Apocalypses d’hier et d’aujourd’hui

mururoracompJ’étais invité dimanche 18 sur LCI à débattre avec Michel Serres sur le thème « C’était mieux avant ». Mais LCI est apparemment trop pauvre pour m’offrir un billet de train — c’est comme ça que les causeries médiatiques n’opposent que des Parisiens entre eux.
Peu importe. L’idée était stimulante, j’en ai discuté avec des élèves.
J’aurais pas dû.

– Mais M’sieur, vous vous rendez pas compte, la chance que vous avez eue ! Les années 60-70 ! Le plein emploi ! Pas de SIDA ! La liberté sessuelle !
– Ouais ! et peu de concurrence en prépas, parce que vous aviez été triés avant ! »
– Et De Gaulle, c’était autre chose que ce qui est venu après !
– Et l’essence pas chère !
– Et puis… Nous, le terrorisme, Ben Laden, Daesh, des menaces partout…
– Ouais, le vivre ensemble s’effrite…

Ad libitum

Alors je leur ai raconté un souvenir personnel sur ces fabulous sixties.

J’avais onze ans, j’étais allé chez le coiffeur faire rafraîchir ma frange. Et j’attendais sagement. Le siège en vrai skaï me collait aux cuisses — nous portions des culottes courtes, à l’époque. Et je feuilletais Match — le poids des mots, le choc des photos déjà.
Et je me rappelle très nettement un reportage sur ces petits Suisses qui se faisaient construire un abri anti-atomique dans leur jardin.
Je me souviens que ça ne m’avait pas impressionné plus que ça. Nous vivions alors avec la quasi-certitude que nous serions un jour transformés en pommes de terre frites par un Docteur Folamour quelconque — le film de Kubrick date exactement de cette année-là, 1964.
D’ailleurs, qu’écoutions-nous ? Que lisions-nous dans ces merveilleuses Sixties ?

Au moment même où il enregistrait les Elucubrations, Antoine écrivait la Guerre : « La bombe est prête à sauter… » — et ça passait à la télé. Il en a rajouté une couche l’année suivante (1967) avec une très jolie chanson sur le même thème post-apocalyptique, Juste quelques flocons qui tombent.

18868459.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt puis en 1971 nous avons vu le Survivant au cinéma — Charlton Heston tout seul dans Los Angeles après la dernière bombinette… Lui et quelques mutants. Et en cette même année 1971, Christian de Chalonge a sorti l’Alliance, qui se terminait sur un grand éclair blanc auquel ne survivaient que des arthropodes à carapace type scorpions. Le réalisateur remit ça 10 ans plus tard en adaptant Malevil, le roman post-apocalyptique de Robert Merle paru en… 1972. Ah, l’amour libre à deux, trois, douze, avec Catherine Millet dans la réalité et Mimsy Farmer dans la fiction — et la dernière cave ! À partager avec Serrault et Trintignant !Malevil À noter que le roman de Richard Matheson (I am legend), base du scénario du magnifique film de Boris Sagal, remontait aux merveilleuses Fifties — la reconstruction, le plein emploi, le plan Marshall, la bombe. Du début des années 1950 au début des années 1980, trente ans d’optimisme béat.
Impossible de ne pas mentionner, à la fin de cette exaltante décennie, le Dernier rivage, de Stanley Kramer,Le_Dernier_Rivage où Gregory Peck et Ava Gardner (ce qu’il y avait alors de plus beau en homme et en femme, Adam et Eve à l’envers en quelque sorte) attendent sur une plage australienne que les ondes mortelles du dernier lâcher nucléaire arrivent jusqu’à eux et les transforment… en pommes de terre frites. En intégralité sur YouTube, heureux veinards !

Thunderball, le roman de Ian Fleming, raconte un chantage atomique perpétré par SPECTRE. Le livre fut publié en 1961 et le film qui en fut tiré sortit en 1965. Fleming avait déjà donné dans le genre arme fatale avec Moonraker — en 1955. Une certaine continuité dans l’idée. Ah, question enthousiasme et joie de vivre, nous étions gâtés au milieu de cette décennie ! Et l’onde de choc alla jusqu’au début des années 1980, quand Paul Gillon sortit en BD la Survivante — une femme seule s’adonne aux délices équivoques de l’amour robotisé dans un monde où elle est la dernière — ou presque.Couv_10442 Il n’était pas le seul. Vous rappelez-vous le Piège diabolique, où le professeur Mortimer voyage dans le temps, et apprend que dans le dernier quart du XXIème siècle, une guerre nucléaro-bactériologique a tout détruit, et les hommes sont retournés dans leur grotte.
Le film de Peter Watkins qui s’intitulait justement la Bombe est sorti aussi en 1965 — j’allais renoncer à la frange et aux coiffeurs pour de très longues années, sans qu’il y ait vraiment de lien de cause à effet. Il est visible en plusieurs morceaux sur DailyMotion.

Il m’arrivait de lire, quand même, autre chose que les Trois mousquetaires. De la science-fiction, par exemple. Regonflez-vous le moral, essayez Barbe grise, de Brian Aldiss.5837-barbe-grise 50 ans après la dernière guerre bactériologico-chimique qui a rendu tous les hommes stériles, le type le plus jeune a… 50 ans, et de longues théories de vieillards errent dans une Angleterre en ruines, puisque plus personne n’a assez de forces pour faire tourner la machine. À côté de ce défilé de misères décaties, la Route, le très beau roman de McCarthy sur un thème équivalent, est une bleuette.
Inutile de tenter de dresser la liste des « histoires de fins du monde » (18 nouvelles ont été rassemblées sous ce titre accrocheur en 1974). Coppola, qui est aussi un enfant du baby-boom, l’a parfaitement résumé : Apocalypse NOW !

Ainsi parlai-je. Un étudiant un peu plus instruit que les autres a alors pris la parole.
« Ouais — mais comme vous dites… La Route — pas lu le roman… »
« 2006, dis-je.
« Ouais… Mais j’ai vu le film avec Viggo Mortensen il y a 8 ou 9 ans — c’est ici et maintenant. La Somme de toutes les peurs — pas lu le roman, là non plus — c’est la même trouille atomique… en 2002. Et Terminator, hein — comme son nom l’indique, ça termine, hein ! Nous, on a la peur de l’apocalypse, comme vous — mais on n’a pas le plein emploi, et on est forcé de sortir couvert en toutes circonstances… »
« Pas faux », dis-je.
« Et en plus on a eu le pédagogisme qui a fait de nous des légumes… Et Guillaume Lévy et Marc Musso ! Et Jeff Koons ! »
« Ah, certes… »
« Et Paris-plage ! Et… »

Il s’est lancé dans une énumération qui mettait en cause tant de personnalités impersonnelles, d’hommes politiques de stature incertaine, d’artistes à talent discutable — que nous y serions encore ce soir, si je me risquais à reproduire une diatribe qui ne manquait pas de souffle, mais enfin, la verve, je permets rarement qu’un autre me la serve.

Jean-Paul Brighelli

Du nouveau dans l’édition !

najat vallaud belkacemJ’adore cette photo : on sent bien que le photographe a conseillé à son modèle d’avoir l’air de penser.
La séance a dû être longue.
Bref…

Najat Vallaud-Belkacem renonce donc à briguer la tête du PS, qui n’arrivait pas à lui garantir le salaire qu’elle demandait, et elle entre dans l’édition : elle sera directrice de collection chez Fayard.
D’aucuns pourraient s’étonner : elle a donc aussi des compétences dans ce domaine ? Pas plus pas moins qu’en tant que ministre de l’Education.
L’ex-protégée de Ségolène Royal, dont elle fut porte-parole ; l’ex-ministre de François Hollande ; l’ex-chouchou de Gérard Collomb — avant qu’il la voue aux gémonies — a donc annoncé son intention de diriger une collection d’essais intitulée « Raison de plus » et « consacrée aux batailles culturelles du progressisme », a-t-elle expliqué à l’Obs (autant s’exprimer chez soi). Son but ? Faire émerger de nouvelles propositions et de nouveaux talents. Elle aura fort à faire, l’expression « intellectuel de gauche », après avoir été un quasi-pléonasme dans les années 1950-1960, est devenue un oxymore. Sic transit.

