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La journée de la mini-jupe

Le dernier numéro-papier de Causeur revient longuement sur le « syndrome de Cologne » — les viols divers et variés auxquels se sont livrés pour le Nouvel An des gens que les victimes ont identifiés unanimement comme des étrangers basanés, nord-africains ou migrants moyen-orientaux.
Elisabeth Lévy (dite « la Patronne », susnommée « Trois pommes acides » ou encore « Philippine Muray »), dans un éditorial lumineux intitulé « Leur culture et la nôtre », évoque avec émotion — quand même — et perspicacité l’aveuglement collectif de tous ceux qui, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas ou en France, ont peur d’être taxés de racisme et d’islamophobie si seulement ils disaient que les réseaux criminels — à commencer par la prostitution — et les comportements asociaux — à commencer par le mépris des femmes — sont très souvent le fait des sectateurs de Mahomet, comme on disait aux époques où l’on appelait un chat un chat.
Elle prend la précaution élémentaire de préciser que « tous les immigrés ne sont pas des violeurs » — loin de là, bien sûr. Mais c’est pour ajouter immédiatement : « Mais à Cologne, tous les violeurs étaient des immigrés ».
Et de citer in fine un proverbe juif que j’ignorais, mais auquel j’adhère : « Celui qui a pitié des méchants finira par être cruel avec les bons ». Parce que, comme l’écrit Cyril Bennasar dans le même numéro, « si l’Etat ne fait pas respecter la loi, le citoyen s’en chargera : voulez-vous vraiment ça ? »

J’ai longtemps eu un problème avec le viol — en fait, je me suis toujours demandé comment faisaient les violeurs. Longtemps j’ai penché pour une explication hormonale — un quelconque dérèglement glandulaire, qui expliquerait, par exemple, le taux effarant de récidive à la sortie de la prison (et le peu d’efficacité justement du système carcéral dans ce cas).
Mais Cologne — et la réalité des commissariats, à Marseille et ailleurs — m’incitent à penser davantage en terme de culture. Et ce n’est pas, contrairement à ce que pense Elisabeth (dite aussi « Calamity Levy » et « Sexy Sadie », vieux reste des Beatles de son enfance) un « choc des cultures » à la Samuel Huntington. C’est l’affrontement d’une culture — la nôtre — et d’un refus de la culture — une contre-culture au sens propre du terme. D’une civilisation — la nôtre — et du déni de la notion même de civilisation. L’opposition de la Raison et de la Foi — une foi obscure, primitive, qui engendre chez ses sectateurs la certitude des pierres — celles que l’on jette sur les femmes adultères.
Faites donc une expérience. En arrivant Gare Saint-Charles, descendez vers le centre ville par la rue des Petites Maries. À mi-parcours, au croisement avec la rue Longue des Capucins, il y a un bar fort populaire, fort peuplé — d’hommes. Uniquement d’hommes. En huit ans — et j’y passe très souvent — je n’ai jamais vu une femme. Ni au bistro, ni, en général, dans la rue. Et pour y être passé avec des créatures du sexe, comme on disait quand on parlait français, je sais ce que l’on entend, au passage, de réflexions oiseuses. Je préfère ne pas imaginer ce que seraient les insultes si ladite créature était maghrébine, légère et court vêtue, comme Perrette dans la fable.
Ce que cette attitude, cet apartheid, ce mépris généralisé disent de cet islam du quotidien, c’est d’abord une peur des femmes — on n’enferme que ce que l’on craint. La peur du ventre des femmes.
Et la frustration. Nous avons glissé tout doucement, en Occident, vers la liberté sexuelle (pas dans les années 1960, mais dès le XVIIIème siècle dans les sphères aristocratiques), et ce que le sexe libéré disait aux obsédés de la morale et de la religion, c’était que du libertinage des sens à celui de l’esprit, la pente est naturelle. Vouloir à toute force contrôler les ventres, c’est prétendre contrôler l’esprit — on le voit assez avec les femmes voilées, qui se font croire que « c’est leur choix », mais qui sont les exemples les plus purs de cet opium du peuple dont parlait un certain barbu juif (un complot, sûrement) du XIXème siècle.

