Hombres buenos

J’aime beaucoup ce qu’écrit Arturo Perez-Reverte. Rien de très original d’ailleurs : depuis le Tableau du maître flamand, l’ancien reporter de guerre (et non, ce n’est pas anecdotique, c’est même au cœur de l’œuvre et du personnage) est fort aimé en France — et il est probablement le meilleur écrivain espagnol contemporain. Au demeurant, un esprit caustique qui ne pardonne pas facilement la bêtise, ni celle des pédagos espagnols qui n’ont rien à envier aux nôtres, ni celle des aveugles qui croient que l’islam est une religion comme les autres. Ses Patente de corso (les « lettres de course » données aux capitaines corsaires pour pirater en toute légalité) qui paraissent dans l’hebdo XL Semanal valent leur pesant d’arsenic.
Causticité qui n’est pas du goût de tout le monde, surtout en Espagne. Membre de l’Académie Royale Espagnole — la Real Academia Española, ou RAE, a les mêmes missions philologiques que l’Académie française, qui lui a servi de modèle lors de sa création en 1713, après l’installation des Bourbons sur le trône —, il ne pratique ni la retenue de nos Académiciens à nous, toujours un peu compassés, ni le pardon des offenses — j’y reviendrai. N’empêche que parmi tant de romans remarquables, le Peintre des batailles est certainement l’un des plus beaux récits de guerre jamais écrits (et probablement la métaphore des traumatismes dont Arturo n’a jamais guéri), et la série des aventures du capitaine Alatriste est héritière de la grande tradition dumassienne du roman historique à double détente : le récit d’autrefois est aussi chronique d’aujourd’hui. Inutile de répéter ce que Georg Lukács a très bien raconté, et dont j’ai déjà parlé, la dernière fois que les historiens-pédagogues m’ont « gonflé mes vieilles roubignolles », comme dit Brel.
Du roman historique, il a à peu près exploré toutes les facettes, cherchant visiblement à composer, d’œuvre en œuvre, l’épopée d’une Espagne qu’il aime et vomit à parts égales. Qui bene amat

Donc, Hombres buenos. En 1780, l’Espagne intellectuelle fait comme toute l’Europe : elle lorgne du côté de la France. Les Académiciens se mettent en tête de se procurer les 28 volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Pas de suspense en soi, puisque Deux hommes de bien (au Seuil, pour 22€50 — c’est pour rien) commence par la découverte desdits volumes par un narrateur qui se fait plus ou moins passer pour Perez-Reverte dans la bibliothèque de la vénérable institution. Et que notre romancier s’est fait photographier serrant contre son cœur l’un de ces précieux volumes. L’intrigue tient donc en deux lignes : deux éminents Académiciens, l’un bibliothécaire corpulent, l’autre ex-marin longiligne et « à la triste figure » (Perez-Reverte assume pleinement l’inspiration cervantesque de ce couple lancé dans une quête qui vaut mieux que celle de Dulcinée, car aucune femme ne dure autant que 28 in-folio pieusement conservés) sont chargés par leurs collègues d’aller en France se procurer une collection complète de ce monument de l’Intelligence.
Evidemment, cela ne fait pas le bonheur de tout le monde. Deux de leurs collègues montent une conspiration pour empêcher l’acquisition, et s’adjoignent les services d’un homme de main parfaitement dépourvu de scrupules.
Encore faut-il se rendre à Paris, à travers une Espagne plus dangereuse que l’Irak actuel, où chaque auberge est un bouge infâme propice aux puces, et chaque chemin creux une embûche mortelle. Puis il faut, une fois à Paris, s’organiser dans la Babylone moderne — comme aurait dit Fougeret de Monbron, auteur de la Capitale des Gaules ou la nouvelle Babylone en 1769. Et trouver une édition originale : dès la fin du travail éditorial de Diderot et d’Alembert, les copies infidèles abondèrent. Et survivre dans une capitale où l’on est sans cesse à la merci des femmes galantes (ainsi la belle Margot Dancenis) ou de leurs amants jaloux : il y a dans cette somme tout ce qu’il faut de coups d’épée pour rappeler aux amateurs que Perez-Reverte a jadis écrit le Maître d’escrime, qu’il a fait d’Alatriste un bretteur redouté, et que visiblement il déplore lui aussi que l’on ne puisse plus enfoncer impunément trente centimètres d’acier dans le ventre des imbéciles.
Par exemple dans celui de Francisco Rico, peu connu ici mais célèbre en Espagne pour ses études de philologie, ses commentaires sur le Quichotte et même une édition politiquement correcte de Cervantès, adaptée pour les enfants.
Ledit Rico apparaît d’ailleurs dans le roman dès la page 16 : le narrateur prépare, dit-il, un roman policier où les Académiciens seront assassinés les uns après les autres, et tous se battent pour être celui qui tuera Rico… Imaginez que Xavier Darcos ou Jean-Christophe Rufin mijotent une fiction où il s’agit de pendre Angelo Rinaldi « avec le cordon d’un rideau du salon »… Sûr que personne ne voudrait rester à l’écart d’une telle œuvre de salubrité publique.
Je blague, bien entendu — mais Perez-Reverte ne plaisante pas : El profesor Rico lui sort par les yeux.
Et il y a de quoi, figurez-vous…

Longue parenthèse.
Si, au XVIIIème (c’est tout le substrat du roman) les intellectuels madrilènes déplorent l’arriération de leurs compatriotes et de leurs mœurs, il n’y a aucune raison, en notre XXIème siècle européen et égalitariste, pour que les Espagnols soient plus intelligents que les Français. Une polémique est ainsi née lors des Jeux olympiques de Rio, où les entraîneurs ibériques ont commencé à mettre au féminin pluriel les groupes où les femmes prédominaient, quoique des hommes y fussent présents. Les Académiciens s’en sont émus.Or, en espagnol comme en français, le masculin théoriquement l’emporte — sauf qu’il faut être singulièrement abruti pour confondre le masculin et le mâle. Le masculin espagnol est donc, comme chez nous, un neutre — héritier du neutre latin. Mais voilà : les viragos — et, pire, ceux qui veulent leur plaire et affichent le zèle des nouveaux convertis — exigent que désormais dans les groupes on décompte les verges (féminin, ah ah) et les vagins (masculin, hé hé !) afin d’accorder en fonction du nombre.
D’où une floraison d’articles depuis deux ans dans la presse espagnole jouant ironiquement sur « academicos » et « academicas » — un pur barbarisme, mais conforme au goût du jour. Au style fielleux de Rico répond l’allusion borgésienne de Perez-Reverte. — voilà un homme dont il ne fait pas bon être l’ennemi. La presse espagnole s’en est délectée. Ne pas en conclure que la RAE est un monde d’hommes : sur les 24 membres (hé hé again !), on compte plusieurs femmes — mais minoritaires, et « academicos » en bon castillan.
Tout est usage. Le bon français admet fort bien « académiciennes », mais répugne à « professeure », « auteure » — ou à « la ministre ». Admettons que les pleutres gagnent, et que l’usage s’en établisse, il faudra bien finir par dire « la ministre », qui sonne aujourd’hui comme une incongruité majeure, sauf dans le Monde et Libé