J’ai moi-même un petit passé éditorial. J’ai travaillé — il y a plus de trente ans à présent — avec Louis Magnard, qui était un grand éditeur ; avec Marie-Pierre Brossollet (chez Belin), qui était une grande éditrice ; avec Franck Spengler, qui domine la scène éditoriale érotique (mais pas seulement) depuis des lustres ; et surtout avec Pierre Marchand, chez Gallimard — l’inventeur des Folio-Junior, des « Livres dont vous êtes le héros », de la collection Découvertes et des Guides Gallimard. Seul ou en société, j’ai participé à ces diverses aventures éditoriales. Dix ans de bonheur.
Et avec Jean-Claude Gawsewitch, d’abord chez Ramsay, puis dans la maison qui porte son nom, avant qu’il ne rachète Balland. Ce furent les heures glorieuses de la Fabrique du crétin — et de la suite. Gawsewitch était un vrai éditeur, rusé, matois, légèrement arnaqueur — mais avec un sens éditorial certain. Je lui ai amené fin 2010 un ami du PS (si, si, j’en ai !), Guillaume Bachelay, qui était certainement, à l’époque, le type le plus doué de sa génération — à tel titre que le PS l’a tuer, comme dit l’autre, même s’il est toujours membre de sa direction collégiale. Un garçon doté d’un sens aigu de la formule qui tue. Je pensais que Bachelay avait un vrai livre en lui — un vrai livre politique de haut niveau.
Mais il était aussi bon camarade, et il nous a amené la petite Vallaud-Belkacem, à peine plus jeune que lui, qui se demandait alors que faire (j’allais dire « comme Lénine », mais n’exagérons pas). « Promise à un brillant avenir », nous dit Guillaume. Bien. Et alors ? « Nous allons signer à deux un abécédaire sur le FN » — et c’est ainsi que parut en septembre 2011 aux éditions Gawsewitch un opuscule intitulé Réagissez ! Répondre au FN de A à Z. Pas ce que j’ai fait de plus brillant, mais c’était en quelque sorte une bonne œuvre.41eF7us2BhL._SX290_BO1,204,203,200_« Signer à deux »,

avait dit Bachelay. En fait, il donna au livre son style, ses formules, ses idées, sa syntaxe. Vallaud-Belkacem fit le reste. Après tout, elle avait réalisé la même opération l’année précédente avec Eric Keslassy (Pluralité visible et égalité des opportunités, un excellent titre promu par la Fondation Jean-Jaurès et consultable en ligne. Une certaine Julie de Klerk, « diplômée de Sciences-Po et normalienne », a dû assurer, comme on dit, le « secrétariat d’édition » de cet hymne à la discrimination positive en faveur des « minorités visibles ». La façon dont nos trois penseurs opposent l’universalisme républicain à un « nouveau concept » baptisé par eux « l’égalité des opportunités » (c’est pages 27-28) vaut vraiment le coup d’œil. Comme quoi le PIR est toujours possible…
« Secrétaire de rédaction » est l’appellation éditoriale du nègre. Pas de problème, 80% des essais signés de personnalités diverses sont issus de la plume d’un ghost writer, comme disent les Anglo-saxons. Tout le monde sait (et j’ai vu sur manuscrit, ayant pu évaluer ce qui venait de Bachelay et ce qui venait d’elle) que Najat ne sait pas écrire, et à peine parler. Ce n’est pas un défaut pour un politique, auquel on demande essentiellement de se confiner à des idées reçues. Et de ce point de vue, elle est exemplaire.
De là à assurer un service éditorial… D’autant que l’annonce qu’elle a faite de ses intentions n’incite pas à penser qu’elle est là pour promouvoir la diversité. Ce sera monocolor rose. « J’ai tellement souffert de la trop faible qualité du débat public ces dernières années que je m’étais promis qu’un pan de ma vie future serait consacré à l’aider à reprendre du souffle, justifie-t-elle. On ne peut pas se satisfaire du seul spectacle médiatique quotidien entre commentateurs, polémistes et adversaires politiques qui finissent par se caricaturer eux-mêmes. On a besoin de penseurs, de chercheurs qui acceptent de se mettre à portée d’homme et nous aident à être collectivement plus intelligents. » C’est beau.

Est-elle la personne la plus qualifiée pour ce travail ? JNRPACQ, je ne répondrai pas à cette question. Fayard avait-il besoin d’elle ? JNRPACQ. D’ailleurs, Fayard (aujourd’hui succursale de Hachette) qui fut l’éditeur des vieilles gloires de la franchouillardise et de l’antisémitisme dans les années 1900, devrait peut-être y réfléchir à deux fois. S’ils tiennent absolument à la garder, ils devraient lui confier la réédition — qui s’impose — des vieilles gloires de la maison — par exemple Charles Merouvel, l’immortel auteur de Chaste et flétrie, un monument du roman-feuilleton.f1 L’ancienne secrétaire d’Etat aux droits de la femme, qui n’a pas bien pris d’arriver troisième aux législatives à Villeurbanne, pourrait vraiment s’épanouir dans cette histoire de viol et de rédemption.

On demandait un jour à Frédéric II, à la veille d’une bataille décisive, ce qu’il ferait en cas de défaite. « J’irai à Venise, dit l’illustre souverain, et je me ferai médecin. » Voltaire, qui dînait à sa table, murmura entre ses dents — assez haut pour qu’on l’entendît : « Toujours assassin… » Ma foi, en cas d’échec, on ne peut plus s’improviser toubib — il y a désormais des règles et des examens. Mais éditeur, oui, apparemment.
Quant à savoir qui elle assassinera…

Jean-Paul Brighelli

0036199PS. Ajoutons une note positive : courez donc vite voir l’Insulte, le film de ZIad Doueiri. C’est un grand film politique — et accessoirement un très bon film de prétoire, comme les Américains ne savent plus les faire. Et il a déplu au Monde !

Pendez Molière ! Pendez Picasso ! Pendez-les tous !

« Il me plaît d’être battue », réplique Martine, l’épouse de Sganarelle, à ce Mr. Robert, noble ami des bêtes et des dames en détresse qui tentait de s’interposer dans les querelles du couple. Comment ? Molière, vous êtes sûr ? Celui même qui a écrit l’Ecole des femmes ? Eh bien oui : au XVIIème siècle, les maris battent leurs femmes (et leurs enfants, et leurs valets — voir les Fourberies de Scapin), et à la rigueur les épouses et les valets s’en vengent. Mœurs infâmes ! Et on ose étudier le Médecin malgré lui en Sixième ?

Interdisons Molière ! Ou tout au moins faisons disparaître les scènes les plus choquantes pour notre bon goût contemporain. Après tout, les éditions de Dom Juan parues sous Pétain sucrent la fameuse scène du Pauvre, où le grand seigneur méchant homme incite un malheureux à blasphémer. Et blasphémer, ce n’est pas bien, pensaient Pétain et les étudiants du syndicat Solidaires qui ont tout récemment tenté de faire interdire la lecture, à Paris-VII et à Valenciennes, du dernier écrit de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, rédigé juste avant que le dessinateur de Charlie ne ferme définitivement… Quant aux autorités universitaires qui ont toléré la représentation à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite à l’événement, on les applaudit bien fort.