Comme le dit éloquemment Elisabeth Lévy (dites « Betty Boop »), « cet Autre-là ne nous dit pas, comme les propagandistes du multiculturalisme heureux « à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences, inch’Allah » : il pense que mon string signifie « à prendre ». »
Vous vous rappelez peut-être la Journée de la jupe, le film de Jean-Paul Lilienfeld sur lequel j’avais écrit, à l’époque, de gentilles choses (et l’article de Philippe Meirieu, en pseudo-soutien tout en nuances, dandinements et contournements, vaut aussi son pesant de pédagogisme embarrassé). À la dernière image, les élèves musulmanes d’Isabelle Adjani alias Sonia Bergerac venaient, audace inouïe, à ses funérailles en jupe — il y avait un plan qui m’a rappelé celui que fait Truffaut sur les jambes des ex-maîtresses, dans une situation exactement similaire (l’enterrement du héros), dans l’Homme qui aimait les femmes.
Mais ce sont des jambes encore très décentes. Pour tester la pudeur des vrais croyants, il en faut davantage. Raccourcissons les jupes ! Interdire les burqas ne suffit pas : il faut imposer la mini.
Elisabeth Lévy (dites aussi « mini-mini-mini », version Dutronc, ou « mini Minnie », version Disney) ne me démentira pas, elle qui, jupe haute et bottes du même cuir, teste toute la journée la capacité des Parisiens à tenir en laisse leurs pulsions — ce que tout le monde ne sait pas faire.

Il faut comprendre que nos élèves musulmanes (et pas seulement musulmanes, dans une ville aussi bariolée que Marseille) ont chaque matin, avant de s’habiller, des hésitations que ne connaissent pas les petites Parisiennes — mais Paris est une ville qui n’existe pas. Une jupe longue, pour satisfaire les wahhabites ? Un voile amovible, pour satisfaire les salafistes et les laïques qui guettent à la porte ? Un pantalon, comme tout le monde ? Moulant ? Pas moulant ? Toujours trop moulant… Elles évoluent dans un monde où porter une jupe de longueur normale (sans parler d’une mini) ou un soutif un peu pigeonnant est une déclaration de guerre (et d’indépendance) face à un milieu étroitement normatif, face aux regards de coreligionnaires peu portés sur la tolérance. Nous voici revenus cinquante ans en arrière, quand il était interdit aux filles de venir au lycée en pantalon — sauf que cette fois, c’est l’inverse. Un conformisme religieux s’est substitué au conformisme des bien-pensants. Au niveau vestimentaire, nous voici un demi-siècle en arrière (ma mère aussi portait souvent un foulard dans les années 1950 — mais pas les Musulmanes débarquées après les accords d’Evian). Au niveau des mœurs, nous voici mille ans en arrière — avant que l’amour courtois enseigne à des chevaliers quelque peu rustres que l’on séduit les gentes dames avec des roses et des fleurs de rhétorique, et non en les traitant en prise de guerre.

Jean-Paul Brighelli

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Enseignements Pratiques Interdisciplinaires au Caire autrefois

Je préfère prévenir : je vais parler de l’heureux temps des colonies — ou tout comme.
Et je préviens deux fois : je vais aussi parler des EPI, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires issus de la cervelle fertile de Najat Vallaud-Belkacem, lumières des lumières, élue entre les élus, comme disait Voltaire. Le point fort de cette réforme du collège dont je ne parviens pas à ne pas m’extasier.

Que sont les EPI ? Il s’agit, en cycle 4 (5e, 4e, 3e), à raison de 2 à 3 heures par semaine prélevées sur les enseignements communs (non, non, ce n’est pas du temps perdu, cela a été pensé par Najat Vallaud-Belkacem, que toutes les prospérités du Prophète se répandent sur sa tête), « d’une manière différente d’enseigner les disciplines traditionnelles ». À savoir le français, les Langues vivantes, l’EPS, les Arts plastiques, les Maths, l’Histoire-Géographie, les Sciences de la vie et de la terre, la Physique-Chimie et la technologie. Bref, à peu près tout — sauf le latin et le grec, qui ont disparu dans la Réforme initiée par Najat Vallaud-Belkacem, sottise et bénédiction — disait encore Voltaire..
Oui — mais encore ?
J’ai entendu, çà et là, des propositions ingénieuses. Un formateur estampillé Education Nationale a ainsi suggéré ce joli thème transversal Lettres / SVT : « Madame Bovary mangeait-elle équilibré ? Vous analyserez le menu proposé à son mariage, en expliquant en quoi ce sommet de la gastronomie normande ne satisfait pas les exigences d’une alimentation respectueuse de l’environnement. » J’ai moi-même fait quelques suggestions naïves qui, curieusement, n’ont pas renforcé ma cote d’amour rue de Grenelle. Qu’importe, ma passion pour Najat Vallaud-Belkacem, qui sait si bien remettre à leur place les salafistes de service, n’en sort pas amoindrie.