Le roman historique ordinaire (celui de Dumas, auquel l’auteur rend un hommage appuyé en passant par Meung, où commence les Trois mousquetaires) tient un double discours, sur l’époque à laquelle se situe l’histoire, et sur celle où habitent l’auteur et ses lecteurs — ainsi, un anachronisme assumé dans une réflexion critique de 1780 sur l’« éducation nationale ».
Le lecteur de 1845 saisissait immédiatement ce qui, dans la célèbre trilogie, était la déploration d’une Monarchie de Juillet dont l’héroïsme semblait enfui. Mais le lecteur contemporain n’a pas cette habileté schizophrène — il faut lui expliquer les choses. C’est sans doute la raison pour laquelle Perez-Reverte a écrit ce que d’aucuns appellent une metanovela, un « méta-roman » comme il y a une fonction méta-linguistique, où la langue réfléchit sur la langue. Imaginez des Faux monnayeurs dans lesquels Gide aurait inclus le Journal de son œuvre, ou un Hussard sur le toit dans lequel Giono aurait glissé ce livre étonnant qu’est Noé (salut à NP qui me l’a fait découvrir).
Le narrateur installe ainsi des allers-retours entre 1780 et 2015, expliquant et commentant ses recherches, ses lectures, ses intentions. C’est qu’il est un homme de livres. Nous voici donc tout à la fois dans le Paris pré-révolutionnaire (les personnages ne le savent pas, mais le narrateur et nous, si) et dans le Madrid contemporain. Mimesis double : nous sommes installés dans la tête du romancier tout en étant priés de nous identifier aux deux protagonistes principaux — l’un est croyant, l’autre athée, il y en a pour tout le monde. Sans compter l’abbé Bringas, leur guide dans le dédale parisien, un excité du caboulot qui sera exécuté le 10 Thermidor avec Robespierre et ses amis.
Est-il pour autant bien sûr que ce narrateur soit Perez-Reverte ? Le soupçon vous prend dès le début, quand il s’attribue l’écriture d’un roman intitulé le Danseur mondain — inconnu dans la bibliographie de l’auteur. Comme l’a souligné avec humour et perspicacité Darío Villanueva, directeur de la Real Academia Española : « El juego es de espejos : en Hombres buenos hay protagonistas que son históricos ; otros que son actuales y reales ; la mayoría, ficticios, pero todos actúan conforme al designio del escritor que remite con frecuencia a fuentes documentales igualmente inventadas. Estamos, pues, ante una apoteosis de ese cambalache entre realidad y ficción que siempre constituye la mejor literatura. El novelista cita incluso títulos de novelas suyas que nadie ha podido leer : El enigma del Dei Gloria, El bailarín mundano… Yo, modesto lector suyo, al tiempo que me quito el cráneo, le obsequio otro por si fuera de su consideración: La jaula del jaguar. » Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire. Et Perez-Reverte de préciser, sous la plume de Jacinto Antón :  « En todo caso, Pérez-Reverte, tan enemigo de dar pistas personales sobre sí mismo, recalca que él no es el personaje del narrador. “Es un tipo que se me parece a mí, pero no soy yo. Es un artefacto narrativo”. »

Le « Journal » du roman inclus dans le roman est donc lui aussi un roman. Abyme dans l’abyme. Tout est vrai, tout est faux. Deux historicités pour le prix d’une. Courez l’acheter.

Jean-Paul Brighelli

Connaissez-vous l’intersectionnalité ?

Les 18 et 19 mai, l’ESPE de Créteil organise un colloque intitulé « Penser l’intersectionnalité dans les recherches en éducation » — un joli charabia pour fortifier le communautarisme et le racialisme.
À cette heure, le rectorat de Créteil hésite encore à interdire le colloque organisé sous son égide (et sous celle de certains syndicats enseignants, SUD-Education par exemple) à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Enseignement (ESPE) de Créteil en milieu de semaine. Un coup d’œil rapide sur le programme doit pourtant faire dresser les cheveux sur la tête de tout responsable un peu lucide : les « travaux » de ces « chercheurs » en éducation s’articulent autour de la notion de « race » — un concept rejeté avec raison par les instances officielles, mais réintroduit depuis quelques années par le Parti des Indigènes de la République, afin de dissocier à jamais les « indigènes » (les descendants des anciens « colonisés », tous victimes, étant entendu qu’il n’y a jamais eu, par exemple, de traite transafricaine et musulmane) des « Français de souche », « Céfrans » ou « souchiens » dans le doux langage banlieue.

On trouvera avec le programme complet l’état de la recherche sur cette notion sémantiquement barbare d’intersectionnalité. En clair, il s’agit d’étudier l’effet sur l’éducation « des effets produits par le croisement des dominations, qu’elles soient de classe, de « race », de genre, mais également religieuses, ou encore liées aux sexualités ». Qu’on se le dise : « L’occultation de l’ethnicité à l’école paraît conduire à la mise en œuvre occulte d’une série de discriminations fines en défaveur des enfants d’origine étrangère et de leurs familles ». Le but du complot, bien sûr, étant de conforter « l’idéal républicain et universaliste d’une école égalitaire, qui traiterait tou-te-s les élèves de la même manière et permettrait leur « intégration ». »
On appréciera au passage le tic d’écriture qui sous prétexte de n’oublier personne, rend le texte illisible. Le communiqué final tout récemment envoyé en guise de salut par Najat Vallaud-Belkaem à tous les « Cher.e.s professeur.e.s et personnels de l’Éducation nationale » (sic !) est bourré de ces solécismes politiquement corrects. Je défie de lire à voix haute ce merveilleux « tou-te-s » en respectant les effets de dissociation phonétiques et graphiques. Mais ce n’est pas l’essentiel.
L’essentiel, il est dans les guillemets autour du mot « intégration ». Les gens qui participent au dit colloque ne visent absolument pas l’intégration : ils veulent la différenciation sur des critères « ethniques » — tout comme le Parti des Indigènes de la République qui au même moment appelle au lynchage de Sophia Aram. Alors même qu’il est formellement interdit, dans l’Education Nationale comme ailleurs — et c’est bien heureux — d’opérer une quelconque discrimination (il n’y a ainsi aucune étude statistique sur la réussite ou l’échec des élèves en fonction de leurs origines, que l’Ecole n’a pas à prendre en compte), un tel colloque rétablit, sous prétexte d’analyser des discriminations qui n’existent pas dans les pratiques de classe (encore heureux !), un point de vue « ethnoracial ». On se demande souvent à quoi servent les sociologues : sans doute à « mettre au jour les inégalités scolaires selon la classe, l’origine migratoire et le genre ».

Rappelons au lecteur non informé que les copies d’examen ou de concours sont soigneusement anonymisées ; que le correcteur ignore par définition le « genre » de l’élève ou de l’étudiant, encore plus son origine « ethnique » ou la couleur de sa peau ; que je peux témoigner que ça n’a, dans les oraux, aucune espèce d’importance — sauf aux yeux des imbéciles qui se croient sacqués parce qu’ils ont telle ou telle apparence, alors qu’ils ne sont notés que sur leurs performances. « C’est parce que je suis black que vous me notez mal ! » « Non, c’est parce que tu es analphabète, ce qui est pardonnable, mais de surcroît analphacon. »
Toute politique qui viserait à différencialiser les élèves en fonction de leurs origines serait une politique de gribouille : la discrimination positive mise en place par feu Richard Descoings à Sciences-Po a si bien marché qu’aucun des banlieusards exemplaires intégrés par l’école de la rue Saint-Guillaume n’a réussi l’ENA : tout le monde n’est pas fils de toubibs et ne sort pas de l’Ecole de la Providence. Pendant la récente campagne électorale, j’ai eu l’occasion de dire que la proposition de Marine Le Pen visant à refuser de financer avec des fonds publics la scolarisation des enfants d’émigrants était stupide : il faut au contraire leur en donner davantage, quitte à les dissocier de leur milieu, qui ne peut, dans un premier temps, que les tirer en arrière. Des enfants formés à parler français, éduqués dans la culture française, formeront à leur tour leurs parents. Ainsi fonctionne l’intégration dans l’universalisme français.

