Suivre Causeur :     

Les blogs Causeur : AntidoteAsile de blogBonnet d'âneEn nourrissant mon hérisson

Visiter Causeur.fr →

Article

Voici venu le temps des sapiosexuels

Fini, l’époque d’Une ravissante idiote, du Repos du guerrier, de « Sois belle et tais-toi ». Voici venu le temps des sapiosexuels. De « sapiens » comme l’homo du même nom. Celles et ceux qui aiment avant tout les cerveaux. Celles et ceux que les neurones séduisent prioritairement, avant de regarder la courbe des fesses.
Bonnetdane, jamais en retard d’un sacrifice, a lu pour vous le Figaro Madame. Mylène Bertaux y expliquait il y a peu que certains sites de rencontres (OkCupif, que je ne connaissais pas, j’avoue — je ne dois pas avoir le temps de faire des rencontres) ont créé une rubrique « sapiosexuel », « case à cocher à part entière dans les critères de sélection, à côté de « pansexuel » (?) et « homoflexible » (? again). »
Et c’est dans ces dénominations barbares qu’est réellement la nouveauté (parce que franchement, qui pourrait revendiquer son amour des cruches ?). Comme dit la journaliste : « Si l’attirance pour l’intelligence existe depuis toujours, elle se voit soudain nommée et exaltée par l’hyper segmentation de la sexualité. »
Il y a là de quoi s’inquiéter. Un individu normal ne fragmente pas sa sexualité en tranches fines. Homo / Hétéro / Bi, déjà, et ça suffit. Toute segmentation supplémentaire devient une plongée dans des spécialisations qui n’ont rien à voir avec l’érotisme — et tout avec la pornographie, qui dans ses « catégories » sait fort bien classer DP, BBW, BBC, BDSM, et que sais-je. Avec cette catégorisation, on devient un Ouvrier Spécialisé du sexe. Chaque spécialité renvoie à un organe, ou une position. De l’amour, pas de nouvelles. Du cerveau, pas davantage.
Ce qui est passé aux pertes et profits, dans cette segmentation, c’est le langage, et la séduction. Tout l’héritage de l’amour courtois comme du libertinage. En fait, tout l’héritage. La segmentation moderne fait table rase de quelques millénaires d’apprentissage de l’Autre.
Je ne suis pas « sapiosexuel » — pas plus que je n’afficherais de préférence pour les blondes (« plus chaudes que les brunes — voir Brunes », écrit Flaubert) ou les cougars — ou je ne sais quel segment mis à l’étalage dans les rayons du supermarché sexuel. J’aime, nous aimons des personnes entières, avec leurs qualités (variables) et leurs défauts (idem). Se servir dans un rayon pré-segmenté, c’est choisir de n’avoir aucune surprise. Un produit industriel, toujours le même. Qualité assurée, vite consommé — et il ne reste plus qu’à refaire ses courses.
Au début de Roméo et Juliette, le héros est passé faire ses courses, et il a choisi Rosaline, un produit de qualité. Puis à l’occasion du fameux bal chez les Capulet, il rencontre Juliette — et c’est autre chose. J’imagine de même qu’Abélard avait d’autres élèves qu’Héloïse — mais voilà, Héloïse, c’était autre chose (et leur correspondance en atteste, le malheureux Abélard n’est devenu « sapiosexuel » qu’à son corps défendant, si je puis dire). C’était une personne qui ne ressemblait à personne. L’Autre.
Je ne sais pas quelles sont vos histoires d’amour préférées — non, pas dans la vie réelle, mais dans la fiction. J’aime particulièrement un roman de Graham Greene, The end of the affair (1951), porté deux fois à l’écran, avec Deborah Kerr en 1955, et avec Julianne Moore il y a déjà quinze ou seize ans, avec une musique épouvantablement ravissante de Michael Nyman. Il ne serait pas venu à l’idée du héros-romancier de se qualifier de « sapiosexuel » ou d’afficher par voie de petites annonces une préférence pour les MILF mariées et vaguement rousses (« Plus chaudes que les blondes ou les brunes » — Flaubert again). Il aime (et il hait — ce sont les premiers mots du roman, « This is a diary of hate ») une personne entière — qui l’aime en retour d’une façon absolue, et mystique finalement. En vérité je vous le dis, moi, la fin de ce film, je ne peux pas. Qu’aurait-il coché comme case dans un site de rencontres ? « Romancier cherche femme mariée catholique avec aspirations à la sainteté… » ? On imagine le ridicule de la situation.
Pensez à celle ou celui que vous aimez le mieux — ce qui ne signifie pas que vous l’aimez bien, ça, c’est encore une autre paire de manches. Pensez à la petite annonce improbable qui vous aurait amené(e) à elle ou à lui.
Mais pendant ce temps, ce monde moderne segmente le marché de l’amour, et de ce qui est au fond à chaque fois une expérience inédite et singulière, fait un produit semi-industriel.
Je me sens de moins en moins moderne.

Jean-Paul Brighelli

Article

Faut-il quitter Marseille ?

