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L’Orient est rouge

Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien.
Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.
Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.
Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.

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Viva la muerte !

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.
Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »
Par égard pour une que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.
Sauf vendredi dernier. Dans le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »
Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.
L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burka immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

Jean-Paul Brighelli

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Crucifions les laïcards

Ce n’est pas moi qui le dis : c’est un certain Médine (dis-moi quel pseudo tu adoptes, je te dirai qui tu es), qui dans un rap énervé, propose d’imposer la charia en France. Mains coupées comprises. Cet honnête barbu, qui agite très fort les siennes, et utilise son clip pour faire la propagande du voile, a tout pour faire plaisir au Café pédagogique.
Lequel, le jour même où deux islamistes flinguaient la rédaction de Charlie, interviewait avec complaisance les deux auteurs d’un énième livre plaidant pour une laïcité ouverte — comme les cuisses du même nom. Béatrice Mabilon-Bonfils, sociologue à l’Université de Cergy-Pontoise, et Geneviève Zoïa, anthropologue à l’Université de Montpellier, sortent La laïcité au risque de l’Autre (Ed. de l’Aube). Selon elle, l’Ecole du « républicanisme laïc et égalitaire » s’est bâtie sur le « déni des allégeances particulières et comme topos fondateur de neutralisation des lieux et des milieux ». Elle est bien incapable de répondre aux « demandes croissantes de pluralité culturelles et cultuelles et les valeurs centrales de cohésion — certes hégémoniques — qui construisaient hier le contrat-citoyen moderne sur une culture intériorisée et inclusive, conforme en cela à la raison des Lumières, sont aujourd’hui invalidées dans une Ecole qui non seulement ne parvient pas à fabriquer du Commun mais altérise ».
Quand vous avez lu une phrase de cet acabit, vous avez l’impression d’être en apnée dans un grand fond. Mais bon, qui a dit que les sociologues savaient écrire ?
Et que proposent ces aimables dynamiteuses ? De « changer la grammaire sociale de l’Ecole ». Le CRAP, qui sait interpréter les métaphores sociologiques, demande aussitôt, benoîtement : « L’intégration passe par la reconnaissance des communautés ? » — ce qui permet à nos deux furies de se précipiter dans la brèche : Oui, « la laïcité aujourd’hui c’est la peur de l’Autre ! » — au moment même où Cabu, Wolinski et et leurs copains se faisaient descendre par deux de ces « autres ». Elle « contribue selon nous à racialiser les rapports sociaux, alors même qu’elle est saisie dans tous les discours au nom du contraire ». Bref, ce sont les laïques qui sont racistes, pas ceux qui croient que l’affirmation de la différence est au bout de la kalach ! Si, si : « La laïcité se transforme en instrument d’agression des minorités, principalement aujourd’hui vis-à-vis de la minorité musulmane qui concentre à elle seule l’idée d’une crise du modèle d’intégration française ». Heu, pour l’agression, ce jour-là, ce n’était pas franchement la laïcité qui était à la manœuvre.
Immondes salopards. Crevures. Au bal des enfoirés, vous ne serez pas les derniers.
Depuis une semaine, les fossoyeurs de la laïcité en ont remis une couche. Ce ne sont plus seulement quelques caricaturistes que l’on enterrera aujourd’hui, à Montparnasse ou ailleurs. C’est leur combat de trente ans. Dans l’Humanité, un certain Mohamed Mechmache Co-président de la coordination nationale « Pas sans nous » et porte-parole du collectif AC LE Feu (ça existe apparemment, et ledit coordonnateur guigne les places chaudes qu’on pourrait lui réserver dans le cadre d’un « grand débat » comme Najat sait les organiser) lance : « Quand on refuse des sorties scolaires aux mères de famille voilées, est-ce qu’on n’est pas en train de créer de la violence chez ces gamins, qui voient leurs parents exclus ? »
Le pire, c’est qu’on ne les refuse plus. C’est que les voiles s’étendent, comme des taches d’encre, ou des taches de sang sur les taches d’encre, sur l’ensemble de la laïcité, que l’on propose depuis deux ans d’aménager.
Le plus beau, c’est que la Droite, qui cherche à exister encore à l’ombre du FN, s’y met elle aussi. Benoist Apparu, qui est forcément compétent puisqu’il est député, dénonce dans l’Express le « totalitarisme laïcard » et déclare que « la loi de 1905 ne doit pas être une cathédrale intouchable ». Ah, certes, elle a plus de cent ans, il faut rafistoler la vieille dame, et l’adapter aux cultes actuels. Apparu adapterait sans doute aussi la Déclaration des Droits de l’homme, qui est une antiquité encore plus branlante. Enfoiré !
Le gouvernement a fait descendre dans la rue des foules immenses (suis-je le seul à trouver suspect que pour une fois, les chiffres de la police et ceux des manifestants soient bizarrement identiques ? Quelqu’un a-t-il la moindre idée du temps que prendrait à s’écouler 1,5 millions de personnes entre la République et la Nation ?). Il en profitera, dans les jours à venir, pour instaurer des lois sécuritaires que Christiane Taubira, bien sûr, se fera un plaisir d’appliquer. Mais surtout, il va nous convoquer une de ces commissions sur la laïcité qui dans ses conclusions déjà écrites dira qu’il faut ouvrir, ouvrir, ouvrir… M’étonnerait que l’on en arrive à ajouter Laïcité à la trinité républicaine, comme le demande avec émotion Perico Legasse. Non, on va faire plaisir à « Médine », et instaurer la Rap-ublique…

La vertu est une voie toujours plus rude que le délitement. L’Ecole a cessé d’intégrer à force de « compréhension », de « collège unique » et de « socle commun » — à force d’ambitions sans cesse revues à la baisse, d’ouverture vers les particularismes de tel ou tel groupe de pression, d’entrisme des parents d’élèves (la FCPE vocifère qu’il faut lui donner encore plus de champ à l’intérieur de l’Ecole) et d’acceptation de la ghettoïsation à l’intérieur même des classes : d’un côté les « Blacks » (qu’on ne le dise plus en français depuis presque vingt ans est un signe en soi d’abandon), de l’autre les Beurs, d’un côté les garçons, de l’autre les filles — de peur de se contaminer sans doute. C’est le communautarisme qui est raciste, pas la laïcité.

