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English bashing

Lu dans la presse déchaînée :

« Luke Atkinson, aujourd’hui âgé de 25 ans, avait 23 ans quand il eut une relation sexuelle avec son élève de 17 ans. Sa chute a commencé un samedi soir, en juin 2012, quand il a rencontré son élève dans la boîte de nuit « The Priory nightclub » à Doncaster, une ville britannique située dans le Yorkshire du Sud.

« Il l’a emmenée dans une chambre d’hôtel où ils ont eu une relation sexuelle. Un comportement pénalement répréhensible pour le jeune professeur qui a été licencié après un conseil disciplinaire de son école, la Balby Carr School. La jeune fille, maintenant âgée de 19 ans, a témoigné – à regret – contre lui, mais a refusé de le poursuivre.

« A l’audience, Luke Atkinson n’a pas reconnu avoir emmené la jeune fille à l’hôtel, mais les images enregistrées par le système de télésurveillance l’ont confondu. Le jeune homme, qui n’a pas coopéré avec les enquêteurs, a été banni à vie de l’enseignement par le secrétaire d’Etat à l’Education, Michael Gove. »

Alors, bon, je sais, no zob in job, etc.
À voir la photo du jeune homme, il était vraiment jeune — et comme je n’ai pas de photo de la jeune fille, je peux supposer, vu la moyenne des filles en boîte à 17 ans, qu’elle ne faisait plus exactement bébé.
D’accord, c’était son prof, les élèves sont sacré(e)s, bla-bla-bla.
Mais si l’on commence à poursuivre tous les un-peu-plus de 18 ans qui sortent avec des un-peu-moins de 18 ans de l’un ou l’autre sexe…
Et si l’on extermine tous les jeunes profs, hommes ou femmes, qui ont eu une liaison avec un(e) élève, déjà que l’on a du mal à recruter, ce sera le grand dépeuplement. Si l’on descend jusqu’à l’intention, où commence le péché, d’après certains, nous n’aurons plus personne.
Rappelez-vous l’affaire Russier (que j’ai connue, figurez-vous, je suis un très vieux Marseillais et mon père avait fait ses études avec elle). Même Pompidou a paru regretter l’abominable acharnement judiciaire (et celui des parents Rossi, tous deux communistes, tous deux enseignants à la fac d’Aix), qui a entraîné son suicide. Tout le monde se souvient de cette extraordinaire conférence de presse.

« On n’arrête pas le progrès », a dit l’ami Pedro en rapprochant ces deux faits divers.

Une mienne collègue (elle avait dans les 25 ans, à l’époque) était tombée amoureuse, il y a maintenant plus de quinze ans, d’une élève de 16 ans — alors même qu’elle était ou se croyait strictement hétéro — mais qui peut jurer ? Eros est un dieu farceur, et cruel. Même procès de Moscou — on l’a maintenue en exercice, mais en l’obligeant à changer de poste et de région. Je l’ai connue un peu ! plus tard : elle n’allait pas très bien. On ne dira jamais assez que dans les relations entre un adulte et un jeune, c’est le plus souvent l’adulte qui souffre le plus.
Quant à la limite d’âge, c’est encore une autre histoire.

Mais je voudrais revenir sur l’aspect strictement anglo-saxon de cette histoire monstrueuse.
En Grande-Bretagne, depuis 1275, l’âge minimal pour avoir une relation sexuelle, chez les filles (je reviendrai sur les garçons un peu plus tard) était 12 ans. « It shall be deemed illegal to ravage a maiden who is not of age » — j’aime bien le « ravage », il y a des faux-amis qui en disent long. Il fallut attendre 1875 pour que le Parlement, inquiet du nombre de quasi enfants vendues dans les bordels, remonte cet âge pré-pubertaire à… 13 ans. 1875 ! Mais cela ne faisait jamais qu’une dizaine d’années que ce même Parlement avait supprimé la peine de mort pour sodomie — si ! Les derbiers pendus pour cet acte l’avaient été vers 1835 — oui ! Les inventeurs du libéralisme sont de grands libéraux.
Pour la petite histoire, au cours des mêmes séances historiques, le folklore britannique prétend que la Reine Victoria se serait opposée à un amendement sur le criminalisation du lesbianisme parce qu’elle ne pouvait croire à l’existence d’une telle perversion. Mais la réalité des faits, c’est que les parlementaires n’ont pas voulu en parler de peur de donner des idées aux femmes.
Les Anglaises sont-elles stupides au point d’avoir besoin du Parlement pour avoir des idées sur comment se faire plaisir ? Cela m’étonnerait, pour un pays suspecté d’avoir 25% d’homos par Edith Cresson (si quelqu’un ne se rappelle pas cette affirmation sidérante, tout est ).

Sur ce, enter William Thomas Stead.
Cet honnête garçon (1849-1912 — il est mort dans le naufrage du Titanic, il y a donc une justice, parfois) est un journaliste, inventeur de la presse de caniveau anglaise. À une époque où les suffragettes commençaient à faire parler d’elles, il a enfourché, si je puis dire, la question du droit des femmes à disposer d’elles mêmes, et s’est procuré une gamine dans un bordel londonien, Eliza Armstrong, qu’il a droguée (comme le héros de Kawabata dans les Belles endormies — un ouvrage de pédophilie écrit par un prix Nobel, mais où va-t-on, madame Michu ?), et qu’il a fait transporter sur le Continent (les Français, a-t-il affirmé, viennent chez nous se fournir en belles pucelles pour alimenter leurs vices — oh comme c’est vilain).

« Having heard during his investigations that unscrupulous parents were willing to sell their own children into prostitution, Stead sent his agent, reformed prostitute Rebecca Jarrett, into Marylebone to purchase a child, to show to how easily young girls could be procured. The child procured was Eliza Armstrong, allegedly sold to Jarrett by her own mother for just £5. Though never physically harmed, Eliza was nonetheless put through the motions of what a real child victim would have had to experience, including being « certified » a virgin by an abortionist midwife and being taken to a brothel where she was drugged with chloroform. She was then packed off to France under the care of the Salvation Army, leaving Stead to re-invent her as Lily in the Pall Mall Gazette. »

Puis il s’est fendu, sous le titre général The Maiden Tribute of Modern Babylon, d’une série d’articles sensationnels dans la Pall Mall Gazette dont je ne saurais trop recommander la lecture, tant ils excitent les passions que l’honnête Stead affirme combattre.

Tout comme la peine de mort, au témoignage fascinant de Thackeray, provoque au meurtre bien plus qu’elle en dissuade.

