Suivre Causeur :     

Les blogs Causeur : AntidoteAsile de blogBonnet d'âne

Visiter Causeur.fr →

Article

Faisons leur fête aux nanas !

Dimanche 8 mars, c’est la journée internationale de la femme.
Bonnetdane se devait de fêter dignement l’événement. Tout en s’étonnant poliment que ce ne soit pas la fête des femmes 365 jours par an — et la nôtre aussi, parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas fêter l’humanité chaque jour.
Mais il y a pas mal de pays, et même pas mal d’endroits dans le nôtre, où c’est leur fête tous les jours.
Par exemple :

Ou bien :

Ou encore :

Sans oublier :

Islamophobie ! hurleront les plus bêtes — Edwy Plenel par exemple — et attention, c’est du lourd…

Qu’en dire ? Ma foi, comme Elisabeth Badinter, dont je salue le combat inlassable en faveur de la laïcité vraie (c’est-à-dire de la laïcité tout court, ni « ouverte », comme les cuisses du même nom, ni « aménagée »), on peut souligner que toute concession faite ici aux volontés masculines encourage le crime, là-bas.

Allez, je n’ai vraiment pas envie de rire. Ecrasons l’infâme !

Jean-Paul Brighelli

Article

Notre ami Bachar

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaeda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.
Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.
Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramzy Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.
Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Levy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.
Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

Jean-Paul Brighelli

Article

American Sniper

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius / Santa Anna.
D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Jean-Paul Brighelli

Article

La Soumission selon Houellebecq

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je ne sais quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma Thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.
On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les Musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien. L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

Jean-Paul Brighelli

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

Article

La société islamiste du spectacle

Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines.
Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe. Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la Palestine pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon. Le sadisme est d’abord mise en scène. Sur des gosses nourris de jeux vidéos et en perte de réel, ça fait son petit grand effet. Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de Dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux Musulmans du monde entier que le leader de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est le Mahdi. L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour. En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.

Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu… Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daesh.

Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin. Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. Qui ont un plan précis : le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.

Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : l’Occident ne sait pas se battre. Technologie contre ressources humaines : ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi. Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle. Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol. Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.

Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action. Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux. Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts. Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra. À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.

Jean-Paul Brighelli

Article

De quoi DSK est-il le nom ?

J’avoue ne pas tout comprendre au procès dit du Carlton de Lille.
Voilà un gentil garçon qui a du tempérament, qui participe à des partouzes comme il s’en monte sans cesse dans le meilleur monde et dans les autres, qui a peut-être eu recours à des prostitués (est-ce un délit ? Non) et a un goût prononcé pour la sexualité libérée — j’entends celle qui ne sert pas à faire des enfants, comme on dit dans la Genèse. Sodomie ! Les journalistes se sont un peu gargarisés avec le mot, mais ce n’est pas leur faute : le dossier d’instruction n’a apparemment pas raté une pénétration anale — ce qui n’est pas un délit non plus, en France tout au moins, chacun étant libre de faire de ses fesses ce qu’il veut, pourvu qu’il n’y ait pas contrainte.
Or, tout est là : les juges, à rebours du Parquet, qui avait estimé qu’il n’y avait pas matière à poursuite, ont fait de la sodomie l’axe central de leur dossier d’accusation. Voir sur le sujet un article très complet du Parisien.
Raisonnement en trois temps. 1. Seules des prostituées peuvent accepter se faire enculer — hmm… 2. Seules des prostituées peuvent accepter, si jeunes, se faire enculer par un vieux bedonnant — hmm… 3. Aucune tendresse dans ces enculades, menées de façon vigoureuse et parfois même avec une sorte de brutalité.
Hmm…