La grande vague puritaine initiée par l’affaire Weinstein (à propos, il est inculpé, ou tout ça, c’est du bidon ?) étend ses tentacules sur le monde de l’art et de la littérature. La Manchester Art Gallery vient de décrocher une toile pré-raphaélite de John William Waterhouse Waterhouse Hylas et les nympheset a remplacé in situ l’œuvre d’art par le mémo suivant :
« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que « forme passive décorative » soit en tant que « femme fatale ». Remettons en cause ce fantasme victorien!
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente? »DUymo8pW4AYEEEf.jpg-smallEn incitant les gens à donner leur avis par post-it (je dois à la vérité de dire que la plupart condamnent cette censure d’une stupidité abyssale). Sûr que la cause des femmes, comme disait Gisèle Halimi autrefois, est bien défendue dans ce musée.

Le révisionnisme féministe ne sait plus où donner de la tête. Le grand photographe américain Chuck Close09_chuck_close_georgia_pulp-paper_collage_on_canvas_1982.jpg__1223x1524_q85_crop_subsampling-2_upscale est accusé lui aussi de « comportements inappropriés ». Ah ah, grande nouvelle, les photographes couchent parfois avec leurs modèles ! (Je ris, mais on a poussé le malheureux David Hamilton au suicide avec ce genre de « révélations »). Du coup, une rétrospective de son œuvre qui devait se tenir à la National Gallery of Arts a été annulée. Et des femmes suggèrent désormais de réévaluer sérieusement l’œuvre de Picasso : qu’attend le musée parisien consacré au peintre pour décrocher ses portraits de Dora Maar, « la femme qui pleure » non sans raison ?4a230426910ed9df299602998d7549ee--picasso-drawing-picasso-cubism De brûler les toiles d’Egon Schiele  (ce ne sera jamais que la deuxième fois, les nazis, grands défenseurs de la morale, avaient fort bien commencé le boulot) puisqu’il a violé une adolescente qui posait pour lui.gustav-klimt-lithographies-150eme-anniversaire-7- Ah ah, il arrive donc que des peintres couchent avec leur modèle ? Comment le croire ? Et d’interdire le Dernier tango à Paris, puisque Bertolucci n’a pas explicitement prévenu Maria Schneider de ce que Marlon Brando allait faire, dans l’infamous sex scene, de sa plaquette de beurre.8e8f3e02442513d7633dEt peu importe que Chuck Close ait affirmé que les allégations de harcèlement étaient des mensonges. A lui désormais de faire la preuve qu’il n’est pas un harceleur.

Je tiens à la disposition de ces dames une liste (non limitative) de chefs d’œuvre de la littérature et des arts. Par exemple les Liaisons dangereuses, où une scène décisive entre Valmont et cette crétine de Cécile Volanges s’apparente désormais à un viol — et qu’importe à nos censeurs modernes si la jeune fille initiée par le vicomte avoue : « Sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. » Ciel ! La psychologie féminine serait-elle plus compliquée que ce que croient nos modernes amazones ? « Mais c’est un homme qui parle, bla-bla-bla… » Certes — mais on doit à Laclos les plus beaux textes féministes de toute la littérature (le Discours sur l’éducation des femmes — ou la lettre 81 des Liaisons). Ah, c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien !

Sérieusement, ces dames seraient lancées dans un concours ? Ou les temps seraient-ils au fascisme rampant ? On persiste à poursuivre Polanski, on croit sur parole les allégations de Dylan Farrow (que son propre frère, Moses, qualifie d’affabulations), on efface l’image de Kevin Spacey du film qu’il venait de tourner, comme on supprimait autrefois sur les photos officielles, à l’époque de Beria et Staline réunis, les membres du Politburo tombés en disgrâce. Et on interdit la drague, le charme, la séduction — de toute évidence, une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient mes copines du MLF tendance Gouines rouges.
Nous vivons des temps de grande folie, et ça ne va pas s’arranger. La chasse à l’homme est lancée.

Jean-Paul Brighelli

Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

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Sous l’image du dragon, Jennifer Cagole devait raconter comment le Système l’empêche de devenir prof — ou plutôt, se livre à un chantage répugnant : ferme ta gueule, sacrifie tes élèves, chie où on te dit, et tu seras prof.

Surtout, ne dis rien.

Le Système en est là : terroriser les stagiaires, après les avoir recrutés en les terrorisant. Jadis, les concours célébraient le Savoir. Désormais, ils sanctifient la Bêtise. L’ESPE, les tuteurs, toute la formation, juste de la chierie. De la honte.

Ce n’est pas dur d’être prof. Il faut des connaissances et du talent. Eux, ils n’ont ni l’un ni l’autre. Ils se sont cooptés les uns les autres. Ils ont susurré à des ministres encore plus nuls qu’eux qu’il fallait créer des postes de didactichiens des disciplines — pas de spécialistes des disciplines, non ! Des didacticiens. Des didactichiants. Apprendre à apprendre à apprendre à se mordre la queue.
Marre ! Je vous hais ! Vous avez détruit l’école — sacrifié vingt millions d’élèves, depuis trente ans, vingt millions d’élèves devenus dyslexiques, chômeurs ou djihadistes — ou les trois à la fois.

Darcos avait effacé les IUFM. Le Système a inventé les ESPE pour continuer à vendre du vent.
Je vous hais. Vous ne m’aurez pas. Je me battrai jusqu’au bout. Qu’un élève de Sixième connaisse le passé simple me semble bien plus utile que votre existence de rats.

Mort aux rats !

Allez crever. Bourrez-vous la gueule de séquences, de séances et autres billevesées pédagogiques — que je vous la fasse sauter ! Moi, je fais cours.

Ah ! oui, j’ai un compte à régler ! Vous m’avez pourri la vie ! Pourri l’école ! Pourri la France ! Vous êtes des reliquats de merdes accrochés à mes godasses. Des pourritures. De la chiasse.
Si un prof honorable se pointe, si par hasard il a échappé à vos concours falsifiés, vous l’explosez en vol.
L’ignorance, c’est la force. Vous avez inversé le monde. L’enseignement de l’ignorance. L’école marche sur a tête. Et vous en êtes satisfaits, salopards !

McNamara au moins savait que la guerre du Viet-Nam était perdue — et il y envoyait des hommes. Vous, vous faites semblant de croire que vous pouvez gagner — et vous avez gagné ! Le Système scolaire tout entier dépend de vos désirs de larves. Vous êtes insupportables. Votre monde, c’est l’immonde. Vous occupez tous les postes que l’incapacité des ministres vous ont laissés en nue propriété. Et personne pour vous demander des comptes ?

Allez crever.

Jennifer Cagole ne reviendra plus — elle est trop occupée à passer sous vos fourches caudines, salopes !