Je vois d’ici les honnêtes bourgeois de cette ère victorienne tout émoustillés par la lecture des articles de Stead. Ce qui caractérise le plus évidemment les ères de pudibonderie (la période victorienne, ou la nôtre), c’est la montée de l’hypocrisie parallèlement à l’ostentation de la vertu. Et certaines féministes (les leaders féministes de l’époque ont soutenu ardemment Stead) font chorus avec de double mouvement : à tel point que derrière la plupart des vocifératrices (il y a peu d’hommes dans ces chœurs de fausses vierges, sans doute répugnent-ils à lapider les femmes adultères qui font leur ordinaire), je flaire souvent les désirs étouffés et le double langage. « Toute fille de joie en séchant devient prude » — ce n’est pas moi qui le dis, c’est Hugo-hélas…

J’ai une grande indulgence pour les fautes des autres, contrairement à celles et ceux qui n’en ont que pour les leurs, au point de les oublier, parfois. Telle qui lyncherait un collègue coupable d’une passion mineure, si je puis dire, n’a pas forcément les braies bien nettes.

Pour en revenir aux Anglais… Ils virent à jamais un honnête prof qui dans une boîte un soir s’est rapproché d’une gamine qui n’avait pas froid aux yeux — et qui ne regrette rien, et ne porte pas plainte. Mais dans le même temps, ils feignent de s’apercevoir soudain que leurs vedettes ont des penchants bizarres — comme si cela avait pu passer inaperçu, des décades durant, dans ce milieu de serre chaude qu’on appelle les médias ou la politique !
« Angleterre, terre des princesses, du thé et de l’abominable camouflage de la pédophilie » : ce n’est pas moi qui lance cette invective, c’est Time Magazine.
Alors, la prochaine fois que vous aurez à juger d’une « affaire » entre prof et élève, surtout si ladite / ledit élève est largement majeur(e) du point de vue sexuel, réfléchissez-y à deux fois, et faites un peu votre examen de conscience.

Jean-Paul Brighelli

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Les mots interdits et l’ordre moral

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.
Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?
Par ailleurs, « C’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.
Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

Jean-Paul Brighelli

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Fado pour Fabienne

C’est toujours pareil : il suffit que l’on s’éloigne pour qu’il se passe des choses.

Je me suis donc éloigné quatre jours au Portugal : si vous ne connaissez pas Lisbonne, courez-y, c’est une ville splendide, avec tout ce qu’il faut de musées passionnants, de ruines de 1755, de restaurants tout à fait sublimes et diablement compétitifs. Bref, je ne vais pas vous refaire le guide touristique, mais trouver dans le cloître d’une église portugaise des panneaux d’azulejos consacrés aux Fables de La Fontaine (et pas les plus courantes), croyez-moi, cela vous redresse l’orgueil national, si je puis ainsi m’exprimer.
Parfois, je regardais les infos, sur la télé de ma chambre d’hôtel. C’est comme ça que j’ai appris, vendredi, qu’une institutrice d’Albi avait été poignardée à mort par une mère d’élève.
Cela a tout de même occupé trois minutes d’une télé d’infos continues portugaise. Je n’ai pas tout compris, mais les interviews étant en français, ce que je n’avais pas saisi est devenu très clair.
J’ai même su que notre collègue assassinée (je ne vois pas très bien quel autre terme utiliser, vu que Rachida — ainsi s’appelle-t-elle — ne se rendait pas à l’école de ses enfants avec un couteau de cuisine sans une petite idée derrière la tête) avait eu droit au maximum du traitement minimum dans ce genre de cas : le ministre s’est déplacé à Albi. Il n’est tout de même pas allé jusqu’à convoquer une conférence de presse. Il n’est pas très bien conseillé, Hamon — il l’avoue lui-même. Mais Chatel n’avait guère fait mieux lorsqu’une enseignante de Béziers s’était immolée par le feu dans la cour de son lycée, comme jadis Jan Palach (qui se souvient encore de Jan Palach ? Les autorités communistes tchèques de cet hiver 1969 avaient camouflé elles aussi la vraie raison de suicide du jeune homme, qui protestait contre l’invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie — il a fallu vingt ans pour que son geste porte). Et à l’époque, comme le rapportait le Midi Libre, « le rectorat n’avait pas souhaité communiquer sur le sujet ».
J’étais tout à fait horrifié. Cela fait des années que je plaise pour que les parents, comme autrefois, veuillent bien rester à la porte de l’école. Des années que je m’oppose aux avancées de la FCPE qui réclame encore et toujours plus d’entrisme. Des années que je me bats pour que l’école soit un lieu d’enseignement, de transmission des savoirs, et pas une pétaudière où les mères désœuvrées viennent tailler une bavette avec des instituteurs qui ont autre chose à faire — par exemple remplir encore et encore des fiches d’évaluation.
Vendredi, c’était le dernier jour de cours. La fête. Fabienne, elle récupèrerait ses deux enfants à la sortie des classes — les siennes.
Un quartier d’Albi paraît-il très mélangé. La télé portugaise a même précisé que la meurtrière était d’origine étrangère. Et déjà soignée pour des troubles psychiatriques.
Et on la laisse entrer à l’école avec une arme. Tout va bien.
D’ailleurs, manifestement, il n’y aura pas d’enquête. Circulez, y a rien à voir. Une folle. Internée à nouveau.
Lorsqu’un enseignant se suicide, et c’est fréquent, même si le ministère ne tient plus de statistiques sur le sujet depuis 2002, c’est forcément parce qu’il a des problèmes hors école. Il est rarissime que l’institution avoue qu’elle y est peut-être pour quelque chose. Elle vient de le faire, neuf mois plus tard, pour notre collègue marseillais qui s’était suicidé, en début d’année, en protestation contre des programmes qui avaient vidé son enseignement de tout contenu réel. J’avais évoqué cette histoire ici même en septembre.

Puis la chaîne a parlé d’autre chose. Et je suis sorti dîner. Bacalhau, Santa bacalhau…

Hier, je rentre en France. Et je reçois un SMS qui tourne apparemment chez nos collègues :
« Vingt minutes du Journal sont consacrées aux Bleus qui ont perdu, et deux à notre collègue d’Albi poignardée devant ses élèves par un parent. Elle laisse à 34 ans deux petits enfants orphelins, un geste affreux qu’on banalise et excuse par un simple coup de folie. Pas de discours de notre ministre bien sûr ni même des Inspections. Puisque les écoles sont fermées et qu’on ne peut lui offrir une minute de silence, une petite pensée au moins par SMS. À faire passer à tous les collègues et enseignants (et pas que). Très bonnes vacances à tous. »

Et c’est bien vrai qu’un Journal se calcule en minutes. Une bande de mercenaires sur-payés est renvoyée à la maison, ça, c’est du deuil national (Hollande, qui a décidément toutes les chances, pourra donc assister au défilé du 14 juillet, sans être obligé de se rendre au Brésil pour complaire à tous ces imbéciles et déplacer au lendemain la date de la Révolution, autre broutille, comparée au foot). 20 minutes de Journal, sur toutes les chaînes ; je viens de vérifier en replay. Une institutrice meurt dans l’exercice de ses fonctions parce que nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles, deux minutes de déploration — une déploration bien moindre que celle engendrée par le deuil des supporters — il devait y en avoir, des supporters, parmi les autres parents d’élèves d’Albi. Et ils votent.

