Jennifer Cagole écrit au ministre de l’Education

jean-michel_blanquer_sipaMonsieur le Ministre, cher monsieur Blanquer,

Pensez si j’ai applaudi à vos récentes déclarations ! On va réintroduire de la chronologie dans l’étude des textes, en Français, obliger les instits à enseigner le Lire / Ecrire / Calculer selon le programme du SLECC / GRIP (oui, je me tiens au courant de ce que le Primaire propose de mieux, n’en déplaise au SNES / SGEN / UNSA) dont vous devriez bien vite imposer les manuels, rétablir la primauté des grands textes sur le gloubi-boulga que constitue l’essentiel de l’oral des élèves, sans compter quelques bonnes idées sur la laïcité, qui nous éviteront, à l’avenir, d’entendre des énormités, en classe, sur les rapports garçons / filles, le fanatisme selon Voltaire ou la théorie de l’Evolution. En parallèle, j’ai bien compris que vous reformatez les programmes de Najat VB  : ainsi, les EPI sont vidés de leur fonction, puisqu’ils n’ont plus de référent précis, une bonne idée dont les Cahiers pédagogiques se désolent — à propos, avez-vous vraiment résolu, comme le bruit en a couru, de sucrer les subventions énormes de ces idéologues ?
Une grammaire intelligible où l’on renoncera au « prédicat » cher à Michel Lussault (qui serait, paraît-il, sur siège éjectable, oh oui !), une grammaire où l’on reviendrait à des concepts clairs — COD ou COI — parce que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et « structure la pensée »… « Le mot grammaire était presque devenu un mot tabou » — vous allez nous changer tout ça.
Vous avez expliqué tout cela sur LCP, et j’y ai vu une éclaircie dans l’océan de brumes où m’enfoncent l’ESPE et mon tuteur…
Oui, j’ai applaudi…
Et puis j’ai demandé leur avis aux divers formateurs dont ma titularisation dépend étroitement — ESPE et dépendances…
« Il faut suivre les programmes officiels décidés en 2016 », ont-ils dit. Les déclarations du ministre vont à l’encontre de la loi de refondation votée sous Peillon. Le ministre s’agite, mais rien de ce qu’il dit ne sera mis en place : la pédagogie est reine, le ministre est son valet, et nous sommes ses hérauts » — ou « héros », c’était à l’oral, l’ambiguïté était possible.
Tel que.

J’ai donc passé deux semaines en allers-retours entre les deux classes que l’on m’a (imprudemment) confiées et la formation à l’ESPE, même si, titulaire, comme tant d’autres, d’un Master 2, je ne saisis pas le besoin de passer en plus cette année un Master MEEF comme on voudrait m’y obliger. Le plus agréable, au fond, ce sont les élèves. Parce que les collègues sont inénarrables, et les parents ont trouvé moyen de se plaindre, dès la première semaine, parce que j’avais donné « le Corbeau et le Renard » à apprendre du mardi pour le jeudi — les gosses sont des éponges, mais on préfère les maintenir sèches.. Pour le reste, j’ai appris de bien belles choses dont j’ai pensé qu’elles vous amuseraient — moi, je rigole si peu que je pense très sérieusement poser ma démission avant même d’être (ou ne pas être) titularisée.
En sixième, l’objectif du trimestre est de leur enseigner qu’une phrase commence par une majuscule, et se termine par un point. Ah oui, et leur apprendre qu’ils n’ont pas, eux, à commencer leurs textes, à l’écrit, par une lettrine gigantesque, copiée sur ce que font les éditeurs sur leurs manuels. L’alinéa, ce sera en 5ème ou en 4ème — parce que la construction en paragraphes reste au programme de 3ème. Une chose à la fois — je ne m’étonne plus que le SNUIpp ait fermement condamné votre suggestion d’apprendre les autres opérations au CP, comme cela s’est fait durant une siècle ou deux. La division en CM1, ils y tiennent — sinon, ils devraient revoir leur enseignement et se remettre en cause, trop dure la vie…
Et à propos de grammaire… « Savoir par cœur « avoir » et « être » ne sert à rien — sinon, dit mon tuteur, ils commenceront leurs phrases par de longues litanies de « il a » et « il est ». Apprends-leur des verbes différents — mais au présent, hein, parce que sans avoir et être, ils risquent de ne pas savoir les conjuguer, et il ne faut pas les mettre en difficulté… »
J’ai fini par comprendre qu’apprendre quoi que ce soit à un élève c’est, pour ces gens-là, « risquer de le mettre en difficulté ». Et l’ignorant, dites-moi, il n’est pas en difficulté pour le reste de son existence ?
Ça n’a pas fait tressaillir d’un poil mes co-stagiaires, dont je me suis aperçu que la plupart pensaient que le mot « orthographe » était masculin (« Sur tel mot, me dit l’un d’entre eux, j’ai eu tous les orthographes possibles »). Ils doivent déjà l’avoir, eux, le Master MEEF.

Et au lycée — où la promesse de revenir à un enseignement chronologique m’avait fait tressaillir d’aise : à moi les Lagarde & Michard, les Textes & Contextes et autres collections des années 1980 (dont celle commise par votre ancien ministre, Xavier Darcos), quand on ne prenait pas encore les élèves pour des crétins…
Mais non : « En Seconde, c’est déjà beau s’ils vous ressortent, d’une séance à l’autre, ce que vous avez dit précédemment. Du coup, vous pouvez très bien leur refaire un texte déjà donné en contrôle, pour voir s’ils ont bien compris les questions et les thématiques vues en cours. »
Et « prohibition » — ce fut le mot — de toute question sur la lecture des textes étudiés : rien de plus subjectif, n’est-ce pas, et la lecture de l’élève a autant de légitimité que celle du maître. À la rigueur, demander « qu’avez-vous pensé ? » — mais pas la date de rédaction ou le sens du pronom de troisième personne. Le questionnaire de lecture « à l’ancienne » pénalise ceux qui ont lu le texte sans repérer les mêmes détails que vous, mais valorisera ceux qui n’ont lu qu’un bon résumé sur Internet. Commencer plutôt par des résumés successifs des chapitres, en misant sur le fait que ledit résumé donnera aux élèves qui n’ont rien lu l’idée d’aller y voir. Rousseau, vous dis-je. L’homme est bon, et le petit d’homme aussi. Fini, l’époque où La Fontaine, qui vous est cher, Monsieur le Ministre, constatait : « Cet âge est sans pitié ». Les nouveaux pédagogues ont lu l’Emile et n’en sont jamais revenus.

Alors, ne vous cassez pas la tête — vous n’êtes pas là pour faire de la littérature, mais de la garderie aménagée. Un tiers d’oral, un tiers d’écrit, et un tiers de grammaire — mais attention : la grammaire ne doit pas faire l’objet d’un cours spécifique, elle doit partir du texte — grammaire de texte pédago contre grammaire de phrase des grammairiens sérieux et du ministre réunis. Les élèves se doivent de réinventer les règles en les déduisant des fragments qu’ils ont sous les yeux — fastoche ! Après tout, Pascal est bien arrivé à retrouver tout seul à 10 ans les 12 premiers principes d’Euclide…
Et l’essentiel : changer d’activité toutes les dix minutes. Le zapping évite la surcharge cognitive — sur TF1 aussi, ils ne chargent pas trop…
Enfin, pour tenir compte de l’hétérogénéité des classes, faire de la « pédagogie différenciée », et travailler en îlots : cela ne consiste pas à faire des groupes de niveau, mais à concocter des sous-ensembles harmonieux où les meilleurs — les rats ! — auront à cœur de former leurs camarades plus déshérités, lesquels, pleins d’émulation cognitive, les rattraperont aisément. Même Rousseau n’y avait pas pensé.

Alors, Monsieur le ministre, vous conviendrez que l’on peut sérieusement se demander d’abord qui a le pouvoir, et ensuite si ça vaut bien la peine de s’incruster dans un système où les Grands Nuisibles se sont infiltrés à tous les échelons, et pourrissent la vie des profs et des élèves — et la mienne.

Jennifer Cagole.

PS. Je suis en train de remplir divers documents à renvoyer à la Fac — en particulier la « Convention CIF » (pour « Convention Individuelle de Formation »). J’ai cherché partout, dans tous les papiers récupérés — jusqu’à ce que je comprenne qu’Aix-Marseille Université a baptisé le document « Individual Training Contract ». C’était bien la peine que Brighelli écrive C’est le français qu’on assassine : il est mort depuis belle lurette.9782846287340

Sofia Coppola is a fraud

les-proies-affiche-987435Disons-le tout net pour commencer — et en finir : les Proies, le film de Sofia Coppola, est d’une nullité absolue. Pas un navet (ça peut être drôle, un navet, il y en a même pour lesquels on a une sorte de tendresse), mais un film de degré zéro, à partir duquel nous étalonnerons désormais le cinéma contemporain. Un zéro qui malheureusement multiplie parce que le réalisateur est une femme : c’est devenu un gage de qualité pour certains médias abonnés au politiquement correct — d’autant que pour se dédouaner devant de grotesques accusations de racisme, elle a déclaré avoir voulu faire un film sur les « genres ». Un zéro multiplicateur parce qu’elle est la fille d’un homme de génie, auquel je ne reprocherai pas d’avoir contribué à la naissance d’une buse : on n’est jamais trop responsable de ses enfants, et la mode actuelle consistant à promouvoir les « fils et filles de » n’est qu’une perversion typique de ces temps de crise où l’état-civil sert de passeport bien davantage que le talent. Curieux, quand on y pense, que tous ces progressistes qui exaltent la fille de son père croient au fond à une fatalité génétique à l’ancienne.
Alors, nul ?
Nul.

Savez-vous ce qu’est un chromo ? C’est une reproduction lithographique d’un paysage de carte postale. Le genre dont Flaubert se moque quand, se mettant dans le regard post-coïtal d’Emma, il écrit : « Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ». Vous voyez le genre — mauvais genre. Pour y arriver, on est allé chercher un directeur photo français, Philippe Le Sourd — le même qui a filmé Gordes et Cucuron comme une collection de chromos dans l’un des plus mauvais films de Ridley Scott, Une grande année. Pour bobos du Luberon only.
Eh bien, le film de Sofia C*** (on est bien obligé de lui donner un prénom, puisque Coppola tout court, c’est son génie de père) est bourré de ces cartes postales à épingler sur le buffet de votre arrière-grand-mère. La réalisatrice s’est dit que son film se passant pendant la guerre de Sécession, elle devait copier les tableaux de Corot de cette période, style Mortefontaine, jeunes filles et bouquets d’arbres traversés de lumière.Capture d’écran 2017-09-09 à 14.34.06 On y a droit dans le film toutes les sept à huit minutes. Ça lasse vite. Une fois, on pourrait croire à de l’ironie. Mais rien dans le film ne permet de supposer que la réalisatrice prend un peu de distance avec son style ampoulé. Sans oublier la musique, dégoulinante à l’unisson.
À moins que la distance ne découle du jeu terriblement faux de tous les personnages. Même l’immense Kidman en arrive à jouer à plat. Sans doute lui a-t-on donné pour consigne : « Montre bien que tu refoules tout, hein ! Le désir doit se déduire de ton absence de désir » — et le spectateur en arrive à ne pas désirer Kidman. Un comble.

Mais le clou (le clou dans la chaussure), c’est Colin Farrell. Rappelez-vous, c’est lui qui jouait Alexandre dans le nanard terrible d’Oliver Stone. Il a la même personnalité vibrante qu’un caillou. Ce type dont toutes les héroïnes du film sont supposées tomber raides dingues a le potentiel érotique et la variété d’expression d’un monolithe. Rendez-nous Clint Eatswood !
Parce que Sofia Coppola, faute de trouver un sujet digne de son talent, s’est crue autorisée à faire un remake du film génial de Don Siegel (1971).thebeguiled-french Mais certaine de son génie, elle en a supprimé le relent d’inceste que traîne derrière elle la maîtresse des lieux — tout comme elle a effacé la servante noire, qui rasait le héros et faisait ressurgir le beau Clint d’un nuage de mousse à barbe,beguiled-shaving ou le fait que le héros couche avec une mineure. Et, surtout, le chaos initial, la guerre dont la vieille maison sudiste hantée de virginités frustrées sera le contrepoids — et l’autre théâtre : voir le parallèle fort intelligent réalisé par Susan Wloszczyna. D’un film magnifiquement transgressif Sofia C*** a fait une bleuette touche-pipi pour minettes pan-américaines et journalistes du référent vespéral. Un navet devant lequel la plupart des commentateurs bavent d’émotion. Ça donne le niveau des commentateurs.
Don Siegel avait fait un film magnifique, encensé par la critique (particulièrement en France, où l’on a découvert avant le reste du monde qu’Eatswood était bien autre chose qu’un cow-boy au cigarillo fatal).Sofia C*** s’y est cassé les quenottes.

