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Toutes impures !

L’Etat — en l’occurrence le rectorat de l’académie d’Aix-Marseille — vient de reconnaître le quatrième établissement privé musulman sous contrat, le collège Ibn Khaldoun, installé à la Caducelle, un quartier très excentré de Marseille, dans les Quartiers Nord (XVème arrondissement).
Le collège a été créé par l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) en 2009. La Banque islamique de développement (Arabie Saoudite) a financé les premiers travaux à hauteur de 500 000 dollars. Le principal du collège, Mohsen Ngazou, qui est également l’imam de la mosquée voisine, compte sur un élan de solidarité des fidèles pour parvenir à rassemble les 5 millions d’euros nécessaires pour achever les extensions prévues.
C’est apparemment un homme rompu à la communication qui, comme dit Delphine Tanguy, la journaliste de la Provence qui est venue sur place se rendre compte, va au devant des questions sensibles et «précède toujours les questions potentiellement polémiques». Ainsi affirme-t-il inscrire ses jeunes élèves dans la réussite et le goût de l’excellence, loin de tout repli communautaire. Fort bien.
Qu’est-ce que l’établissement a d’islamique ? « Nous inculquons à nos élèves l’arabe littéraire et dialectal, et une juste lecture du Coran que souvent ils ne connaissent même pas. »
Les établissements musulmans sont archi-minoritaires en France métropolitaine. En dehors de cet établissement, n’ont été reconnus, jusqu’ici, que le lycée Averroès de Lille, le lycée Al-Kindi à Décines, et l’école primaire Medersa Taalim oul-Islam à Saint-Denis de la Réunion (Mayotte, seul département français à très large majorité musulmane, bénéficie d’un statut particulier qui l’autorise, entre autres, à avoir des jours fériés musulmans — mesure votée par l’Assemblée nationale en février 2015 — et bientôt, apparemment, des tribunaux islamiques dirigés par des cadis avec des pouvoirs étendus, et applicables aux non-Musulmans — sans commentaire). Sinon, 98% des établissements privés sous contrat sont d’émanation catholique, et sont souvent fréquentés par les enfants de parents musulmans qui trouvent ainsi un échappatoire aux rigueurs de la carte scolaire qui prétend envoyer leurs rejetons dans des établissements publics à la réputation sulfureuse. Quant aux conditions, elles sont les mêmes pour tous : on n’accède au «contrat» qu’après cinq ans d’existence, et une inspection préalable qui vérifie que le code de l’Education et les programmes officiels sont respectés (les établissements hors contrat sont en revanche libres de s’organiser comme ils l’entendent, et de professer ce qu’ils veulent).
Sauf que la loi de 2004, qui a interdit les signes religieux ostensibles dans les établissements de l’enseignement secondaire, ne s’applique pas ici. Si le niqab est interdit, les jeunes filles sont libres de venir voilés, ce qui est apparemment le cas de 50% des élèves d’Ibn Khaldoun, à en croire les photos de classe. L’Etat a transigé et préconisé qu’en EPS, « les jeunes filles voilées portent un bonnet plus adéquat ». Hmm…
Mais quel message est porté par ces classes qui pour moitié au moins sont occupées par des jeunes filles voilées ? L’égalité garçons-filles est-elle respectée ? Comme le souligne au début de son article Delphine Tanguy, manifestement choquée, « la visite a commencé sur un léger malaise : « Désolé, je ne serre pas la main des femmes», nous lance, souriant mais contrit, l’agent d’accueil à qui nous tendons la nôtre ».
L’idée même qu’une femme soit impure est absolument choquante. Les filles apprennent par imprégnation qu’elles sont des créatures inférieures, que Dieu a condamnées à un statut particulier, une malédiction mensuelle dont elle ne se déferont jamais. Et chaque fois que j’entends ce genre de calembredaines me reviennent en mémoire les petits vers guillerets d’Apollinaire dans cet épisode de « la Chanson du mal-aimé » intitulé « Réponse des cosaques Zaporogues au sultan de Constantinople » :

« Bâtard conçu pendant les règles
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique ».

Est-il possible, en 2015, qu’on enseigne encore à des filles une « impureté » originelle qui est une fiction établie il y a 2500 ans en Judée et dans quelques autres régions du Moyen-Orient ? Est-il possible qu’on leur grave dans le cerveau l’idée qu’elles sont des provocations du désir masculin, et qu’elles doivent donc s’en protéger et surtout les protéger des tentations ? Au passage, est-il possible qu’on enseigne aux garçons que les femmes sont naturellement des proies, et que seul le voile établit une barrière entre elles et leurs homologues mâles ? Tout l’effort de la civilisation, depuis l’époque où nos ancêtres néandertaliens n’avaient pas encore acquis les règles élémentaires de la courtoisie, fut justement de réfréner les désirs des uns et des autres, et de ne séduire que par le langage, dans une relation librement consentie. Imposer un voile, c’est signifier fortement qu’on en est revenu à des temps très anciens, quand les hommes se sentaient le droit de saisir par les cheveux n’importe quelle femelle qui passait pour l’entraîner dans sa grotte et la soumettre aux derniers outrages, comme on dit. Non, les femmes ne sont pas des provocations sur pattes, et les hommes ne sont pas des violeurs — pas de ce côté de la civilisation. Si tant est que l’on puisse appeler civilisation une coutume qui rend les femmes éternellement mineures et potentiellement coupables, et les hommes des prédateurs éternellement en chasse…
Non : je refuse d’effacer, sous prétexte de permettre à des adolescentes déboussolées et des adultes conditionnées de porter les signes de leur dégradation initiale, 2500 ans d’une civilisation qui, depuis Sapho et jusqu’à Simone de Beauvoir et au-delà, a patiemment conféré aux femmes une dignité égale à celle des hommes, les mêmes capacités, la même autonomie. Le même pouvoir de dire Oui ou Non. De faire les études qu’elles souhaitent. De voter comme elles l’entendent. De vivre indépendamment des hommes. Et de se libérer des hommes qui cherchent, encore et toujours, sous un fumeux prétexte de transcendances obscures, à les maintenir en minorité quand ce n’est pas en esclavage. L’Ecole laïque est l’apprentissage de la liberté, et tout ce qui enfreint la laïcité est école de soumission. Et je ne l’accepterai jamais.

