Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre VI

VI.

Les moines, tout en regardant Balthazar d’un petit œil oblique et soupçonneux, proposèrent aux deux amis de passer la nuit dans l’une des dépendances de leur puissante abbaye. Mais quand ils apprirent que l’homme qu’ils avaient d’abord pris pour un Turc ou un Maure était médecin, leur méfiance non seulement s’estompa, mais elle fit place à un puissant intérêt. Etre des hommes de Dieu ne les préservait pas des soucis liés à l’humaine condition, et comme Balthazar, à la tombée de la nuit, l’expliqua à Pierre, ils collectionnaient, à eux tous, un lot impressionnant de petites misères. Jusqu’au prieur de l’abbaye qui se débattait avec une goutte persistante — abus de nourritures trop riches, expliqua l’homme de l’art, revenu le Docteur Balthus le temps d’une consultation. « Consommez pendant un mois la même pitance que les paysans qui travaillent pour vous, mon Père, lui dit le médecin avec une ironie glacée, et vous vous en trouverez bien mieux. Il n’en est pas un seul qui soit affligé comme vous d’un embonpoint aussi vénérable. Un traitement sur le long terme supposerait que vous changiez radicalement de régime alimentaire. Tenez, profitez du Carême qui vient…
– J’ai une dispense, dit le bon Père.
– Ah oui ? Eh bien, avez-vous un frère herboriste dans votre couvent ? Oui, bien sûr… Demandez-lui de vous trouver, dès le printemps, de l’Aegopodium podagraria — de l’herbe de Saint Gérard, si vous préférez. À prendre de toutes les manières, feuilles en salade ou tiges et racines en décoction. Vous vous sentirez rapidement mieux. Et votre humeur, qui doit être quelque peu portée sur l’agressivité — non ? Vous m’étonnez… — s’en trouvera améliorée elle aussi.
« Non, je ne vous saignerai pas ! Ce n’est pas de trop de sang que vous souffrez, mais de trop de cendres dans le sang. Votre organisme brûle tout ce que vous lui donnez à digérer, et ne sait plus quoi faire des déchets de cette combustion. Comme un poêle dont vous ne déblaieriez jamais les cendres, voyez-vous…

– Ces moines mangent et boivent du meilleur, dit Pierre. En plein hiver, en plein Carême, ils nous ont donné des salaisons remarquables, des poissons de mer frais, des confitures délectables, des fromages vénérables… Et leur vin ! Etonne-toi qu’ils soient gros ! »
– Oh, je ne m’étonne pas, dit Balthazar. Je m’étonne juste qu’on les appelle encore « saints hommes » !

Ils reprirent la route le lendemain. Le temps était toujours beau, le fleuve encore au plus bas, pas encore grossi par la fonte des neiges. Le spectacle terrifiant de la veille leur semblait presque irréel. Mais peut-être par une association d’idées, il leur revint en mémoire au même instant quand ils traversèrent le Pont du Diable.
– Pauvres gens ! dit Balthazar tout haut.
– C’est ainsi que je vois l’enfer, renchérit Pierre.
Ni l’un ni l’autre ne s’étonna de la concomitance de leurs idées. Ils se connaissaient depuis toujours, s’étaient disputés les mêmes mamelles, avaient appris à lire dans les mêmes livres et partagé nombre d’émotions. Leurs pensées suivaient le plus souvent des routes étroitement parallèles.
– Il n’y a pas d’enfer autre que celui-là, dit Balthazar. Pas d’enfer ailleurs que sur terre. Pas de diable. Nous le remplaçons très bien.
Pierre, qui avait vu à la guerre toutes les horreurs, et qui y avait appris qu’elles étaient non seulement normales mais recommandées, n’eut pas le cœur de chercher à contredire son grand pessimiste d’ami.
– Bah, des huguenots ! lança-t-il avec un sens certain de la provocation.
– Oui, renchérit Balthazar. Pas même des êtres humains, hein !

Par la promulgation de l’Edit de Nantes en 1598, un ex-Protestant, Henri IV, accordait à ses anciens coreligionnaires la liberté de conscience, et de surcroît cinquante-et-une places de sûreté, dont les plus connues étaient La Rochelle ou Royan — et, dans le Languedoc largement anti-papiste, Montpellier, Nîmes et Alès, entre autres. Mais depuis l’assassinat du bon roi en 1610, l’Etat, repris en main d’abord par sa veuve, Marie de Médicis, ultra-catholique comme tous les Italiens, puis sous la houlette terrible du Cardinal de Richelieu, n’avait eu de cesse de grignoter les avantages accordés. En 1629, juste après avoir pris La Rochelle par les armes, le cardinal-ministre avait révoqué les clauses militaires, mais maintenu la liberté de culte — sauf à Paris. Depuis son accession au pouvoir à la mort de Mazarin, en 1661, Louis XIV favorisait par tous les moyens les conversions de calvinistes, détruisant les temples construits sans autorisation, interdisant l’enseignement de la Bible dans les écoles protestantes. Mais c’était montrer encore trop de modération — et cette politique de la main de fer tendue avait largement échoué.
Depuis cinq ans, Sa majesté, libéré du poids de la guerre de Hollande, était réellement passée à l’action. Les Protestants étaient désormais exclus des professions libérales, les mariages avec des Catholiques leur étaient interdits, et les enfants protestants étaient confisqués à leurs parents dès l’âge de sept ans pour être élevés dans la religion du Roi. De surcroît, habitude avait été prise de loger exclusivement les Dragons — qui portaient admirablement leur nom — chez des Protestants aisés dont les biens étaient vandalisés, et les filles initiées à des mystères peu catholiques.
Les conversions, sincères ou non, se multiplièrent. Les plus riches des Huguenots choisissaient depuis quelque temps le chemin de l’exil, vers Genève ou Rotterdam. Sur les 800 000 Protestants que comptait le royaume, plus de 200 000 quittèrent la France, l’appauvrissant de façon spectaculaire, car les Protestants tenaient le haut du pavé commercial et financier. Expulser de pauvres hères eût été indolore, ou même bénéfique. Se priver d’une haute bourgeoisie était une politique imbécile, jugea Colbert — mais en courtisan zélé qu’il était, il s’abstint de faire au roi des remontrances inutiles. D’ailleurs, il était mort depuis deux ans, laissant tout le pouvoir à Louvois, qui ne brillait guère par son sens de la carotte, mais maniait fort bien le bâton.
Derrière cette politique royale se profilait l’ombre attentive de Mme de Maintenon, qui avait définitivement pris la place de la Montespan dans le cœur du roi, surtout après la mort par éclampsie de Mademoiselle de Fontanges, éphémère favorite, trois ans auparavant. Des bruits couraient sur un mariage secret du Roi avec sa favorite, maintenant que la reine Marie-Thérèse était morte elle-même. Louis XIV, qui allait sur ses 45 ans, et qui était atteint l’une après l’autre de toutes les maladies de la terre, voulait mettre sa vie en bon ordre. Persécuter les Protestants — un projet cher au cœur du confesseur du Roi, le Père La Chaise — allait dans le même sens. Près de comparaître, pensait-il, devant son créateur, le Roi voulait se rendre aimable aux yeux de Dieu en persécutant ceux qui, à en croire les fervents catholiques, persécutaient sa divinité — sans que l’on sache bien s’il s’agissait de celle du Créateur ou de celle du « plus grand roi du monde », comme disait Louvois, le tout-puissant secrétaire d’Etat à la Guerre, l’homme fort du royaume, et l’instigateur des dragonnades.
Pierre s’ouvrit, chemin faisant, à Balthazar. L’abomination commise sur ses terres devait avoir eu l’aval de Louvois et de la « veuve Scarron » : ainsi, comme bien d’autres aristocrates, appelait-il la Maintenon, qui avait effectivement été mariée jadis avec le poète Scarron, mauvais sujet qui lui avait sans doute appris les mille et une manières de ressusciter un vieillard. C’est là qu’il fallait porter le fer.
– Non, dit Balthazar. Ce sont des forteresses inexpugnables. Ce serait déjà beau d’obtenir la condamnation des hommes de main.
– Il me faut le bras qui a tué, et la tête qui a pensé, s’écria d’Aumelas.
– Belle réplique ! se moqua Balthazar. Elle t’amènera à coup sûr à l’échafaud. Quand accepteras-tu de penser avant d’agir ?
– Quant tu agiras au lieu de te contenter de penser, répliqua le gentilhomme du tac au tac.
Et comme souvent, ils partirent en même temps d’un grand éclat de rire, qui ne dissimulait pourtant rien de la colère qui les avait pris, la veille, au spectacle dantesque de ce village crucifié.

Total Milgram

Vous vous rappelez certainement l’expérience menée en 1963 par Stanley Milgram à l’université de Yale. Il s’agissait d’évaluer la capacité d’obéissance d’étudiants culturellement favorisés — capables, à près de 70%, d’envoyer des décharges électriques létales parce qu’ils en avaient reçu l’ordre d’une autorité jugée incontestable.
Nous sommes aujourd’hui dans une expérience de ce type — en grand. Loin de moi de penser que le coronavirus a été inventé pour réduire les résistances du corps social, mais il est exploité dans ce but, avec une efficacité sidérante — ou peut-être pas si sidérante que ça.

Il est évident que les mesures prophylactiques de base n’ont pas été prises — pas en France. Elles l’ont été en Corée, et dans tous les pays qui ont précocement testé toute la population. Elles l’ont été en Chine, et dans les pays qui ont réussi à établir un cordon sanitaire sérieux autour des zones infectées. Mais pas ici, où la moitié de Paris est partie infester l’île de Ré. Pas ici où l’on cache notre incapacité à fournir des tests ou des masques sous des considérations pseudo-scientifiques, et des chiffres de contagion et de mortalité assénés chaque soir par Jérôme Salomon. L’un des moments les plus attendus par les téléspectateurs, tant le ton monocorde du directeur général de la Santé est hypnotique. Bravo. Voilà un homme vraiment bien choisi.

Le but est non seulement de faire peur, mais de créer un état de repli sur soi caractéristique du comportement animal — l’escargot dans sa coquille, le lapin dans son terrier. Pus la peur est grande, et mieux on accepte le confinement en espace exigu.
Parce qu’on ne s’est même pas soucié de la qualité du terrier. Les éminences qui nous gouvernent ont de l’espace, ils ont des jardins pour promener Nemo, ils ont des chauffeurs. Nous, nous avons 5 personnes dans 45m2, avec des voisins qui s’engueulent. Quand je pense que l’on plaint les prisonniers en état de surpopulation carcérale…

Ces conditions extrêmes font elles-mêmes partie de l’expérience. L’obéissance attendue (et obtenue, globalement, à part dans des banlieues rebelles par essence, et pointées du doigt comme irresponsables) est au rendez-vous.
Il faudrait se demander ce qui, dans les mois ou les années qui ont précédé, nous a rendus à ce point aptes à une expérience de type fasciste, où chacun surveille tout le monde. Les dénonciations de comportements antisociaux commencent à pleuvoir dans les commissariats. Les personnels hospitaliers sont priés de déguerpir de leurs logements, ils ont des têtes de porteurs de virus.
Ce n’est pas la personnalité du Chef qui compte, mais la mise en place de contraintes progressives, acceptées les unes après les autres.

De source sûre, le gouvernement avait déjà décidé, à la mi-mars, de 45 jours de confinement. Mais il les a distillés par tranches de deux semaines. Nous sommes dans le deuxième lot, tout le monde a compris que cela durera jusqu’à la fin avril. La probable reprise des cours, annoncée pour le 4 mai, marquera la fin de l’enfermement.
Mais pas la fin de la crise, parce qu’elle est bien pratique. Le gouvernement n’a pas sorti l’article 16, il a utilisé l’état de crise sanitaire, avec lequel il peut bien davantage, parce qu’il génère l’obéissance, née de la peur — et de la répression magnifiquement appliquée par une police et une gendarmerie aux ordres. Il n’y a pas de petits profits. L’argent des contredanses pour infraction routière ne rentre plus, puisqu’on ne se déplace qu’en sauts de puces, mais celui des infractions au confinement (« Comment ? Vous n’avez acheté qu’une baguette ? 135 euros d’amende — stockez le pain chez vous ») commence à abonder.

Alors tant qu’à faire, autant utiliser l’expérience à fond. Puisque la population accepte des mesures d’extrême contrainte, autant vérifier ce qu’elle est capable d’encaisser, via des ordonnances auxquelles l’opposition, qui ne voudrait surtout pas avoir l’air de ne pas être solidaire, ne s’oppose guère. C’était trop tentant de vérifier in vivo jusqu’où peut aller la « servitude volontaire » d’une nation tout entière. Ce qu’on peut lui faire avaler après l’avoir mis en état de terreur et de repli sur soi.
La suppression des 35 heures, par exemple : sous prétexte de continuité économique, voilà que 35 = 48 — et même 60. Le beau prétexte de la crise permet de faire mentir les maths. Ou la suppression du congé hebdomadaire : après la mythique semaine des quatre jeudis, voici la semaine sans dimanche. Ou le report des vacances — étant entendu que l’on pourra comptabiliser comme autant de congés payés le grand moment du confinement. Cet été, on va bosser pour remettre la France sur les rails, bla-bla-bla.

Ce gouvernement rêvait de supprimer tous les acquis sociaux hérités des ordonnances de 1945 — et après. C’est fait, et je n’entends personne protester. « Il le faut bien » — voilà ce que les grands médias serinent chaque jour.

La suspension du SMIC est à venir — mais elle viendra. Vous serez très profondément ubérisés. Parce que vous ne croyez tout de même pas que vos salaires profiteront des mannes aujourd’hui versées par la Banque Centrale Européenne…
Regardez la façon dont le gouvernement gère le salaire des infirmiers — qui protestaient depuis des mois, et que l’on a fait taire en invoquant leur responsabilité médicale et en exaltant leur dévouement — bla-bla-bla. Pas question de les augmenter, alors que les salaires des infirmiers français sont au plus bas sur l’échelle OCDE.Capture d’écran 2020-03-29 à 07.32.12 On s’est contenté d’inciter à les applaudir. Comme on disait autrefois, ce sont là des viandes creuses qui ne coûtent pas cher et ne nourrissent guère…
Il y en a qui doivent travailler chaque jour à inventer de nouvelles initiatives qui creuseront encore l’obéissance — et annihileront l’esprit de contestation. Croyez-vous sincèrement que qui que ce soit, dans ce gouvernement, ait l’idée de rapatrier en France les industries que nous avons laissé filer en Extrême-Orient ? Produire des masques pour la prochaine épidémie ? Oui — à Wuhan. Avoir des réactifs pour les prochains tests ? Oui — en Allemagne ou en Corée. Jospin a jadis décrété que notre pays serait dorénavant une nation de « services » — et on s’y tiendra. Ce n’est pas pour rien que l’on a supprimé en 15 ans près de 100 000 lits d’hôpital dans l’Hexagone. Si vous vous imaginez que l’on construira des hôpitaux nouveaux…

La cerise sur le gâteau, ce sera l’accaparement des fonds possédés par les Français sur leurs comptes bancaires — au nom du nécessaire sauvetage des banques : tout le discours sur l’effondrement de la Bourse — provoqué entre autres par les prises de bénéfices de certains gros investisseurs, comme je l’ai expliqué dans un précédent billet — vise à nous faire accepter des mesures monstrueuses, pour le plus grand profit de ces mêmes investisseurs.
Notez que l’on peut aussi décider de dévaluer de fait la monnaie, sous prétexte de « coup de fouet » — pensez donc à qui recevra le fouet. Diviser par cent, par exemple, comme lors du passage au « nouveau franc » en 1963, la valeur de l’euro. Vous aviez 10 000 euros en caisse ? Vous aurez cent balles.