Les avertissements pourtant se sont succédé, comme je le rappelle par ailleurs. On n’en a jamais tenu compte, ni à droite, ni à gauche. Les considérations électoralistes, la paresse intellectuelle, les trahisons des clercs ont favorisé à la fois la mise à l’écart de populations que la République savait insérer dans le tissu national, et l’émergence de revendications identitaires inacceptables. Je me fiche pas mal que tel ou tel adore Allah ou Jéhovah. Qu’il soit bronzé ou pas. Qu’il habite ici ou là. Comme le dit fort bien ce Basque de Perico : « L’altérité doit être acceptée comme une diversité, non comme une division. » Je suis prof pour les amener, chacun, au plus haut de leurs capacités — et malgré eux s’il le faut.
Mais ces temps-ci, franchement, la tâche est dure. Je sais que j’aime me battre à un contre cent. Mais la masse des crétins s’épaissit de jour en jour. La vague monte. Elle monte. Elle va tout submerger.
Et c’est sur l’émotion de 17 assassinats au nom de l’Islam que ces imbéciles joueront pour aménager la laïcité jusqu’à ce qu’il n’en reste rien — et ils s’étonneront, la bouche en cœur, quand on crucifiera les laïcards, en disant « Mon Dieu, mais je n’ai pas voulu cela ! » Charb lui-même, dans une allocution prononcée devant le Comité Laïcité République qui lui décernait un prix, prévenait il y a peu : « J’ai moins peur des extrémistes religieux que des laïques qui se taisent ». Ce même Charb qui avait illustré la couverture d’un livre plus que prémonitoire de Patrick Kessel, Ils ont volé la laïcité (Jean-Claude Gawsewitch éditeur), 2013), qui constatait avec effarement que les trahisons conjointes de la Gauche et de la Droite avait laissé le champ laïque au FN — on croit rêver. C’était il y a deux ans, c’était il y a deux siècles. 
Le diront-ils d’ailleurs ? À en croire Houellebecq, ils seront, comme son héros, en train de se convertir.

Jean-Paul Brighelli

PS. Merci à l’Abeille et l’architecte, à qui j’ai emprunté nombre de références pour les faire parler.

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République-Nation

Ils sont venus ils sont tous là
Le débonnaire Israélien
Son gentil homologue palestinien
L’aimable Ukrainien
Et quelques chefs d’Etats africains
Pas tyranniques pour un sou
Chers amis chers cousins

Des gens bien
De vrais républicains
D’inoxydables démocrates

Il y a aussi la Ligue arabe et le Qatar

Dans les tribunes de Bastia hier
Une banderole disait
« Le Qatar finance le PSG et le terrorisme »
Ça n’a pas plu au PSG
Les terroristes n’ont pas protesté

Il y a Davutoglu
Premier ministre d’une Turquie pas du tout intégriste
Qui flingue doucement les Kurdes
Seuls Musulmans présents hier à Marseille
Le PKK est toujours inscrit sur la liste
Des organisations terroristes
Alors qu’il les combat
Faudrait voir à ne pas contrarier Obama
Qui ne contrariera pas l’Arabie Saoudite
Ni la Turquie qui est dans l’OTAN

Il y a Viktor Orban aussi
Pas raciste pour un brin
Venu participer à la grande leçon de démocratie
Distillée par François Hollande

Au grand marché des tyrans d’eau douce
Demandez votre préféré

Et tant et tant de visages illustres
Angela Merkel serre de près François Hollande
Contente de savoir
Que la France bientôt s’appellera Frankreich
Toute l’Europe est là
Très satisfaite d’elle-même
De ses accords de Schengen
De ses frontières-passoires
De son fonds monétaire pas du tout inféodé aux grandes banques
Et des suicides en masse de retraités grecs

David Cameron est venu vanter ses écoles coraniques
Des poches de charia posées dans le Sussex

À propos d’école
Najat Vallaud-Belkacem est là aussi
Souriante et bien coiffée
Elle a autorisé les mères voilées à investir les écoles
Mais curieusement il n’y en a pas dans la manifestation

Le Serbe le Croate le Kosovar ont fait le déplacement
Ceux qui écoulent tranquillement les stocks des dernières guerres
Libre circulation des hommes et des kalachnikovs

Et tout le gouvernement
Ravi d’une telle aubaine

Quelques drapeaux français
Sont perdus au milieu d’une foule qui ne sait plus trop ce que c’est que d’être français
On ne chante pas la Marseillaise
À cause du sang impur
Ni l’Internationale
À cause d’à cause

Le Président serre des mains
Cher ami cher ami chère amie
On l’a prévenu il évite de congratuler les gardes du corps de Benyamin Netanyahou
La foule des Parisiens l’acclame
Il hésite entre la mine grave des enterrements
Et le sourire de celui qui rit dans les cimetières
Il devrait se méfier
Après tout ils ont applaudi Louis XVI
Avant de le traîner sous la bascule à Charlot

Je suis Charlie dit l’un
Je suis juif dit l’autre
Je suis flic dit un troisième
Ceux-là sont plus rares le flic sent plus mauvais vivant que mort
Mon cher mon cher mon cher ami
Un million de communautaristes individualistes réconciliés pour un après-midi
Par chance il fait beau
Demain il ne restera plus que des communautés
Qui se regarderont en chiens de faïence

Il y a aussi les absents
Six millions de Musulmans qui n’osent pas bouger et pensent que c’est un complot
Si Netanyahou est là, hein
Et tous ceux qu’Anne Hidalgo et François Lamy ont privés de manif
Le Camp du Bien sait ce qui est juste
Le camp du Bien sait ce qui est bien

On peut rire de tout
On ne peut pas rire avec tout le monde
Je ris avec mes amis
De toutes ces grandeurs minuscules défilant à Paris

Le grand frère américain avait un avion à prendre
Mais avant de partir
Il a sifflé tout le monde et appelé à une conférence sur le terrorisme à Washington
Les french poodles en ont salivé d’aise
Cher ami cher ami chère amie
On se voit le 18 février
D’ici là
Portez-vous bien et bonne année
Bonjour à votre dame
D’ici là
Les cendres de Charlie se seront dispersées.

(Pardon de m’être laissé aller à une veine vaguement lyrique que je réfrène depuis des années — promis, je ne le ferai plus, et j’en assume le ridicule).

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Génération Zidane et génération rap.