Jean-Paul Brighelli / extrait de Liberté Egalité Laïcité, en vente dès la rentrée…

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Suite du même

Symptomatiquement, les imbéciles qui parlent du voile (« c’est mon choix ! » / « C’est leur choix ! ») font comme si ces gamines allaient bien. Comme si elles étaient libres de leur choix.
Le Christ, qui avait fait des études de psychologie appliquée, en savait davantage. J’imagine que les Juifs qui l’ont escorté au Golgotha auraient juré, eux aussi, que c’était leur choix — mais l’illustre crucifié a lancé son fameux « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
Ben non. C’est même la caractéristique de l’aliéné(e) : il ne sait pas ce qu’il / elle fait. L’esprit prétend disposer de son libre arbitre — mais le corps se venge.
Le docteur Aslem Lazaar Selimi, qui bosse comme psy à l’hôpital de Nabeul (c’est en Tunisie, à côté d’Hammamet) lance ces jours-ci un cri d’alarme :
« Tous les jours, des médecins m’adressent des petites filles voilées, pour « troubles psychogènes » !!! Facile pour moi d’identifier l’origine de ces troubles, pas besoin d’être psy pour comprendre qu’un voile, ça voile !! Ça étouffe, ça fait poser des questions… Je me trouve alors confrontée à une famille hermétique, un système éducatif imperméable que rien de ce que je dis ne peut pénétrer, et pire encore, quand je discute avec les médecins » pédiatres » ils répondent « c’est leur choix, on doit le respecter » et le plus intelligent va me dire « Bien sûr, j’ai posé la question à la fillette et elle m’a dit que personne ne l’a obligée… » »

Sans déc’ ! On vous ensevelit vivant, et ça n’aurait aucune incidence sur la santé mentale, et par ricochet sur la santé physique — c’est ça, un trouble psychogène !
Soyons sérieux : plus une fille dit que c’est son choix, plus elle prouve qu’elle est en état de dérangement grave. Il faut non seulement la soigner, mais la couper du milieu qui l’a influencée.
« Mais c’est dieu qui veut », objectent les crétins des Alpes.
Dieu ? Qui ça ? C’est la société qui l’impose, comme elle impose l’excision dans d’autres régions d’Afrique. Pour les plus chanceuses, voile et excision : ce sont en général celles qui feront subir les deux à leurs filles.
Non, mais tu t’imagines, ma chérie, sans clito et sous voiles ? Et pourquoi pas cousue aussi pendant que tu y es ! Pardon ? Mais c’est que ça se fait aussi dans certaines cultures africano-islamiques ? Infibulée, dis-tu… Pardon, j’avais oublié… Mais dieu le veut, connasse !
C’est que je deviendrais vulgaire, à force d’indignation…

Rachid ben Othman a commenté le discours alarmant (non, « alarmiste », rectifient les suppôts du fanatisme) de la psy. « Les parents de ces enfants, écrit-il, la société ainsi que les pouvoirs publics portent tous la responsabilité et sont coupables de ces crimes contre les enfants. Cela aussi est du terrorisme, qui n’a rien à envier au terrorisme classique — il est pire même, car il s’attaque aux enfants, à leurs esprits, à leurs corps, à leurs âmes. Les autorités seraient-elles incapables de prendre des mesures fermes et énergiques contre les groupes terroristes qui corrompent les jeunes et les enfants et abîment leur conscience ? Où est le droit dans ce monde? Des enfants sont pris en otages par des sectes qui les endoctrinent avec la complicité des parents, de la société et le silence des autorités. »
Je ne saurais mieux dire. Le même garçon avait d’ailleurs établi un parallèle saisissant entre sexisme et racisme : « Le sexisme dirigé contre les femmes, écrivait-il sur Facebook, consiste en un ensemble de pratiques d’incivilité et de discrimination qui normalisent et banalisent la misogynie et le machisme. Le mépris de la femme assure à la religion un pouvoir renforcé dans la mesure où la moitié de la population est privée de ses droits et maintenue dans une position d’esclavage, une situation absurde où la population féminine alimente une foi qui l’opprime et cherche son salut dans sa soumission. »
Et c’est justement le nœud du problème. Aucune fille voilée — non, aucune — n’est susceptible d’avoir un jugement qualifié sur la question du voile. C’est pour la même raison que certains Conventionnels, en 1793, proposèrent d’enlever les enfants aux parents à l’âge de deux ans et de les leur rendre à 15, après leur avoir fait téter le lait de la République dans de grandes institutions d’Etat. Parce que si on les laisse aux parents, on aura ça
Ou ça
Ou encore ça
Et à terme, ce sera ça

« Je déteste les victimes quand elles respectent leurs bourreaux », écrit Sartre dans les Séquestrés d’Altona. Liliana Cavani en avait fait un film sidérant intitulé Portier de nuit, où une ex-déportée juive (sublime Charlotte Rampling) rejoue avec son bourreau (prodigieux Dirk Bogarde) aux rituels du pouvoir et de la domination, dans une combinatoire SM sophistiquée et quelque peu hégélienne. Je suis moins rigoureux que le philosophe auquel je dois mon prénom (c’est un lourd secret de famille enfin révélé !). Peut-être parce que je suis pédagogue : les filles voilées, il faut les soigner. Et les guérir.
Ou les enfermer. L’espace privé (un vrai espace privé, derrière les murs) est propre à tous les délires. Pas l’espace public. Un seul voile dans la rue est une offense à toutes les femmes, parce qu’il est une diminution de leur qualité de citoyennes égales en tout aux citoyens, et un reproche permanent de ne pas être conforme — conforme au modèle esclavagiste.

Jean-Paul Brighelli

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Les féministes sont islamophobes — paraît-il…

J’ai travaillé dans les années 1970 avec des féministes, des vraies, qui militaient par exemple pour la liberté de l’avortement et de la contraception, ou l’égalité des salaires. La plupart d’entre elles — les « Gouines rouges », grand moment — étaient de coloration marxiste, et « l’opium du peuple » n’était pas leur tasse de thé : partant du principe que les religions monothéistes n’ont finalement été inventées que pour asservir la femme, elles considéraient leurs consœurs non libérées comme de pauvres esclaves. Comme dit la marquise de Merteuil dans la lettre LXXXI des Liaisons : « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? »
C’était l’époque (1973) où Claude Alzon (c’est un homme — nos féministes modernes déjà le récuseraient) sortait chez Maspéro la Femme potiche et la femme bonniche — les deux destins auxquels la société mâle capitaliste — je résume — assigne les donzelles…
Je préfère ne pas imaginer ce que ces militantes auraient pensé des Musulmanes aliénées derrière leur voile par une conspiration de petits mecs si crispés sur leur pouvoir qu’ils préfèrent dissimuler la chair qui leur appartient — disent-ils — derrière des barrières. Le voile, c’est le mur du harem portatif. J’ai toujours eu un doute sur la sexualité de gens qui sont si peu sûrs d’eux qu’ils enferment leurs filles et leurs femmes ou les font garder par des eunuques. P’tits mecs !
« Aliénées » est vraiment le mot juste : on en fait des aliens. Des monstres. Des créatures de foire. Regardez ma femme, regardez ma sœur, comme elle est vertueuse. C’est l’expression majuscule du pouvoir mâle dans ce qu’il a de plus caricatural. Fondamentalistes de toutes les religions, unissez-vous — et encore une fois, utilisez les nanas pour exprimer votre obsession du contrôle.
Et qu’on ne vienne pas me dire que « c’est leur choix », comme chez Evelyne Thomas. On le leur serine depuis l’enfance : tu es impure quelques jours par moi, tu es inférieure par essence, et tu es une tentation luxurieuse pour tous ces types qui apparemment n’existent que dans l’esthétique du viol.