Evidemment, cela ne fait pas les affaires de ces gens dont le fond de commerce consiste à titiller les différences pour en faire la brique initiale d’un communautarisme létal. Quand on se propose dans un colloque d’« articuler race, classe, genre, colonialité » (sic again !), cela implique que les descendants des pays colonisés se constituent en groupe autonome, et refusent à terme toute intégration dans l’ensemble français. Rien d’étonnant dès lors si l’un des intervenants du colloque est un militant du NPA, Renaud Cornand, qui avait incité son mouvement à soutenir, il y a quelques années, des candidates voilées à des élections locales, et qui a tenté lui aussi de demander ma peau, ce qui, rappelez-vous, m’a bien fait rire. Ils devraient réviser les fondamentaux du marxisme, au NPA, et tenter de comprendre ce qu’est « l’opium du peuple ».
Rien d’étonnant donc qu’un organisme strictement laïc comme le Comité Laïcité République s’indigne de la tenue d’un tel colloque — organisé dans une institution officielle, formatrice d’enseignants, avec l’argent du contribuable. Le prochain ministre de l’Education (ciel, quel suspense…) serait bien inspiré d’interdire ce genre de manifestation où l’exaltation des particularismes, aiguisés par la certitude assenée que l’on appartient au clan des victimes, ne peut déboucher que sur des germes de division, de racisme, et de guerre civile.

Jean-Paul Brighelli

Beethoven vs Rouget de l’Isle

J’aime toujours Beethoven, je ne lis plus Libé. Ou si rarement.
Beethoven est lié à un souvenir très ancien. Deux mois durant — deux mois d’errance, tout autour de la Méditerranée occidentale — j’ai gardé sa « Lettre à Elise » en ritournelle dans ma tête. J’allais retrouver à Tichy (près de Bougie, aujourd’hui Bidjaia) un éternel amour de trois semaines, comme dit l’autre. Beethoven a ainsi bercé une très longue errance — en stop. On the road again, Elise.
Libé, c’est autre chose. Je me suis battu pour ce journal, quand il séjournait rue Christiani, dans le XVIIIème — et puis ses chroniqueurs ont pris de l’âge, et moi aussi. Quand les ex-gauchistes se soucient de leur arthrose, quand ils savent qu’ils courront moins vite dans les prochaines manifs, ils se contentent de regarder, de loin, celles des autres. Boboïsés à fond. Arthrose et cholestérol.
Mais de temps en temps, je fais des infidélités à mes détestations.
C’est ainsi que je suis tombé sur un article de Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie. C’était il y a quelques jours — juste après le second tour d’une présidentielle qui s’était jouée au premier.

Pierre Carrey non plus, pas ma tasse de thé. J’aime beaucoup le vélo, j’en fais quand je ne crève pas sur les tessons de bouteille qui jonchent les rues de Marseille, j’en regarde parfois, j’en lirais volontiers si tout le monde écrivait comme Albert Londres (les « forçats de la route », c’est lui) ou Antoine Blondin. Ou, plus près de nous, parce qu’enfin, ça commence à bien faire, le culte des morts, essayez donc Paul Fournel, Anquetil tout seul, une merveille d’écriture sur un coureur exceptionnel. Pierre Carrey, c’est le vélo en général et le Tour de France en particulier chez Libé. La dernière fois que je l’ai essayé, il écrivait des méchancetés stupides sur Robert Marchand, le centenaire cycliste. Les vrais amateurs de petite reine ne lui ont pas envoyé dire, qu’il était un sale con. Et les vrais journalistes sportifs ont écrit sur ce même sujet des choses intelligentes.
Mais bon, Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie, pourquoi pas ?
Et c’est très rigolo, ce qu’il a écrit sur le sujet.

Je ne vais pas vous faire un cours sur l’Ode (version Schiller) ou l’Hymne (version Ludvig van, comme disait Alex dont c’est le morceau fétiche) à la joie. Version intégrale, avec chœurs, c’est le quatrième mouvement de la IXème Symphonie. Vingt-quatre minutes. En très raccourci, c’est la version Karajan, écrite pour composer un hymne européen. Deux minutes et des broquilles. Le temps qu’il faut pour traverser à pas lents la moitié de la cour Napoléon du Louvre, un soir d’élection.
Un show à l’américaine, la main sur le cœur et dans  la main de Madame, Ich bin ein Obama. Un show dont l’entrée était verrouillée, avec distribution de petits drapeaux tricolores, pour éviter les fausses notes de 2012, où des fans de Hollande avaient brandi des drapeaux syriens. Grand professionnalisme. Et l’Hymne à la joie, donc. Un hymne qui, comme l’explique Carrey, est européano-hitléro-zimbabwéen. Tout ça.
Et in fine, la Marseillaise. L’ordre n’est pas sans importance. Je sens que d’ici peu, on nous effacera le « sang impur qui abreuve nos sillons » — assez peu fraternel quand vous serrez la louche à Merkel — avec une petite génuflexion, s’il vous plaît.

Il se trouve qu’en 1989 j’ai écrit un livre entier sur la Marseillaise — signé Frédéric Robert, qui avait rédigé un énorme manuscrit qu’il fallut réadapter pour l’Imprimerie nationale. La Marseillaise « ailée et volant dans les balles », c’est le chant que Pétain avait fait interdire, et que Danielle Casanova entonna au fort de Romainville pour soutenir ses camarades — du coup, on la déporta à Auschwitz, et il n’y eut plus d’après. La Marseillaise, c’est ce qu’elle se fredonna encore dans le délire de son typhus, juste avant de mourir. L’Hymne à la joie qui supplante la Marseillaise, c’est Danielle Casanova que l’on tue une seconde fois.
(Je m’avise que c’est assez simple d’écrire comme Mélenchon parle. Promis, je ne le ferai plus — ou à doses homéopathiques).
Je crois quand même que je préfère la militante corse du Parti communiste d’alors au produit européen standardisé qui vient d’entrer à l’Elysée (« Freude, schöner Götterfunken / Tochter aus Elysium », écrit Schiller dans son OdeJoie, belle étincelle divine, Fille de l’Elysée — si ! ). Comme je préfère le pâté de merle au McDo mondialisé.

Jean-Paul Brighelli

Alien « Covenant »