Qui a demandé, l’année dernière, « un autodafé pour ces chiens de Charlie-Hebdo » ? Un imam des Buttes-Chaumont ? Non. Un représentant de l’une ou l’autre des organisations musulmanes qui avaient porté plainte en 2007 contre l’hebdomadaire et qui verse aujourd’hui des larmes de crocodile, et sera certainement présent demain dimanche à ce rassemblement « républicain » (entendez : le camp du Bien) qui entend exclure un parti représentant 25% des Français ? Pas même.
En fait, l’auteur de cette boutade (un mot qu’en l’occurrence je ferais volontiers venir de l’expression « bouter le feu ») est un collectif rassemblant l’élite (?) des rappeurs français : Akhenaton, Kool Shen , Disiz la Peste, Soprano , Nekfeu , Dry , Lino , Nessbeal, Sadek, Sneazzy, S.Pri Noir, Still Fresh et Taïro. Des athlètes de l’intellect dont le portefeuille prospère sur la naïveté de ceux qui l’écoutent. Charb avait alors dénoncé une chanson « fasciste » chantée par des « branleurs millionnaires ». Christiane Taubira ne s’en était pas émue. Ni la presse, pour l’essentiel. Seul Jack Dion, dans Marianne, avait signé un papier furieux où il écrivait de façon prémonitoire : « Certes, il ne s’agit que d’une chanson. Certes, on n’est ni en Afghanistan ni au Pakistan, mais chacun connaît le poids des mots et le choc des formules. »
Et quelques lignes plus loin, il ajoutait, avec une grande pertinence : « le plus inquiétant est que personne ne se soit offusqué d’un engrenage débouchant sur un cri de haine contraire à l’esprit même de la marche de 1983, d’inspiration laïque, et qui était à mille lieux de toute récupération religieuse. A l’époque il s’agissait de défendre les immigrés. Aujourd’hui on renvoie immédiatement ces derniers à une essence musulmane supposée ne tolérant aucune critique. »

Ah oui, la marche des Beurs… Cela remonte à 1983, à l’époque où Mitterrand se séparait du PC, après l’avoir descendu, réorientait son action économique dans le sens du tout-libéral (j’y reviendrai), et surtout, dans la perspective de 1988, inventait Le Pen, qu’il faisait inviter à l’Heure de vérité, ce qui facilitait son élection l’année suivante au parlement européen, et, en 1986, bénéficiant de la proportionnelle opportunément inventée par la Gauche, d’entrer à l’Assemblée nationale. Tout se tient. « On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes. » Tels sont les propos que Franz-Olivier Giesbert prête, non sans vraisemblance, à cet « honnête homme » de Pierre Bérégovoy dans le Président (1990). J’en connais un, qui était alors directeur de cabinet de divers ministres socialistes, avant d’être nommé à la Cour des Comptes, qui s’en souvient encore, maintenant qu’il est président. Exclure ostensiblement le FN des manifestations de dimanche, c’est lui donner, aux yeux de ceux qui ne reconnaissent plus la représentativité de l’UMPS, une aura de semi-martyr médiatique. Si le plan de tous ces petits malins n’est pas de provoquer en 2017 un affrontement, au second tour, entre François et Marine, je veux bien perdre un œil.
La Marche des Beurs (le mot entra l’année suivante dans les dictionnaires) fut initiée par un curé lyonnais, le Père Delorme, spécialisé dans le « dialogue inter-religieux », comme on dit poliment pour désigner la reddition de l’église catholique à l’Islam, et un pasteur, Jean Costil, membre de la CIMADE qui a la même fonction œcuménique côté protestant. L’un et l’autre sont de la même génération que Philippe Meirieu, Lyonnais d’adoption, et membre éminent, dans les années 1960, des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes — les JOC, c’est son Mai 68 à lui. Tout se tient.
Quand je pense que j’ai défendu Meirieu contre les plus jusqu’au-boutistes des pédagos, ici même… Et que ce même Meirieu, récemment sollicité pour LePoint.fr où je cause Education, a osé me répondre : « Nos relations ne sont pas “comme elles sont”, mais comme vous les avez construites par votre comportement et vos propos. Nul doute que vous ne trouviez quelque jouissance à la pratique de l’injure à mon égard. Mais, dans ces conditions, je préfère utiliser d’autre (sic) canaux que votre interlocution pour faire connaître mes analyses sur l’Ecole de la République. Au nom de l’éthique minimale nécessaire à tout débat démocratique. » On se pare volontiers de probité candide et de lin blanc, quand on est responsable du plus grand désastre scolaire de l’Histoire.
La Marche des Beurs, où flottaient quelques keffiehs palestiniens, n’était pas exactement la sauce désirée. Le PS, l’année suivante, inventa SOS Racisme, avec l’argent de l’Elysée et de Pierre Bergé réunis, et le soutien, cette fois, de l’Union des Etudiants Juifs de France. Il fallait canaliser cette belle jeunesse dans une voie électorale adéquate — la « génération Tonton ».
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Dans les slogans de l’époque (l’exaltation du métissage et du « mélange » — il y avait eu opportunément une « marche » des mobylettes), c’était déjà de la dissolution de la République qu’il était question.
Saïd Kouachi est né en 1980. Son frère Chérif, deux ans plus tard. Ils ont connu jusqu’à la nausée cette célébration du mélange qui devenait, peu à peu, une célébration de l’identité. Ils ont connu aussi, à l’entrée en collège, les bénéfices de la loi Jospin — qui deux mois après sa promulgation entraînait, au nom de la « liberté d’expression » qu’elle imposait, la première affaire de voiles. 1989 ! C’est tout proche, c’est très loin.
La démocratie à l’algérienne du GIA et du FIS est venue sur ces entrefaites allumer des foyers de terrorisme dans toutes les cités — le PS n’offrait pas une idéologie de substitution assez puissante, il fallut convoquer l’Islam.

