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C’est en lisant qu’on devient liseron

Les spécialistes des sciences cognitives peuvent sauter le premier paragraphe. Pour les autres, je vais faire court.
Depuis les années 1940 s’est progressivement développée une Théorie de l’esprit, évoquée souvent sous son acronyme anglais aisément mémorisable, ToM (pour Theory of Mind). Ladite théorie (comme souvent dans les sciences cognitives) formalise un ensemble de constats opérés depuis des siècles, particulièrement en littérature, et qui visent à décrire la capacité de l’esprit à prévoir les pensées de l’Autre, particulièrement quand elles diffèrent des siennes. L’empathie n’est qu’une tout petit bout de cette capacité, en ce qu’elle ne concerne que les émotions, alors que la Théorie de l’Esprit couvre l’ensemble du champ intellectuel. Les tout petits enfants, jusqu’à deux ans, sont incapables de comprendre que l’Autre pense différemment. Puis ils s’y mettent peu à peu. Tout cela relève globalement du champ de la Communication. L’un des intérêts majeurs de ladite théorie est d’analyser les comportements de ceux qui se révèlent incapables de lire dans l’esprit de l’Autre — autistes, schizophrènes, dépressifs et alcooliques majeurs, entre autres.
Evidemment, les écrivains n’ont pas attendu Gregory Bateson, Jean Piaget et Simon Baron-Cohen pour avoir l’intuition du processus et en tirer des applications littéraires innombrables. Mais c’est globalement le cas de l’ensemble du champ psychologique : j’ai un léger doute sur la capacité de Piaget à mieux comprendre l’esprit humain que, mettons, Stendhal, et ce n’est pas par hasard si le cher Pierre Bayard a écrit un lumineux Maupassant, juste avant Freud (Editions de Minuit, 1994) où il démontre, avec son humour habituel, que la rencontre (possible, mais non avérée) de l’auteur du Horla et du père de la psychanalyste sur les bancs de l’amphithéâtre où Charcot donnait ses leçons, et qu’ils fréquentèrent l’un et l’autre, n’est pas une vue de l’esprit : les experts modernes en cognitivisme ont formalisé les portes ouvertes par de grands artistes. Ce que je dis des écrivains de talent est également vrai des peintres : Füssli, cent ans avant Freud, n’avait pas besoin d’avoir lu l’Interprétation des rêves, publié un siècle plus tard, pour peindre ses Cauchemars.
Tout cela pour dire…
Des cognitivistes américains viennent de sortir une étude dont le New York Times se fait l’écho, dans laquelle ils démontrent que la lecture de Tchékov, et plus globalement de n’importe quel écrivain majeur de fiction, avant une conversation (mettons, un entretien d’embauche) ouvre l’esprit à la perception des pensées de l’Autre. Ce que ne parviennent pas à faire des auteurs populaires de best-sellers, ni des auteurs d’essais, même de bon niveau. Si vous postulez pour un emploi de commis-charcutier, lisez trois pages de Zola avant d’affronter votre futur employeur. Si vous ambitionnez d’entrer dans à la Poste, lavez-vous l’esprit, au préalable, avec Voltaire. Et le futur comptable a tout intérêt à lire Swift ou Dostoïevski avant tout entretien.
À vrai dire, les amateurs de belles-lettres ne seront pas étonnés, et trouveront même que ces chercheurs américains viennent de découvrir la lune. Au début des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil raconte qu’elle a lu successivement un chapitre du Sopha (de Crébillon), une lettre d’Héloïse (celle d’Abélard, ou, plus probablement, celle de Rousseau) et deux contes de La Fontaine « pour recorder les différents tons que je voulais prendre », ajoute-t-elle. Le tout pour « rendre heureux » son amant du moment. Résumons : Le Sopha pour le brillant de la conversation, Héloïse pour la tendresse, La Fontaine pour le grivois. Le total donne assez envie de connaître la dame.
Je conseille d’ailleurs aux cognitivistes de lire la Nuit et le moment de ce même Crébillon (ici, si vous ne l’avez pas), escrime d’un homme et d’une femme qui se cherchent, se devinent, pénètrent chacun l’esprit de l’autre, le tout afin de vérifier si leur projet (probablement partagé dès le début) de coucher ensemble était ou non une bonne idée, et si chacun méritait l’Autre.

La séduction, c’est bien cette entreprise de lecture à travers le front rebaptisée « Théorie de l’esprit ». Que des Américains aient eu à cœur de prouver que la bonne littérature mène au lit ou à l’embauche me paraît un signe encourageant : encore un siècle ou deux, et ces gens-là entreront dans la civilisation.

Jean-Paul Brighelli

1. Merci à Cadichon qui m’a mis sur la piste de l’article.

2. L’iconographie provient de mes éditions personnelles (et rares) de Laclos et de Crébillon. C’est cela aussi, un beau livre.

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Bibliothèques

Coup sur coup, je viens d’hériter de deux grandes bibliothèques, splendides, en bois plein, fort pratiques, mieux adaptées à des livres que les rayonnages préfabriqués proposés par telle grande marque suédoise…
« Hériter » n’est pas exactement le mot : deux vieillards sont morts — c’est leur rôle —, et leurs héritiers, ne sachant que faire de leurs livres et de ce qui les contenait (ah, les gueux !), m’ont proposé de récupérer bouquins et rayonnages.
Pour être honnête, je n’étais pas leur premier choix : ils ont commencé par contacter Emmaüs — qui n’en a pas voulu. Les livres, ils croulent dessous, ils n’en ont que faire, et les bibliothèques, voyez-vous, c’est lourd à porter (ô combien !), ça prend de la place — et surtout, personne n’en veut.
J’ai donc eu le privilège d’embarquer  les livres et les meubles. Parce que « bibliothèque » est, comme « bureau », un remarquable exemple de transfert contenant / contenu. C’est à la fois le meuble, l’immeuble, et les livres qu’ils contiennent. Gratuitement : un livre, voyez-vous, ça ne vaut rien. Ou ça n’a pas de prix.
J’en ai fait mes choux gras.