Vous aurez remarqué que l’on ne parle plus du remboursement de la Dette (j’adore ce « la » emphatique, comme s’il s’agissait de la Bête des vieux textes bibliques), alors que l’on nous éblouit avec la valse des milliers de milliards débloqués par des institutions qui hier encore rechignait à donner vingt sous aux Gilets jaunes. Un effondrement concerté du système ne pourra être compensé que par des confiscations devant lesquelles vous ne protesterez pas — parce que vous serez anesthésiés par deux mois de contraintes fortes, qui d’ailleurs dureront, grâce aux messages aimablement relayés par des médias aux ordres. Parce qu’un virus ne disparaît pas dans la nature. Prochaine campagne : « Il va falloir vivre avec ». On parie ?

Jean-Paul Brighelli

Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre V

Le vent avait fini par chasser les nuages, et le lendemain, il faisait grand beau — et d’autant plus froid. Les deux cavaliers, emmitouflés dans d’épais manteaux, commencèrent lentement, le temps pour leurs chevaux de s’échauffer. La fumée sortait des naseaux et les bêtes, qui avaient passé la nuit bien au chaud à l’écurie, dans les vapeurs de fumier décomposé, s’ébrouaient de temps à autre comme pour protester contre cette sortie si matinale.
Le problème était de traverser l’Hérault. Le seul pont encore en état était, en amont, le vieux Pont du Diable, juste en dessous de Saint-Guilhem. Les cavaliers montèrent donc vers Gignac, prirent la route d’Aniane, et redescendirent vers Saint-Jean — puis, au-delà, Montpeyroux et la sente rude qui montait vers Arboras et Notre-Dame de Parlatges.
Ils traversèrent les villages endormis, où parfois une vieille femme curieuse, alertée par le claquement des sabots contre la terre gelée, mettait prudemment le nez à la fenêtre pour identifier les cavaliers, et refermait les volets tout aussitôt, effarouchée par ces deux ombres emmitouflées dans leur manteau.
Le chemin montait rudement, mais à l’abri. Au col, la tramontane, que plus rien n’arrêtait, leur gicla à la figure.
Le vicomte s’orienta. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu dans ces hautes solitudes. À gauche, la forêt. À droite, le causse désertique. Il fallait redescendre un peu, et prendre à droite vers le sommet de Saint-Baudille, couronné de pierres blanches comme des ossements raclés par le vent. Puis suivre la ligne des « piochs », comme on nomme ici les sommets de cette barre rocheuse qui sépare la plaine du Coulet de celle de Lacan.
Le hameau qu’ils cherchaient était en contrebas de ce paysage désespérant, sous le Pioch de la Boffia.
Ils mirent encore deux bonnes heures à parcourir, prudemment, les chemins de bergers pleins de cailloux qui roulaient sous le pas des chevaux. La piste suivait la ligne de crête, et le vent cherchait à les désarçonner, tant il soufflait avec violence. La neige, tombée en abondance, n’aurait pas facilité les choses, si le sentier n’avait été clairement délimité par les traces d’une forte troupe de cavaliers, que les flocons de la veille n’avaient pas entièrement recouvertes. Une vingtaine d’hommes, estima le vicomte, venus par le même itinéraire que nous, et repartis de même — il était facile de lire dans quels sens étaient positionnés les fers des chevaux, et quelles traces recouvraient les autres.
« Là ! » dit-il enfin, en montrant en contrebas les toitures du village, seule marque d’humanité dans ce chaos de blocs amoncelés qui faisaient semblant d’être des murs. Un mince filet de fumée, qui attestait d’une présence humaine, montait au dessus de ce paysage minéral, jusqu’à ce que le vent l’éparpille dans le ciel d’un bleu imperturbable.
Ni l’un ni l’autre n’était préparé à ce qu’ils découvrirent en arrivant sur la place du village.
Ici aussi il avait un peu neigé. Les flocons avaient recouvert d’un léger duvet les hommes morts, attachés autour de la fontaine, pétrifiés par le givre. L’ensemble évoquait une sculpture monstrueuse, un châtiment de damnés. Le sang des blessures s’était figé en petites stalactites, qui pendaient çà et là, donnant à l’ensemble un mouvement dans l’immobilité. Comme si le groupe entier était en train de s’arracher au sol, et s’était immobilisé dans cet effort tellurique.
Le soleil de midi, qui brillait gaîment au-dessus de leurs têtes, mettait sur cet amas de spectres de grandes ombres d’un noir profond, tout en illuminant les surfaces. Le sang figé brillait comme s’il venait de sourdre.
Balthazar, fasciné d’horreur, pensa à certains tableaux vus en Italie, peints par le Caravage et ses élèves. Et immédiatement il songea que son esprit lui tendait cette référence esthétique pour le mettre à distance des rigueurs terribles du réel.
Le vent rabattit sur eux la fumée, et en se guidant à vue, ils arrivèrent devant ce qui avait été le temple, et qui n’était qu’une ruine qui achevait de se consumer.
Balthazar, qui avait pourtant vu bien des cadavres et disséqué nombre d’entre eux, Balthazar qu’aucune méchanceté humaine ne parvenait à émouvoir, et qui pensait que les fantasmagories de l’Enfer chrétien n’était qu’un résumé de l’histoire des hommes, détourna la tête devant cet enchevêtrement de femmes et d’enfants à demi calcinés. Les chairs en brûlant avaient par endroits dénudé les os, qui brillaient parmi les charbons humains d’un pur éclat insoutenable.
Le village était l’antichambre de l’Apocalypse. Ou le dernier cercle de l’Enfer.
– Personne ne mérite une mort pareille, dit soudain le vicomte. Pas plus un parpaillot qu’un catholique. Qui que ce soit, je les retrouverai.
Balthazar regarda son ami. Le visage habituellement railleur s’était métamorphosé. Pierre d’Aumelas semblait avoir la rigidité des pierres. Tous ses traits s’étaient brutalement durcis. En quelques minutes, l’ange avait pris dix ans. Il est des horreurs qui vous imprègnent, et vous laissent à tout jamais changé.
– Il faudra les enterrer, dit Pierre. Nous redescendrons par Saint-Guilhem. Je préviendrai les moines.
– Hmm… Tu crois qu’ils se déplaceront pour enterrer des membres de la Religion Prétendument Réformée ?
– Les morts n’ont plus d’opinions, répliqua le vicomte. Ils appartiennent à Dieu.
– Dieu…
Balthazar laissa le mot suspendu en l’air, et une rafale de tramontane l’emporta. C’était un très vieux débat entre Pierre et lui. « L’un de mes professeurs, à Bologne, lui avait-il raconté un jour, nous disait qu’il avait beau découper des cadavres, il n’avait jamais trouvé l’endroit où pouvait séjourner ce que Descartes et toi appellez une âme… »
Ils avaient amené de quoi se restaurer, mais ni l’un ni l’autre ne pensa à manger. Ce ne fut que trois heures plus tard, au terme d’une redescente périlleuse vers Saint-Guilhem-le-Désert, qu’ils descendirent de cheval et acceptèrent des moines accourus un peu de pain et un verre de vin — un verre que Balthazar, à rebours de toutes ses habitudes, but lui aussi.

Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre IV

De Pézenas à Aumelas, à cheval et par ce temps d’hiver où il gelait férocement, il y en avait pour deux bonnes heures, d’autant qu’il s’était remis à neiger. Le siècle de Louis XIV, comme on ne disait pas encore, fut particulièrement froid ; les hivers, même dans ces coteaux languedociens où poussait si bien la vigne, étaient fort rigoureux, et fort longs. Il n’était pas rare que les blés en herbe soient brûlés par des gels tardifs, jusqu’au mois d’avril.
Encore trois siècles, et l’on parlerait de « petit âge glaciaire », pour cette période qui avait commencé vers le XIVe siècle et qui s’achèverait fin XIXe. Les glaciers des Alpes avançaient. Les fleuves les plus doux, la Seine ou la Tamise, se recouvraient de glaces. À Paris, plusieurs fois on débita le vin des tonneaux à la hache. Les moissons gelaient sur pied au mois de mai — et en Allemagne, en 1626, on brûla 20 000 sorcières pour conjurer ce que l’on prenait pour une malédiction divine. Mais les bûchers, quoique fort nombreux, ne réchauffèrent guère l’atmosphère.
La mortalité en hiver enregistrait des records. En 1693 et 1694, la France perdrait ainsi, en deux hivers successifs, près de deux millions de sujets. Le long règne de Louis XIV fut le règne du froid.
Ajoutez à cela la rigueur alimentaire du Carême dans lequel on allait entrer, quarante jours que Cyrano de Bergerac appelait les quarante tueurs, tant les petites gens, qui n’avaient pour vivre que la rare farine de l’année précédente et de pauvres racines, mouraient littéralement de faim Ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire du Christ.
Les deux hommes traversèrent le fleuve Hérault sur un bac tiré par un paysan transi, en amont de Pézenas, et remontèrent la rive gauche. Puis ils obliquèrent sur Montagnac et Saint-Pargoire.
Après une nuit blanche passée à boire et à badiner, Pierre d’Aumelas se sentait fourbu. Il regarda en biais son compagnon. Balthazar ne paraissait plus autrement ému par la façon dont il avait sauvé sans doute et la mère et l’enfant, avec une opération qui à cette époque ne marchait qu’une fois sur cent, tant les complications, dues à une hygiène déplorable et à l’ignorance de l’asepsie, étaient fréquentes. Il secoua la tête. De quel métal était fait son ami ? Mais il ne pouvait oublier l’expression si passagère de triomphe qui avait brièvement éclairé cette face sombre quand il avait été sûr que la césarienne était un succès et que la patiente avait survécu — pour le moment.
Puis il se concentra sur son cheval, qui baissait la tête sous les rafales. Un Maure ! Qui pouvait savoir ce que pensait réellement un Maure !

Vers la fin du XVIe siècle et dans les deux première décennies du XVIIe, de très nombreux Maures espagnols et une foule de Juifs avaient tout laissé derrière eux, préférant voyager léger plutôt que d’être rattrapés par l’Inquisition, qui brûlait d’abord et enquêtait ensuite. Le grand-père de Balthazar, forgeron à Tolède, la grande ville de la métallurgie, avait presque tout abandonné. Au grand dam de sa femme, qui aurait bien emporté une masse de souvenirs et d’objets usuels, et multiplié les scènes d’adieux avec ses commères, Ibrahim Herrero — le nom générique donné dans la péninsule ibérique à tous les forgerons — n’avait emporté que les lingots de métal pur, d’origine indienne, qui lui permettaient, comme à ses ancêtres avant lui, de forger d’authentiques lames de Damas, d’une qualité exceptionnelle. Il avait transmis sa science de l’acier à son fils Manuel, tout en lui faisant comprendre qu’il serait probablement le dernier de la lignée des métallurgistes de la famille : l’approvisionnement en minerai indien s’était interrompu après la Reconquista, et les métaux européens avec lesquels les forgerons travaillaient désormais étaient loin de valoir ceux rapportés jadis par les caravanes.
Ibrahim, tout en feignant de rester confiné dans sa forge de Tolède, et purement préoccupé de son métier et de sa clientèle, avait soigneusement suivi l’évolution de la politique européenne. Il savait depuis longtemps que son destin ne resterait pas lié à celui de l’Espagne, sous peine d’y être traité comme l’avaient été, avant lui, tant de ses coreligionnaires, depuis qu’Isabelle la Catholique avait achevé la reconquête, au tournant du XVIe siècle. Il s’était converti, il se rendait chaque jour à la messe, mais il savait bien que cette manœuvre dilatoire, qui n’aurait pas résisté à un examen un peu sérieux ou à une séance de torture, ne tromperait personne. Dès qu’avait grossi la rumeur d’un probable coup d’arrêt de toute émigration, en 1627 — une mesure imposée par le duc d’Olivares, premier ministre tout-puissant de Philippe IV, afin de repeupler une Espagne désertifiée —, Ibrahim avait préparé son départ de longue main, expédiant vers la Catalogne — une façon pour un Tolédan de contourner les soupçons — les ballots renfermant le précieux métal, sur lesquels étaient inscrits des signes cabalistiques qui n’étaient jamais que de l’arabe, les lingots déjà coulés, et ses biens essentiels. Puis il avait fini par prendre la route, comme s’il partait en promenade. Avec sa femme et son jeune fils, baptisé Manuelo par allusion à cette main dont son père se servait si bien.
Il n’avait vraiment respiré qu’en dépassant le fort de Salses, qui marquait la frontière entre le royaume de Sa Majesté Très Catholique le Roi d’Espagne et du Roi Très Chrétien des Français.
Les Herrero (Ibrahim avait depuis longtemps abandonné l’idée de reprendre son ancien nom d’Ibn-Massoud) s’étaient d’abord arrêtés à Narbonne. La guerre qui depuis dix ans secouait l’Europe s’étendrait forcément à la France, avait raisonné le forgeron. Le cardinal-ministre, Richelieu, tout en feignant de rester neutre, travaillait à réduire la puissance espagnole, et il interviendrait directement lorsqu’il jugerait son adversaire épuisé par le conflit. Le Roussillon serait alors la plaque tournante des hostilités, et son art, en temps de guerre, serait précieux à ses nouveaux compatriotes. Forger des armes pour combattre les hidalgos qui avaient, à ses yeux, confisqué sa patrie lui seyait fort.
L’entrée en guerre des Français en 1635, le siège du fort de Salses, verrou de la frontière, quatre ans plus tard, le soulèvement des Segadores de Catalogne, en 1640, et l’intervention française pour appuyer les insurgés, lui avaient donné cent fois raison. Il avait pratiquement réalisé le vieux rêve des alchimistes, transformant le fer en or. Mais il n’avait utilisé ses précieux lingots indiens que pour les armes d’exception, réalisant le tout-courant de ce qu’on lui demandait avec des minerais extraits, au sud, sur les pentes du Canigou, à Baillestavy, et sur la Montagne noire, au nord. Il avait initié Manuel à son art, et tout en réalisant une fortune considérable, il s’était obstiné à travailler le métal lui-même, tant il était persuadé que l’œil et la main du maître seuls font d’un artisanat un art véritable.
Il s’était éteint peu avant la naissance de Balthazar, en 1655. Il en est souvent ainsi dans les familles, comme si un nouveau-né compensait immédiatement un deuil. Manuel Herrero venait juste de s’installer à Pézenas, où devaient s’ouvrir les Etats du Languedoc, sous la direction du Prince de Conti.
Ibrahim, Manuel, Balthazar : c’est par les prénoms que l’on entre dans la communauté chrétienne, et le grand-père, le dernier à porter un nom maure, ne s’y était pas trompé. C’était aussi par l’université : Manuel Herrero avait envoyé son fils unique étudier la médecine à Montpellier, le plus grand centre médical français du XVIIe siècle, et l’un des plus célèbres d’Europe. Rabelais y avait été licencié en médecine au siècle précédent, une longue lignée de docteurs prestigieux en étaient issus, et le médecin même de Sa Majesté Louis XIV, Antoine d’Aquin (lui-même petit-fils de Juif, mais héritier de la charge de médecin ordinaire du Roi grâce à son père), en venait. Sa nomination avait fait durablement enrager les médecins formés à la Sorbonne, qui en étaient encore à contester la circulation du sang découverte par Harvey en 1628 — plus d’un demi-siècle auparavant !
Balthazar était né en 1655, comme le vicomte Pierre d’Aumelas. Tous deux en naissant avaient tué leur mère, et le hasard leur avait donné la même paysanne à fortes mamelles pour les allaiter.
Leur complicité, tissée de part et d’autre de l’opulente poitrine, ne s’était plus jamais démentie.