La dernière Enquête sur la sexualité en France (sous la direction de Nathalie Bajos et Michel Bozon, La Découverte, 2008) révèle (p. 275) chez les femmes, en moyenne, une pratique régulière pour environ 10% d’entre elles (15% pour les hommes), et une pratique irrégulière pour 40% (50 chez les hommes). Dans la tranche d’âge qui préoccupe les juges, les 18-25 ans, les chiffres pour les femmes sont respectivement de 7 et 25%. Et ce sur un très large échantillon sociologique, qui doit bien inclure deux ou trois putes, sur près de 100 000 personnes testées, mais aussi des agriculteurs, des profs, des flics et des économistes du FMI et d’ailleurs. En moyenne, c’est dans la tranche CAP / Bac que l’on se fait le plus sodomiser chez les dames, et que l’on s’y prête volontiers chez les hommes : considérant que DSK a fait des études supérieures, l’ex-directeur du FMI appartient à un créneau qui, en croisant l’âge et le niveau d’études, sodomise à 13%. Ce n’est pas majoritaire, mais ce n’est pas négligeable, c’est plus que jamais Mélenchon n’attira de votes, peut-être davantage que ce qu’aura Hollande en 2017.
Le même ouvrage (pp. 278-279) révèle que le recours à la prostitution ne faiblit pas, mais que l’éventail de drague s’ouvre grâce à Internet, qui procure dans le même temps un accès inédit à la pornographie — j’ai fait un livre sur le sujet, encore disponible sur les sites de soldes, je ne vais pas m’étendre sur la question.

De la prostitution sur le plan consommation, je ne sais rien — rien que ce que m’ont appris les livres : Roger Vailland, homme de gauche indubitable, membre du PC, en faisait grand cas ; il raconte par ailleurs dans Drôle de jeu qu’il faut savoir se servir d’une prostituée pour apprécier ce qu’elle apporte — et autant j’ai pour les maquereaux un mépris souverain (l’un des bons souvenirs de ma vie sera d’avoir cassé les incisives d’un apprenti-barbeau sur la margelle de la fontaine des Danaïdes, en haut de la Canebière), autant je respecte les prostituées, à qui je souris gentiment quand elles croient bon de me proposer leurs services, au hasard des rues.
Quant à la sodomie…

Ce que ce procès révèle, c’est l’épidémie de moraline, comme aurait dit Nietzsche, qui se répand en ce moment plus vite que la grippe — et le succès de Cinquante nuances, cette bleuette du SM rêvé par les impuissants, en témoigne directement. Eric Dupond-Moretti, avocat de David Roquet, a d’ailleurs dénoncé la « dérive puritaine de l’instruction ». Et Valérie de Senneville, journaliste aux Echos, n’a pas manqué de souligner qu’« il y a une sorte de complaisance de la part des juges à s’étendre sur des détails pornographiques qu’[elle] trouve assez dérangeante ».
Ce que les juges reprochent à DSK, c’est ce qu’ils ne font pas, ou ce qu’ils prétendent qu’ils ne font pas — car  la moraline se pimente volontiers d’hypocrisie. Il faudrait les sortir de temps en temps, les amener aux Chandelles ou ailleurs, là où se perdent les philosophes épicuriens contemporains, leur montrer que nombre de filles, et parfois fort jeunes, et tout à fait maîtresses de leur corps, ne jouissent vraiment que par ci ou par là. Et que les mots crus, voire grossiers, et les pratiques « un peu rudes », correspondent chez certaines à des demandes que le Net a d’ailleurs popularisées — « défonce-moi donc le cul » — au-delà même du pur principe de plaisir. Le foutre parle une langue débarrassée des fioritures, Sade a remarqué cela il y a beau temps, et la Philosophie dans le boudoir est un long exercice d’acquisition du vocabulaire pour la jeune Eugénie, en sus (si je puis dire) d’être une initiation de l’envers et de l’endroit.

« Désirs sexuels hors norme » dit l’acte d’accusation. « Hypersexualité », disent les psychiatres convoqués en renfort. Ma foi, ce que ces deux jugements révèlent, c’est la pauvreté des étreintes des juges et des psychiatres — ceux-là tout au moins. « Vu son âge, il devait prendre du Viagra », dit l’un des participants. C’est possible, mais le contraire n’est pas impossible, savez-vous… Les jeunes hommes sont des mitraillettes, les vieux des fusils à un coup — mais ils peuvent indéfiniment retenir l’explosion. Un que je connais, comme dit Brantôme, s’est vu maintes fois accuser de faire exprès de ne pas jouir, pour épuiser sa partenaire. DSK n’a jamais que quatre ans de plus que lui : tout ce que cette affaire proclame, c’est que les juges (et les psychiatres), quoique certainement plus jeunes — sinon, ils seraient à la retraite — n’ont pas ses capacités. Alors, basse jalousie d’hommes aux érections incertaines ?