Mais voici que des féministes défendent désormais le voile ! Si ! Christine Delphy, qui n’est pourtant pas tombée de la dernière pluie (elle a 74 ans, et a participé à toutes les luttes du « féminisme matérialiste » — mais voilà : elle est sociologue), qui a jadis dénoncé dans l’Ennemi principal le travail non payé auquel le patriarcat oblige les femmes, vient de se fendre d’un article hallucinant dans le Guardian, dans lequel elle explique que les féministes devraient soutenir les femmes voilées, en butte à l’oppression… de l’Etat français, qui les empêche d’exprimer leur fanatisme et leurs superstitions dans les salles de classe. « La première loi ouvertement islamophobe a été votée en 2004, en interdisant l’école aux filles portant un voile, sur la certitude que les « signes religieux » sont contraires à la laïcité — le sécularisme politique », écrit-elle.
Au passage, on remarquera qu’elle est obligée de mettre le mot « laïcité » en italique : il n’y a pas d’équivalent anglais. C’est une spécificité française, et quiconque vit ici doit le savoir : la laïcité est au cœur de la loi républicaine — même si la Gauche l’a abandonnée en rase campagne, comme l’explique fort bien Elisabeth Badinter. Et la loi de 1905, sur laquelle s’appuient les petits chevaux de Troie de l’islamisme pour parader vêtues des signes ostensibles de leur soumission (au prophète, au mari, au grand frère — tous des symboles mâles), doit d’urgence être sérieusement toilettée : la totalité de l’espace public doit, très vite, être interdit de manifestations religieuses. Ou alors, on renonce à la citoyenneté, et à ce qui en découle. Les Carmélites s’enferment dans des couvents, fort bien, elles sont en accord avec leur foi. Elles ne viennent pas exhiber leurs cornettes sur la place publique.
Delphy va plus loin. « Comme Saïd Bouamama (1) l’a écrit en 2004, la version française de l’islamophobie, sous prétexte d’être un sécularisme politique, n’est qu’une tentative pour rendre le racisme respectable. » Et pire, d’après elle : « Les groupes féministes établis en France n’acceptent pas les femmes voilées dans leurs réunions. » Encore heureux !
Passons sur le fait que l’islam, apparemment, est confiné à certaines « races » (quid est ?). Mais qu’il puisse être question d’accueillir parmi des femmes libres et responsables des créatures qui sont des pions manipulées par des fondamentalistes animés de projets politiques de domination — à commencer par la domination de l’homme sur la femme —, c’est très fort.
Des féministes françaises n’ont d’ailleurs pas tardé à répondre vertement à notre virago — ah, c’est pas bô de vieillir ! Et d’une façon catégorique. Elles ne sont donc pas toutes devenues folles, et Rokhaya Diallo, qui s’est fabriqué une compétence, faute de mieux, en défendant les filles voilées — contre Fadela Amara, qui a pris position sans équivoque contre ce signe immonde de la domination des barbus — n’est pas forcément la voix de la majorité.
Il devient urgent d’interdire le voile sur tout l’espace public. Si elles ont envie de le porter chez elles, grand bien leur fasse — il y a des soumises, dans les jeux SM, qui portent des chaînes, et cela ne regarde personne. Mais qu’elles ne viennent pas sur la place publique afficher leur aliénation : depuis plus de deux cents ans que les femmes se battent pour être les égales des hommes, un tel retour en arrière est une injure inacceptable à la « cause des femmes », comme disait Gisèle Halimi, à qui on n’aurait pas fait avaler ça, tiens !

Jean-Paul Brighelli

(1) Autre sociologue, algérien de passeport, militant de gauche, proche du PC, rédacteur de Oumma.fr, le site fondamentaliste qui m’aime, il a protesté contre le soutien à Charlie en 2011, après un premier attentat, et a renvoyé aux « racistes » la responsabilité des tueries de janvier : « Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condamnable, il est hors de question cependant d’oublier le rôle qu’a joué cet hebdomadaire dans la constitution du climat islamophobe d’aujourd’hui » — voir ici.. Pour l’anecdote, Bouamama a été soupçonné d’appuyer le discours de Dieudonné.

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L’islam est-il soluble dans le beaujolais nouveau ?

Un écrivain à la verve inépuisable, que j’aime beaucoup pour sa maîtrise de la langue — il la maîtrise à tel point qu’il l’invente — écrivait en 1992 :

« Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat noir aura remplacé le tchador !Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils de et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés techniques. Tamanrasset ? Tiens, fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le Club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »(1)

C’est un texte fascinant à bien des égards. Outre la verve déployée, l’affirmation du Moi par le style et non par l’inflation de l’Ego, on est frappé de la concomitance de l’espoir de l’intégration, de l’assimilation, et de la mise en place d’un système duel opposant, pour mieux les unifier in fine, les éléments d’une culture maghrébine réduite à ses éléments religieux (le ramadan, les interdits alimentaires, le port du tchador — déjà en 1992) et une trame épaisse de culture française, le cabaret où se produisait Bruant, De Gaulle à travers une citation célèbre dissociée (« la France, de Dunkerque à Tamanrasset »), et les symboles de la francité, ceux de l’après-guerre (la génération de Frédéric Dard a été véritablement marquée par la mise en place de la Sécu et surtout des Allocs, dont Christiane Rochefort avait fait un symbole d’enrichissement — dans les Petits enfants du siècle, on se paie avec les enfants la « machine à laver » et « la voiture à kroum », c’est-à-dire à crédit) puis ceux de l’actualité, émissions de télé ou clubs de vacances.
Et puis la France éternelle, aussi bien les Gaulois que le cholestérol — voir sur ce sujet l’inénarrable Bouclier arverne, écrit par un auteur (Goscinny) de la même génération et de la même verve que Dard. Le vin et le cassoulet ou la choucroute — les cochonnailles, typiques de la France française du XIXème siècle — voir Pierre Birnbaum, la République et le cochon.
Il est remarquable que face à une société maghrébine réduite à des éléments religieux, Dard, qui n’était pas athée, que je sache, n’évoque aucun symbole religieux. Bien au contraire : le facteur d’assimilation — et comme il a raison ! — c’est « l’école laïque », et l’ascenseur social (« diplômés, techniqués »).
Le seul problème, que n’a pas connu Frédéric Dard, mort en 2000, c’est l’effondrement de cette France laïque. Et, mécanique des vases communicants, la montée parallèle du tchador.

C’est aussi l’effondrement de la francité devant l’offensive de la sous-culture mondialisée. Combien de cassoulets pour combien de McDo ? Et combien de Coca pour combien de champagne ? Nous avons vendu notre âme pour un hamburger, et les âmes en déshérence se sont tournées vers le premier prêt-à-croire disponible. Frédéric Dard, dont Wolinski a dessiné les couvertures pendant plusieurs années, aurait été horrifié d’apprendre que le gentil Georges avait été assassiné par ces enfants de maghrébins dont il préconisait l’assimilation, et qui ont préféré le djihad.
Que s’est-il passé en vingt-cinq ans ? Nous avons baissé la garde à tous niveaux. Aussi bien à l’école (Frédéric Dard a arrêté l’école à 17 ans, après une vague formation dans un lycée commercial, et sans jamais passer le Bac, mais j’avais fait un recensement des allusions littéraires des San-Antonio : c’est toute la culture du Primaire et du Primaire supérieur des années trente, à grand renfort de Victor Hugo) que dans la rue, où le tchador a avancé ses pions. À vrai dire, nous avons aussi, dans le grand lessivage de la mondialisation, détruit l’industrie française, et cassé la machine qui ne permettait certes pas à tout le monde d’avancer, mais en propulsant quelques enfants du peuple, elle donnait de l’espoir à tout le peuple.
Et c’est cela qu’il faut remettre prioritairement en marche. D’abord en restaurant la valeur Travail, en répudiant la « culture de l’excuse », qui justement n’a rien à voir avec la vraie culture, en renonçant à la reddition avant même de combattre. La culture est ordinairement la force tranquille sur laquelle s’appuie une civilisation. Mais attaquée, elle peut être un instrument de combat, à condition d’être, comme disait De Gaulle, dominatrice et sûre de soi.
Et donnons-nous cet objectif, dans dix ans : permettre aux apprentis djihadistes d’aujourd’hui de lire San-Antonio en goûtant non le beaujolais nouveau, qui a un arrière-goût de mondialisation et de saveurs ajoutées, mais un cru honnête, qui soit l’expression du travail vigneron. Le même San-Antonio ne disait-il pas que le groupe sanguin de l’ineffable Bérurier était « Juliénas sans O » ?

