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Olympe, reviens, elles sont devenues folles !

Un « collectif »…
(J’adore ce mot-là, comme on dit en Iran : collectif ! On sait déjà, rien qu’à l’entendre, que les individus qui le composent sont d’une nullité sidérante, mais qu’ils croient dur comme fer que l’addition de plusieurs zéros finit par faire quelque chose…)
Un collectif « créé par des actrices et acteurs de la société civile »…
(Dites-moi, c’est quoi, le contraire de la société civile ? Serait-ce cette société incivile qu’on appelle le milieu politique ? L’armée ? La religion ? Le sabre et le goupillon ? Quoi ? Quoi, dit la grenouille)…

Je ne sais pas ce que j’ai, mais il faut que je m’arrache…

Un collectif, donc, a lancé la campagne « Droits humains pour tou-te-s ».
C’est écrit comme ça, « tou-te-s. C’est un peu comme le titre-vedette de Murakami, 1Q84 : on ne sait pas trop comment le prononcer. Un cul huit quatre ? Mille culs quatre-vingt-quatre ? Un QI de 84 ? Mais tou-te-s ? Le « s » est en facteur commun de toutes et tous. C’est comme le P de UMPS. « Tou-te-s » est censé rassembler (dans le collectif, sans doute, ou dans les mille culs) aussi bien les tous que les toutes, et tout ce qui se trouve entre les deux. Ah, mais c’est con, je veux dire, c’est qu’on respecte la théorie du genre, dans ce collectif, d’ailleurs, il est signé par le fondateur de la « journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie », on vit une époque formidable, on apprend des mots nouveaux tous les jours…

Donc la campagne (« Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir… Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir », dit très bien Céline dans le Voyage au bout de la nuit) « vise à obtenir l’abandon par les institutions de la République française de l’expression « droits de l’Homme » pour la remplacer par celle de « droits humains ». Droits humains pour tou-te-s ! Imprononçable ! J’y renonce !
Qu’ajoutent-elles, mes louloutes ? Que « le choix de l’expression « droits de l’Homme » a d’emblée signifié l’infériorité et l’exclusion du genre féminin : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ne s’appliquait pas aux femmes. Léguée par une tradition de discrimination machiste qu’il convient de combattre plutôt que de perpétuer, cette expression continue d’invisibiliser les femmes, leurs intérêts et leurs luttes. »
« Invisibiliser » ! Un genre de création verbale en six syllabes, rien que ça, qui vous rend fier d’être français ! Le héros de H.G. Wells a été invisibilisé par son expérience ! Et maintenant, la femme invisible ! Good gracious ! Quand je pense à tous ceux qui se détronchent pour suivre du regard mille fois par jour l’une ou l’autre de ces invisibles qui passent en dessinant le signe de l’infini avec leurs fesses…
Veulent les « droits humains » ! Savent pas que l’homme dont il s’agit dans la déclaration des Droits, c’est homo, l’être humain justement. Homo, pourtant, ça devrait leur plaire, à tou-te-s ! Mais non ! Z’ont anticipé la réforme du collège à Najat : le latin et le grec passés par les écoutilles, vulgaires annexes au cours de français, vagues regards sur une civilisation mortelle — les Grecs, hein, toutes des fiottes, c’est bien connu, des gens qu’on appelle les Hellènes — pff, la belle Hélène, qu’il rigolait, Offenbach !
C’est pas neuf, figurez-vous. Olympe de Gouges avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne, en 1791. Elle y remplace « homme » par « homme et femme » : encore une qui confondait vir et homo. On l’a guillotinée deux ans plus tard, pour lui apprendre la syntaxe révolutionnaire, c’est pour le coup qu’elle en a perdu son latin. Et c’est justement un homo, Pierre-Gaspard Chaumette, qui a salué l’exécution de cette virago, « la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges » — « tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Crac ! Lui aussi y est passé, six mois plus tard, en avril 1794. Les Droits de l’homme ne font pas de cadeaux.