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs Séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.
Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas uns stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».
Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».
Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.
« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »
À bon entendeur…

Jean-Paul Brighelli

Article

La isla minima

Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.
La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

Jean-Paul Brighelli

Article

L’évangile selon Hésiode

- Sais-tu pourquoi le Ciel est au-dessus de la Terre ? me demande un jour mon ami Philippe, qui est Grec à n’en plus pouvoir.
- Ben, il n’est pas au-dessus de la terre, il est tout autour d’elle…
- Tu n’y connais rien : le Ciel est au-dessus de la Terre parce qu’il la baise constamment.
- Heu… Oui… Si tu veux, dis-je sottement.
Surtout, ne pas contrarier les délires.
- La Terre a enfanté l’Océan aux gouffres immenses, continue mon ami grec. Et les Monstres et les Cyclopes. Et Mnémosyne, la mère des Muses qui ont enseigné au prophète…
- Heu… Quel prophète ? Nous en avons pléthore, ces temps-ci…
- Il n’y en a qu’un de véridique, Hésiode — sur lui la bénédiction et la sagesse. C’est lui qui dans la Théogonie nous enseigne qu’Ouranos, le Ciel, dévorait ses enfants, mais que Gaia, la Terre, après avoir enfin enfanté Saturne, qui joue à bousculer les roses, conspira contre son terrible époux et fabriqua une grande faux, dont s’arma Saturne, qui saisit son père Ouranos de la main gauche et de la droite, agitant la faulx énorme, s’empressa de couper l’organe viril de son père et le rejeta derrière lui. Et des gouttes du sang céleste qui tombaient sur le sol naquirent les Géants et les Furies, tandis que de celles qui touchaient la mer naquit Aphrodite aux cheveux d’or, que le flot porta jusque sur l’île de Cythère.
- Si tu veux. Mais es-tu sûr…
- C’est écrit dans le Livre ! s’emporte-t-il en brandissant la Théogonie, reliée de cuir rouge. Je t’interdis d’en douter.
- C’est qu’il existe de nos jours deux ou trois versions alternatives…
- Des mécréants auxquels on donnera la ciguë, après les avoir convaincus d’impiété !

Ai-je rêvé ce dialogue ? Ou mon Moi ancien, celui qui vécut vers le VIIIème siècle avant J.C., l’a-t-il recomposé à partir de souvenirs enfouis ?
Le fait est que chaque époque, en fonction de ses connaissances, fournit son explication du monde. Du temps où j’étais homme de Tautavel, nous pensions que chaque brin d’herbe, chaque arbre, chaque volcan, était la manifestation d’une force incompréhensible. Puis vinrent les Dieux immortels (et je mets au défi les sectateurs de Moïse, Jésus et Mahomet de me prouver qu’ils sont morts), qui se partagèrent des secteurs entiers du vivant. C’est ainsi que Zeus eut le Ciel, Poséidon la Terre et la Mer et Hadès le sous-sol et le noir Erèbe. Quelques siècles encore, et d’aucuns, copiant un ancien pharaon, ramassèrent toutes ces divinités en une seule. Attendez un millénaire et des poussières, et Spinoza, Voltaire, Diderot, Feuerbach, Darwin et Nietzsche ont assassiné ce dieu unique — et j’attends que l’on me prouve qu’il n’est pas mort. Tout cela est question d’opinion, et mon ami Philippe le Macédonien, quoiqu’il soit parfaitement fou, n’est pas assez intolérant pour administrer la ciguë, comme il dit, aux sectateurs du dieu unique, reliquat de temps anciens de superstition : toutes les folies sont de ce monde.

Alors qu’on cesse de me les briser menu avec des raisonnements du genre « Dieu le veut » ! Dieu ne veut rien, et Zeus ne veut rien non plus : il se contente de brandir la foudre, et de l’envoyer sur les imbéciles qui contestent le droit inaliénable de l’être humain à ne pas croire. Mais voilà, avec l’âge, il ne vise pas toujours très bien.

Jean-Paul Brighelli

Article

Théologie du viol

Qadya, Irak – « Juste avant de violer la jeune fille âgée de 12 ans, ce combattant de l’Etat Islamique a pris le temps d’expliquer que ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas un pêché. Parce que cette préadolescente pratiquait une autre religion que l’Islam, non seulement le Coran lui donnait le droit de la violer mais, insistait-il, il le préconisait et encourageait à le faire.
« Il lui attacha les mains et la bâillonna. Puis il s’agenouilla à côté du lit et se prosterna dans la prière avant de se mettre sur elle. Lorsque cela fut fini, il s’agenouilla pour prier à nouveau, mettant fin au viol par des actes de dévotion religieuse.
«  » Je ne cessais de lui dire ça fait mal, s’il vous plaît, arrêtez, » dit la jeune fille, dont le corps est si petit qu’un adulte pourrait encercler sa taille de ses deux mains.  » Il m’a dit que selon l’Islam, il est autorisé à violer une non croyante. Il a dit qu’en me violant, il se rapproche de Dieu « , raconte-t-elle dans un entretien avec sa famille dans un camp de réfugiés dans lequel elle a trouvé refuge après 11 mois de captivité. »

Dieu est amour… À la décharge (si je puis dire) de l’islam, je dois préciser que sunnites et chiites s’entendent — une fois n’est pas coutume — pour affirmer que le viol systématique pratiqué par les hommes de Daech n’est pas hallal. On est content de l’entendre.