Les producteurs américains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. D’où l’invention des prequels et sequels — occuper l’espace d’avant ou l’espace d’après. À ceci près que tout nouvel opus dans une série crée un espace nouveau, de part et d’autre. And so on.
Prenez la saga d’Alien. Quatre films bien groupés, de 1979 à 1997, réunis par un beau trait d’union qui s’appelait Sigourney Weaver. Le premier opus, sans doute le plus horrifique, avait été réalisé par Ridley Scott. Avaient suivi James Cameron (Aliens, le retour — un western de l’espace), David Fincher (Alien 3, où Sigourney / Ripley mourait dans un haut-fourneau) et Jean-Pierre Jeunet, avec Alien, la Résurrection, où elle revenait à la vie, porteuse en elle d’une autre vie.
Puis en 2012, le frère cadet de Scott, Tony, se suicide. Il était lui-même réalisateur de films fort estimables (Spy Game, l’un des plus beaux films sur l’impossible passage de témoin entre générations, où Robert Redford expliquait à Brad Pitt qu’il ne serait jamais qu’un second couteau — ou True Romance, où Denis Hopper expliquait à Christopher Walken que les Siciliens étaient « tous des nègres » — ce qui contristait fort son interlocuteur). Je vous expliquerai un jour ma théorie générale du lien entre création et travail de deuil : bref, Ridley Scott reprend en 2012 la franchise Alien et lance Prometheus, un prequel de la série, où sur une planète perdue, quelques centaines d’années avant l’Alien originel, l’humanité part chercher des réponses qu’elle ne trouvera pas. Mais des xénomorphes affamés, en revanche, il y en aura à foison.
Xéno, cruel xéno… On savait depuis Alien 4 que la Créature, qui n’avait pas au départ une forme bien sympathique, était susceptible de muter, à force d’être hébergée dans des poitrines humaines dont elle pompe quelque peu l’ADN. Sigourney Weaver accouchait dans cet opus d’un être terriblement androïde — dont elle se débarrassait en s’excusant, après tout, c’était son enfant. Il s’agissait donc pour Ridley Scott de se ré-approprier le mythe, et d’en écrire les commencements. Prometheus était la Genèse d’Alien. Covenant — c’est, comme Prometheus, le nom du vaisseau, le contenant pour le contenu, une métonymie, diraient les stylisticiens — est l’Exode. Ridley Scott (80 ans depuis novembre dernier) aurait en projet deux films encore pour combler le trou (nous y revoilà) jusqu’au premier opus d’Alien — et boucler la boucle.
Quelle boucle ? Allez voir Covenant — un pur bijou gothique, un film particulièrement noir, parce qu’il raconte les origines de l’humanité, et il n’y a pas de quoi rire — et vous comprendrez vite : Dieu est un androïde, créé par l’homme à son image (une idée qui nous vient des Grecs, d’où le détour par Prométhée) et qui finira par façonner, à force d’expérimentations successives sur l’Alien xénomorphe, une créature anthropomorphe, Adam et Eve en leur commencement — c’est le dernier plan du film —, une humanité qui partira à la découverte de la planète-mère d’où coule la source du cycle. Nous ne sommes que des aliens transformés en hommes par un androïde dément rebaptisé Dieu parce qu’il fallait lui donner un nom.
« Une farce », dit Ridley Scott quand on lui parle de religion. Cet agnostique déclaré, hanté par la mort — c’est assez fréquent, en vieillissant, et moi-même ce matin… — a son point de vue sur la transcendance, et c’est ce point de vue que raconte Covenant.
Un petit détour lexical pour les non-anglicistes. « Covenant », c’est tout à la fois l’assemblée et l’alliance — et le vaisseau qui porte ce nom contient deux mille humains cryogénisés qui vous forment un nouveau peuple hébreu, emmenés par un prophète androïde vers un futur problématique — le nôtre. Quant à « alien »…
Les Québécois, qui ne tolèrent pas — ils ont bien raison — de mettre à l’affiche un film qui garderait son titre anglais, l’ont rebaptisé, depuis 1979, « l’étranger ». Oui, certes… Mais le français est polysémique, alors que l’anglais est plus précis. L’étranger, ce pourrait être le foreigner — étranger au pays — ou le strangerin the night, par exemple, celui qui arrive d’ailleurs —, et c’est aussi l’alien, celui qui est radicalement différent de ce que je suis. L’étrange étranger, dit Prévert.
Sauf que cet Autre, bien sûr, c’est moi-même, dit Scott. L’alien est l’autre du même. « Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant », et Scott a, depuis la mort de son frère, son propre abîme. « Ridley Scott se prend pour Dieu », écrit un journaliste du Point, rendant compte du film. Philippe Guedj n’a pas tout compris : Dieu n’existe pas, Scott est tout à la fois Dieu et son prophète, et la Bête, c’est nous, qui nous croyons ange — mais qui veut faire l’ange, hein… D’où Pascal, évoqué plus haut. Vous suivez ? Ne croyez pas que j’exagère, en voyant des références là où il n’y en aurait pas. Visuellement, Covenant est bourré d’allusions magistrales — par exemple aux illustrations de Gustave Doré sur l’Enfer de Dante. Et je passe sur les allusions à Robinson Crusoé ou à l’Odyssée — l’épisode des sirènes. Ou à Byron / Shelley, voir ci-dessous. Sans compter Wagner — « quand j’entends du Wagner, j’ai envie d’envahir la galaxie ». C’est le plus érudit des films de terreur.
Nul n’est parfait, pas même l’androïde (belle composition en miroir de Michael Fassbender) qui attribue dans un premier temps « Ozymandias » à Byron — avant que son double ne le ré-attribue à Shelley. Entre les deux, l’ombre de Mary — l’auteur du Frankenstein —, qui fut l’épouse de l’un et la maîtresse de l’autre. Pas de hasard : il s’agit bien de modeler l’humanité future — et comme, de prequel en sequel, on finit toujours par revenir à son point de départ, cette humanité-là, c’est la nôtre : nous sommes tous les enfants du monstre, et l’alien, c’est le visage fatigué, mal rasé, à cette heure, que me renvoie le miroir. Pas de transcendance, coco. Ici et maintenant — et la glissade vers la mort.Last but not least. On nous dit au passage dans Covenant que les androïdes ne rêvent pas — ou alors, de moutons électriques, comme dans le roman de Philip K. Dick adapté par Scott justement en 1982 — après la disparition de son premier frère Franck, sous le titre Blade runner. Et justement le metteur en scène est en train de donner une suite — a sequel — à cette histoire de « répliquants » — encore des androïdes. Regardez bien votre voisin, ou votre partenaire, c’est peut-être déjà une machine : seuls les poils de ma barbe naissante, à cinq heures du matin, et grisonnante, hélas, attestent de mon humanité.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne voudrais pas être accusé de me faire le héraut de grosses productions hollywoodiennes (même si la musique claironnante qui accompagne depuis mon enfance le logo de la Twentieth Century Fox me fait toujours frissonner d’aise). Si vous préférez les petites productions confidentielles coréennes (comment ? Vous n’avez pas vu le Dernier train pour Busan ? Pff…), allez donc voir Tunnel. C’est parfaitement angoissant, terriblement drôle, et en sus d’un scénario bien propre à réveiller le claustrophobe qui sommeille en vous, ce film de Kim Seong-hoon prouve jusqu’à l’absurde que les médias sud-coréens sont aussi cannibales que les nôtres, leur administration aussi déglinguée, leurs politiciens aussi pourris, et leurs entreprises privées tout aussi rapaces. Leurs téléphones portables, en revanche, ont des batteries manifestement plus résistantes que les nôtres.

Les Français ont veauté !

Emmanuel Macron est donc le huitième président de la Vème République. Elu par une conjuration de bobos friqués et de pseudo-démocrates inquiets.
C’est à ces derniers que j’aimerais dire des douceurs.

Vous vous êtes crus très malins en portant au pouvoir un homme qui est l’émanation des grands groupes qui contrôlent les finances et les médias. Qu’un financier vote Macron, rien à redire : il est l’homme des banques, qui depuis quinze jours qu’il est arrivé en tête du premier tour, pavoisent à la Bourse. Inutile de parier que les cours desdites banques s’envoleront mardi.
Les autres…

Comme je veux que les choses soient claires, autant les dire.
Pendant cinq ans, j’ai subi les jérémiades de ceux qui avaient voté Hollande — le chœur des cocus ! Et qui, tout implorants et furieux qu’ils fussent, ont avalé les couleuvres néo-libérales et germanophiles de la Promotion Voltaire. La loi El Khomri, la France à l’encan européen, le communautarisme triomphant, et la réforme du collège. Carton plein.
Un clou chasse l’autre. Le bébé Hollande est arrivé à maturité, et il aggravera la politique de son mentor marionnettiste. Après la Promotion Voltaire, place à la promotion Senghor, qui d’ailleurs n’a pas attendu l’élection du mieux-disant d’entre eux pour s’installer aux postes de commande. Aussi bien sous Sarkozy que sous Hollande — Boris Vallaud, l’époux de celle-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, est de ceux-là.

Je dénie à tous ceux qui ont voté Macron le droit de se plaindre dans les cinq ans à venir.

Je dénie aux profs qui ont voté Macron — obéissant scrupuleusement aux consignes de la FSU, du SGEN et du SU-UNSA — le droit de manifester quand le recrutement sera délégué aux établissements en fonction d’un « projet » défini par les plus pédagos du coin, et qu’ils seront notés par une commission tripartite réunissant administration locale, parents et élèves. Les bonnes notes, dorénavant, vous les mettrez en espérant être à votre tour bien notés.
Je dénie aux jeunes qui ont voté Macron le droit de protester quand ils n’auront plus le choix qu’entre un CDD à temps partiel et la file d’attente de Pôle Emploi.
Je dénie à tous les travailleurs qui ont voté Macron le droit de rouspéter quand le tarif horaire français rejoindra celui des Polonais — au nom de la directive Bolkenstein.
Je dénie à tous ceux qui ont voté Macron le droit de vilipender les extrémistes religieux de l’UOIF qui pourront désormais faire acquérir la nationalité française à Tariq Ramadan — après tout, son frère Hani, l’homme qui justifie la charia en général et la lapidation en particulier, a appelé lu aussi à voter pour le candidat de l’entente cordiale des intérêts bien compris. Ce n’est pas demain qu’il y aura moins de voiles islamiques dans les rues en général et dans les facs en particulier. Sûr que la laïcité y gagnera.
Je dénie à tous les gens de gauche qui ont voté Macron le droit de lui reprocher de faire une politique de droite. Ils l’ont voulu, ils l’ont eu. Comment dit Dorine déjà, dans Tartuffe ? « Vous serez, ma foi, macronisés » — ou à peu près.

