nus, lors de la manifestation du 10 novembre,

femen

a été immédiatement bousculée et cachée — « couvrez ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe !

JPB. Oui — et le voile participe de cette même obsession érotique qui ne dit pas son nom. Et comment analyses-tu la situation présente ?

HPR. Je plaide pour une intégration plutôt qu’une assimilation. Il faut que les particularismes — et c’est essentiel — n’entrent pas en conflit avec la loi républicaine. Sinon, on risque une conversion du communautarisme en stratégie d’affrontement. On a le droit de rejeter une religion — y compris la sienne — ou une politique. Pas un peuple. Critiquer l’islam, ce n’est pas du racisme anti-musulman. C’est le point de vue universaliste qui doit partout triompher : se demander sans cesse si la maxime de mon action est ou non universalisable donc compatible avec les droits de l’homme. Par exemple être contre l’excision, ce n’est pas rejeter tel ou tel segment de population : c’est défendre le principe universel du droit à l’intégrité physique. Je défends les principes universels, qui sont émancipateurs. Et ce à distance de toute polémique.

Jean-Paul Brighelli

Mélenchon versus Laïcité 1

melenchon-sexprime-avant-la-mani-1024x576Nathalie Bianco, que je ne connaissais que pour avoir feuilleté un joli roman sarcastique, les Courants d’air, et pour une tribune pleine de sens parue dans Tribune juive, a réagi avec mesure et efficacité à la présence de Jean-Luc Mélenchon à la manifestation politique des intégristes musulmans, a publié sur Facebook une adresse au Capo ultimo de la France insoumise
Comme dit Céline Pina en commentaire : « Pas un mot à enlever. »

Comme je suis pour l’instant banni de Facebook, je n’ai pas eu le temps de demander à Nathalie Bianco son autorisation. J’espère qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur.

« Alors, Jean-Luc, comment ça va ?

Tu permets que je te tutoie, Camarade. Après tout « camarade » nous l’avons été, nous « peuple de gauche » et même si ce n’était plus trop le cas depuis longtemps, je continuais à nourrir une certaine forme de tendresse pour toi. Un peu comme avec un ex que l’on n’arrive pas à détester complètement et qu’on regarde toujours avec une pointe de nostalgie, même si on sait que c’est bel et bien terminé.