Ai-je tort de voir dans cette désaffection des livres jetés à la rue un signe calamiteux des temps présents et à venir ? On nous propose des « liseuses » qui dématérialisent les livres. Nous sommes assaillis d’écrans, Internet nous offre des millions de livres sur un plateau, mais surtout, plus personne ne lit.
Si, bien sûr : un petit carré résiste encore et toujours aux envahisseurs barbares, gens de télévision, ministres de l’Inculture, contemporains perpétuellement pressés qui croient que s’habiller en Zadig & Voltaire leur donnera de la culture, hommes politiques dont le discours personnel, quand leurs nègres ne les leur soufflent pas, se réduit à trois invectives. Mais les temps sont menaçants : la dystopie bradburyenne n’est plus une fiction, mais ça ne se passe pas comme l’avait imaginé l’auteur de Fahrenheit 451. On ne brûle pas les livres : on s’en passe. On ne détruit plus les bibliothèques (lire à ce sujet le remarquable ouvrage de Lucien X. Polastron, Livres en feu, opportunément réédité par Folio : l’auteur y répertorie toutes les bibliothèques incendiées par bêtise — parfois — ou par conviction religieuse — souvent. On en sort effaré). On les jette.
Déjà on a supprimé du lectorat potentiel tous ces gosses auxquels on n’a pas appris à lire — ou à qui, quand bien même on leur aurait enseigné le déchiffrage, on n’a pas donné le goût des livres, l’amour de l’odeur du papier, le grain sous le doigt, le geste mécanique et sensuel pour porter son doigt à ses lèvres avant de tourner la page. Puis on a imposé cette culture des écrans devant lesquels nous sommes résolument passifs, alors qu’un livre impose une participation active. J’ai expliqué il y a deux ans, dans la Société pornographique, tout l’écart qui sépare un livre érotique (« L’orgueil qu’elle mit à résister et à se taire ne dura pas longtemps… ») d’un quelconque film pornographique où tout nous est imposé. Un livre offre au lecteur intelligent un choix perpétuel.
Un vrai livre, bien sûr — pas le gloubi-boulga imprimé dont on nous gave. Les libraires — une profession en grand péril, et qu’il faut soutenir de son mieux, au lieu de commander ses bouquins sur tel site marchand qui vous offre indistinctement des sex-toys, de l’électronique ou des poupées Barbie, et des « liseuses », qui ne sont malheureusement pas des lectrices — ont d’ailleurs exprimé avec humour l’obligation qui leur est faite de vendre des merdes afin d’attirer le chaland vers des ouvrages plus précieux.

J’ai donc récupéré en six mois deux fois trois mètres linéaires de bibliothèque sur deux mètres de haut — de quoi ranger 20% de mes livres. Cela me tient chaud, moi, les bouquins. J’ai rangé à nouveau tous ces bouquins lus et souvent relus. Caressés. Cornés. Surlignés. Portant des traces de mes passions et de mes coups de cœur. En creux, ils racontent mon histoire. Ils disent qui je fus. Qui je suis.

Mais déjà — un effet de l’âge, sans doute — je m’interroge. Que deviendront ces livres si merveilleusement aimés quand je disparaîtrai ? Mes héritiers n’en ont que faire, je le sais bien. Il serait sage de les distribuer aux amis avant ma mort. Qu’ils les lisent en pensant à moi — puis, si le livre est bon, qu’ils les lisent sans plus penser à moi. Là où je serai, ça me sera bien égal, au fond — mais je me réjouis par avance des perles et pépites qu’ils dénicheront dans le millier d’ouvrages de tous ordres que je mettrai à disposition de leur avidité intellectuelle. Alors, à l’annonce de ma disparition, précipitez-vous, et emportez ce qu’il vous plaira.
Les livres, et ce qu’il restera dans ma cave, que lesdits héritiers seraient bien capables de vendre aux enchères, au lieu de le boire à ma santé. Un bon livre et un bon vin — et, pas trop loin, une présence dont on caresse la cuisse en lisant. Le bonheur, au fond, c’est simple comme un livre feuilleté — effeuillé. Ouvrir un livre est au fond d’une indécence voluptueuse.
Oui, je vous invite à la plus fabuleuse orgie qui soit — et dont on sort ragaillardi, au lieu d’en être épuisé. Grow your penis, promettent les annonces mensongères de l’industrie pornographique. Eh bien, la lecture vous accroît démesurément. Et je plains ceux qui m’ont donné ces bibliothèques, et qui n’ont même pas pensé qu’ils se privaient ainsi de la plus suave des jouissances — toujours recommencée.

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Tour de cochon

À Sargé-Lès-Le Mans, dans la Sarthe, il n’y aura donc plus de menu de substitution à partir du 1er janvier les jours où l’on servira du porc. Le maire, pas tout à fait franc du collier, joue un tour de cochon aux Musulmans de sa commune.
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça… Avant de prendre des décisions qui font enfin parler de lui, cet édile aurait pu songer qu’il allait faire les beaux jours de l’Obs, et donner du grain à moudre aux abrutis de la FCPE, qui se sont empressés de confondre sauté de porc au miel (c’était le menu quand la télé y est allé faire son reportage) et accompagnatrices voilées lors des sorties scolaires. Ou que d’autres confondraient la laïcité à tout crin des pseudo-laïques qui interdisent les crèches (voir ce que j’en ai dit sur LePoint.fr) et celle des extrême-droitiers qui imposent le cochon. Marine Le Pen s’est un peu pris les pieds dans le plat de charcuterie fine.
Entendons-nous : j’adore le porc sous toutes ses formes, et je me damnerais pour un petit salé aux lentilles ou du travers au miel. Ou pour un filet mignon simplement rôti à cœur. Ou… Bref, dans le cochon, tout est bon : je ne vais tout de même pas renier le prizuttu et le figatelli.
80% des écoles proposant un service de cantine sont alimentées en repas collectifs par de grandes centrales qui leur fournissent indifféremment du cochon ou des menus de substitution, qui existent aussi les jours où l’on propose une autre viande que le cochon, ou du poisson, vu qu’il y a toujours eu des végétariens. Après tout, des goûts et des couleurs alimentaires… Même si je trouve que les végétariens ne savent pas ce qu’ils manquent, et que les végétaliens purs sont cinglés. En l’occurrence, dans la Sarthe, le cochon endosse malgré lui les choix idéologiques du maire — comme au temps des soupe au lard offertes par une certaine extrême-droite aux SDF non-Musulmans.
Ou non-Juifs (curieusement, ils ont disparu du radar médiatique). Quand j’étais gosse, à Marseille, la question des Musulmans ne se posait pas — des Musulmans, en classe, je n’ai pas souvenir d’en avoir croisé. Des Séfarades oui, qu’ils viennent de rentrer d’Algérie durant l’exode Pieds-Noirs ou non. Ils ne mangeaient pas de porc, soit : personne n’a jamais fait de réflexion, ça passait comme une lettre à la poste. Et ça passe toujours, pourvu que l’on s’en donne la peine.
D’aucuns invoquent le « vivre-ensemble » pour justifier leur choix du cochon. C’est que dans les cantines, apparemment, les Musulmans désormais se regroupent à des tables particulières : le communautarisme gagne de jour en jour, et on laisse faire. À la question du cochon se superpose désormais celle du hallal — et là, il y a une limite, parce que ce n’est plus affaire de goût (ou de pseudo-allergie, le prétexte communément invoqué par les familles musulmanes pour expliquer leur refus de telle ou telle viande), mais de superstition (même effet lorsque des gosses mettent à la poubelle des bonbons suspects de contenir de la gélatine de porc — tout comme les enveloppes de gélules médicales). Des élèves de prépas en voyage, l’année dernière, refusaient même de manger des légumes, parce qu’ils étaient susceptibles d’avoir touché une viande non hallal : là, on est dans le grand n’importe quoi. McDo a intelligemment laissé entendre que sa viande hachée était hallal, sans avoir jamais communiqué à ce sujet : très fort, d’un point de vue commercial ! Jusqu’à ce que des clients musulmans posent directement la question, qui a quelque peu embarrassé McDo Maroc. On ne gagne jamais à opter pour le silence.
Alors, essayons d’être clair. Un menu de substitution n’est pas une offense à la laïcité. C’est affaire de goût (par parenthèse, j’ai rencontré des instits qui m’ont raconté avoir fait manger du cochon à des petits Musulmans qui s’en régalaient dans le dos de leurs mères — ce sont toujours les mères qui imposent les interdits, tout comme en Afrique, et parfois ici, ce sont elles qui font exciser leurs filles : aliénation, quand tu nous tiens…). La viande hallal, c’est autre chose : c’est du communautarisme, et ça, ce n’est pas la République. Mais il est évident que les revendications des unes et des autres sont autant de pions avancés dans l’instauration d’une société française éclatée en sous-groupes, où ce n’est plus affaire de goûts mais d’intolérance. Je suis assez ouvert pour respecter les goûts de mes invités, quand je leur fais à manger : si j’étais maire, j’en ferais autant. D’aucuns n’aiment pas le porc, d’autres ne supportent pas l’agneau ou le mouton — ou le gluten, ce qui m’offenserait presque, dieu des pâtes que je suis. Soit.
J’ai évoqué plusieurs fois sur ce blog l’excellent ouvrage de Pierre Birnbaum, la République et le cochon, où l’auteur raconte le long apprentissage du porc républicain par des Juifs désireux de s’intégrer — et ils étaient fort désireux de le faire, jusqu’à ce qu’Hitler et Laval les reconstitue en communauté. La perspective s’est renversée aujourd’hui : les Musulmans — dans leur frange extrémiste au moins, et l’extrémisme commence aux interdits alimentaires — ont-ils envie de s’intégrer, ou d’exister parallèlement à la République, avant de la dominer ?