Quant à l’argument de l’âge… « Que pouvaient-elles faire là avec un type bedonnant, trente ans plus âgé et rustre ? » dit l’une des ex-participantes. Ma foi, des hommes « d’un certain âge » qui sodomisent à leur demande des filles nettement plus jeunes, cela se trouve tous les jours. Trente ans d’écart, cela n’est rien — cela s’est pratiqué durant des siècles, et quand Mahomet à 44 ans a épousé Aïcha, elle était âgée de neuf ans, et Hafsa, épousée l’année suivante, n’avait guère plus, quoique déjà veuve.
DSK n’a peut-être pas pris modèle sur Mohammed, mais depuis l’aube des temps des hommes mûrs se sont retrouvés avec des filles plus jeunes — et bien plus rarement le contraire, parce qu’au fond de l’inconscient gît le désir de reproduction, qui à partir d’un certain âge devient capacité de reproduction, et ne fonctionne plus que dans un seul sens. Trente ans d’écart, cela n’est pas grand-chose.

DSK est le nom sexuel de la crise. J’ai publié dans l’insouciance des années 1990 des ouvrages érotiques. Aujourd’hui, l’éditeur m’a confié que depuis la crise des subprimes il ne pourrait plus les publier : quand tout va mal, les bourses se referment, si je puis dire. Les années 1960-1970 ont été de grandes années de libération, qui s’accordaient au sentiment euphorique née des Trente Glorieuses. Les années 2000-2010 sont des années tristounettes, où un homme aux appétits normaux est cloué au pilori par une conjuration des impuissants et des féministes de seconde génération. Je ne sais pas encore ce que décideront les juges, mais la tenue même du procès, qui n’aurait jamais dû avoir lieu (que l’on juge des pourvoyeurs, c’est autre chose) est inquiétante : nous avions inventé la liberté sexuelle, DSK, enfant du baby-boom, y croyait, le voici, nous voici alpagués par les brigades de la vertu. Triste époque qui s’agite autour d’une question de mœurs pour mieux camoufler ses turpitudes économiques, politiques, idéologiques. Le sexe est devenu la feuille de vigne de l’inavouable — la façon dont nous nous faisons, au jour le jour, enculer.

Jean-Paul Brighelli

Article

Kevin va passer le Brevet !

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que sa conscience, Bonnetdane est allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
- Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
- Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
- Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
- Et ça consiste en quoi ?
- Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
- Et puis ?
- Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
- C’est tout ?
- Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
- Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
- C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
- Alors, donc, le Brevet ?
- En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
- Et en Troisième, tu as prévu…
- Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
- Et côté Expression ?
- P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
- Oui, je suis ébahi…
- Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
- « Elitiste », tu connais ?
- Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !
« De toute façon, ajoute Kevin, j’suis sûr de l’avoir. S’ils me refusent le Brevet, doivent faire un rapport pour justifier leur attitude. Si ! Et après, i’sont mal notés — de toute façon, j’peux pas redoubler, maintenant, c’est les parents qui décident ! Tu parles que ma mère elle a envie de dire aux voisines que son fils c’est une tanche ! »

Plusieurs expressions et situations nous donnent à penser que Kevin habite Marseille…
Par ailleurs, à qui aurait des doutes sur la réalité potentielle de ce dialogue impromptu, à qui croirait que je galèje, je conseille vivement la définition officielle du Socle Commun, ici, et les ultimes propositions de la Conférence Nationale sur l’Evaluation des Elèves — c’est (voir la recommandation n°7).
Quant à qui s’étonnerait, d’ici deux ou trois ans, que le niveau des collégiens français ait encore baissé, je lui suggère de conserver cet article dans ses archives. Le pire, avec l’Education version Vallaud-Belkacem, c’est que le pire seul est sûr.

Jean-Paul Brighelli

PS. Depuis quelques heures le lien (http://cache.media.education.gouv.fr/file/Site_evaluation_des_eleves_2014/78/8/2015_evaluation_rapportjury_bdef_391788.pdf) sur la totalité du rapport ne fonctionne plus. On peut en avoir un digest sur le Monde. Et un obscur pressentiment m’a poussé à recopier la recommandation n°7, dont s’inspire le dialogue précédent, et que voici :

RECOMMANDATION Nº 7

À propos du diplôme national du brevet

Cette recommandation a recueilli 25 voix pour, 2 voix contre et 4 abstentions

Le jury propose de retenir, pour l’essentiel, les recommandations du Conseil Supérieur des Programmes, qui précisent que les informations nécessaires pour valider l’acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture soient collectées (en principe en fin de cycle 4) à partir :

1. Du livret de compétences du cycle 4 pour lequel le renseignement apporté par les équipes pédagogiques s’appuie pour une part sur des évaluations sommatives dont les contenus sont puisés dans une banque nationale ou académique.