Jean-Paul Brighelli

(1) San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, Fleuve noir, 1992.

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Star Wars, fable double

Je mets la dernière main à deux livres qui sortiront en même temps, ou à peu près, l’un sur la laïcité, l’autre sur la culture. Vous trouverez ci-dessous une analyse ironico-sérieuse de l’un des plus grands mythes cinématographiques des années 1970-2010. 

La saga Star Wars est peut-être le dernier opus totalement idéologique — et, à ce titre, totalement culturel, quoi que l’on pense d’un tel adjectif adapté à un blockbuster. Après lui, le déluge — c’est-à-dire le postmodernisme, la new wave, le relativisme absolu, l’inflation du nombrilisme, au cinéma comme ailleurs : tous ego !
Comme on le sait ou comme on l’ignore, la saga de George Lucas comporte six films, regroupés en deux trilogies — la première réalisée de 1977 à 1983, la seconde de 1999 à 2005. Une troisième série est prévue de 2015 à 2019, nous ne nous y intéresserons pas pour deux raisons : d’abord parce qu’on ne sait pas grand-chose de ce qui y sera représenté, la seconde parce que George Lucas, maître d’œuvre des six premiers films, même s’il n’a effectivement dirigé que le premier (le IV dans l’ordre chronologique du récit), a revendu son entreprise à Disney, et qu’il ne s’agit plus que d’une franchise, d’une machine à encaisser des dollars.
Mais justement : qu’est-ce qui a pu occasionner ce trou de 15 années entre le premier cycle et le second ? Comment un metteur en scène / producteur, ayant mis la main sur le filon le plus riche de sa carrière, et l’un des plus juteux (près de 1 800 000 000 $ de recettes pour la première trilogie) du cinéma mondial, a renoncé à continuer à chaud la série ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de remettre l’ouvrage sur le métier ?
La réponse gît dans une analyse serrée de ces six films, qu’une entourloupe narrative et commerciale postérieure a inversés — la seconde trilogie étant chronologiquement située avant la première, d’où le nom de prélogie qu’on lui donne parfois, mot-valise entre préquel et trilogie.
Les trois premiers Star Wars parlent évidemment de la guerre froide. L’Empire du mal — c’est presque en ces termes (« Axe du Mal ») que George Bush, nourri chez George Lucas, parlera bien plus tard des « états voyous » que l’Amérique est censée combattre —, c’est l’URSS des années 1970, alors au faîte de sa puissance. Rien de très original : Isaac Asimov, avec le cycle des sept volumes de Fondation, s’était inspiré de l’effondrement de l’empire romain pour préfigurer ce que pourrait être le monde (d’où le terme de « psychohistoire » appliqué à cette forme de science-fiction) après l’émiettement de l’un des deux blocs qui assuraient l’équilibre de la terreur. Lucas racontait en 1977 la lutte quasi éternelle entre le Mal et le Bien, et la Force, cette puissance naturelle qui emprunte son nom à la physique quantique, était explicitement caractérisée comme un équilibre entre un côté lumineux et le « côté obscur », symbolisé par l’armure noire du général en chef des forces de la nuit, le fameux Dark Vador. Dans le dernier épisode, le Retour du Jedi (1984), les forces du Bien triomphent, et Dark Vador, qui a conservé en lui une étincelle de l’ancien « bon » Jedi qu’il fut, permet l’élimination de « l’Empereur », symbole du Mal. Pour bien me faire comprendre, rappelons que Leonid Brejnev, le dernier dirigeant historique de l’URSS, est mort au moment où Lucas et Kasdan écrivaient le dernier épisode de la première série. L’empereur mort laisse la place à Gorbatchev. De quoi vous dégoûter d’écrire un mythe.
La seconde série, réalisée vingt-deux ans après le premier film mais qui se situe dans la fiction vingt ans avant lui, feint de raconter la même histoire. Mais — et c’est toute la question des fables, qui n’ont de sens que par rapport à leur référent historique — on comprend bien qu’il ne s’agit plus pour Lucas de broder métaphoriquement autour des relations Monde libre / Espace soviétique. L’URSS s’est effondrée, elle n’est plus un adversaire assez crédible : 1999, date de sortie du premier film de cette nouvelle série, c’est Boris Eltsine au pouvoir, et l’effondrement de l’ex-URSS sous les coups de boutoir de la « thérapie de choc » dont le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, a dit tout le mal que l’on pouvait en penser.
Alors, sous les fausses apparences d’une continuité, que racontent exactement ces trois films ? Qui sont les forces du Mal ? Qui est « l’Empire » ?
Reprenons le récit. Cette « prélogie » tourne autour d’un Jedi surdoué, figure christique, « l’Elu », appelé primitivement Anakin Skywalker et qui, séduit par « le côté obscur de la Force » (comme si Jésus avait répondu positivement à la tentation de Satan) deviendra Dark Vador, général des armées de la nuit.  Changement de nom équivalant à une seconde naissance et à une mutation du Père, quand Kevin Dugenou parti en Syrie troque son nom pour Mohamed El Koubby — parce qu’il s’est pris la grosse tête. Nous y voilà. C’est le jihad du Jedi.
Métaphore exagérée ? Ma foi, l’Opération Tempête du désert (1991) a été la première incursion américaine directe dans l’Orient compliqué. Les Talibans viennent de prendre le pouvoir en Afghanistan (1997). Le théâtre de la lutte entre le Bien et le Mal s’est déplacé. Les habits de moines-soldats des Jedi renvoient à l’esthétique de la croisade. Par un tour de passe-passe idéologique et quelques modifications discrètes opérées dans les trois premiers films, légèrement modifiées, qui seront réédités dans des versions nouvelles, la prélogie couvre le 11 septembre 2001, l’entrée en guerre en Afghanistan, puis en Irak (2003). L’ennemi a changé de visage — ça tombe bien, Anakin / Dark Vador a été défiguré au sens propre, et son visage n’est plus que le masque noir et anguleux qui est devenu l’emblème de la série.
Pour bien saisir ce qui s’est joué, il faut aussi considérer quel fut le public initial de Lucas. En 1977, ce sont les enfants du baby-boom qui vont au cinéma. Et ce sont encore les mêmes qui, vingt-deux ans plus tard, y retournent, ne serait-ce que sous l’effet nostalgie. Et qui y amènent leurs enfants — Lucas leur a donné le temps de se multiplier. Résultat, des films idéologiquement datés cartonnent dans les années 2000, à contre-courant de ce qui se fait alors. Les teenagers qui sont la cible prioritaire des producteurs y vont en quelque sorte au second degré. Les adultes qui s’y rendent passent sans sourciller d’un ennemi emblématique à un autre — comme dans 1984 la foule qui vitupérait Eurasia, l’adversaire d’Oceania, passe sans s’en apercevoir à une incoercible haine pour Estasia, nouvel ennemi du pays. Lucas, après avoir bâti trois films sur l’affrontement Est / Ouest, déplace le sujet sur un affrontement Nord / Sud sans que cela gêne en quoi que ce soit le fan. Après tout, le spectateur n’y cherche qu’un divertissement — à quoi ? À la « menace fantôme » — jolie expression pour désigner les partisans de l’Etoile de la mort, dont la nuit est la marque et l’objectif.
La sortie DVD des six films (le I est en fait le IV, le IV étant chronologiquement le I) recompose l’histoire et fait oublier, sauf aux cinéphiles attentifs aux dates, cette mutation de l’adversaire. Ruse secondaire, mais significative, le personnage de Jabba le Hutt, sorte de croisement entre un crapaud et une limace, évoquait en 1977 les films « orientaux » en Technicolor des années 1950 où un pacha ventripotent regarde d’un œil las des danseuses habillées fort légèrement (les amateurs se crevèrent les yeux sur la tenue suggestive de la princesse Leïa, temporairement captive et intégrée au harem de Jabba) avant que l’une d’entre elles le tue — le schéma de Morjane poignardant le chef des voleurs dans Ali-Baba. En 1977, Jabba ressemble à Haroun El-Poussah, l’émir poussif et passif d’Iznogoud, répugnant, mais anecdotique. En 2000, quand le film est réédité, il s’inscrit bien plus nettement dans une lignée de tyrans orientaux qu’il est nécessaire de supprimer. Les effets spéciaux ajoutés en douce aux trois premiers films pour les mettre au niveau technique des trois derniers complètent l’illusion. Star Wars est devenu une métaphore de la lutte entre le camp du Bien et les troupes fanatisées d’un Empire du Mal qui a choisi le côté obscur de la Force : et je parierais presque que le déclic, pour Lucas, a été la sortie en 1996 aux Etats-Unis du Choc des civilisations, l’analyse de Samuel Huntington sur la fin des affrontements des Etats ou des blocs et la mutation vers une guerre culturelle entre l’Ouest et l’Islam, appelons les choses par leur nom. Ou plutôt, entre la Culture et sa négation.