Question rhétorique…

En attendant, le maire de Sargé-lès-Le Mans est un imbécile, qui est parvenu à faire parler de lui — tiens, j’ai même omis de citer son nom, je l’ai déjà oublié. La République se fiche pas mal de ce que vous mangez, et la laïcité résistera à la non-absorption d’un sauté de porc à l’ananas (frais, l’ananas pré-cuit le cochon et vous épargne 30% de temps de cuisson). En revanche, elle ne tiendra pas longtemps sous les assauts des imbéciles, et là, leur nom est légion.

Jean-Paul Brighelli

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Communautarismes

Je n’ai pas vu Exhibit B (faut-il dire l’exposition ? la pièce ? le montage ? les tableaux d’une exposition ?) du Sud-Africain Brett Bailey, qui après Avignon en 2013 se retrouve ces derniers jours au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, puis au 104, à Paris. J’l’ai pas vu, j’l’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler — par le Canard enchaîné de ce mercredi et par Marianne tout fraîchement sorti(e) dans les kiosques.
De quoi s’agit-il ? De saynètes successives (le public se balade d’un tableau vivant à un autre) exposant les horreurs de la colonisation, qui n’a pas eu, c’est le moins que l’on puisse dire, que des effets positifs. « Chaque tableau rappelle une horreur, un crime colonial » : un esclave qui porte une muselière, sous le titre « l’Âge d’or néerlandais », ou un homme assis, un panier sur les genoux, plein de mains coupées, sous le titre « l’Offrande » — « les mains de villageois congolais qui ne récoltaient pas le caoutchouc assez vite » : lire sur le sujet le remarquable Albert Ier, roi des Belges de Jacques Willequet.
Bref, rien que du politiquement correct.
Eh bien, pas même, à en croire les ayatollahs de l’anti-racisme. Après Londres, où quelques abrutis se sont émus du spectacle de la Vénus hottentote comme en ses plus beaux jours d’exposition coloniale, c’est à Paris que des énergumènes ont forcé la porte du théâtre — au point que Jean-Luc Porquet, l’honorable correspondant du Canard, n’a pu entrer à Gérard-Philipe que sous escorte policière. « Zoo humain », disent les khmers noirs.
C’est que Brett Bailey est Blanc — quel culot, être blanc et parler des Noirs ! À ce titre, il faut récuser Montesquieu et son « esclavage des nègres » — déjà que de francs crétins parlent sur Wikipedia du « racisme » de Voltaire, qui pourtant dans Candide condamne sans réserve l’esclavage de son temps…
Faut-il rappeler que les grands westerns pro-indiens (Soldat bleu, ou Little Big Man, ou la Flèche brisée, ou les Cheyennes — on n’en finirait pas) ont tous été filmés par des réalisateurs blancs et d’extraction européenne — et pas par des Sioux ni des Apaches ? Que Nuit et brouillard n’a pas été monté par un Juif — n’en déplaise à Lanzmann, qui croit lui aussi avoir un monopole de la Shoah parce qu’il a popularisé le terme ? Ou que les Liaisons dangereuses, sans doute le plus grand texte féministe jamais publié, a été écrit par un homme, un vrai, équipé en conséquence ?
Comment ? Il avait des couilles et il parlait des femmes ? Horreur ! Horreur ! Horreur !

Jack Dion dans Marianne tire de cette affaire la conclusion qui s’impose : « Seuls les Noirs peuvent parler aux Noirs ; seuls les gays peuvent parler aux gays ; seuls les Corses peuvent parler des Corses… »
(Parenthèse : Colomba est écrit par un pinzuttu, Astérix en Corse aussi, et ce sont deux sommets de l’insularité. Quoi qu’en disent parfois des autonomistes plus cons que nature…)
« … C’est la négation de l’approche universaliste qui veut que les êtres humains, nonobstant leurs différences, soient égaux entre eux. C’est le comble de l’enfermement communautariste à l’anglo-saxonne où l’on est défini non par ce que l’on est mais par ses origines, qu’elles soient ethniques, raciales ou religieuses. »

« Communauté » : j’ai tendance à hurler chaque fois qu’un présentateur de journal télévisé — chaque jour, en fait — use de ce mot pour désigner les Juifs, les Musulmans ou les Zoulous. D’autant qu’à chaque fois, c’est de Français qu’il s’agit. On peut très bien avoir des racines et s’en moquer : j’attends avec une certaine impatience qu’il y ait un humour musulman aussi torride que l’humour juif — mais les Israélites, comme on disait autrefois, ont quelques longueurs d’avance —, parce que ce sera la preuve par neuf qu’il n’y aura plus de « communauté » musulmane, mais des Français à option musulmane, tout comme d’autres ont choisi l’option libre-penseur. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’avais il y a deux ans une élève maghrébine et lesbienne : à quelle communauté appartenait-elle ? Les femmes ? Les gouines ? Les Musulmans ? Ma foi, à aucune — elle était française, et ses goûts la regardaient. La Révolution a aboli les ghettos, mais il se trouve à nouveau des crétins pour les reconstruire, et s’y enfermer.
Allez, pour la route, une blague que la « communauté » africaine ou maghrébine pourrait revendiquer — quand ils en seront à avoir de l’humour.