Jean-Paul Brighelli

 

Leroy du polar

Je suis en pleine cure de romans policiers. Mon libraire préféré (en fait, j’en ai deux, la librairie Prado-Paradis, à Saint-Giniez, et l’Odeur du temps, rue Pavillon) m’a donné un bon et un mauvais conseil. Le mauvais, c’était Pur, d’Antoine Chinas (le premier polar depuis longtemps que je ne parviens pas à finir, il m’est littéralement tombé des mains — et tant pis pour son Grand Prix de littérature policière 2014). Du coup, échaudé par la non-aventure, j’ai pris du bout des doigts l’Ange gardien de Jérôme Leroy — Prix des lecteurs du Quai du Polar en 2015.
Et je ne l’ai pas lâché.lange-gardienAlors, je suis remonté à la source, et j’ai jeté un œil sur le Bloc, du même (2011),Unknown et même sur Chez nous,341939.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx le film de Lucas Belvaux co-scénarisé par Leroy. Un film que je n’avais pas pris le temps de voir l’année dernière (faut me comprendre : en 2017 il y a eu Nocturnal animals, Silence, The lost city of Z, grave, la Colère d’un homme patient, Tunnel, Alien Covenant, The Wall, Dunkerque, Que Dios nos perdone, Atomic Blonde, Wind River, Seven Sisters, Mother !, Confident royal, Detroit, The Square, Au revoir là-haut, Logan Lucky, A Beautiful day et quelques autres que j’ai oubliés mais qui n’étaient pas mal quand même. J’ai parlé de quelques-uns des films ci-dessus, je ne vais pas raconter la totalité de mes aventures dans les sales obscures…
Donc, Chez nous met en scène la montée d’un parti qui ressemble comme deux gouttes d’eau au FN, quelque part dans le Nord, dernier terrain vague. Et le Bloc raconte diverses péripéties autour d’un parti vaguement extrême (mais l’est-il toujours ?) dont les franges montent des coups fumants — le genre de fumée qui sort d’un Luger P08 (dans le Bloc), d’un Sig-Sauer P220 (dans l’Ange gardien) — ou d’un FR-F2, l’un des derniers produits de la Manufacture d’armes de Saint-Etienne, désormais fermée pour des raisons économiques sur lesquelles je ne m’étendrai pas, mais ça fait mal au cœur quand même de voir toute cette expertise française disparaître. Désormais, les snipers utilisent le HK PSG1 — ou le bon vieux SVD.
J’ai donc eu l’idée de demander à Jérôme Leroy quelques précisions sur ses obsessions… Non, pas comme David Caviglioli dans l’Obs !

JPB. La vraie (première) question, c’est de savoir pourquoi — depuis longtemps, en fait, peut-être dès l’origine — le roman policier est un outil particulièrement efficace pour rendre compte d’une époque, et des enjeux politiques d’une époque.

Jérôme Leroy. Je ne suis pas certain que ce soit le roman policier, à vrai dire. Plutôt le roman noir. Ce n’est pas simplement une distinction pour spécialiste. On vend sous la même appellation vague des choses qui n’ont rien de commun, voire sont opposées. Le roman policier part du principe que le monde va bien. Un élément perturbateur intervient (un meurtre, un vol, etc.) et on fait appel à un représentant de l’ordre ( un flic, un détective privé, mais aussi pourquoi pas un prêtre ou un rabbin ) qui va neutraliser l’élément perturbateur et ramener l’ordre. Cela d’ailleurs n’empêche pas une dimension critique, mais elle reste au second plan, par exemple chez Agatha Christie.
Le roman noir, lui, part du constat que le monde n’est pas en grande forme, que l’ordre et le désordre, le bien et le mal, tout ça est extrêmement relatif. C’est une littérature de la crise. Le roman noir au sens moderne signe son acte de naissance en 1929, avec Moisson Rouge de Hammett, et ce n’est pas un hasard.HAMMETT-moisson_rouge_couv C’est la littérature de la Grande Dépression, c’est la littérature populaire, celle des « Pulps », qui enregistre les mutations du capitalisme comme l’expliquait très bien Manchette et en rend compte en présentant des « hommes ordinaires » confrontés à des situations exceptionnelles. Il n’y a pas de retour à l’ordre dans le roman noir, il y a plutôt un constat du désordre. Pour le coup, c’est une littérature tragique là où le roman policier serait davantage anxiolytique.
Alors oui, le roman noir est un outil privilégié pour rendre compte des enjeux politiques et sociaux d’une époque parce qu’il sait que ça va mal, dès le début. Il va appuyer là où c’est douloureux. Il peut rendre compte d’une grève, d’une cité qui sombre, des coulisses d’un parti extrémiste, d’un hosto débordé en période de canicule (je pense en écrivant cela au grand Thierry Jonquet) parce qu’il prend des personnages comme vous et moi.
Parallèlement, le roman noir fait aussi entrer dans la littérature les « classes dangereuses », et ça depuis Eugène Sue : les pauvres, les marginaux, etc…
Cela ne l’empêche pas, aujourd’hui, parfois, d’être caricatural et moraliste (je ne citerai pas de nom) dans le côté bonne conscience de gauche. Mais beaucoup d’auteurs évitent cet écueil. Ils sont « de gauche » éventuellement dans le choix de leurs sujets, pas dans la façon de les traiter où là ils évitent le « message » et se contentent de raconter du mieux possible une histoire.

JPB. Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire (les vrais polars sont made in USA, ou à la rigueur arctiques), il y a une foule de grands auteurs de polars français, qui depuis la fin des années 1960 ont illustré magistralement le genre. Vous en citez quelques-uns (Manchette, Fajardie, ADG, entre autres — j’aime assez qu’un livre exhibe ses matrices originelles). Si nous nous essayions au petit jeu gidien des 10 romans que vous emporteriez sur une île déserte, quels polars emmèneriez-vous avec vous — quels sont ceux en fait que vous ne vous lassez pas de relire, alors que tant de romans policiers sont du prêt-à-jeter ?

Jérôme Leroy. Je crois effectivement que le critère pour savoir si un polar appartient de plein droit à la littérature, c’est l’envie de le relire. C’est le critère d’ailleurs que j’ai utilisé pour mes « cartes noires » dans la Petite Vermillon à la Table Ronde où Alice Déon m’a demandé de rééditer des polars oubliés ou méconnus qui sont pourtant de ces livres susceptibles d’être relus. Par exemple, j’avais dans la première livraison Kââ, ADG, Prudon.
Donc, parmi les 10, il y aurait ces trois là. Mais je me résume et cesse de faire la promotion de ma collection pour vous donner une liste qui ne sera pas la même ou pas tout à fait dans une semaine ou un an…
Fajardie : La nuit des chats bottés
ADG : Le Grand Môme
Tout Jean-Patrick Manchette. Je le compte pour un, il est réédité en un seul volume dans la collection Quarto chez Gallimard,91u3PVx8bxL ce qui prouve qu’il a changé de statut aux yeux de ses éditeurs mais pas pour moi et quelques autres puisque nous considérons depuis toujours Manchette comme un des très grands écrivains de langue française)
Hervé Prudon : La langue chienne
Thierry Jonquet : Moloch
James Ellroy : Lune sanglante (dans la trilogie de Llyod Hopkins, trop oubliée) ou L.A Confidential
David Goodis : La nuit tombe
Jim Thompson : 1275 âmes
Léo Malet : Brouillard au Pont de Tolbiac
Kââ : La princesse de Crève.
L’ordre ici n’est pas un classement…

JPB. Votre héroïne, dans l’Ange gardien, est une Sénégalaise née dans cette France du Nord qui vaut bien les quartiers les plus juteux de Marseille. Par une chance inespérée (n’en disons pas plus pour ne pas trop en dire) elle a fait des études supérieures, s’est insérée dans le PS et apprécie Rimbaud. Il faut bien de la fiction dans un roman. Mais l’ancien prof que vous êtes pense-t-il sérieusement que ces enfants abandonnés par le système scolaire, grâce à une série de réformes de droite et de gauche qui en les « plaçant au centre » les ont si gracieusement laissés pour compte, ont encore une chance de prendre en marche un ascenseur social qui part désormais du cinquième pour desservir le sixième ?