Evidemment, les EPI sont la dernière trouvaille du ministère pour empêcher les élèves d’apprendre quoi que ce soit de sérieux. Un projet monté par deux ou trois profs (par les temps qui courent, il faut se gratter pour trouver trois profs favorables à la réforme dans le même établissement) visant à faire perdre leur temps aux élèves, dans la pure traditions des délires pédagogiques des enfants de Meirieu — que le Prophète le protège.
À noter que des vrais pédagogues, il y a déjà plus d’un demi-siècle, s’amusaient à faire tout seuls des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. Un heureux lecteur de Bonnet d’âne, que je salue au passage, a attiré mon attention sur le Collège de la Sainte Famille, installé au Caire depuis les années 1870 — et qui y est encore.
(Ainsi nommé parce que dans ses murs se trouve un arbre qui a abrité de son ombre Joseph, Marie and Little Jesus lors de la fuite en Egypte — ben oui, il n’y a pas que l’Islam dans le Machrek).
Dans les années d’avant et d’après-guerre donc, le professeur de latin, Antonio Pekmez, dit Picfesse (sic !), avait monté un EPI — l’heureux Jésuite ignorait que cela s’appelât ainsi, mais il n’avait pas rencontré Najat Vallaud-Belkacem — sur la Guerre des Gaules pour apprendre le latin à ses élèves : et non, ils n’étaient pas tous blancs, ni chrétiens, et ils ne le sont toujours pas, parce qu’islamistes ou non, les Jésuites restent en place, d’autant que maintenant ils ont l’un des leurs installé à Rome. Bref…
En classe de Sixième, nous apprend l’un des anciens élèves dudit Collège (aujourd’hui éminent oncologiste à la retraite — le Collège a nourri les études de quelques gloires), les bambins avaient déjà été partagés en Patriciens et Plébéiens — afin de reconstituer sans doute les affrontements qui ont vu mourir les Gracques. Et en Quatrième donc, ils furent redistribués en Romains et Carthaginois — afin de maîtriser les guerres puniques. Lequel d’entre eux joua « le chef borgne monté sur l’éléphant Gétule », comme disait Heredia ?
Et comble de l’EPI, ils recréèrent sous la férule amicale du maître les fortifications d’Alésia — « pour mieux étudier le De bello gallico ».
Résultat ? « C’est en grande partie grâce à lui que, bien longtemps après, nous avons passé les épreuves de latin du Bac les doigts dans le nez », ajoute Robert Moens, que j’en profite pour saluer à son tour.
Voilà : on n’a pas besoin de solliciter deux ou trois enseignants pour intéresser les élèves. Et on peut s’amuser en latin, en parlant latin, en apprenant le latin. Comme Mr Chips apprenait en souriant à ses élèves la loi Canuleia, qui autorisait Mr Patrician à épouser Miss Plebs. « Mais je ne peux pas rayer les EPI de ma réforme ! » dit Mme Vallaud-Belkacem. « Oh yes you can, you liar… »

Tout est question de pédagogie — la vraie, celle qui prend l’élève là où il est et qui l’élève au plus haut de ses capacités. Et qui permet à de petits Cairotes de devenir médecins, architectes, écrivains, militants tiers-mondistes, journalistes au Monde du temps où c’était le journal de référence, diplomates de haut vol, secrétaire général de l’ONU, et j’en passe.
Mais les collégiens gérés par Najat Vallaud-Belkacem, sur elle la bénédiction d’Allah le Miséricordieux, grâce à la réforme qu’elle met en place, seront sans doute bien mieux que tout cela. Ministres de l’Education en France, par exemple — un métier pour lequel on n’exige ni latin, ni grec, ni compétences.

Jean-Paul Brighelli, pur élève de l’enseignement public français, laïque et républicain.