Jean-Paul Brighelli

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Es una guerra…

Je me suis levé vers quatre heures pour travailler, et vers 7 heures j’en ai eu marre. J’ai sauté dans mon maillot de bain, j’ai fait quand même une escale au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve, qui venait d’ouvrir, et à la demie je me suis dirigé vers l’embarcadère des vedettes du Frioul.
Pour ceux qui ne savent pas, le Frioul, à 15 mn du Vieux-Port, est constitué de quatre îles : If, qu’on ne présente plus, Ratonneau, à droite, couronné par l’hôpital de quarantaine aujourd’hui en ruines mais en voie de reconstruction, Pomègues à gauche, beaucoup plus sauvage, les deux reliées par une digue, et au-delà, l’îlot de Tiboulen, où Edmond Dantès passe sa première nuit d’homme libre après son évasion — quand même, If-Tiboulen à la nage après 14 ans de cachot, trois bons kilomètres, faut le lire pour le croire…
J’avais opté pour Pomègues. Quinze minutes de marche, et presque au bout au bout, une crique sublime où ne se risquent que les gabians, à cette période de l’année — et les touristes à partir de 10 heures, mais bon, je serais reparti…
Vous allez me dire… Mais qu’est-ce qu’il a à nous gonfler avec sa séance matinale de bronzette-trempette ?
Il y a que ce matin, vers le large, une bande de fumée noire s’étirait doucement, partant d’au-delà la Côte bleue — Berre probablement — jusqu’à l’autre bout de la rade. Ça ne dit rien à ceux qui ne connaissent pas, mais ça fait quand même près de 50 kilomètres.
J’ai pensé à un incendie — il y avait un peu de vent hier, cela avait donné des idées à quelques pyromanes, d’après le journal feuilleté au bar…
Le temps que j’arrive au Frioul, mon portable me donnait des éléments de réponse : il y avait un incendie dans une raffinerie plus ou moins désaffectée de Berre. Une cuve de naphta avait pris feu.
Pas par hasard, manifestement.

Puis, après plus ample informé, une cuve d’essence.
Et c’est là que ça devient drôle.
À neuf heures, c’était un incendie criminel. Puis les médias sont passés au mot « malveillance ». À midi, ils avaient définitivement anagrammatisé le mot incendie, et en avaient tiré « incident ». Juste un incident. Deux cuves ont pris feu à 400 mètres de distance, les flics ont été mis en alerte, ont reçu des avis très alarmants, mais la population marseillaise, et française en général, doit être rassurée : un « incident » ! Il y a quelques jours, ce sont des explosifs et des détonateurs qui ont été dérobés sur une base militaire à Miramas. « Grand banditisme, probablement ! »
Je suis rentré quand les touristes ont commencé à venir enquiquiner les goélands, qui ont protesté en vain.
J’habite près du port, où ce soir sera tiré le feu d’artifice de 14 juillet — un beau feu d’artifice, en général, qui dégouline du haut du fort Saint-Jean. Et dans ma rue, fort tranquille, à l’heure de la sieste, trois voitures de police ont escorté deux camions de la fourrière, qui ont débarrassé la rue de toutes les voitures en stationnement. À vrai dire, un avis avait été placardé depuis deux jours : ils balisent tellement qu’ils font le désert sur un périmètre de quatre cents mètres. Peur panique d’une voiture piégée — il paraît que de bonnes âmes en auraient disposé çà et là, en France, et pourquoi pas à Marseille ?
Alors, pour éviter de nouveaux « incidents »…
D’autant que François Hollande passe ici demain matin avec le président mexicain. Faudrait pas que des turpitudes terroristes viennent gâcher la visite du MUCEM. Après advienne que pourra. Comment disait Perez Reverte, déjà ? « Es la guerra santa, idiotas… Es la tercera guerra mundial… » Ce garçon, avant d’être le meilleur écrivain espagnol contemporain, a été correspondant de guerre sur tous les fronts allumés entre les années 1980 et 1995, Bosnie comprise. La guerre, il sait ce que sait. Ma foi, si nous ne le savons pas, nous, à force de croire que des attentats sont des « incidents », nous allons le savoir.
À part ça, il faisait beau au Frioul, et j’ai puissamment bronzé, au doux parfum des hydrocarbures en flammes (remember ? « J’adore respirer l’odeur du napalm le matin… ») qui se défaisait dans le mistral naissant. This is the end, beautiful friend

Jean-Paul Brighelli

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Δημοκρατία

Au programme de l’Heptaconcours des IEP, l’année prochaine, l’Ecole et la Démocratie.
(Non, le «et» n’est pas inclusif. Il s’agit de deux thèmes différents. Dommage. Il faudra quand même s’interroger sur le caractère démocratique de l’Ecole, et sur ce qu’il reste d’Ecole dans ce qu’on appelle aujourd’hui une démocratie).
Sur l’Ecole, je dirai à mes loupiots ce que vous devinez. Ce ne sera pas forcément facile. Un mien collègue, avec lequel nous nous partageons les cours sur le programme, a décidé de commencer en leur projetant Entre les murs, la daube de Bégaudeau / Cantet. Bien, je leur donnerai à lire ce que j’écrivis jadis sur ce film nul tiré d’un bouquin nul écrit par un type…
Mais c’est Démocratie qui va poser des problèmes.