Un type était au Paradis, et depuis si longtemps qu’il commençait à s’y ennuyer ferme. Au Paradis, on chante des cantiques, ad majorem dei gloriam — mais le « Dio vi salvi Regina » à tout bout d’éternité, ça gonfle rapidement. Il va donc voir Saint Pierre, lui explique que bon, rien de personnel, mais enfin, comment c’est, en bas — en Enfer ? « Pas de problème, dit le saint, je peux te faire une permission d’une semaine. » « C’est vrai, je peux ? » « Mais oui ! »
Notre homme s’engage donc dans une descente sans fin, arrive devant le portail bien connu au-dessus duquel Dante a écrit « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza », il frappe d’un index timide…
… Et la porte s’ouvre, et il est happé par les mains avides d’une quinzaine de houris admirablement roulées, qui une semaine durant, une semaine dupont, se vautrent avec lui dans un océan de délices.
Au bout de huit jours, il remonte — et c’est long. « Alleluhia forever » — là, cette fois, il n’en peut plus. Il retourne voir Saint Pierre : « Ecoutez… Ce n’est pas que je m’ennuie… mais est-ce que je peux résilier le bail ? » « Pas de problème : signe ici », dit le divin portier.
Il signe, et descend l’escalier, cette fois, à toute allure. Il frappe à la porte de l’Enfer — qui s’ouvre, et il est happé par des diables qui le jettent dans l’huile bouillante et la poix fondue et le harcèlent de leurs fourches…
Alors il se récrie, le malheureux. Il récrimine. Si bien qu’une ombre gigantesque apparaît, et que Satan en personne s’enquiert : « Eh bien, qu’as-tu à protester ? » « Mais… Je suis venu il y a tout juste huit jours, et ce n’étaient que caresses et voluptés… » « Eh bien, dit le Diable en ricanant, maintenant, tu sais la différence entre un touriste et un immigré. »

Mais ai-je bien le droit de raconter cette blague, moi qui ne suis plus immigré depuis déjà trois générations ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Liliam Thuram (le footballeur guadeloupéen à lunettes, ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration auquel participait mon ami Alain Seksig, et qui dirige actuellement une Fondation Education contre le racisme, et Agnès Tricoire, de la Ligue des Droits de l’homme, se sont exprimés très favorablement sur Exhibit B. Cela leur a valu une volée de bois vert d’un certain Claude Ribbe, auteur, réalisateur, agrégé de philosophie et pauvre cloche, qui lance à Thuram : « Moi, je suis agrégé, lui, il est footballeur » qui est ‘argument le plus nul que l’on puisse formuler. Mais bon, il écrit dans Mediapart

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Naguima

Etes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce

Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université Kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.
Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée…
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Jean-Paul Brighelli

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Con / pétitions cul / inaires

Najat Vallaud-Belkacem remplace donc les notes par des pustules de couleur, et impose officiellement, désormais, l’évaluation des compétences en lieu et place de l’évaluation des connaissances et des performances. Tout cela pour préserver la susceptibilité des élèves, leur éviter le stress de la mauvaise note (l’extase de la bonne note, on n’en parle pas, les bons élèves sont des pelés, des galeux, bref, des élites). Bien. Eduquons-les dans du coton, le mur contre lequel ils finiront par s’écraser n’en sera que plus dur. Pff… J’ai déjà dit par ailleurs ce que j’en pensais.
C’est d’autant plus curieux que nous vivons — et les gosses avec nous — dans un univers de classements impitoyables et de compétition permanente. Les enfants n’ont qu’à ouvrir le journal pour voir, à chaque lendemain de match, les notes qu’ont méritées leurs joueurs de foot favoris (curieusement, c’est toujours le foot, sport populaire — on ne note pas les golfeurs ni même les tennismen). Et ils n’ont qu’à regarder la télé pour tomber sur des concours de toutes sortes, meilleur cuisinier, meilleur pâtissier, meilleur couple, meilleure chambre d’hôte — le meilleur prof est paraît-il dans les cartons des chaînes. Meilleur, toujours meilleur. Pas de pitié pour les autres. À la rigueur, un sourire de fausse compassion.
On sait que le retour sur terre, après les feux de la télé, de tous ces pauvres gens tirés pendant une semaine ou deux de leur médiocrité peut se révéler mortel. Sans paillettes ni projecteurs, on n’est plus rien, dans la société du spectacle. Il paraît même que d’aucuns se suicident.

Je regarde rarement la télévision — d’abord, parce que je ne l’ai pas, et que je n’en ressens pas le besoin. Mais de temps en temps, au hasard d’un séjour chez ma fille ou mes parents, je jette un œil sur les programmes.
Et là…
J’aime passionnément la cuisine — celle que l’on fait, celle qui se mange. On le sait, dans mon entourage. On a donc voulu m’initier à ce que les étranges lucarnes produisent dans le genre culinaire. Meilleur cuisinier, meilleur pâtissier, dîners presque parfaits. Hmm…
D’abord, que ce soit sur des chaînes productrices de télé-réalité (bel oxymore !) que sont produites ces émissions n’est pas indifférent — puis France 2 s’y est mis avec Dans la peau d’un chef. Il s’agit encore de faire croire que la télévision est une serrure à travers laquelle on peut mater la vraie vie, alors que visiblement tout est scénarisé. Passons. Ce qui m’intéresse, c’est la cuisine.
Un dîner presque parfait — une semaine de compétition entre gens ordinaires se recevant les uns les autres — doit être la plus ancienne de ces compétitions culinaires. On est noté, en fin de semaine, par ses pairs : les candidats évaluent (avec une notation chiffrée) les compétences des uns et des autres, on additionne ainsi des notions qui n’ont rien à voir (exactement ce que l’on reproche aujourd’hui aux notes, dont la « moyenne générale » cumule les maths et le français), la cuisine à proprement parler, l’art de la table ou « l’animation » — en général un jeu de société qui, s’il m’était imposé chez un copain, me ferait fuir. Comme on est à la télé et qu’il y a une loi Evin, on ne parle pas d’alcool dans ces repas —pauvre France !
Tête extasiée du gagnant. Sourires contraints des perdants, forcés d’être beaux joueurs. Ce n’est pas le fair-play qu’on apprend là, mais l’hypocrisie.
Puis viennent les émissions à proprement parler culinaires.
Comprenez-moi : j’arrive d’une civilisation ancienne, j’ai des souvenirs encore vifs de Raymond Oliver et de son émission, Art et magie de la cuisine, où l’ancien amour de Mitterrand, Catherine Langeais, jouait sereinement les Candide. Je me souviens de Maïté et de sa Cuisine des mousquetaires, où l’on apprenait comment débiter une anguille vivante en morceaux. Je me rappelle la pédagogie patiente et souriante de Joël Robuchon dans Cuisinez comme un grand chef ou Bon appétit, bien sûr, où c’était Guy Job qui faisait le dindon de la farce, si je puis dire. Des émissions sans compétition : un Maître (au sens compagnonnage du terme) assénait son génie. Pour des pédagos modernes, ce devait être l’horreur : transmission verticale des savoirs, aucune interactivité, aucun droit à la parole (quand on ne sait pas, on se tait), bref, je croyais me voir en cours…
Dans la même lignée,la série Cauchemar en cuisine, où des cuisiniers experts (Gordon Ramsay dans l’édition originale anglaise, Philippe Etchebest dans la version française) traitaient les postulants à l’expérience comme même moi, fasciste que je suis, je n’ai jamais osé traiter les pires de mes élèves. Pédagogie de Pères fouettards…