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Miss Univers et le désir attrapé par la queue

Une amie vient de m’écrire, affolée : l’un de ses multiples amants, par ailleurs important responsable d’une grande université de province, lui a confié hier soir qu’il restait insensible au charme de Miss Lituanie.
Comme elle-même a un petit quelque chose de Miss Pays-Bas, sans doute s’est-elle inquiétée.
J’avoue que je ne savais rien de Miss Lituanie, ni de Miss Univers en général. À peine si j’avais capté que le dernier concours, en décembre, avait donné lieu à l’une des plus magistrales bourdes de l’histoire de la télévision.…
J’ai donc cherché, et je suis tombé sur tout un catalogue de postulantes à ce titre apparemment désirables.
Ah my God !
Ce n’est pas qu’aucune d’entre elles ne soit rigoureusement jolie — elles le sont toutes, chacune individuellement — et même parfaitement jolies. Mais c’est en masse qu’elles sont terrifiantes de standardisation, de conformisme esthétique et de mensurations identiques. Imaginons-les toutes à la fois dans le lit d’un honnête homme : il aurait le tournis à constater (je laisse les lacaniens d’opérette réécrire ce verbe comme ils l’entendent) toutes ces quasi-jumelles. À ne pas pouvoir les identifier.
Alors, je ne sais pas trop ce que sous-entendait ce monsieur en indiquant sa quasi-répulsion — mais je le devine. Jolies, sans doute. Indésirables, certainement. Les voici en maillot de bain, elles pourraient être déshabillées, je redirais ce que Dorine dit à Tartuffe : « Et je vous verrais nu du haut jusques au bas / Que toute votre peau ne me tenterait pas ».

Le désir se nourrit de chair, pas de papier glacé. En l’occurrence, elles sont si peu réelles qu’on les dirait photoshopées : le désir n’est pas une mouche, il ne peut pas s’accrocher sur une académie si parfaitement lisse, il lui faut quelques aspérités. Un nez différent, un sein qui ne soit pas exactement conforme au standard, un sourire qui exprime autre chose que l’exploit d’un orthodontiste, une taille que l’on ait envie de saisir avec autre chose qu’un objectif photographique. Entre ces mensurations prétendument « de rêve » et une ligne d’André Breton (« Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre »), j’avoue que je n’hésiterais pas un instant — et qui de nous, d’ailleurs ?
Dans Dr No — le roman, pas le film —, il y a une scène que j’aime suprêmement, quand Bond, au petit matin, découvre sur l’île fatale une sublime fille sortant de l’onde comme une Vénus caraïbe — Honeychile Rider :
« It was a beautiful face, with wide-apart deep blue eyes under lashes paled by the sun. The mouth was wide and when she stopped pursing the lips with tension they would be full. It was a serious face and the jawline was determined—the face of a girl who fends for herself. And once, reflected Bond, she had failed to fend. For the nose was badly broken, smashed crooked like a boxer’s. Bond stiffened with revolt at what had happened to this supremely beautiful girl. No wonder this was her shame and not the beautiful firm breasts that now jutted towards him without concealment. »
Et quelques pages plus loin, 007 note : « Now Bond loved the broken nose. It had become part of his thoughts of her and it suddenly occurred to him that he would be sad when she was just an immaculately beautiful girl like other beautiful girls. »
De façon significative, les producteurs du film de 1962 ont renoncé à casser le nez d’Ursula Andress — et quand je l’ai vue sortir de l’eau à l’époque, moi qui avais lu le livre, j’ai été fort déçu qu’ils n’aient pas osé aller au-delà des convenances esthétiques — tout comme ils avaient effacé la fameuse cicatrice sur la joue de Bond. Pff…

De façon significative, on se pose moins de questions quand il s’agit d’un homme, auquel on concède très vite, dans l’ordre du désir, toutes sortes de défauts visibles et invisibles — de ceux qui constituent le charme. Regardez Casanova,les yeux à fleur de tête, un nez aquilin impensable, la structure même d’un oiseau de proie — mais quel délicieux frisson devait courir à la surface de toutes les petites Pompadour des années 1750 à l’idée d’être dans la serre d’un tel homme ! Regardez Mirabeau, avec sa trogne impossible — l’un des plus grands séducteurs du XVIIIème, un siècle qui pourtant n’en manquait pas — et écoutez ce qu’en dit Chateaubriand, qui pourtant ne l’aimait guère : « La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti. Les sillons creusés par la petite-vérole sur le visage de l’orateur, avaient plutôt l’air d’escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l’empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l’arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l’effroyable désordre d’une séance, je l’ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion. »
Ah, combien de femmes ont dû rêver, dans les années 1780, à être saisies par cette patte d’ours… C’est autour de la part d’animalité que se construit le désir — aigle ici, ou plantigrade là. Pas dans le papier glacé.