Il y a deux jours, en plein débat sur la Grèce, un copain qui n’a pas fait de grec m’a demandé comment les Grecs disaient «République».
Ma foi, ils disaient (et ils disent toujours) δημοκρατία. Le mot recouvre les deux concepts — à ceci près que la démocratie qui définissait la République athénienne n’était pas exactement le tronc pourri de nos modernes démocraties. Les Grecs avaient compris que le droit de vote universel, qui semble aller de soi aujourd’hui (mais va-t-il de soi ?) n’avait aucune chance de faire prospérer une vraie démocratie — enfin, une République.
Les esclaves, les femmes et les métèques (les étrangers, sans connotation péjorative) étaient donc privés d’élections. On gardait le vote des citoyens libres et susceptibles de défendre la Cité. Par ailleurs, à l’exception des dirigeants suprêmes, les magistratures étaient pour la plupart tirés au sort parmi les citoyens — des clubs de réflexion, en ce moment, pensent à instaurer ce système en France : personne ne niera l’intérêt d’éliminer les politiciens professionnels. Et j’aime particulièrement l’idée de voter à main levée — les révolutionnaires des années 1789 et sq. garderont le principe : c’est ainsi que ‘on sait exactement qui a voté ou non la mort du roi. L’Assemblée Nationale enregistre de même le vote des députés : la consultation de la liste de celles et ceux qui ont voté pour ou contre l’abolition de la peine de mort en septembre 1981 est fort instructive. Pourquoi des isoloirs dans les bureaux de vote ? Pourquoi ce secret autour de l’élection des minables qui nous gouvernent ?

Nos démocraties modernes, vote secret étendu à la totalité de la population, sont-elles encore des démocraties-républiques ? Tout le monde se gargarise de «démocratie» — jusqu’à promouvoir le référendum sur n’importe quel sujet (aujourd’hui, le Figaro proposait un référendum pour savoir si la France devait consentir à une réduction de la dette grecque). Si tous les sujets étaient tranchés par référendum, nous vivrions dans une société absolument rétrograde. Ce qui s’exprime à la majorité absolue est presque toujours la position la plus réactionnaire. Il faut peu de dirigeants, bien formés, compétents et révocables. Et dont le destin ne dépende pas d’un mouvement d’humeur ou d’une campagne médiatique. Ni d’une majorité parlementaire acquise par vote : les majorités devraient se décider à chaque décision. Prendre parti (c’est le cas de le dire) en fonction d’une «ligne»… partisane est d’une bêtise absolue, qui nous fait passer à côté de toutes les urgences — voir l’Ecole.
Et c’est là que les deux sujets se rejoignent. L’Ecole crève de s’être voulue démocratique : elle doit être républicaine, elle doit former des citoyens décidés à faire avancer la Nation, pas des ventres mous qui votent en fonction de leurs «opinions», de leurs croyances et du dernier JT de TF1.

Je suis en train de mettre la dernière main à un livre sur la laïcité. Et franchement, je suis en train de me demander si continuer à accorder le droit de vote à des gens qui font passer la religion avant la République est une bonne chose. S’ils ont un agenda dicté par leurs superstitions, grand bien leur fasse — c’est un choix personnel, une attitude privée qui ne regarde pas l’Etat — et dont l’expression ne devrait pas dépasser les limites de leur domicile. Mais qu’ils puissent l’imposer à la Nation…

Jean-Paul Brighelli

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όχι

Révélation : la politique grecque se décide à Athènes. Pas à Berlin. Pas à Bruxelles. Ni à Paris.
Etonnant, non ? aurait dit Desproges.

Ce n’est pas faute d’avoir lourdement insisté. Les Européens ont morigéné Tsipras depuis des mois, ils l’ont humilié tant que faire se peut, je me demande comment il a résisté à l’envie de donner un coup de boule sur le nez de la « chancelière », comme dit Hollande. Ou sur le nez de Hollande. La BCE a coupé l’alimentation en liquide des banques grecques, les retraités — et les autres — n’avaient qu’à se cuire des réserves de moussaka. Ah bon, il n’y a plus de moussaka ? Qu’ils mangent de la brioche ! Le camp du « oui » a reçu, lui, des subsides et des coups de main considérables — jusqu’à la manipulation des sondages qui hier encore donnaient le Oui et le Non à égalité. Intoxiquez, il en restera bien quelque chose.

C’était un plaisir d’entendre, hier soir, les hommes-liges du système financier faire grise mine et menacer. Comme titre Libé aujourd’hui : « l’Oxi gêne ». Oh oui ! Eric Woerth sur BFM, grand moment ! reprenant l’antienne de son maître Nicolas, dans le genre « Dehors les Grecs ». Ou le ministre de l’Economie allemand, sidéré que les Grecs ne se plient pas, pour la seconde fois de leur histoire, aux diktats de Berlin. Quels Allemands vont encore oser aller passer leurs vacances sous l’Acropole ?
Il y a quelques jours, Die Welt, qui est conservateur mais qui passe pour un grand journal, remarquait que les Grecs créent du désordre depuis 1821, quand ils ont cessé de se plaire à être empalés par le Sultan et se sont révoltés, mettant à mal l’Ordre européen instauré par Metternich au Congrès de Vienne en 1815. Quel culot, ces Grecs ! Aujourd’hui on leur propose d’utiliser les fonds des retraités pour continuer à engraisser les banques allemandes — entre autres — qui élaborent des montagnes de cash pour gérer les retraites des Allemands — dans ce pays qui n’est même plus capable, malgré sa soi-disant suprématie économique, de faire des enfants. Varoufakis devrait leur montrer comment on fait.

Personne ne sait trop ce qui en sortira, si la Grèce, entraînée vers les abysses par une conjuration de banquiers, s’en sortira, ou si la Grèce sortira de cette Europe faisandée que nous ont construite les financiers, depuis qu’ils ont tenté de nous faire croire que le facteur économique est déterminant en première et en dernière instance. Je sais juste que les répercussions sur les pays où se développe un fort sentiment europhobe — à commencer par la France — seront fortes. Le FMI recommande depuis plusieurs jours de réduire sensiblement la dette de la Grèce. Suivront celles de l’Espagne et du Portugal — et pourquoi pas celle de la France… Ce sont les recommandations de Paul Krugman et de Joseph Stiglitz, qui savent plus d’économie que vous et moi, depuis plus d’un an : effacer carrément la dette et pratiquer une politique de relance. Incroyable, ces Prix Nobel d’Economie qui ont l’air d’en savoir plus qu’Angela Merkel — laquelle n’est pas sortie d’affaire, le bras de fer avec Wolfgang Schäuble ne fait que commencer. On croyait que l’intransigeance du ministre de l’Economie allemand s’adressait à Varoufakis, qu’il ne supporte pas. En fait, c’était, à distance, un tir à vue sur la femme au pouvoir. Billard indirect. Il ne doit pas supporter son côté est-Allemand.