Zidane, né en 1972, était passé du bon côté de l’école. Même s’il s’est très tôt intéressé au foot, il a appris les fondamentaux. D’ailleurs, il est trop kabyle pour être très musulman, et son père, venu en France avant la guerre d’Algérie, ne lui a pas fait porter le poids d’une algérianité, si je puis dire, exacerbée.
La coupe du monde 1998, puis la coupe d’Europe deux ans plus tard, qui marquèrent son apogée, virent aussi l’émergence de cette France « Black / Blanc / Beur » qui n’était déjà plus du mélange (c’est-à-dire de l’intégration) mais de la juxtaposition communautaire d’entités pseudo-raciales disposées à l’étalage.
La preuve de cet éclatement de l’idéal républicain d’assimilation fut apportée l’année suivante, lors d’un match France-Algérie de sinistre mémoire. Les Renseignements généraux, qui ne sont pas forcément à côté de la plaque, avaient prévenu qu’il y aurait des débordements communautaires. C’était dire qu’en quelques années les communautés s’étaient mises en place. Et que l’Islam pouvait tranquillement prospérer dans des crânes vidés par les pédagogues de toute culture commune au profit d’un communautarisme concurrentiel, typique d’une Europe désétatisée, et d’un libéralisme mondialisé.

Le reste, c’est l’actualité. C’est la plainte en 2007 contre Charlie, coupable de caricaturer le Prophète. C’est un premier attentat au cocktail Molotov en 2011, c’est l’appel au meurtre des citoyens-rappeurs en 2013 (Saïd Kouachi a fait du rap, figurez-vous), et c’est mercredi dernier. Fin de partie. Communautarisme 12, République 0. Et le bilan s’est encore alourdi depuis. Parce que ce ne sont pas des cinglés qui tirent à l’aveuglette. Ce sont des tueurs organisés. Des assassins — du persan ḥašišiywn, « les gens de principe, de fondement de la foi ». Il fallait le rappeler.

Immédiatement, chœur des vierges et des bobos, qui dix minutes auparavant trouvaient que Charlie était un journal raciste — et c’est une injure que j’ai trouvée ces jours-ci dans certains forums où ils feraient mieux de se taire, par décence. Récupération de cadavres. Ils sont tombés par terre, c’est la faute à Voltaire — et, paraît-il, à Houellebecq, à Zemmour et à Finkielkraut — si !… Mais qui les a aidés quand il était encore temps ? Le gouvernement a même allégé la protection dont ils bénéficiaient. Jolie fenêtre de tir.
Il n’est plus temps. Umberto Eco a parfaitement formulé la situation : « C’è una guerra in corso e noi ci siamo dentro fino al collo, come quando io ero piccolo e vivevo le mie giornate sotto i bombardamenti che potevano arrivare da un momento all’altro a mia insaputa. Con questo tipo di terrorismo, la situazione è esattamente quella che abbiamo vissuto durante la guerra. » Oui, c’est une guerre, une guerre à distance contre l’Etat islamique, devenue une guerre de proximité — et Eco a raison, c’est comme en 1940 : qui collaborera, et qui résistera. Et nous nous y sommes plongés jusqu’au cou nous-mêmes, en cédant sur l’universalisme républicain, en cédant sur la laïcité, en cédant sur la transmission de la culture commune. En acceptant des voiles à l’université et dans les sorties scolaires : la femme de Chérif Kouachi en porte un intégral. L’Ecole qu’ont fréquentée toutes ces têtes creuses mériterait de figurer dans une nouvelle Histoire de l’Infâmie.

Et Zidane, qui avait appelé son fils Enzo, aurait décidé — info ou intox — de le rebaptiser Mokhtar. Les sites islamiques s’en réjouissent, dans l’orthographe rectifiée qui est la leur : « Cet convertion de Zidane dans ces jours-ci que les pays occidentaux veulent anéantir le visage de l’islam en créant les terroristes de Daesh dans la région du Moyen-Orient. » Sic.
Mais ce n’est pas important, l’orthographe…
Eh bien si. Je crois même que c’est un critère, parmi d’autres, pour reconnaître les apprentis jihadistes.

Ecr.l’inf.

Jean-Paul Brighelli

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Dieu est amour !

Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !Dieu est amour !

Et pendant ce temps sur Twitter, ceux qui aiment vraiment Dieu se répandent :

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Spam

Je reçois chaque jour environ 300 Spams sur Bonnetdane, ce qui explique qu’il puisse m’arriver d’éliminer un message de bon aloi au milieu de ces décombres. Surtout que certains de ces messages sont des listes de sites et de liens dépassant aisément une page écran entière.
Contrairement à ce qui déboule via Orange, qui gère mon abonnement général, ce sont des propositions génériques — non pas ciblées sur ce que je suis (Orange m’envoie par exemple toutes sortes de messages Prévention obsèques dont je les remercie) mais sur notre civilisation en son entier.
Et qu’y trouve-t-on ?

Avant tout, l’essentiel de ce qui m’arrive est en anglais, avec, juste derrière, le chinois, le japonais et le russe. La mondialisation parle toutes ces langues dans cet ordre — l’anglais représentant 70% du Spam. Un mauvais anglais, d’ailleurs, plus globish que shakespearien.
Ensuite, ce sont pour 40% des incitations à plonger dans le consumérisme des contrefaçons. Dans l’ordre, Louboutin, Ralph Laureen, Michael Kors, Gucci, Vuitton, Longchamp, Oakley et Ray-Ban (et je jure bien n’être jamais allé sur un site vendant ces marques — c’est juste un bombardement par probabilités). Pompes, lunettes et sacs à main. Les signes extérieurs de la réussite, paraît-il. Une civilisation de la frime se dessine ici.
Nike aussi — les Air Jordan. Il y a donc tant de basketteurs que ça sur la Toile ?
Ajoutez à cela 10% de propositions de placements financiers — offres typiques d’une société où l’argent est un bien de consommation en soi, et tend à remplacer les produits de l’industrie.
Un peu de pornographie aussi. Et les marques associées au genre — Rolex, par exemple. Enfin, de la Rolex chinoise. Et des sites de jeu en ligne. Ce sont les mêmes firmes qui gèrent tout cela.
Et à 40% — autant que pour les biens de consommation —, j’ai droit à un déferlement de produits pharmaceutiques. Génériques de Viagra d’abord. Et déjà j’entends les mauvaises langues insinuer que ça au moins c’est ciblé, connecté à l’offre pornographique et probablement proportionné à ma consommation supposée — mais pas même. Le Viagra est de plus en plus utilisé dans la tranche 18-30 ans : dans certaines banlieues ici on vous propose les petites pilules bleues en même temps que le shit, et quel que soit votre âge. Pour frimer auprès des copines avec des érections intarissables.
Et, surtout, anti-dépresseurs (déferlante quotidienne de Xanax, Valium, etc.), somnifères (Ambien) et antalgiques plus ou moins opiacés, dérivés morphiniques, Tramadol et compagnie, bref, toute la panoplie d’une société malade. Et shootée aux feuilletons télé : j’ai droit à des propositions massives d’Hydrocodone, un opioïde interdit en France mais popularisé, semble-t-il, par la série Dr House, où le personnage principal s’est tricoté une dépendance à ce sédatif.