Franchement, n’ont rien de mieux à faire que de se battre sur les mots ? Trouvent que les droits de l’homme, si respectés comme chacun sait, tiennent à un substantif qui pourrait être un adjectif ? Feraient mieux de demander l’application des Droits au Moyen-Orient — les islamistes de Daesh ne font pas le détail et les décapitent tou-te-s, les chéri-e-s. Hommes et femmes, ran ! L’égalité par le sabre ! Quant aux homos, je vous dis pas. Le pal, ça commence bien et ça finit mal.
Ou bien pourraient (non, non, c’est pas un tic soudain, de ne plus mettre de sujet, juste de la prudence : je n’voudrais pas passer pour un macho insupportables en disant « ils », ni pour un soumis pitoyable en écrivant « elles ») se soucier du sort de leurs congénères (et je ne ferai pas de jeux sur ce mollah !) affublées d’un voile / burqa / tchador, rayer les mentions inutiles, dans les couloirs des facs et des hôpitaux. On ne peut pas revendiquer l’égalité avec les matous et accepter, au nom de la liberté de dire des bêtises et d’en faire, que des femmes soient mises en état de minorité visible par leurs grands frères ou leurs maris en 2015. Faut être logique.

Cette histoire de droits « humains » (good gracious, l’égalité tient donc à une modification grammaticale ? Sommes-nous bêtes de ne pas y avoir pensé avant ! Ç’aurait résolu les écarts de salaires entre hommes et femmes, 20 à 25% en moyenne hors Fonction Publique— une paille) me rappelle un roman policier écrit vers la fin des années 1970 par Mireille Cardot et Larie-Lise Berheim, intitulé Mersonne ne m’aime, où les deux auteurs (on ne disait pas encore « auteure » à l’époque, on se contentait de se battre pour le féminisme au jour le jour, on n’en revendiquait pas les oripeaux syntaxiques, les gadgets morphologiques) remplacent systématiquement la syllabe « per », car il y gît le Père, voire la paire, par la syllabe « mer » — sauf que la Mère, faut s’la faire. Une parodie drolatique. Elles aimaient rire, à l’époque, les féministes — j’avais travaillé au sein du MLAC (bon sang, qui se souveint du MLAC, le Mouvement pour la Liberé de l’Avortement et de la Contraception ? On s’fait vieux) avec certaines d’entre elles qui étaient des gaies luronnes de premier choix. Leurs descendantes n’ont aucun humour, et ça, tu vois, c’est un crime capital. Lèse-majesté humaine. La situation est grave, presque désespérée, et vous faites la gueule ? Quand tu n’es pas gai, ris donc ! Ris donc, Paillasse !

La liste des signataires de la pétition (le fameux collectif) est instructive : y sont rassemblées toutes les pétasses sans humour, les associations socialisantes (on dirait un exercice de diction, hein…), celles qui se revendiquent de sainte Simone et de la Bienheureuse Taubira, les « Désobéissant-e-s (sic !) et les Effronté-e-s et les Elu-e-s Contre les Violences faites aux femmes (re-sic, c’est un tic commun à tou-te-s !), toutes les associations siphonneuses de subventions, les adoratrices des lois sociétales du PS — et, forcément, un mystérieux collectif dans le collectif qui s’appelle « Olympe de Gouges aujourd’hui ». Sans compter les « personnalités signataires », des cinéastes inconnus, des auteurs à réclamer, des journalistes plus free que lance, et quelques-unes des universitaires qui signaient aussi contre l’interdiction du voile à l’université. Que du beau linge. On serait en 1793-1794, on aurait la liste toute faite des prochain-e-s candidat-e-s pour l’abbaye de Monte-à-regret, la bascule à Charlot — la Veuve. Y a des jours comme ça où la connerie étalée au grand jour me rendrait presque sanguinaire.

Ça me va très bien, moi, les Droits de l’homme et du citoyen. J’aimerais juste qu’il y ait plus d’hommes — je suis comme Diogène, je cherche —, et plus de citoyens, au lieu d’avoir une France en puzzle éclaté de communautés communautaristes. Oui, plus d’hommes, moins de salopards à figure humaine, de dégénérés du monothéisme, d’exploiteurs des deux sexes, de gogos, de gagas et de féministes-qui-n’ont-que-ça-à-foutre, les pauvres. J’aimerais, j’aimerais — dans dix mille ans.