En 1655, Manuel Herrero n’était qu’un forgeron nouvellement installé à Pézenas, et pour le moment, sa réputation n’avait pas encore dépassé les limites de la petite cité fortifiée. Mais la naissance de son fils avait coïncidé avec l’installation dans la ville du jeune prince Armand de Bourbon-Conti, cousin du Roi et gouverneur de la province — à 26 ans, tandis que son frère, Louis II de Bourbon-Condé, avait été fait généralissime des armées françaises à 21 ans. Si le Grand Condé était un génie des armes, Conti était, comme le dit le Cardinal de Retz, « un zéro qui ne multipliait que parce qu’il était prince du sang ».
Lors d’un retour de chasse, le prince, fat jusqu’au but des ongles, s’était arrêté à la forge Herrero, pour lui demander de remettre en état sa dague de chasse, que la charge d’un sanglier avait délogée de la garde. Manuel Herrero avait à peine jeté un œil sur le poignard de chasse encore sanglant : « Ce n’est pas là l’instrument qui convient à Votre Altesse », avait-il dit. Et comme Conti l’interrogeait du regard — jamais un noble de son rang ne se serait laissé aller à poser une question à un homme aussi bas : « Votre Altesse me permet-elle de procéder devant elle à une expérience ? » Devant le consentement muet du grand seigneur, stupéfait qu’un homme de peu osât lui adresser la parole avec cet accent de tranquille certitude, le forgeron avait pris l’un des coutelas qu’il avait récemment forgés avec le minerai indien, et avait littéralement épluché la dague du Prince, comme il aurait taillé un bout de bois.
Conti avait ouvert de grands yeux, et avait invité l’habile artisan à lui présenter un lot de ses productions le lendemain en son château de la Grange-des-Prés, à la sortie nord de la ville. Le Prince n’était pas une grande intelligence, mais il s’y connaissait en armes. Il fut ébloui par le lot apporté par Manuel Herrero. À la suite de quoi le fils d’Ibrahim fut nommé « métallurgiste de son Altesse », ce qui lui apporta immédiatement une clientèle nombreuse de courtisans locaux, gentillâtres provinciaux et bourgeois-gentilhommes en veine d’anoblissement. Il avait même rencontré dans ces années prolifiques un certain D’Assoucy, un poète homosexuel terrifié à l’idée qu’on l’interrogeât sur le rôle exact de son page, et un jeune comédien prometteur qui se faisait appeler Molière : Conti l’appréciait fort — même s’il devait, dix ans plus tard, après être revenu de son libertinage, demander au Roi son cousin l’incarcération de cet histrion qui s’attaquait aux choses saintes. Le prince avait commencé sa vie par un inceste avec sa très jolie sœur, Mme de Longueville, l’avait continuée par des débauches, il était logique qu’il l’achevât par des génuflexions. Revenu à Pézenas en 1665, il avait retrouvé son forgeron préféré, s’était attaché à son fils, déjà grandet et l’esprit vif, et l’avait envoyé au collège royal de Montpellier, fondé par Saint François Régis et dirigé par les Jésuites.
L’enfant y avait fait merveille.
Mais la foi ne guérit pas la vérole et Conti était mort l’année suivante, à 37 ans, en odeur de sainteté, en cette même cité qui avait été dix ans plus tôt le théâtre de ses débordements. Manuel Herrero avait emmené son fils aux obsèques du grand seigneur, lui avait raconté le passé et le présent du Prince, et lui avait expliqué tout l’intérêt de l’hypocrisie.
Balthazar en avait pris bonne note, et avait redoublé d’application. Puis il avait glissé, naturellement en quelque sorte, du collège à la faculté de Médecine, plus haut sur la butte montpelliéraine. Il avait dix-sept ans. Cinq ans plus tard, il était docteur, après avoir passé une thèse entièrement rédigée en latin et portant sur le rôle des capillaires découverts par Marcello Malpighi en 1661. Le jeune homme avait, pour écrire son mémoire, fait le voyage d’Italie et suivi l’enseignement des savants du Studium de Pise, la plus célèbre de l’Occident. Puis il s’était rendu à Bologne et s’était insinué dans l’entourage du savant italien, l’un des premiers à avoir utilisé le microscope et à avoir affiné les théories de Harvey sur la circulation du sang. Il avait dévoré, l’un des premiers, le célèbre De pulmonibus observationes anatomicae, qui décrivait pour la première fois la façon dont le sang se recharge en oxygène par capillarité à travers le réseau vasculaire des vésicules pulmonaires.
C’est à Pise cependant qu’il avait fait une découverte capitale. Ayant assisté à de nombreux accouchements, il avait observé que les parturientes mouraient moins quand les médecins accoucheurs et les sages-femmes s’étaient lavé les mains. Il s’en ouvrit discrètement à l’un de ses maîtres, lui demandant s’il était possible que ce fussent les docteurs eux-mêmes qui importassent dans leurs patients le principe de leur mort. Le savant pisan avait souri, et lui avait clos les lèvres du doigt. « Nous sommes quelques-uns à le penser, avait-il dit. Mais les temps ne sont pas mûrs pour une telle affirmation, d’autant que c’est une chose d’en avoir le pressentiment, et autre chose encore de savoir pourquoi et comment. » Balthasar Herrero s’était rappelé les conseils de son père sur la nécessité de l’hypocrisie, et n’avait rien dit. Il s’était contenté de se laver soigneusement les mains et de passer ses instruments à la flamme avant de les utiliser. Par un réseau patiemment tissé de correspondants européens, le jeune homme avait été mis au courant des découvertes d’Antoni Van Leeuwenhoek, un Batave qui avait assez affiné les lentilles de son microscope pour distinguer, pour la première fois, les spermatozoïdes, et qui disait des choses étranges et profondes sur les animalcules vivant dans un autre monde, bien en dessous de ce que le regard d’un homme ordinaire pouvait percer. Il avait, à travers l’Allemagne, fait le long voyage d’Italie aux Pays-Bas, mû par le sentiment que des découvertes capitales s’accumulaient en peu de temps.
Plus tard encore, il avait voyagé en Orient.
En cette année 1684, Balthazar Herrero, qui avait gardé nombre d’amis en Italie, venait de recevoir les Osservazioni di Francesco Redi intorno agli animali viventi che si trovano negli animali viventi, tout fraîchement sorti des presses de Florence. Du même savant, il avait lu le livre paru presque vingt ans auparavant, les Esperienze intorno alla generazione degl’insetti, et il en avait conclu si les vers qui dévorent les morts ne sont pas de génération spontanée, comme on le pensait alors, mais viennent des mouches qui pondent sur les cadavres, comme le disait déjà Homère trente-deux siècles auparavant, alors il était bien possible que tous les organismes vivants soient porteurs de petites bêtes attendant patiemment que nous mourrions pour nous dévorer en détail — et que ces minuscules animaux puissent passer d’un corps à l’autre et s’introduire par les plaies pour consommer même les corps vivants. Or, quelle plaie appétissante, pour ces animalcules affamés, qu’un vagin dilaté et saignant lors d’un accouchement ! Et quelle opportunité pour ces monstres invisibles qu’une blessure ou une entaille, à une époque où, sous l’influence d’Henri IV et de ses successeurs, l’hygiène était si négligée !
Balthazar Herrero se lavait donc les mains à l’eau bouillante, et stérilisait ses instruments, ¬ même si le mot lui était alors inconnu dans son acception moderne, et le serait de tous les médecins avant la fin du XIXe siècle. Il voyait autour de lui de tels déferlements de superstition qu’il se félicitait chaque jour de sa prudence : il pressentait que s’ouvrir même à un confrère de son hypothèse iconoclaste lui amènerait de graves ennuis — ceux que connut, deux siècles plus tard, Ignace Philippe Semmelweiss, un médecin hongrois qui ayant fait les mêmes constatations, appliqua de façon systématique des règles d’hygiène dans son centre d’accouchement, fit baisser de façon spectaculaire la mortalité des jeunes accouchées, et, accusé de ne pas respecter le protocole fixé par la Faculté, fut condamné à ne plus exercer et mourut fou, certain qu’il était d’avoir découvert quelque chose que Pasteur bientôt nommerait microbe, mais qui n’existait pas pour la médecine de son temps. Il est des périodes où la science évolue par des sauts en arrière, avant de faire un bond en avant.
Depuis qu’il était officiellement Docteur, Balthazar avait raccourci et latinisé son nom en Balthus. Le vicomte s’en était amusé. « Je suis le même, avait expliqué le nouvel homme de l’art. Mais pour les imbéciles, un –us compense mon trop jeune âge. In latinum virtu ! ». Pierre d’Aumelas était trop raisonnable pour ne pas acquiescer.

En attendant, l’un et l’autre courbaient la tête sous les rafales glacées. Pierre grommelait dans sa moustache : que pouvait bien lui vouloir son père ? Quel événement avait pu décider le vieux seigneur à réclamer sur l’heure ce fils intempérant, ivrogne et désœuvré — ou intempérant et ivrogne parce que désœuvré ? Quant à Balthazar, il ne disait ni ne pensait rien : quand il était forcé de se soumettre aux événements ou aux intempéries, il s’abstenait de se plaindre, puisque cela, raisonnait-il, ajouterait sans profit de la bile à sa mauvaise humeur.
Il regardait de temps à autre son compagnon qui pestait, le nez tranché vif par la tramontane glacée. Il connaissait Pierre par cœur. Il avait depuis longtemps pesé la charge de son inaction. Mais qu’y faire ? Cette génération née entre la Fronde et la fin de la Guerre de trente ans n’avait positivement plus rien à faire, sinon se rendre à Versailles pour tourner autour du Roi comme la terre tourne autour du soleil. Pierre était trop jeune pour prendre part à la guerre de Dévolution, entre 1667 et 1668. Lorsqu’avait débuté la guerre de Hollande, en 1672, il avait arraché à son père, qui avait vu trop de guerres pour ne pas en haïr le principe, la permission de se joindre à un régiment que les Etats du Languedoc, soucieux de faire leur cour au jeune roi, formaient pour l’occasion.
Le vieux seigneur, en maugréant, lui avait fait une lettre de recommandation pour Condé, son ancien général de Rocroy, qui dirigeait les opérations : Monsieur le Prince, comme on appelait encore le frère de Conti, l’avait fort bien reçu, avec ce coup d’œil infaillible qui lui a toujours permis de distinguer les soldats d’élite des courtisans craintifs.
Mais de la guerre, Pierre n’avait vu que les bourbiers et les marécages des Flandres, des forteresses assiégées par des taupes, et en juin 1672, il n’avait dû qu’à son cheval d’échapper à l’inondation programmée des Pays-Bas, qui, coincés entre la mer et le flot de l’armée royale, avaient ouvert les digues pour refouler les Français avec la mer du Nord invitée à noyer leurs terres et l’ennemi. En 1673, il était à Maastricht quand le légendaire d’Artagnan y trouva la mort. L’année suivante, il était encore avec Condé à Seneffe, la plus sanglante des batailles de cette guerre pour quelques arpents de boue salée.
Pierre y fut blessé, au milieu du carnage général : une balle lui traversa la base du cou, à droite, brisant la clavicule et emportant un gros morceau de la partie supérieure du Musculus trapezius, comme disait Balthus dans les moments où il jouait au docteur. Pierre en avait gardé une faiblesse du bras droit, et beaucoup d’amertume. Il était rentré chez son père avant la fin de la guerre, qui s’était étirée jusqu’en 1678 et la paix de Nimègues. Le Roi en avait acquis le surnom de « Louis le Grand » — mais dans les faits, tant de sang pour acquérir la Franche-Comté et quelques îles à sucre… D’autant que Louis XIV avait rendu pour l’essentiel les places fortes conquises à si grand prix, et accordé aux Provinces-Unies un tarif douanier préférentiel.
Balthazar sourit malgré la neige battante. Son ami avait failli comprendre que les guerres ne se font pas Ad Majorem Regis Gloriam, Pour la Plus Grande Gloire du Roi, mais pour de bas intérêts économiques. Ce n’étaient ni Condé, ni Turenne (tué de toute façon en 1675 par un boulet) ni Louvois qui triomphaient, mais Colbert. Le médecin redevint serein. Le grand ministre des Finances était mort l’année précédente — trois ans après Fouquet, qu’il avait tant persécuté. « Memento mori », murmura Balthazar. Souviens-toi que tu es mortel. À quoi bon tant d’acharnement, de luttes de complots, de tueries ? À hâter la mort des autres, on ne recule pas la date de la sienne.
Ils s’engagèrent dans l’allée de hêtres qui menait au château. Ils étaient trempés, transis, et leurs chevaux étaient exténués. La nuit allait finir par tomber, une nuit noire qui succéderait à un jour grisâtre où le soleil n’avait pas vu le jour. Pierre leva les yeux vers la vieille citadelle, au-dessus du village. La forteresse que les Aumelas n’habiteraient plus.
Le château fort avait été démantelé par les troupes royales, en lutte contre les Protestants qui s’y étaient réfugiés, en 1622. Les comtes d’Aumelas avaient bien tenté de réparer l’édifice, mais plusieurs murs menaçaient ruine, et finalement la famille s’était réfugiée dans cette bâtisse élevée dans le village bas, qui paraissait solide, mais qui elle aussi avait besoin de réparations urgentes. Pierre était bien placé pour savoir que les couvertures laissaient passer l’eau en une multitude de points. C’était la misère, la misère noble, une misère en pierres de taille. Et les quelques paysans qui travaillaient encore sur leurs terres leur demandaient désormais davantage qu’ils ne leur rapportaient.
Le vieux comte d’Aumelas était pour ainsi dire sur le pas de sa porte. Chose étrange, ce ne fut pas à son fils qu’il s’adressa d’abord, mais au médecin.
« Bonjour, Balthazar, dit affectueusement le vieil homme. Nous avons besoin de toi et de tout ton savoir. »
Le Maure descendit rapidement de cheval, jeta les rênes à un valet qui attendait, et suivit le vieillard dans le dédale glacé du château, à travers des pièces à peu près vides, jusqu’à une chambre où brûlait un bon feu — le seul probablement dans l’immense demeure ouverte à tous les vents — et le Languedoc ne manque pas de vents !
Le comte avait fait coucher Mathieu de Lens dans son propre lit — le seul qui eût des draps à peu près blancs, même si l’usure les avait transformés en dentelle. Le vieux soldat, couché sur le ventre, respirait à grand-peine, et Balthazar n’eut pas besoin de l’ausculter pour savoir où chercher. Il souleva la mince couverture. Mathieu avait été déshabillé par les gens du comte, et la plaie sous l’omoplate droite continuait doucement à saigner, à chaque inspiration. On sentait que d’ici peu, l’âme — ou quoi que ce fût, Balthazar n’avait pas arrêté son jugement sur la source et la dénomination du principe vital — passerait par les lèvres rondes de la blessure.
– Une balle, hein, murmura-t-il.
Le comte hocha la tête. Il avait vu assez de blessés dans ses années de guerre pour savoir qu’on ne se remet pas d’une balle qui perfore un poumon. On dure plus ou moins, c’est tout.
– Quand a-t-il été touché ? demanda Balthazar.
Il était penché sur le vieux soldat, l’oreille contre sa poitrine. Le cœur battait, faiblement mais régulièrement. Et il n’entendait pas le sifflement typique des poumons percés.
– Hier matin, pour ce que j’ai compris, dit le comte.
– Et il n’est pas mort ?
Il se redressa.
– Il vivra, dit-il. Il vivra s’il n’a pas perdu trop de sang.
« Le froid est peut-être de notre côté », ajouta-t-il de façon énigmatique.
Il prit sa trousse, l’ouvrit sur le lit, et se saisit de son bistouri et d’une très longue pince à bouts aplatis.
– Le plus important, dit-il, c’est d’extraire la balle. Aidez-moi à le retourner sur le dos, dit-il au valet qui attendait, légèrement en retrait.
Mathieu gémit et perdit connaissance, pendant qu’on le manipulait.
– C’est aussi bien, dit le médecin. Allez me chercher de l’eau-de-vie.
Il regarda la poitrine du vieil homme. Elle portait une bonne dizaine d’anciennes cicatrices, comme si l’on avait imprimé sur elle l’histoire des guerres du dernier demi-siècle. Balthazar parcourut le torse du bout des doigts, et finit par trouver ce qu’il cherchait — une légère excroissance, à peine perceptible, entre les touffes de poils blancs et les cerceaux des côtes. La balle était entrée de biais dans le dos, avait traversé tout le côté droit et avait buté sur le sternum. Elle avait bien tenté de se faufiler, mais elle s’était définitivement arrêtée juste avant de percer la peau à nouveau.
Balthazar passa soigneusement au feu bistouri et pincettes, et revint au blessé. Il pratiqua une incision avec la même précision qu’au matin avec Ninon. Puis il fouilla doucement dans l’entaille, et saisit la boule de plomb, déformée par l’impact, avec les pincettes.
– Là, dit-il.
Il arrosa la plaie d’eau-de-vie, puis entreprit de la recoudre avec soin. Puis il retourna encore une fois Mathieu, et s’occupa du trou d’entrée.
– C’est bien qu’il ait tant saigné, dit-il. Le sang a probablement fait ressortir les bouts de tissu qui avaient pu entrer avec la balle.
Sur les dégâts intérieurs, il ne pouvait rien. Avec une baguette de métal brillant, il sonda la plaie, ce qui lui donna une idée sur le trajet exact du projectile : la balle avait effleuré le poumon, détruisant une partie du réseau serré de capillaires, mais sans causer de destruction majeure. « Il serait déjà mort », dit-il tout haut, et tous ceux qui étaient là, le comte, son fils et le valet, comprirent le fragment manquant de sa phrase. Si la balle avait lésé une artère ou le poumon lui-même, Mathieu ne serait jamais arrivé au château.
Balthazar fit bouillir de l’eau, y trempa des bandes de drap longuement, et après les avoir essorées lui-même il enveloppa soigneusement la poitrine et le dos du vieux soldat.