« Mais tout se passera sur le front des luttes ! » protestent ces imbéciles heureux. C’est la politique Poutou, qui devrait réviser son petit Marx portatif — et particulièrement Guy Debord. Les médias à sa solde ont constitué Macron en objet de désir, en le divisant en autant de quartiers qu’il y avait de segments de population à conquérir. Onfray l’a merveilleusement analysé le 25 avril dernier sur Public Sénat, expliquant qu’en fait cette présidentielle était une élection à un tour — la pantalonnade de dimanche 7 mai se contente d’entériner le résultat acquis. Oui, ils auraient dû relire ce que Marx explique sur la fétichisation de la marchandise (en l’occurrence la marchandise Macron, parée de toutes les vertus) et ce que Debord pensait d’une société médiatique capable de vendre n’importe quel produit, pourvu qu’il soit assez martelé. Surtout quand le produit concurrent paraît faible.
Mais le produit concurrent, ce n’était pas Marine Le Pen, dont je ne fais pas grand cas ! C’était la souveraineté de la France — déjà cocufiée en 2005, quand la même collusion d’intérêts supra-nationaux a renversé le vote des Français. Péché originel de cette classe politique qui s’est assise sur la volonté populaire.
Les mêmes s’apprêtent à gouverner ensemble : parions que Macron sortira finalement de sa poche un gouvernement de coalition copié sur le principe que Merkel a fait jouer pour asseoir son autorité en Allemagne et étouffer toute opposition. À ceci près que la France n’est pas l’Allemagne, et que les Français ont la tête plus près du bonnet. Mais enfin, avec quelques émissions de télé-réalité et quelques matches de foot, on devrait régler assez facilement les émotions populaires. Relis Marx, Poutou ! Il n’y a pas que la religion, aujourd’hui, qui soit l’opium du peuple. Il y a aussi l’OM et Koh-Lanta.

Au Vème siècle avant J.C., lors de la guerre contre les Volsques, le Sénat promit aux plébéiens d’effacer leurs dettes — et s’empressa d’oublier sa promesse, une fois la première victoire acquise. Il ne fallait pas heurter les banquiers de l’époque. Le peuple vexé se retira sur l’Aventin, l’une des collines de la ville, refusant toute participation ultérieure aux combats. C’est alors que Ménénius Agrippa, envoyé en délégation, improvisa sa fable des membres et de l’estomac — reprise plus tard par La Fontaine — pour les convaincre de revenir sur leur décision de s’abstenir. Parce que l’abstention — ou le vote blanc —, ça compte, n’en déplaise aux commentateurs !
Mais le peuple obtint tout de même l’effacement des dettes, et le droit d’être enfin représenté par des élus qui parleraient en son nom.
Mélenchon, qui connaît l’Histoire, y a sans doute pensé. Son attitude lors du second tour est un retrait — en attendant mieux. C’est digne — et intelligent. Mais les autres, tous les autres, ceux qui sont allés à la pêche aux postes et au retour d’ascenseur, ceux qui ont cru à la théorie de l’épouvantail (je trouve au passage immonde que l’on fasse encore porter à Marine Le Pen les outrances de son père — sans doute parce que c’est une femme, et que l’on persiste à l’imaginer sous influence), tous ceux qui ont voté Macron, quelle excuse ont-ils ? Ils ont offert la République au jeune ambitieux fringant et ils ont cinq ans pour la regarder se faire empapaouter.
On appelle ça du candaulisme… À l’échelle d’une nation, c’est inédit.

Alors, c’est décidé : je me retire sur mon Aventin personnel — et pour longtemps. Je renonce à parler de politique. Je causerai désormais de bons vins, de bons films, de bons livres et de belles personnes — autant me choisir mon propre opium. Et je me permettrai de rire chaque fois qu’un cocu de Macron jurera ses grands dieux qu’il n’avait pas voulu ça.

Jean-Paul Brighelli

Everything is OK !

Dans les derniers mois du Shah, la censure iranienne censura un jour la plus grande partie des articles d’un quotidien imprimé en anglais à Téhéran — à destination surtout des ambassades étrangères et des Iraniens cultivés. Plutôt que de sortir un journal aussi caviardé que ceux de la Première guerre mondiale, la rédaction préféra tout supprimer, et écrire à la place, dans tous les corps de caractères, « Everything is OK » — pied-de-nez ironique à des censeurs dont le zèle devait buter, quelques mois plus tard, sur la répression autrement féroce de Khomeini.
J’enseignais à l’époque au collège du Neubourg, dans l’Eure, l’un de ces « collèges 750 » bâti sur le modèle pimpant de Pailleron, qui avait brûlé peu avant. Et dans un grand moment de pédagogie appliquée, j’eus l’idée de demander à des élèves de Troisième de composer des publicités vantant au second degré les mérites de leur établissement : ils me demandaient de faire des photos, je les tirais moi-même, en noir et blanc, ils imaginaient les slogans, nous collâmes le tout sur un grand panneau que nous avons transporté dans le couloir central, en face de la salle des profs et à côté des bureaux de l’administration — la veille d’une journée portes ouvertes où les parents devaient admirer l’écrin où s’ébattait leur progéniture. Trous dans les cloisons, chauffage toujours en panne (j’ai enseigné là-bas dans des préfabriqués par 3° de température en classe, en plein hiver — nous partîmes faire un sit-in dans ces mêmes couloirs administratifs), poubelles entassées, élèves utilisés par le prof de gym pour repeindre les lignes des couloirs de sprint (slogan trouvé par l’élève qui m’avait demandé la photo : « Le Neubourg, un collège où l’on vous apprend un vrai métier ! »), vous voyez le genre.
Et enseignants décontractés… « Au Neubourg on apprend même quand on ne fait rien ! »L’administration s’émut, et dénonça mon mauvais esprit — on m’excusera, j’avais vingt-cinq ans, et je suis sûr que ledit collège, où je ne suis pas retourné depuis 1982, est aujourd’hui un petit bijou restauré dans cette riante cité où sont installés les plus grands abattoirs de France — nous allions les visiter avec les élèves, pour qu’ils rencontrent leurs pères sur leur lieu de travail, et qu’ils sachent enfin clairement à quoi le système les destinait : j’avais l’impression, en sortant de là, de puer le sang pendant des heures.
On me demanda donc de supprimer les slogans, jugés déplacés. Les photos, elles, étaient malheureusement indubitables : nous les conservâmes donc, en les agrémentant, sur le modèle iranien, de tous les synonymes français de « Everything’s OK » — et je remis prestement le panneau en place avec un joli titre : « Exercice sur les modalités d’expression du bien-être ».
Pourquoi diable cette vieille histoire me revient-elle à l’esprit ? Ah oui : parce que, comme me l’a soufflé hier le rédacteur en chef de Causeur, Daoud Boughezala (sur lui la bénédiction et la lumière !), « la loi nous contraint à stopper la publication d’articles politiques sur le site et les blogs à compter de vendredi 20 heures jusqu’à l’élection proprement dite. Si d’aventure nous tentions de gruger, une amende de 3750 par article nous serait infligée, ce qui fait cher le papier ! »
Donc, en cette avant-veille d’élection, cessons de nous préoccuper de l’un et de l’autre, et faisons un état de la France :