Si l’on réfléchit trois secondes sur la notion de remake…
Ça n’existe pas en littérature. On peut à la rigueur reprendre un sujet (les 37 versions d’Amphitryon avant celle de Giraudoux), ou adapter une trame réduite à son anecdote (Phèdre reprise par Zola dans la Curée), à la rigueur décontextualiser, comme Régine Deforges l’a fait en adaptant Autant en emporte le vent en Bicyclette bleue. Mais il faut avoir la perversion d’un Borgès pour affirmer que le Quichotte de Pierre Ménard, copie fidèle de celui de Cervantès, est supérieur à l’original — c’est dans Fictions.
Au cinéma, ça ne les dérange pas. On prend un film et on le recopie plan par plan — et chose étrange, le résultat est invariablement plus mauvais que la première version. Damned ! Le talent ne tient donc pas au cadrage…
Il est toujours difficile de revenir sur un film remarquable. Prenez Richard Gere et Valérie Kaprisky, vous n’en ferez jamais les doubles du couple fatal Belmondo / Seberg (dans À bout de souffle Made in USA, remake 1983 du film de Godard). Prenez Alec Baldwin et Kim Basinger, ils n’arriveront jamais à la cheville de Steve McQueen et Ali McGraw (The Getaway de Roger Donaldson, en 1994, pâle copie — plan par plan — du chef d’œuvre de Peckinpah). Et tout l’amour que je porte à Jessica Lange ne m’empêche pas de penser que le King Kong de John Guillemin (1976) est une grosse bouse, et que le remake du Facteur sonne toujours deux fois, en 1981, signé Bob Rafelson (qui n’est pas n’importe qui) est très inférieur au modèle de Tay Garnett (pour une comparaison systématique des deux versions, voir ici). Le roman de James Cain a été adapté sept fois — mais il n’y a guère que Visconti, dans Ossessione, qui soit supérieur à Garnett (qu’il a précédé d’ailleurs, comme si le niveau descendait à chaque remise en scène). Non, Jessica Lange ne m’a pas fait oublier Lana Turner — comment pourrait-on oublier Lana Turner ?
Tout comme les Sept mercenaires, quelque bien que j’en pense, reste inférieur aux Sept samouraïs — mais John Sturges avait pris la peine de mexicaniser sérieusement le film originel. Quand Sergio Leone (Pour une poignée de dollars) a adapté le Garde du corps du même Kurosawa, il l’a fait en transposant le Japon pré-Meiji en Ouest hispano-américain ; et quand Walter Hill, réalisateur non négligeable, a repris encore une fois la même histoire, il l’a transposée dans le temps et l’espace, dans un Texas poussiéreux saisi par la débauche et la Prohibition (Last man standing, 1996).
Mais bon, il s’agit là de très grandes pointures. Pas de Sofia Coppola.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à aller au cinéma, allez donc voir Que Dios nos perdone,que_dios_nos_perdone-230971747-mmed qui est une pure merveille qui ne vous donnera pas envie de retourner à Madrid. Et surtout Wind River,MV5BMTUyMjU1OTUwM15BMl5BanBnXkFtZTgwMDg1NDQ2MjI@._V1_UX182_CR0,0,182,268_AL_ qui ne vous donnera pas envie de visiter le Wyoming au début du printemps — mais heureusement, nous n’en avions pas l’intention. Une pure merveille.

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, II

diapo-st-charles-4Après la grand-messe inaugurale vinrent les messes basses — je ferai tout aussi bien de renoncer au passé simple, dont l’usage est désormais prohibé par les pédagogues qui ont fait réécrire le Club des Cinq au présent de narration, ou au passé composé, qui fait plus « peuple ». Donc, reprenons :
Après la grand-messe inaugurale sont venues les messes basses — encore que cette inversion du sujet soit un peu tirée par les cheveux, puisqu’elle suppose un accord du participe avec un mot qui n’est pas encore apparu. Donc, reprenons :
Après la grand-messe, les messes basses…
Hmm… La métaphore est-elle bien compréhensible ? Désormais, évitons les métaphores — surtout celles qui, comme ci-dessus, puent la culture bourgeoise. Sans parler du fait qu’elle fait directement référence au christianisme, et que cela laisse sur la touche (ça, c’est une bonne métaphore populaire ! Le peuple, on ne s’en foot pas, quand on est pédagogue !) nombre de nos concitoyens, ceux qui ont obtenu du maire de Marseille la suppression de la grande crèche installée chaque hiver dans l’ancienne Bourse, au bas de la Canebière, parce qu’elle choquait leurs convictions religieuses.
Donc, reprenons :
Après la réunion de rentrée, c’est le début de la formation proprement dite. Les six IPR de Lettres étaient alignés derrière la table, au bas de l’amphi, accompagnés du responsable ESPE de tous les formateurs. Ça promet, côté organigramme. Ledit responsable nous a expliqué qu’il allait falloir, cette année, conforter les savoirs savants en littérature et en grammaire, acquérir des savoirs didactiques et pédagogiques généraux et disciplinaires, connaître le système éducatif et apprendre le sens de l’EQUIPE, et enfin « conduire une réflexion sur le métier et la mise en œuvre didactique et pédagogique des savoirs savants littéraires et linguistiques. Ôtez « pédagogie », « didactique » et autres mots en –ique de son discours, il reste peu de chose. Quoi qu’il en soit, ma formation a commencé et j’ai fait des progrès : j’ai appris que plus un discours est creux, plus il s’emplit de mots ronflants. Comme disait Valéry : « Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »
À vrai dire, tout cela est centré sur le Master MEEF — titulaire d’un M2 de Lettres, je n’existe pas dans leur discours. Je subodore que qui que ce soit qui n’est pas passé sous leurs fourches caudines n’existe pas pour eux.
« En cas de difficulté, l’ESPE vous enverra un bulletin d’alerte qu’il ne faudra pas négliger, afin que les formateurs viennent dans votre classe. » Chouette mégateuf en perspective !
Mais avant tout, il nous faut lire et relire les préambules des programmes, qui sont l’esprit des programmes. C’est là que l’on apprend, par exemple, que « le langage oral, qui conditionne également l’ensemble des apprentissages, continue à faire l’objet d’une attention constante et d’un travail spécifique » : je connais quelqu’un qui sort cette semaine un livre intitulé C’est le français qu’on assassine, où il explique que cette attention à l’oral est en train de tuer (intentionnellement, dit-il) le français, qui est fondamentalement, même à l‘oral, une langue écrite, à qui cela ne fera guère plaisir.
Bien sûr, « il faudra tenir compte que nombre de nos futurs élèves, surtout en PACA, sont issus de milieux défavorisés et souvent allophones. D’où le prédominance de l’oral (ça me rappelle un vieux bouquin de Fruttero et Lucentini intitulé la Prédominance du crétin — même que c’est là que Brighelli a jadis trouvé ce terme de « crétin »). Ah bon ? Moi, j’aurais cru qu’un étranger progresserait plus vite si on le frottait de La Fontaine, Hugo et Verlaine que de « nike ta mère la putin de ça rasse ». J’en apprendrai tous les jours, à l’ESPE.
En même temps, parce qu’ils ne sont pas à une contradiction près, ils nous serinent qu’il faut les faire lire, sinon ils ne seront jamais professeurs de Lettres. Certes, mais… ils préfèrent peut-être se faire pianiste dans un bordel ? Si on m’avait appris la musique…
Puis nous sommes entrés dans le dur : l’enseignement de la grammaire au collège. Parce que c’est en grammaire que les nouveaux programmes ont imposé les changements les plus importants — « nous avons essuyé les plâtres l’année dernière, cette année nous allons consolider. Ils ne savent pas, apparemment, que Blanquer a remplacé Vallaud-Belkacem. Le temps pour eux s’est arrêté en mai dernier, et court sur son erre.
Une Inspectrice Pédagogique Régionale dont j’ai déjà oublié le nom (j’ai tort, c’est d’elle que pourrait bien dépendre ma titularisation en juin prochain) nous a alors longuement sermonnés sur les exigences du programmes de Français en Sixième. « Lire les programmes stabilo en main », surligner toutes les recommandations », — et projection immédiate d’un PowerPoint sur lequel étaient listés les grands principes : programmes de cycles, programmes resserrés (ah ça, on ne se noiera pas dans les détails !), programmes spiralaires (Word souligne le terme en rouge, c’est un joli mot nouveau pour expliquer que l’année prochaine on reviendra sur ce qui aura été dit cette année, sûr que les gosses vont trouver ça stimulant), des « programmes qui préconisent une approche explicite et réflexive de la langue » : voir ce que je disais plus haut sur la façon de remplir un discours creux. « Les élèves, dit-elle, revoient plusieurs fois les mêmes notions dans des situations différentes, avec un léger décalage à chaque fois ». C’est beau, c’est même Boléro (de Ravel).
Ce qui compte, ce sont les démarches — pas les contenus. Bref, le verre, pas le liquide. On se sent déjà mieux.
Et là…
« La grammaire nouvelle insiste sur les régularités, et uniquement les régularités ». Que la langue française soit truffée d’exceptions, et que des foules de grammairiens, depuis Port-Royal, se soient échinés à rendre compte des subtilités de la langue, rien à battre. « Les programmes ne visent pas l’exhaustivité ». Ça me rappelle le français appris aux premiers temps des colonies : « Oui, pat’on », « oui, pat’onne ». Et ça suffit. Ces gens de gauche sont stupéfiants.
« Pour la première fois, ces programmes vous donnent la liste des notions à travailler et vous indiquent les démarches pour y arriver ». Najat nous tient toujours la main. Nous sommes des assistés — des « cadres » bien encadrés.

Retour au PowerPoint et au Bulletin Officiel de 2015-2016. Blanquer, au secours ! Je vais devenir folle !
Je suis la seule à prendre des notes — faudra faire attention, à l’avenir, sinon Jennifer sera vite grillée, et moi crucifiée par la même occasion.
Les mots à rallonge se précipitent dans sa bouche. « Complexification », « approfondissement », « connaissances solides » — et « ensemble » : ça tient de l’incantation et du chant scout.
Qu’est-ce qu’une progression ? « Ce n’est pas un empilement de leçons de grammaire ». Mince alors, j’ai appris l’italien, l’anglais, l’allemand, et le coréen en empilant des connaissances ! J’ai tout faux, j’ai l’illusion de parler ces langues, mais en fait j’ai juste « empilé ». Honte à moi ! Mea culpa ! Mea maxima culpa !
Stendhal dessinait des pistolets en marge de ses lettres d’amour — probables symboles de décharges et d’instinct suicidaire. Moi, sur mes feuilles de note, j’ai dessiné ça :Capture d’écran 2017-09-02 à 22.11.00(comme Brighelli adore l’art pompier, je lui rajoute la source de mon inspirationave-maria-movie-poster-1984-1020744876 — mince, elle a beaucoup plus de nichons que moi !)
« Bref, a-t-elle conclu, il ne faut pas faire en classe ce que je suis en train de faire avec vous » : pas d’activités magistrales, pas de « verticalisme » (celui-là non plus, Word ne l’aime pas). « Evitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels ».
ET de glisser soudain sur la déploration entonnée par les conservateurs sur le COD antéposé et ses p*** de conséquences. « En Sixième, il ne faut pas parler de COD mais de complément de verbe. On leur reparlera du COD en Cinquième. Il ne faut pas confondre programme et progression : avec ce nouveau programme, l’interchangeabilité des notions permet l’appropriation de savoirs. »
Je vais conserver toutes ces notes au propre, et proposer en premier exercice à mes loupiots de barrer tous les mots de plus de trois syllabes. On y verra plus clair ! Et pourtant, c’est la même qui dit que « l’inflation terminologique doit être évitée » — ah oui, mais elle parle du couple fatal COD-COI, pas de son propre jargon.
En résumé, la grammaire doit se résumer au schéma suivant :
Groupe sujet -> groupe complément de verbe -> groupe complément de phrase.