Il faut dire que tu as su m’en donner des frissons… Ton magnifique discours lors de l’enterrement de ton ami Charb vois-tu encore aujourd’hui je ne peux y repenser sans pleurer.
Et donc, alors, Camarade, c’était comment cette manifestation ? Raconte. Tu étais à l’aise au milieu des pires entrepreneurs identitaires et des intégristes ? Tu as serré des paluches ? J’ai vu qu’il y avait dans la manif des jeunes enfants à qui on a fait porter une étoile jaune. Tu as trouvé ça mignon qu’on compare le sort réservé aux enfants juifs séparés de leurs parents, déportés, exécutés, gazés à celui des enfants de confession musulmane qui ont à subir… quoi en fait ? Concrètement ?
Et Madjid Messaoudene, tu l’as vu alors ? Il est sympa ? T’as fait un selfie ? Tu sais ce grand type rigolo, élu de Saint Denis qui, au lendemain de la tuerie de Toulouse tweetait en rafale des blagues et des jeux de mots sur Mohamed Merah (je n’oublie pas merah cine / qu’est ce que tu merah-conte etc). Mort de rire. Enfin mort oui, surtout les enfants de l’école maternelle.
Bon, et à part ça… Il y avait du beau monde ? Tu l’as vu Nader Abou Anas ? Mais si enfin, le salafiste qui dit qu’une femme doit être obéissante à son mari et qu’elle ne doit sortir de chez elle qu’avec sa permission ! Il était là ?
Et l’autre, tu sais le rigolo, qui explique aux enfants qu’ils vont finir en cochon s’ils écoutent de la musique il est venu aussi ? Celui qui dit dans ses prêches qu’une femme non voilée n’a pas de pudeur et pas d’honneur et qu’elle ne doit pas s’étonner de subir des agressions tu vois de qui je parle ?
Et les gens de l’association « participation et spiritualité musulmane », tu les as croisés ? Mais si souviens-toi, les homophobes, les anti-avortements excités de la « Manif pour Tous » les potes de CIVITAS quoi. Ça y’est tu les remets ? Ils devaient être tout près des pancartes demandant l’abrogation des lois de 2004.
N’empêche, ça a dû te faire drôle, toi le progressiste, le laïque passionné, l’universaliste, toi qui expliquais en 2010 que les femmes voilées se stigmatisaient toutes seules, toi qui récusais le terme même d’islamophobie en défendant le droit à critiquer les religions, toi qui déplorais en 2018 que la religion devienne de plus en plus ostentatoire dans notre société…
Alors dis-moi Camarade, ça t’a fait quoi quand Marwan Muhamad, du CCIF, l’officine officieuse des Frères musulmans a fait scander à la foule « allahou Akbar » ? ça t’a pas un peu terrifié d’écouter ce cri qui aura été le dernier qu’auront entendu tes amis de Charlie Hebdo juste avant de s’écrouler ?
Et quand ils ont fait huer le nom des opposants qui sont déjà menacés, Mohamed Sifaoui, Bouvet, Zineb etc qu’as-tu fais Jean luc ? Tu as tapé dans tes mains en rythme aussi ou tu t’es discrètement bouché les oreilles ?
Je voudrais juste savoir Camarade. J’ai besoin de comprendre.
Est-ce qu’il y a un moment, même fugace où le souvenir de Charb, de son poing crânement levé, de son sourire malicieux, de son testament « lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie » t’a glacé le sang ?
Est-ce que à un moment, t’est revenu le souvenir de tes mots, si beaux, si forts à l’enterrement de ton ami : « La mort est passée. Elle rôde encore autour de nous et nous sentons son souffle froid (…)Tremblants de peine et sidérés, nous sommes venus nous réchauffer une fois de plus auprès de lui. Car Charb tisonnait si bien pour nous la braise rouge ! Rouge ! Contre la cendre des convenances boursouflées et des certitudes aveuglées, nos rires étaient ses incendies du vieux monde! (…) Charb, tu as été assassiné comme tu le pressentais par nos plus anciens, nos plus cruels, nos plus constants, nos plus bornés ennemis : les fanatiques religieux, crétins sanglants qui vocifèrent de tous temps. Charb, ils n’auront jamais le dernier mot tant qu’il s’en trouvera pour continuer notre inépuisable rébellion »
Je voudrais juste savoir Camarade. Ça fait quoi de renier ses valeurs dans l’espoir de glaner des voix communautaires ? ça fait quoi de trahir ses amis ?
Je voudrais juste savoir Camarade. Est-ce que ce soir, comme nous tu te prends la tête entre tes mains ? Est-ce que au moins, maintenant, tout seul, dans le secret de ton cœur, tu as honte « Camarade » ? »

L’odeur de la poudre

le-joker-joaquin-phoenix-revient-sur-l-aposCela m’a pris fin août, en rentrant à Marseille après deux mois d’absence et de rase campagne. En descendant les escaliers de la gare Saint-Charles. Une sensation diffuse, et qui ne ressemblait à rien de connu, au fur et à mesure que j’allais vers la ville. Une rumeur qui me courait sur la peau. Une odeur, aussi — l’odeur sans parfum de l’adrénaline, et de la peur, l’odeur que les chiens ou les chevaux reniflent à plein nez. La perception, aussi, sur les visages des passants, d’une hâte, d’une angoisse — sous les rires et les rodomontades marseillaises. Soudain, des éclats de voix entre deux types qui s’invectivent — ou peut-être se contentaient-ils d’évoquer leurs affaires, mais en gesticulant, comme ils font tous désormais : au lycée même les élèves ne savent plus parler autrement qu’en hurlant. Je descendais les escaliers — calqués sur ceux d’Odessa, c’est écrit sur une plaque, tout en haut — comme on descend vers le gouffre.