Jérôme Leroy. Bon. On arrive dans le dur. J’ai fait l’essentiel de ma carrière en ZEP. Malgré tous leurs défauts, ces ZEP ont permis de sauver du monde. Oh, pas assez. Mais je sais qu’entre 88 et 2008, j’ai vu des élèves pour qui l’école représentait la seule chance. Alors on se battait parfois contre l’institution elle-même et ses expérimentations pédagogiques pour le moins hasardeuses, on agissait en contrebande. Mais grâce à l’école, pas mal de gamins ont eu un autre destin que celui qui était écrit. C’était même ma seule motivation pour me lever le matin. Pour tout dire, l’idée de l’Ange Gardien, elle est venue il y a très longtemps, quand j’étais face à ces filles de 3ème qui se battaient contre tous les déterminismes imaginables avec un courage admirable : être une fille, de la mauvaise couleur, dans des cultures machistes, avoir la mauvaise adresse, être pauvre. Je me disais souvent, en les voyant s’accrocher, ce ne serait pas mal s’il y avait un ange gardien pour leur donner un coup de pouce tout de même. C’est pour cela que j’ai toujours eu une certaine sympathie, à droite comme à gauche, pour ces femmes politiques « issues de ». Ce sont souvent de brillantes teignes qui ne doivent rien à personne parce que personne ne les a aidées au départ, sauf peut-être l’école ou au moins certains profs.

JPB. Au passage, vous avez déserté l’école, comme l’un de vos héros. En avez-vous parfois un peu honte — comme lui ? Après tout, la ligne de front ne passe-t-elle pas par ces ghettos scolaires si judicieusement installés au cœur des ghettos sociaux ?

Jérôme Leroy. Honte, je ne sais pas. Des regrets parfois quand je fais des rencontres en milieu scolaire pour mes livres « ados ». Je suis un incurable bisournours, sans doute, mais que des gamins lisent encore, s’enthousiasment pour des livres, alors qu’un système au mieux de sa forme multiplie les écrans autour d’eux, ça me rassure. Il y aura toujours des résistants, et ce n’est pas mal.
La ligne de front, sinon… Votre métaphore est intéressante. Ca veut dire une guerre, même larvée. Mais entre qui et qui ou entre quoi et quoi ? Ce que je sais, ou plutôt ce que je pense, de fait, c’est qu’il y a depuis les années 80 des ghettos sociaux où se concentrent toutes les difficultés. En y installant des ZEP, l’école a fait ce qu’elle a pu. Mais l’école ne peut pas tout. Ce n’est pas elle qui est responsable des politiques urbaines ou des inégalités sociales qui n’ont cessé de se creuser. On s’étonne de la dérive islamiste de certains quartiers ? On devrait s’étonner qu’elle soit arrivée si tard. Et qu’il y ait encore tant de monde sur place pour y résister. Ma ligne de front à moi, elle passe entre ceux qui proposent une grille de lecture purement identitaire, que ce soit à l’extrême-droite ou dans la gauche indigéniste, et ceux qui pensent que l’essentiel de nos problèmes a une cause pourtant assez facilement identifiable qui est, pour aller vite, ce qu’une autre que moi a appelé dès les années 90, « l’horreur économique ». Forcément, plus le temps passe, plus le repli identitaire s’accroît et plus ceux qui pensent que la question sociale est la mère de toute cette bataille ont l’air d’avoir tort…

JPB. Vous êtes toujours communiste, ce qui, après les règnes glorieux de Robert Hue et de Marie-George Buffet, s’apparente désormais à une forme de dandysme. Ne pensez-vous pas que la chute du Mur et le passage que libéralisme d’Etat des anciennes démocraties populaires, en privant les jeunes d’un espoir de référence, d’un grand soir à venir, ont contribué à jeter certains esprits en quête de transcendance — une transcendance que le Communisme n’alimente plus — dans les bras de l’islamisme ?

Jérôme Leroy. Vous êtes bien sévère pour Marie-Georges…A part ça, pour le coup, je suis totalement d’accord. Le communisme était un « grand récit » comme d’ailleurs le catholicisme. Les seuls militants qu’on voyait dans les quartiers jusque dans les années 80, c’était les cocos et les cathos de gauche tendance Témoignage chrétien (parfois d’ailleurs, c’étaient les mêmes !). On peut avoir peur du rouge ou aimer bouffer du curé, il est difficile de ne pas admettre que ces militants issus souvent de ces quartiers transmettaient des valeurs qui étaient celles de l’universalisme. Dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, on disait que « les mineurs de fond avaient tous la même couleur. » Ces militants ont disparu pour des raisons historiques et sociologiques au plus mauvais moment, celui de la crise, et ce qui les a remplacés ce sont les militants FN qu’on laisse en tête à tête avec les imams salafistes. Ca peut rendre nerveux, effectivement…
Pour mon communisme, vous savez, il y a longtemps que je préfère Rosa Luxemburg à Lénine. Et maintenant, je me demande si Marx et Bakounine n’auraient pas mieux fait de trouver un terrain d’entente… Sans compter que Debord reste pour moi essentiel pour lire le monde. Bref, je ne suis pas vraiment un thorézien hardcore…

JPB. La poésie joue un rôle immense dans ce roman — et dans votre vie, puisqu’après tout vous en écrivez, ce qui est méritoire dans une époque où il est si difficile d’en vendre. Même des tueurs patentés passent du temps à en lire. Trouvez-vous franchement que ce soit un passe-temps judicieux en ces temps de néo-libéralisme — à moins que justement…

Jérôme Leroy. A moins que justement… C’est sans doute la seule résistance possible, la poésie. Annie Le Brun l’a dit mieux que moi. C’est « l’écologie de l’imaginaire » pour mieux lutter contre un monde saturé d’images invasives et préfabriquées.

JPB. Et auriez-vous un poème inédit à offrir aux lecteurs de Bonnet d’âne ?

Je vous salue, ma France

En même temps
comment voulez-vous
désespérer d’un pays
où le petit train passe
par St Priest Taurion
Brignac St Léonard de Noblat
St Denis des Murs
Chateauneuf-Bujaleuf
Eymoutiers-Lac de Vassivière
sol semé de héros
La Celle-Corrèze Bugeat
Perols Jassonneix
Meymac Ussel
ciel plein de passereaux
avec à bord
une contrôleuse
aux yeux de forêt.

© jérômeleroy, 3/2017

À propos de la Tunisie

Dans quatre jours, Emmanuel Macron se rend en Tunisie. Le pays — particulièrement dans ses provinces — est depuis plusieurs semaines le théâtre de manifestations parfois très rudes, et rudement réprimées. La situation économique est catastrophique, et la solution du « tout libéral » adoptée par l’actuel Premier ministre, Youssef Chahed, paraît plus destinée à rassurer le FMI, les bailleurs de fonds ou d’éventuels investisseurs qu’une population dont le niveau de vie ne s’est guère amélioré depuis la chute de Ben Ali, et sur laquelle le renchérissement général observé depuis un an fait peser une contrainte insoutenable. Enfin, les alliances de fait entre démocrates au pouvoir et leaders de partis religieux (Rached Ghannouchi en l’occurrence) font peser sur la classe politique un soupçon d’entente tacite dénoncé par de nombreux intellectuels.
Pour savoir dans quel pays le Président de la République mettait les pieds, j’ai eu l’idée d’interviewer Hakim Ben Hammouda, économiste et ancien ministre de l’Economie de la Tunisie (sous le gouvernement de Mehdi Jomaa, en 2014, qui a organisé à l’automne des élections législatives qui ont vu un recul assez net du parti islamiste Ennahdha et une victoire relative du parti Nidaa Tounes, et une élection présidentielle qui a consacré Béji Caïd Essebsi, qui a battu Moncef Marzouki, réputé proche d’Ennahdha).
Merci à lui d’avoir bien voulu répondre à quelques questions — et merci à celle qui a facilité le contact.7471hr_-592x296

JPB. Quel pays le président Macron va-t-il découvrir ?