Le récit ci-dessus se trouve dans un long article extrêmement fouillé du New York Times qui a été patiemment traduit ici, pour les non-anglicistes.
La presse française de droite (j’utilise encore ces qualificatifs qui me paraissent totalement obsolètes, juste histoire de me faire comprendre des imbéciles qui passeraient ici, et qui, contrairement aux lecteurs usuels de ce blog, croient qu’il existe encore une gauche française identifiable dans la coterie au pouvoir) a longuement fait état de ces pratiques courantes dans tous les états fondamentalistes en guerre — particulièrement dans toute l’Afrique islamisée : voir par exemple au Soudan. Pour ce qui est du Nigeria et de Boko Haram, on sait comment ils se servent en vierges dans les écoles.
C’est qu’un pucelage, cela a son prix, dans cette religion de paix et d’amour, comme le souligne un éminent islamologue, Claude Sicard, dans les colonnes du Figaro. Il rappelle au passage que, mesdames, vous êtes des créatures inférieures, qui devez vous couvrir afin de ne pas attiser le désir turgescent des guerriers / des mâles / des hommes de 7 à 77 ans.
Quelle idée aussi ont eu des journalistes femmes d’aller couvrir il y a deux ans la révolution égyptienne ? Caroline Sinz ou Lara Logan se sont fait violer en public sur la place Tarir. Ça n’a guère ému la rédaction de France Télévision — la peur de l’amalgame, etc. Quelle idée a eu cette travailleuse humanitaire, Kayla Mueller, enlevée par l’Etat islamique, qui a bénéficié d’un viol personnel du Mahdi, Abou Bakr al-Baghdadi… Et cette petite imbécile s’en remettait à dieu dans la dernière lettre qu’elle a fait passer à ses parents… C’était sans compter sur la confraternité des totems du monothéisme.
Singulière religion où les hommes sont habités de désirs incontrôlables, où les femmes sont des incitations permanentes au viol, où un léger frisottis sur la nuque rappelle les toisons pubiennes, etc. Curieuse religion où les femmes ne sont pas maîtresses de leur corps, et où de surcroît elles sont impures quelques jours par moi : et comme elles ne portent pas de camélia rouge à la boutonnière de leur burqa, elles sont suspectes d’impureté 365 jours par an.

Un lecteur de passage m’a reproché d’avoir en grande partie abandonné le thème de l’école, autour duquel s’était constitué Bonnetdane, et de faire dans l’obsession islamique. Mais c’est la même chose : l’école française est laïque, le Savoir est agnostique, et tout ce qui contrevient à ces deux fondements du système éducatif doit être vigoureusement combattu. Il y a un siècle ou deux, c’eût été le jésuitisme des congrégations. Aujourd’hui, c’est le salafisme.
En vérité je te le dis, ami musulman de passage. Les femmes ne sont pas des incitations au viol, mais à la politesse et aux raffinements de la courtoisie, et elles font ce qu’elles veulent de leur corps — qui qu’elles soient, y compris ta sœur et ta mère.
Et figure-toi qu’elles ont elles aussi parfois des désirs, mais qu’elles ne bondissent pas sur ce prétexte, ni sur le fait que tu ne couvres pas ta tête, petit salopiaud, pour te violer en public — non sans avoir invoqué le Prophète, « sottise et bénédiction », come dit Voltaire, soient sur lui.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’écrivais il y a quelques mois que l’Islam guerrier (c’est plus ou moins un pléonasme, selon que vous prenez le Coran au premier ou au second degré, comme l’explique Claude Sicard) s’attaque aux musées et aux sites archéologiques parce qu’il a l’obsession d’abolir le temps. On vient d’apprendre que l’Etat islamique a décapité le directeur des antiquités de Palmyre (82 ans — il était temps, il aurait pu mourir bêtement de vieillesse), et a suspendu son cadavre au sommet d’une colonne. Avertissement sans frais à tous les archéologues : il n’y a pas de passé, ni de présent ou d’avenir quand on prend à la lettre les mots d’un texte écrit il y a 1400 ans.

Article

J’habite une ville formidable

Peut-être le fait d’habiter Marseille fausse-t-il ma vision de l’islam… Ou peut-être le fait de vivre dans une ville musulmane permet-il au contraire d’en voir de près le fonctionnement.

Peu importe. Pour une fois que l’on a aussi la fin de l’histoire…

Les faits remontent au 9 juillet dernier.
On est en plein ramadan, ce qui devrait apaiser les esprits. Mais la canicule aidant, ils s’échauffent.
La brigade VTT (bravo à eux, Marseille est une ville qui n’est pas toujours facile en vélo, faut dire qu’ils ne s’aventurent jamais loin du centre) opère un banal contrôle rue des Récollettes, au cœur de ce quartier presque exclusivement maghrébin (je dis presque parce que les Chinois s’y glissent peu à peu, comme ils ont fait il y a deux décennies à Belleville). Pour ceux qui connaissent un peu, c’est presque à l’angle de Belsunce et de la Canebière, tout près de la rue Thubaneau où fut chantée pour la première fois la Marseillaise et que fréquentèrent jadis tant de dames de petite vertu. Pour les autres, c’est là que se dresse la mosquée Al Qods et ça donne ça.
Contrôler, mais vous n’y pensez pas : un presque adolescent (il s’appelle Djamel Gherici, et il est élève de Terminale, sans doute fête-t-il le Bac à grandes rasades de limonade) harangue la foule et l’invite à « niquer les condés ». « « C’est ramadan, on est chez nous ici ! » croit-il bon d’ajouter, avant de faire un signe d’égorgement à l’aide du couteau qu’il porte », écrit le journaliste de la Provence, Denis Trossero. Bref, il en fait tellement que les pandores, pourtant portés par nature à l’apaisement, finissent par l’interpeller.
L’affaire était jugée hier. Je reprends l’article qui n’est pas encore en ligne.