S’il fallait prouver que l’ultra-libéralisme mondialisé (le côté chinois, l’omniprésence de l’anglais) est une grave déviation, dont les libéraux même devraient s’inquiéter, je n’en demanderais pas plus. Qu’Orange vende à divers secteurs mon identité et mes caractéristiques, passe encore, c’est de la pub ciblée, même si c’est en soi une intrusion intolérable. Mais là, c’est le monde contemporain et uniformisé dans toute son horreur. L’individu mondialisé (c’est l’un des thèmes du concours d’entrée à Sciences-Po cette année) consomme des signes extérieurs de richesse et de standing (ou plutôt de l’idée que ces imbéciles se font du standing), se masturbe avec sa souris, et soigne sur Internet son incapacité à trouver le sommeil, ses névroses obsessionnelles et ses dépressions chroniques, et son désir de toute-puissance (70% des consommateurs de Viagra et autres molécules de même farine n’en prennent pas par nécessité, mais par frime, pour s’identifier aux hardeurs inlassables, ou prétendus tels, qu’offre la Toile pornographique).
D’un côté, un ciblage plus ou moins adéquat, qui toutefois fait fi de l’anonymat auquel on croyait avoir droit. De l’autre, une déferlante — 300 fois par jour. Du phishing, comme on dit, qui distribue tous azimuts la came, comme ces pêcheurs qui avant de tremper leur ligne commencent par jeter des appâts à pleines poignées pour faire venir le poisson.
Raisonnement simple : si on le fait, c’est que ça marche. Pas à tous les coups, et rarement sans doute, mais sur la masse, cela représente sans doute chaque jour des centaines de milliers de gogos harponnés par l’industrie du faux. Et des millliards de dollars — le Spam se négocie en dollars, ça va de soi.
Et il ne s’agit même pas de produits authentiques. Tout ce qui s’offre ici est copie, et copie de copies. Molécules imaginaires, chaussures de hardeuses faméliques à semelles surcompensées, sacs de cuir en plastique véritable, cousus dans un Pakistan profond ou un Bengladesh douteux. Derrière chacun des produits offerts à ma supposée concupiscence, on devine aisément les petites mains qui les fabriquent dans des sweat shops improbables.
J’élimine de façon mécanique ces diverses propositions qui encombrent le site. Non sans un certain énervement : qu’est-ce que c’est que cette société du manque comblé par le faux ? Du désespoir pallié par des médicaments imaginaires et sans doute dangereux ? Dans quel monde exactement vivons-nous ?
Parce qu’en même temps, j’imagine parfois ce que seraient des pubs réellement ciblées, vantant des viandes de haut goût, des légumes à l’ancienne, des vins de qualité, des foies gras d’exception, et un peu de poutargue pour l’apéro. Mais à cela, je n’ai pas droit — juste le tsunami du mauvais goût et des palliatifs analgésiques.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le temps d’écrire cette chronique, et en pleine nuit (la pub mondialisée se moque des créneaux horaires), j’ai reçu sept Spams de plus sur le site : dans l’ordre, des pubs pour des escarpins (5 sur 7), des bottes Ugg, et du Viagra online. Je n’existe pas, en tant qu’individu, pour ces marchands d’illusion. Je ne suis qu’un numéro parmi six milliards de clients potentiels. Et cette perte d’identité elle aussi en dit long sur notre époque. Au passage, nous entrons du coup dans un Nouvel Ordre Publicitaire. La « réclame », comme on disait autrefois, avait à cœur de nous laisser croire qu’elle s’adressait à nous, personnellement — ou tout au moins à un segment dont nous étions un membre éminent (par exemple celui des sexagénaires soucieux de s’offrir une Convention Obsèques…). Mais dans le Spam, plus rien de tel : nous sommes un parmi 6,5 milliards de consommateurs potentiels — pas même un être, juste un portefeuille.

Allons, pour ne pas finir sur une touche trop noire, essayez ça.

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Merci à 2014 !