D’ailleurs, n’est-il pas significatif que Monsieur Univers (cela existe aussi, Arnold Schwarzenegger a remporté jadis le titre) soit un miracle de la testostérone, et non un quelconque bellâtre ? Au moins, chez les hommes, on affiche l’artificialité.

Alors, je ne sais pas ce que sous-entend la critique de tel ou tel universitaire peut-être en panne de désir. Mais je sais, moi, que Miss Lituanie et toutes ses consœurs n’ont rien de désirable, alors que la ville est pleine, à chaque instant, de créatures réelles que l’on roulerait volontiers dans un tapis pour les ramener chez soi — comme Cléopâtre, dont on sait que le nez…

Jean-Paul Brighelli

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La Septième fonction du langage

Roland Barthes aurait donc eu 100 ans en novembre dernier — l’année tout entière s’est passée en hommages directs et indirects, peut-être pas à la hauteur de ce qu’a représenté celui qui fut le plus grand critique / sémioticien de son temps, mais bon, c’est déjà ça.
L’évocation la plus drôle — et pourquoi ne pas sourire en pensant à cet homme qui avait sans cesse aux lèvres un demi-sourire de Joconde intelligente —, je l’ai trouvée dans la Septième fonction du langage, un roman écrit par Laurent Binet et publié justement à l’automne, just in time (chez Grasset).
J’en parle aujourd’hui avec un peu de retard, mais cela se trouve encore dans les bonnes librairies, là où les dernières crottes de l’actualité du livre n’ont pas détrôné la vraie littérature.
Et je préfère prévenir : ce qui suit intéressera prioritairement les littéraires qui avaient entre vingt et trente ans dans les années 1970 — et, par raccroc, ceux qui se sont nourris de French Theory dans les années suivantes, ou compris que Sur Racine était l’analyse la plus fine jamais réalisée du fameux « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… ».
Ou que le catch est l’avatar le plus cohérent de la tragédie classique…

Le 25 février 1980, Barthes est renversé par la camionnette d’une entreprise de blanchissage à Paris, alors qu’il se rend au collège de France où il faisait cours. Il n’a pas été gravement blessé, mais, ancien tuberculeux, il est d’une santé fragile, et deux ans auparavant la mort de sa mère, qu’il n’avait jamais quittée, l’a sans doute miné. Sans compter qu’il caressait un projet peut-être de fiction, dont le Journal de deuil porte la trace indirecte — et son cours autour du roman au Collège de France : mais comment passer au récit sans se renier tout à fait ? Certes, Umberto Eco, son quasi homologue italien, en cette même année 1980 allait sortir le Nom de la rose — mais était-ce une tentative licite pour Barthes ? Bref, il a fini par mourir un mois plus tard — le temps sans doute d’analyser le système de la Salpêtrière. Quand on décode, on décode jusqu’au bout.
Laurent Binet part de cet accident — qui selon lui n’en est pas un. Une foule de gens, y compris parmi les amis déclarés, ont intérêt à le voir disparaître — et surtout, à s’approprier le dernier manuscrit, qui porte sur la fameuse « septième fonction du langage » du titre.
Bon titre, mais énigmatique pour qui n’a pas étudié récemment la théorie jakobsonienne — il y a six fonctions du langage, et pas une de plus.
Est-ce bien sûr ? Binet, en convoquant le ban et l’arrière-ban des grands linguistes de cette époque où l’intelligence a jeté ses derniers feux, tisse une intrigue autour de la possession de la recette de la fonction performative — qui correspond grosso modo à la capacité du langage à fabriquer de la réalité rien qu’avec des mots. « Que la lumière soit » — et les lampadaires célestes s’allument. « Je vous déclare unis par les liens du mariage » — et votre futur avocat commence à se frotter les mains. Bref, c’est ce que j’appellerais la fonction Abracadabra.
Evidemment, celle ou celui qui s’assurerait le mécanisme finirait dictateur mondial — ou tout au moins gagnerait les élections de 1981, qui jouent dans le roman un rôle non négligeable.
Il pourrait aussi gagner l’ultime duel d’un club de rhétoriciens particulièrement relevé, où se montent des duels d’impro autour d’une question aussi absconse que possible, et où le moins que l’on puisse perdre, c’est un petit doigt — comme un yakuza de l’intellect. Mais il arrive que l’on y perde davantage…
Philippe Sollers, l’un des personnages centraux du roman, y perdra de quoi alimenter les rumeurs distillées à l’époque par un petit roman à clefs où une étudiante racontait comment un certain écrivain et critique rencontré au Luxembourg n’avait finalement de libertin que la verve — la verge étant fanée…
Entre-temps nous sommes amenés dans un colloque de la prestigieuse université Cornell, où Michel Foucault promène ses jeans de cuir et son masochisme, où les haines recuites vis-à-vis de Deleuze éclatent en sourdine, où Julia Kristeva joue sa partition bulgare, et où un flic sympathique mais ignare, cornaqué par un enseignant de la défunte fac de Vincennes qui joue le diable boiteux de cette équipée dans les méandres de la sémantique, tente de comprendre les tenants et aboutissants de cette quête de la formule magique. Avec un final à Venise, — forcément Venise.
C’est un roman plaisant, qui fait revivre pas mal de gens que j’ai connus ou dont j’ai suivi l’enseignement : j’avais écouté, fasciné comme les autres, Barthes évoquer le vocabulaire amoureux à l’Ecole pratique des hautes études en 1976 — j’habitais à deux pas, rue de Seine. Puis j’avais fait la queue, comme les autres, pour tenter de trouver une place au Collège de France, par la suite (écoutez donc le début de « la préparation du roman », il était d’une éloquence rare). Barthes était la gentillesse même, l’humilité aussi de celui qui savait qu’il savait mais répugnait à imposer son savoir en force — il faisait passer la lame du couteau dans les interstices de la matière, si vous voyez ce que je veux dire, et l’on se retrouvait tout penaud à penser que oui, c’était évident, mais voilà, nous ne l’avions jamais formulé, nous autres…
C’est écrit avec verve, c’est souvent amusant, ça se tient tout juste — mais l’équilibrisme maîtrisé vaut mieux que les pesantes machines auxquelles on donne le prix Goncourt.