La Bête est réveillée. Quelques jours plus tard, à Paris, j’ai senti les mêmes effluves. Eprouvé les mêmes sensations. Le même feu glacé. Dans les regards des passants qui se fuyaient, j’ai lu la même angoisse. Je n’étais pas le seul à flairer la panique.

Une odeur de violence plane désormais sur la France. Nous sommes absolument mûrs pour une guerre civile, qui ne prendra peut-être pas la forme ritualisée des manifs qui dégénèrent, mais qui explosera — qui explose déjà — dans des coins obscurs, des quartiers difficiles, puis descendra vers le centre-ville, et guettera les bourgeois au coin de leur quiétude inquiète. On s’enflamme pour des riens. On agresse pour pas grand-chose. On attaque les forces de l’ordre qui n’osent pas riposter, parce qu’un coup de feu tiré aujourd’hui serait payé très cher demain — mais qui en ont assez de servir de cibles. Zineb El Rhazoui a raison de dire qu’il faut riposter avant de mourir. Ce sont d’ailleurs les termes mêmes de la loi sur la légitime défense. Qu’un rappeur à son tour la menace est un épiphénomène : chacun se croit libre désormais de tirer à vue — en paroles pour le moment. Voir l’humoriste sinistre qui conseillait à Blanquer de ne pas aller en Seine-Saint-Denis.

Pour le moment la police se contente de tirer sur les pitbulls. Tant pis pour le chien, il paye pour les autres.

Je ne crois pas avoir d’antennes particulièrement fines. Mon sentiment est partagé par tous ceux à qui j’en ai parlé. Dans les campagnes les plus profondes, l’heure est à la pré-insurrection. Les Gilets jaunes étaient un avertissement sans frais — et sans préparation, ils ont failli prendre l’Elysée.
La violence est palpable, aussi bien dans les sourires que dans les gesticulations outrées qui servent désormais de mode de communication. Une exubérance de mauvais aloi marque les discours et les comportements. Les sourires montrent les dents, les rires sont des morsures à vide. Les journalistes hésitent entre pratiquer la surenchère, qui fait toujours de l’audience, et s’effarer de la violence des propos échangés à l’antenne. On n’est plus dans la polémique, on est dans l’envie d’en découdre. L’insulte se banalise, et elle est un prélude aux coups.
Et quand on sait combien d’armes — et pas de simples couteaux — circulent déjà dans nos cités, et combien de bons citoyens pensent eux aussi à s’armer… L’Express croit savoir que le nombre de permis de chasse explose en France. Je serais lapin, j’aurais peur…

Le gouvernement ne compte même plus sur sa police. Sans doute a-t-il échangé avec les militaires quelques menus propos sur l’art et la manière de réprimer les prochaines émotions populaires. Ça ne marchera pas. Ecoutez bien ce que le Cardinal de Retz, qui s’y connaissait en émeutes, disait des peuples en 1648, à un prince de Condé sûr de sa force derrière sa morgue : « Ils en sont là : ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir. »

Personne à l’époque n’a entendu Retz. Quelques jours plus tard, des barricades sortaient de terre, partout dans Paris, et la Reine et son Mazarin quittaient Paris, de nuit, la queue basse et le poil tremblant.

Le pire, c’est que ce sont les obscurs, les sans grade, les retraités et les infirmes, les petits Juifs et les musulmans ordinaires, qui paieront le plus cher. Les professionnels de l’insurrection et du terrorisme connaissent leur boulot.

Les manifestations prévues le 5 décembre, et les jours suivants, pour évoquer les futures retraites vont mal se passer. Et les syndicats enseignants qui s’y joignent, et envisagent de mobiliser les lycéens en espérant, sans le dire, un Malik Oussekine nouveau, devraient y réfléchir à deux fois : il n’y aura pas une bavure, il y en aura des milliers. Parce que les temps sont mûrs.

Jean-Paul Brighelli