À quelques heures de la nouvelle année, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui ont embelli 2014, et qui ont fait des douze derniers mois la grande réussite qu’ils furent.
Avant tout, merci à Najat Vallaud-Belkacem, qui entre la suppression des notes et des redoublements, la réfection des programmes vers un minimum minimaliste, le soutien à l’indispensable réforme des rythmes scolaires, ses éclats de rire à l’idée que l’on pourrait faire prof pour l’argent, l’augmentation, nonobstant, de 45% qu’elle a offerte à la prime annuelle des recteurs, la confirmation d’un socle commun aux exigences étiques, et l’éthique à géométrie variable pleine de mères voilées à l’intérieur des écoles, m’a fourni, ici et sur mon second blog du Point, une suite infinie de raisons de rire — tout comme Benoît Hamon avant elle. Sans oublier Vincent Peillon, dont le brillant score aux Européennes dans le Sud-Est a embelli l’année des derniers socialistes, lessivés par les électeurs — Jean-Noël Guérini excepté, qui s’est fait brillamment réélire, mais sur son nom seul.
Merci, du coup, à Patrick Menucci, qui a reculé les bornes de la nullité électorale — on croit savoir ce qu’est le degré zéro, mais un vrai athlète de l’intellect arrive et vous démontre que l’on peut creuser davantage.
Merci encore à Fleur Pellerin, qui a décomplexé quelques millions d’élèves dont la seule phrase articulée, quand on leur donne un livre à lire, est : « Est-ce qu’il est gros ? »
Merci surtout à François Hollande, dont, comme l’a souligné admirablement Jacques Julliard dans un édito de Marianne, la politique éducative sera l’échec majeur.
Merci encore à Emmanuel Macron, qui nous rappelle chaque jour que — tant pis pour De Gaulle qui pensait le contraire — la politique de la France se fait à la corbeille. Et qu’il est normal que les journaux télévisés se terminent invariablement sur les cours de la Bourse, dont 99% de la population se fichent profondément.
Pendant que j’en suis à l’économie, merci aux bureaucrates qui ont décidé au mois d’octobre que l’on n’ouvrirait les centres d’hébergement pour les sans-abris qu’à partir de -5°. Je suis sûr qu’ils ont expérimenté dans leur chair ce que c’est que de passer une nuit entière à -5 en étant sous-nourri. Et que ça leur a semblé un seuil raisonnable — surtout pour diminuer le nombre de sans-abris.
Merci aussi à Nicolas Sarkozy, qui pour se faire élire à la tête de l’Union des Minus Patentés, est allé jusqu’à affirmer qu’un enseignant ne travaille que deux jours par semaine — et qu’il suffit, pour redresser la barre, de supprimer un tiers des profs, en offrant à ceux qui resteraient un tiers de salaire de plus en échange d’un tiers d’emploi du temps supplémentaire.
Merci surtout à Philippe Meirieu, qui fête en ce mois de janvier 2015 son départ à la retraite, pour avoir inventé les IUFM, qui ont généré les ESPE, qui envoient dans le mur une foule d’étudiants titulaires désormais d’un Master d’Enseignement, mais pas du concours nécessaire, et qui iront grossir les rangs de tous ces personnels payés au SMIC et recrutés comme intérimaires placés sur sièges éjectables.
Merci toujours au même, qui après avoir sévi dans l’enseignement, oriente désormais la politique des Verts, et leur a suggéré de supprimer les prépas et les grandes écoles, derniers bastions de l’élitisme républicain. C’est si dur que ça de digérer son échec à l’ENS, Philippe ? Même quarante-cinq ans plus tard ?
Merci encore à ces milliers de professeurs des écoles, comme ils aiment se faire appeler, qui contre toute évidence et malgré les études les plus sérieuses, perpétuent des méthodes d’apprentissage de la lecture absolument létales. Au nom de tous les gosses bousillés depuis trois générations, merci !
Mais merci aussi à Angela Merkel, qui agit désormais en vraie présidente de l’Europe, et montre chaque jour aux Grecs et à tous les autres ce que c’est qu’une économie de crise — pour le plus grand bien des banques allemandes.
Merci à ce propos à tous les journalistes — Christophe Barbier par exemple — qui, il y a quelques jours, ont présenté le renvoi volontaire des députés grecs devant leurs électeurs comme une catastrophe en devenir, étant entendu que jamais un parti de Gauche ne saurait gérer une situation créée de toutes pièces par Goldmann & Sachs. Qui frémissent à l’idée qu’un Etat souverain pourrait cesser de payer aux banques des intérêts de dette colossaux. Et qui prétendent que la politique de relance qui a si brillamment réussi aux Etats-Unis est inapplicable en Europe.
Merci aussi à tous les islamistes, dans le monde, qu’ils enlèvent et violent des lycéennes ici ou décapitent à la scie des travailleurs humanitaires là, en ce qu’ils nous montrent l’aménité du Prophète et la voie du salut. Gratias ! Deo gratias ! Qu’ils continuent à débarrasser la Terre de tous ces coquins qui en infestent la surface, comme disait Voltaire qu’ils n’ont heureusement pas lu — le mécréant !
Enfin, et personnellement, je voudrais remercier tous ceux qui affirment sur divers forums, en général sous le couvert de l’anonymat, que je suis un rejeton du Duce et du Führer réunis. Merci, merci, merci ! Bonne année à eux tous !

Jean-Paul Brighelli

PS. Pace e salute aux amies et aux amis, qui se reconnaîtront, puisqu’ils passent par ici. Bonne santé à nous autres, le vin est frais, les filles rieuses, et mon soufflé d’hier soir aux langoustines parfaitement réussi. Et morokhons.

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L’ère du vide et le temps du trop-plein

Gilles Lipovetsky a fait le tour de la question dès 1983, lorsqu’il a publié l’Ere du vide (Gallimard, et maintenant en Folio Essais). Ces « Essais sur l’individualisme contemporain » démontraient jusqu’à la nausée ce que les temps post-modernes mettaient en place de narcissisme satisfait, de désengagement politique, d’hédonisme à petites doses, d’indifférence dans la recherche de la différence — cette différence obligée, sous-tendue par la mode, que Lipovetsky a analysée plus tard dans l’Empire de l’éphémère. Bref, de vacuité assumée.
Entendons-nous : l’individualisme a eu ses héros, ses grands fauves — à l’ère baroque par exemple —, son côté aristocratique, Primus inter pares. Le Grand Condé. Le narcissisme, lui, était à l’origine tragique — une cruelle blague des dieux, où le jeune homme insensible s’abîmait dans sa propre contemplation, où l’Ego magnifié — « inépuisable Moi », disait très bien Valéry —, quelles que fussent ses faiblesses et ses névroses, atteignait des sommets — voir Malaparte ou Hugo.
Mais il s’agit aujourd’hui d’un ego satisfait de sa médiocrité, d’un narcissisme du minable habillé par Zara. D’une indifférence aux autres (attention, pas tous les autres : l’homo festivus, comme dirait plus tard Muray, se satisfait aussi en petits groupes — « moi et mes amis ») qui explique la perte de sens civique ou de désintérêt pour la res publica — et du coup, analyse finement Lipovetsky, se contente de satisfactions écologiques, d’engagements parcellaires, contre les fourrures ou la retenue d’eau de Sivens, d’éclatement consenti de l’Etat au profit d’une dilution régionale ou municipale. On a vu émerger des discours sidérants sur la démocratie de proximité, qui ont justifié tous les errements — le communautarisme béat, les fêtes de quartier, les « équipes pédagogiques au centre du projet éducatif », et j’en passe. Bref, une atomisation du sens civique. L’homme a cessé d’être un animal social. Le postmodernisme est un post-aristotélisme.
Symbole de ces temps déconfits, le « selfie » — « ego-portrait », disent très bien les cousins québécois. Ce qui caractérise une vraie photo, c’est l’absence du photographe, qui s’inscrit en creux dans l’image. Ici, c’est l’inverse, le photographe est la photo. C’est, dans l’instantané (et cette génération vide fonctionne dans l’instant qui est si beau — no future, souvenez-vous, et aucun projet), l’équivalent de ce qu’est l’auto-fiction pour le roman : on n’écrit plus qu’avec son nombril.
Au reste, cette dictature du vide satisfait (et se satisfait) amplement du libéralisme, qui n’est pas une idéologie, comme je le rappelais il y a peu, mais une offre pressante de produits non indispensables, donc nécessaires, dans cette inversion des valeurs à laquelle nous amène le souci permanent de la satisfaction d’un ego de petite taille.