Je suis en train de rédiger un livre sur l’état présent de l’Ecole après deux ans de socialisme — non, je rigole : « socialisme » est un terme très exagéré, pour désigner le tout-libéral aujourd’hui en œuvre. Je crois que je vais le dédicacer à Fabienne, à Pierre, et à Lise, à toutes celles et tous ceux que l’Education Nationale a broyés et continue de broyer. Puisqu’ils n’ont même pas eu droit à leur minute de silence, autant parler, et parler encore, même si le ministre n’entend rien. Même si personne n’entend rien.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Le ministre, qui est plein de sollicitude et d’anticipation, vient de nous envoyer, à nous les enseignants de base, le courrier suivant :

Madame, Monsieur,

La fin de l’année 2014 sera marquée par un rendez-vous démocratique parmi les plus importants : les élections professionnelles.

Les presque cinq millions d’agents de la fonction publique seront ainsi appelés à élire leurs représentants dans les instances de concertation tant nationales que locales.

Pour ce qui est de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, vous serez près d’un million et demi à être invités à voter, du 27 novembre au 4 décembre, pour celles et ceux qui vous sembleront le mieux incarner votre vision de l’École. 
Ces représentants siégeront pour quatre ans dans les comités et commissions qui contribuent à définir l’avenir de notre éducation et à garantir le bien-fondé des décisions portant sur la carrière et les conditions de travail de chacun d’entre vous.

Une forte participation à ces élections donnera à vos représentants toute la légitimité nécessaire pour s’exprimer sur les choix collectifs qui concernent notre école républicaine, tant publique que privée, de la maternelle à l’enseignement supérieur.

Pour les décideurs politiques, une telle légitimité est essentielle pour permettre la meilleure prise en compte possible des réalités du terrain dans les grandes orientations qui seront tracées, avec le concours de vos représentants, pour les quatre années à venir.

Des informations sur le détail et les modalités de ce vote vous seront prochainement précisées. Elles seront régulièrement rappelées tout au long de la période qui nous sépare des élections.
Par ailleurs, dès la fin du mois de septembre, les personnels de direction, les directeurs d’établissement, ainsi que les présidents d’université, disposeront de toutes les informations nécessaires pour vous éclairer.
Vous pourrez aussi bientôt vous rendre sur www.education.gouv.fr (ou sur www.enseignementsup-recherche.gouv si vous travaillez dans un établissement de l’enseignement supérieur) pour trouver les réponses à vos questions éventuelles.

Comme vous le constatez, nous sommes entièrement mobilisés pour vous permettre de participer à ce vote dans les meilleures conditions possibles.

Ces élections doivent être l’occasion d’un débat collectif sur l’avenir de l’éducation. C’est pourquoi les organisations syndicales s’adresseront directement à vous dans les semaines qui viennent pour vous exposer le point de vue qu’elles entendent défendre si vous leur accordez votre confiance. Elles vous proposeront également des moments d’échange au cours desquels vous pourrez confronter vos idées avec les programmes de celles et ceux qui aspirent à vous représenter.

En participant massivement aux élections professionnelles de décembre, vous ferez entendre votre voix et celle de tous ceux qui font vivre l’éducation au quotidien. Vous contribuerez ainsi à faire avancer nos élèves et nos étudiants sur la voie de la réussite et de l’égalité.
Benoît Hamon
Ministre de l’Éducation nationale,
de l’enseignement supérieur
et de la recherche                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

À quoi un « humble enseignant de base », Samuel Mourier, vient de répondre la chose suivante :
                                                                                                                                                                                                                                                          Monsieur le Ministre, 

 

 Pour reprendre le début de votre courrier, la fin de l’année (scolaire) a été marquée par l’assassinat, avec un couteau de boucher, en classe, pendant les heures de présence des enfants, d’une enseignante de maternelle, épouse et mère de famille…

 

Voir que le ministère (capable de nous envoyer un mail à tous, à nos adresses individuelles) nous parle déjà des élections professionnelles de décembre (!!!!) et donc, n’a pas pris la mesure du besoin que nous avons tous, d’entendre quelque chose de sa part au sujet de ce drame qui peut arriver à n’importe lequel d’entre nous, déplace l’objet du courrier auquel je réponds à un rang éloigné dans l’échelle des priorités.

Le silence médiatique des institutions me semble symptomatique du peu de souci que les hautes instances ont des enseignants de base…

 

Monsieur le Ministre, je suis triste de voir ce que vaut la vie de quelqu’un qui n’a pas l’honneur de se faire tuer un autre jour que celui de la sortie…

 

J’ai enseigné à mes élèves que la Démocratie, la République, c’était

 

       l’égalité de tous et non un état où existent des serfs qui ne comptent pas et des seigneurs qui dirigent,

 

       la représentation de chacun dans des assemblées délibératives qui font les lois,

 

       des serviteurs (sens initial du mot ministre) du peuple au travail pour que celui-ci vive tout court à défaut de vivre mieux, …

 

 Je me sens honteux de leur avoir menti…

 

 Monsieur le Ministre, bonsoir.
Samuel Mourier

 

 Mourier Samuel (CE2)
Ecole Brossolette
Place de la Constituante
11 100 NARBONNE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Hors concours

Au grand concours de la Bêtise de la semaine, il y a bien sur Benoît Hamon qui a l’air de penser qu’une faute grammaticale et une faute syntaxique sont intrinsèquement différentes. Mais je voudrais ici saluer un sommet, atteint ces derniers jours, en commentaire sur l’affaire Bonnemaison, par un multi-récidiviste, Bernard Kouchner.

Interrogé sur ce qu’il pensait du délicat problème de l’euthanasie, le french doctor ex-PS ex-Sarko-boy s’est exclamé : « « N’employons plus jamais le mot « euthanasie ». D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Si ! C’est . Profitez bien de la vidéo.
Hmm… Que je sache, le bon docteur Bonnemaison ne les achevait pas au gaz, mais au curare.