– Et maintenant, que s’est-il passé ? demanda le vicomte.
Le vieux seigneur savait peu de choses : Mathieu n’avait pas fait de grand discours, il avait lâché des bribes, entre deux évanouissements. Aumelas-le-Vieux, les cavaliers, la tuerie. Le tout tenait en quelques phrases. Le comte regarda son fils.
– Il faut y aller, dit-il.
– Dès que les chevaux seront reposés, dit le vicomte. Nous partirons juste avant l’aube. Il faut largement la journée pour gagner le village.
Balthazar avait bien entendu le « nous ». Il ne dit rien — c’eût été parfaitement inutile. D’ailleurs, il était curieux de connaître le fin mot de l’histoire. Il s’intéressait au fonctionnement de la bête humaine : il avait lu Hobbes, et savait que Homo lupus homini est, l’homme est un loup pour l’homme. Mais il avait vu des loups, au cours de ses périples, les campagnes n’en manquaient pas, et jamais un seul ne lui avait paru aussi menaçant qu’un homme. Il n’avait pas trente ans — l’âge mûr et un peu plus, à cette époque —, mais il restait toujours stupéfait des inventions horribles de ses semblables. Comme médecin, il s’efforçait de diminuer les maux que ses contemporains se plaisaient manifestement à aggraver. Comme s’il avait voulu empêcher l’eau de couler d’une outre percée où se faisaient sans cesse de nouveaux trous. Très vite on n’a plus assez de doigts pour boucher toutes les failles.
– Allons dîner, dit le comte.
C’était un bien grand mot. Il n’y avait pas grand-chose au menu. Ils dînèrent donc d’un bouillon clairet, un gros bout de fromage de chèvre, du pain et des olives, et heureusement une bouteille d’un excellent vin que produisaient les dernières vignes des Aumelas, auquel le vicomte fit honneur sans même s’en apercevoir, tant boire lui était désormais une seconde nature.
Il gelait à pierre fendre. Le vicomte et le médecin partagèrent le même lit, dressé devant une cheminée où brûlaient quelques bûches.
Balthazar resta longtemps, dans le noir total, à écouter le vent, les ronflements avinés de son ami, et le crépitement du bois dans l’âtre. Il essayait de trouver des rythmes, une cohérence dans ces manifestations diverses de la vie, mais sans succès. Il se rappela une citation que lui avait un jour envoyée l’un de ses correspondants anglais : « Life is a tale, told by an idiot, full of sound and fury, and signifying nothing ». Comment diable s’appelait l’illustre auteur qui avait écrit ces lignes si pleines de sens, puisqu’elles étaient absurdes ? Il finit par s’endormir, mécontent de lui, mécontent du vicomte qui ronflait avec la bonne conscience de l’ivrogne, mécontent de sa mémoire défaillante.
Vers le milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut. « Shakespeare », dit-il tout haut.
Et enfin satisfait, il se rendormit.

Conte de Pâques

dkreBcbvwWkPntC-800x450-noPadUn affidé de Bonnet d’âne m’envoie le conte ci-après. Ma foi, il pourrait faire un codicille intéressant aux Chroniques de Patrick Rambaud, que je salue si par hasard il me lit. Alors, et bien que de toute évidence il ait germé dans le cerveau d’un adversaire résolu de Not’Bon Maître, sur lui la paix et la bénédiction, et parce que « Raoul de Massalia » dont il chante indûment les louanges a été mon condisciple, avec un léger décalage, au lycée Saint-Charles de Marseille, je le propose à la Communauté du Bonnet, qui vaut bien celle de l’Anneau… JPB

Or doncques, il advint que le royaume du jeune et sémillant monarque Manu-Henri III et de la reine-mère Catherine de Macaron fut frappé par la peste venue des Indes et du Royaume de Siam. Les sujets de Sa Majesté n’en mouraient pas tousse, mais tousse étaient frappés.
Le couvre-feu fut bientôt déclaré sans que cela ralentît la diffusion du fléau : en effet, dans les faubourgs des grandes cités du royaume, les jeunes revêtus de houseaux Nike et portant un chaperon en guise de couvre-chef continuaient à circuler en toute impunité pour se livrer à leurs activités favorites — pillages, commerce de poudre du Levant, incendie de carrosses et lapidation de la maréchaussée — sous l’œil paternel et bienveillant des magistrats.

Comme le royaume manquait de gantelets et de heaumes pour se protéger des miasmes mortels, le nombre des victimes s’accroissait chaque jour, surtout parmi les vieillards déjà affaiblis par le jeûne consécutif à la baisse des retraites décidée par Sa Majesté, dans sa grande sagesse.
Devant l’urgence de la situation, le royaume réagit comme il l’avait toujours fait : on convoqua les États Généraux des carabins chargés de nommer commissions et sous-commissions afin d’aboutir à la constitution d’un collège d’experts qui rendrait un rapport préliminaire d’ici 2 à 3 ans.

C’est alors qu’un vieil alchimiste provençal surnommé Raoul de Massalia prétendit pouvoir soigner les pestiférés avec un vieux remède, la quinina, autrefois utilisé par les chevaliers francs lors des croisades afin de se prémunir des redoutables fièvres orientales. On fabriquait ledit remède pour à peine quelques sous et le comte de Nice ainsi que son épouse la comtesse avaient même été guéris en quelques jours de l’affliction qui menaçait leurs vies. Certains serfs, qui faisaient la queue devant le dispensaire du vieil alchimiste, parlaient de miracle, tandis qu’à la cour royale on se gaussait de celui qu’on surnommait déjà le vieux fol : personne ne croyait qu’un remède aussi peu cher et aussi peuchère viendrait à bout du fléau.

Bientôt Raoul fut conchié par les médecins parisiens de la Cour Royale : on lui reprocha d’abord d’être un vilain, un bouseux de basse extraction qu’on ne voyait jamais à la capitale, qui ne mettait même pas de perruque poudrée et déambulait tète nue et les cheveux au vent , ce qui n’augurait à l’évidence rien de bon sur ses compétences médicales.
On lui reprocha aussi d’être un partisan du roi Charles Premier le Grand — dernier souverain de Gaule et vainqueur des chevaliers teutoniques — unanimement jalousé par ses successeurs infoutus de remporter une seule victoire, même contre un loup solitaire aliéné. Les dévots lui reprochèrent enfin de s’être opposé au voilement des femmes sarrasines à l’université, ce qui constituait assurément un blasphème.
A la tête de la cabale, il y avait un trio de la plus haute noblesse : d’abord la duchesse de La Combe, abbesse de l’hôtel-Dieu St- Antoine et de TF1 ; puis l’ancien membre du Conseil Royal, la baronne Agnès Business ; et enfin l’époux de cette dernière, Le baron Yves le Vil, ayant exercé la charge de Grand Apothicaire Royal.

Alors que la peste avait déjà fait des dizaines de milliers de victimes, un cacochyme chenu souffrant de plusieurs tumeurs vint à défuncter : il s’était administré 45 gélules 8 fois par jour pendant une semaine du prétendu remède de Raoul de Massalia. On oublia aussitôt tous les autres morts et on ne parla plus que de celui-là dans les gazettes royales qui firent passer l’épidémie au second plan. Les innombrables vilains scrofuleux ou atteints d’écrouelles que Raoul avait sauvés l’accusèrent de sorcellerie. Le parti monarchique, LAREM (la Royauté En Manu), exigea un procès . Menacé d’excommunication et du bûcher, l’alchimiste se rétracta et abjura devant le tribunal de l’inquisition. Certains témoignent qu’en quittant la salle d’audience, toujours aussi hirsute, il marmonna « et pourtant elle soigne !  ».

Heureusement , tout est bien qui finit toujours bien dans le royaume de France.
La reine-mère Catherine de Macaron, ayant contracté la peste en assistant à une représentation au théâtre royal, fut sauvée par la grâce de Dieu et une fiole de quinina que le chevalier Alexandre Filsdedieu avait conservé par devers lui. Ainsi, le bellâtre musculeux tombé en disgrâce redevint connétable du royaume et premier mignon du roi. Il put organiser de grands concerts au Palais Royal pour le plus grand plaisir de Sa Majesté qui aimait entendre troubadours et ménestrels travestis chanter du rap, entre deux parties de bilboquet.

Après un an et demi d’épidémie et autant de morts que pendant la grande peste noire de 1348, la duchesse de la Combe, la baronne Agnès Business et le baron Yves le Vil inventèrent enfin un remède efficace contre la peste. La preuve que ce remède était efficace, il coûtait plusieurs écus d’or. Mais même les plus pauvres s’endettèrent tant la peur de la maladie les taraudait et tant ils avaient vu mourir les leurs, ce qui fit la fortune des laboratoires d’apothicaires, généreux mécènes des nobles la Combe, Business et le Vil.
Quant au bon roi Manu-Henri III, il se montra magnanime et généreux : comme le nombre des retraités avait considérablement diminué, un édit royal annula la réforme des retraites pour les quelques vieillards qui avaient survécu à la peste et à la libération de milliers de gibiers de potence des geôles du royaume par la chancelière de Belle-ou-Bête. En même temps, le roi rétablit la gabelle car il fallait bien renflouer les caisses du royaume et surtout payer les pensions des privilégiés.
Personne ne sut ce qu’était devenu Raoul de Massalia. A la Cour, dame et chevaliers affirment en frissonnant que Satan en personne est venu le prendre pour l’emmener à la Géhenne, et l’on dissimule dans des reliquaires les dernières fioles de quinina au cas où la peste reviendrait. D’autres disent qu’il s’est exilé dans l’Empire Songhaï où il est considéré comme un grand marabout-guérisseur capable de ressusciter les maures atteints de fièvre hémorragique. Alors qu’il est oublié dans le royaume de France, on trouve une statue de Raoul devant le palais de Mac Donald Premier, roi-consul des Amériques, mais il s’agit probablement d’une énième provocation du souverain d’Outre-Atlantique .

Julien Aubert : Après le coronavirus, il faudra repenser la France

Capture d’écran 2020-03-23 à 18.16.26Julien Aubert, député du Vaucluse, vient d’envoyer une lettre à l’Elysée, co-signée par six parlementaires (Valérie Boyer, Thibault Bazin, Bernard Brochant, Sébastien Meurant, Bérangère Poletti et Patrice Varchère) où il s’étonne poliment de la façon dont l’Etat se plie, au jour le jour, aux préconisations du Conseil scientifique qui apparemment remplace désormais en France l’Exécutif ; de l’incapacité de notre pays à mettre en place un dépistage largement utilisé ailleurs — en Corée comme en Allemagne par exemple ; et des difficultés bien parisiennes pour valider le traitement à la chloroquine proposée par le professeur Didier Raoult. Il a bien voulu répondre, dans le prolongement de cette lettre, à quelques questions sur l’après-coronavirus, qui, compte-tenu des décisions actuelles, lui paraît chargé de menaces lourdes.

JPB. La rivalité Paris-Marseille sur la gestion du coronavirus, est-ce une façon de rejouer en continu PSG-OM ?

JA. Je crois, pour parler poliment, que les rivalités médicales et les conflits de personnalités n’ont pas aidé le dialogue et la coordination. Yves Lévy [immunologiste spécialiste du SIDA et accessoirement mari d’Agnès Buzyn, qui a fait classer la chloroquine il y a peu parmi les substances dangereuses] souhaitait récemment couper la tête de Didier Raoult — qui le lui rend bien. Vous avez là tous les ingrédients d’un polar complotiste que je vous suggère d’écrire.

JPB. Vous regrettez dans votre courrier que nous ne testions pas les Français pour savoir qui est atteint ou non du coronavirus — ce qu’ont fait nombre de pays industrialisés, à commencer par l’Allemagne, avec des résultats spectaculaires (à peine une centaine de morts en Corée). Pourquoi est-ce impossible en France ?