« Quand le policier raconte la scène, c’est avec précision et sobriété à la fois. On y lit la désespérance ordinaire du fonctionnaire républicain qui tente de faire au jour le jour son travail, mais qui sait qu’il marche sur des œufs. L’explosion est au coin de la rue s’il n’y prend garde. « Je voudrais que vous ayez conscience de cette violence. C’était une poudrière, raconte le gardien de la paix. On a régulièrement des gens qui viennent nous titiller, nous mettre en porte à faux. Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV. Ce sont des éléments qui me font perdre la foi en mon métier républicain. On est obligé de baisser le froc. C’est hard ! Quand on rentre le soir à la maison, je me demande pourquoi je fais ce métier. » »
Le procureur, Agnès Rostoker, note que « l’on sent poindre chez ces policiers un légitime découragement sur notre territoire républicain. » Le prévenu soutient qu’il s’est contenté de pousser « des petits cris » (?) puis affirme « qu’il a été frappé par la police. Rien de tel dans le dossier. Le parquet a requis six mois de prison avec sursis assortis de l’obligation d’effectuer un travail d’intérêt général ». L’avocat de la défense a cru pouvoir plaider « un très grand affolement des policiers », qui voudraient faire porter par son client « tout le poids du djihad islamique ». Ben voyons.
Le tribunal a suivi peu ou prou les recommandations du proc, et Gherici a écopé finalement de cinq mois avec sursis assortis de 180 heures de TIG — et d’une amende de 500 euros à chacun des deux policiers. Ce n’est pas cher payé pour une menace de mort à un agent de la force publique, mais j’imagine que le code ne permet pas d’aller beaucoup plus loin.

Je voudrais revenir brièvement sur un passage du témoignage du policier. « Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV », a-t-il dit. J’ai eu l’occasion ici-même d’analyser une vidéo de Daech, pour bien cerner l’aspect hyper-réaliste et en même temps fantasmagorique des mises en scène de l’Etat islamique. Dans les têtes creuses de nos élèves — et s’agissant d’un crétin de Terminale, c’est bien ça —, dans les crânes de ces gamins auxquels l’Ecole n’a décidément rien appris, c’est comme un jeu vidéo, une télé-réalité à laquelle ils ambitionnent de participer — sauf que la réalité saigne davantage que l’hyper-réalité de la société du spectacle.
En légende de la photo accompagnant l’article dans la Provence aujourd’hui, on peut lire : « La présence policière agace, mais force doit rester à la République. » Oui-da ! Mais l’idée même que la police »agace » est en soi un scandale — sauf à supposer, et ici nous sommes au-delà de la supposition, que la ville est désormais, dans certains de ses quartiers au moins et dans le centre en particulier, régie par la charia.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pendant ce temps un plaisantin appose un bandeau rouge sur les yeux des statues marseillaises. Bonne idée — autant que David (il ne serait pas juif, celui-là ?) ne voie pas ce que devient cette ville.

Article

Eloge du vrai cochon

« Puis, s’en allant aux tects, où restait enfermé le peuple des gorets, il en prit une paire, les rapporta, les immola, les fit flamber et, les ayant tranchés menu, les embrocha.
« Quand ce rôti fut prêt, il l’apporta fumant, le mit devant Ulysse, à même sur les broches, en saupoudra les chairs d’une blanche farine, mélangea dans sa jatte un vin fleurant le miel et prit un siège en face, en invitant son hôte :
« – Allons ! Mange, notre hôte !… dîner de serviteurs !… de simples porcelets ! car nos cochons à lard, les prétendants les croquent… » (Odyssée, chant XIV)

J’ai lu ça vers huit ans. Les soucis sensuels me dévoraient déjà, mais je n’ai jamais douté, au fond, que la raison principale du grand massacre des prétendants, quelques pages plus loin, ne tînt à la prétention de ces pique-assiette de s’annexer la consommation des « cochons à lard », ceux que l’on fait patiemment rôtir sur les braises, la chair fondante sous la croûte caramélisée, les gouttes de graisse pétillant en courtes flammèches.
Quand je pense que les barbares, sous de fumeux prétextes religieux, se privent des voluptés d’Homère et d’U Licettu, restaurant de Bastelicaccia que j’ai jadis mis en scène dans Pur porc — hein, quel titre ! — il y a quelques années…
Tout cela pour dire que les démêlés des éleveurs de cochons avec les grossistes et les supermarchés, la concurrence déloyale, à grands coups d’élevages industriels monstrueux (plus de 10 000 bêtes par étable) et surtout de salaires immondes imposés à des travailleurs de l’Est écorchés par des patrons hollandais répugnants (Adrian Straathof par exemple) me font bondir. L’Allemagne est le troisième producteur de porc dans le monde, après la Chine et les Etats-Unis. Soixante millions d’animaux découpés chaque année, 645 000 tommes de charcuteries exportés et des ventes qui sont passées de 167 millions de $ en 1993 à 1,57 milliards en 2011.
Une bonne occasion de plus de récuser l’Europe — cette Europe-là. Les producteurs français tentent de rivaliser en enfournant leurs bêtes dans des porcheries-modèles — modèles de compétitivité, mais pas de qualité.
Parce qu’un jambon, un vrai, ce n’est pas ça
Mais ça
Ou ça
Ou encore ça
Quant aux charcuteries ce n’est pas ça
Mais ça

D’ailleurs, le mot « cochon » recouvre des réalités bien différentes. Il y a l’immonde, l’insupportable — et les éleveurs de cochons incarcérés devraient s’aviser que ces images inondent les sites végétariens.
Et il y a de vraies bêtes bien nourries, en liberté, dont la viande est savamment persillée mais dont le gras est solidaire du maigre — il a même parfois ce léger goût de noisette qui caractérise le vrai prizuttu, qui est au cochon industriel ce que le Pied de cochon — juste à côté de l’église Saint-Eustache — est au fast food.