2. Des épreuves du diplôme national du brevet (DNB) dont l’unique fonction est désormais de contribuer à cette validation du socle.

Ces épreuves sont les suivantes :

• deux projets personnels conduits l’un en classe de quatrième, l’autre en classe de troisième, impliquant une production (sur tout support), inscrits dans des champs disciplinaires différents et présentés oralement devant un jury ;

• une épreuve écrite terminale d’examen, définie nationalement, dont le sujet est fixé au niveau national ou académique. Cette épreuve permet d’évaluer plusieurs compétences du socle qui peuvent elles‐mêmes renvoyer à plusieurs disciplines. Elle apporte une garantie d’objectivité aux yeux des élèves et des familles ;

• une épreuve orale de langue vivante sur projet donnant lieu à une présentation par le candidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

Article

Les interviews (presque) imaginaires de Bonnetdane

Madame, vous êtes enseignant-chercheur en didactique de la didactique à l’ESPE d’Aix-Marseille, et professeure de Lettres…

Dites de Français, ou mieux, d’Expression et Communication. Les Lettres, c’est ainsi que la culture bourgeoise appelle ces valeurs mortes sur lesquelles elle assoit sa domination en interdisant de fait aux classes populaires, surtout celles issues de la différence, d’accéder au pouvoir. Corneille ou Racine, autant de white dead males. Moi, je travaille sur les productions de mes élèves, qui sont bien vivants, eux ! C’est la source qui doit nourrir le fleuve, n’est-ce pas…

Heu, oui… Vous enseignez au collège Marie-Laurencin, dans le XIVème arrondissement de Marseille, dans ces quartiers Nord qui ont été le théâtre, hier, d’une démonstration de force de groupes armés et cagoulés qui ont échangé des coups de feu.

La Castellane est dans le XVème, vous savez…

Excusez-moi, je suis journaliste, je ne peux pas tout savoir. En tant qu’éducatrice confrontée depuis longtemps à des populations en déshérence, quelle est votre analyse des événements ?

Je ne suis pas éducatrice, mais co-éducatrice : mes élèves et moi co-construisons nos savoirs réciproques. J’ai au moins autant à apprendre d’eux qu’eux de moi.
Qui sont ces jeunes — parce que pour l’essentiel, ce sont des jeunes ? Ce sont nos apprenants, ceux d’aujourd’hui – les fourmis, les guetteurs, ont souvent moins de 15 ans — qui manifestent ainsi leur juste révolte devant les injustices dont ils sont victimes. Et ceux d’hier, victimes de cette injustice répétée qu’est l’exercice d’un Savoir frontal. C’est cela surtout qui détruit le vivre-ensemble.
Le fait même que pour la plupart ils soient trafiquants de drogue devrait alerter les pouvoirs publics — et Mme Nallaud-Belkacem, quelle femme merveilleuse et de gauche ! l’a bien compris en s’adressant à nous, hier soir, au centre social des Musardises, dans le XVème. La drogue est un paradis artificiel dans lequel ils tentent de fuir la réalité — leur réalité. En la vendant, ils diffusent une contre-réalité.

Pouvez-vous être plus explicite ?

Le Premier ministre, il y a quelques jours, a justement parlé d’apartheid. Ces jeunes — et leurs familles —, nous les avons parqués dans des Zones d’Exclusion Programmée. Dans des réserves, loin du centre-ville où s’installent les bourgeois…

Heu… Vous êtes sûre ? Le centre-ville de Marseille est… comment dire…

Juste retour des choses ! Les populations reléguées ont conquis les territoires qu’on leur a toujours refusés.

Ces jeunes, donc…

Nos élèves ! Nos enfants ! Croyez-vous que ce soit de bon cœur que je les vois, depuis des années, soumis aux contraintes de programmes inutilement ambitieux ? Ils ont des compétences que l’on ne sollicite guère. Nous autres, à Education et Devenir, savons depuis longtemps qu’un enseignement curriculaire…

Comme celui qui a fait ses preuves au Québec ?