Mais ce n’est plus de ces divertissements à l’ancienne, comme la blanquette du même nom (celle dans laquelle on glisse quelques rondelles de cornichon, et que l’on assaisonne à la fin d’un trait de citron avant d’y délayer, hors feu, un jaune d’œuf pour la coloration) qu’il s’agit aujourd’hui. Nous sommes littéralement débordés par les émissions de cuisine — à tel point que Wikipedia en a fait un site à part. Et que Cyril Lignac, qui a fortement contribué à ces compétitions entre apprentis-cuisiniers, finit par déplorer cette invasion qui menace ses positions établies.
De quelle cuisine s’agit-il ? De ce que Barthes, dans Mythologies, appelle la « cuisine décorative » — à l’époque, c’était à propos des fiches-cuisine d’Elle, accusés d’exalter le nappé, qui occulte le produit. Désormais, la tambouille télévisuelle repose sur le kitsch, le girly — ainsi parle en particulier la nouvelle pâtisserie.  Tout pour l’œil, rien pour le palais. La cuisine de la société du spectacle. La caméra tourne autour de la réalisation — du « chef d’œuvre », pour filer la métaphore du compagnonnage —, un jury hautement qualifié goûte du bout des lèvres, et la messe est dite — avec petit couplet indispensable sur la difficulté de la notation, mais on note quand même. On devrait leur distribuer des pastilles vertes pour complaire à Najat. Mais ce n’est pas du tout l’esprit : dans ces émissions, on est sacqué, viré, moqué, mis en lambeaux. On pleure. On s’en va la queue basse. Comme on dit dans Highlander : « There can be only one ». Qu’on leur coupe la tête !

Le plus fort, c’est que c’est de la télévision bon marché, et qui rapporte gros. Des masses de candidats masochistes (Le Meilleur pâtissier, sur M6, revendique 5000 candidats à la candidature, dix fois plus que la meilleure de ces classes prépas que le gouvernement Hollande veut abolir), un jury légèrement sadique, des spectateurs voyeurs.
Emissions de temps de crise, au fond, avec gagnants politiquement corrects — un Beur une année, une femme (enceinte) une autre. On montre une réalisation invraisemblable (dans la pâtisserie, c’est encore plus marqué — le jury souvent ne sait par où entamer des gâteaux spectaculaires, que seule la caméra dévore et décortique) à des gens qui n’ont pas de quoi acheter la matière première (sans parler du matériel, fourni à discrétion, et dont tous les cuisiniers amateurs savent ce qu’il coûte), et qui n’y goûteront jamais qu’en rêve — ou en succédané. Faute de leur trouver un job et un salaire, on leur offre le spectacle d’humiliations consenties, et un repli sur la cellule familiale, si douillette en ces temps de disette et de hollandisme aigu. On leur vend de la cruauté bon enfant, du rêve calorique et de la gastronomie fictive — entrecoupée de séquences publicitaires qui leur fourguent des merdes bien réelles, à portée de leur bourse. La cuisine cathodique est là pour faire saliver. Pour contenter les chiens de Pavlov par l’écran alléchés, il y a toujours McDo.

Jean-Paul Brighelli

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Casanova Variations

Quand j’étais gosse, il y avait à Marseille-Centre une bonne vingtaine de cinémas, qui vers la fin des années 60 se sont, pour la plupart d’entre eux, réaménagés en multiplexes. Bref, à l’orée des années 70, on avait le choix, entre la Canebière et les rues adjacentes, sans compter quelques salles un peu plus lointaines, sur le port (le Festival) ou au pied de Notre-Dame-de-la-Garde (le Breteuil), à une bonne cinquantaine de films chaque semaine. Etonnez-vous qu’après ça j’aie été moyennement présent aux cours de géographie, en hypokhâgne et en khâgne, inopportunément placés le mercredi de 14 à 16, à l’heure où une grande rumeur de nouveaux films à voir de toute urgence arrivait jusqu’à moi — jusqu’à nous : parce que nous étions nombreux à préférer les salles obscures, propices aussi aux ébats maladroits et fougueux, à l’administration de pédagogies sages. Je ne veux pas refaire les 400 coups, Truffaut se suffisant à soi-même, mais qu’est-ce que j’ai pu rêver devant les photos agrafées à l’extérieur des salles, autour desquelles nous bâtissions tout un scénario qu’immanquablement le film détruisait, pour notre plus grand plaisir.
De toutes ces salles, de tous ces pièges, sur la Canebière, il n’en reste qu’une, les Variétés — rue Vincent Scotto, juste à côté de la caserne de pompiers, pour ceux qui connaissent. Il m’est arrivé d’entendre au milieu d’un film le hurlement des sirènes des camions partant à l’assaut d’un sinistre lointain.
Une seule. Pour le reste, les salles ont été reconverties en fast-foods, en fac de Droit, en supermarchés du dispensable et de l’indispensable, où viennent se fournir en biens de première nécessité les Algériens qui débarquent des navettes. Que cette ville soit parvenue à être, un an durant, capitale européenne de la culture fut sans doute le résultat d’un bluff monumental.