Parce que « la notion de groupe est essentielle — comme en société, quoi ! » — je crois être revenue aux heureux temps des maths modernes et de la théorie des ensembles ! « Il ne faut pas concevoir la phrase comme une suite de mots, mais comme une suite de groupes. Bâtir une grammaire, et non enseigner « la » grammaire ».
Et la voici — je jure que je ne galèje pas — qui sort des legos © de son sac, tout en remarquant : « Les legos © utilisent les quatre mêmes couleurs que les stylos » : serait-ce un complot ?
Et de bâtir sous nos yeux extasiés de symboles de groupes sujets (rouges !), de groupes verbe (en bleu !) et de compléments de phrase — en jaune.
Je veux bien. Le musicien entend les notes. OK. Mais avec « il ne les entendait pas », comment fait-on ?
Alors là, elle s’est surpassée. « Comme on ne peut pas dire qu’il y a un COD, puisque l’usage de la notion est interdit, il faut ruser. Il faut dire que « les » est un pronom collant — un pronom amoureux, comme l’a nommé devant moi un professeur de cette Académie ».
Je crois que j’ai décroché à partir de ce moment-là.

Jennifer Cagole

Principal de collège ou imam de la république ?

9782366583878« Le cri d’alarme d’un ancien principal de Marseille », titrait la Provence du samedi 26 août, rendant compte du livre de Bernard Ravet, tout récemment paru (éd. Kero). Et le reste de la presse, du Figaro à l’Express en passant par Valeurs actuelles, a fait chorus (et il est invité sur BFM.TV à l’instant même où je mets en ligne cet article, mercredi 30, 19h et des broutilles) Curieusement (non, je blague), je n’ai rien trouvé dans les journaux de gauche, ce qui doit peiner l’auteur, qui n’a guère de sympathies pour la Droite — sans doute sans l’étonner. La Gauche serait-elle dans le déni ? Je ne peux le croire.

Je me suis souvent demandé ce qui fait qu’un livre arrive à l’heure — à l’heure où il sera lu. Il ne faut pas arriver trop tôt, c’est sûr — sinon on entre a posteriori dans la catégorie du « prémonitoire », sous-rubrique « Cassandre » : ceux qui parlent mais que l’on n’entend pas. Depuis les Territoires perdus de la République (2002 — quinze ans déjà, coucou les revoilà !), combien d’oiseaux de malheur ont dénoncé la mainmise de l’islam sur la société française en général et l’Ecole en particulier ? Le rapport Obin, dont Bernard Ravet parle longuement parce que le collège dont il était alors principal (« qui porte ce nom totalement improbable, « Versailles » — dans le IIIème arrondissement de Marseille) a été visité par Jean-Pierre Obin, avait été enterré par François Fillon, et il avait fallu toute une équipe, sous la direction de mon ami Alain Seksig, pour l’éditer (l’Ecole face à l’obscurantisme religieux, 2006) en l’étayant d’articles qui corroboraient le propos alors « inaudible » (dit Ravet) de l’Inspecteur général — dont un essai sur les filles musulmanes à l’école, paru peu avant sur Bonnet d’âne. Des filles dont Bernard Ravet fait grand cas (« la seule bouée de secours dont s’emparent certaines de ces jeunes filles, dit-il des jeunes Comoriennes, c’est la réussite scolaire »), mais dont il a vu, au fil de sa carrière, les minois obscurcis par les voiles : pour ne pas être emmerdées par les suppôts d’Allah qui font régner l’ordre, c’est-à-dire le désordre, et aussi pour grignoter le terrain. Leurs voiles les protègent et nous assiègent.
Parce que tout est question de territoire — les islamistes accroissent leur empire, les caïds (qui sont parfois les mêmes) définissent leur secteur de vente (où la police n’entre pas), et même le Principal, présent à la grille le matin, « marque son territoire, tous les jours ». « Le sas matérialise le fait qu’on pénètre dans un territoire où prévalent d’autres règles que celles du quartier ». Fort bien. Demandons-nous comment envahir l’espace des caïds et du wahhabisme. Comment les éradiquer.

Mais on peut arriver trop tard, et c’est le cas du bon livre de Bernard Ravet, auquel Emmanuel Davidenkoff, jadis pilier journalistique du pédagogisme triomphant, mais revenu pour l’essentiel des meirieuseries de sa jeunesse, a donné un coup de main. Ce qu’il dénonce, parce qu’un Principal retraité a récupéré son droit de parole, c’est ce qui est dénoncé depuis plus de quinze ans — y compris par moi-même avec Une école sous influence (2007). Le cri d’alarme est un dernier cri de détresse.
Que dit notre beau moustachu ? Qu’« il y a urgence » — c’est la première phrase. Ah oui ? Il y avait urgence il y a quinze ans — et tout ce que nous avons déduit de cette urgence, c’est une loi sur les signes religieux ostensibles mi-chèvre mi-chou, conçue pour ne pas empêcher la déferlante islamiste dans les universités (ou dans les hôpitaux). Comme le remarquait il y a quelques jours notre envoyée spéciale en Pédagolie, Jennifer Cagole, le personnel de l’Education nationale est soumis à la neutralité la plus stricte. Mais les élèves, les parents, le quartier, Marseille tout entier et le reste de la France ont le droit de proférer des menaces ou d’éructer des mots d’ordre, de boycotter les minutes de silence, de manifester leur fanatisme et d’étaler leurs superstitions. De voiler Voltaire.XVM0c14f7b6-8cd9-11e7-8851-28a86c911c0f Notre Principal moustachu se voit en « défenseur du territoire ». À ses côtés, des enseignants débordés, régulièrement agressés parce que certaines osent porter une jupe ou avoir les bras nus, le Conseil général de Jean-Noël Guerini (comme quoi on peut être un homme politique aux finances douteuses et un élu responsable), et des flics, ses seuls interlocuteurs pendant toutes ces années de violence sociale et confessionnelle (dans cet ordre). Parce que de l’institution Education Nationale, rien à attendre. Il a consciencieusement signalé tous les faits et méfaits, des années durant, quitte à faire passer ses collèges successifs pour des refuges de terroristes en devenir, sans que cela n’émeuve qui que ce soit au rectorat ou plus haut. « Pas de vagues » est le leitmotiv de tous ces couards écouillés qui occupent la hiérarchie du système éducatif.

Il y a des propositions dans ce livre. Raser ces collèges « enkystés dans des zones impossibles à réhabiliter ». J’ai adopté cette solution il y a 12 ans, lorsque dans la Fabrique du crétin je parlais des Zones d’Exclusion Programmée, et des ces ghettos éducatifs élevés au milieu des ghettos sociaux (mais il a fallu « attendre dix ans pour qu’un Premier ministre, Manuel Valls, ose appeler un chat un chat et parler d’apartheid »). « On y vieillit deux fois plus vite qu’ailleurs, J’allais découvrir qu’à Versailles, on vieillissait quatre fois plus vite. » Il faut réorganiser le premier cycle à l’intérieur des lycées de centre-ville, en organisant une carte scolaire en tranches d’orange — comme autrefois. Sinon, on continuera à avoir, à Versailles, à « Izzo » ou à Manet, des collèges sociologiquement purs — 100% barbares. Sinon les familles (maghrébines ou comoriennes) les mieux informées continueront à exfiltrer leur progéniture dans le privé — qui fonctionne bien mieux, figurez-vous, parce qu’il rassemble des enfants qui ont choisi, et non la lie de la boue.

On y vieillit d’autant plus vite que, comme je l’ai expérimenté dans mes 12 années de ZEP aux Ulis et à Corbeil-Tarterêts, le turn-over des enseignants, d’une année sur l’autre, est impressionnant. « 30 à 40% », dit Bernard Ravet. Il subsiste un noyau dur de missionnaires en terrain hostile, mais les p’tits jeunes capotent rapidement. Alors cessons d’imaginer que des enseignants expérimentés viendront spontanément se faire caillasser (c’est l’anecdote de départ du livre) dans ces sites de gestion des désastres. Il faut envoyer les mômes là où sont les profs — et les y noyer. Evidemment, sur une ville comme Marseille qui est déjà une wilaya algérienne, c’est compliqué — mais c’est faisable. Parce que l’auteur témoigne de la difficulté à constituer des îlots de savoirs dans des quartiers perdus. Ce qu’un élève gagne dans la journée, il le perd en 10 minutes en chouffant (faire le guet, je précise pour les puristes) pour les dealers du coin. Ou en remettant leurs voiles. S’obstiner à concentrer dans le même collège « 700 piles électriques, des gamins incapables de se parler autrement qu’en hurlant, hypersensibles à la moindre critique, éruptifs, impulsifs, imprévisibles ». Oui, il faut les noyer — non pas comme des petits chats, mais en les immergeant dans un grand bain de culture — avec une tolérance zéro : notre Principal de gauche (c’est évident) invoque Rudolf Giuliani et la façon dont il a remis de l’ordre à New York. Il faut décontextualiser les élèves, si l’on veut qu’ils cessent de dire, quand on évoque des études longues et complexes, « Ce n’est pas pour nous ».
Certaines anecdotes sont susceptibles d’une double lecture. Ainsi, un casse a permis de débarrasser le collège de tous les ordinateurs flambant neufs dont on venait de l’équiper. Bonne idée, pédagogiquement parlant. Les pays qui arrivent en tête dans le classement PISA ne laissent pas leurs élèves jouer avec l’intelligence artificielle : ils préfèrent qu’ils développent la leur, tout comme les ingénieurs de la Silicon Valley inscrivent leurs loupiots dans des établissements sans informatique. L’ordinateur devrait être un cadeau de fin d’études.

L’un des points intéressants de l’ouvrage est l’analyse psychologique de ces enfants perdus de la République. Ils sont au premier stade de l’état d’esprit du terroriste : ils se sentent victimes. Ce qu’ils font n’est, dans leur esprit, que réaction à une violence antérieure. Le discours sur le colonialisme n’a fait qu’accentuer ce sentiment (et l’islam, n’a-t-il pas colonisé des territoires gigantesques en réglant la question religieuse par le fer et par le feu ? N’a-t-il pas mis en esclavage plus d’Africains que la traite atlantique ? Que des enseignants collaborent avec la déviation des faits est intolérable). Les savoirs que l’on tente — difficilement — de faire passer sont pour eux la culture de l’ennemi. Darwin, Voltaire, Molière, Corneille, tous pourris. Et les obligations d’EPS aussi. N’importe quel enseignant sait désormais que les garçons, en classe, opèrent une auto-ségrégation vis-à-vis des filles — toutes impures, toutes des salopes sauf ma mère et ma sœur qui sont des saintes. Ce qui autorise l’oncle et le cousin d’une gamine à la violer consciencieusement, raconte Ravet, parce qu’elle a déjà fauté, selon eux — et qu’elle n’est plus qu’un hangar à bites : sachons-lui gré d’avoir collaboré avec la police pour faire tomber ces salopards.

J’ai pris pas mal de notes sur ce livre, mais finalement, je préfère que vous le découvriez vous-mêmes (il est déjà en réimpression, m’a dit mon libraire). J’ai pris contact avec l’attachée de presse de l’auteur, en demandant un rendez-vous pour préciser certains points — après tout, nous habitons l’un et l’autre Marseille. On verra bien — auquel cas, je vous en imposerai une deuxième tranche.