Exactement ! Il faut solliciter ce qu’il y a de meilleur en eux, leur sens spontané de la langue, tel qu’ils l’expriment dans le rap par exemple. Et cesser de les accabler sous des enseignements disciplinaires d’un autre âge. Nous avons d’ailleurs discuté de tout cela dans un colloque organisé conjointement avec les Cahiers pédagogiques. Quelle merveilleuse journée !
Nous avons d’ailleurs diffusé un communiqué après les représailles exercées sur les journalistes blasphémateurs de Charlie. Nous nous devons « d’analyser sans « passions » le contexte social dans lequel se creusent les inégalités et se manifestent des phénomènes de ségrégation et de relégation sociale, culturelle et territoriale. » Si !

Votre collège, en dispositif Eclair, a bénéficié d’aides substantielles…

Pas assez ! Il est scandaleux que des lycées de centre-ville, sous prétexte qu’ils hébergent les enfants de la bourgeoisie, aient plus de moyens que nous. Scandaleux surtout que l’enseignement par compétences ne soit pas encore généralisé. C’est d’ailleurs moins de moyens que nous avons besoin que d’un changement radical des mentalités.Nous devons travailler en équipes.
Il y a chez certains enseignants des résistances qui tiennent à leur histoire personnelle. Les profs, au fond, sont pour la plupart d’anciens bons élèves, qui inconsciemment se battent pour perpétuer le système qui les a favorisés. Heureusement nous nous efforçons, à l’ESPE, de les recruter désormais parmi les cancres.

C’était votre cas ?

J’étais une élève… très moyenne. De surcroît, quand je me suis convertie à l’Islam lors de mon mariage, j’ai compris en profondeur ce que c’est que d’être humiliée et offensée constamment. La loi de 2004 sur le voile, par exemple, est clairement discriminante. Si ces jeunes filles veulent vivre leur foi, qui sommes-nous pour le leur interdire ?
Je suis d’ailleurs favorable à une répartition claire garçons / filles en classe. Il n’est pas normal que des filles soient exposées aux regards concupiscents des adolescents — non seulement à la piscine, mais dans toutes les activités. Une ville musulmane d’Indonésie vient d’imposer la virginité comme condition préalable pour passer le Bac. C’est une idée à creuser. Il n’est pas normal non plus que des garçons soient susceptibles de fréquenter des filles impures. Les pratiques cultuelles doivent prendre le pas sur les pratiques culturelles. C’est en reconnaissant le droit inaliénable des communautés que nous parviendrons à cette Europe bigarrée que j’appelle de mes vœux. La France doit être une mosaïque bien plus qu’un creuset où l’on voudrait fondre les différences qui nous constituent. La vraie liberté, c’est aussi la liberté de ne plus en avoir. Et la vraie laïcité commence par le respect de la foi.

Excusez-moi, mais la foi a peu de choses à voir avec le trafic de shit à grande échelle…

Le système leur dénie l’entrée dans les voies royales — les grandes écoles, qu’il faudrait d’ailleurs supprimer, ce sont des monuments de discrimination permanente. Interdits d’économie officielle, ils investissent leurs talents dans l’économie souterraine. Le dealer est l’illustration de la justesse des analyses de Pierre Bourdieu. Il est celui qui pouvait, et que l’on a brimé. Alors il s’invente une société-bis, si je puis dire. Un monde parallèle. Mutilé du stylo, il prend le flingue. C’est son droit.

Tout de même, tirer à la kalachnikov sur la police…

Une façon de marquer son territoire ! Pourquoi les forces de l’ordre bourgeois viendraient-elles dans les quartiers que mes élèves, et mes anciens élèves, ont patiemment conquis ? Prétendent-ils nous refaire le coup de la bataille d’Alger ? Ils ont massacré les grands-pères, humilié les pères, ils veulent donc massacrer les fils ? Un peu de repentance, s’il vous plaît !

Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ?

De toute évidence, leur laisser gérer la ville. Ils ont bien plus de compétences réelles que les vieillards qui nous gouvernent. Comme on dit ici : des kakous plutôt que des caciques cacochymes ! Quand ils géraient le parking de la porte d’Aix, au moins, on pouvait s’y garer !

Interview réalisée ce jour par un journaliste-stagiaire du Figaro, descendu tout exprès à Marseille, et mise au clair par Jean-Paul Brighelli

Addendum. J’ai pris le collège Marie-Laurencin à cause de ses liens — l’année dernière — avec les inénarrables Cahiers pédagogiques. On me signale que l’administration a si bien souhaité reprendre en main un établissement qui s’en allait tout doucettement à la dérive qu’il y a nommé cette année Mme Lebourch, ancienne proviseur-adjoint du lycée Cézanne — ciel, une femme venant d’un lycée à prépas dans une pépinière de pédagos, ça va faire des étincelles !