Jean-Paul Brighelli

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Pays de merde ?

« Pays de merde », a dit Zlatan — l’homme qui s’est fait un prénom qui genuit nomen (« zlataneries ») qui genuit un bon paquet de khonneries magistrales. Autrefois on citait Hugo, désormais on s’esbaudit de Zlatan. Sic transit.
(Je ne sais pas ce que j’ai à parler latin ce soir. Par réaction sans doute : depuis que Najat Vallaud-Belkacem a décidé de faire de la culture classique une note de bas de page dans des programmes scolaires repensés selon la loi de Sainte Interdisciplinarité et du Bienheureux Foutage de gueule, je suis porté à caresser derechef ce chef d’œuvre en péril — les humanités classiques…).
La Marine en a profité pour ressortir le vieux slogan sarkozyste — avec une variante : « Ceux qui considèrent que la France est un pays de merde peuvent la quitter », a-t-elle dit. Comme si Zlatan allait quitter un pays qui lui assure un revenu (hors publicité) de 18 millions d’euros par an — en 2014.
« Pays de merde » : et aussitôt les médias (qui n’ont décidément rien de mieux à faire, au moment où l’Etat islamique faisait plus de 140 morts au Yemen dans des attentats–suicides au cœur des mosquées chiites) de s’emballer, la France qui tweete de gazouiller ses protestations, et les politiques de se répandre, y compris le Premier Ministre invité à ce sommet de la pensée qu’est le Grand Journal : « Un grand footballeur doit être un exemple », bla-bla-bla, a-t-il répondu à une question intelligente d’Antoine de Caunes (mimique absolument désolée de Polony, durant ces déclarations bien senties — elle a compris, bien sûr, ce que Communication veut dire, dans le langage de ces têtes creuses, mais visiblement elle ne s’en remet pas).
Le magazine suédois Fokus (apparemment un excellent magazine, qui tire aussi bien à droite qu’à gauche — le modèle de ce que pourrait être Marianne avec un peu plus de pugnacité) a bondi sur l’occasion :
Je parle le suédois comme De Gaulle parlait les langues étrangères, et je traduis : « Croissance zéro, 10% de chômeurs, le Front National en route vers une victoire électorale. Pas un pays de merde ? »
Ils sont sympas, ils ont mis un point d’interrogation que l’on sent toutefois quelque peu rhétorique.

Il y a bien des manières de répondre aux Suédois.
D’abord, que tous les pays, à un moment ou un autre, ont expérimenté une croissance zéro — et parfois négative. Que la Grèce peut être dans les ennuis, mais qu’elle reste la Grèce. Qu’aux vertus luthériennes nous opposons la finesse méditerranéenne. Que l’Académie suédoise, comme on dit, a couronné bien plus de Français que de Suédois, et dans tous les domaines. Que leurs voyous, ma foi, n’ont rien à envier aux nôtres. Qu’il est des néo-nazis scandinaves bien plus radicaux que nos nostalgiques de l’OAS, comme dirait Anders Behring Breivik… Et que quand on est venu chercher un général républicain en France pour en faire la souche d’une lignée de rois suédois…
Et que… et que…
Certes, certes…

Mais les Français ont eux-mêmes oublié, ces derniers temps, combien ils furent grands. Au moment où le chômage se porte si bien, on devrait rallumer le flambeau des vieilles gloires françaises. Au lieu de ça, on passe son temps à battre sa coulpe, à s’accuser de tous les crimes du colonialisme, à laisser grignoter sa culture par un conglomérat de rappeurs. Et on se console en regardant TF1, en s’abonnant au djihad ou en gazouillant à vide sur la dernière zlatanerie. Du coup, on va porter la Marine au pouvoir, sans illusion — et un pays qui perd ses illusions est tout près de sombrer.
Bref, décadence.
Mais rien n’a été fatal. Nous ne sommes pas les objets d’une vengeance divine — étant entendu que dieu, hein… Nous nous sommes tricoté notre petite décadence dans notre coin à main d’homme. Les Français n’ont rien oublié : on leur a effacé la mémoire.