JA. Parce que nous avons bradé notre industrie ! Cela date de Jospin — l’idée que la France ne serait plus qu’un pays de « services ». Pour fabriquer des tests, nous manquons de réactifs. L’Allemagne, elle, a encore une industrie chimique — c’est une vielle tradition dans ce pays. C’est en cela que nous sommes devenus membres à part entière du Tiers-Monde !
Et pas uniquement au niveau médical ! Les Français s’aperçoivent qu’avoir bradé notre industrie à l’étranger — sous prétexte que les Chinois pourraient toujours nous approvisionner, une certitude qui a fait long feu ces dernières semaines — nous expose terriblement aux inconvénients que nous constations il y a peu en Afrique face à d’autres maladies épidémiques.
La première leçon à tirer de cet épisode tragique est qu’il faut réintroduire une vraie indépendance stratégique — et que si nous sommes « en guerre », comme le dit Macron, il faut concevoir la notion de stratégie au delà du militaire. Un ays est un corps vivant. Il faut nous demander quelles fonctions vitales il nous faudra à l’avenir préserver et financer. Pour des économies dérisoires, nous avons bradé une expertise dont l’absence, aujourd’hui, nous coûte très cher. Bercy décidément calcule à très courte vue — alors que nous savons depuis De Gaulle que la France ne se gère pas à la corbeille !

JPB. Il faudra donc récupérer une indépendance industrielle et financière… Pourquoi ne pas convoquer un nouveau Bretton-Woods pour remettre à plat l’ensemble du système international — européen tout au moins ?

Peut-être — mais ni Bercy ni Bruxelles ne se laisseront faire. Le schéma le plus probable, c’est que les eurocrates, désireux de relancer l’Europe après la crise, imagineront des eurobonds, afin de renforcer le fédéralisme.

JPB. Alors qu’il faudrait peut-être prononcer un moratoire des dettes souveraines — voire leur effacement…

Il faut laisser la crise financière actuelle aller jusqu’au bout. C’est quand les marchés seront vraiment perdants que nous pourrons intervenir — par exemple en sauvant les établissements bancaires déficitaires, en contrepartie de l’effacement de tout ou partie de la dette. Par une prise de participation étatique dans les établissements bancaires stratégiques. Aujourd’hui, les banques veulent bien prêter de l’argent aux entreprises — mais à des taux parfois absurdement élevés. L’intervention massive de l’Etat permettrait de sauvegarder nos intérêts stratégiques — parce que la « guerre » ne s’arrêtera pas avec la victoire sur le virus !
Evidemment, ce sera compliqué par le fait que la Chine, qui pèse très lourd dans les dettes des Etats dont elle a acquis des pans entiers, ne consentirait pas aisément à perdre beaucoup d’argent. Nous sommes au centre d’un conflit d’intérêts entre USA et Chine — à qui dominera le monde. Et il n’y aura pas de consensus non plus sans les Etats-Unis. D’où la nécessité de prendre le contrôle des banques dans la mesure où elles ont une importance stratégique.

Ce que la crise fait apparaître, c’est l’absence totale de solidarité européenne. On nous a vendu pendant des années l’idée du libre-échange et de l’abolition des frontières — pour les rétablir en quelques jours. À ceci près qu’une récente circulaire du Premier ministre garantit aux Britanniques la libre circulation en France — ils peuvent s’y faire confiner à leur gré ! Il n’y a aucune stratégie commune — parce que la « guerre » n’est pas une question d’Union, mais d’Etats.
Il faut penser la France avant de penser l’Europe — ou le monde. Je travaille d’ailleurs à un livre sur la souveraineté — à paraître en décembre, d’abord sur le site d’Oser la France, puis en librairie.

JPB. Alors, que faire, comme disait Lénine ?

I faut imposer un audit qui se posera deux questions essentielles — sur la sensibilité et sur la vulnérabilité du pays. Ce que faisait autrefois le Commissariat au Plan. La sensibilité, c’est l’analyse du temps de réaction : combien de temps avant que nous comprenions, par exemple, le danger du COVID-19 ? Un mois ! Et quelle a été notre vulnérabilité ? Elle a été totale ! Alors, comment remédier à cet état de choses ?
Et j’ai bien peur que les ordonnances que le gouvernement fera passer ces prochains jours n’auront pas pour objet de rétablir une quelconque autonomie. Elles viseront juste à accroître l’emprise néo-libérale, en éliminant — c’est un fantasme persistant de ce gouvernement tous les acquis sociaux des soixante dernières années, sous prétexte d’efforts dans la lutte contre le virus et les déficits qu’il entraînera. En fait, ce ne seront pas des décisions d’Etat, mais des décisions de non-Etat.

JPB. Les Français, disent les sondages et les médias, approuvent l’action du chef de l’Etat…

Comme Hollande était approuvé après les attentats. Mais comme Hollande, Macron est cliniquement mort. Et les Français le savent — et le diront dès qu’on leur permettra des rassemblements de plus de deux personnes.

Jean-Paul Brighelli

Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — chapitre 3

Vous l’aurez voulu. Mais dès que ça vous fatigue, dites-le moi, je passerai à autre chose. JPB

 

III.

– Je ne suis… même pas… ivre, hoqueta Pierre.
– Certainement pas, dit Balthazar avec une intonation ironique qui échappa complètement à son compagnon.
– Je pourrais même… me lever… si je voulais, insista le vicomte.
– Je n’en doute pas, répliqua son interlocuteur sur le même ton, terriblement narquois à force de se vouloir neutre.
Les deux hommes qui tenaient ces propos se ressemblaient comme se ressemblent deux cases d’un jeu d’échec : chacun semblait l’écho de l’autre, et tout les opposait.
Le buveur s’appelait Pierre d’Aumelas. Il n’avait pas trente ans, et sa blondeur et ses yeux bleus — fort rares à cette époque dans un cabaret de Pézenas, l’ancienne capitale des Etats du Languedoc — lui conféraient un aspect juvénile. Il avait un visage d’ange, d’une beauté qui aurait été féminine sans la fine moustache qui ombrait sa lèvre bien ourlée. Pour l’instant, il était vautré plutôt qu’assis, mais on sentait, à mesurer les larges épaules et la longueur des jambes, qu’il était d’une taille fort au dessus de la moyenne. Sa tenue de cavalier avait le débraillé de l’ivresse, mais ne manquait pas d’élégance — à ceci près que le chapeau jeté sur la table aurait bien eu besoin d’une plume neuve, et que les bottes manifestaient des signes d’usure évidents.
Son compagnon, Balthazar Herrero, était exactement son opposé, quoique du même âge. Et si l’un était ange, l’autre aurait pu postuler pour le rôle du démon. Brun de poil et de peau, le nez insensiblement aquilin, les lèvres fines et spirituelles d’une bouche faite pour dire des méchancetés, l’œil d’un noir intense et méphistophélique, il était de surcroît vêtu de noir, avec des broderies d’argent — d’une élégance qui jurait avec le pauvre décor du relais de poste dans lequel ils avaient échoué.
Pierre d’Aumelas fixa son vis-à-vis sans ciller, avec ce regard hypnotique qu’adoptent les ivrognes sur le point de s’écrouler. Le fait est qu’il buvait depuis la veille au soir, et qu’à dix heures du matin, il était arrivé au point de rupture.
En fait, il avait bu pour deux, puisque Balthazar ne touchait jamais à l’alcool.
C’est à ce genre de détail que l’on repérait les anciens Maures ou les Juifs faussement convertis — et Balthazar était maure par son père et juif par sa mère. Il avait d’ailleurs la peau foncée de ses aïeux. À ce qu’on lui avait rapporté, il ressemblait à sa naissance à un petit pruneau famélique. Manuel Herrero, son forgeron de père, avait souvent déploré, devant ce fils longtemps malingre, que la naissance d’une telle sauterelle ait pu causer la mort d’une épouse qu’il aimait si fort. Il avait nommé cet insecte noirâtre Balthazar, comme le roi nègre venu adorer le Christ — à la fois en écho à sa peau d’Oriental, et pour l’intégrer au milieu chrétien dans lequel son propre père Ibrahim avait choisi de vivre, après avoir fui le royaume de sa Majesté Très Catholique le roi Philippe IV.
Balthazar avait gardé sa peau sombre — elle avait même foncé depuis son enfance. Il portait de surcroît une barbe courte, très noire, accordé à son regard de braises liquides. Jeune médecin, il était comme aujourd’hui le plus souvent vêtu de noir, ce qui accentuait encore son aspect ténébreux.
Et il était l’ami intime, et pour ainsi dire unique, de Pierre d’Aumelas.
L’auberge dans laquelle ils se trouvaient avait jadis été la plus belle de la ville — du temps de Conti, quand les Etats généraux du Languedoc se tenaient à Pézenas. Aujourd’hui, elle ne s’animait que les jours de marché, quand les paysans qui avaient un peu vendu de leurs produits s’empressaient de dépenser leurs pauvres bénéfices avant que leurs épouses ne mettent la main dessus. Le reste du temps, le cabaretier vivotait de ce que lui rapportait le relais de poste et les quelques voyageurs qui se risquaient de ce côté du fleuve, et les prostituées qui vendaient leurs charmes à l’étage.
Maître Guilhem avait eu jadis à demeure plusieurs femmes de mauvaise vie et de bonne compagnie. Il ne lui en restait plus que trois, et pas de prime jeunesse ! De surcroît, l’une d’elles, qui avait déjà plus de trente ans, était enceinte jusqu’aux yeux, et parfaitement inapte à tout commerce.
Il jeta un coup d’œil sur la salle. Outre le jeune vicomte et son compagnon, il y avait là deux voyageurs en transit qui attendaient qu’on attelle des montures fraîches à leur voiture. Des commerçants sans doute, partis de Gignac à l’aube, et bien forcés de faire une pause après ces dix lieues. Ils avaient demandé une omelette et un peu de vin. Ce n’était pas avec de telles agapes qu’il allait faire fortune !
Quant au vicomte, il buvait à crédit, comme souvent. Le Maure avait de l’argent, lui, mais il répugnait à payer les soûleries de son ami.
– Plus vertueux qu’un bon catholique ! grommela Maître Guilhem.
Il y eut soudain un bruit de pas précipités dans l’escalier qui menait à l’étage. La plus âgée des courtisanes — laide comme le péché, édenté et habillée de hardes décolorées — se précipita.
– Ninon accouche ! cria-t-elle en languedocien. Et ça ne se présente pas très bien.
Guilhem haussa les épaules. Pour ce que lui rapportait la Ninon, elle pouvait tout aussi bien crever !
Seul Balthazar parut intéressé. Il apostropha la vieille.
– Pas bien comment ? demanda-t-il dans le même patois.
– Pas bien du tout !
Les mots semblaient jaillir de la bouche où subsistaient quelques chicots puants. Balthazar songea que l’idée de prendre du plaisir avec une telle souillon était fort étrange. Mais il en fallait aussi pour les serfs qui bêchaient les terres. « Autant baiser des moutons ! » pensa-t-il.
Et il se leva. Il n’était pas très grand, et très mince — comme une lame noire.
– Viens donc ! jeta-t-il en bon français au vicomte. Ça te dessoûlera.
Pierre d’Aumelas l’interrogea du regard. Il n’avait rien entendu, rien perçu. Il était dans le somnambulisme de l’ivresse, bien droit, apparemment lucide, tout prêt de s’effondrer. Mais il se leva, tandis que Balthazar saisissait sur la table le portefeuille de cuir qu’il appelait sa trousse, où étaient rangés ses instruments de chirurgie.
Ils montèrent à l’étage. L’aubergiste suivit. Ninon était tout ce qu’il lui restait de consommable. Si elle venait à mourir en couches…
La seconde hétaïre, aussi usée que la première, s’affairait près d’une mauvaise paillasse sur laquelle était couchée la parturiente. Balthazar les connaissait bien toutes deux, quoiqu’il ne les consommât jamais. Mais il avait parfois soulagé leurs misères.
Il s’approcha du lit de fortune.
La malheureuse Ninon était en chemise, une chemise retroussée jusqu’à la taille. Son ventre était énorme, comme hanté d’une gigantesque fluxion.
Balthazar comprit tout de suite. Il tâta le ventre effroyablement tendu, et repéra la forme de l’enfant qui cherchait à sortir, les fesses en avant.
Balthazar se tourna vers Maître Guilhem, qui regardait la scène avec des yeux exorbités.
– Une bassine d’eau bouillante, ordonna le jeune médecin — et tout de suite ! Ah — et ton rasoir !
Il se tourna vers les deux femmes en loques.
– Trouvez-moi des linges dont je puisse faire de la charpie, dit-il.
Spontanément, il avait parlé en français. Elles ne bougèrent pas. Patiemment, il répéta ses consignes dans le patois d’oc que baragouinaient les filles.
Guilhem de son côté s’empressa. L’eau, ce n’était pas ce qui manquait, avec le fleuve tout proche. « Mais pourquoi la faire bouillir ? » se demanda-t-il en obéissant tout de même.
Vingt minutes plus tard, il montait à l’étage un baquet d’eau fumante.
Balthazar parlait doucement à Ninon — si bas que personne n’entendait ce qu’il lui disait. Des paroles de réconfort, sans doute — ou bien lui expliquait-il ce qu’il allait tenter ?
Il ouvrit sa trousse, et en tira un scalpel d’acier poli, qu’il plongea dans la bassine d’eau brûlante. Il y laissa la lame et ses mains quelques terribles secondes. Il ressortit l’instrument, et le passa encore à la flamme d’un bougeoir. Puis il le posa en équilibre sur le coin d’une table.
Il saisit les morceaux de drap blanc que lui avaient apportés les deux femmes, et il les lava dans la bassine, avant de les essorer soigneusement. Il les posa sur une assiette propre, près de lui.
Il savait d’expérience qu’il valait mieux procéder ainsi, même s’il ne savait pas exactement pourquoi.
Il leva la tête vers le vicomte, qui paraissait tout à fait dessoûlé par le spectacle et la situation.
– Tiens-lui les mains fermement, au-dessus de sa tête. Il ne faut pas qu’elle bouge.
Au deux autres prostituées effarées, il commanda de tenir les jambes de Ninon. « Asseyez-vous dessus », dit-il en occitan. « Il ne faut pas qu’elle bouge. »
Il délimita son champ d’action. Ninon avait une toison exubérante, qui remontait vers le nombril. Balthazar prit deux minutes pour en supprimer l’essentiel avec le rasoir de Maître Guilhem. Puis il lava consciencieusement la peau blanchâtre avec les linges ébouillantés.
Il eut alors un geste d’une ineffable beauté, et trancha d’un coup horizontal la partie supérieure du pubis, sur huit pouces de long.
Le sang eut comme une hésitation, puis commença à sourdre dans la plaie ouverte. La fille eut une sorte de hululement, puis se mit à crier tout en s’efforçant de se retenir.
Balthazar épongea le plus gros du flux, et fouilla dans la fente. Il repéra du bout des doigts l’utérus, le trancha avec une infinie délicatesse, et extirpa l’enfant au bout de son cordon.
C’était une petite fille.
L’une des femmes tendit les mains pour la saisir.
– N’y touche pas ! dit sourdement le médecin.
Il donna une petite tape sur les fesses du bébé, qui eut une sorte de hoquet et se mit à pleurer.
Il fit lui-même un nœud au cordon avant de le trancher. Alors seulement il le tendit aux deux femmes, qui s’empressèrent.
– Trouvez-lui une femme qui ait du lait, et tout de suite ! ordonna Balthazar.
Il se pencha sur l’accouchée, qui avait sagement choisi de s’évanouir. Il extirpa le placenta de la plaie ouverte, puis se rinça les mains dans la bassine encore chaude, et en profita pour y laver une aiguille légèrement courbe et un fil de soie grège, très fin.
Il recousit aussi vite et précisément que possible la jeune femme, pour profiter de son évanouissement — d’abord la fine membrane intérieure, puis la peau. Enfin, avec les linges pourpres, il épongea le sang en surface.
– Elle vivra, dit-il. Ne touchez surtout pas à son ventre. Changez les linges qui l’entourent après les avoir fait bouillir. Donnez-lui à boire du bouillon. Rien d’autre pendant quelques jours. Et si quelque chose se passe, faites-moi quérir.
Il se releva. Cette ombre noire au-dessus de la jeune femme ne paraissait pas de bon augure. Mais le regard et la voix étaient remplis de compassion, et si l’on prêtait l’oreille, d’une nuance plus personnelle, indistincte mais heureuse, comme si ce n’était pas une quelconque Ninon que le docteur avait arraché à la Camarde, comme on disait depuis peu pour désigner la Mort qui comme chacun sait a le nez camard, si aplati qu’il finit par n’être qu’un trou.
Le vicomte, désenivré et parfaitement lucide à présent, regarda son ami. Il paraissait exténué.
Ils descendirent dans la salle commune.
– Je voudrais un grand verre de lait chaud, dit Balthazar à l’hôtelier.
Le vicomte allait reprendre le verre qu’il avait laissé à moitié plein quand la porte de l’auberge s’ouvrit. Une grande bouffée de tramontane glacée et un homme emmitouflé jusqu’aux oreilles entrèrent en même temps. Pierre d’Aumelas reconnut le valet de son père.
– Que s’est-il…
– Ah, Monsieur le Vicomte ! Je vous cherchais ! Votre père vous demande instamment.
Il salua le médecin qui sirotait son lait.
– Si vous pouviez également venir, Maître Balthus…
Balthus était le nom de médecin de Balthazar — raccourci et latinisé. De quoi impressionner ses pratiques, et ses confrères.
Ils se levèrent l’un et l’autre. Le vieux comte ne les dérangeait jamais pour rien.
– Tu as donné à manger aux chevaux ? lança Pierre d’Aumelas.
– Dix fois ! grommela Guilhem. Et pour…
– Donne-lui quelque chose pour la peine, dit le jeune aristocrate à son ami.
Le médecin fouilla dans son manteau, en tira une bourse un peu flasque, et jeta un écu d’argent sur la table.
– Et je t’ai sauvé la plus présentable de tes filles, dit-il. Ça solde nos dettes !
L’aubergiste secoua la tête. Il aurait préféré un peu plus d’argent frais — et au diable cette garce qui allait être inutilisable encore pour Dieu sait combien de temps, avec son ventre recousu !