Article

Niqab

Connaissez-vous le Marché Noailles, à Marseille ? Au cœur du Ier arrondissement, en plein centre ville, à 100 m du lycée Thiers, et juste dans le dos du plus grand commissariat de la ville hors l’Evêché — où ne réside pas l’évêque, mais le cœur administratif et logistique de la police marseillaise, tout au bout du Panier, juste en dessous de l’ancien appartement d’un certain mammifère marin de ma connaissance qui passe souvent ici…
On l’appelle aussi le Marché des Capucins, parce qu’y prend naissance la rue Longue des Capucins. Pour ceux qui ne savent pas, c’est un marché 100% musulman, à part une exquise charcuterie qui fait un magret séché et un figatelli maison tout à fait délectables — et, à midi, des sandwiches aux rillettes de lapin ou à la caillette, avec assortiment de cornichons pour le même prix. Hmm…
Vendredi, émeute en milieu d’après-midi dans ce marché qui est pourtant plus calme, depuis un mois que le barbu qui surveillait le commerce en faisant semblant de vendre des calendriers s’est discrètement éclipsé — et depuis que les policiers municipaux et / ou nationaux viennent y faire des tours en VTT (ne riez pas, Marseille est une ville qui ne cesse de monter et de descendre, et moi qui me farcis ça en Vélib, j’en sais quelque chose).

Reprenons le récit du journal local :

« Une jeune femme de 27 ans a été interpellée hier après-midi, vers 15 h 30, sur le marché de Noailles (1er) à Marseille, alors qu’elle portait un niqab de couleur noire. Seuls ses yeux étaient effectivement visibles, précise-t-on de source proche de l’enquête.
« Elle a refusé de se dévoiler malgré la demande expresse des policiers qui intervenaient, en l’occurrence cinq îlotiers, dont deux réservistes. Elle s’est mise à insulter les forces de l’ordre en ces termes : « Chez nous, on ne parle pas aux hommes. Ne m’emmerdez pas ! »
« Elle a dès lors été rejointe par une amie qui se trouvait en compagnie de son fils de 8 ans et l’accompagnait. S’adressant à sa copine, la deuxième femme a stigmatisé à son tour le rôle des agents : « Tu n’as pas à parler à ces sales chiens ! » Un attroupement s’est aussitôt formé autour des deux jeunes femmes. Les policiers ont dû faire appel à trois VTTistes, tandis qu’ils recevaient également le renfort de la Brigade anticriminalité (Bac).
« Pendant le trajet qui les conduisait au commissariat Noailles, les insultes continueront à pleuvoir. Les deux femmes ont été placées en garde à vue pour « outrage et rébellion ». Elles doivent, depuis, s’expliquer sur les raisons de leur comportement. »
Si je traite un poulet de « sale chien », moi, qu’est-ce que je risque ?
Eh bien, la même chose que Belphégor : 6 mois de prison et 7500 euros d’amende. Article 433-5 du Code pénal.
Comparution immédiate, flagrant délit — allez, depuis deux jours elle couche aux Baumettes…
Enfin, elle devrait.

Alors maintenant, écoute-moi bien, Belphégor.
« Chez nous » — mais tu n’es pas chez toi : la France est une maison commune où s’appliquent les lois de la République — qui ne prévoient pas, par exemple, que l’on ne puisse pas s’adresser à une femme, parce qu’elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes (et si toi tu en fais une, tu es juste une pauvre esclave). La loi ne prévoit pas non plus, depuis le 11 avril 2011, que l’on cache son visage en public, sauf autorisation de carnaval. 150 euros d’amende en sus.
Et si jamais on peut prouver — et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, sauf à supposer que tu es bête comme tes pieds — que c’est un homme qui t’a imposé cette tenue moyenâgeuse, il écopera d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende.

Fais gaffe, un jour ou l’autre, des citoyens excédés (et cette ville en est bourrée) s’amuseront à dévoiler toutes les malheureuses victimes d’une idéologie machiste. Pour leur bien.
Parce qu’une fille voilée, ce pourrait par exemple être elle :

Et tu sais quoi ? Elle est suspectée de terrorisme, elle s’habille jsutement en Belphégor,

et sur une méprise, on pourrait bien tirer à vue sur toute personne qui lui ressemble — si tant est que l’on ressemble à quelqu’un, ou à quelque chose, sous un niqab.