Mais Kouchner tenait à remporter à la fois la palme de la khonnerie hebdomadaire (ou mensuelle, ou peut-être annuelle : avant d’en retrouver une de ce format…) tout en pulvérisant le Point Godwin. Euthanazie ! Sachant que les parents de Kouchner ont été malheureusement déportés à Auschwitz en 1944, qu’aurait pensé Lacan d’un tel mot-valise ?

À noter qu’il donne des idées.

Les lycéens du Bac S dont je parlais dans ma dernière chronique, ceux qui se plaignaient de la trop grande rigueur de l’épreuve de maths, ont sans douté été trop mathisés.

Mon chat, Whisky, a des puces. Lorsque je le passe au peigne fin, irai-je jusqu’à appeler cela un dépucepelage ? Et dysorthographier, est-ce caresser à rebrousse-poils le chat des aiguilles ?
Et pour en rester aux chats, on sait qu’ils abhorrent les enfants. C’est normal, les chats sont des gastronomes à heures fixes, qui répugnent au mou tard. Enfin, Whisky a quelques puces : c’est mieux que la France, qui ne manque pas de polytiques.
Quant à mon ordinateur, il a commencé par des puces, et maintenant il a des bugs : c’est parce que je m’en sers comme d’un pense-petites-bêtes.

Je parlais il y a peu du Petit Fictionnaire illustré d’Alain Finkielkraut, où l’on trouve le « sapotage » — « soupe servie froide intentionnellement ». Bernard Kouchner nous expliquera un jour que cette soupe froide se mitonne sur du gaz pas chaud. Sans rire.

Ou que les sales gosses qui pissent sur les colonnes de fourmis pratiquent la formication — une forme fréquente de sexualité enfantine…

Pour en revenir au curare du docteur Bonnemaison, je m’étonne que ce détail n’ait pas excité la verge — pardon, la verve — de l’ex-ministre. Le cul rare est très apprécié des sodomites — petites bêtes ravageuses des fonds de culottes…

Franchement, qu’un médecin de cette génération (on y faisait encore des études sérieuses, le latin et le grec étaient les langues de référence des carabins d’autrefois) semble ignorer que l’euthanasie, c’est la « bonne mort » (eh oui, il en est des moins goûteuses…), c’est à se taper la tête contre les murs (je précise, dans ce contexte, qu’un fondu enchaîné n’est pas forcément un fou sous camisole). Peut-être est-ce l’âge — « le pourrissement de certaines cellules peu connues », comme disait Boris Vian. Faut-il déjà lui rappeler qu’un ectoplasme n’est pas une plaquette sanguine de 100 grammes ?

La vérité, c’est qu’on ne l’avait pas filmé depuis un certain temps, et que les caméras lui manquaient. On se souvient de son affectation à attendre le soleil d’après-midi pour débarquer du riz en Somalie : c’est à 1mn40, à se passer en boucle.

À l’époque il représentait Mitterrand. Plus tard, il a représenté Sarko. Maintenant qu’il ne représente plus que lui-même, il en est à faire des calembours débiles. Ah, c’est pas bô de vieillir !

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Assez décodé. Signez et faites signer la pétition sur la laïcité lancée à l’initiative de Marianne. C’est rédigé en termes mesurés, mais l’essentiel y est dit. Et il y a dans les signataires plein de beau monde fréquentable — le bon docteur Kouchner n’y est pas, dis !

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Carnage

Pauvre Chou passe le Bac, et il n’a pas aimé les maths — ni la physique, au passage. Trop dure, la vie de lycéen de Terminale S ! Comment ! On a osé lui poser des questions inscrites au programme ! Un scandale ! Il a donc protesté sur les réseaux sociaux, qui sont le ventre mou de notre démocratie molle. Puis il a lancé une pétition, qui a recueilli déjà près de 50 000 signatures — une pétition commode où l’on peut revenir, et où l’on ne vous demande pas confirmation de votre vote. Puis il a protesté auprès du ministère, qui pour le moment lui rétorque que tout était dans les clous — et qui en sous main a sans doute déjà donné des instructions pour que l’on corrige tout ça avec la plus grande bienveillance, en survalorisant les questions faciles, ou en notant sur 26, comme certaines années de grand cru.
Pauvre Chou II proteste aussi, sur d’autres réseaux sociaux. Il est prof de maths (est-il de ceux qui ont été recrutés avec 4 de moyenne ? Je ne sais…), membre du SGEN ou du SE-UNSA (qui proteste itou) et, affirme-t-il, c’était infaisable — en tout cas, pas par ses élèves. « Si l’Inspection qui a choisi ces sujets nous surprenait en cours à traiter ainsi nos élèves, qu’est-ce qu’ils nous mettraient ! Ils veulent qu’il n’y ait que 50% de reçus ou quoi ? »
Pour ceux qui ne savent pas, les sujets de Bac sont proposés par des enseignants (pas les mêmes, manifestement), vus et revus par les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et les Inspecteurs Généraux au besoin. Et formulés dans un esprit de grande libéralité — on garde en vue l’objectif de faire mieux, chaque année, que l’année précédente. En 2013, les postulants au Bac S ont réussi à 97% — un score stalinien. Imaginez-vous un instant, au coût moyen du redoublant, que l’on puisse sereinement envisager un score inférieur ?
Ils ont donc cru bien faire, les Inspecteurs qui ont choisi les sujets. Ils ont cru œuvrer dans l’intérêt des candidats. Mais ils n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de facteurs essentiels.
D’abord, le niveau ne cesse de monter, comme chacun sait. Ce qui était inscrit hier dans les programmes est devenu irréalisable aujourd’hui — par manque d’heures parfois, d’énergie souvent. De volonté aussi : les lycéens viennent faire leurs emplettes au lycée, comme ils les font dans la vie, ils consentent à butiner quelques heures de cours, moyennant quoi, estiment-ils, ils mériteront bien le Bac, pour avoir fait hommage de leur temps à l’institution. Travailler, eux ? Jamais ! Ou plus exactement, ils croient travailler : quand ils se retrouvent en classes prépas, et qu’on les met effectivement au travail, ça leur fait tout drôle.
Une facilité engendrant une autre facilité, on a choisi, année après année, de proposer des exercices toujours plus simples — du coup, on a cru que c’était un droit acquis, et la moindre difficulté nouvelle paraît attentatoire. Tout le monde sait bien que le Bac n’est plus un examen, mais un Certificat de Vie Scolaire, une Attestation de Fin d’Etudes Secondaires. L’escroquerie, c’est que ce chiffon ouvre encore les portes de l’Université (et ce sont bien les seules : IUT, BTS, Prépas, quelques facs, soit 45% des formations, ne sélectionnent plus sur le Bac, mais sur le niveau). Il est évident qu’un examen incroyablement coûteux (les polémiques vont bon train sur le sujet, 80 € par élève, dit le ministère, 2000, dit le Syndicat des chefs d’établissement — à multiplier par 650 000, et vous penserez à rajouter au total le coût des redoublements, 13% encore l’année dernière, à 12 000 € par élève) n’a pas d’autre sens que d’être le rite de passage le moins exigeant et le plus vain au monde. Les jeunes Sioux qui devaient tuer un aigle à mains nues en bavaient un peu plus… Un rite dont la conclusion est une beuverie d’après match, si je puis dire, et davantage si affinités. Le stress est moins celui des candidats, qui savent bien qu’ils réussiront, on le leur a promis, on le leur doit, c’est la prie à la semi-assiduité en Terminale, que celui des parents qui croient que le Bac est encore celui qu’ils ont passé. Or, Bac est un nom de famille, et celui de la décennie en cours n’a pas grand-chose à voir avec celui de mon grand-père, si je puis ainsi m’exprimer. Autant le supprimer, en laissant les Facs libres de sélectionner sur dossier — comme les autres.
Nous savons tous comment cette grogne finira : 97% au moins des postulants auront le Bac, et les notations seront ce qu’on voudra qu’elles soient. Même pas besoin de faire pression : le système génère sa propre mécanique des fluides.
Nous savons aussi ce qu’il adviendra de ces nouvelles cohortes de bacheliers (au passage, les 50 000 signatures de la pétition représentent à peu près le nombre d’élèves qui ne devraient pas être en S, et qui n’y sont que parce que d’autres sections sont devenues des repoussoirs, et parce que l’on fait passer le plus de gens possible). Ils iront en fac, où ils se planteront à 50%, ou en Médecine, qui les éjectera, au but d’un an, à 80%. Puis ils feront Communication, Psycho, Socio, Pôle emploi. Pas profs, quand même, il y a des limites.
Mon niveau en maths étant ce qu’il est, j’ai demandé à des collègues compétents de juger les sujets. « A force d’infantiliser les gens en leur donnant des sujets prédigérés pour lesquels ils n’ont plus du tout besoin de réfléchir, les sujets ordinaires finissent par paraître difficiles », me dit l’un d’entre eux — un bon.
C’est bien le comble. Le Bac, rite de passage (les équivalents européens sont tous synonymes de Maturité, puisque c’est de cela qu’il s’agit) infantilise ceux qu’il avait pour but de faire passer dans le club des adultes. Mais à bien y penser, notre société tout entière joue l’infantilisation. Pendant ce temps, les petits Chinois qui à 12 ans raflent toutes les premières places aux Olympiades de Maths sont précocement adultes, et précocement guerriers. Ils viendront manger nos lycéens mécontents, et ce sera bien fait pour eux — tant pis pour nous. Les Romains du Bas-Empire ont dû protester, eux aussi, pendant que les Barbares frappaient à leur porte — frappaient pour les enfoncer.