Jean-Paul Brighelli

PS. Comme l’a remarqué l’un des fidèles de Bonnet d’Âne, la couverture reprend, dans le contraste des couleurs / valeurs et des graphismes, celle de mon livre sur Voltaire ou le jihad.voltaire-ou-le-jihad-de-jean-paul-brighelli-1102286446_ML Bah, soyons généreux, accordons-lui le bénéfice du doute, puisqu’après tout nous défendons la même école, et le même savoir-vivre (non, non, pas le « vivre ensemble » !).

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, I

Jennifer Cagole ne pensait pas être un jour enseignante. Elle avait d’abord pensé se faire pute, mais quel avenir dans ce métier avec un 85 A ? L’armée et la police la refusèrent, elle n’avait pas la taille requise. Technicienne de surface à la voirie marseillaise ? L’atmosphère de franche camaraderie du syndicat FO la rebuta. En désespoir de cause, elle a passé l’année dernière le CAPES de Lettres — difficilement, car malgré d’excellentes notes à l’écrit comme à l’oral dans sa discipline, elle fut fusillée par les didacticiens, qui suspectaient en elle une amoureuse des Belles-Lettres, péché impardonnable pour les pédagos qui chapeautent le système.
Je l’ai connue par hasard. Elle a accepté de livrer à Bonnet d’âne, tout au long de cette année de stage qui promet d’être fertile en belles découvertes, le récit de ses aventures pédagogiques.
Vendredi dernier, se tenait donc, à la Fac Saint-Charles, la grand-messe initiale, réunissant autour du recteur les IPR, les responsables de l’ESPE locale (prononcez E.S.P.E., comme eux) et le grand trésorier.
À noter que si elle sait dans quel collège elle officiera cette année, Jennifer ignore toujours, en cette fin août, qui sera son tuteur.
Je lui laisse la parole, sans y mettre mon grain de sel.Capture d’écran 2017-08-27 à 11.40.25

Capture d’écran 2017-08-27 à 11.38.49Six cents personnes (600 là, et à la même heure un même groupe sur le site de la fac de Droit) massées autour de la cafétéria dès 9h, futurs profs de collège et des écoles, quelques agrégés perdus dans le flot, peu de conversations puisque les gens ne se connaissaient pas, et semblaient marcher en terrain miné. Pour l’essentiel, des quadras dont les années d’études appartenaient à un passé trépassé. Des femmes, majoritairement. L’enseignement serait-il la soupape des divorces ratés ?
Une demi-heure après, entrée dans le grand amphi Peres de la fac. Derrière la table installée sur la tribune, l’Inspecteur d’Académie ouvre le feu avec une longue intervention de bienvenue.
Nous avons donc appris que nous étions désormais des cadres A de la fonction publique — payés sur la base du salaire moyen français, soit 1500 € / mois après cinq ans d’études : que gagne pendant ce temps un cadre du secteur bancaire, Mister Macron ?… Appris qu’un cadre A devait avoir une tenue correcte, car le vêtement a une fonction mimétique — avoir un jean bien coupé empêchera donc les gamins / gamines d’avoir des jeans déchirés… De même au niveau vocabulaire : ne pas jurer (il faudra que j’explique le mot à mes futurs élèves, tiens !), ne jamais s’énerver. Ça les empêchera sûrement d’éructer de leur côté.
Appris aussi que nous avions passé le concours car nous avions reconnu l’excellence du modèle éducatif français (ben non, c’est pour le fric — quelle autre option avec un Master de Lettres, quand on n’est pas un héritier, comme disait Bourdieu ?). Appris enfin qu’avec Jean-Michel Blanquer, c’était la confiance restaurée qui était entrée rue de Grenelle. Hmm… L’année dernière, le même Inspecteur d’Académie a dû expliquer qu’avec Najat, c’était la confiance perpétuée. Les ministres passent, les IA-DASEN restent. D’ailleurs, on nous précisera plus loin que « si vous avez une classe de Quatrième, pour l’élève, c’est la seule quatrième de sa vie » : la latitude récemment donnée par le ministre pour opérer à nouveau des redoublements est apparemment ignorée.

« Il faut que vous fassiez confiance aux familles de vos élèves » — évitons de penser que certains parents viennent, de temps en temps, agresser un prof ou un directeur d’école. « Il faut aimer — platoniquement bien sûr — vos élèves » : c’est curieux cette insistance du système sur la pédophilie, le médecin qui m’a délivré mon permis physique et psychique d’enseigner m’a demandé aussi, avec une foule de soupçons, pour quelle raison pathologique je voulais fréquenter des gamins.
« Et il faut laisser à vos élèves assez d’espace pour qu’ils deviennent des citoyens éclairés » : la formulation m’a paru énigmatique, mais un IPR, prenant la parole peu après, a explicité le propos : « Vous avez un devoir de neutralité en tant qu’enseignants qui oblige à respecter la laïcité, corollaire de l’égalité ; les élèves n’ont pas ce devoir : c’est par la prise de parole qu’ils forment le futur citoyen éclairé qu’ils deviendront infailliblement ». Ça, c’est de la loi Jospin remise au goût du jour : liberté d’expression, etc. Donc, si j’ai bien compris, je dois rester neutre, supporter les discours les plus fanatisés de mes loupiots, et excuser le fait qu’ils manifestent pendant les minutes de silence. Bon.
Le même IPR a utilisé la métaphore de la matriochka pour caractériser ce qu’était, selon lui, l’ancien système, où chaque classe succédait à la précédente sans lien organique. « Mais grâce au système des cycles, désormais, tout est lié — et le CM2 est organiquement lié à la Sixième ». Il n’a jamais dû voir une matriochka, parce que tout s’y emboîte. Et manifestement, la réforme Najat est toujours d’actualité. C’est bien la peine que Blanquer, il se décarcasse !

« La liberté pédagogique, ce n’est pas n’importe quoi », a précisé l’IPR ; « reprenons les textes ». Et de projeter sur l’écran (manifestement, les IPR maîtrisent le C2i, ce pré-requis de connaissances informatiques bien plus crucial, désormais, que les connaissances disciplinaires) les Bulletins officiels expliquant en quelques déterminants fléchés (« Professeur => éducateur ») le cadre dans lequel nous devons évoluer. Ainsi, nous avons appris qu’un fonctionnaire est tenu au secret professionnel et en même temps, comme dirait Emmanuel, se doit d’informer le public — ce que je m’empresse de faire ici-même.
« Si vous faites venir un éditeur dans votre établissement (ces gens-là supposent donc que le prof lambda connaît des éditeurs…), vous devez faire aussi venir un éditeur concurrent » : il est temps que j’étoffe mon carnet d’adresses !

À propos d’éducateur… Nous avons trouvé sur les travées des imprimés où était notifiée une question, à laquelle nous devions répondre, ce qui faciliterait in fine le dialogue avec les experts attablés au bureau. J’ai donc planché sur Capture d’écran 2017-08-27 à 12.34.20 et demandé si le « ou » était inclusif ou exclusif (comme dans le Mariage de Figaro). À quoi l’on m’a répondu qu’aujourd’hui, enseigner, c’est éduquer et vice versa. Ils n’ont pas dû lire Condorcet, au rectorat. À moins que le projet final soit de transformer n’importe quel prof en gardien de fauves.

L’après-midi, c’est à la fac de Droit de Marseille, sur la Canebière, que la messe s’est continuée — avec le discours du recteur. Après un long historique de l’Académie depuis 1808, il s’est lancé dans le dur : « L’école il y a trente ans ne luttait pas contre le décrochage scolaire, au contraire elle le favorisait. N’êtes-vous pas les témoignages vivants de ces progrès de l’école ? » En voilà un bon petit soldat du collège unique !
Le discours public autorise-t-il toutes les hyperboles ? « L’école française accueille plus de nationalités que l’ONU » — hmm, difficile à concevoir, une nationalité hors ONU — ou peut-être fait-il allusion aux « communautés », comme on dit désormais ? Les métaphores viennent au secours de ses hyperboles : « Le sage voit les pétales de la rose, mais l’imbécile en voit les épines » — Brighelli, vous êtes repéré ! Le recteur a spécifié qu’il utilisait un proverbe arabe à cause du public qu’à Marseille, nous avions toutes les chances d’accueillir. Il ne doit pas sortir souvent à Belsunce, où les Chinois commencent à supplanter les Maghrébins : il convient donc d’actualiser les métaphores : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde Meirieu. »
« On ne peut plus dire que vous êtes partis pour un long fleuve tranquille, vous faites même partie des toutes premières promotions qui allez connaître des évolutions considérables dans votre carrière » : maître de Jiu-jitsu comme Néo(prof) dans Matrix ? Cibles humaines ?

Et cerise sur le gâteau, « vous êtes des intellectuels, vous n’êtes pas des exécutants ». Oui — pour 1500 € par mois pour nous faire cracher à la gueule, nous sommes presque des exécutés.
Le recteur, bon petit soldat nommé par Najat et toujours là, a obligeamment rappelé les quatre priorités de l’actuel ministre : le dispositif « devoirs faits » — afin de pallier les différences d’environnement familial, c’est un serpent de mer depuis cinquante ans, le grand dada de l’égalitarisme. La nécessité du « bien-être » — est-ce la version Blanquer du « vivre ensemble » najatien ? Nous n’en saurons pas plus. Les ajustements de la réforme du collège — qui n’est donc pas supprimée, pour les cours de latin, voir la planète Mars : et comment allons-nous faire, puisque dans le collège où je suis nommée en stage, ils utilisent en français un manuel de 2009 (programmes Darcos) réalisé par une certaine Brigitte Réauté ? Et la priorité donnée à la sécurité — est-ce une allusion au plan Vigipirate ? Devons-nous fouiller les élèves ? Interdire les compas et les gommes bicolores ?
« Ayez confiance en moi, confiance dans votre hiérarchie » : tu parles que je vais raconter à mon Principal les problèmes que je rencontrerais — il me signalerait tout de suite aux autorités de l’ESPE, et je serais tricarde à tout jamais. « Soyez créatifs, inventifs, soyez cet enseignant dont on se souvient toute sa vie », « et ce soir, quand vous rentrerez chez vous, évitez de twitter « le recteur m’a nommé ministre de l’Education nationale, vous serez désavoué, je pense » (ah, l’humour ! Toujours l’humour !). Cerise sur la cerise : « Et voici ma première commande, a-t-il lancé en guise de péroraison : essayez de penser à un moyen de réformer le Bac et la première année de Licence » — ça, c’est ce qui s’appelle consulter la base !

Eh bien, faisons du Bac un certificat de fin d’études, autorisons les universités à sélectionner comme elles l’entendent, ça m’aurait éviter de croiser à la fac des glandeurs venus là pour toucher leur bourse pendant que moi, sans ressources, je n’y avais pas droit, toute bonne élève que j’aie été, et dissocier les deux premières années du reste du cursus universitaire — sur le modèle des prépas, et survive qui peut ! Je ne dois pas être la seule à y avoir pensé. Mais le ministère est-il capable de l’entendre ?

La directrice adjointe de l’ESPE a pris la parole après le recteur, pour expliquer les problèmes spécifiques de Marseille — la différence entre quartiers Nord et Quartiers Sud, le 13-14ème d’un côté, les bourgeois du 8ème de l’autre. Un moyen sain de ne pas alimenter les dissensions dans la ville. Pas pu m’empêcher de penser que quatre jours auparavant un véhicule parti des quartiers Nord a renversé plusieurs personnes intentionnellement, et tué une brave dame à un arrêt de bus, avant de finir sur le Vieux-Port, devant la Criée. Oui, effectivement, il y a de légers problèmes dans cette ville.
Elle nous a parlé aussi des quatre domaines du tronc commun — le premier étant « les gestes professionnels liés aux situations d’apprentissage » : la manchette sur la nuque ou le cri qui tue ? Après tout, n’envisageais-je pas plus haut de devenir maître d’arts martiaux ?
L’assiduité à l’ESPE est bien entendu requise, que l’on ait ou non déjà un Master. Mais elle produit une « formation intégrative » — quoi que cela veuille dire — « qui doit permettre de confronter les apports théoriques aux situations réelles, creuset de la décortication des situations effectives. » Sic. Bonjour à la langue de bois. Je me suis crue transportée au discours des comices agricoles de Madame Bovary. Qu’aurait pensé Flaubert de cette directrice adjointe ? Et elle, que pense-t-elle de Flaubert ? L’a-t-elle lu, d’ailleurs ?