La loi ne prévoit pas non plus que l’on traite des agents de la force publique de « sales chiens », et ta copine devrait dormir en taule avec toi, à l’heure qu’il est.
La loi ne prévoit pas que des citoyens normaux, commerçants ou clients supposés honnêtes, s’opposent à une interpellation — ils seront trop heureux, les uns et les autres, le jour où ces mêmes agents mettront la main sur un racketteur ou un voleur à la tire.
Voilà — petit cours de Droit rapide. Et si tu crois que tu peux encore bénéficier de l’impunité ou du silence complice des bobos parisiens, c’est que tu n’as pas bien saisi ce qui a changé depuis un mois.
À moins que rien n’ait changé ? Il y a un mois, 17 personnes se faisaient abattre par des islamistes, et un mois après, Belphégor croit pouvoir se balader impunément dans les rues de Marseille. 17 morts pour rien — en attendant qu’il y en ait d’autres ?

Jean-Paul Brighelli

Article

Fécondité, poil au nez

On se rappelle l’adage : nulla dies sine linea. Ecrire chaque jour. Ouais… Combien de « lignes » ?

George Sand écrivait chaque matin, six heures durant. Quarante pages par jour. D’une écriture fluide, quasiment sans ratures. Flaubert, qui est resté son grand copain, lui écrit un jour qu’il ne comprend pas comment elle fait. Lui, quand il a écrit deux lignes dans la journée, il est content — à ceci près qu’en général il les rature le lendemain. Les brouillons de Flaubert sont des œuvres d’art — dans le genre expressionnisme abstrait. Il est le Jackson Pollock de la plume.

Pourtant, le même Flaubert écrit à toute allure des lettres extraordinaires, chaque jour. Des pages et des pages. Sans ratures.

À peu près comme nous envoyons des SMS ou des mails. Parce que ces lettres ont pour lui le même statut — c’est de la parole figée, mais pas vraiment de l’écriture. D’ailleurs, là gît la différence entre manuscrit et tapuscrit, texte jeté sur la page ou texte imprimé. Le premier porte littéralement toutes les traces du corps du rédacteur (Flaubert s’en moquera dans un épisode fameux de Madame Bovary, quand Rodolphe rajoute quelques gouttes de l’eau des fleurs pour faire croire qu’il a pleuré en écrivant à Emma sa lettre d’adieu : il additionne du corps sur le corps, il n’hésite pas à surenchérir, il y aurait toute une histoire de la représentation des fluides corporels en littérature — ou ailleurs. Gustave m’a tuer.

Ce que j’écris ici (ou ailleurs — sur LePoint.fr par exemple), n’est pas vraiment « écrit » au sens qu’aurait pu donner au terme l’ermite de Croisset. Bien sûr, je rédige sur un clavier — mais si je le pouvais, je transcrirais tout cela à la main, pour bien marquer qu’il s’agit d’une forme spécifique, qui tient de la voix bien plus que de l’art. D’ailleurs, j’ai toujours été bien meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Une dissertation n’est qu’un état intermédiaire entre l’écrit et l’oral, une sorte de conversation à distance, où tout se joue (dans toutes les matières, quand on y réfléchit un peu) sur les traces soigneusement mises en place de connivence culturelle : vous et moi, dit l’élève au correcteur, appartenons au même monde, je traite l’algèbre ou la littérature avec les mêmes clés que vous. On se réfère, on connote, on évoque. En aucun cas on ne doit glisser vers le génie personnel. D’ailleurs, le mot interdit par excellence, c’est Je — et c’est très bien ainsi. Imaginez que les copies débordent des manifestations sentimentalo-poétiques que les adolescents et les critiques littéraires du Monde prennent pour de l’originalité…

D’où mes hésitations (que certains, je l’ai bien vu, prennent pour des coquetteries) à livrer ici des fragments de ce qui pourrait être écrit plus qu’oral. Je ne suis bon (enfin, bon…) qu’à écrire des « petits pâtés », comme disait Voltaire (sauf que les siens, c’était Candide ou Zadig).

Enfin, revenons-en aux grands anciens : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Le problème, c’est qu’il en est de La Fontaine comme de Laclos ou de Flaubert : ils mettent la barre tellement haut qu’on ne se sent capable que de passer dessous.

Jean-Paul Brighelli