On nous a démantibulé une école qui fut la première au monde, en qualité et en ombre portée. Nous en sommes arrivés à croire que BHL est philosophe et conseiller militaire, que les énarques sont forcément compétents, que Sarkozy pourrait revenir, faute de concurrence, ou faute d’excès de concurrence, que Hollande est de gauche et Macron aussi. On veut nous faire croire, d’ailleurs, qu’il y a encore une droite et une gauche, alors que tout le monde voit que c’est blanc bonnet, bonnet blanc, comme disait le PC à l’époque où il y avait encore un PC. Notre décadence est une décadence imposée — tout comme on nous a imposé un FN à 30 ou 40%, rien que pour sauver un PS en débandade, ou que l’on tente de nous convertir au communautarisme, juste pour ramasser une partie du vote musulman, conformément aux directives de Terra Nova, le think tank du PS (ces gens-là sont incapables de dire « Cercle de réflexion » : english is better), qui pense que les enfants d’immigrés peuvent utilement remplacer, dans les urnes, le vote des ouvriers et des employés, que ces bobos Rive Gauche-Droite pensent désormais défunts.
Le poisson pourrit par la tête — à l’Elysée et à Matignon, et dans une foule d’instances européennes pour lesquelles nous n’existons pas. La décadence est au sommet de l’Etat — pas forcément dans les couches populaires, parce qu’il existe encore un peuple de France qui un de ces jours décapitera à nouveau ses rois.
Un jour.
Dans dix mille ans, disait Léo Ferré. Ou demain.

Jean-Paul Brighelli

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Le terrorisme a tout son temps

Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdane — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’Etat islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur,  je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

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« I’m as mad as hell and I’m not going to take this anymore. »

Voilà sept ans que je n’ai plus la télé — sauf parfois le week-end, afin de m’assurer que ma décision était la bonne. Voilà vingt ans que je ne regarde plus TF1 — et M6 guère davantage. Là, je n’ai même pas besoin de vérifier.
Mais parfois je me branche, sur le Net, sur une chaîne d’informations en continu, pour avoir des nouvelles des guignols qui font l’info… Je ne suis pas encore mort, mais con-taminé quand même.
L’autre jour, donc, j’allume au hasard i-télé, et j’apprends en boucle (ah, le voyeurisme du désastre, ça a commencé, rappelez-vous, avec le 11 septembre où on aurait cru qu’une flotte d’avions percutait un nombre innombrable de tours jumelles) que des athlètes que par ailleurs j’estimais étaient morts dans un double accident d’hélicoptères en Argentine. « Dropped » — c’est le cas de le dire.
Un peu plus tard, j’ai appris que l’envoyé spécial de TF1 s’était fait filmer devant les carcasses encore fumantes des appareils. Quand je pense qu’un quidam qui montrerait ses fesses à la télé passerait pour indécent — faire de l’audience sur des cadavres calcinés, c’est quoi ? C’est de l’audience, coco.

Il y a bientôt quarante ans — en 1976 — Sidney Lumet sortait Network, un film exceptionnel sur l’univers de la télé (avec Peter « Bloody sunday » Finch, William « Wild bunch » Holden, Faye « Bonnie & Clyde » Dunaway, et Robert « Apocalypse now » Duvall — courez l’acheter !) où un présentateur vedette (Peter Finch, hallucinant, et qui décéda pendant la tournée de présentation du film, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir un Oscar posthume) poussé à bout, piquait une sainte colère en direct en hurlant aux gens de se mettre à la fenêtre et de crier à leur tour « I’m as mad as hell and I’m not going to take this anymore ».
C’était il y a quarante ans, quand la télé n’était pas encore la poubelle qu’elle est devenue. L’idée était déjà bonne. Elle est aujourd’hui la seule qui vient quand on regarde ce que l’industrie du divertissement et du temps de cerveau disponible a fait d’un média qui jadis proposa des choses respectables. La merde n’est pas une fatalité : c’est le produit d’un système. Et ce système a un nom : il s’appelle Libéralisme.
Je sais, je sais, ça fait de la peine à certains habitués de ce blog — mais attendez un peu…