Aux Variétés donc j’ai vu hier après-midi les Casanova Variations (variations au sens des Variations Goldberg de Bach, thème repris en ruban ou en vis sans fin, voir la bande-annonce), un excellent film, quoi qu’en disent les cagots des Inrocks qui parlent de « mondopudding » indigeste — parce que le héros est italien, l’acteur américain, le réalisateur autrichien, et que c’est tourné à l’opéra de Lisbonne : ils ont oublié que l’actrice principale, la très belle Veronica Ferres, est allemande. Et alors ? Télérama et le Monde, au moins, ont essayé de voir plus loin que le générique (faut-il que j’aie aimé le film pour que j’en arrive à dire du bien de Télérama et du Monde !).
Comme le film passe en tout et pour tout dans une cinquantaine de salles en France, pendant que des merdes innommables occupent les complexes, courez-y avant qu’il ne disparaisse sous les coups de boutoir de Hunger Games et autres blockbusters pré-formatés.
Malkovich face à Malkovich à la recherche de Malkovich… Ou nous-mêmes face à nous-mêmes. Fascinant jeu de miroirs menteurs, d’interrogations en abyme, de carambolages temporels — suis-je ou ne suis-je pas celui qui a fait un enfant à ma propre fille, couché avec le chevalier d’Eon, et séduit mille e tre ragazze rien qu’en Espagne, et seulement 640 en Italie — mais où avais-je la tête : c’est de Don Giovanni qu’il s’agit, pur Castillan, et non de Casanova, Vénitien et cosmopolite — voir le très beau texte écrit par Sollers sur ces deux personnages que Michaël Sturminger, le metteur en scène des Variations au cinéma après les avoir mises en scène au théâtre, mélange au gré d’un opéra inséré dans le film, prétexte à des effets de distance réjouissants. D’ailleurs, c’est peut-être Malkovich lui-même qui a séduit plus de mille femmes, dit la rumeur.
Voici donc le héros vieillissant, bibliothécaire du château de Dux, en Bohème — dans ses derniers moments. Il avait 73 ans, Malkovich a mon âge (mon enthousiasme pour le film ne tient cependant pas à ce détail) et un tout petit peu plus de sex appeal. Le voici confronté à lui-même, baryton quadragénaire autrichien (Florian Boesch), crâne rasé comme lui, le voici surtout confronté aux femmes, à ce(tte) jeune androgyne qui sera peut-être le chevalier / ière d’Eon, puis surtout à cette Elisa mystérieuse qui fut sans doute sa maîtresse (comment se les rappeler toutes ?) et qui veut emporter avec elle le manuscrit des mémoires — publiés, comme on l’apprend au détour d’une image rapide, en 1826. Justement : j’ai la mémoire qui flanche, dit Malkovich — ou est-ce par pure politesse qu’il n’avoue pas qu’il a couché avec… Ici, la liste : c’est ainsi que l’opéra de Mozart se coule dans l’histoire, et que Malkovich (l’acteur) fait un malaise sur scène, au grand émoi des spectateurs, avant que Casanova ne meure tout à fait — peu nous importe, le film est fini, tous les miroirs sont épuisés, le public sort du théâtre São Carlos dans la nuit lisboète, et s’en va dîner, ou flirter, ou rêver, emportant avec lui ses doubles.
Oui, deux heures de pures délices. Un spectacle total, comme l’étaient les grandes comédies-ballets avant qu’on ne les découpe en théâtre / danse / opéra. Casanova Variations, c’est cela tout ensemble — un univers baroque, ou plutôt rococo.

Le film est sorti en France avant de sortir aux Etats-Unis. Il mérite tous les Oscars qu’ils ne lui décerneront probablement pas.

Jean-Paul Brighelli

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Osez le féminisme, 2 : aujourd’hui, le féminicide

Osez le féminisme ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît.
C’est à peu près ainsi que se terminait mon précédent billet.
Mais je n’avais pas tout vu.
Voici que le même groupuscule d’activistes obsédées par le Père et la paire propose désormais, sous la plume d’une certaine Aude Lorriaux, d’ajouter au Code pénal, qui est déjà assez complexe, le crime de « féminicide » — une revendication majeure de cette association de punaises. Ce serait une circonstance aggravante que de tuer une femme. Après le « masculinisme », un néologisme supplémentaire est né du cerveau fertile mais dérangé des féministes déjantées.


Ou incultes. Probablement se trompent-elles sur l’étymologie du mot « homicide ». « Homo », c’est l’être humain — homme ou femme. « Homicide », cela suffit. Sans doute les féministes d’Osez le féminisme pensent-elles qu’« homo » renvoie à « homme » — après tout, certains élèves encore jeunes ne croient-ils pas qu’un homicide, c’est le meurtre d’un homosexuel… Pareil pour « homo sapiens » : va falloir inventer, les filles ! Femina sapiens ? Surtout que, comme me le souffle une amie, ça doit vous agacer que la sapience soit attribuée aux hommes — ou aux homos ?
Peut-être faudrait-il les renvoyer en classe ?

La loi répertorie d’ailleurs bon nombre de circonstances aggravantes, dans l’article 221-4 du Code pénal. Je signale particulièrement le 4 bis à l’auteur (non, pas de e à auteur ! On peut aimer les femmes et la langue ! Il vaut mieux, même), où le meurtre d’un(e) conjoint(e) est une circonstance aggravante.
Mais ces crétines bornées veulent faire rajouter « sexe » au paragraphe 6 (« A raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée »). Ce qui mettrait les juges dans des situations complexes, et enfreindrait l’un des principes les plus solides du Code, l’égalité devant la loi : on serait mieux servi si l’on est une femme qu’un homme ? Allons donc !
Mais j’argumente en vain contre des gens qui n’ont pas un atome de raison.

Qu’on me comprenne bien. J’ai participé, dans les années 70, aux activités du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), j’ai milité avec certaines « Gouines rouges », cette excroissance du MLF version Marx, j’exalte en classe la Marquise de Merteuil, « née pour venger [s]on sexe », je n’ai de reproches ni de conseils à recevoir de personne en fait de féminisme. Et j’aime les femmes — je les aime assez pour ne pas supporter qu’un quarteron d’hystériques les dégrade collectivement à mes yeux. Amies, révoltez-vous : Osez le féminisme dégrade les femmes, les avilit, les consigne dans des revendications imbéciles et des postures tout aussi contraignantes que maman et putain, et les dresse contre les hommes, en croyant les libérer. Oui, révoltez-vous — ou ne vous étonnez plus des discours misogynes et des comportements-limites. « Les hommes auteurs de vos maux », disait Laclos. Eh bien aujourd’hui, ce sont les femmes qui sont les plus grands ennemis des femmes. Enfin, certaines.
Cela dit, je suis assez favorable à un délit de « féminicide » au sens de « ce qui porte atteinte à la féminité ». Les mutilations génitales communautaristes, excusées par les belles âmes, ou le port de la burka, désormais autorisée par Najat Vallaud-Belkacem pour escorter les élèves dans le cadre des sorties scolaires. Entre autres exemples.
Ah bon ? Osez le féminisme n’y a pas pensé ? Faudrait-il penser pour elles ?