Le problème, c’est que les mille gadgets de la civilisation avancée, et même un peu blette, ne suffisent pas à combler le désir. Et qu’au niveau du désir, toute béance est un gouffre. Il faut être sacrément épicurien pour se contenter de l’immanence. Ce n’est pas donné au premier imbécile qui passe.

Ce que Lipovetsky n’a donc pas vu (et loin de moi l’idée de m’en gausser : son livre rassemble des articles écrits en amont et en aval de 1980, il est déjà prescient, on ne va pas lui reprocher de ne pas avoir été visionnaire), c’est que la nature a décidément horreur du vide, et que cette faille ouverte par la rupture avec toute idéologie (disons que Mai 68 a été le dernier coup d’éclat des idéologies, et en même temps le starter de l’individualisme béat contemporain) demanderait un jour ou l’autre à être comblée.
L’Islam s’est révélé être un magnifique compensateur de vacuité. Ces existences en miettes, faites d’instants successifs, sans but ni âme, ne demandaient qu’à se remplir d’une idéologie cohérente — et je ne reprocherai jamais à l’Islam son manque de cohérence. Un certain catholicisme ultra, on l’a vu ces derniers temps, ne manque pas de charme non plus, mais il n’offre pas les absolues certitudes de l’Islam — et son ambition hégémonique. Il y a beau temps que le catholicisme n’est plus expansionniste. Le judaïsme, replié a priori sur un seul peuple élu, ne l’a jamais été (que le gouvernement israélien soit ponctuellement impérialiste est une autre histoire). L’Islam, sous la forme en particulier de l’Etat islamique, a vocation à s’étendre. C’est la théorie des dominos du Moyen-Orient : d’abord l’Irak ou la Syrie, les monarchies périphériques suivront, le pétrole donnera des moyens de pression considérables, et les béats occidentaux ouvriront la porte, déjà pas mal déglinguée. Le djihad remplit mieux les consciences malheureuses de gosses sans futur structuré (en particulier au cœur de ces institutions au jour le jour que sont les centres pénitentiaires) que la société du spectacle — sans compter qu’il fournit aussi le spectacle. Evidemment, les engagés sur le front combattant doivent apprendre à se délester des petits agréments sans réelle importance de la civilisation du vide — les consoles de jeux, par exemple. Mais qui hésiterait, parmi ces jeunes à cervelle creuse, à remplacer le portable par un sabre ou une kalach ? Le djihad, comme autrefois les croisades, c’est l’éternité à la portée des caniches, comme aurait dit Céline.
L’ère du vide est le produit du libéralisme avancé — qui a cru intelligent d’éliminer les idéologies, sous prétexte que l’idéologie en chef, le marxisme, pouvait le menacer. Mais l’islamisme aussi résulte de ce creux aménagé par les épiciers : quand on vire les marchands du temps, reste le temple.

Jean-Paul Brighelli

PS. Remarquable interview de Natacha Polony sur le libéralisme, la Gauche, la Droite, toute cette merde, quoi :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/12/26/31003-20141226ARTFIG00304-natacha-polony-le-ps-est-desormais-liberal-sans-aucune-ambiguite.php

 

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English porn

Lorsque j’ai sorti la Société pornographique, il y a un peu plus de deux ans, j’ai proposé de couper complètement l’accès à toute la pornographie sur le Web — une proposition qui m’a valu l’inimitié passagère de Katsumi (pardon : Katsuni, désormais), star de cette industrie — l’une des rares à être passée du bon côté du miroir aux alouettes : pour une porn star de sauvée, combien de détruites — voir l’exquise Karen Lancaume ? Pour une pseudo-liberté (se gaver de porno sur écran, au lieu de passer à l’acte), combien de gosses (et de moins gosses) détruits à vie dans leur conception de l’amour, ramené à une gymnastique conçue pour le seul plaisir de la caméra ? Combien de passages à l’acte induits par des « modèles » fabriqués par une industrie sans complexes ni limites ? Je racontais dans ce livre cette agression sur le parvis de Lyon-Part-Dieu, en pleine après-midi, d’une douzaines de petits adolescents sur deux filles filmées pendant qu’elles accomplissaient les actes auxquels on les forçait — et on voudrait faire croire que le porno diminue la tendance au viol, alors qu’il n’est qu’exhibition de violence : voir ce que produit la Russie et l’ensemble des ex-pays de l’Est dans le genre…
Bref, on ne m’accusera pas de laxisme pro-porn. Autant l’érotisme est une noble cause (et l’érotisme, c’est le livre, c’est l’imaginaire, c’est l’amour dans ce qu’il a de plus débridé, alors que la pornographie est sans cesse contrainte), autant la pornographie ne vaut pas la corde pour la pendre. Un certain nombre de grands pays libéraux (la Chine, par exemple) bloquent toute diffusion pornographique. C’est dire que les dégâts engendrés par la pornographie sont jugés supérieurs aux avantages économiques (considérables — près de 200 milliards de dollars en 2010 au plan mondial) qu’on en tire… Aucune autre considération n’alarmerait des capitalistes — chinois ou monomatopaïstes…