Jean-Paul Brighelli

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Du racisme anti-blancs et autres merveilles politiquement correctes

Le 7 août 2010, j’ai eu le rare privilège de dîner, chez Maître Paul Lombard à Saint-Tropez, avec Charlotte Rampling : je me rappelle la date parce que l’actrice fut appelée au milieu de la soirée par une radio qui lui demandait son sentiment sur la mort de Bruno Cremer, qui venait de décéder le jour même, et avec qui elle avait joué l’un des plus beaux films de François Ozon, Sous le sable.
D’elle, je ne connaissais que ses films — depuis une brève apparition dans The Knack en 1964 jusqu’à ses rôles-cultes dans Portier de nuit, la Chair de l’orchidée, The Verdict, ou Angel Heart, et j’en passe. En attendant 45 Years pour lequel elle est nominée aux Oscars cette année…
Et justement, en parlant d’Oscars, Rampling a répondu à une polémique lancée par Spike Lee et quelques autres trublions en panne de buzz qui suggèrent de boycotter la cérémonie cette année parce que tous les nominés ont le culot d’être blancs. Et de demander un quota de Noirs, d’Hispaniques, de femmes, d’Indiens, de minorités visibles et invisibles. Will Smith vient de se joindre à la protestation, et en France, Omar Sy et Roschdy Zem trouvent ce boycott légitime. Et l’Académie du cinéma, qui gère les Oscars, vient de prendre des mesures pour que cesse le scandale — quotas, me voilà !
Rampling a dénoncé sur Europe 1 ce retour en force du politiquement correct. Elle a même parlé de « racisme anti-Blancs ».
Scandale et putréfaction ! « Le premier qui dit la vérité / Il doit être exécuté », chantait Guy Béart… Depuis, on la cloue au poteau de tortures…
Heu… Vraiment ? Ai-je le droit, moi qui ne suis pas indien, de parler de « poteau de tortures » ? Ne serait-ce pas insidieusement du racisme anti-minorités visibles ?