Tout va bien ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! C’est le pied ! Le bonheur est dans notre pré carré ! Ça baigne ! Nos politiciens sont les meilleurs du monde ! Les plus éloquents ! Nos concitoyens ne sont pas cons du tout ! Nos lendemains chantent déjà ! Après la pluie vient le beau temps ! Tel qui rit vendredi dimanche chantera ! Haut les cœurs !
Ad libitum

Jean-Paul Brighelli

Fascisme dur, fascisme mou

Les noms d’oiseaux volent bas depuis quelques jours. Voter MLP, ce serait donc voter fasciste. Ou mieux : nazi. À point Godwin, point Godwin et demi. Et voter blanc c’est tout pareil — un demi-point de mieux !
Claude Rochet, qui a fait une brillante carrière dans le privé et dans le public, professeur des universités et vieux spécialiste du fascisme français, a beau expliquer dans une tribune rigoureuse ce qu’est le fascisme, et comment le vrai fascisme a toujours été du côté des puissances économiques, c’est sur Marine Le Pen que l’on s’acharne. Et mieux que cela : sur tous ceux qui n’appellent pas à voter pour son adversaire. Mélenchon, tu n’as pas honte d’être fasciste ?
Pourtant, comme le souligne mon ami Jacques Sapir analysant le programme de MLP, « la décence devrait obliger cette même meute de reconnaître qu’il n’y a rien de « fasciste » ni dans son programme ni dans le comportement de son mouvement. Où sont donc les milices armées qui tiendraient les rues ? Depuis des années, elles viennent d’une toute autre mouvance que le FN. A prétendre que le FN est « antirépublicain » on s’expose de plus à une contradiction évidente : si ce mouvement fait courir un danger à la République, il devrait être interdit et ses responsables emprisonnés. Si tel n’est pas le cas, c’est que ce parti n’est pas un danger pour la République. A vouloir se draper dans l’Histoire, cette meute journalistique et écrivassière se prend les pieds dans le tapis. Le programme défendu par Mme Marine le Pen est un programme populiste, avec ses bons mais aussi ses mauvais côtés. C’est un programme souverainiste, même s’il n’est pas exempt de dérapages, comme sur la question du droit du sol et de la protection sociale. On peut le contester, on peut même le réprouver. Mais, en faire un épouvantail est d’un ridicule achevé. Non, nous ne sommes pas dans l’Allemagne de 1933. Nous ne sommes même plus dans la France de 2002. Les choses ont profondément changé, sauf peut-être l’inconscience crasse de cette meute bavante qui nous rejoue la même partition qu’elle nous avait jouée lors du référendum de 2005. Et, il faut le souligner, elle avait été battue à l’époque ! »
Je suis loin d’approuver moi-même tout le programme de Marine Le Pen. Par exemple, ne pas vouloir scolariser aux frais de la République les enfants de migrants est une grosse bourde : il faut les sur-scolariser, et deux fois plutôt qu’une, et leur apprendre la langue française qui sera leur vraie patrie, et à travers eux scolariser leurs parents. Mais ce sera facile, dans les classes dédoublées que nous promet Macron.

Que je sache, ce ne sont pas les fascistes qui, le 1er mai, tentent de faire brûler les policiers — et s’en réjouissent. C’est une section CGT — désavouée par Martinez, légèrement débordé par ses troupes. À noter que Hollande ne s’est pas rendu au chevet du policier le plus gravement atteint — il a trop à faire à exhorter ses troupes à voter Macron. Le marionnettiste est sorti de son cagibi élyséen.Oui, le vrai fascisme a toujours été du côté des puissants — il n’est populiste que dans ses moyens. Aude Lancelin a dressé un état enfin lucide de la presse française, sidérée, chère âme, de ce que la quasi-totalité des médias soutienne Toufriquet. Ce qui met la France, au palmarès de Reporters sans frontières, au 45ème rang, « quelque part entre le Botswana et la Roumanie », ajoute la journaliste. Et de préciser: « Le tout à cause, contentons-nous de citer l’organisme international sur ce point, « d’une poignée d’hommes d’affaires ayant des intérêts extérieurs au champ des médias qui ont fini par posséder la grande majorité des médias privés à vocation nationale. » Jamais une situation pareille de mainmise quasi totale sur la presse ne s’était vue en France depuis 1945. »
Oui, le vrai fascisme n’est pas dans une résurgence d’Auschwitz — il faut toute la rhétorique échevelée d’Arno Klarsfeld pour oser le dire —, mais un enfant inavoué, quoique vigoureux, du néo-libéralisme qui a fait des médias son bac à sable préféré. Ceux qui ont célébré le mieux la première place de Macron au soir du 1er tour, ce sont les boursiers qui se sont rués dès le lendemain sur les actions des banques — entre + 8 et + 10% en moyenne.
Alors, si vous êtes banquier, ou grand industriel, ou gros propriétaire terrien ; si vous participez peu ou prou au dernier cercle du pouvoir — particulièrement du pouvoir bruxellois ; si vous êtes dans les petits papiers de Jacques Attali ou de Jean-Pierre Jouyet ; si vous complotez gaîment avec l’Institut Montaigne ou prenez vos ordres à l’Union des Organisations Islamiques de France — alors oui, votez Macron. Il est votre homme. Il est, comme le résume très bien Onfray, le paquet de lessive qui lavera plus blanc vos petits et vos grands bénéfices.
Mais dans tous les autres cas…
Et cela fait du monde.

La loi nous fait obligation de ne plus rien publier de politique à partir de vendredi 20 heures. Je vous prépare donc pour cette date un joli article sur l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites — ou quelque chose d’approchant. En attendant, bonne lecture — et pensez de temps en temps à moi, qui signe de mon nom ces chroniques du temps présent.

Jean-Paul Brighelli

Voter pour, voter contre

C’est une passion française : voter contre.
J’étais gamin encore, en 1965, et nombre de gens ont voté contre Mongénéral. Passons sur ceux qui ont voté pour Lecanuet (dents blanches, sourire américain et financement de même origine) ou pour Tixier-Vignancour (pas grand monde, et pourtant les anciens de l’OAS et les nostalgiques du pétainisme étaient nombreux en France à l’époque). Mais le débat s’était focalisé sur la politique de De Gaulle — pour ou contre. Premier coup d’éclat de Mitterrand, qui parvint à mettre le grand Charles en ballottage.
En 1981, contrairement à ce qu’a tenté par la suite de faire croire le PS, on a surtout voté contre Giscard — et Mitterrand n’a été élu que par l’appoint des chiraquiens, qui préparaient l’avenir. En 1995, il a bien fallu que la droite vote contre Balladur pour élire Chirac. Sans parler de 2002, où nous avons voté contre Le Pen.
Le problème, c’est que Chirac s’est aisément persuadé que 82% des Français approuvaient sa politique.

Engueulade sérieuse hier avec un représentant du SNES. Macron, que ces imbéciles appellent à élire sous prétexte de vote anti-Marine (comme l’UNSA et le SGEN, qui furent les syndicats-godillots de Najat, et seront les syndicats-poubelles de Macron), se croira légitimement élu, lui disais-je, et appliquera la politique libérale, européenne version Schaüble et mondialiste version Goldman Sachs, qui leur pend au nez : des profs recrutés par les chefs d’établissement sur des critères obscurs, et notés par une coalition d’administratifs, de parents et d’élèves. C’est pour le coup qu’ils seront obligés de mettre de bonnes notes !

Les dernières rumeurs en provenance des états-majors font état de la nomination de Philippe Meirieu à l’Education. C’est comme si on avait nommé Landru secrétaire d’Etat aux veuves de guerre…
Ou Benoist Apparu, qui a rédigé le livre de Juppé sur l’école. Nous voilà bien !
Oui, je vais céder à la vieille passion française, et voter contre.
Ou plutôt, voter pour : pour l’Etat et pour la nation. Pour l’universalité de la langue française.
Au moins, que je ne puisse pas me reprocher, pendant les cinq ans d’une présidence Macron qui mettra la France dans le même état que la Grèce, d’y être pour quelque chose.