Un peu de lecture pour ces temps de corona… Chapitre 2

« Le cheval, dans le noir, buta sur une souche de vigne, hésita, et s’immobilisa enfin avec un long frisson.
Le choc ramena Mathieu à la vie. Il ouvrit les yeux, et s’efforça en vain de voir à travers les ténèbres. « Je suis aveugle », pensa-t-il. La balle qui l’avait atteint, quelque part dans le dos, s’était-elles faufilée dans sa tête, par une veine ou une autre, et allait-elle lui gicler par les yeux ? « Aveugle », répéta-t-il tout haut. Il eut un rire bref qui se transforma en toux rauque. Il cracha un gros caillot de sang, et respira plus librement. Il se sentit mieux, soudain — ce qui ne manqua pas de l’inquiéter. Il avait déjà été blessé, dans sa vie, il savait que ce genre de sensation arrivait justement au moment où les choses empiraient. Le mieux de la fin.
Il distingua soudain quelque chose de plus noir encore dans cette nuit obscure, et il sut qu’il n’était pas aveugle. Un arbre, probablement. Il donna un léger coup de talon, et la brave bête se remit en marche. Elle avait du mérite. Cela faisait douze heures qu’ils galopaient, de façon intermittente. Mathieu était trop avisé pour crever son cheval tout de suite, et il avait ménagé sa monture, tout en jetant un coup d’œil parfois derrière lui. Mais il avait été vite rassuré. Les assassins ne le suivaient pas : trop de neige, trop de brouillard. Et sans doute étaient-ils rassasiés de sang.
Où pouvait-il être ? Quelque part dans la vallée de l’Hérault, qui menait vers Pézenas. Il était hors de question d’attendre le petit matin. D’abord, en ce mois de février, l’aube était encore loin. Et il faisait un froid très vif, même dans cette plaine languedocienne où il était enfin parvenu, vers cinq heures du soir. La tramontane coupait la peau.
Au début de sa chevauchée, il ne s’en était pas soucié. Par réaction à ses blessures, il avait même senti par à-coups des bouffées de chaleur le secouer. Mais après tout ce sang perdu, et il n’aurait jamais cru avoir tant de sang en lui, il frissonnait à chaque brise. « Le cheval ! pensa-t-il soudain. Il ne faut pas qu’il s’arrête. Il ne faut pas que je le laisse penser à sa fatigue. »
Il enfonça machinalement ses talons dans le ventre de sa monture. Peut-être la bête ne survivrait-elle pas plus que lui à cette chevauchée éperdue. Mais il fallait arriver. Coûte que coûte. Prévenir son maître, le comte d’Aumelas, de ce qui s’était passé.
Le cheval allait au pas, heurtant parfois ses jambes aux ceps de vigne — et Mathieu ressentait chaque choc dans sa chair déchirée. Il s’était raisonné : la balle qui l’avait atteint ne pouvait pas avoir touché un organe noble, il serait mort depuis longtemps. Le poumon sans doute avait été lésé, il n’aurait pas craché tant de sang, mais juste en surface, probablement. Il se rassurait comme il pouvait quand une nouvelle quinte lui fit cracher encore un flot de sang. En surface, vraiment ?
Sans qu’il le vît vraiment, ils gagnèrent enfin une vraie route. Les sabots résonnèrent soudain sur du pavé, et Mathieu comprit qu’ils étaient presque arrivés, que la bête avait retrouvé son chemin, d’instinct, et qu’ils venaient d’aborder la longue allée plantée de hêtres qui menait au château d’Aumelas.
En fait, le château familial était juché au sommet d’un escarpement. Mais, il n’en restait que des ruines : Richelieu, comme il l’avait fait partout où des vassaux avaient manifesté leur mécontentement, avait fait raser les créneaux et démanteler les murs. Les démolisseurs n’avaient respecté que la chapelle. Depuis ces années 1620, la famille s’était réfugiée dans une bâtisse du village, dans le creux de la vallée — une grosse maison rectangulaire qui aurait aussi bien appartenir à quelque fermier enrichi, et qui était désormais le nouveau château d’Aumelas.
Entre le village perdu et la demeure du comte, il y avait presque trente lieues. Tout le pays avait appartenu jadis aux Aumelas, mais de vente en vente, ils s’étaient dépossédés peu à peu de l’essentiel de leurs biens. Ne subsistaient que quelques hameaux haut perchés dans les Cévennes, quelques vignes, un peu de blé. De quoi vivoter. Le jeune vicomte mangeait le fond avec le revenu. Son père était trop âgé pour s’en offusquer, sans compter qu’il avait pour son fils une indulgence presque totale, typique d’un père âgé qui se reconnaît en son jeune fils. Toute l’aristocratie française vivait alors à crédit — tant qu’elle avait du crédit. Puis des bourgeois lointains, des paysans aisés, rachetaient paisiblement les terres laissées en gage par les seigneurs désargentés chez les Juifs qui avaient accordé les prêts. À Pézenas, tout proche, il y avait un ghetto où étaient confinés ces suceurs de sang…
L’allée était tellement enneigée, par moments, à cause des congères drossées par les rafales, que la bête harassée glissait, se reprenait, trébuchait à nouveau. Il n’y avait pas un quart de lieue, mais Mathieu eut l’impression que cela durait davantage que tout ce qu’il avait accompli jusque là. Il parlait de temps en temps à sa bête, entre deux quintes de toux, il lui caressait l’encolure, la flattait, lui racontait le picotin d’avoine et le foin épais auxquels elle aurait bientôt droit… Il en avait au moins l’intention, mais la plupart du temps, les mots mouraient dans les bulles de sang qui éclataient entre ses lèvres.
Il se pencha sur le cou de son cheval pour l’aider. Puis il leva les yeux. Juste devant lui, le ciel d’encre parut plus noir encore, et il sut qu’il était arrivé, qu’ils étaient devant la muraille aveugle de la grande bâtisse. Aucune lumière ne filtrait à travers les rares fenêtres.
Ils firent encore vingt pas, pour rejoindre la petite esplanade de l’entrée principale.
Que faire ? Appeler ? Ses lèvres ne laissaient plus passer que des soupirs sanglants. Il ne s’en sentait pas la force de descendre — il n’y survivrait pas. Il fouilla dans sa poitrine, et en retira le petit pistolet qu’il gardait toujours sur lui. Il l’arma, en invoquant Dieu que le sang n’ait pas corrompu le mécanisme ou mouillé la poudre. Puis il leva le bras au ciel et fit feu.
Le cheval broncha à peine. C’était une vieille bête, et si épuisée qu’au canon même elle n’aurait pas réagi.
Cinq mortelles minutes s’écoulèrent avant que les lourds vantaux ne s’entrouvrent.
Mathieu entendit des éclats de voix — assourdis par la fatigue et par la mort qui le gagnait. Il se sentit soulevé, transporté, avec des précautions infinies. Mais malgré la délicatesse de ceux qui le portaient, ses blessures se rouvrirent, et il s’évanouit. »

Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — second chapitre 1

Je fais un dernier essai — le premier m’ayant attiré une masse de critiques dont je ne me relèverai pas de sitôt. L’histoire qui suit est totalement écrite, et porte sur les exactions contemporaines d’une banque qui gère tranquillement les fonds de Juifs partis depuis longtemps en fumée — en attendant que se manifestent d’hypothétiques héritiers…

« Jeudi 16 juillet 1942, six heures du matin — heure allemande.

« J’ai embrassé l’aube d’été », se récite Rachel en ouvrant les volets. « Dieu, qu’il fait beau ! »
Elle a eu seize ans six mois auparavant, et elle a obtenu de ses parents, à cette occasion, de quitter le solennel appartement du second pour emménager dans la chambre de bonne du sixième. Elle en a fait sa caverne, son refuge, son monde. Et ce matin, elle ne peut que se féliciter de son choix. Le soleil vient de passer par-dessus les toits de Paris, et frappe la jeune fille d’un rayon déjà chaud, caressant et complice.
Rachel se débarbouille vite fait, brosse ses longs cheveux blond vénitien, et s’habille à la hâte. Elle enfile la robe à fleurs qu’elle portait l’avant-veille, pour le 14 juillet – même si on ne fête guère la prise de la Bastille dans ce Paris à l’heure allemande, ses parents et quelques amis ont tenu à s’habiller, en privé, à la hauteur de l’événement. De surcroît, les Juifs n’ont pas le droit de sortir après huit heures du soir, et les rares soirées qu’organisent encore ses parents rassemblent les mêmes voisins proches, qui regagnent leurs domiciles en rasant les murs. Le couvre-feu ne facilite pas la vie mondaine…
Sont venus aussi deux vieux clients de son père, qui habitent à deux pas, rue Vieille-du-Temple. Un peu éberlués de se retrouver, le temps d’une soirée, dans un Paris israélite dont ils préfèrent ignorer l’existence, même s’ils le côtoient journellement.
Rachel sourit toute seule en pensant aux toasts célébrant la victoire sur l’obscurantisme et le despotisme : sous la prise de la Bastille – ils habitent à deux pas de la place où se dresse aujourd’hui la colonne qui célèbre l’événement – ses parents ne fêtaient-ils pas une autre libération, tant espérée ?
– Lulu ! appelle-t-elle.
Le king charles saute du lit et s’ébroue, secouant ses longues oreilles molles. Il sort de ses songes comme s’il sortait de l’eau. Mais tout bien réfléchi, il a plutôt envie de se balader, et il salue sa maîtresse d’un jappement léger. C’est un chien bien élevé qui ne se permettrait pas de réveiller tout l’immeuble à une heure si matinale. Même si une rumeur semble monter de la rue, sans doute les premiers ouvriers partant vers les premiers métros…
Et pour respecter le sommeil de cette tranquille maison bourgeoise, Rachel dévale l’escalier de service, un peu raide à monter, mais si facile à descendre.

Elle rejoint la rue Pavée, traverse Saint-Antoine, et part vers les quais. Le petit chien marque vaillamment son territoire, en levant la cuisse aussi haut qu’il le peut. Il s’enhardit à renifler la roue d’un autobus, garé là de façon bien incongrue, pense Rachel. D’autant qu’il y en a une bonne vingtaine, échelonnés jusqu’au métro Saint-Paul. Les chauffeurs sont au volant, immobiles, et il n’y a pas de receveurs. C’est bien étrange. Quatre hommes attendent dans une traction-avant noire — eux non plus ne bougent pas plus que des statues. Sur leurs visages de cire on voit clairement écrit le mot Police. Lulu, impavide, inonde consciencieusement la roue avant gauche du véhicule. Rachel étouffe un fou-rire nerveux.
– Lulu ! crie-t-elle.
Elle gagne la Seine. Sur le quai des Célestins, nonchalamment appuyés au mur, trois jeunes miliciens du parti de Doriot fument tranquillement une cigarette, dont la lourde fumée bleue peine à monter dans le ciel. Ils seraient plutôt mignons, si on parvenait à faire abstraction de la chemise bleue d’uniforme et du brassard marqué au sigle du PPF, avec tout ce qu’il évoque de démence précoce.
– Mate la petite youpine ! s’exclame l’un d’eux. Eh, poupée blonde, tu viens danser avec nous ?
Rachel hausse les épaules — pas trop fort quand même, pour ne pas provoquer leur colère ou leur entêtement. Petite youpine ? Il fait si beau qu’elle n’a pas mis le manteau léger sur lequel la bonne a cousu l’étoile réglementaire. Ses cheveux blond-roux, peut-être, ou ses taches de rousseur ? « Un teint de porcelaine », lui dit sa mère dont les images sont toujours si sagement conventionnelles. Qu’aurait dit Rimbaud ?
C’est monsieur Rochambaud, leur professeur de Lettres de Seconde, qui leur a parlé de Rimbaud. C’était drôle : il baissait la voix comme s’il échangeait avec ses élèves un secret douloureux — ou douteux. Rimbaud est un peu trop maudit pour 1942, semble-t-il. N’empêche que l’homme aux semelles de vent, comme l’appelle Rochambaud, était coiffé comme un zazou — il leur a montré un dessin où il est assis à côté de Verlaine, — qui n’est guère mieux en cour : c’est son père qui a expliqué à Rachel pourquoi…

Rachel et Lulu traversent la première partie du pont de Sully. Ils entrent dans le petit square à gauche et descendent sur la berge de l’île Saint-Louis. Lulu court comme un fou sur les pavés inégaux. Rachel manque se tordre le pied dans un trou inattendu. Et le pavé suivant branle dangereusement.
Une péniche vide remonte le fleuve à toute allure, et Rachel se recule contre le mur pour éviter les vagues qui viennent mourir à ses pieds.
L’aube vire à l’aurore, le soleil inonde les quais. Rachel pense au poème étudié en allemand — son père, ex-Ukrainien d’origine allemande, a tenu à lui faire étudier ce qui, pour lui, est resté « la langue de Goethe » — « et de Heine », ajoute-t-il malicieusement. Des vers d’Eduard Möricke, écrits il y a trois-quarts de siècle :

« O flaumenleichte Zeit der dunkeln Frühe!
Welch neue Welt bewegest du in mir?
Was ist’s, daß ich auf einmal nun in dir
Von sanfter Wollust meines Daseins glühe? »

Quelle est la suite, déjà ? « Einem Kristall gleicht meine Seele nun… » Et puis ?
Elle bute sur un pavé inégal, et, curieusement, le choc fait remonter le poème. « Einem Kristall gleicht meine Seele nun, / Dennoch kein falscher Strahl des Lichts getroffen … » C’est cela ! Elle en jubilerait presque…

Ils flânent ainsi pendant un bon quart d’heure, et prennent encore le temps de musarder en remontant le boulevard Henri IV.
Là aussi, il y a des autobus garés.