Résumons. Les mots les plus fréquents, toute cette journée, furent « félicitations » (pour un concours « exigeant » — j’en parlerai aux didacticiens quand je les croiserai), « projet », « unité dans la diversité », « cadre », « confiance », et « mutations » : non, pas celles du personnel, celles du système éducatif favorisées — forcément — par l’usage massif du numérique, dont on sait ce qu’on peut penser : les pays qui caracolent en tête des classements PISA, Chine, Japon, Corée, n’utilisent pour ainsi dire pas le numérique. Mais les pédagogues de chez nous ne doivent pas le savoir, ils ne lisent pas les articles de Natacha Polony.

To be continued…

Jennifer Cagole

Aventuriers des mers : le MUCEM tel qu’en lui-même

Capture d’écran 2017-08-21 à 16.12.10Je venais de traverser le Panier, qui comme son nom l’indique est une colline au-dessus du port de Marseille, et en redescendant, je suis tombé sur l’immense esplanade désespérée qui mène au MUCEM. « Aventuriers des mers » : un programme d’autant plus alléchant que l’Inspection générale a eu la bonne idée de décréter que le thème des prépas scientifiques, cette année, serait justement l’Aventure (Homère, Conrad, Jankelevitch).
Quoiqu’échaudé déjà par quelques expositions médiocres montées dans ce cube de dentelles noires construit lorsque Marseille était capitale européenne de la culture (non, non, ne riez pas), ce MUCEM dont les collections permanentes n’ont ni rime ni raison — une juxtaposition d’objets hétéroclites et ethniques —, je me suis risqué.
La citation d’Albert Londres, à l’entrée, faisait bon genre — beau sujet de dissert en perspective : « Dans le même voyage, l’homme de terre et l’homme de mer ont deux buts différents. Le but du premier est d’arriver, le but du deuxième est de repartir. La terre nous tire vers le passé, la mer les tire vers le futur. » C’est dans Marseille, porte du sud, publié en 1927. J’aime beaucoup Albert Londres, qui pensait que le métier de journaliste consiste à « porter la plume dans la plaie ». Tout un monde — disparu. Londres mourut dans l’incendie du Georges Philippar, quelque part au large d’Aden, en 1932, peut-être allumé pour lui : notre grandeur se mesure à la taille des bûchers qu’on nous prépare. C’est ça aussi, l’aventure — le risque du naufrage.
Bref, je suis entré plus avant dans l’expo animé des meilleures intentions.

J’aurais dû me méfier en constatant que le premier « document » présenté était un extrait du Coran. J’aurais dû préparer ma visite en me rendant sur le site du MUCEM, où Vincent Giovannoni, conservateur du musée et commissaire de l’exposition, déclare : « L’exposition débute par la mise en place, au VIIe siècle, d’un empire des deux mers, celui des Omeyyades qui, régnant sur la mer Méditerranée et l’océan Indien, va permettre le développement du commerce maritime entre ces deux mondes. » Cet intéressant garçon, ethnologue (qui ne l’est pas ?) spécialiste des techniques de pêche dans l’étang de Thau, continue sur sa lancée : « Et puis, en commerçant, on rencontre « l’autre ». De l’histoire de ces rencontres, l’exposition n’élude ni l’esclavage, ni les tentatives d’évangélisation entreprises par les Européens. Elle raconte mille ans de projets commerciaux et, au final, de guerres économiques entre l’Orient et l’Occident. » C’est sûr que seul l’Occident (les « tentatives d’évangélisation », hein…) s’est rendu coupable d’esclavage et de colonisation. Que les Arabes aient conquis au VIIème siècle un immense empire par le fer et par le feu ; que les Turcs le leur aient subtilisé en appliquant les mêmes méthodes, en pire ; que les uns et les autres aient pratiqué les conversions forcées, les massacres, le pal en série, l’esclavage à bien plus grande échelle que l’Occident négrier, tout cela ne compte pas. La culpabilité sera chrétienne ou ne sera pas. Ici les bourreaux et là-bas les pauvres victimes.
J’aurais surtout dû savoir que l’exposition était la reprise — avec moins d’ampleur, d’intelligence et d’objets présentés — d’une exposition présentée à l’Institut du Monde Arabe (IMA) en 2016.

Or, quel était le fil conducteur de l’expo parisienne ? « Guidés par Sindbad le marin de légende, al-Idrîsî le géographe, Ibn Battûta l’explorateur et bien d’autres encore, embarquez au côté des Arabes, maîtres des mers, et des grands navigateurs européens qui empruntèrent leurs routes, pour un fabuleux périple en Méditerranée et jusqu’aux confins de l’océan Indien. Des débuts de l’islam à l’aube du XVIIe siècle, une aventure en mer à voir et à vivre, au fil d’un parcours immersif exceptionnel mêlant son, images et procédés optiques. D’extraordinaires récits de voyages ont conté la richesse des échanges maritimes entre les mers de l’Ancien Monde. Les plus fameux des témoins-voyageurs partagent avec vous ces fabuleux récits, fils d’Ariane de l’exposition. Ils vous emmènent à la croisée de l’or d’Afrique et de l’argent d’Occident, des monnaies grecques et des diamants de Golconde, des verreries d’Alexandrie, de Venise ou de Bohême et des porcelaines, des soieries et des épices venues de Chine et des Moluques. »
Ainsi parlait le prospectus de présentation, en toute logique . Explorateurs et aventuriers ont peut-être des pensées de commerce et de lucre, mais l’inspiration initiale leur vient des mythes littéraires. L’Occident s’est enté sur Ulysse et Enée, l’Odyssée et l’Enéide, l’Orient sur Sindbad et les 1001 nuits. On « fait comme » — puis on dépasse la légende pour construire la sienne. Les navigateurs arabes sont partis eux aussi à la poursuite d’un rêve, des démons et merveilles comme cet oiseau Rukhkh (ou Roc, dans les traductions françaises) qui s’en prend justement au navire de Sindbad.Capture d’écran 2017-08-22 à 12.49.17Mais que nous dit l’illustrissimo facchino Vincent Giovannoni ? « Le Mucem étant un musée de civilisations, plutôt que de valoriser les « héros », nous faisons la part belle aux cultures, aux civilisations et aux échanges. (…) Ce qui nous importe enfin, c’est les relations interculturelles, les échanges entre les civilisations. »
Le voyez-vous pointer le bout de son nez, notre spécialiste de la pêche du loup aux leurres ? Des produits d’artisanats divers, des casiers pleins d’épices, des bouts de tissus et des tapis persans. Mais de héros et de grands voyageurs, peu de nouvelles.
On y présente par exemple l’extraordinaire mappemonde de Fra Mauro, réalisée vers 1450 et à lire tête bêche, à l’époque on mettait le sud en haut (si vous voulez en savoir plus, lire le Rêve du cartographe, de James Cowan, Ed. Hozholi, 2015),Carte de Fra Mauro d’une précision qui suppose une enquête minutieuse, sans nous dire que le moine vénitien — aidé d’un marin et cartographe de la ville, Andrea Bianco — s’est appuyé entre autres sur le récit de Nicolò de’ Conti, qui entre 1414 et 1440 parcourut le Moyen-Orient, navigua sur le golfe persique, passa le détroit d’Ormuz, atteignit les Indes, descendit à Ceylan, puis Sumatra, le golfe du Bengale, la Birmanie, la Malaisie — et retour, un homme que les gentils Musulmans de l’époque obligèrent, lui et sa famille, à se convertir à l’islam sous peine de mort. C’est même à cette apostasie pas du tout imposée que l’on doit le récit de son voyage, car le pape auquel il était allé demander pardon du sacrilège consentit à le ramener dans le sein de la chrétienté pourvu qu’il raconte son périple à son secrétaire, Poggio Bracciolini. D’où la mine d’informations dont a bénéficié Fra Mauro pour établir sa carte.
Et Nicolò de’ Conti n’était pas le seul, splendides aventuriers qui ne devaient rien — mais alors, rien — à l’expansion arabe.

Je ne veux pas avoir l’air de dénigrer. L’exposition du MUCEM est encore riche d’objets précieux, comme ce bézoard (la panacée, l’anti-poison miracle, le remède des remèdes, comme la corne de rhinocéros pilée ou les poils de tigre) ramené des Indes :Bezoard, Inde © Khm museumsverbandOu cette tapisserie monumentale illustrant l’arrivée de Vasco de Gama à Calicut :image+vasco+de+gama+voyageA la fin de l’expo — mais on ne comprend pas pourquoi elle finit là si l’on ne sait pas, depuis le début, qu’elle ne se préoccupe en fait que de l’expansion musulmane —, un tableau vénitien magistral, quoiqu’un peu fouillis, célèbre la bataille de Lépante, « la meravigliosa gran vitoria data da Dio », comme dit la légende au bas de la toile,Capture d’écran 2017-08-22 à 12.55.10 où les bateaux de Don Juan d’Autriche ont flanqué la raclée aux galères turques. À côté de moi, une jeune femme accrochée au bras d’un monsieur un peu plus âgé murmura à son compagnon :
« Et à votre avis, il est où, Cervantès, dans ce fatras ? Et est-ce qu’il a déjà perdu son bras ? »

J’ai acheté le catalogue, splendide et intelligent, qui vous dispensera de l’expo, et je suis ressorti. Il faisait toujours beau. Sur la façade du MUCEM était annoncée la prochaine manifestation culturelle :Capture d’écran 2017-08-21 à 16.12.57Je gage que celle-là sera 100% marseillaise, et qu’y officiera peut-être Christian Bromberger, prof d’ethnologie à la fac d’Aix — c’est lui qui a dirigé la thèse aquatique de Vincent Giovannoni. Il a une double spécialité : l’Iran moderne et le foot. Deux beaux sujets pour célébrer la paix et la fraternité.

Jean-Paul Brighelli

Une vie violente

Capture d’écran 2017-08-16 à 05.48.41Un mien cousin de province, « continental » s’il en fut, moitié blagueur, moitié dragueur, « au demeurant le meilleur fils du monde », est allé voir Une vie violente, le film que Thierry de Peretti vient de consacrer aux derniers soubresauts de l’indépendantisme armé en Corse, au tournant des années 2000 : nonobstant son pré-générique, le film commence en 1994 — Nirvana vint de sortir In Utero, Kurt Kobain, entr’aperçu fugitivement à l’écran, va se tirer une balle dans la tête, c’est un ancrage ingénieux — collatéral en quelque sorte — dans la violence — et se termine vers 2001, quand le jeune Nicolas Montigny, jeune indépendantiste qui a servi de modèle au héros joué par Jean Michelangeli (la démarche chaloupée de Charlot, les mêmes jambes arquées, quelque chose du pitre tragique), assassiné de 11 balles cette année-là dans un cybercafé de Bastia.
Ledit cousin n’a manifestement pas tout compris, je l’en excuse volontiers, mais il m’a envoyé un mail où il tentait de rendre compte du film avec une réelle verve, pas mal de mauvaise foi et un peu d’embarras sémantique.
Vous trouverez donc ci-dessous le récit de son demi-coup de cœur, et plus loin quelques explications nécessaires aux pinzuti qui iraient voir le film — ou qui attendront sagement de le regarder à la télévision, Canal + et Arte étant co-producteurs, la télédiffusion sera sans doute prochaine. Car le scénario, intelligemment écrit, est parfois si allusif qu’une lecture préalable ne peut faire de mal à ceux qui ignorent les arcanes de la pulitichella corse et des jeux mafieux associés.