Mélenchon ou Philippot se félicitent l’un et l’autre de cette victoire du Non en Grèce. Le premier homme politique majeur qui aura l’idée de faire campagne à fronts renversés et de tirer à vue sur cette Europe-là emportera le morceau : je me demande ce que Sarko ou Juppé attendent pour appliquer les recettes de notre ami Desgouilles… Mais ils sont tellement liés à l’argent qu’ils en oublient même de se donner une chance de gagner.

En attendant, les temps à venir seront intéressants. Il s’est enfin passé quelque chose en Europe, et c’est du plus petit pays que c’est venu. Le Petit Poucet fait un pied-de-nez aux ogres qui se croient des géants. C’est tout ce qu’il peut faire, mais ce n’est pas mal.

Jean-Paul Brighelli

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Le Bac Najat

Il y avait eu le Bac 1968, que l’on avait, paraît-il, un peu distribué, pour cause de contestation permanente et d’émeute rampante. Les lycées étaient tous fermés ou occupés depuis le début mai, la mansuétude pouvait se comprendre. L’année d’après, on reprenait les bonnes habitudes et des exigences réelles…
Il y eut, malgré lui, le Bac Chevènement — 80% de réussite, alors que le « Che » avait suggéré « 80% au niveau Bac », ce qui n’était pas du tout la même chose. Mais les pédagos qui avaient déjà mis la main sur la rue de Grenelle étaient plus savants — et lui extorquèrent, en sus, la reconnaissance d’un Bac Professionnel doué des mêmes avantages que le Bac général, c’est-à-dire ouvrant automatiquement sur le Supérieur. Ce qui permit dès lors à 97% de bacheliers professionnels d’aller se fracasser en fac (et plus de 50% du Bac général, répétons sans cesse cette preuve du génie grenellien).
Et il y aura le Bac Najat : « Cache-misère du système éducatif », dit dans le Figaro du 2 juillet Jean-Rémy Girard, qui est vice-président du SNALC. Un Bac où l’on « trafique les résultats pour qu’ils correspondent aux objectifs affichés en amont ». On se souvient que l’année dernière (2014), l’épreuve de mathématiques avait été notée 24 / 20 — un concept que bien des matheux seraient en peine de nous expliquer. Cette année, on a modifié le barème de l’épreuve de physique-chimie en cours de correction, au grand dam des spécialistes de la matière, qui ne furent jamais des foudres de guerre ni de contestation, mais qui cette fois sont montés sur leurs grands chevaux. On nous prend pour des crétins ! Ben oui.
En physique comme en Français, où l’on a vite appelé Laurent Gaudé à la rescousse pour expliquer que le Tigre bleu pouvait bien, après tout, être un animal mythique et pas un fleuve voisin de l’Euphrate, on a supprimé des dizaines d’heures (combien de fois devrons-nous répéter que la réforme du collège de Vallaud-Belkacem n’a pas d’autre objectif que de supprimer des postes en supprimant des heures, exactement comme la réforme Chatel du lycée avait eu pour objectif de supprimer des heures en supprimant des postes). De sorte que jamais l’écart n’a été aussi grand entre les attentes des programmes (et pourtant, pauvres programmes !) et le niveau effectif des bacheliers. N’empêche : pour cacher ce que tout le monde sait, les notes sont surgonflées, les moyennes artificielles, les résultats truqués. Et à l’arrivée (c’est-à-dire dès septembre), les néo-bacheliers échoueront en fac ou en prépas comme les baleines échouent sur la plage, ou ne s’en sortiront qu’avec des cours particuliers : depuis quinze ans, ces cours parallèles ont prospéré grâce aux manœuvres libertaro-libérales des pédagos. Peu après la loi Jospin s’est créé Acadomia. Aujourd’hui, cette pompe à fric roule sur l’or et a été brillamment introduite en Bourse. Merci, Meirieu !

Contre cette dégradation du Bac, une seule solution, que je préconise depuis longtemps et à laquelle Jacques Julliard s’est rallié dans le dernier numéro de Marianne : supprimer le Bac. En faire un Diplôme de fin d’études, et autoriser la totalité du Supérieur à recruter sur dossier, en tenant compte des deux dernières années de lycée. On économisera ainsi plus d’un milliard d’euros (le prix du Bac, près de 70 millions d’euros, augmenté du prix du redoublement des 12% qui échouent contre toute attente), on reconquerra définitivement le mois de juin, et on forcera les élèves à travailler vraiment. Après tout, près de 50% des formations supérieures recrutent déjà ainsi — des prépas aux BTS en passant par les IUT et les cursus dérogatoires des universités — il s’en crée chaque année, pour juguler la misère.

Oui, supprimons le Bac, donnons à chaque élève un certificat de bonne vie et mœurs scolaires, et passons à autre chose. Ils ont tué le Bac à force de tricheries, de combines, de statistiques foireuses, d’ambitions ministérielles répugnantes, et de mensonges accumulés. Supprimons le Bac : les Inspecteurs qui s’y échinent pour rien s’en réjouiront, et les chefs d’établissement, qui en suent d’angoisse, y gagneront en sérénité — sans parler des profs, dégagés d’obligations stupides (surveiller) ou esclavagistes (corriger en s’asseyant sur leurs convictions), ni des élèves, enfin déstressés pour de bon — et obligés de se mettre un peu au travail.

Jean-Paul Brighelli

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Franck Spengler : la Révolution (sexuelle) est bien finie

Né en 1957, Franck Spengler est tombé dans l’édition (érotique) au sortir de la Communale : sa mère, Régine Deforges, fonde sa maison d’édition l’Or du temps en 1968. Elle y publiera maints ouvrages érotiques (à commencer par le Con d’Irène d’Aragon) sur lesquels se jettera la censure gaullienne — car ces temps aujourd’hui magnifiés, vu la taille des homoncules hommes qui nous gouvernent, étaient aussi ceux du triomphe d’Anastasie, qui utilisait les chausse-trapes juridiques et financières pour asphyxier ce qui la défrisait moralement.
Lui-même, qui a aussi travaillé avec Jean-Jacques Pauvert, autre grand bénéficiaire des attentions réitérées de la censure, a publié aux Editions Blanche, aujourd’hui intégré au groupe Hugo doc, de très nombreux textes érotiques qui ont fait date, souvent à tonalité sado-masochiste, dans les années 1990 (par exemple le Lien, signé Vanessa Duriès, en 1993 — mais je pourrais en citer bien d’autres).
Il est aux premières loges pour constater à la fois l’affadissement de la littérature libertine, l’auto-censure que s’infligent des auteurs et des éditeurs de plus en plus dépourvus d’audace, et l’hypocrisie générale d’une époque qui feint de s’autoriser de petits débordements pour mieux se vautrer dans le moralisme le plus étroit.
J’ai donc eu l’idée de lui poser quelques questions sur son métier, ce qui s’édite aujourd’hui et ce qui se lit, le climat de pseudo-perversion et de vrai conformisme que révèlent les succès de librairie ou certaines affaires montées en épingle par une presse qui s’offusque si volontiers de ce que certains appellent encore un chat un chat — ou une chatte.