S’il y en a qui croient que j’exagère, qu’ils se documentent. Depuis quelques mois le politiquement correct accable les campus des facs américaines. « Pocahontas, Caitlyn Jenner and Pancho Villa are no-nos. Also off-limits are geisha girls and samurai warriors — even, some say, if the wearer is Japanese », écrit le New York Times. Comme le raconte Slate, « des mouvements véhéments ont été déclenchés autour de débats qui semblent surréalistes pour un observateur étranger: est-il nécessaire que les universités publient des règlements officiels recommandant aux jeunes de ne pas se déguiser en Indiens pour Halloween ? Se déguiser en Mexicain quand on est blanc est-il une forme d’appropriation culturelle raciste ? Les fêtes à thème Kanye West, avec des blancs qui font les rappeurs, sont elles racistes et insultantes ? Doivent-elles être interdites par l’administration universitaire ? » Et la très prestigieuse université Yale donne encore une fois le ton du crétinisme renforcé.

Et telle créature télévisuelle blanche — Kylie Jenner — qui s’est fait tresser des dreadlocks est accablée sur Tweeter de commentaires désobligeants. Elle n’a pas le droit ! C’est un signe distinctif NOIR !
Et ta connerie, si on lui mettait un signe distinctif, quel serait-il ?

La France n’est pas en reste. Il y a un mois une polémique digne de la grandeur de notre pays a éclaté lors de la publication de la liste des nominés pour le Festival de la BD d’Angoulême. Comment ! Pas une femme dans cette sélection ! Ben non : à bientôt 76 ans, Claire Bretecher n’a pas cru bon de concourir, et Annie Goetzinger, pour laquelle j’ai une tendresse personnelle (ah, la Demoiselle de la Légion d’honneur, sur un scénario de Christin !), non plus — et Marjane Satrapi préfère le cinéma à la BD, en ce moment. Certes, il en est d’autres — mais j’ignore si cette année il y en avait une assez talentueuse dans l’actualité immédiate pour être sélectionnée. Et celles et ceux qui croient que l’absence de femmes dans une sélection est du machisme méritent de porter le même signe distinctif dont je parlais plus haut. Et inviter telle ou telle Japonaise auteur (et pas « auteure » !) de shojo (les mangas « pour filles ») aurait été plus désobligeant qu’honorable : on ne s’illustre jamais par le bas…
J’avoue que je suis sidéré. Si d’aventure une année le Festival d’Angoulême sélectionnait trente dessinatrices de grand talent, je ne m’en offusquerais pas. Si un acteur ou une actrice noir est parmi les meilleurs, il sera sélectionné pour les Oscars — c’est arrivé pas mal de fois depuis celui reçu par Hattie McDaniel en 1940 pour Autant en emporte le vent ! Si par hasard un parti dénichait trente femmes mieux douées que leurs politichiens habituels, je trouverais très bien qu’il les mette en avant. Mais pas qu’il exhibe quelques grosses incompétences dont la seule marque distinctive consiste à exiger qu’on les appelle « la » ministre, contre toutes les règles de la langue et de la fonction ! Ah, elles veulent être reconnues pour femmes, mais s’insurgent dès que l’on remarque qu’elles exhibent l’artillerie féminine pour décontenancer l’adversaire et attirer à elles les caméras ! On en revient à Françoise Giroud qui dans le Monde du 11 mars 1983 disait que la femme serait l’égale de l’homme le jour où à un poste important on nommerait une femme absolument incompétente ! Eh bien nous y sommes !

Je n’en peux plus de cette politique des quotas. Je n’en peux plus d’être obligé de « compenser le handicap social » en recrutant des élèves boursiers à la place d’élèves plus méritants qu’eux. J’ai passé mon enfance à jouer aux cowboys et aux Indiens — et je faisais toujours l’Indien, ce qui me permettait de me battre jusqu’au dernier et d’expirer en prenant des poses esthétiques, tué par les Tuniques bleues et les Visages pâles réunis — au fond, je n’ai pas changé. Et on me l’interdirait aujourd’hui ! J’adore le jazz, mais je me soucie fort peu de savoir si le pianiste est noir — souvenir inoubliable d’Erroll Garner au théâtre du Gymnase à Marseille dans les années 1960, interprétant Caravan — ou blanc — comme Paul Bley qui vient de mourir et dont presque personne n’a parlé. Tiens, j’écrirai la fin de cette chronique en réécoutant Ida Lupino !
En vérité je vous le dis : je n’ai jamais regardé la couleur d’un élève, je ne me soucie jamais, quand je corrige des copies, de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, et si elle s’appelle Fatima ou Marianne (pour reprendre le titre de la dernière crotte sortie en direct du cul de la sociologie, via François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils). Et quand j’étudie la littérature, je ne pense pas prioritairement à connaître les habitudes sexuelles d’un auteur. Il faut être aussi nul qu’Edouard Louis pour penser que cela a une importance stylistique.
Une amie — apostolique et quasi romaine — a baptisé sa fille Myriam : la gosse a passé son enfance à se faire insulter dans son collège de banlieue parisienne par de jeunes imbéciles musulmans (et non, ce n’est pas forcément un pléonasme !) qui lui contestaient le droit de porter un prénom qui d’après eux leur appartenait : qu’ils aillent se faire empapaouter chez les Tralfamadoriens ! Cette assignation à résidence ethnique nous tuera, si ce n’est déjà fait.