Jean-Paul Brighelli

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Pour faire le portrait du FN

Que trouve-t-on dans le chaudron de la Sorcière ?
(Oubliez la bave de crapaud et les testicules de chauve-souris — nous sommes au XXIème siècle, queue diable, pas au début de Macbeth !)

Dans le chaudron de la Sorcière, il y a une bonne pincée de Front de Gauche — tout le discours anti-capitaliste et anti-européen. Une poignée de Mouvement Républicain et Citoyen, les héritiers de Chevènement, qui d’ailleurs touillent parfois eux-mêmes la tambouille, assaisonnée de républicanisme exaspéré et de souverainisme jacobin. Quelques miettes encore de l’ancienne xénophobie, l’ombre de Léon Daudet pour l’anti-judaïsme, et le Café du Commerce pour les couplets sur l’immigration. Presque rien de la Droite traditionnelle, qui sert davantage de repoussoir que de modèle (alors que l’UMP, elle, voulait s’inspirer du FN — encore des gens qui n’ont rien compris, et qui se sont laissé manipuler par un Buisson dont l’objectif évident était de couler la Droite pour renflouer le Front, ses anciennes amours de toujours). À la Gogoche traditionnelle (mais tout le monde sait bien que cette opposition Droite/Gauche est un pur fantasme, un souvenir de grand-papa, rien qui corresponde encore à un état de fait), la Sorcière a pris… la lutte des classes, négligée par ces bobos de centre-ville qui ignorent qu’il se passe quelque chose en dehors du Faubourg Saint-Germain et du Marais : je racontais cela dans un billet précédent. Elle s’est dit que le libéralisme n’était pas la solution, mais le problème : pile le contraire de ce que racontait le Menhir — mais bon, les filles parfois gagnent à tuer papa.
Pour ce qui est de l’Ecole, on trouve dans le chaudron l’état des lieux dressé par tant de polémistes de génie et d’idéologues de premier plan, de Polony à Michéa en passant par Milner. Je ne me compte pas dans le lot, parce que je n’ai pas le talent de tant d’illustres devanciers, même si la Sorcière et ses affidés m’ont emprunté pas mal de formulations ; mais après tout, Rama Yade, il y a trois ou quatre ans, avait sorti un livre émaillé de citations non signalées d’une certaine Autopsie du Mammouth chroniquée ici-même, et si on s’en était moqué,  personne ne lui en avait fait le reproche, sinon celui de plagiat : quand Marine Le Pen en use de même, les faits cesseraient d’être vrais ? Allons donc ! Voici donc la Sorcière se réclamant de l’antipédagogisme, parce qu’elle a remarqué (elle, elle sort dans l’infra-monde où se débattent les électeurs et les mort-de-faim) que les papys, mamies et autres géniteurs au premier et au second degré se désolaient de voir leur progéniture rentrer de l’école plus ignorante qu’elle n’y était entrée, et que les fadaises et turpitudes des Cahiers pédagogiques étaient un admirable terreau pour son mouvement bleu-Marine. Si Meirieu n’avait pas existé, le FN aurait plusieurs millions d’électeurs de moins : les vrais « malgré-nous » de l’extrême-droite, ils sont là, et pas ailleurs. Et c’est moi qu’ils accusent, les gueux !
J’exagère : ils sont aussi dans les médias, qui alimentent merveilleusement le fantasme. À la façade d’un kiosque à journaux de la Canebière, il y a dix minutes, grand panneau célébrant le Nouveau Détective : « T’es blanche, tu manges du porc, on va te violer ». Cent électeurs de plus pour le Front à chaque minute — surtout dans un centre-ville sérieusement basané. À chaque règlement de compte dans les Quartiers Nord marseillais, 100 000 électeurs de plus. Ah oui, mais Marseille, c’est spécial : tu me fais frissonner la peau des roubignolles, pauvre cloche, Marseille est le laboratoire, l’avant-garde, la ville sacrifiée — Marseille, c’est demain. 40% pour la Sorcière dans certains quartiers, 60% demain. Grande bascule. On va se marrer.