Si les éleveurs s’engageaient à produire de la viande de qualité, au lieu d’inonder les supermarchés de saloperies sous plastique, leur combat pour un « juste prix » serait plus convaincant. Et si les politiques, au lieu de verser des larmes de crocodiles en quête de voix, bloquaient les importations de cochons allemands ou polonais, si la France redevenait le pays du bon goût, si on apprenait aux enfants, à l’école, à manger des choses raffinées, il n’y aurait plus de crise du cochon (ou de la volaille, ou de la vache tuée sans avoir jamais vélé, ou de la pomme assaisonnée aux pesticides).
Je trouve un peu dérisoire que la décision d’une commune de ne pas offrir de repas de substitution au jours à cochon monte jusqu’au Conseil d’Etat — même si j’approuve le souci de laïcité, contre toutes les convictions religieuses. Il serait plus parlant, de la part du maire de Sargé-lès-le Mans ou de Chalon-sur-Saône, d’expliquer qu’ils ont changé de fournisseur et que dorénavant ce qui sera proposé aux enfants, ce sera ça, par exemple

Après tout, Pierre Birnbaum (dans la République et le cochon) raconte que les Juifs du XIXème siècle participaient allègrement aux grands banquets républicains dans lesquels le porc tenait une place éminente, parce qu’ils faisaient la part de ce qui appartient au religieux (la vie privée) et de ce qui ressort de la citoyenneté — tout le reste.
Quant à celles et ceux qui viendraient nous expliquer que la non-consommation de porc est une question de conviction religieuse, je lui dirai ce que l’on dit aux enfants : « Mais goûte donc, avant de dire des bêtises ! » Une choucroute et un riesling, un cassoulet et un madiran, un assortiment lonzu / coppa et un patrimonio, cela doit suffire à convertir aux mœurs républicaines n’importe quel fanatique — ou n’importe quel ami des fanatiques. Les « interdits alimentaires » édictés par un chamelier halluciné il y a quatorze siècles ne peuvent pas tenir devant un devoir national : sauver les éleveurs qui se consacrent à la qualité, et ridiculiser les peuples européens qui persistent à bouffer de la merde.

Jean-Paul Brighelli

Article

En avant pour le IVème Reich ?

Qui se souvient de l’Homme de fer ? La série, diffusée sur NBC de mars 1967 à janvier 1975 (et en France à partir de 1969) mettait en scène un certain Robert Ironside (Robert Dacier en VF), un policier immobilisé dans une chaise roulante après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale.

Wolfgang Schäuble, l’impitoyable ministre de l’économie allemand, est désormais pour les médias « l’homme de fer de l’Europe » — cela donne une idée de l’âge des journalistes qui utilisent la comparaison. Les connotations ne s’arrêtent pas au feuilleton, bien sûr, même si le fait que Schäuble est immobilisé dans une chaise roulante depuis un attentat qui l’a paralysé en 1990 a certainement été l’élément déclencheur de la comparaison. En arrière-plan, il y a la très vieille métaphore du « chancelier de fer », Bismarck. Il serait d’ailleurs amusant de répertorier toutes les métaphorisations politiques de l’industrie allemande de l’acier, particulièrement de l’acier utilisé à des fins militaires. Après tout une nation qui a fait depuis 1813 de la « croix de fer » sa décoration militaire la plus recherchée (voir le sublime film homonyme de Sam Peckinpah) a une relation singulière au métal des épées / fusils / canons / grosse Bertha et autres brimborions de la civilisation avancée.
Schäuble, outre une rivalité de fond avec Merkel, sans doute un peu trop Ossie pour lui (on ne parle pas assez du mépris abyssal des ex-bourgeois de RFA vis-à-vis des ex-prolos de RDA) pose en parfait Européen. Encore faut-il s’entendre sur le terme. Et savoir ce qu’il recouvre dans la conscience du redoutable ministre allemand.
Schäuble est né en octobre 1942 à Fribourg. Il venait d’avoir deux ans quand, le 27 novembre 1944, l’aviation anglaise a lancé sur la ville l’Opération Tigerfish (le vice-maréchal anglais Robert Saundby était un pêcheur fanatique, qui donna un nom de poisson à chacune des opérations d’anéantissement des villes allemandes, voir Dresde ou Hambourg, décidées par le commandant en chef Arthur « Bomber » Harris — un saint homme qui aurait été jugé pour crimes de guerre, s’il n’avait pas été du côté des vainqueurs). Ce jour-là 14 725 bombes incendiaires ont été déversées sur la ville (qui par parenthèse ne présentait aucn caractère stratégique : c’était une politique de terreur dont on sut très vite qu’elle resserrait les Allemands autour d’Hitler — mais on n’en continua pas moins : les militaires sont comme les pédagos, quand ils se trompent, ils vont de l’avant). Elles ont tué environ 3000 personnes, et réduit en cendres et poussière un joyau de l’architecture médiévale. Quand De Gaulle s’y rendit en octobre 1945 — Schäuble venait d’avoir trois ans —, il ne restait rigoureusement rien de la ville.