A priori, la télévision semble être une pioche ou une arme à feu : un outil dont le bon ou mauvais usage dépend de l’utilisateur. Les cow-boys de la NRA disent que ce n’est pas l’arme qui tue, mais le doigt qui appuie sur la gâchette. Oui — mais s’il n’y avait pas d’arme ?
D’autant que les médias sont un outil un peu particulier. Qui se souvient de Marshall McLuhan, le grand-prêtre de la Communication, qui écrivait, en 1964 : « En réalité et en pratique, le vrai message, c’est le médium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement, que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie ».
On se rappelle en général la formule centrale (« Le medium, c’est le message »), alors que l’expression qui compte, c’est « changement d’échelle » — ce qui fait d’un medium un outil un peu particulier.
Qui a lu ici « Le Marxisme et les problèmes de linguistique », une petite brochure signée par Staline himself que j’ai retrouvée pour vous ? Le petit père des peuples y explique benoîtement que la langue n’est pas une superstructure (idéologie), pas même une infrastructure, mais une base — l’outil dépourvu en soi de signification, le trésor commun dans lequel nous puisons pour exprimer notre opposition notre adhésion aux principes du socialisme soviétique.
Pipeau, dit McLuhan : tout médium (depuis l’oracle de Delphes jusqu’à l’ordinateur sur lequel je tape ces billevesées) est en soi le message, dès qu’il induit un changement d’échelle — dès que sa diffusion implique d’abord une conformité, et très vite un conformisme.

Le libéralisme, en transformant la culture bourgeoise du capitalisme version Adam Smith en « objets culturels » susceptibles d’être vendus (Fleur Pellerin s’est bien plus coulée en expliquant que le boulot d’un ministre de la Culture est de s’occuper desdits objets qu’en affichant son ignorance de Modiano) a opéré au cœur de ce « changement d’échelle » : la télévision en soi est devenue le message. Et ce qu’elle dit est tout simplement mortel.
Coup double : non seulement le téléspectateur consomme du programme, mais, publicité aidant, il consomme aussi ce qu’on lui vend avec ce programme. Coup triple en vérité : le divertissement (je rêve à ce que Pascal aurait dit de la télévision) est une fin en soi, non pour oublier notre condition mortelle, mais pour rester dans notre fauteuil au lieu de renverser les gouvernements et de pendre les banquiers, ce qui serait a priori le mouvement naturel, surtout quand les uns et les autres nous prennent pour des cons-ommateurs. On n’est plus « sage comme une image », on est sage grâce aux images. Nombre de parents installent une télé dans la chambre de leurs enfants pour les rendre dociles, et eux-mêmes sont matés dans leurs canapés par le flot de niaiseries qui dégouline des étranges lucarnes. Ce n’est pas même le contenu qui compte : c’est le flux en soi.
Rappelez-vous : un jour la télévision, qui du temps de l’ORTF connaissait chaque soir sa « fin des programmes » — et les écrans restaient noirs jusqu’au lendemain matin — a diffusé du n’importe quoi en continu. La nuit, on meuble — on respecte la quota d’œuvres « françaises » en utilisant des apprentis-comédiens pour lire des romans —, mais le jour, on meuble aussi (la répétition en boucle sur les chaînes d’information continue étant un modèle dans le genre). On meuble avec du spectacle — et on n’a même pas à se soucier de la qualité du spectacle : le spectacle en soi, c’est le rectangle de l’objet télévision (ou celui de l’ordinateur, à présent, et j’y succombe comme un autre). La télé, c’est la réalité. La seule. Du theatrum mundi baroque on est passé à la société du spectacle, et bientôt au spectacle du vecteur de spectacle. On est devant sa télé, et on attend que ça commence — mais ça ne commence jamais : ça coule. Et nous coulons avec, et Godot ne viendra jamais.
Alors, que l’on filme de la débilité certifiée ou du drame humain, que l’on diffuse de la chanson française ou du téléfilm américain, le résultat est le même. La télé est une bibliothèque infinie, où nous n’avons même plus à trier : tout s’avale successivement — comme sur les rayonnages d’Amazon, où les objets se suivent sans se ressembler, identifiés par un code barre. J’en connais qui l’ouvrent à sept heures du matin, et la ferment en se couchant — pour se vider la tête des soucis professionnels, arguent-ils : c’est bien de cela qu’il s’agit, on ne se remplit pas d’un medium, il nous vide. Du téléspectateur reste encore une forme humaine — mais l’intérieur est creux. Et comme l’a si bien dit Patrick Le Lay, on remplit ce vide avec Coca-Cola — le voilà, l’objet culturel ultime.
Etonnez-vous que les prédicateurs aient si peu de mal à glisser de la tentation de jihad dans ces cervelles décervelées ! Vidé par la télé, au lieu d’être encore soi, on devient un autre — et pas n’importe qui : crétin crédule ou criminel. Ou simplement une chose.