En sortant de la séance de deux heures, la première réflexion qui m’est venue à l’esprit c’est que le mâle Corse souffre génétiquement de deux maux : un excès de testostérone et une absence d’humour qui confine au pathétique. C’est la race sans doute qui veut ça !
Pour commencer, le sort des femmes est vite réglé: hors-jeu d’entrée ! Telles des choreutes, elles ne sont là que pour déplorer mais accepter la règle de la vendetta qui veut que « le sang réponde au sang » : comme elles le disent dans une scène hallucinante où diverses épouses expliquent à a ère du héros qu’elle peut préparer les funérailles de son fils, « c’est la règle ». On comprend donc rapidement qu’on est dans un film de gonzes ayant moins de cervelle que de pilosité — encore qu’ils dégueulent facilement leur figatelli sous prétexte qu’ils viennent d’abattre un copain. En fait de gonzes, ils ne seraient pas un peu gonzesses ?
Comme, faute de réponse à cette question fondamentale, je me suis rapidement ennuyé, j’ai rentabilisé mon ticket de ciné en faisant un peu de tourisme en Corse où je n’ai jamais mis les pieds, et mon regard s’est ainsi attardé sur Bastia où finalement depuis Colomba on se dit que peu de choses ont dû changer.
Le réalisateur, Thierry de Peretti, fait pourtant de son mieux pour nous amener à partager les sentiments de son héros avec un montage parfois percutant, une musique qui colle bien aux situations (un mélange de rock dur, des Muvrini chantant Cresce la voce, et quelques notes des Doors — the End, œuf corse), et quelques bonnes idées de mise en scène : en particulier une insistance sur le plan subjectif à hauteur d’homme, comme si l’on ne voyait que ce que voient les flingues (pardon : « les calibres », car nous voici sur une île où l’on sort « calibré » — sinon, on est tout nu).
En quelques mots : Stéphane vient d’une tranquille famille bourgeoise, il est sur le point d’achever ses études de Sciences-Po à Aix-en-Provence (lui, la faculté de Corte, jamais, surtout qu’en 1994, Jacques Brighelli n’en est plus président depuis lurette et que lui a succédé un emplâtre humain qui se croit prof de fac…), mais en raison d’un trauma qu’il raconte seulement à la fin du film, il a une furieuse envie de militer avec les nationalistes. Pour moi, nationalisme et crétinisme riment parfaitement, mais j’ai peut-être tort s’agissant de la Corse qui est un cas à part. Hommage soit rendu aux nationalistes sans lesquels, nous serine le film, les paysages de Corse seraient entièrement bétonnés, selon le plan imaginé dans les années 1960 qui prévoyait 25 millions de touristes par an.
Le Stéphane passe donc ses soirées à l’ambiance virile et alcoolisée dans des rades pourris avec ses copains, délaissant forcément sa petite amie. Un jour, un bon pote demande à Stéph de garder pour lui un sac rempli d’armes, et bien sûr ce con accepte avec enthousiasme et se retrouve fissa au gnouf, sans d’ailleurs que l’on sache vraiment comment il y est arrivé, mais peu importe. En taule, il se radicalise grave et une fois sorti il milite à donf.
Problème : je n’ai compris qu’une partie des dialogues. C’est peut-être à cause de l’accent et du phrasé, ou à cause du mec qui bâfrait bruyamment des pop-corns derrière moi. Sortir calibré peut avoir du bon, surtout dans une salle obscure.
Bref, les gonzes avec leurs mines patibulaires (mais presque) qui ne se déplacent qu’en groupe sont résolus à libérer leur île de beauté de l’infamie du colonialisme (les colonialistes c’est vous, les gros benêts qui payez vos impôts en France sur le continent), le tout au nom du Peuple. Là on est dans le côté marxiste de l’affaire. Le Peuple, comme d’hab, n’est pas très bien défini, mais tout ce qu’on fait péter aux explosifs, tous ceux qu’on flingue, c’est pour son bien. Dont acte !
Il y a d’autres groupes qui ont des objectifs moins nobles, disons plus vénaux ou carrément siciliens, mais vous vous en doutez, ça pète chez eux aussi.
Mon second problème avec ce film c’est que je ne comprenais jamais qui était qui, ni ce qu’ils voulaient. Mais les acteurs eux, avaient l’air de s’y retrouver, c’est le principal.
Jamais, en deux heures de film, Stéph n’arrive à rigoler, ni même à avoir le sourire aux lèvres. Tu m’étonnes que sa copine aille voir ailleurs. Alors que tout s’effondre autour de lui et que sa vie est sérieusement menacée, il nous explique enfin qu’il a la rage depuis qu’il a vu jadis dans la rue… Mais je ne vous le dirai pas !
Bon, il est clair qu’après Eschyle, Sophocle et Euripide il est difficile de faire de la bonne tragédie, surtout avec un rôle principal qui, se prenant toujours au sérieux, ne joue que sur une seule note, alors qu’avec la triade grecque antique, au moins on rigole de temps en temps.
Dire qu’avec une bonne séance chez un psychologue pour enfants tout cela aurait pu nous être épargné, et j’aurais gardé pour une bonne bière les 10 brouzoufs que j’ai dû lâcher pour voir ce film survendu par la critique (Télérama ici et , Libé, l’Express qui en a mis une couche puis une seconde, les Echos, etc.), mais qui est loin d’être inévitable.

HC

——————————————————————

Fort bien.
J’y suis allé, et j’en sors quand même beaucoup moins négatif que mon cousin.
C’est supérieurement non-joué (aux quelques réserves émises plus haut sur le personnage principal) par des gens auxquels on n’a eu à expliquer ni la langue ni la gestuelle corses. Mais surtout, c’est un magnifique exposé de l’errance dernière du FLNC, que j’ai racontée entre autres dans Pur porc, réalisé par Antoine Santana sous le titre Main basse sur une île.Capture d’écran 2017-08-16 à 05.55.11Remontons donc à… Charles Pasqua.
Ministre de l’Intérieur de Balladur (1993-1995), Charles a engagé un dialogue qu’il espérait constructif avec les autonomistes, qu’il supposait las de se flinguer entre eux au cours des « années de plomb » (depuis 1991 — entre 40 et 50 morts par an pendant six ou sept ans). Le problème, c’est qu’il a fait le mauvais choix en 1995 en soutenant Balladur, et que Chirac, élu, ne l’a jamais laissé revenir aux affaires.
Pendant ce temps, la Gauche qui espérait prendre le pouvoir avait elle aussi pris langue avec les autonomistes — via le Grand Orient de France, dont un Corse, Philippe Guglielmi, sera grand-maître de 1997 à 1999.
La divine surprise de la dissolution, en 1997, et l’arrivée de Jospin renforcent l’éclatement du FLNC entre le « canal historique » (autour de François, Santoni — « François » dans le film, sauf que sa calvitie précoce a été distribuée à un certain « Marc-Antoine » —, pour l’essentiel des militants du Sud, même si Jean-Michel Rossi était d’Île-Rousse) et le « canal habituel » (autour de Jean-Guy Talamoni, dont j’éviterai de dire tout le bien que je pense, et des Bastiais). Le Canal historique, proche de la Droite (Santoni sortait de la corpo de Droit de Nice, pas tous des poètes, et c’étaient des anciens de l’OAS qui avaient posé les premières bombes dans les années 1970) s’invente alors une petite sœur de gauche, Armata corsa. C’est l’histoire de ce groupuscule pseudo-dissident que raconte le film, parfois de façon très précise. Ainsi au tout début le meurtre dans une voiture incendiée par la suite de deux militants, Dominique Marcelli et Jean-Christophe Marcelli (sans lien de parenté), ou vers la fin l’assassinat de Santoni lors d’une noce — sauf qu’il a été tué au M16 par un tireur vraiment remarquable — il aurait été formé par les Services secrets dans la base d’Aspretto, en face d’Ajaccio, qu’il n’aurait pas mieux tiré, comme me l’a raconté sa veuve, qui était à son bras quand la balle lui a fait éclater le cœur.
Les références au « marxisme » du héros sont donc à la fois réelles, et en même temps factices : les notions de Gauche et de Droite ne sont pas fonctionnelles en Corse, où tout se joue — le film l’explique précisément — en fonction des amitiés, des engagements claniques, des services rendus, etc.. Quant au « peuple » corse, c’est une entité sans doute réelle, mais indéfinissable.
Précisons pour faire bon poids que le Canal habituel « bastiais » s’est appuyé sur le célèbre gang de la Brise de mer (du nom du bar où se réunissaient ces natifs de l’Ampugnani, regroupés autour des frères Guazzeli — entre autres), lesquels ont bénéficié d’une étrange complaisance des services de l’Etat pour régler de façon définitive la question du Canal historique (voir ce que raconte Santoni dans Contre-enquête sur trois assassinats, le livre qu’il a eu le temps d’écrire avant de se faire abattre — après Pour solde de tous comptes, rédigé avec ce journaliste de Libé évoqué dans le film, mon ami Guy Benhamou). Le mélange des sentiments nationalistes et des intérêts mafieux est parfaitement raconté par Thierry de Peretti — en filigrane.
Bref, une fois que vous avez les codes, le film s’éclaire rapidement, et vous le trouvez même d’une grande finesse. Il faudra prévoir un petit temps de débat explicatif préalable le jour où la télévision le diffusera. Mais franchement, quand on est un peu au courant, on ne peut qu’aimer ce mélange de documentaire documenteur et de fiction réelle.

JPB

Modeste proposition concernant l’établissement d’un internat d’excellence aux îles du Frioul

Mon intérêt pour les internats d’excellence, créés sous l’ère Sarkozy, est ancien. J’ai ici même encensé celui de Sourdun. Ce fut même, à mon humble avis (allez, cessons de rire : mon avis n’est jamais humble, l’humilité est une hypocrisie post-chrétienne), la seule réussite des années Chatel, marquées par ailleurs par une réforme des lycées singulièrement obtuse. Bien entendu, Peillon, Vallaud-Belkacem et Jean-Paul Delahaye (à ne pas confondre avec le mathématicien : celui-ci, ex-patron de la DGESCO sous Peillon, est un nuisible de premier plan, qui a donc eu une magnifique carrière dans l’Education Nationale) se sont tous dressés contre ces internats, et ont eu à cœur de les démanteler.
L’arrivée de Jean-Michel Blanquer, qui présidait sous Chatel aux destinées de la DGESCO, le retour de Christophe Kerrero, qui fut l’un des maîtres d’œuvre de ces internats, sont donc des signes encourageants : peut-être, dans le « détricotage » (c’est le terme convenu, j’y reviendrai bientôt, parce que ça ne détricote pas bien vite) des années Najat, le nouveau ministre envisage-t-il de rétablir ces internats qui pour une somme relativement modique, quoi qu’en aient dit les crétins patentés des années 2012-2017, menaient à la réussite et à la culture des enfants perdus par le système.
Bonnet d’âne ambitionnant de donner des idées à tous ces politiques qui en manquent, j’ai donc décidé d’envoyer un envoyé spécial sur les îles du Frioul, au large de Marseille, pour étudier la faisabilité (le mot est immonde, je l’emploie juste pour m’auto-flageller) d’un internat d’excellence où l’on regrouperait les plus turbulents / méritants des petits Marseillais des quartiers nord, quartiers centraux et quartiers sud…
Le reportage qui suit est porté par un enthousiasme évident. Notre reporter, qui s’est également institué photographe, a vraiment pris à cœur le projet. Qu’il en soit ici solennellement remercié.

Jean-Paul Brighelli

Postulons pour commencer qu’il n’est pas inutile de dépayser des adolescents peut-être trop influencés par leur milieu — une bonne douzaine d’arrondissements marseillais sur quinze. L’idée de bâtir des ghettos scolaires dans des ghettos urbains ne pouvait germer que dans la tête de fonctionnaires utopistes, qui ont tous pris soin d’inscrire leurs propres enfants loin de ces Zones d’Exclusion Programmée, comme les appelait jadis un polémiste célèbre.
En même temps, les éloigner vraiment de leurs repères n’est pas une bonne idée. La nostalgie engendre la mélancolie, qui genuit le dégoût, le désœuvrement, le laisser-aller, la violence, et autres désagréments pédagogiques.
L’intérêt de l’humble plan que je propose au public est d’isoler les heureux bénéficiaires de leur milieu d’origine, tout en les maintenant à portée de vue de Notre-Dame-de-la-Garde,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.12.51 repère perpétuel de tous les Marseillais, quelles que soient leurs confessions.
Le Frioul est à portée de vue de Marseille — pas trop loin pour ne pas engendrer de désespérance, pas trop près pour ne pas susciter la tentation d’y retourner à la nage.