Je ne voudrais pas m’aventurer dans la psyché de Wolgang Schäuble, mais toute cette génération qui a vu son pays dévasté par la guerre aurait bien du mérite à développer des sentiments pro-européens sans cultiver quelque arrière-pensée revancharde. La Bundeswehr étant une force aujourd’hui essentiellement symbolique, l’action s’est située ailleurs : sur le terrain de la vertu.

À commencer par la vertu économique. L’Allemagne a plié l’Europe à ses objectifs nationaux, elle a obtenu avec l’euro une parité qui l’arrangeait diablement, juste après la réunification (un euro = deux deutschmarks, le seul pays pour lequel la transition monétaire opérait en compte rond), et elle veut manifestement imposer à toute l’Europe sa conception de l’économie. Ein Reich, ein Euro.

C’est ce que raconte Yannis Varoufakis dans une longue interview à El Pais qu’il a reproduite en anglais sur son blog. En substance, le « plan » imposé à la Grèce est destiné à faire long feu, le refus du « plan B » concocté par le ministre grec, tout bien pensé qu’il fût (c’est Jacques Sapir, qui en sait plus que moi en économie, qui le prétend sur son blog de Marianne), est la preuve par neuf qu’il ne s’agissait pas d’arriver à un accord viable de remboursement. Il fallait imposer aux Grecs des conditions aberrantes probablement dénoncées à très court terme, puisqu’elles ne sont pas viables, l’objectif n’étant pas Athènes (Athènes, combien de divisions ? aurait dit Staline) mais Madrid et Paris — entre autres. Dommage, l’Angleterre n’a pas joué le jeu de l’euro, on conquerra Londres une autre fois.

Varoufakis le dit très nettement :  » Le plan de Schäuble est d’imposer la troïka partout — et particulièrement à Paris. Paris est le gros lot. C’est la destination finale de la troïka. Le Grexit a pour objet de créer un climat de peur pour forcer Paris, Rome et Madrid à acquiescer. » Et d’expliquer que l’asphyxie programmée de la Grèce n’est qu’un coup en longueur, comme on dit au bridge : voilà ce qui vous arrivera si vous ne passez pas sous les fourches caudines de la vertu allemande. Vous aurez chez vous les experts de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du FMI. Vous allez voir : Paris sera réinstallée à Bruxelles, qui d’ailleurs sera délocalisée à Berlin.

Sans compter que l’Allemagne a tout à y gagner : ce pays à natalité faible fait payer les retraites de ses enfants du baby boom à tous les retraités européens. Bien joué. Et au passage les banques allemandes domineront à terme le système, ce qui dans une Europe qui a plus joué la financiarisaion à outrance que l’industrie — ou a fortiori la politique — n’est pas rien. Tant pis si les retraités grecs se suicident — et les autres suivront. Schäuble soigne sa cote de popularité, et Merkel, qui n’est pas tombée de la dernière pluie — elle, elle a sucé le lait de l’Allemagne de l’Est, elle sait ce que totalitarisme veut dire — va probablement utiliser la popularité de Schäuble pour se présenter à nouveau.

Tant que nous ne remettons pas l’Europe sur des rails politiques, tant que nous laissons un quarteron de banquiers et de politichiens vendus décider à notre place, nous aurons Schäule et ses comparses à la tête de l’UE. Et avec un président français qui dit « la chancelière » sans préciser « allemande », comme s’il avait fait allégeance, en bon caniche de sa maîtresse, nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Schäuble appelle la France « la Grande Nation » : c’est ainsi que les révolutionaires appelaient la République conquérante après 1793, mais dans la bouche d’un Allemand vertueux, ça sonne avec une note de dérision évidente.

Les décisions à prendre dépassent d’ailleurs largement le seul point de vue économique. L’Allemagne nous a imposé l’entrée dans l’UE de la Pologne, qui fait partie de sa zone d’influence. Elle nous impose vis-à-vis de la Russie une politique suicidaire, simplement parce qu’elle a des liens forts avec l’Ukraine (qui a une minuscule minorité d’origine allemande), qui dans certains cas remontent à la dernière guerre, comme le prouvent chaque jour les partis ukrainiens d’extrême-droite. Nous allons tout droit vers un affrontement Chine / USA (des analystes prévoient une revendication prochaine de l’Empire du Milieu pour glisser le yuan à la place du dollar dans l’économie mondialisée que ces imbéciles ont appelée de leurs vœux, sans voir que les successeurs de Deng Xiaoping œuvraient à dominer le monde), et il faudrait une fois pour toutes se rendre compte que nous sommes géographiquement beaucoup plus proches de Moscou, qui marche en ce moment main dans la main avec Pékin, que de Washington. Il est plus que temps de renverser les alliances — même si cela devait faire beaucoup de peine à Wolfgang Schäuble. Plus que temps de penser à nouveau de façon politique, sans se soucier de vertu économique. Les pro-européens, comme dit Varoufakis, trompent tout le monde depuis un certain temps — mais ils ne tromperont pas tout le monde tout le temps.