Jean-Paul Brighelli

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À propos de la réforme du collège

Madame la ministre,

Vous venez d’annoncer une réforme du collège qui était bien nécessaire — car quoi qu’ait pu dire jadis Segolène Royal, le collège est bien le maillon faible, après une école primaire qui n’apprend plus à lire et à écrire à tout le monde et avant le lycée où fort heureusement les savoirs savants ne sont plus à l’ordre du jour. Il était temps, d’ailleurs, que la réforme de Luc Chatel descende vers l’amont, si je puis dire, et que la Gauche prouve enfin qu’elle peut faire aussi bien que la Droite. Ce qui arrive depuis deux ans en Classes préparatoires est très en dessous du niveau requis : mais qui a encore besoin de classes prépas ? Vous avez l’université entre vos mains désormais depuis que la regrettée Geneviève Fioraso est allée passer la maîtrise d’économie qui lui manquait. Pensez à la mettre sur les bons rails où elle est déjà.

Mais le collège ! Quelle occasion manquée ! Certes, l’idée de commencer une seconde langue dès la Cinquième en finançant cet enseignement par les heures de première langue supprimées en Quatrième et en Troisième — nous n’avons aucun besoin de savoir l’anglais mieux que François Hollande. Et puis cette initiative assèchera la demande pour les classes bilingues ou européennes, ces refuges de l’élitisme bourgeois. Notez bien que du coup tous ces enfants des classes favorisées, et pas mal d’autres aussi, se tourneront vers le privé, y compris ce privé confessionnel que vos amis appellent de leurs vœux, vu que l’Islam n’est pas assez présent en France. À terme, cela permettra peut-être de se débarrasser de ce fardeau immense qu’est l’Education Nationale : pensez, vous pourriez être la dernière ministre du Mammouth ! La classe !

Comme vous l’avez dit vous-même, les apprenants s’ennuient à l’école, et il faut mettre enfin du divertissement dans les vieux murs des collèges — demander par exemple à Gad Elmaleh d’enseigner l’économie, et particulièrement l’économie souterraine, ou à Jean-Noël Guerini le tri citoyen des déchets ménagers : ce seraient des numéros de clowns fort appréciés des élèves. Ça, ce serait du concret — la descente dans l’ordure !

Quant à la transdisciplinarité… Enfin ! Cinq misérables heures par semaine en moyenne ! Je comprends la colère du patron du SNPDEN, le surdoué Philippe Tournier ! Seuls 20% de l’emploi du temps sont aménageables au gré des fantaisies de « l’équipe pédagogique », cet admirable concept ! C’est la totalité qu’il fallait bouleverser. C’est l’ensemble des cours qu’il fallait rendre ludiques et interdisciplinaires ! Faire officier en même temps les enseignants de Français et de Maths, avec une petite expérience amusante organisée par le prof de Physique-Chimie — le tout en anglais ! Et briser l’espace-classe — consacrer enfin le couloir comme espace pédagogique, ce qu’il est déjà, je vous le fais remarquer ! Ouvrir le collège sur la vraie vie — j’ai dans mon quartier bon nombre de petits dealers que l’on pousserait certainement à la réhabilitation si on les laissait officiellement pénétrer dans un collège où ils sont déjà installés, puisqu’ils y recrutent leurs fourmis et y écoulent leurs produits 100% naturels. De l’herbe ! Voilà de quoi séduire et ramener à vous les élus d’EELV !