Vous en voulez encore ? À chaque connivence médiatico-politique, cent mille électeurs de plus. À chaque discours de Hollande (avez-vous entendu sa performance pour le 6 juin ? Ils n’ont pas un historien capable de singer Malraux, au PS ? Et tous les connards d’Aggiornamento, qui me vomissent sur les pompes — crac ! 100 000 électeurs de plus, à chaque dégueulis de la Pensée Unique ! —, pourquoi ne volent-ils pas au secours du grand homme, eux qui se prétendent historiens ?), un million de voix de plus. Pris dans le métro du FN. Un métro de sensations, pas un raisonnement construit, juste du passionnel. C’est ça qui marche, surtout en temps de crise. Et la Crise, ça fait bientôt quarante ans.
Et ça ne s’arrêtera pas là. Ce qui est beau dans les mouvements populaires, c’est qu’ils vont de l’avant — ils ne se retournent jamais, ou alors après coup. Soit Marine est élue en 2017, et ça va faire mal, soit elle ne l’est pas, et ça va faire mal — parce que la Gauche méprise le peuple, et que le peuple a commencé à se venger. Ça sent mauvais, le peuple. Ça pue des pieds, à force de faire la queue à Pôle Emploi. Ça vocifère sur les bougnouls, tout en n’étant pas vraiment raciste, parce qu’ils l’ont sous les yeux, eux, l’Arabe du quartier. Ce n’est certainement pas à lui qu’ils feront mal, quand ça tournera au vinaigre : c’est aux intellos qui les ont trahis, aux profs qui ne les éduquent plus, aux flics qui ne les protègent plus — z’ont trop à faire à se protéger eux-mêmes. Ségolène Royal, qui a tous les défauts du monde mais qui ne manque pas d’intuition, proposait jadis d’envoyer l’armée dans les quartiers : trop tard, il fallait le faire il y a dix ans. À vous tous qui regardez vos petites menottes bien blanches, vos mains qui jamais ne se saliraient à aller voir de quoi la boue est faite, ils arracheront les yeux. Et ce sera justice.
Pour rire, pour voir les réactions des sycophantes, je me fends donc d’un article sur les propositions (pleines de bon sens, nous disons tous cela dans les salles de profs — tous, y compris ceux qui me cherchent des poux dans le slip) du FN en matière d’éducation. Et j’entends aussitôt le chœur des indignés, des profs à colliers de barbe, inscrits au SGEN, conscience pure, intellect en jachère — mais l’envie de me pendre par les pieds, pour voir ce que j’ai sous mes jupes. Le Point Godwin à portée de menotte, et le trouillomètre à zéro. Eux aussi, ils la voient arriver au pouvoir gros comme une maison, la Sorcière. Un délicieux soupçon leur hante le scrotum.
Et alors on établira les responsabilités, les complicités actives et passives — et la première chose à faire, ce sera de se débarrasser de ces foies jaunes, les petites mains de la protestation molle, les agités de la pensarde. Vous vous croyez intelligents ? Mais les sorcières ont oublié d’être stupides ! À part des anathèmes (crac ! 100 000 voix de plus chaque fois qu’un média la taquine !), que savez-vous faire ? Est-ce que vous irez vous battre dans la rue, quand on en sera là — dans trois ans, peut-être avant ? Combien d’entre vous se sont déjà affrontés à des nervis bien entraînés ? Combien le feraient ?
Crapules, va ! Petites crapules ! Pédagos !
Vous voulez changer l’Ecole ? Eh bien, demandez-vous sérieusement quel est le chat capable d’attraper des souris, comme disait le vieux Deng !

Jean-Paul Brighelli

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Dictionnaire amoureux de la Laïcité

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).
Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument la République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Jean-Paul Brighelli

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Le hollandisme, maladie infantile du socialisme

Jean-Pierre le Goff, dont le petit doigt est à lui seul plus cultivé, politiquement parlant, que l’ensemble du gouvernement, s’est récemment fendu d’une analyse de la politique « sociétale » du gouvernement dont je ne saurais trop recommander la lecture aux gens intelligents qui viennent faire un tour sur Bonnetdane. Voir

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4281

L’auteur de La Barbarie douce (1999 — remarquable analyse de ce qu’une certaine gauche pédago a fait de l’école, sous prétexte de faire réussir tout le monde à l’occasion de la semaine des quatre jeudis) y dissipe avec une grande rigueur le rideau de fumée qu’un parti social-démocrate — le PS et ses alliés —, qui a renoncé à tout vrai principe de gauche, a développé pour camoufler le fait qu’il a renoncé à toute intervention crédible dans le domaine économique — le seul susceptible de faire bouillir la marmite des damnés de la terre — et classes moyennes comprises, cela finit par faire du monde.
Résumons : les lois sur le mariage gay, par exemple, sont des manifestations typiques de ce gauchisme culturel que dénonçait Lénine en 1920 — une déviation qui sous prétexte de « pureté » révolutionnaire, feint d’oublier que le facteur économique est déterminant en dernière instance — et pas l’autorisation de passer ou non devant un maire (et, in fine, devant un juge aux Affaires familiales), ou l’affirmation un peu péremptoire qu’un double cunni peut engendrer des bébés (ou en donne l’autorisation, ce qui revient au même). Ce qui aurait été vraiment révolutionnaire (un terme incompatible avec les libéraux au pouvoir, nous sommes bien d’accord), c’eût été de proclamer la non-nécessité du mariage bourgeois, et l’égalité des droits pour tous : le prolétariat, qui n’avait pas les moyens de s’offrir une dot, a inventé l’union libre de fait bien avant que les pseudo-libertaires ne s’en emparent.
Le Goff ou moi — question de génération — avons expérimenté jusqu’au dégoût les impasses du gauchisme culturel, qui à se vouloir pur et sans compromission avec les « partis bourgeois » (c’est tout le sens de la diatribe de Lénine) a fini par sombrer dans la collaboration de classe la plus honteuse : on évite de s’allier au P »C »F, comme on écrivait à l’époque, on critique le Programme commun, on se croit révolutionnaire parce qu’on lit le Monde et on finit suceur de barreau de chaise à Libé ou publiciste chez… Publicis. Ou prof sur le Net, jusqu’auboutiste des causes les plus variées et les plus avariées qui n’ont jamais qu’un seul objet (et la plupart de leurs thuriféraires ont si peu de conscience politique qu’ils ne s’en aperçoivent pas) : défendre l’état des choses, la répartition actuelle du capital, la « rigueur budgétaire » et l’Europe de Juncker-Schultz.
Quitte à paraître plus léniniste que Vladimir Ilitch, je voudrais le répéter encore et encore : le seul problème, c’est de donner à manger à ceux qui ont faim. Et cela fait du monde, en France même : on s’occupera du reste du monde ultérieurement, l’alter-mondialisme est une déviation majeure qui permet de se préoccuper des « étrangers », des primo-arrivants, des manouches et de ceux qui croient que Yannick Noah est un artiste, au lieu d’imposer une politique qui redonne au moins l’espoir de grignoter un peu de l’immense fortune française — la redistribution oui, les réformes Taubira (la femme qui ne sait pas chanter la Marseillaise, et encore moins l’Internationale) non.
Evidemment, il est plus simple d’amuser le peuple, via des journalistes incompétents et / ou complices, avec des écrans de fumée, en espérant que cela vous donnera une chance en 2017, qu’avec une réduction visible des inégalités.