Comme à Sourdun, modèle de tous les internats d’excellence, il est très facile, au Frioul, de remodeler des bâtiments jadis occupés par l’armée.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.20 Bien sûr, quelques légers travaux de ravalement sont nécessairesCapture d’écran 2017-08-06 à 16.01.51 — mais les murs au moins sont bons.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.27 Et les autorités militaires qui occupent encore un admirable bâtiment, en forme de proue de navire,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.21 qui fait face à la cité phocéenne auront à cœur de prêter gracieusement leurs murs à l’Education nationale, qui y logera la direction du futur internat. Le directeur y jouira en sus d’une crique privée, l’une des très rares plages sableuses de ce caillou perdu, dernière insurrection du choc alpin. Une bonne occasion d’apprendre la géologie.
Dès que le succès — programmé — de cette nouvelle institution sera déclaré, une foule de demandes pourront être satisfaites par une extension des locaux. Il suffira pour cela de rajouter quelques couvertures aux installations des sommets.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.15.45
Rien de ce qui est nécessaire à la vie d’un collège ne manque, si on y regarde bien. L’hôpital Caroline (auquel la duchesse de Bourbon-Siciles a donné son prénom lors de la construction au XIXème siècle) a déjà en partie été restauré par une association, depuis 1978.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.48 Il fournira une infirmerie et un dispensaire de premier plan, construits en hauteur pour permettre au mistral de chasser les mauvaises pensées. Deux bâtiments aujourd’hui inoccupés sont aisément transformables en gymnase.Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.55 On y développera une pratique exigeante et saine de l’Education physique, avec des enseignants certes attentifs aux capacités de chaque élève, mais qui leur apprendront à se transcender
Des terrains de sport polyvalents (tennis, basket, handball) sont déjà en place.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.25 Les falaises qui entourent le futur internat offrent d’intéressantes voies pour apprendre les subtilités de la varappe.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.55 Et des écuries sont déjà disponibles,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.03.44 pour l’installation de quelques chevaux. Leur entretien quotidien sera éminemment formateur — sans compter que le crottin ainsi récupéré fournira un fumier susceptible d’améliorer, à terme, le rendement du jardin potager déjà installé.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.09C’est d’ailleurs à partir du sport que devrait se dessiner le projet éducatif de cet internat. Les pistes caillouteuses offrent d’admirables chemins de jogging, ombragés de palmiersCapture d’écran 2017-08-06 à 16.00.13 ou d’oliviers doucement inclinés dans le sens de la brise.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.07.16 Les criques, nombreuses et secrètes, permettent tous les exercices aquatiques.Capture d’écran 2017-08-12 à 11.48.56 L’île offre déjà une base nautique au pied du futur gymnase,Capture d’écran 2017-08-12 à 12.03.40 et toutes les activités de plein air — et le mot « air » ne doit pas être pris à la légère, dans un site sur lequel le mistral souffle même par temps calme. De quoi aérer les esprits chagrins.
On pourra même y développer enfin de vrais Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, tant qu’on ne les a pas abolis. Ainsi, les enseignants de SVT, accouplés aux profs de Lettres, enseigneront aux élèves le cycle de reproduction de l’agave, omniprésente sur RatonneauCapture d’écran 2017-08-06 à 16.02.37 — une plante qui a jadis fort impressionné Michelet : « Avez-vous vu l’agave, écrit l’historien dans la Sorcière, ce dur et sauvage africain, pointu, amer, déchirant, qui, pour feuilles, a d’énormes dards ? Il aime et meurt tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé dans la rude créature, avec le bruit d’un coup de feu, part, s’élance dans le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n’a pas moins de trente pieds, hérissé de tristes fleurs. »
Sic. Ces mêmes naturalistes, associés cette fois aux profs de Chimie, apprendront à leurs disciples la transformation de l’agave en tequila — réservée bien sûr aux pédagogues.
Passons sur le fait que la présence perpétuelle d’oiseaux tout à fait amicauxCapture d’écran 2017-08-06 à 16.10.17 Capture d’écran 2017-08-06 à 16.09.45(les îles du Frioul, parc national, abritent de nombreuses espèces qui y nidifient) permet de sérieuses observations ornithologies — ce qui débouchera cette fois sur une interdisciplinarité avec les enseignants de musique, qui des cris discordants des gabians (le nom local des goélands) tireront de quoi initier les élèves à Olivier Messiaen et à Charlie Parker.
La musique, à laquelle Jean-Michel Blanquer tient si fort qu’il a proposé d’organiser la rentrée « en musique », sera omniprésente dans cet établissement hors normes. On y apprendra le classique, en s’inspirant des meilleurs modèles, le rock et le bon goût, et l’improvisation. De quoi donner aux filles des inspirations sur leur future carrière
L’Histoire, toujours prévoyante, a même pensé il y a bientôt cinq siècles, à installer un lieu de retraite pour calmer les esprits agités,Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.28 et, plus proche,  un oratoire isoléCapture d’écran 2017-08-06 à 15.58.34 pour les heures de colle, si des enseignants veulent perpétuer cette pratique discutable.
L’un des buts de cette institution est d’instaurer un esprit de corps et une capacité à « vivre ensemble » qui feront l’admiration des inspecteurs en visite — lesquels seront accueillis avec déférence par les enseignants, mais sans lèche-cultisme aucun : l’internat du Frioul sera le lieu par excellence de la libre-pensée et de la libre parole.
Ajoutons que la laïcité sera tout à fait respectée — enfin ! Les seuls bâtiments religieux de l’île sont des temples antiques, aussi bien au cœur du dispensaire Carolinehopital-caroline-ile-frioul-marseille-696x464 que dans la riante cité où seront logés les enseignantsCapture d’écran 2017-08-06 à 16.07.47 — installés à demeure dans ce lieu idyllique :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.04 je parierais volontiers que les demandes, dès l’ouverture de cet internat, dépasseront, et de loin, l’offre. Il va de soi que seuls pourront y être recrutés des pédagogues sachant nager, courir avec les élèves le matin, faire de la voile ou de la planche, s’accommoder d’une vie rude et saine — et assumer les légers risques inhérents à toute vie de groupe… Pas de quoi en être affectés, même si des dépressions nerveuses sont toujours possibles.
Ce projet, qui paraîtra trop ambitieux aux petits esprits, régénérera des adolescents et adolescentes aujourd’hui engoncé(e)s dans des superstitions familiales et des rituels dangereux. Il leur apprendra les valeurs de la camaraderie et de l’entraide, fortifiera des physiques déprimés par les habitudes citadines, et bien entendu leur inculquera une culture étendue, par la répétition systématique des consignes et des bons principes.

Au pire, la contemplation morose du grand large leur donnera une propension bien littéraire à la mélancolie — « Fuir, là-bas, fuir », dit Mallarmé ; et Rimbaud : « Elle est retrouvée, l’éternité… » Il y a des jours où le paysage ressemble à ce tableau peint par le protagoniste de la Vie mode d’emploi, où  terre,  mer et  ciel se confondent, dans l’horizon du Planier, ultima Thulé de Marseille :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.06.46Jean-Paul Brighelli me paraît tout à fait l’homme de la situation, pour diriger ce futur havre d’excellence. Il connaît les îles comme sa poche, et quarante ans d’enseignement dans des collèges puis des lycées de zones défavorisées lui ont forgé une mentalité de chef de bande. Il saura accueillir les élèves avec fermeté et sympathie. Enfin, ces dernières années en classes préparatoires aux grandes écoles lui ont confirmé que l’ambition seule donne de l’ambition — pas l’ambition un peu répugnante des institutionnels de l’Education, mais celle des vrais pédagogues, qui ont de l’ambition pour les autres bien plus que pour eux-mêmes.

P.C.C. Jonathan Tfiws

Nicolas Hulot est un loup pour le loup

Capture d’écran 2017-08-05 à 13.45.13Il y a quelques jours, Brigitte Bardot, écœurée qu’il n’y ait aucun moratoire sur la chasse, particulièrement dans les régions incendiées, traitait dans Var-Matin Nicolas Hulot de « vendu » et de « lâche ». Sans doute le nouveau ministre de l’Ecologie s’est-il posé le problème en termes néo-staliniens : « Bardot, combien de divisions ? Le lobby des chasseurs, par contre… »

Ce samedi 5 août, elle récidive dans les colonnes de la Provence. Interviewée par Franz-Olivier Giesbert après la décision de Nicolas Hulot de faire abattre quarante loups pour plaire cette fois au lobby des éleveurs, elle lâche : « J’avais de bonnes relations avec Hulot : dans le passé, ma Fondation a travaillé avec lui. Mais je ne l’aurais jamais cru capable de ça. Quel cynisme ! Il a suffi qu’il soit nommé ministre pour qu’il change, c’est le cas de le dire, son fusil d’épaule. Je n’ai plus aucune confiance en lui alors qu’il m’inspirait une confiance quand il est entré au gouvernement. Il m’a tué quelque part… » Et d’ajouter, in fine : « Quand ce connard (je rétablis le mot dont la Provence n’a conservé que l’initiale) de Hulot a décidé de tuer les quarante loups, j’ai pleuré pendant une nuit entière. »
Evitons de faire pleurer les vieilles dames — c’est bien assez de faire pleurer les jeunes.Capture d’écran 2017-08-05 à 08.26.12

Et raisonnons un peu.
Quarante loups, c’est près de 15% des loups français, selon les dernières estimations. Il y a aujourd’hui un peu moins de 350 loups pour 550 000 km2. Un risque inacceptable, selon le ministre.
Le plus drôle, c’est que ni les Italiens ni les Espagnols, qui nous ont galamment prêté quelques-uns de leurs Canis lupus lupus, n’ont de problèmes avec les soi-disant attaques de loups (qui ne sont la plupart du temps, dès qu’il s’agit de massacres d’envergure, que des attaques de chiens errants : le loup est un prédateur intelligent qui se saisit d’une bête qui traîne et sait s’en contenter, timide et discret comme il est). Peut-être parce que leurs bergers gardent leurs bêtes, au lieu de les envoyer errer dans la montagne — ce qui est, en France, le fait de gros éleveurs propriétaires de très gros troupeaux. Et qu’ils sont secondés par des patous — indifféremment des Bergers des Pyrénées ou des Bergers de Maremme des Abruzzes) qui sont des chiens particulièrement dissuasifs, et dont il faut absolument se tenir à distance : ce sont de fausses peluches et de vrais carnassiers.Capture d’écran 2017-08-05 à 13.51.32Ah oui, mais en France le lobby des randonneurs s’était fendu, il y a deux ans, d’une pétition adressée à Ségolène Royal demandant à ce que les patous soient « sociabilisés ». Et d’autres veulent que l’on abandonne la montagne aux randonneurs, et que l’on supprime également bergers, troupeaux et chiens. Heureusement que de vrais spécialistes de la randonnée donnent, pendant ce temps, des conseils intelligents. Nous voulons bien la montagne, pourvu qu’elle ressemble au boulevard Saint-Germain.

Le loup a été éradiqué au XIXème siècle pour des raisons superstitieuses — on leur mettait sur le dos toutes les disparitions de Chaperons rouges, alors que nous savons bien, nous, que c’était Michel Galabru. C’est une espèce protégée que le ministre a décidé de faire abattre. Une espèce qui a été au bord de l’extinction totale, et qui la frisera à nouveau.