Jean-Paul Brighelli

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Osez le féminisme, 1 : la polémique sur Gone Girl

Les féministes sont folles.
Et incultes.
Et elles font du tort au féminisme.
Enfin, peut-être pas toutes. Mais en tout cas, celles d’Osez le féminisme, qui sous la plume de Justine Le Moult et d’Amanda Postel, se sont fendues d’une longue diatribe contre Gone Girl, l’excellent film de David Fincher (l’homme qui entre autres fit Seven, cette histoire un peu noire où Brad Pitt était constamment surclassé par Morgan Freeman), et surtout contre son scénario, tiré du roman à succès de Gillian Flynn — qui l’a adapté elle-même pour l’écran.
Et les féministes françaises ne sont pas les seules à s’insurger. Dans le Herald (en fait, l’International New York Times (1)) du 21 novembre, le seul quotidien qui trouve grâce à mes yeux, Gillian Flynn, longuement interviewée, avoue que sous le poids des critiques contre son livre, « pendant 24 heures je me suis blottie sous ma couette, dans le genre « J’ai tué le féminisme. Pourquoi, mais pourquoi ??? Mince. J’voulais pas » — et puis je me suis à nouveau sentie tout à fait à l’aise avec ce que j’avais écrit. » Et d’ajouter : « Bien sûr que mon livre n’est pas misogyne ! Qu’attendez-vous ? Des femmes réduites à leurs rôles de mères dévouées bien gentilles ? Mon but, depuis toujours, a été de montrer la face sombre des nanas. »
Sur ce thriller auquel la presse a trouvé d’admirables accents à la Patricia Highsmith (autre écrivain de génie spécialisée dans les personnages dérangeants, masculins ou féminins), et qui s’est trouvé classé n°1 des bestsellers américains (plus de 2 millions d’exemplaires vendus), David Fincher a élaboré un film d’une grande efficacité, où l’on ne s’ennuie pas une seconde, où les médias et l’hystérie américaine jouent un rôle central, et dont je ne regrette que Ben Affleck, qui joue avec deux expressions faciales, pas une de plus — mais il les distribue à bon escient. Quant à Rosamund Pike, elle est tout simplement parfaite en petite amie modèle, épouse idéale, amoureuse de charme, intelligente à n’en plus pouvoir et tueuse pathologique. Voir la bande -annonce.
Mais alors, que peut-on bien reprocher au film et au roman ?
L’un et l’autre sont coupables de masculinisme.
Ne riez pas : j’ai appris un mot. C’était comme Monsieur Jourdain et la prose : je faisais sans doute du masculinisme sans le savoir.
Qu’est-ce que le masculinisme ? C’est « une tendance politico sociale qui voit un complot féministe partout, et qui a pour but de revenir au Moyen Age, du moins en ce qui concerne les droits des femmes. Mais, il s’agit aussi d’un retour au Moyen Age en ce qui concerne les droits des enfants. »
Tel que.
Application à Gone Girl.
« La première heure est plutôt plaisante, pleine de suspense et de rebondissements. La deuxième est un cauchemar total : l’intrigue vire à l’illustration parfaite des thèses masculinistes et laisse un goût amer de vomi en sortant. »
Rien que ça.
Et pourquoi diable ?
Parce que l’héroïne est méchante, figurez-vous (je ne dévoile rien du film en vous disant cela : courez-y quand même, le diable et le plaisir sont dans les détails).
Que doit donc enseigner une fiction pour Osez le féminisme ? « On est bien loin d’un portrait de femme forte, héroïque dans l’adversité, modèle à suivre pour les spectatrices », car « Amy incarne le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari. » Le film en fait ne ferait que « déculpabiliser et encourager la violence masculine… Les comportements adultères de Nick auprès d’une étudiante sont vite oubliés » (j’ai corrigé une faute d’orthographe au passage, on peut être féministe et ne pas tout maîtriser, après tout, elles ne s’y sont mises qu’à deux pour écrire cette belle analyse).
Le problème que se pose un écrivain ou un metteur en scène, c’est essentiellement de construire une belle histoire, avec des personnages forts. Hommes ou femmes, les méchants sont de toute évidence les personnages forts par excellence — sans doute parce qu’ils vivent au gré de leurs passions (vives) ou de leur intelligence (féroce). Grand amateur de Dumas que je suis, je sais que les Trois mousquetaires fonctionnent sur Milady bien plus que sur l’un des quatre protagonistes présumés principaux. La grande idée de Dumas, c’est d’avoir allié le physique sublime, les qualités intellectuelles et l’instinct meurtrier sous une même enveloppe.Gillian Flynn suit le même patron.
Comme diraient les Américains, le héros — « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » — est trop souvent « Mister Nice Guy » : le lecteur, le spectateur, attendent avec intérêt le vrai méchant qui mettra du sel dans l’histoire lisse d’un héros parfait. D’ailleurs, nombre d’histoires mettent en scène un héros ambigu, bien plus intéressant qu’une façade parfaite (il faut être Capra pour parvenir à faire un chef d’œuvre — Mr Smith goes to Washington — avec un vieux boy-scout). Les « héros » de la Horde sauvage, cet sommet du western crépusculaire, sont tout ce que l’on voudra sauf des enfants de chœur.
Quant aux femmes… Dans les Trois mousquetaires, il y en a deux : Milady, et cette courge de Constance Bonacieux, dont la mort n’est jamais bien parvenue à m’émouvoir, même à ma première lecture, vers 7-8 ans. Sûr que je devais déjà être un salaud de masculiniste.