« C’est tout de même curieux », pense Rachel. Elle remue la tête pour se débarrasser de son étonnement, et ses cheveux viennent lui manger le visage, s’accrochant à son petit nez mutin, à ses cils, à ses joues encore pleines — elle sort à peine de l’enfance, elle n’a des formes que depuis un an à peine. Au coin de Saint-Antoine, devant la Banque de France, d’autres miliciens sont là, immobiles, et la suivent des yeux avec gourmandise. C’est pour le coup qu’elle regrette de ne pas avoir mis de manteau. Cette robe la déshabille un peu trop bien…
Rue du Roi de Sicile, enfin.

Elle remonte directement au second. Elle ne craint pas de réveiller ses parents : son père se lève toujours tôt, comme quand il allait travailler à l’hôpital… Désormais, il reçoit les malades chez lui. En catimini, pour ainsi dire. Mais il a gardé l’essentiel de sa clientèle, y compris nombre de non-Juifs. « Votre père, a lancé à Rachel, l’avant-veille, cet ancien malade devenu un ami de la famille, il a le chic… » C’était un peu mystérieux, mais très éloquent. Et Rachel n’est pas mécontente que son père « ait le chic »… Cela va bien avec son élégance vestimentaire, son air de ne pas y toucher, cet humour à fleur de paupières, qui caresse plus qu’il n’égratigne…
Elle gratte à la porte, et c’est bien lui qui lui ouvre. Il est déjà habillé, comme s’il devait sortir. « Ta mère dort encore », lui souffle-t-il. « Tu n’as pas déjeuné ? Viens, j’ai fait du chocolat… »
Un luxe, en cette deuxième année d’Occupation. Mais Nathan Zylberstein a tant d’anciens malades, de ces diabétiques à qui il a sauvé la vie en leur appliquant, l’un des premiers en France, le traitement à l’insuline découvert dans les années vingt, — et qui lui vouent une reconnaissance éternelle…
Lulu réclame, lui aussi. Rachel mouille du pain avec du lait, et le petit chien, qui n’a pas un an, se jette sur sa gamelle avec une avidité qui fait plaisir à voir.
C’est au moment où Olga Zylberstein se lève à son tour, enveloppée frileusement dans l’un de ces peignoirs profonds où elle s’emmitoufle si volontiers, que des coups violents sont frappés à la porte.
Nathan se fige. Il regarde sa femme — l’un de ces regards qui en disent plus long que tous les discours. Puis il se lève, et va ouvrir à deux hommes vêtus de longs imperméables beiges, incongrus en ce jour d’été.
– Préparez rapidement quelques affaires, a jeté l’un d’eux. Nous vous emmenons…
– Mais… où …, a commencé Nathan.
– Aucune importance. Ah, pensez à couper le gaz, vous pourriez ne pas revenir tout de suite…
C’est comme s’il avait dit quelque chose de drôle, parce que le second policier éclate de rire.
Un rire sans gaîté réelle, pense Rachel.
– Rachel, lui dit sa mère, mets ton manteau. Non, l’autre, le marron.
– Mais Maman ! Il fait déjà chaud ! Je ne vais pas mettre un manteau d’hiver !
– Fais ce que je te dis », insiste Olga Zylberstein. Puis elle se tourne vers son mari : « Les Cosaques sont de retour… »
Sans répondre, Nathan serre longuement son épouse contre lui. Et ce geste d’amour, si inattendu entre ses parents, qui restent ordinairement soucieux de ne pas exhiber leurs sentiments, épouvante Rachel bien plus que l’attitude mi-narquoise mi-gênée des policiers.

Une rumeur étrange monte de la rue, du quartier tout entier. Des policiers frappent à toutes les portes. Et c’est cela d’abord que Rachel entend, ces coups qui résonnent partout, dans la cage d’escalier, dans la rue, réverbérés par els façades proches, comme au théâtre. Puis petit à petit, d’autres bruits arrivent jusqu’à elle. Des femmes hurlent, des enfants pleurent. Il y a de brusques éclats de voix, dont on ne perçoit pas le sens. Des ordres ou des protestations se mélangent…
– Ah, le chien, non ! s’exclame l’un des deux policiers en voyant Rachel prendre Lulu dans ses bras. Laissez-le à la concierge.
– Je ne laisse pas Lulu, décrète Rachel. À personne.
Le policier éclate de rire.
– Voyez-vous ça, mademoiselle n’abandonne pas son chien…
Il fronce les sourcils.
– Je peux aussi lui écraser la tête dans une porte, tout de suite, menace-t-il. Allez, vous le récupèrerez quand vous reviendrez.
Ça aussi, ça doit être drôle, parce que le second type s’esclaffe.
– Alors, c’est compris ? Chez la concierge. Tout de suite. Pendant que vos parents font leur valise.
– Elle est pas juive, la concierge ? interroge le second flic.
– M’étonnerait ! C’est elle qui a dressé la liste des habitants de l’immeuble. C’est comme la bonne ! rajoute-t-il en désignant la vieille Françoise qui se tient bien sage dans son coin. Tu sais comme ces youpins adorent se faire servir par des bons catholiques…
Rachel regarde la bonne, dont les yeux fuient les siens. Elle hausse les épaules, et descend au rez-de-chaussée.
En bas, elle frappe au carreau de la concierge, cette bonne madame Germain…
– Bonjour, madame… Nous sommes apparemment obligés de partir… Je peux vous laisser Lulu ?
– Oui, oui, lance la gardienne sans grand enthousiasme. Mais si je dois garder tous les animaux de l’immeuble…
Elle prend néanmoins Lulu dans ses bras potelés, pendant que les Zylberstein, chargés de deux grosses valises, passent la lourde porte d’entrée, ouverte en grand.
De tout son passé, Rachel n’a gardé que l’édition des Illuminations et d’Une saison en enfer, un vieux livre daté de 1892, à couverture bleue-verte, préfacé par Verlaine. Léon Vanier, libraire-éditeur. Un cadeau de son professeur de Français, en fin d’année. Glissé dans la poche de son lourd manteau d’hiver, plus lourd encore du poids du livre.
Elle l’a lu et relu durant les trois semaines passées à Drancy, gare de triage du dernier voyage. Jusqu’à le savoir par cœur.

Ils furent poussés avec les autres dans un autobus. Les enfants s’écrasaient contre les vitres, ravis : il faisait beau, ils avaient le sentiment de partir en excursion. Ils riaient.
Rachel se rongeait les sangs pour Lulu. Elle regarda ses parents. Ils avaient l’air inquiet, mais quand leur regard croisa celui de la jeune fille, ils sourirent, comme si tout cela était une plaisanterie. Du coup, Rachel s’inquiéta davantage.
Elle gardait en tête la phrase de Rimbaud — « j’ai embrassé l’aube d’été » — comme une ritournelle qui ne veut pas vous quitter. Elle avait beau essayer de penser à autre chose, la phrase du poète revenait, insistante, moqueuse.
Les enfants, dans l’autobus, gazouillaient gaiement. Ils partaient en colonie de vacances.
Première étape, le Vélodrome d’Hiver. Le Vél’ d’hiv’, disent les enthousiastes de la « petite reine ». Mais en ces temps d’Occupation, l’épreuve fétiche des Six jours est suspendue sine die.
Puis ce serait Drancy.
Puis la Pologne, où ils auraient tous l’occasion d’apprendre l’allemand — trois mots au moins, inscrits en fer forgé au dessus du portail d’entrée : Arbeit macht frei. Le travail rend libre.
Mais tous n’auraient pas l’occasion de travailler.

Lulu se sent oppressé dans les bras robustes de la concierge, qui le serre contre elle. Trop fort, apparemment. Le petit chien couine, se débat, elle le serre un peu plus fort, et alors, par réflexe, il mord — oh, à peine — la main qui le comprime.
– Saleté de clébard ! s’exclame la grosse dame.
Elle le jette à terre, et Lulu, épouvanté, s’engouffre dans la porte cochère qui est restée grande ouverte.
Il hésite, sidéré. Tout était si calme, tout à l’heure ! Et maintenant, de chaque immeuble coulent des dizaines, des centaines de personnes, qui forment un gros ruisseau dans la rue du Roi-de-Sicile, canalisé par des policiers en civil et en uniforme, et ces ruisseaux forment une vraie rivière, dans la rue Vieille-du-Temple, et un fleuve, sur Rivoli.
On pousse les gens, sans vraie violence, dans les bus qui attendent, et qui partent, dès qu’ils sont remplis, vers la Bastille.

Lulu, le nez au vent, cherche la trace de Rachel. Il gambade avec le noir troupeau vers Rivoli, court après un autobus, puis un autre, s’essouffle vite, et, un peu désorienté, redescend résolument vers la Seine — peut-être sa maîtresse y est-elle retournée… »

Un peu de lecture pour ces temps de corona virus — premier chapitre 1

Comme promis, un chapitre inédit d’un livre à venir — ou qui ne viendra pas, c’est à vous de me le dire. Celui-ci devait s’appeler Soleil noir. Ça se passe dans les années 1680. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage. Vous aurez la suite si vous la demandez.
JPB

 

Par où étaient-ils passés ? La veille au soir, les guetteurs, transis, étaient redescendus des collines sans rien signaler de suspect. Certes, le temps était encore à la neige, et le regard peinait à percer les brumes des Cévennes. Mais il avait neigé encore pendant la nuit, ce qui devait dissuader toute avancée d’une troupe à cheval, dans les ténèbres de surcroît.
Et le petit village s’était paisiblement endormi dans son vallon. Une trentaine de maisons groupées autour du Temple où ces protestants cévenols trouvaient le réconfort de la parole divine.
Ces paysans étaient installés là depuis des siècles. Durant les guerres de religion, au siècle précédent, ils avaient vécu sur le qui-vive. Puis l’Edit de Nantes, qui leur donnait le droit d’observer ce que leurs adversaires catholiques appelaient la RPR — la Religion Prétendument Réformée —, leur avait octroyé un semblant de tranquillité, quatre-vingts ans durant, même si les autorités royales n’avaient jamais bien toléré que des sujets n’appartiennent pas à la même confession que Sa Majesté catholique. Mais voilà : depuis que le roi Louis XIV, sous la pression de son confesseur, le Père La Chaise, et de sa maîtresse, Mme de Maintenon, avait, l’année précédente, rayé d’un trait de plume tout ce que son royal grand-père avait accordé aux Protestants, l’insécurité avait redoublé. On entendait parler d’exactions, de déportations même, d’hommes et de femmes massacrés ou enchaînés jusqu’à Marseille pour y ramer sur les galères royales. Sans qu’une certitude bien franche parvienne dans ce coin désolé, au creux de ces montagnes abruptes.
Les rafales de vent réveillèrent le hameau peu avant l’aube, en ce 16 février 1686. Dans les masures gelées, les corps serrés les uns contre les autres frissonnèrent, se collèrent encore plus étroitement les uns aux autres, cherchant un dernier vestige de chaleur avant de se lever dans la froidure de la petite aube.
Les femmes, les premières, affrontèrent la bise, pour aller chercher de l’eau à la fontaine avant qu’elle ne gèle. C’était une vieille habitude. La neige n’était jamais à craindre, mais les rafales de tramontane, en dégageant le ciel, pétrifiaient les sources.
Le ciel passait du bleu nuit au rose vif. Mais seuls les sommets des collines environnantes se coloraient d’aurore. Le village lui-même, blotti dans un creux d’où jaillissait l’eau, se distinguait à peine, avec ses murs de pierre grise à demi ensevelis sous les congères, des escarpements rocheux alentour.
C’était un paysage austère, qui convenait bien à ces gens rudes et à cette religion sévère.
Au fil des siècles, le trou informe d’où jaillissait la source était devenu une vraie fontaine, un pilier agrémenté de quatre becs de bronze, entouré d’un bassin hexagonal où venaient boire les bêtes. En remplissant leurs cruches, les femmes échangeaient de menues considérations sur le froid piquant, qui transperçait leurs hardes grises. La seule touche de couleur dans ce décor uniforme, c’était le patois languedocien, rehaussé d’exclamations pittoresques.
Elles portaient toutes des prénoms bibliques — Rachel, Deborah ou Judith. Elles n’en changeaient que lorsqu’elles descendaient dans le Lodévois, des heures et des heures de marche pour vendre des fromages, du miel, des paniers, des lainages. Alors elles se rebaptisaient Catherine ou Louison, pour tromper les bourgeois de Lodève, fidèles au roi — et qui en voulaient fort aux Parpaillots, comme ils appelaient les protestants, pour avoir, quelques décennies auparavant, au plus fort des guerres, à moitié ruiné leur cathédrale. Les Huguenots avaient martelé les figures des saints sculptés sur la façade — idolâtrie, jugeaient-ils. Aux exactions des Catholiques répondaient les razzias des Huguenots, dans un cycle sans fin. Les femmes qui arrivaient à Lodève préféraient donc cacher leur appartenance à la religion de Calvin. Elles n’avaient aucune envie qu’un quelconque missionnaire jésuite, alerté, se mît en tête d’aller les prêcher et les convertir — avec l’appui d’une troupe de ces dragons du Roi dont on racontait partout les exactions… « Sois catholique ou je te tue » — ainsi s’exprimaient ces redoutables représentants du pouvoir et de l’Eglise. L’argument emportait souvent la décision — aucun Protestant n’avait naturellement le goût du martyre — mais rarement l’adhésion. La foi ancienne subsistait, vivace. Les bibles étaient imprimées dans un tout petit format, aisément camouflables dans la doublure d’un vêtement. Et les curés qui se hasardaient à venir dire la messe chez ces rebelles n’en finissaient pas de se scandaliser de leurs églises vides.
Dans les grandes villes alentour, Montpellier, Béziers ou Nîmes, la bourgeoisie protestante commençait à choisir l’exil, vers la Suisse ou les Pays-Bas. Mais ici, les paysans se sentaient encore à l’abri de leurs montagnes. Il y avait tant de ravins et de torrents à franchir avant d’arriver jusqu’à eux…
Les femmes à la fontaine jacassaient en remplissant leurs seaux et leurs cruches. Elles parlaient fort, comme si l’écho des voix pouvait les réchauffer. De grands panaches de buée sortaient de leurs bouches édentées. Elles ramenaient sans cesse sur leur poitrine leurs châles de laine écrue, pour tenter de conserver un peu de cette chaleur accumulée durant la nuit. Elles avaient dormi tout habillées, leurs vêtements étaient encore moites de sueur, et fumaient dans l’air vif. On aurait cru qu’une cohorte de filles en feu cherchait à s’éteindre à la fontaine. À leurs voix criardes répondait le sourd martèlement des pieds, tant, pour se réchauffer, elles battaient la terre durcie par le froid de leurs sabots pleins de paille.
En vain. Il gelait à pierre fendre, sous le ciel imperturbablement bleu. L’eau coulait bien plus lentement que la veille, elle avait commencé à se figer autour du fût central de la fontaine, et sur les bords de la margelle. Les seaux de bois cerclés de fer se remplissaient lentement.
Les hommes à leur tour se manifestèrent. Neige ou tramontane, il fallait bien s’occuper des bêtes. Puis des enfants coururent rejoindre leurs mères, et leurs piaillements s’additionnèrent aux éclats de voix des femmes. Les sons stridents et joyeux montaient tout droit dans l’air impitoyable.
Réveillés par les hommes, quelques coqs asthmatiques sonnèrent l’auore.