Pendant longtemps, Hulot, pour le cinéphile que je suis, c’était ça :Capture d’écran 2017-08-05 à 09.33.40Et comme je n’ai pas la télévision, je n’ai pas réalisé que désormais, c’était ça :Capture d’écran 2017-08-05 à 10.38.43Et avec ça, les droits dérivés des divers produits commercialisés via TF1, sans compter ce qui lui vient via sa Fondation (désormais — depuis juin — dirigée par Audrey Pulvar) et la société Eole Conseil qui la chapeaute. Le Canard enchaîné en a fait récemment ses choux gras. Pas de quoi embarrasser un gouvernement qui a viré Bayrou ou Sarnez sur des soupçons, mais tolère sans problème Hulot ou Pénicaud. L’exigence de vertu s’arrête à la frontière des intérêts bien compris.
Peut-être le bon Monsieur Hulot devrait-il, au lieu de rétablir la charge de Lieutenant de Louveterie, faire interdire tous les perturbateurs endocriniens connus — il y en a à ce jour près de 100 000, dont les effets — entre autres sur la reproduction — sont désastreux. Mais bon, rien qu’à l’idée de toutes ces multi-nationales obligées pour un temps de rogner sur leurs marges ; à l’idée aussi de ces hypermarchés débarrassant leurs rayons des trois-quarts de leurs produits — mon cœur se serre. Celui de Nicolas Hulot aussi, manifestement : c’est grâce au revirement de la France et de son ministère que l’Union européenne s’est pliée aux diktats allemands et adopté une définition desdits perturbateurs la moins contraignante possible — c’était le mois dernier.8d05901_9403-7gtdra.3xsto9lik9Manifestement, les loups et les brebis, c’était plus important.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne veux pas avoir l’air de tout savoir sur tout. Ma connaissance des mœurs du loup, je la dois à mon ami Henry Ausloos, photographe animalier professionnel, qui a passé des jours et des jours, en plein hiver, à attendre dans un igloo de fortune que quelques loups américains veuillent bien passer devant lui, à Yellowstone, afin d’en tirer quelques clichés qui pour une fois n’auront pas été pris en douce derrière les grilles d’un zoo. Mais qui a aussi photographié des loups bien de chez nous. Qui ne l’ont pas mangé, ça alors !Capture d’écran 2017-08-05 à 14.03.44

Retour à Arles

Ils marchaient lentement, dans la ville surchauffée. Arles peut bien ne plus être enchâssé que dans des vestiges de murailles, les rues ont beau être étroites et à l’abri du soleil, l’air n’y circule pas, l’été, et une chape de plomb fondu l’enserre. Le pire, c’est quand vous sortez des ruelles et que vous entrez sur une place : traverser celle de la République, de Sainte-Anne à Saint-Trophime, est une épreuve du feu.
Pourtant, ils étaient revenus dans la fournaise arlésienne, comme l’année dernière. Ils étaient arrivés tôt le matin, et ils prenaient un café sur le boulevard des Lices. Ils s’étaient procuré, au syndicat d’initiative juste en face, un passe expo pour les Rencontres photographiques jadis fondées par Lucien Clergue. Et ils discutaient des diverses opportunités — partir directement vers le Palais de l’Archevêché, en s’enfonçant dans la vieille ville, ou en faire le tour — mais dans quel sens ?
Elle eut la bonté de lui laisser le dernier mot en lui faisant croire qu’il l’avait convaincue — comme d’habitude. Et ils remontèrent le boulevard vers le jardin d’été, tournant dans la rue Emile Combes (dit « le petit père ») pour gagner la Maison des peintres, où il tenait absolument à voir le travail de Christophe Rihet intitulé « Crossroads » (comme le blues sublime de Calvin Russell). Roads to death.

Les photos, superbes, sont l’autre bout, celui dont on ne parle jamais, du photo-reportage. Après l’incident, ou l’accident. Rihet a eu l’idée d’aller photographier les routes ou les rues où ont eu lieu des morts célèbres : la route où Bonnie et Clyde ont été passés à la moulinette par le FBI, le virage où Françoise Dorléac a brûlé vive, la route 46 de CalifornieCapture d’écran 2017-07-31 à 15.55.42 où une célèbre Porsche 550 Spyder (les marques des voitures sont systématiquement précisées), dite « Little Bastard », a heurté une Ford Sedan — l’accident mis en scène dans Crash, le film-culte de Cronenberg. Ou la Nationale 5 où Michel Gallimard, l’héritier présomptif de Gaston, au volant d’une Facel Vega HK500, a embrassé un platane sans son consentement. Il en est mort, ainsi que son passager, un certain Albert Camus. La glissière de sécurité, bien sûr, n’est pas d’époque…Capture d’écran 2017-07-31 à 15.54.07L’album rassemblant les photos est en vente là, et vous pouvez choisir l’exemplaire que vous voulez — avec en couverture la photo qui vous a le plus parlé. Sur celui qu’il a acheté, il y a ce sous-bois anglais où T.E. Lawrence a rejoint l’Arabie heureuse au guidon de sa Brough Superior SS100 — rebaptisée George, comme ses six motos précédentes.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.01.34Morbide ? Pas même. Mais une belle démonstration sur le fait qu’un paysage est toujours un portrait — et toujours un auto-portrait. Christophe Rihet doit être un garçon intéressant.

Ils sont remontés vers les arènes. Ça commençait à taper dur, là-haut. Au Palais de Luppé Olympus a invité divers photographes — ils n’ont remarqué que les photos fort belles et morbides elles aussi de Guillaume Herbaut et Eléonore Lubna, « de Kiev au Donbass, un aller-retour ». Ou comment photographier la guerre — après tant d’extraordinaires reporters spécialisés dans le genre.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.07.00
La galerie Arena, adjointe à l’ENSP d’Arles, expose un premier lot de photos de Colombie — le thème central des rencontres cette année. Rien de marquant. Au musée Réattu, comme l’année dernière, rien : des photos « mode », sur le genre dans tous ses états. À quoi bon aller à Arles si c’est pour y retrouver Michou ? En face, à la Commanderie Sainte-Luce, un autre marronnier, les migrants libyens. À trop traquer l’émotion du direct, on oublie de photographier — c’est-à-dire d’écrire la lumière, de la mettre en scène, de la dompter finalement. Entre le cru et le cuit, ils ont choisi… de ne pas s’attarder.

Il était temps d’aller déjeuner. Plutôt que de se perdre dans les innombrables gargotes à touristes de la place du Forum, ils ont passé le pont de Trinquetaille et sont allés chez Michel (juste à la sortie du pont, en contrebas) , le seul endroit où l’on mange une bourride de lotte pour 20 €. Mais que la traversée du pont, une seule arche jetée sur le Rhône, fut rude ! Le fleuve avait renoncé à couler. Les silures sommeillaient au fond. Les bateaux ne naviguaient pas. L’air était si épais de chaleur qu’on l’aurait découpé au couteau.

Puis retour : ils repassèrent le pont, et cherchèrent un peu de fraîcheur dans la chapelle Saint-Martin du Méjan (juste à côté de la librairie d’Actes Sud) où s’expose la Vuelta, qui n’est pas un documentaire sur le tour d’Espagne mais un panorama, à travers les œuvres de 28 photographes, de la Colombie actuelle. Mention spéciale pour Rosario Lopez, Andrea Acosta, Maria Fernanda Cardoso (dont la spécialité est la macro-photographie d’inquiétants organes sexuels floraux)Capture d’écran 2017-07-31 à 16.14.25 ou Maria Elvira Escallon. A vous donner envie de ne pas y aller : c’est superbe, la Colombie, mais ça a l’air violemment hostile.
Remontez de quelques dizaines de mètres, contournez la bâtisse où est organisé l’accueil du festival, et rendez-vous dans l’église des frères prêcheurs. Michaël Wolf y a accroché de très belles vues de villes — les immeubles de ShanghaiCapture d’écran 2017-07-31 à 16.19.02 ou de Hong-Kong, entre autres. « Pulsions urbaines » dit-il. C’est tout à fait ça — ces villes vivent à battements accélérés, au plus près de l’infarctus. Très belle série de visages de Japonais pressés les uns contre les autres à travers les vitres du métro de Tokyo — insectes semi-écrasés derrière les parois d’un vivarium géant.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.19.38
Il est temps de repiquer vers le centre-ville, que la promenade, en spirale escargotique, a soigneusement contourné. Ils passent à travers la mairie, tant le plafond du hall leur arrache à chaque visite des commentaires admiratifs. À droite, l’église Sainte-Anne propose une exposition intitulée « Iran 38 » (le nombre de photographes qui ont envoyé leurs clichés) avec des images magnifiques de Arash Khamooshi ou Benham Zakeri. Ou ce sauna improvisé en bord de mer, qui ressemble terriblement à un rite anthropophage — photographié par Morteza Niknahad.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.22.45Attention, il faut retraverser la place de la République, pour atteindre la Palais de l’Archevêché et Saint-Trophime, juste derrière. Ils ne se donnent même pas la main, pour ne pas transpirer en vain l’un dans l’autre — il y a des lieux et des occasions pour ça. Même la fontaine sur la place coule paresseusement, comme si elle était trop fatiguée pour céder à la gravitation universelle.
Une fois la voûte d’entrée atteinte, il sont provisoirement sauvés. Ils montent l’escalier à droite, pour voir la première exposition d’ensemble des œuvres de Masahisa Fukase, qui avec un humour très japonais a subverti la photo de famille,Capture d’écran 2017-07-31 à 16.25.36 et passé une longue année à fixer des corbeaux, comme des kanji barbares et illisibles jetés sur le soleil nippon.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.26.20 Très beau. Très désespéré. Après ça, l’auteurCapture d’écran 2017-08-01 à 08.49.29 s’est débrouillé pour avoir un accident qui l’a plongé vingt ans dans un coma profond dont il n’est sorti que pour mourir. Un hara-kiri décomposé longuement.
A Saint-Trophime, juste au-dessus, on peut passer rapidement sur les photos de Dune Varela — des temples antiques tirés sur des plaques de métal, transpercées par derrière à la 22 long rifle — sans doute pour évoquer la destruction de Palmyre. On se prend à regretter que l’auteur n’ait pas utilisé une kalach, au moins il ne serait rien resté de son œuvre.
Mais au dernier étage, très belle exposition de Niels Ackerman et Sébastien Gobert, « Looking for Lenin » : une série impressionnante de photos de statues renversées du père fondateur du socialisme, dans des arrière-cours, des terrains vagues où les mauvaises herbes prennent leur revanche sur l’Histoire, des entrepôts clandestins où l’on a stocké les bustes en morceaux.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.31.16 La plupart des photos sont accompagnées du commentaire d’un Ukrainien-témoin — celui-ci par exemple : « Si vous tirez sur ‘Histoire avec un pistolet, elle ripostera au canon. Si tout est défiguré à tel point qu’on oublie d’où l’on vient, nous ne formerons jamais une nation. Nous ne serons qu’une populace. Voire pire, des esclaves. Combien de fois, je vous le demande, est-ce que l’Histoire a été réécrite, depuis les débuts de l’humanité ? Et regardez le résultat… » On ne saurait mieux dire qu’à vouloir abolir le passé, on rate son futur. Et il n’y a pas qu’en Ukraine — de façon amusante, ce sont désormais les libéraux qui chantent « du passé faisons table rase… »

Ils se sont résolus à retraverser la place pour prendre la rue de la République. À l’église des Trinitaires, Marie Bovo a eu une bonne idée — photographier la Russie à travers les vitres du train qui parcourait la steppe —, mais à part l’idée…
Espace Van Gogh, les « Pulsions urbaines » d’une Amérique du Sud protéiforme — rien, mais alors rien, qui tire l’œil et dépasse le niveau de la carte postale, sauf de très belles images de Miguel Rio Branco, un Brésilien, et de Fernell Franco — la Colombie encore :Capture d’écran 2017-07-31 à 16.33.54L’après-midi tirait sur sa fin. Il a tenu à passer rue des Porcelet, qui donne sur la place Antonelle. Un vieux copain, qui signe Peter Henri Stein, y expose, comme chaque année, ses photos noir et blanc de femmes torturées, empalées, ficelées comme des poupées de Bellmer, sur lesquelles, en surimpression, sont parfois recopiés des fragments de textes sadiens.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.03 Tiens, cette année, il a un peu sacrifié à la couleur, pour transformer une chair humaine en vieux bois flotté.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.28Il était près de cinq heures, il était temps de partir. Il restait tant de choses à voir —les photos de jeunesse d’Annie Leibowitz, à la Grande Halle par exemple. Ma foi, ils y retourneront, la plupart des expos sont là jusqu’à fin août.

Jean-Paul Brighelli