HBH. Je crois qu’en parlant de la Tunisie aujourd’hui, on doit évoquer trois questions essentielles : la transition politique, la transition démocratique, et la question sociale.
La transition politique avance. La Tunisie dans ce domaine a fait des progrès importants. Nous nous sommes dotés en 2014 d’une constitution démocratique qui a donné lieu aux premières élections démocratiques qui se sont déroulées à la fin de l’année 2014, qui nous ont permis d’élire une Assemblée et un Président de la République au suffrage universel. Nous sommes en train de mettre en place les différentes instances prévues dans le cadre de la constitution.

JPB. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

HBH. Le véritable problème concerne la transition démocratique qui bat de l’aile. En effet, la croissance reste faible, l’inflation est élevée et les déficits du budget de l’Etat et de la Balance commerciale sont importants. Il faut aussi noter une progression rapide de l’endettement extérieur du pays. Considérés dans leur ensemble, ces indicateurs sont significatifs du blocage de la situation économique.
Il en est de même sur les questions sociales. En effet, le niveau de chômage reste élevé — surtout le chômage des jeunes diplômés qui ont joué un rôle important dans la révolution. Par ailleurs, les inégalités régionales restent très élevées et sont à l’origine des vastes mouvements de contestation dans les régions de l’intérieur.

JPB. Tout est donc au plus mal ?

HBH. Nous sommes devant un paysage contrasté : une transition démocratique et politique qui connaît beaucoup de succès, mais sur fond de crise économique et sociale.

JPB. Qu’attend la Tunisie de cette visite d’Emmanuel Macron ?

HBH. Le soutien de nos partenaires et particulièrement des pays européens. Je crois qu’il y avait de grands espoirs en Tunisie, et malheureusement le soutien européen n’a pas été à la hauteur de ces attentes.

Jean-Paul Brighelli

Pendez les cinéastes octogénaires !

Capture d’écran 2018-01-22 à 11.19.56Il y eut Polanski — et à en croire les féministes enragées, ce n’est pas fini : elles veulent toujours sa peau alors que la principale intéressée, Samantha Geimer, qui vient de signer d’ailleurs la pétition réclamant pour les femmes le droit d’être draguées, demande elle-même qu’on lui fiche la paix avec cette vieille histoire. Puis Woody Allen, qui aurait tripatouillé sa fille adoptive, Dylan, quand elle avait 7 ans (pas avant ? Vous êtes sûres, mesdames ?).
Dylan Allen a publié une lettre d’accusation il y a quatre ans, lors de la remise du Golden Globe Life Achievement Award à Woody Allen. Comme le remarque le journaliste Nicolas Kristof, les accusations contre le cinéaste remontent à 1993 — au moment où Woody Allen et Mia Farrow se séparaient avec une certaine acrimonie : elles ont été explorées par la justice américaine, qui est rarement complaisante (ne serait-ce qu’en fonction de la publicité qu’un procureur pourrait en tirer — voir DSK ou justement Polanski), et ladite justice n’a rien trouvé à poursuivre.
Rappelons que dans le droit des pays démocratiques, c’est à l’accusation de faire la preuve — et que les dires d’une gamine de sept ans manipulée par sa mère n’en constituent pas une. Oui — mais elle en a aujourd’hui plus de trente, elle doit bien savoir…
Pas même : diverses affaires arrivées en justice ont mis en évidence le phénomène des « souvenirs inventés », greffés dans la mémoire d’une personne fragile par un psy ambitieux ou un parent aigri. Y compris de faux souvenirs d’inceste. On peut de bonne foi raconter d’invraisemblables calembredaines. Les flics, qui savent que des innocents s’accusent parfois de meurtres qu’ils n’ont pas commis, prennent d’ailleurs ces accusations avec des pincettes — surtout des décennies après les faits.
« Oui, mais alors, comment distinguer de vraies horreurs de suspicions imaginaires ? Et de réels harcèlements devront-ils rester impunis ? »

Certaines féministes en arrivent aujourd’hui à suggérer que ce soit à l’accusé de faire la preuve qu’il n’est pas coupable. Excès de zèle, méconnaissance du Droit ? Pas même : leur objectif est bien de ramener l’homme dans la cage qu’il n’aurait jamais dû quitter. La castration ou la mort. « Mon dieu, délivrez-nous du mâle. Et tant qu’à faire, obligeons-les à devenir végans : peut-être avec le temps l’absorption quotidienne de jus de navet rendra-t-elle impossible les turgescences suspectes dont ils nous menacent… » Bref, pendons les hommes !
Ah mince, cela ne fera qu’accroître la fatale turgescence…pendu-en--rectionEffet collatéral inattendu, les hommes qui menacent vraiment l’intégrité des femmes — en les obligeant à s’habiller comme ci et à se comporter comme ça, en refusant de s’asseoir à côté d’elles à l’école, ou de prendre un volant qu’elles ont contaminé par le seul fait de l’avoir tenu —, ceux-là ne sont pas dans le collimateur des chiennes de garde et de mégarde.
Les cinéastes octogénaires, en revanche… Les mâles blancs dominateurs et sûrs d’eux… Les Occidentaux ex-colonialistes… Ah, tous ces Hercule de pacotille à qui nos modernes Omphales vont tirer l’oreille…47949743.parisaug05557Non seulement les castratrices de service, à force de se vouloir toutes victimes, passent désormais pour des demeurées, ce qui ne rend guère service aux femmes qu’elles croient protéger, mais elles défendent curieusement une idée de la vertu que l’on pensait enterrée depuis la mort de Tante Yvonne, qui sous De Gaulle surveillait la bienséance française — une censure préalable qui avait volé en éclats après 1968. Il y a bien d’autres chantiers que ceux de nos nouvelles Ligues de vertu : l’égalité des salaires, la fin des violences conjugales (dans tous les sens : 123 femmes sont mortes l’année dernière sous les coups de leurs compagnons, mais entre 25 et 30 hommes succombent chaque année aux sévices de leurs compagnes, ça fait 150 morts de trop), une politique d’incitation scolaire à oser toutes les carrières (même si ces dernières années les femmes ont envahi massivement le Droit et la Médecine — et les études vétérinaires — après avoir déferlé sur les secteurs de sciences humaines, au point que 80% des profs de Lettres et de Langues sont aujourd’hui des femmes), elles sont encore sous-représentées dans les carrières scientifiques, alors même qu’elles réussissent mieux que les garçons). Là, il y a du boulot.
Ou encore, en demandant l’interdiction d’une foultitude de sites pornographiques qui proposent de la femme une image stéréotypée, dégradante et surtout incitative à des harcèlements en série : je ne saurais trop vous recommander la série « Punished for stealing porn vidéo » (3 660 000 liens…), où des vigiles de supermarché violent des malheureuses suspectées d’avoir piqué de la marchandise, ou « Boss fucks secretary » (23 400 000 entrées…), qui n’a besoin d’aucun commentaire — deux scénarii d’une sophistication suprême.

Mais l’urgence ne réside pas dans la vengeance post-rupture d’épouses acariâtres — et Mia Farrow s’y connaît, dans le genre. Elle ne réside pas dans l’hypocrisie d’acteurs déclarant, après coup, qu’il leur a répugné de jouer pour Woody Allen, et que leur cachet ira à des organismes de protection des femmes battues : Thimotee Chalamet en Tartuffe, ça lui ira comme un gant. Elle ne réside pas dans la justification de promotions-canapé dont on tâche de se convaincre, a posteriori, qu’elles ont été extorquées — ni dans la dénonciation de propos un peu lestes ou carrément balourds dont on assure que 15 ans plus tard, on ne s’est toujours pas remise — un excellent prétexte pour faire parler de soi.