Au passage je préfère être dans ma peau que dans celle de Thomas Piketty, qui s’est décarcassé à prouver à ses anciens amis qu’une autre politique économique est nécessaire (et possible), et qui est le plus grand cocu de l’arrivée de la « Gauche » au pouvoir et qui a bien compris, en allant vendre sa salade aux USA, qu’il est possible de travailler avec des capitalistes intelligents, en attendant de prendre le pouvoir pour de bon, mais pas avec des « socialistes » français obsédés par les sondages, aveuglés d’ambitions minuscules et de mauvaise foi — définitivement disqualifiés.
Mélenchon a raté le coche : à faire du Parti de Gauche le véhicule d’une ambition personnelle, il n’est pas parvenu à présenter ses propositions économiques comme une solution aux difficultés croissantes des Français. La seule qui a capitalisé sur le sentiment intense de frustration, c’est Marine Le Pen. Calcul ou retournement, le FN tient ces temps-ci un discours anti-capitaliste très drôle à entendre, pour qui se rappelle ses prises de position ultra-libérales d’il y a quelques années. De même, il (ou le Comité Racine qui théorise pour lui) a sur l’Ecole des positions que 90% des profs approuvent, en le disant ou sans le dire — et les 10% qui restent sont juste les hommes-liges du PS et des Verts, ceux qui ont ou qui espèrent des positions compatibles avec leur petitesse conceptuelle, pas avec le bien public, et certainement pas avec celui des élèves.
Alors soyons tout à fait clair : si demain je pense qu’une alliance tactique avec des partis de droite (un ticket Juppé-Bayrou, mais aussi bien un infléchissement du Bleu-Marine) peut faire avancer la cause de ceux qui souffrent réellement, victimes des dégraissages des grandes entreprises, de la politique de déflation systématique, ou des prétextes démagogico-pédagogiques qui théorisent le succès de tous afin de réaliser la réussite des mêmes, eh bien je m’allierai, et sans un battement de cils. Parce que toute alliance avec le PS est devenue impossible (et depuis plusieurs années, depuis l’ère Jospin en fait), et que persister à se vouloir « de gauche » avec les guignols sanglants qui nous gouvernent est une entreprise illusoire : la Droite est aujourd’hui — parce que les uns sont en crise, et que les autres ont faim de pouvoir — le véhicule le plus commode des ambitions réellement révolutionnaires.

Jean-Paul Brighelli

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Quatrième Reich

La France (et pas mal d’autres pays européens, surtout ceux du Sud — qui s’en étonnera ?) vient donc de se livrer à un exercice électoral à visée interne, à propos d’un scrutin européen. Ce qui fait dire à ce glorieux imbécile de José Bové que ce scrutin est nul et non avenu — ce qui revient à peu près à mettre la poussière sous le tapis. « Ce n’est pas une élection à valeur nationale, c’est un scrutin européen, et au niveau européen, ce sont les Européanistes qui ont gagné » : tels sont les « éléments de langage » que les états-majors, bien obligés, ont fourni dimanche soir, dans l’urgence, à leurs troupes. Pauvres pignoufs !
Cette élection a pris en France, et un peu partout en Europe, des allures de plébiscite national. La démocratie dont tous ces démocrates se gargarisent n’a pas la possibilité de s’exprimer sous forme officielle de référendum ? Eh bien, le peuple souverain a sauté sur la première occasion de manifester son opposition aux gougnafiers qui nous gouvernent — et le terme inclut pour moi aussi bien le PS, retombé dans les eaux basses du marigot où s’abreuvent les éléphants, que l’UMP, incapable de capitaliser sur l’effondrement du parti au pouvoir, absent de toute la campagne des Européennes, et déchiré de querelles intestines qu’aucun Spasfon idéologique n’apaisera.
À vrai dire, le PS a fait de son mieux pour éliminer préventivement l’UMP du jeu européen, persuadé qu’il était que la stratégie visant à faire croire qu’il est la seule alternative au FN est la bonne pour remporter, à terme, la présidentielle de 2017. On n’a vu ou entendu que des débats PS / FN — et les médias aux ordres ont complaisamment négligé d’inviter l’UMP à ces joutes. C’était une idée d’escrocs, qui ne voyaient plus d’autre stratégie gagnante que cette bipolarisation nouvelle.
Retour de flammes : avant même cette échéance, le peuple vient de lui signifier qu’en cas de duel avec Marine Le Pen, et malgré les plaisanteries nauséabondes de Jean-Marie (qui doivent faire bondir Philippot, à moins qu’il ne pense que ces roulements d’épaules pour bistrot du Commerce ne cristallisent dans leurs convictions la petite portion de fachos qui constitue la vieille garde du parti bleu-marine), Hollande II sera balayé avant même de régner, quoi qu’en pensent les bobos parisiens qui ne passent jamais le périph, et ne vont en province que dans le Luberon.
Le soir même, Jean-Claude Juncker se proclamait déjà élu à la tête de la commission européenne. Les soubresauts français (ou danois, ou espagnols, ou anglais, ou italiens, ou hongrois, ou…) lui importent peu : une grande petite ambition satisfaite le remplit d’aise. Sûr que ça va nous faire aimer l’Europe !
Qui ne voit que si les gouvernants ne tiennent pas immédiatement compte du vote de dimanche, soit en changeant radicalement de politique, et en cessant de nous saigner pour rembourser une dette qui ne peut l’être, soit en démissionnant et en appelant à de nouvelles élections à la proportionnelle, ça va se passer dans la rue ? Qu’aucun gouvernement ne peut tenir encore trois ans sur des bases aussi minces — parce que la popularité s’effrite de façon exponentielle, ils devraient le savoir, une fois que le mouvement est lancé, et que l’on ne remonte pas d’une désaffection : c’est le propre des passions de ne pas réfléchir, et ces imbéciles croient intelligents d’adresser au désespoir des signaux « raisonnables » — moins de petits Français imposés, ce qui signifie évidemment que ce sont les classes moyennes qui paieront pour les autres (et comptez sur le FN pour expliquer posément qui sont les autres). Nous glissons tout doucement vers une guerre civile qui ne dira pas son nom, via des milices d’auto-défense, des pogroms discrets et autres joyeusetés dont l’Allemagne de Weimar pourrissante nous a donné l’exemple. Une guerre civile molle qui engloutira ce qui reste de républicain, et dont nous ne sortirons qu’au prix d’un grand carnage de valeurs.
Pendant ce temps, Merkel sur son petit nuage se fiche pas mal de ce qui se passe chez les voisins. Elle a gagné dans son pays, elle couronnera demain Juncker, son homme-lige, et prétendra gouverner l’Europe comme elle a gouverné la Grèce. Deustchland über alles est de retour — il fallait bien qu’un jour ou l’autre, les Allemands fassent payer le prix de 1945. Le Japon a fait de même en conquérant tranquillement l’Amérique dans les années 1970-1980. C’est de bonne guéguerre.
C’est à ce Quatrième Reich, le Reich des grands intérêts bancaires, du libéralisme pontifiant, que les Français viennent de dire non : additionnez les voix du FN, celles du Front de Gauche, qui n’en pense pas moins, et celles de Dupont-Aignan, et vous avez 40% de révoltés qui crachent sur l’Europe des trusts financiers. Ce Non ne sera pas entendu — parce que le PS croit pouvoir surfer jusqu’en 2017, et que l’UMP, d’ici là, aura éclaté en factions sanguinaires. Il ne sera pas entendu, et c’est dans la rue que ça va se passer.