Est-ce à cause de tous ces bruits entremêlés que personne n’entendit le bruit des chevaux avant qu’ils ne déboulent sur la place ? Ou parce que la neige avait étouffé le bruit de la cavalcade ? Quand les paysans se retournèrent, soudain alertés, il était trop tard : le village était cerné par tous ses accès. Des groupes d’hommes armés, épée ou pistolet à la main, déboulaient de chaque ruelle. L’un d’eux, en arrivant au galop sur la placette, donna un furieux coup de sabre au cou d’un paysan qui s’enfuyait maladroitement, ses sabots glissant sur le sol gelé. Le cheval, encore lancé, bouscula le blessé qui roula au sol, déjà mort, aspergeant de sang la neige immaculée de la veille.
– Rassemblez-les, ordonna une voix sans émotion.
Ce fut seulement à ce moment que les habitants d’Aumelas-le-Vieux s’aperçurent que les cavaliers portaient tous des masques de cuir, prolongés dans leur partie inférieure par une voilette de satin noir.
Le vieux Mathieu de Lens avait appris, pendant les guerres contre les Espagnols, quarante ans auparavant, toutes les ruses qui sauvent. Il ne chercha pas à fuir : il se laissa tomber, de tout son poids, le visage en avant, dans un épais talus de neige fraîche, et s’y enfonça complètement. Les pans de poudreuse retombèrent sur lui, et l’ensevelirent tout à fait.
Mathieu ne bougea plus. Il tendit l’oreille. Les sons lui parvenaient, assourdis.
– Fouillez tout, reprit la voix. Les femmes et les enfants dans le temple. Les hommes ici, sur la place.
Mathieu respirait à peine. Son souffle creusait la neige. Les cristaux glacés lui brûlaient les paupières. Son stratagème lui avait sauvé la vie une fois déjà, en 1647, tandis qu’il guerroyait en Flandres avec le duc d’Enghien — il s’était dissimulé ainsi à un parti d’Espagnols qui, suivant la coutume, tuaient tout ce qu’ils trouvait. Quand il s’était relevé, un quart d’heure plus tard, il n’y avait que des morts autour de lui — y compris la cantinière, que les soudards au service de Philippe IV avaient négligé de violer, dans leur furia meurtrière. Quelle tournure prendraient les événements, cette fois ? On ne se donne pas tant de peine, raisonnait-il dans son linceul glacé, pour arriver en plein hiver, à l’aube et en tapinois, dans un petit village cévenol, rien que pour ramasser les impôts impayés.
Les chevaux attachés aux arbres dénudés hennissaient — leurs gourmettes tintaient dans l’air cristallin. Mathieu entendit des protestations, des cris. Deux coups de feu. Des cris encore, des hurlements de femmes malmenées par les assaillants, qui se servaient avant d’obéir aux ordres. Puis des rires.
– Pressez-vous, ordonna la même voix froide.
Mathieu se souleva légèrement sur un bras, et risqua un œil, à travers les cristaux de neige.
Seul le chef, à deux pas de lui, était encore à cheval — il semblait faire corps avec sa monture, l’un de ces vigoureux mecklembourgeois que Mathieu n’avait plus vu depuis la fin des guerres. Une bête énorme, à l’encolure puissante, aussi noire que son maître. Mathieu observa l’homme en détail — le manteau épais, doublé de soie, l’habit noir, avec des parements et des dentelles d’argent, le feutre orné d’une plume splendide, noire elle aussi. Il remarqua la garde de l’épée, un splendide travail d’orfèvrerie comme les Espagnols en faisaient encore. Tout en lui dénonçait le gentilhomme de grande lignée.
Il rejeta son manteau sur son épaule, et la lumière pâle accrocha, un court instant, un curieux médaillon accroché à son cou, un soleil d’émail noir sur fond doré.
– Allons ! dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Puis il le répéta tout haut : « Allons ! »
Mathieu jeta un coup d’œil circulaire. Les hommes du village étaient rassemblés autour de la fontaine, tenus en respect par une quinzaine de dragons, l’épée nue à la main. Plus loin, d’autres hommes poussaient devant eux, vers la grande bâtisse grise où les paysans se rassemblaient pour prier, un troupeau geignant de femmes encombrées d’enfants. Quatre ou cinq jeunes filles, à moitié nues, grelottant dans l’air impitoyable, et serrant contre elles de pauvres hardes, suivaient en sanglotant, sous les quolibets des assaillants.
– Mordieu ! s’écria une voix, elles ne croient pas à la sainteté de la Vierge, et elles pleurent sur leur pucelage !
– Au diable le pucelage ! ricana un autre.
– Foutre une vierge guérit de la vérole ! affirma un autre.
– Ce serait bien la première fois qu’un parpaillot ferait un miracle !
Ils éclatèrent de rire, en poussant dans le temple les dernières paysannes.
– J’ai trouvé de la paille, dit une voix.
Aussitôt cinq ou six hommes rangèrent leurs épées et leurs pistolets, et disparurent. Quelques instants plus tard, ils revinrent chargés de ballots de paille et de fourrage bien sec, qu’ils jetèrent dans le temple.
– Votre litière, tas de chiennes ! s’écria l’un d’eux.
À nouveau, des rires.
Les soldats (que pouvaient-ils être d’autre ? pensa Mathieu ; ils obéissaient avec un ordre et une célérité que l’on n’apprend qu’à l’armée) firent ainsi quelques allers-retours, pour remplir le temple de paille. Le vieil homme enfoui dans la neige frémit. Les souvenirs qui le torturaient, et qui l’avaient amené à prendre sa retraite dans ce village oublié des hommes, revinrent en foule. Sous les ordres de son maître, le comte d’Aumelas, qui était alors un jeune lieutenant ambitieux, il avait opéré de semblables exactions en Souabe, après la bataille d’Alerheim, en 1645. Ils avaient dévasté la Bavière, tuant tout ce qu’ils trouvaient.
Mathieu avait eu son compte, ces années-là, de maisons noircies par les flammes, de cadavres à demi-brûlés, de femmes enceintes ouvertes à coups de hallebardes. Et il se rappelait fort bien l’étrange férocité froide qu’ils mettaient alors à obéir aux ordres inhumains qu’on leur donnait. Comme les hommes qui venaient d’assaillir le village. Et comme eux, Mathieu avait eu l’impression, à un certain moment, de ne plus être un soldat, mais simplement le Mal à l’état pur. La Mal froid, méthodique, sans haine ni émotion.
Il avait fait la guerre jusqu’en 1648. Sa dernière bataille avait été, sous les ordres de Monsieur le Prince, comme on appelait alors celui qui allait devenir le grand Condé, l’écrasante victoire de Lens. Il y avait gagné son surnom, comme un anoblissement par les armes, et, en même temps, un dégoût irrépressible pour tout ce qui tenait à l’armée. Aumelas, son maître, — qui en trois ans avait acquis le grade de capitaine, et un dégoût semblable à celui de son serviteur — l’avait ramené avec lui en Languedoc.
Le gentilhomme à cheval se retourna vers la fontaine, et s’adressa à ses hommes.
– Dites à ces gueux de se déshabiller, dit-il.
Il parlait un excellent français, avec un accent du Nord comme Mathieu n’en avait pas entendu depuis longtemps.
Un garde répéta l’ordre en mauvais patois.
Il y eut un flottement parmi les gueux. Un soldat tira, un paysan s’écroula. On répéta l’ordre. Les paysans se dépouillèrent de leurs vêtements sans oser se regarder les uns les autres.
Ces corps nus, grelottant dans l’aurore, étaient d’une blancheur étonnante. Seuls les visages et les mains gardaient quelque chose du soleil des étés précédents.
Les hommes masqués avaient pris des rouleaux de corde attachés à leurs selles. Ils s’activèrent à ligoter les paysans nus dans la fontaine même, sous les quatre jets. Ils les liaient les uns aux autres comme une sculpture vivante, une seule masse indistincte de chairs entravées, dont les frémissements étaient l’un après l’autre étouffés par les nœuds. Ils les ficelaient entre eux, puis les reliaient au pilier central, aux quatre becs de bronze d’où s’échappaient toujours les minces filets d’une eau indifférente. Mathieu pensa à la façon dont les araignées entortillent leurs proies dans leurs soies, pour revenir les dévorer plus tard.
Il y eut coup sur coup un claquement sourd — la porte du temple refermée sur le troupeau humain — et des hurlements. Une rafale de vent rabattit sur le village les premières fumées qui passaient entre les lauzes du toit du temple. Quand il avait vu les soldats empiler de la paille, Mathieu avait compris leur terrible projet.
Prudemment, comptant sur le fait que les assassins garderaient les yeux rivés sur le spectacle qu’ils se donnaient, il se mit à ramper, sous la neige, entre le talus et le mur grossier. Comme s’il nageait entre deux eaux. L’écurie était sous la maison, et il devait parvenir à s’y glisser…
Les cris des femmes et des enfants, dans le temple, se firent plus perçants. Les tueurs, remontés à cheval, avaient du mal à contenir les bêtes, que les flammes et la fumée, et les hurlements des damnés, excitaient considérablement. Les hommes attachés sous la fontaine entonnèrent un cantique — « C’est un rempart que notre dieu / Si l’on nous fait injure / Son bras puissant nous tiendra lieu / et de fort et d’armure… » C’était bien tout ce qu’il leur restait.
– Faites taire ces gueux, ordonna le chef de la même voix impavide.
Les cavaliers saisirent pistolets et carabines dans les fontes des selles, et, à dix ou quinze pas, se mirent à mitrailler les hommes entravés. Un feu roulant de soldats bien entraînés.
Le chœur chanta jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une voix unique, la voix cristalline et tremblante d’un adolescent terrorisé — « Répands sur nous du haut des cieux / Ta force, ta… »
Une dernière balle coupa le mot « sagesse » sur ses lèvres.
Dans le temple en feu, les cris et les gémissements cessèrent d’un coup, quand le toit mal soutenu par les poutres en flammes s’effondra.

Mathieu se coula derrière le gros rocher qui servait d’assise à la maison, et se glissa en contrebas. Jusqu’à la porte de l’écurie, qui consentit à s’ouvrir sans bruit.
Le cheval se retourna vers lui. C’était une bête sans âge et sans couleur, d’un gris incertain, la teinte même des cheveux de Mathieu. Son cheval depuis vingt-cinq ans qu’il s’était retiré à Aumelas-le-Vieux. Une bête trapue, couverte d’un poil dru, qui regarda son maître avec intérêt, ou inquiétude. Ils allaient donc sortir ? Le cheval faillit hennir de joie, mais le vieux soldat lui caressa le cou puis le nez, en lui murmurant des mots rassurants. Puis il lui passa un harnais. Il se passerait de selle — il n’avait pas le temps.
Ses chances étaient minces, face à des cavaliers aussi bien montés. Sa seule ressource était de gagner, au plus vite, un sentier très escarpé, à flanc de colline, où sa bête rustique passerait aisément — mieux, en tout cas, que les montures aristocratiques des cavaliers masqués.
Mathieu entendit clairement la voix atone du chef.
– Allons ! disait-il.
Il y eut un piétinement de chevaux, le claquement des fers contre les rares pavés, le cliquetis des gourmettes et des éperons, et des armes que l’on renfournait dans les fontes. Puis le début d’un galop. La troupe s’éloignait.
Mathieu attendit une minute encore. Puis, tirant sa monture derrière lui, il descendit la pente.
Ce n’est qu’après avoir traversé le ruisseau, presque entièrement gelé, qu’il enfourcha le petit cheval. Alors, sans transition, il lui enfonça les talons dans le ventre, et la bête donna un coup d’encolure, escaladant le raidillon.
De l’autre côté du village, les assassins repartaient, au trot, par où ils étaient venus. Le chef ôta son masque, immédiatement imité par les autres cavaliers. C’était un homme de trente à trente-cinq ans, à l’œil gris-bleu, aux cheveux noirs, des traits réguliers et une bouche savante, dédaigneuse, ourlée d’une fine moustache comme en portait le Roi lui-même. Les peintres devaient le trouver beau, et les femmes attirant — la violence contenue et le mépris ostensible ont des charmes inexplicables.
L’un de ses hommes lui dit quelque chose, et il sourit. Il avait des dents fort blanches, bien rangées — c’était fort rare en cette époque de bouches édentées. Son visage exprimait une sérénité parfaite. Le sentiment du devoir accompli lui donnait une expression de bonheur qui accentuait sa séduction naturelle.
Il caressa le médaillon accroché à son cou.
Puis il redevint sérieux, et ce fut comme un rideau de théâtre qui s’abat sur une scène. Seule une lueur narquoise subsistait encore dans ses pupilles claires.
Il se retourna, et jeta un coup d’œil circulaire sur le village. Le temple achevait de brûler, le vent rabattait sur les maisons grises un lourd panache de fumée. La fontaine, tout encombrée de corps sanglants, continuait à couler et formait déjà une mince pellicule glacée sur les cadavres encore entortillés de cordes. Une étrange sculpture de chairs mortes, fort semblable à ce Laocoon que le Bernin avait sculpté à Rome. Enchevêtrement de formes et de courbes. Les grosses cordes qui liaient les cadavres rappelaient les serpents enroulés autour du prêtre troyen.
Brusquement, un point qui bougeait, presque ton sur ton, dans la pente enneigée de l’autre côté du vallon attira le regard du chef des meurtriers.
– Feu sur lui ! ordonna-t-il.
Les hommes n’avaient pas tous rechargé leurs carabines. Ils sortirent des fontes les pistolets d’arçon, et firent un feu roulant sur le fuyard, par principe et acquis de conscience — à cette distance, les balles ne pouvaient pas avoir une bien grande efficacité.
Un seul d’entre eux prit le temps d’épauler soigneusement sa carabine, et tira.
Le cheval de Mathieu passait la crête à cet instant, et se détachait pour la première fois magnifiquement dans le ciel gris pâle.
Le cavalier et la monture disparurent de l’autre côté.