J’aime la marquise de Merteuil ou la Juliette de Sade — pas cette bande de tourterelles effarouchées qui crient au loup pour oublier que ce sont elles qui l’ont tiré par la queue. Qu’une foule d’hommes aient besoin de se faire remettre à leur place, je l’admets. Qu’un certain nombre aient eu des comportements criminels, j’en suis convaincu. Que des femmes s’en soient senties gênées, voire traumatisées, c’est certain. Mais que la simple qualité d’homme fasse de tous les parangons de virilité des suspects ordinaires, et qu’il faille leur donner la chasse, comme jadis Penthée fuyant les Ménades,penthee_menadesvoire les dépecer vivants, comme les mêmes l’expliquèrent un jour au malheureux Orphée,5249341229_e7e722d309_b voilà qui me donne à penser que cette civilisation court sur une pente fatale où les rapports homme / femme, à défaut d’être normalisés, seront psychiatrisés ou judiciarisés — et tout le monde y perdra. À commencer par le féminisme, complètement dévoyé — et ridiculisé — par les surenchères de quelques castratrices qui qui devraient se pencher davantage sur le sort des petites filles excisées de nos jours en France — 60 000 par an, à en croire les associations spécialisées.

Alors lâchez les baskets de Polanski, Allen ou Spacey — pour des faits qui en France seraient couverts, et au-delà, par la prescription la plus sévère — 20 ans pour un crime. Et cessez d’identifier chaque homme comme un violeur en puissance, si vous ne voulez pas que de mauvaises langues trouvent bientôt que cette obsession ressemble fort, au choix, à un désir ou à un dépit.

Jean-Paul Brighelli

Lalbenque-en-France

Capture d’écran 2018-01-15 à 14.25.27Il y a deux France. L’une est fictive, elle s’appelle Paris. C’est une ville qui n’existe pas, mais qui se croit le centre de l’Hexagone, peut-être celui du monde. C’est fréquent chez ceux qui ne sont rien, et pensent que leur nombril est tout.
Et puis il y a la vraie France, France périphérique (si on veut bien y réfléchir, le centre d’un cercle, ce n’est pas grand-chose, c’est la périphérie qui fait tout), France des terroirs et des paysages, France des vignes et des nourritures terrestres — loin des mangeoires prétentieuses où des bobos désœuvrés invitent des femmes artificielles — et des hommes qui ne le sont pas moins.

Evidemment, ces évidences ne sont pas du goût de tout le monde. Un journaliste (ou qui prétend l’être parce qu’il papote sur la Cinq sur le coup de 20 heures) traita un jour de « pétainiste » un ami gastronome qui faisait l’éloge de ces terroirs et de ce qui s’y élève : camemberts non pasteurisés, agneaux de prés-salés et poulardes de Bresse. « Pétainiste ! ». Incroyable cette capacité des imbéciles à franchir le point Godwin dès qu’ils ne comprennent pas. La référence au IIIème Reich est le bouclier de leur bêtise.

Tout cela pour vous parler de Lalbenque…

Lalbenque est un village du Lot, à une quinzaine de kilomètres de Cahors (admirable, Cahors !) où tous les mardis, de novembre à fin février, se tient un marché aux truffes, sur le coup de 14h30.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.27.40 Mais dès 13 heures, les traqueurs de Tuber Melanosporum posent leurs petits paniers, sagement couverts d’un tissu à carreaux, sur les tréteaux disposés dans la rue à cet effet.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.07.27 Juste au-dessous du Lion d’or (05 65 31 60 19) où pour une somme savamment calculée, vous pouvez déguster des plats truffés avec délicatesse, mais sans parcimonie. En les arrosant d’un Cahors, par exemple…IMG_20180102_124027(« Comment ! s’exclame le Parisien de passage. Une « formule truffes » à 35 € ! Et du « Tout truffes » à 48€ ! Si peu cher avec de vraies truffes ?!? » — Tu sais, mon ami, ce n’est pas parce que ta cantine parisienne ordinaire te prend pour un couillon qu’il en est de même dans la France entière — la vraie France…)

Demandez à manger à l’étage : il vous suffit d’ouvrir la fenêtre, de passer un instant sur le balcon, pour voir peu à peu se garnir les tréteaux, et tout un peuple de professionnels et d’amateurs se presser peu à peu autour des truffes encore emmaillotées. Chacun attend la sonnerie qui, à 14h30, autorisera le dévoilement des tubercules, et le départ des achats.201511192154-fullÀ vrai dire, une bonne partie des transactions se déroule discrètement, à l’abri des regards, sur le parking derrière la mairie. Pour ne pas heurter, sans doute, les grandes oreilles du fisc. C’est là que les restaurateurs et intermédiaires divers font leurs emplettes. Ce qui est présenté à 14h30 est surtout destiné aux amateurs éclairés — et fortunés, le prix de la truffe ayant explosé ces dernières années. En tout état de cause, c’est tout de même meilleur marché ici que chez Fauchon. Et cette année, dans le Lot, il y en a, de la truffe ce qui paraît-il est moins vrai dans la Drôme, autre grand dispensateur de plaisirs noirs.
SI jamais vous ne pouvez pas vous y rendre le mardi même, arrivez donc la veille, et logez-vous à 100m du centre-ville, à la Vayssade (05 65 24 31 51), une sublime ferme-relais, ancienne grange aménagée avec tout ce qu’il faut de luxe tranquille. L’été, bien sûr, petit déjeuner sur la terrasse, juste à côté de la piscine, au milieu des chênes pubescents (où justement les truffes…). Mais en ce début janvier, il fait bon paresser devant la cheminée.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.05.42

Contrairement à ce que pensent les imbéciles qui habitent l’intra-périphérique, ce ne sont pas là les derniers vestiges d’une France qui disparaît : c’est le cœur même de la France éternelle. Une France où l’on récoltera encore des truffes dans les chênaies alors que les orties repousseront Rive Gauche — et rive Droite aussi. Une France qui vote peut-être différemment, qui n’aime pas forcément l’Europe — une Europe qui prétendra sans doute bientôt s’ouvrir à la truffe venue d’ailleurs, et exiger un calibre précis pour les diamants noirs.
La gastronomie n’est pas une culture — parce qu’alors, le McDo en serait une autre. La gastronomie est la culture — et le reste est barbarie. La civilisation est dans les terroirs, dans ces paysages bâtis de main d’homme et qui ont façonné le palais et la pensée d’autres hommes, de Montaigne et de Montesquieu. Elle est dans ces paysans accrochés à leurs truffières, hilares à l’idée de ce qu’à la même heure on mange à Paris ou Bruxelles, des hommes qui écoutent le vent et font pousser des diamants au milieu d’un univers calcaire — au lieu d’aller les acheter Place Vendôme. Paris s’est étendu, Paris prétend manger la France ? Au sud de la Loire, une résistance tranquille, étayée par des siècles de culture et d’agriculture, sourit gentiment en pensant qu’à la même heure, la ligne 5 ou 8 du métro parisien est bloquée par un « incident voyageur » — parce que Paris n’est pas la vie, mais la mort.
Et Lalbenque, c’est la vie, la vie qui passe et qui dure — et qui durera encore quand de Paris ne resteront que des décombres.

Jean-Paul Brighelli

PS. La Fête de la truffe se tient à Lalbenque les samedi et dimanche 27 et 28 janvier prochains. Allez, osez la truffe — elle vous le rendra bien.

Coup de torchon sur la pédagogie

Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».
Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.Capture d’écran 2018-01-12 à 12.51.21J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque Mais le paquet est si habilement présenté… »

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.18463778Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.rueducine.com-Philippe-Noiret-coup-de-torchonEt Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.
Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :
« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.
Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écriventCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.27ouCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.48ou mêmeCapture d’écran 2018-01-12 à 12.58.59

Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…fSgAAFW4PepzdGRzc05nVU5GBAAQuant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.
Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?
Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est gloubi-boulga ? Qui ne voit que ces malheureux gosses coupés des beautés et des difficultés de la langue, sommés d’écrire comme ils parlent et de parler comme ils ânonnent, finissent par croire que Patrice Evra est un modèle et Cyril Hanouna un intellectuel ?
Oh, ils ne voteront jamais mal — ils ne voteront jamais. On pensera pour eux — parce que les oligarques qui se sont installés au pouvoir ont trouvé qu’un peuple d’analphabètes, et même d’analphacons, c’était ce qu’il leur fallait pour faire des affaires. Leurs affaires.