C’est la notion même de « prof » qu’il fallait déboulonner ! Qu’est-ce qu’ils se croient, ceux-là, sous prétexte qu’ils ont passé un concours ! Tout le monde peut devenir enseignant ! Notez que la primarisation galopante que vous mettez en place participe quelque peu de cette entreprise de démolition salutaire. Mais pourquoi l’arrêter à la Sixième ? De toute façon, vous allez bientôt recruter n’importe qui pour faire le job, puisque plus personne ne veut s’y risquer pour gagner des clopinettes. Mais enfin, ils ont les vacances, n’est-ce pas…
Pour leur apprendre à rester à leur place (au fond de la classe et devant le distributeur de cafés de la salle des profs), il fallait faire entrer massivement dans les établissements les parents qui y campent de toute façon, et leur donner la charge pédagogique à laquelle ils aspirent — afin de mieux préparer les enfants aux rigueurs de la vie sociale. Un cours sur les meilleures blagues entendues en faisant la queue à Pôle Emploi dériderait l’atmosphère !
De même, vous n’avez rien annoncé concernant la vie du collège. Certes, les redoublements sont désormais à peu près impossibles, mais vous avez maintenu les notes, au grand dam du merveilleux président de la FCPE, l’inoubliable Paul Raoult, qui a pourtant votre oreille. À quoi pensiez-vous ?

Enfin, tout cela ne se mettra en place qu’à la rentrée 2016, sous prétexte que les DHG (Dotations Horaires Globales) sont déjà expédiées. Mais c’est là qu’il fallait faire preuve d’originalité ! Les chefs d’établissement, sous la houlette de leur syndicat-godillot majoritaire, n’auraient pas rechigné à chambouler toute l’organisation ! Parce que d’ici 2016, il peut s’en passer, des choses ! Pensez, vos demi-mesures risquent fort d’inciter les hésitants à voter définitivement FN, dès la fin du mois. Vous me direz que c’est justement cela, le plan : créer les conditions d’accession au pouvoir de Marine Le Pen, dont vous êtes, ainsi que l’ensemble du gouvernement, le sous-marin fidèle. Je suis vraiment stupide de ne pas y avoir pensé !

Jean-Paul Brighelli

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Timbuktu

Trois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs d’œuvre de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé. Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. Bonnetdane étant le lieu de tous les sacrifices, j’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à) vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

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Faisons leur fête aux nanas !

Dimanche 8 mars, c’est la journée internationale de la femme.
Bonnetdane se devait de fêter dignement l’événement. Tout en s’étonnant poliment que ce ne soit pas la fête des femmes 365 jours par an — et la nôtre aussi, parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas fêter l’humanité chaque jour.
Mais il y a pas mal de pays, et même pas mal d’endroits dans le nôtre, où c’est leur fête tous les jours.
Par exemple :

Ou bien :

Ou encore :

Sans oublier :

Islamophobie ! hurleront les plus bêtes — Edwy Plenel par exemple — et attention, c’est du lourd…

Qu’en dire ? Ma foi, comme Elisabeth Badinter, dont je salue le combat inlassable en faveur de la laïcité vraie (c’est-à-dire de la laïcité tout court, ni « ouverte », comme les cuisses du même nom, ni « aménagée »), on peut souligner que toute concession faite ici aux volontés masculines encourage le crime, là-bas.

Allez, je n’ai vraiment pas envie de rire. Ecrasons l’infâme !

Jean-Paul Brighelli

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Notre ami Bachar

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaeda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.
Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.
Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramzy Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.
Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Levy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.
Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

Jean-Paul Brighelli

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American Sniper

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius / Santa Anna.
D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Jean-Paul Brighelli

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La Soumission selon Houellebecq

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je ne sais quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma Thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.
On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les Musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien. L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

Jean-Paul Brighelli

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.