Comment peut-on être idiote au point de désirer que, en défense du féminisme, les héroïnes soient exemplaires ? L’exemplarité ne paie pas, en littérature. « En plus de réutiliser la rhétorique essentialiste éculée de la femme perverse, cliché ô combien populaire dans la littérature, les arts et le cinéma, ce film a des effets absolument dévastateurs en défendant des points de vue masculinistes. » Mais pauvres crétines que vous êtes, la rhétorique consiste justement à utiliser ce qui marche, que ce soit dans l’inventio, la dispositio ou l’elocutio, pour reprendre les trois aspects des normes classiques. Ah, mais c’est que « quand on sait l’impact que les médias et le cinéma ont sur les mentalités, il est extrêmement dommageable d’une part, de mettre en exergue une violence féminine qui est un phénomène totalement minoritaire et, d’autre part, de banaliser et justifier ainsi la violence masculine en provoquant l’empathie et l’adhésion du spectateur. »
Un film « féministe » sera donc nunuche ou ne sera pas. Etonnante idée. Je me souviens de raisonnements du même ordre lorsque Barry Levinson avait réalisé Disclosure (Harcèlement, 1994) où Demi Moore poursuivait Michael Douglas de ses assiduités et, pour se venger de ses refus, l’accusait de harcèlement. Sans doute le harcèlement en entreprise (et ailleurs) est-il le plus souvent le fait des mâles : mais pour construire un film qui fonctionne, il valait mieux, et de très loin, inverser les situations.
Quant à ceux qui croiraient que la fiction est de la réalité, il n’y en a pas tant que ça — et ils ne vont pas voir Gone Girl, ils se contentent de jouer à leurs jeux vidéos ordinaires.
Lorsque j’ai publié la Société pornographique, j’ai expliqué que les films pornos réduisaient certes la femme à trois trous, mais réduisaient conjointement les hommes à leur cheville ouvrière, et que c’était cette économie réductrice qu’il fallait dénoncer, voire interdire. Je ne connais pas une œuvre majeure, écrite par un homme ou une femme, qui ne subvertisse peu ou prou la distribution du Bien et du Mal : l’efficacité et la mimesis résident justement dans l’ambiguïté. Si Phèdre était juste une grosse salope de MILF excitée par son beau-fils pédé (si ! Chez les Grecs, au moins), cela ferait longtemps que l’on ne parlerait plus de Racine. La pièce ne fonctionne que parce que l’on plaint l’héroïne, qui se livre pourtant à un mic-mac peu reluisant. Ce qui fait d’Emma un personnage fort, c’est qu’elle est loin d’être aussi bête que ce que l’on croit quand on n’a pas lu Flaubert depuis longtemps — bien moins bête, au sens plein que le Patron donnait au terme, que cette crapule de Homais, par exemple. Et que son mari, parallèlement, pour imbécile qu’il soit, est littérairement sauvé par l’amour débordant qu’il porte à sa femme — voir sa mort, où Flaubert a glissé au fond tout ce qu’il avait en lui de romantisme refoulé.
Mais je vois bien que je gaspille ma salive en vain. Osez le féminisme en sait plus long que moi sur le sujet. Tant pis. Les connes ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Elles devraient se méfier : à tenir des discours maximalistes, on finit par se faire haïr — et pas seulement d’Eric Zemmour.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le même numéro du Herald m’apprend la mort de Mike Nichols, l’inoubliable metteur en scène de Qui a peur de Virginia Woolf (la plus extraordinaire pub pour le whisky jamais réalisée) et du Lauréat, entre autres. Times goes by.

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Les fessées du Petit Nicolas

« Mais enfin, a crié papa, que veux-tu que je fasse ? Que je fouette le gosse dès que j’entre dans la maison ? » (Les Récrés du petit Nicolas)
On fouette peu mais on fesse beaucoup dans le Petit Nicolas, l’immortel chef d’œuvre de Sempé et Goscinny. Particulièrement dans le premier volume. Les copains se prennent des dégelées impressionnantes, au retour de l’école.
Voilà qui ne ferait pas plaisir à Laurence Rossignol, secrétaire d’Etat chargée de la famille, qui relance le débat (refermé en mai dernier lorsque « l’amendement fessée » déposé par un Vert, François-Michel Lambert, a été repoussé par l’Assemblée) sur la constitutionnalité de la fessée.
Comme ils n’ont rien d’autre à faire, au gouvernement, que de s’occuper des parents fesseurs (et les parents gifleurs alors ? Discrimination insupportable !), Bonnet d’Âne, ne reculant devant aucun sacrifice, a résolu de s’attaquer résolument au problème.
D’abord, il n’y a fessée, stricto sensu, qu’à partir du moment où il y a répétition du geste. Une seule claque n’est pas une fessée.
Ensuite, y a-t-il fessée lorsque le derrière susdit est protégé par un tissu — couche, pantalon, jupe plissée ou shorty « Fleurs de pommier » de chez Aubade ? Y a-t-il fessée lorsqu’il ne s’agit pas d’un enfant ?
Mais Laurence Rossignol sait-elle que la fessée est un jeu d’adultes parmi d’autres ?

Et d’abord, était-elle méritée, cette fessée ? On sait grâce à Max Ernst que même le petit Jésus, qui est comme chacun sait « sage comme une image » pieuse, a pris des fessées de la main de sa Vierge de mère (l’était-elle encore après l’accouchement ? Si oui, je veux bien croire aux miracles) légèrement excédée par les turlupinades du gamin. « Jésus, je t’avais dit de ne pas changer l’eau en vin, ivrogne ! » « Jésus, qu’est-ce que c’est que cette manie de fréquenter des paralytiques — d’abord, il est même pas lavé, ce mec ! » « Jésus, tu nages comme je t’ai expliqué, tu ne frimes pas en marchant sur l’eau ! »
Insupportable, le gamin. On le lui a bien fait voir, une grosse vingtaine d’années plus tard.

Ensuite, la fessée est-elle pédagogique ? Ma foi… L’abbé Boileau (le frère de l’autre) a commis en 1700 une Historia flagellentum qui condamne fermement l’abus de fessées (particulièrement au fouet),à cause du plaisir louche que d’aucun(e)s y prennent. La vraie pédagogie serait donc de refuser la fessée ?
Rappelons au passage qu’elle n’est interdite à l’école de façon officielle que depuis 1991. On en donnait, « de mon temps »…

Allez, cessons de rire : ce n’est pas bien de fesser (et encore moins de gifler) les enfants. La seule vertu que l’on peut reconnaître à la chose, c’est un certain soulagement des parents.
Mais entre adultes consentants ? Peut-on utiliser la main, jusqu’à faire rougir les fesses — jusqu’à « fêler le postérieur en deux », comme le chantait Brassens, qui en homme cultivé revenait au sens originel de « fesse » — la fissure ? Là où nous voyons des rotondités symétriques (sauf cas de « cul rabat-joie, conique, renfrogné » — Brassens toujours), les Latins voyaient une fente, tout comme là où nous voyons la pointe du sein, ils voyaient, eux, la courbe — sinus / cosinus, c’est la raison étymologique de la paire de lolos. La fessée excite les esprits animaux, dit l’abbé Boileau. Je le crois bien ! Elle amollit les chairs, les prépare à des excès, ramène le sang en surface sans le faire couler (à l’inverse du fouet, de la canne ou de la cravache), ravive les couleurs…

Au lieu de légiférer sur des pratiques certes archaïques mais sans réelle gravité, la secrétaire d’Etat ferait mieux de s’occuper des enfants réellement battus, à coups de ceinture après les avoir attachés à la table. Elle ferait mieux de traiter les douleurs véritables, les humiliations du pain quotidien devenu hebdomadaire et du travail qui manque, les cités contrôlées par les gangs, les jeunes sans autre perspective que Pôle Emploi ou le djihad. Oui, elle ferait mieux — sinon c’est à François Hollande en particulier et au PS en général que les électeurs flanqueront une fessée, en 2017. Et une belle.

Jean-Paul Brighelli