J’ai grande pitié de ces gosses auxquels les derniers bons maîtres essaient d’expliquer les règles, au mépris de ce qu’on leur impose de faire, au risque de se faire taper sur les doigts. Les bons maîtres — une poignée d’irréductibles. Quant aux autres… J’ai de plus en plus envie de leur appliquer la méthode Cordier — une balle dans le buffet et jetés dans le fleuve.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’avais envie de hurler devant la décision de Gallimard d’ajourner sine die la réédition des pamphlets de Céline. Mais Jérôme Leroy a dit tout ce qu’il y avait à en dire — et mieux que je ne l’aurais dit.

Les Heures sombres

Capture d’écran 2018-01-08 à 13.09.08« Un film que n’aiment ni le Monde ni Télérama a toutes les chances d’être bon », me suis-je dit en entrant au cinéma pour voir le « biopic », comme on dit in french in the text, que Joe Wright vient de consacrer au Winston Churchill de mai 1940.
Oh comme j’avais raison !
Je ne vais pas vous le résumer : c’est comme les tragédies classiques, on connaît la fin en entrant dans la salle, Churchill ralliera l’Angleterre à sa vision et sauvera les 350 000 soldats britanniques coincés à Dunkerque — et in fine gagnera la guerre contre le « peintre en bâtiments ». Non, tout ce qui compte, c’est le traitement.
C’est magnifiquement joué : Gary Oldman a pris trente kilos pour le rôle, un gage pour un Oscar, il ferait bien au passage de nous dire, en fin de film, comment il compte les reperdre, et Kristin Scott Thomas est égale à elle-même, donc à ce qu’il y a de mieux — et la direction d’acteurs dans l’ensemble est époustouflante. C’est magnifiquement filmé — le chef opérateur, Bruno Delbonnel, a merveilleusement rendu cette couleur années 30-40 qu’il y avait déjà dans Genius ou The end of the affair : les Anglais s’y connaissent en atmosphères. Et c’est fort émouvant : la lutte de Churchill pour prouver que le whisky et les havanes fortifient la santé frise le sublime.
Non, je ne vous parlerai pas de ce qui fait le charme, l’intérêt, l’émotion de ce film. Je me suis juste demandé pourquoi Télérama et le Monde n’ont rien voulu comprendre.

« Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi », dit l’hebdo télé. Comme malgré tout on ne peut suspecter Télérama de sympathies hitlériennes, c’est que « patriotique » est une injure suprême, au tribunal du bon goût des bobos mondialisés. Associer le mot à « hagiographique » permet d’ailleurs de dévaluer tout ce qui se réfère à la patrie. Pour un journal « de gauche » auto-proclamé, il ne saurait y avoir de grands hommes. Seules comptent les masses, bla-bla-bla.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste le Monde, avec les mêmes co-occurrences : « Un spectacle simpliste dont est évacué le principal intéressé — en l’occurrence le peuple britannique. Et quand scénariste et réalisateur tentent de réintroduire les loyaux sujets de Sa Majesté dans le jeu, le résultat touche au ridicule : au hasard d’une alerte aérienne, Sir Winston prend le « tube » et rencontre de vraies gens qui lui témoignent de leur admiration et de leur patriotisme. »
Je préfère prévenir : la scène où Churchill prend le métro est splendide — parce qu’elle est aujourd’hui impossible. J’ai un peu fréquenté quelques ministres, que j’ai suppliés de descendre dans la rue, au bar du coin, dans le métro, prendre le pouls de leurs concitoyens. Impossible, m’ont-ils répondu en substance : la « sécurité » ne le permet pas. Haroun ar-Rachid s’y risque dans les 1001 nuits, Churchill descend seul dans le métro alors même que Londres devait grouiller d’agents allemands, mais les excellences qui nous gouvernent ne nous fréquentent que derrière un glacis de micros et d’écrans. Via le Monde ou Télérama — ou BFM. Le rideau de fer, désormais, ce sont eux.

Pour un Français, la référence du film (et ce serait une hagiographie à risquer, s’il se trouvait un metteur en scène doué de déraison) c’est évidemment De Gaulle — qui allait à la rencontre des foules, quel que soit le danger : et le Petit Clamart n’est pas l’Observatoire… Churchill se baigne dans le peuple, ne serait-ce que par le biais de la dactylo qui tape ses discours — et quels discours ! Rien d’étonnant à ce que ce garçon ait fini prix Nobel de Littérature — une catastrophe qui ne touchera certainement pas les éminences actuelles, d’un côté ou de l’autre de la Manche. D’ailleurs, quel homme politique est aujourd’hui capable d’écrire ses discours ? Ghost writers là-bas, « nègres « ici. Sylvain Fort prix Nobel ? Hmm…

Parce qu’évidemment, ce qui se lit en filigrane dans ce film, c’est l’affirmation de la Nation — quoi que l’on pense du Brexit qui a si fort contristé la City, dont Churchill se fichait éperdument : lui aussi pensait que la politique d’un pays ne se fait pas à la Corbeille. Je suis allé voir les Heures sombres juste après avoir lu Décoloniser les provinces, la « contribution aux présidentielles » publiée par Michel Onfray au printemps dernier, ouvrage dans lequel le philosophe plaide passionnément pour un girondisme général, par haine de la centralisation jacobine qu’il hait profondément. Eh bien, il a tort : que la France connaisse des heures sombres, et il vaudra mieux qu’elle résiste en tant que nation unie et unique plutôt que de façon éclatée — l’Île-de-France du Monde et de Télérama plaidant pour la conciliation (on sent bien que pour eux, c’est Chamberlain ou Halifax qui ont raison, puisqu’ils sont raisonnables) pendant que telle ou telle province périphérique choisirait la résistance. La nation, la patrie (oui, le terme est galvaudé, comme le mot « intello » fait aujourd’hui tache à l’école) est la bonne échelle de résistance — et non l’Europe. Nos adversaires potentiels — les USA, la Russie ou la Chine — sont étroitement nationalistes et patriotes ; mais si Blanquer demain impose le salut au drapeau dans les classes de collèges et de lycées, quel tollé à Télérama et au Monde !
En fait, ce que ces bobos écouillés reprochent à ce film, c’est le suprême mépris de Churchill pour la classe médiatique. Il passe, indifférent, au milieu des nuées de reporters — le salut de l’Angleterre ne se fait pas dans les colonnes du Times ou du Guardian. Ils lui reprochent sans doute aussi son courage obstiné — alors qu’il aurait été si simple de baisser culotte devant le déferlement boche. Et quel soulagement lorsqu’après la victoire, il a été remplacé par politicien postiche de Clement Attlee !

Le film s’achève sur une phrase magnifique, en commentaire d’un prodigieux discours au Parlement : « Il a mobilisé la langue et l’a envoyée au combat », constate, rageur, un Halifax vaincu — mais finalement convaincu. Oui, l’issue de la guerre s’est jouée sur de la rhétorique. Et voir Churchill se référer à Cicéron pour alimenter sa hargne anti-nazie n’est pas rien, dans un pays — la France — qui a fait du latin une rareté anthropologique. Au moment où Churchill l’emporte contre son propre parti, certains en France commencent eux aussi à mobiliser les mots pour les envoyer au combat — « perdu une bataille, mais pas la guerre » — là aussi, vous connaissez la suite.

Jean-Paul Brighelli