Comment ? Vous voteriez pour une fasciste ?
Œdipe avait l’avantage de ne pas s’appeler Laïos — du coup, ça ne se voyait pas qu’il était un héritier. S’appeler Le Pen est un fardeau — pourtant, on n’a jamais reproché à Hollande d’être le fils d’un homme d’extrême-droite, soutien de Tixier, dont je parlais plus haut. Mais notre démocratie laïque est imbibée de christianité, et les fautes des pères retombent sur la tête des enfants pendant quelques générations, comme dans la Bible. Si le FN est un parti fasciste, pourquoi les belles âmes qui appellent aujourd’hui à voter à tout prix contre lui n’ont pas sommé le gouvernement Hollande de l’interdire ? C’est une abomination, un parti fasciste.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’élection de Macron ouvrira la porte à un vrai parti d’extrême-droite. Voter Macron, c’est voter à terme pour Marion Maréchal — qui est aussi une Le Pen, et bien plus encore que sa tante. La France est coupée en deux — les prédictions de Christophe Guilluy se sont révélées justes. Continuons dans le libéralisme qui plaît tant aux bobos et aux dignitaires de gauche et de droite — tous ceux qui trouvent que la gamelle est bonne —, et avant cinq ans nous aurons l’émeute.
En vérité, amis de gauche qui vous apprêtez à voter Macron, vous finirez par regretter Marine, qui a peut-être gardé des amis d’avant, mais qui n’est pas mal conseillée…

Curieuse, l’attitude des grands leaders nationaux.
Il y a ceux qui ont sauté directement dans la gamelle — le PS en bloc, et les Républicains en ordre dispersé. Oh le joli gouvernement d’union à l’allemande qui se profile ! Hollande prenait ses ordres à Berlin, Macron y prend son modèle.
Je ne saurais trop saluer l’attitude de Mélenchon, qui ne se croit pas propriétaire des voix qui se sont portées sur lui — et qui prépare des Législatives où il n’apportera pas, au moins, l’image de la compromission. Avec un peu de chance, la candidate mélenchonienne battra Najat à Villeurbanne.
Que des candidats souverainistes — Nicolas Dupont-Aignan — se reconnaissent en une autre candidate souverainiste, ça n’étonnera personne. Mais que des candidats qui se voulaient hommes d’Etat appellent à voter pour un garçon qui sera le petit télégraphiste des banques (qui ont salué sa performance de premier tour d’une magnifique envolée boursière de 8 à 10%, selon les établissements) et de l’UOIF (c’est Valls le laïcard qui doit être content), et qui pense sincèrement que la « culture française » n’existe pas (il fait semblant de s’en dédouaner ce week-end dans une longue interview au Figaro, en affirmant que défendre la culture française, c’est remettre Baudelaire et Flaubert au pilon – il faut le lire pour le croire), là, ça me sidère un peu. Et les Républicains comptent rafler la mise en juin ? Dans quel monde vivent-ils ?
Sans compter que ce n’était pas la peine de supporter pendant cinq ans le président le plus impopulaire de la Vème République pour hériter de son clone. Hollande s’est révélé incapable des grandes choses — mais il excelle dans les petites : faire sortir Hamon du chapeau des primaires pour empêcher Mélenchon de représenter une Gauche réelle au second tour, et pousser Macron depuis le mois d’octobre, comme j’ai été ici l’un des premiers à le dire, pour en faire son Doppelgänger, ça, c’était finement joué.
Je ne crois pas que la belle unanimité des médias et des milieux d’affaires trompe encore une fois les Français. Je crois même qu’après la bulle du premier tour, qui commençait d’ailleurs à se dégonfler, le programme de Macron se révélera pour ce qu’il est : un lot de promesses vides et de belles paroles, et en sous-main le retour pour services rendus aux médias et aux financiers — et à quelques hommes politiques faisandés qui tentent de se refaire une haleine fraîche avec le petit dernier et son sourire kennedyen de télévangéliste.

Dans tous les cas, il faut voter. Si vous avez des réticences — que je peux comprendre — à voter pour MLP, votez blanc ou nul, mais que le pourcentage de voix qui se porteront réellement sur l’un ou l’autre représente quand même quelque chose, dans le paysage français. Dans tous les cas, ça se jouera surtout aux Législatives, dont va probablement ressortir une Quatrième république-bis — prétexte pour les dépeceurs de nation pour construire une majorité de bric et de broc qui leur permettra, pour quelque temps encore, de se servir la soupe.
Avant qu’on ne leur chante le « Ça ira », et qu’on ne les accroche à la lanterne.

Jean-Paul Brighelli

« This is the end, beautiful friend… »

Et pendant que Jim Morrison chante « la fin », la jungle s’embrase dans la mémoire du capitaine Willard…
Cette fois, c’en est bien fini, et Zhu Enlai, qui dans les années 1960 pensait qu’il était trop tôt pour se prononcer sur les impacts de la Révolution française, regarderait avec son sourire chinois le résultat des élections françaises. Les députés qui s’étaient regroupés par affinités à droite et à gauche n’ont plus droite ni gauche. Le peuple qui avait guillotiné son roi pour élire la nation vient de guillotiner la nation.
Pas tout le peuple : la carte électorale française, ce matin, coupe le pays en deux, entre un ouest macronien (plus les deux enclaves hors sol de Paris et Lyon) et le reste du territoire qui a mis Le Pen en tête. Si le second tour est plié, le troisième — les Législatives — reste ouvert, au moins en apparence. Et derrière, une France divisée en deux en diagonale, du Havre à Perpignan.
Je salue Jean-Luc Mélenchon, le seul à ne pas se croire propriétaire des voix qui se sont portées sur lui. Les autres ont ostensiblement le « sursaut républicain » au moment même où la république se dilue. Où la culture française disparaît. C’est que dans la future coalition, les places seront chères.
Je salue aussi Benoît Hamon, cocu des pieds à la tête, empapaouté par Hollande, qui avait besoin de lui pour cristalliser la gauche de gauche, afin que Mélenchon ne soit pas au second tour. Propulsé au casse-pipe pendant que les socialistes « raisonnables », à commencer par le chef de l’Etat, choisissaient Macron… Il y aura de l’ambiance aujourd’hui rue de Solférino. Je sens que mon ami Gérard va fulminer.
Je salue aussi certains amis qui votèrent avec enthousiasme pour Dupont-Aignan : sans doute sont-ils heureux de voir porté au pouvoir (allez, il n’y a aucun suspense) le candidat le plus européaniste, le plus mondialiste, le moins patriote… Et sans même que leur champion atteigne les 5% fatals qui lui auraient permis de rentrer dans ses fonds ! Carton plein.

Que restera-t-il de l’Ecole de la République dans 5 ans ? Poser la question, c’est y répondre. Et dans 10 ans ? Macron est là pour longtemps, inventé par les sondages, soutenu par les médias et par les grands argentiers qui l’ont propulsé au premier rang avec son joli sourire de télévangéliste…

Il y avait la tentation de Venise — un joli titre pour un livre écrit par Alain Juppé en 1993. J’ai aujourd’hui la tentation de Candide — partir cultiver mon jardin, faire de la littérature — je sors un polar très noir dans un mois —, me consacrer à mes élèves (et j’avoue que l’idée de prendre ma retraite m’a saisi hier soir) tant qu’il reste des élèves auxquels on peut expliquer qu’il existe une culture française, contrairement à ce qu’affirme le futur président : certaines pages écrites pendant la campagne sur ces déclarations significatives entreront dans le gros livre sur la langue française que je sortirai en septembre, tant que nous parlons français, et pas globish — ça ne saurait tarder.
Il nous reste à regarder les décombres, assis sur une terrasse, un verre à la main. En feuilletant un bon livre ou les cuisses d’une créature.
Notez que les années à venir s’annoncent fécondes pour un polémiste — il y en aura, des choses à fustiger. Mais pour rien, et à vide.
Oui, la tentation d’un bon vin, devant un paysage choisi, avec quelques amis. Pendant que la jungle s’embrase.