Jean-Paul Brighelli

PS. Impossible d’insérer les liens hypertexte pour des raisons techniques : je le ferai dans deux jours. Mais les alertes lecteurs n’auront aucune peine à trouver le blog de Varoufakis ou l’article de Jacques Sapir.

 

Article

Cachez ce sein de CRS que je ne saurais voir

Comme le souligne Frédéric Ploquin sur l’un des blogs de Marianne, le roi Salmane d’Arabie Saoudite, non content de pousser l’administration centrale (c’est une décision du préfet, pas de la municipalité) à privatiser « sa » plage, a protesté, par la voix de l’un de ses sbires, contre la présence d’une femme parmi la demi-compagnie de CRS (la n°3) chargée de sa sécurité. « À l’extrême limite, elle pouvait bien continuer à surveiller la villa si elle le souhaitait, mais devait s’éloigner de la plage à l’heure du bain », précise le journaliste.
Ladite CRS a très mal pris cette discrimination. Elle a tort. Les femmes sont des créatures inférieures pour le wahhabisme. Elle n’a qu’à surveiller la villa vêtue d’une burqa, come toutes les honnêtes femmes. Roulure, va !
C’est du moins ce que je me suis dit dans un premier temps. Puis une seconde demande m’a fait réinterpréter cet oukase. En effet, le monarque a également exigé que les hommes en maillot de bain (CRS itou, puisque toute autre présence a été interdite par le représentant local de l’Etat, qui doit être content d’avoir passé l’ENA, ou équivalent, pour édicter de telles règles) soient eux aussi privés de plage. Ils surveilleront en tenue. Ça doit être agréable, un gilet pare-balles, par 40° au soleil. Le roi a décidé de les faire suer.
Le souverain aurait-il un complexe ? La comparaison avec des flics sur-équipés en puissance de feu serait-elle à son désavantage ? Et l’exclusion demandée de la madame CRS ne correspondrait-elle pas à une hantise : confronter une femme occidentale à l’exiguité du maillot de bain (synecdoque ou métonymie, le contenant pour le contenu, Bonnetdane est un site pédagogique) du potentat, elle qui, en Françaikse normalement délurée, a dû en voir des vertes et des très mûres ?
Réfléchissons du coup un instant sur ce mot, « potentat ». Cela vient d’un verbe bas-latin potere, forme populaire de posse, pouvoir. Bien avant son arrivée, Salmane a fait la preuve de son pouvoir. Une fois-là, il cherche encore à l’exercer en répudiant la présence de telle ou telle personne. Les gens — cela arrive dans le milieu professionnel, mais aussi sur la route, où je me suis toujours défié, sexuellement parlant, des amateurs de 4×4 vrombissants — qui exhibent à tous propos leur pouvoir n’auraient-ils pas un problème de puissance ? Ou d’impuissance ?
Plus on collectionne les symboles de pouvoir — grosses voitures, grosses maisons (la villa du roi Salmane est en fait un palais, ne jouons pas sur les mots), ou armes à feu (ah, quelle superbe preuve de virilité de la part de Walter Palmer que d’avoir abattu presque à bout portant un lion apprivoisé !), plus on manifeste je ne sais quel sentiment d’impuissance.

Ce qui me ramène au voile islamique (ou islamiste, puisque l’Islam ne l’a jamais rendu obligatoire, et que celles qui le portent obéissent à d’obscurs diktats non religieux). Ces femmes grillagées, enveloppées, abolies en quelque sorte, et gardées dans les harems par des eunuques, manifestent avant tout la trouille bleue de leurs « grands frères » : être confrontés à la puissance de séduction des Occidentaux ; être concurrencés par des roumis. Et si au fond toute cette puissance de feu de l’Etat islamique n’était que le symptôme d’un effrayant complexe d’infériorité ?
Non, il ne faut pas tout ramener au sexuel. C’est très mal. Le projet de l’Etat islamique est avant tout d’assujettir l’Occident…
N’empêche. Cette manie de couper… des têtes me paraît quasi freudienne. Sans compter que cela se fait toujours, le « sourire kabyle » avec sexe tranché et inséré entre les dents. On ne s’attaque au fond qu’à ce que l’on craint.
Et je suis bien sûr que parmi les alertes contributeurs de ce blog, aucun n’aurait l’idée saugrenu de trancher dans le vif l’aimable Salmane — sauf à faire collection de petits radis roses.

Jean-Paul Brighelli

Article

Toutes impures !