Enter Great Britain. Des inventeurs du puritanisme et du libéralisme, à quoi pouvions-nous nous attendre ?
À ça — je traduis pour les grandes incompétences qui fréquentent Bonnet d’Âne :
« La pornographie produite au Royaume-Uni a été censurée en douce aujourd’hui par un amendement à la loi de 2003 sur la Communication, et les mesures décidées semblent cibler particulièrement le plaisir féminin. Les nouvelles régulations requièrent que la VoD en ligne adhère désormais aux mêmes règles que les DVD vendues en sex shop, décidées par le BBFC (British Board of Film Censors).
« Décidant arbitrairement ce qui est du sexe sympa et ce qui n’en est pas, le Bureau, statuant sur ce qui n’est pas acceptable en matière de sexe, a décidé de bannir de la production britannique de pornographie les pratiques suivantes : fessée, coups de canne, flagellation agressive, pénétration par un quelconque objet associé à la notion de violence (?), tout abus physique ou verbal (même si consensuel), l’urolagnie, la mise en scène de prétendus mineurs, les contraintes physiques, les femmes-fontaines, l’étranglement, le fait de s’assoir sur le visage de quelqu’un, et le fist — les trois dernières pratiques entrant dans la catégorie des actes menaçant potentiellement la vie. »
Le Board est bien sympa de ne pas nous ramener aux temps victoriens, aux chemises de nuit trouées et à la position du missionnaire obligatoire. La Grande-Bretagne des fétichistes et autres dominatrices en frémit dans ses fondements.
C’est étrange, cette volonté de brider l’économie de la pornographie en passant par la bande — par les pratiques plutôt que par la diffusion. Un peu comme le porno japonais s’autorisant du shibari compliqué, du bukkake géant et autres fantaisies débridées pourvu que les producteurs floutent le poil (une obsession dont les Japonais eux-mêmes, qui jadis produisirent les admirables estampes d’Utamaro et de quelques autres, ignorent l’origine). Etrange, mais significatif. On contrôle les pratiques, mais on laisse le marché libre de diffuser — le marché étranger en particulier, soit 99% de la pornographie diffusée en Angleterre ou ailleurs (l’industrie anglaise du porno compte vraiment pour du beurre, et pas celui du Dernier tango).
Admettons pour la beauté de l’analyse que l’on interdise des pratiques courantes entre adultes consentants (que Gauge ou Lupa Fuentes passent dans leurs premiers films pour des mineures ne concerne que l’imaginaire des consommateurs, pas les producteurs). Etonnons-nous quand même que Fessée et Canne, si typiques de siècles d’éducation à l’anglaise (voir l’admirable collection Orties blanches du début du XXème siècle, et les romans écrits sous pseudonymes par Pierre Mac Orlan, entre autres), soient sur la liste. Quant aux pénétrations par des « objets » violents (et moi qui croyais que la violence était dans l’individu, pas dans l’objet en soi !), cela m’ouvre des abîmes de perplexité. Une banane ou une courgette sont-elles des objets violents ? Et un plug en forme de sapin de Noël ? Une colonne Vendôme miniature ? À partir de quelle taille un gode entre-t-il dans la catégorie ? Le Board devrait nous éclairer. Cette liste manque de précision.
Ce qui m’échappe complètement, c’est la présence dans la liste des femmes-fontaines (en anglais, female ejaculation ou squirting — autant que cette Note serve à l’apprentissage de l’association des anglicistes amateurs authentiques — AAAAA). Les censeurs confondraient-ils le produit des glandes de Skene avec celui de la vessie ? Et quand bien même ? Il est des gens qui boivent systématiquement leur propre urine, et affirment en tirer des bienfaits innombrables en reminéralisation matinale (sachez-le, ce sont les Allemands qui sont en Europe les grands amateurs de ces pratiques). Non, l’interdiction des femmes-fontaines vise tout bonnement le plaisir féminin, qui a intérêt, apparemment, à rester discret et intériorisé.
Pendant ce temps, la douche de sperme reste légale en Angleterre, l’éjaculation faciale aussi, le plaisir masculin peut continuer à s’extérioriser…
Le Board, dans sa grande furie moralisatrice, devrait aller plus loin. Interdire par exemple la Sodomy (selon les lois de plusieurs états américains — l’Utah, par exemple —, cette dénomination biblique inclut également la fellation et tout ce qui ne vise pas à se reproduire), qui n’est pas toujours précédée d’un lavement énergique — enema, in english, il y a des sites spécialisés… Interdisons la double pénétration (qui vaut bien un fist, reconnaissons-le, quand elle se situe sur le même orifice — et il y en a des triples), et même la masturbation, qui d’après Larousse induit toutes sortes de maladies abominables.
Encore un effort, membres (?) du Board : interdisez ces pratiques dans les chambres à coucher du royaume. Nous sommes depuis quelques mois, en Angleterre, dans une série de scandales pédophiles mettant en cause des personnalités diverses. Ça, c’est la réalité. Mais nos voisins se soucient de ce que l’on inclut ou non dans des fictions. À moins que l’intention soit justement de déborder sur la réalité, et de contrôler ce qui se fait ou non en vérité.
Si les membres du Board, et le reste de la société anglaise, reine comprise, mettaient sur la table de nuit le déroulé complet de leurs pratiques…
Sainte hypocrisie anglo-saxonne ! Ils interdisent sur les écrans des pratiques courantes dans le SM, mais engrangent les bénéfices de Fifty shades of Grey. Cravache ici, mais pas de fouet là. Ils viennent tout juste (il y a une dizaine d’années) de renoncer au caning dans les public schools (les Etats-Unis n’ont banni les châtiments corporels que dans 31 états — dans les 19 autres on peut y pratiquer la fessée à grands coups de paddle — que la main surtout ne touche pas les fesses !), et ils s’offusquent de pratiques entre adultes consentants, qu’ils s’agissent ou non de prestations rémunérées. Mais ils ne s’attaquent pas au marché lui-même dans son ensemble ; contrairement à ce que j’entends çà et là, c’est très facile d’interdire aux serveurs de diffuser de la pornographie : il suffit d’élever la voix, la Chine sait très bien le faire.
Je ne dois pas être un vrai libéral. J’admets dans l’intimité privée toutes sortes de pratiques, pourvu qu’elles n’impliquent pas des mineurs — au sens que ce mot a en France — et soient librement consenties. Mais je suis prêt à interdire la totalité de la pornographie sur Internet, parce qu’elle détruit les consommateurs, surtout les jeunes, et que couper les vivres à des pornographes m’indiffère profondément. Je suis un grand amateur de littérature érotique — après tout, j’en ai écrit —, parce que la littérature est une porte sur l’imaginaire, sur une activité réelle (alors que la pornographie sur écran réclame par nature une totale passivité). Et il ne me viendrait pas à l’idée de critiquer ce que fait tel ou tel, que je le sache ou non. Je trouve immonde que Closer, ou quelque autre publication-poubelle, dévoile la vie privée de qui que ce soit — membre ou non du FN. On peut faire ce que l’on veut chez soi — y compris s’enivrer de vertu, comme disait Baudelaire. Mais pas dans des médias qui ont sur les gosses des influences néfastes.
Quant à interdire telle ou telle pratique… Cela fait des millénaires que l’on essaie — avec des insuccès constants, quelles que soient les peines encourues, et elles étaient parfois atroces. Le Board doit manquer de culture — au fond, une fois encore, tout est là.

Jean-Paul Brighelli