Jean-Paul Brighelli

And the winner is…

Fini de rire. Il faut se décider.
Et je me suis personnellement décidé en fonction des politiques éducatives envisagées par les différents candidats.
« Mais vous êtes donc aveugle aux questions économiques ? Au chômage de masse ? À la dissolution de la nation dans l’européanisation, la mondialisation, le Marché divinisé ? »
« Et les questions de sécurité, alors ? L’immigration sauvage ? Et… »

J’adore la valse des milliards que nous promettent la plupart des candidats. Ils iront les pêcher où, leurs milliards ? Depuis 1973, depuis que Pompidou — un autre ex-employé de la banque Rothschild — a accepté que la France ne puisse faire fonctionner sa planche à billets et s’auto-financer, depuis que nous sommes pieds et poings liés devant les diktats des banques privées, nous n’avons d’argent que si les grands financiers internationaux le décident.
« Il suffira d’emprunter ! Nous sommes solvables, à long terme ! »
Pas du tout. Si vous voulez savoir ce qui nous pend au nez, jetez un œil sur ce que Wolfgang Schaüble a fait à la Grèce — le piège dont les mâchoires se referment, ces jours-ci. Ces salopards veulent une Europe à deux vitesses — et nous ne serons pas en tête. Tout comme ils ont fait une école à deux vitesses. L’Ecole du Protocole de Lisbonne avait pour fonction de réduire la nation. Les programmes des européanistes ont pour fonction de l’éliminer.
L’argent, le nerf de la guerre… Ben oui : Hollande a trébuché là-dessus dès son entrée en fonction. C’est pour ça — et uniquement pour ça — que les socialistes se sont lancés dans des réformes sociétales sans impact financier. Parce qu’ils ne pouvaient pas se lancer dans quoi que ce soit d’autre. Le mariage pour tous, les « rythmes scolaires », la réforme du collège, la loi Travail… Du vent — avec de petites économies en perspective.
Et un bénéfice électoral conforme aux plans de Terra Nova. Faire plaisir aux bobos gays du Marais. Accabler le prolétariat — parce qu’il y a toujours un prolétariat, et même de plus en plus. Faire semblant de s’occuper des pauvres, et des pauvres en esprit — et les accabler dans les faits. Et avec ça ils comptent sur le vote immigré !

Aucun candidat ne pourra opérer d’autres réformes que celles qui ne coûteront rien, ou pas grand-chose.

Par exemple, l’école. L’école, sous un certain angle, ça ne coûte rien de la réformer. Autant en profiter.
Revenir, au moins dans un premier temps, aux programmes de 2008 serait indolore. Les manuels existent, il en est même de bons.
Décider de dédoubler la section S pour dégager une vraie filière scientifique ne coûtera rien — ou pas grand-chose : quelques heures de cours de plus, c’est secondaire. Il suffit de les financer en coupant le robinet à subventions qui arrose des organisations pédagos dont l’objectif commun est la désorganisation de la nation. Ou en remettant devant des classes ces merveilleux didacticiens qui font perdre leur temps aux stagiaires dans les ESPE — puisqu’ils sont si malins et si bons pédagogues…
D’ailleurs, autant fermer les ESPE, et demander aux enseignants-praticiens en exercice — les bons — de former gracieusement leurs collègues. Ils adoreront ça.
Comme il ne coûtera rien de décréter la tolérance zéro, et la remise au travail de tout le monde. Ou de tirer un trait sur cette grande escroquerie que fut le collège unique — est-ce qu’un seul prof « de gauche » a réfléchi à ce qui avait décidé Haby et Giscard à imposer le collège unique ? Mais pensent-ils encore, les profs de gauche ?
Il faudrait augmenter de façon sensible les salaires — au moins les salaires de départ. Ne rêvez pas : ça ne se fera pas. De la même façon, on ne recrutera pas des dizaines de milliers d’enseignants — Hollande ne l’a pas fait, quoi qu’il dise, parce que les volontaires ne se pressent pas — et qu’il est parfaitement inutile de recruter à la va-vite des gens qui n’auront pas le niveau requis : on tient ses classes, entre autres, parce qu’on domine totalement sa discipline, et où voyez-vous que des étudiants de M1 (surtout quand il s’agit de ces merveilleux MEEF, ces masters d’enseignement à grande base de didactique prodigués / imposés par les ESPE) aient un niveau disciplinaire suffisant ? Démissionneraient-ils en masse comme ils le font dès l’année de stage s’ils se sentaient bien préparés ?
En modifiant les programmes intelligemment, en évacuant toutes ces heures perdues à effectuer des EPI et autres plaisanteries pédagogiques, on peut dégager des heures pour dédoubler les classes les plus faibles, et multiplier par deux les heures des matières fondamentales — à commencer par l’apprentissage systématique de la langue, sans laquelle…
Il faut sonner le tocsin, au niveau de l’enseignement — et ce n’est pas en saupoudrant le système d’aumônes, comme le voudraient certains syndicats, que l’on remontera le niveau, qui est, comme le moral, dans les chaussettes.
D’ailleurs, les syndicats doivent contribuer à l’effort en se passant de subventions — réelles ou déguisées sous la forme de permanents payés à faire du syndicalisme. Et les parents doivent redevenir des parents — pas des officines financées pour imposer des vues pédagogiques héritées de Meirieu et de ses disciples.
On peut en trois mois imposer des réformes qui ne coûteront rien — sinon un peu d’explication. On a des IPR pour ça. Ils ont passé un an à expliquer la réforme de Najat. Ils passeront quelques mois à expliquer qu’il faut faire machine arrière — avant que les profs soient allés de l’avant.
Et croyez-moi : on peut le faire parce qu’on ne pourra pas faire autre chose.

Alors, qui ?Quand on compare les programmes (ce qu’a excellemment fait une équipe de pédagos de Cergy, il suffit de prendre leurs conclusions et de les renverser), il nous reste, par ordre alphabétique, Dupont-Aignan, Fillon, Le Pen (ce sont encore ses adversaires qui en parlent le mieux), et peut-être Mélenchon : je me base pour ce dernier sur les critiques qu’il essuie de la part de socialos pédagos bon teint, ainsi l’infâme Zakhartchouk, qui a si fort contribué aux programmes Najat et au prédicat-roi.
Macron ou Hamon, c’est la continuation sans faille de la politique des quinze dernières années. Nous avons touché le fond, mais ils creusent encore.
Je ne parle même pas de Poutou, qui a la faveur de l’establishment pédago — on en aurait, du vivre-ensemble avec toutes les filles voilées de la terre !

Reste à présent à déterminer qui a une chance de l’emporter dans trois semaines. Qui aura donc l’opportunité de mettre en œuvre quelques-unes des réformes de surface préconisées ci-dessus — étant entendu que personne n’aura l’occasion de faire davantage, quoi que prétendent les uns et les autres. Faites votre marché. Nous ne gagnerons qu’une capacité limitée à gouverner — et dans certains cas, une école selon notre cœur.

Ou alors, on lance un appel à l’insurrection et à une seconde révolution française. Mais si le foot et TF1 avaient existé en 1789, Louis XVI aurait-il fini chez la Veuve ?
Notez que je crois vraiment que l’émeute attend patiemment les Législatives, et le chaos probable qui en sortira — parce qu’il n’y aura pas cette fois d’accord « républicain » — quelle blague ! Juste des appétits qui se déchireront pour les meilleures places. Et à l’arrivée, un pays ingouvernable.
Dois-je avouer que je ne pleurerai pas ?

Jean-Paul Brighelli