 

JPB. Partons de l’actualité. Les juges qui ont absolument voulu traîner DSK en justice pour quelques parties fines, l’ont fait sur la conviction — longuement étalée dans les médias — que la sodomie n’était par définition acceptable que par des prostituées — ce qui impliquait sa responsabilité dans un réseau, etc. On a vu ce que le jugement final a fait de ces certitudes bizarres. Mais que vous inspire au final cette affaire, qui a si opportunément permis l’élection de François Hollande, un homme « normal » à ses dires ?

FS. L’affaire DSK est intéressante à plus d’un titre. D’abord d’un point de vue politique puisqu’elle a vu l’élimination d’un favori à l’investiture suprême, mais également d’un point de vue moral puisqu’elle a sous-tendu l’équation libertin = proxénète. En ce sens, l’affaire DSK marque un tournant dans l’approche française de la sexualité de nos gouvernants. Nous sommes passés ainsi en quarante ans d’une tolérance amusée et complice des frasques d’un Pompidou, d’un Giscard, Mitterrand ou Chirac à la vindicte et la condamnation de l’hyper-sexualité (vraiment ?) d’un DSK. En fait la complète inversion des positions morales — si je puis dire. Soit l’adage suivant : « Avant : on n’en parlait pas mais on le faisait ; maintenant : on en parle beaucoup mais interdiction de le faire. »

JPB. Vous avez publié dans les années 1990 nombre d’ouvrages audacieux. J’ai cité le Lien, je pourrais ajouter à la liste Dolorosa soror de Florence Dugas ou l’Amie de Gilles de Saint-Avit — parmi une foule d’autres textes plus provocants les uns que les autres. Pourriez-vous les éditer aujourd’hui ?

FS. Très franchement, non ! Il ne s’agirait pas d’une censure étatique comme celle qui frappait ma mère, Pauvert, Losfeld, Martineau ou Tchou dans les années 70, mais d’une censure plus subtile, plus pernicieuse et plus vulgaire aussi : celle de la bien-pensance et de la morale. Pas la morale chrétienne qui a prévalu durant des siècles, mais la morale du regard de l’autre. Cette morale qui, à l’instar de DSK, vous place dans le camp des « détraqués », des malades ». Car, comme me le disait ironiquement mon ami Jacques Serguine : « Comment pouvez-vous penser des choses pareilles ! Et pire, les écrire ! Et encore pire, les publier ! »

JPB. L’un des débouchés qui permet la rentabilisation des romans est l’édition (en fait, la pré-vente) en poche, ou en club. Quels infléchissements de leur politique d’édition avez-vous constatés dans la dernière décennie ? Dans quelle mesure ces infléchissements ont-ils menacé la santé économique de petites maisons comme la vôtre — ou celle de Claude Bard, la Musardine ?

FS. Lorsque vous cherchez des partenaires éditeurs pour des versions poche ou club de vos textes, vous devez proposer des textes sexuellement acceptables, c’est-à-dire aux sexualités normatives et acceptées. Donc vous excluez du champ érotique toutes les formes fantasmatiques chères à des Bataille, Apollinaire, Louÿs, Serguine et bien d’autres. En quelque sorte, vous proposez une sexualité formatée où n’apparaît plus la transgression, transgression qui est le moteur de la littérature érotique. Et cet infléchissement n’est que le reflet d’une société qui marginalise toutes les représentations exacerbées d’une sexualité non normative. Et il nous a fallu passer sous ces fourches caudines pour que nos maisons résistent.

JPB. Hier des ouvrages extrêmes, comme Soumise (de Salomé, 2002) ou Frappe-moi (Mélanie Muller, 2005 — l’un des derniers dans cette veine). Aujourd’hui Fifty shades of Gray et son sado-masochisme à l’eau de rose. Que vous inspire cette évolution ?

FS. Elle m’emmerde et marque pour moi la victoire totale de la normalisation américaine, mouvement qui a commencé à la fin des années 70 avec la mise aux normes de standards mondiaux de consommation dont les meilleurs exemples s’appellent Mac Do, Coca Cola, Levi’s, Hilton, Apple, etc. Et juste derrière cette normalisation marchande est venue la normalisation des mœurs – notamment par le biais du fameux « politiquement correct » –, en ne permettant juste que ce qui est acceptable (attention, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain ! Je me rappelle les années 70 où, étudiant, aucun de mes potes musulmans ne faisait le ramadan, et où tous buvaient de la bière et fumaient des pétards !)

JPB. Il vous est arrivé d’aller chercher à l’étranger des ouvrages intenses (je pense par exemple à la Laisse de Jane Delynn). Ce qui nous vient des Etats-Unis, aujourd’hui, c’est la série des Beautiful Bastard / Beautiful Stranger / Beautiful Player / Beautiful Beginning / Beautiful Fucker (non, ce dernier, je viens de l’inventer, justement, il n’existe pas), de Christina Lauren (chez Hugo doc). Cette évolution correspond-elle à une évolution des goûts du public vers les fausses audaces ou à une épidémie de moraline, comme aurait dit Nietzsche ?

FS. Ces succès reflètent exactement ce que j’ai dit précédemment. On formate d’abord une société puis on l’alimente (pardon, on la gave) de ce qu’elle attend. Finies, la curiosité, la rébellion, la remise en cause du système capitaliste, bourgeois et marchand. Les seuls qui conchient ce système sont soit les fous de Dieu de l’Islam qui veulent détruire un monde honni à leurs yeux pour le remplacer par un système épouvantable et abject ; soit les écolos fous qui rêvent d’un monde qui n’existera plus jamais. Choisis ton camp, camarade !

JPB. Plus profondément, ce qui est aujourd’hui publié est-il de la littérature ? Au-delà d’un affadissement notable des récits, la qualité d’écriture est-elle toujours au rendez-vous ?

FS. Maintenant, il me semble que l’on demande davantage à une écriture d’être efficace plutôt que belle. Le style ne semble plus être une valeur d’avenir.

JPB. Outre la littérature érotique, vous avez aussi publié des auteurs sulfureux comme Alain Soral ou Érik Rémès. Dans votre esprit, était-ce défendre une même cause ?

FS. Très sincèrement, oui ! J’ai toujours pensé, et l’Histoire l’a prouvé, que la littérature était une littérature de la transgression, de la contestation, de la critique et de la remise en cause de notre société. C’est ce que fait un Soral qui est un empêcheur de penser en rond et provoque des réactions violentes car il met en lumière des réalités que l’on refuse de voir et qui nous deviennent inacceptables lorsqu’on les touche du doigt.
Enfin, j’ai toujours dit que le sexuel était notre dernier espace de liberté. C’est pourquoi, en plus d’être un bizness, il faut formater le cul comme Coca Cola a formaté les sodas pour en vendre beaucoup.

JPB. Demain l’islamisme, dit Houellebecq. Imaginons qu’il ait raison. Les minuscules audaces d’aujourd’hui ne sont-elles pas dès lors la meilleure façon de nous préparer au wahhabisme de demain ?

FS. Tout à fait, et c’est ce qui me fait dire que l’acceptable d’aujourd’hui peut devenir, aux yeux de certains, l’intolérable de demain.