L’Etat — en l’occurrence le rectorat de l’académie d’Aix-Marseille — vient de reconnaître le quatrième établissement privé musulman sous contrat, le collège Ibn Khaldoun, installé à la Caducelle, un quartier très excentré de Marseille, dans les Quartiers Nord (XVème arrondissement).
Le collège a été créé par l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) en 2009. La Banque islamique de développement (Arabie Saoudite) a financé les premiers travaux à hauteur de 500 000 dollars. Le principal du collège, Mohsen Ngazou, qui est également l’imam de la mosquée voisine, compte sur un élan de solidarité des fidèles pour parvenir à rassemble les 5 millions d’euros nécessaires pour achever les extensions prévues.
C’est apparemment un homme rompu à la communication qui, comme dit Delphine Tanguy, la journaliste de la Provence qui est venue sur place se rendre compte, va au devant des questions sensibles et «précède toujours les questions potentiellement polémiques». Ainsi affirme-t-il inscrire ses jeunes élèves dans la réussite et le goût de l’excellence, loin de tout repli communautaire. Fort bien.
Qu’est-ce que l’établissement a d’islamique ? « Nous inculquons à nos élèves l’arabe littéraire et dialectal, et une juste lecture du Coran que souvent ils ne connaissent même pas. »
Les établissements musulmans sont archi-minoritaires en France métropolitaine. En dehors de cet établissement, n’ont été reconnus, jusqu’ici, que le lycée Averroès de Lille, le lycée Al-Kindi à Décines, et l’école primaire Medersa Taalim oul-Islam à Saint-Denis de la Réunion (Mayotte, seul département français à très large majorité musulmane, bénéficie d’un statut particulier qui l’autorise, entre autres, à avoir des jours fériés musulmans — mesure votée par l’Assemblée nationale en février 2015 — et bientôt, apparemment, des tribunaux islamiques dirigés par des cadis avec des pouvoirs étendus, et applicables aux non-Musulmans — sans commentaire). Sinon, 98% des établissements privés sous contrat sont d’émanation catholique, et sont souvent fréquentés par les enfants de parents musulmans qui trouvent ainsi un échappatoire aux rigueurs de la carte scolaire qui prétend envoyer leurs rejetons dans des établissements publics à la réputation sulfureuse. Quant aux conditions, elles sont les mêmes pour tous : on n’accède au «contrat» qu’après cinq ans d’existence, et une inspection préalable qui vérifie que le code de l’Education et les programmes officiels sont respectés (les établissements hors contrat sont en revanche libres de s’organiser comme ils l’entendent, et de professer ce qu’ils veulent).
Sauf que la loi de 2004, qui a interdit les signes religieux ostensibles dans les établissements de l’enseignement secondaire, ne s’applique pas ici. Si le niqab est interdit, les jeunes filles sont libres de venir voilés, ce qui est apparemment le cas de 50% des élèves d’Ibn Khaldoun, à en croire les photos de classe. L’Etat a transigé et préconisé qu’en EPS, « les jeunes filles voilées portent un bonnet plus adéquat ». Hmm…
Mais quel message est porté par ces classes qui pour moitié au moins sont occupées par des jeunes filles voilées ? L’égalité garçons-filles est-elle respectée ? Comme le souligne au début de son article Delphine Tanguy, manifestement choquée, « la visite a commencé sur un léger malaise : « Désolé, je ne serre pas la main des femmes», nous lance, souriant mais contrit, l’agent d’accueil à qui nous tendons la nôtre ».
L’idée même qu’une femme soit impure est absolument choquante. Les filles apprennent par imprégnation qu’elles sont des créatures inférieures, que Dieu a condamnées à un statut particulier, une malédiction mensuelle dont elle ne se déferont jamais. Et chaque fois que j’entends ce genre de calembredaines me reviennent en mémoire les petits vers guillerets d’Apollinaire dans cet épisode de « la Chanson du mal-aimé » intitulé « Réponse des cosaques Zaporogues au sultan de Constantinople » :

« Bâtard conçu pendant les règles
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique ».

Est-il possible, en 2015, qu’on enseigne encore à des filles une « impureté » originelle qui est une fiction établie il y a 2500 ans en Judée et dans quelques autres régions du Moyen-Orient ? Est-il possible qu’on leur grave dans le cerveau l’idée qu’elles sont des provocations du désir masculin, et qu’elles doivent donc s’en protéger et surtout les protéger des tentations ? Au passage, est-il possible qu’on enseigne aux garçons que les femmes sont naturellement des proies, et que seul le voile établit une barrière entre elles et leurs homologues mâles ? Tout l’effort de la civilisation, depuis l’époque où nos ancêtres néandertaliens n’avaient pas encore acquis les règles élémentaires de la courtoisie, fut justement de réfréner les désirs des uns et des autres, et de ne séduire que par le langage, dans une relation librement consentie. Imposer un voile, c’est signifier fortement qu’on en est revenu à des temps très anciens, quand les hommes se sentaient le droit de saisir par les cheveux n’importe quelle femelle qui passait pour l’entraîner dans sa grotte et la soumettre aux derniers outrages, comme on dit. Non, les femmes ne sont pas des provocations sur pattes, et les hommes ne sont pas des violeurs — pas de ce côté de la civilisation. Si tant est que l’on puisse appeler civilisation une coutume qui rend les femmes éternellement mineures et potentiellement coupables, et les hommes des prédateurs éternellement en chasse…
Non : je refuse d’effacer, sous prétexte de permettre à des adolescentes déboussolées et des adultes conditionnées de porter les signes de leur dégradation initiale, 2500 ans d’une civilisation qui, depuis Sapho et jusqu’à Simone de Beauvoir et au-delà, a patiemment conféré aux femmes une dignité égale à celle des hommes, les mêmes capacités, la même autonomie. Le même pouvoir de dire Oui ou Non. De faire les études qu’elles souhaitent. De voter comme elles l’entendent. De vivre indépendamment des hommes. Et de se libérer des hommes qui cherchent, encore et toujours, sous un fumeux prétexte de transcendances obscures, à les maintenir en minorité quand ce n’est pas en esclavage. L’Ecole laïque est l’apprentissage de la liberté, et tout ce qui enfreint la laïcité est école de soumission. Et je ne l’accepterai jamais.

Jean-Paul Brighelli / extrait de Liberté Egalité Laïcité, en vente dès la rentrée…