Jean-Paul Brighelli

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Une sale odeur d’Europe

Fête des Mères aidant, et nonobstant le fait que ce soit une initiative pétainiste, je cherchais un cadeau à faire à la mienne — 80 ans, bon pied bon œil, mais elle ne paraît guère plus âgée que moi, coquette impénitente, fort peu ancrée dans le passé mais cultivant la nostalgie à ses heures — et gâtée par mon père au-delà de l’imaginable, ce qui rend la question des cadeaux toujours délicate.
Alors je me suis rappelé une scène d’enfance — une senteur plutôt. Une fraîcheur — le côté « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Le parfum de la dame en pied-de-poule — c’était à la mode dans les années 1950. Quand l’Europe en était aux balbutiements, à la Communauté du charbon et de l’acier, au Benelux, aux embrassades De Gaulle-Adenauer, bref, l’Histoire se faisait. Et Balmain (Germaine Cellier, en fait) avait osé, à la Libération, pousser jusqu’à la limite l’usage du garbanum (une racine moyen-orientale, un truc insupportable en l’état), en composition avec de la rose et du jasmin (la rose, mal maniée, a tout du déodorant pour toilettes, mais poussée à son climax cela produit Joy, le parfum-phare de Patou). La fragrance s’appelait Vent Vert. Un délice.
J’ai acquis un flacon et je l’ai offert — par la Poste, avec quelques jours d’avance — à ma génitrice…
Erreur fatale. Coup de fil immédiat — pas pour me morigéner, n’exagérons pas, mais parce que le Vent Vert d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’autrefois.
Ah bon ? On peut modifier complètement la texture d’un parfum mythique ? Le N°5 ne serait plus qu’un 5 bis ? Miss Dior serait dépucelée ? Et l’Heure bleue s’est décolorée ?
Eh bien oui — grâce à l’Europe.

Les ingrédients qui composaient les grands parfums mythiques sont de plus en plus souvent interdits tout bonnement par les règlements européens. Thierry Wasser (responsable des parfums chez Guerlain) s’insurge : « Avec leurs directives, ils vont finir par tuer Nahéma [eau de parfum de Guerlain] car sa teneur en rose est jugée excessive. Ils ont déjà tué Parure [même créateur] de plusieurs coups mortels en interdisant le bouleau pyrogéné, la mousse de chêne et le lyral qui lui donnait sa note de muguet. » Il suffit désormais qu’une Polonaise se plaigne d’irritations, qu’un Slovène ait le nez qui coule dans le cou de sa copine, pour que l’Europe s’insurge et interdise tel ou tel produit — sans compter ceux qui viennent d’espèces animales que les lobbies écolos protègent. La réglementation évolue à toute allure, et interdira bientôt tous les grands parfums français — resteront ces eaux de toilette standardisées, vaguement citronnées, qui envahissent les marchés (et surtout les supermarchés). Abus du dogme du principe de précaution. Une « étude scientifique » pointe du doigt la présence d’éléments allergènes dans Chanel n°5 — et les bonnes âmes s’insurgent que la Commission européenne n’ait pas encore interdit la plus célèbre création de Coco — ou Dior Addict, également dans la ligne de mire. On ne les interdit pas — on les banalise. L’Europe aime les produits pasteurisés, c’est vrai pour les fromages, c’est vrai pour les parfums — deux produits typiquement français, comme c’est bizarre…

Les parfums, formules secrètes nées de quelques nez, ne sont pas déposés, pour mieux protéger leur secret et leur mystère. Chaque marque tire dans son coin, et les grands parfumeurs sont désunis face aux législateurs. Que certains produits interdits dans les parfums soient toujours autorisés dans la nourriture en dit long sur le poids des groupes de pression — et qu’est-ce que cette Europe livrée aux influences des trusts ?
Je dénie aux législateurs le droit d’intervenir sur mes souvenirs d’enfance. Je vais voter contre, contre les partis prêts à voter Joncker ou Schultz, contre l’Europe dénaturée tricotée en trente ans par les eurocrates, contre l’Europe qui m’interdit de voguer sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique— comme disait Baudelaire.
Anecdotique ? Peut-être. Mais significatif. L’Europe de l’UMPS, je ne peux plus la sentir — littéralement. Quitte à parodier Camus : « Si on me donne à choisir entre l’Europe et ma mère, je choisis ma mère ». Désolé pour ma mère, qui a vécu la construction de l’Europe — qu’elle appelait de ses vœux, au sortir de la guerre — et qui s’apprête à voter pour la moins europhile des listes, désolé pour Vent Vert, qui ne sera plus jamais, par la faute de quelques décideurs bruxellois, ni ce que je sentais sur elle, ni ce qu’elle se rappelait.

Jean-Paul Brighelli