Alors, je salue bien bas Charlotte Rampling, et toutes celles, tous ceux qui ruent dans les brancards du politiquement correct. Et je continuerai à ruer moi-même, jusqu’à ce qu’ils aient ma peau.

Jean-Paul Brighelli

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Sachez encore reconnaître le Juif…

Début novembre, une semaine avant que l’Etat islamique mitraille Paris, Elisabeth Lévy était à Marseille, venue voir par elle-même dans quel état était la ville.
Je l’ai réceptionnée à la Samaritaine, le grand bistro à l’angle de la rue de la République, et nous avons traversé pour aller sur le port même. Bien dans les clous.
Comme nous arrivions sur l’esplanade où les marchandes de poisson dressent leurs étals, une camionnette a pilé derrière nous, et une voix a crié : « Rentre à Paris, sale Juive, on n’a pas besoin de toi ici ! Casse-toi ! »
Le chauffeur qui tonitruait avait un bronzage au-delà de la couleur locale, et un sentiment d’impunité bien étalé sur le visage.
Je dois dire que la « patronne », comme on dit à Causeur, en buvait littéralement du petit lait. Comment ! Elle arrivait à peine, pour prendre le pouls de la wilaya de Marsilha, comme on dit désormais à Alger, et elle se faisait apostropher par un local qui ignorait, le malheureux, que juive certainement, séfarade si on y tient, mais plus marseillaise que lui, peut-être : après tout, elle est née dans la « cité phocéenne », comme disent tous ces imbéciles qui ignorent pour la plupart où est Phocée.
Quatre jours plus tard, ça tuait à Paris, et l’article d’Elisabeth n’a paru que dans le numéro de janvier de Causeur. Elle y évoque Richard Milili, Juif pied-noir qui a fini par s’exiler à Plan-de-Campagne, parce que son ancienne cité du XVème arrondissement, les Bourrely, est devenue une plaque tournante du trafic de drogue.
Aujourd’hui, nombre de Juifs marseillais font ou envisagent de faire leur Alyah — le départ vers une Terre promise, qui leur paraît, tant qu’à faire, plus sûre que Marseille.

J’ai déjà raconté ici comment un professeur d’Histoire à l’école juive Yavné, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord.

Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeller les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Beaux mouvements de menton. Efficacité redoutable : le 11 janvier, un autre enseignant juif — avec une kippa celui-là, ça facilite les choses — a été agressé à la machette par un adolescent qui s’est explicitement réclamé de l’Etat islamique (et a déclaré ultérieurement « avoir honte » de ne pas avoir tué sa cible) devant l’institut franco-hébraïque de la Source, dans le IXème.
Contrairement à ce que croient savoir les médias, ce ne sont pas seulement les quartiers Nord qui « craignent » terriblement : toute la ville est dangereuse, en dehors de quelques enclaves « chics », des réserves de bourgeois (ainsi le VIIème, où réside la sénatrice des quartiers Nord, Samia Ghali, ou le VIIIème — Corniche, Prado et Pointe Rouge). Marseille est ainsi la seule ville de France à laisser son hyper-centre en jachère, en proie à tous les trafics au vu et au su de tout le monde — et des policiers, débordés, du commissariat Noailles.
Le président du consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar, s’est inquiété : « On est dans un quartier très calme, très tranquille. Cela veut dire que tout peut arriver aujourd’hui. Deux mamans m’ont interpellé tout à l’heure pour me dire : « Jusqu’où ? » Aujourd’hui, on conduit nos enfants à l’école et on n’est pas sûr de les récupérer le soir. Que fait-on ? Malheureusement, je n’ai pas la réponse. »
Le lendemain, il conseillait aux Juifs marseillais (entre 60 000 et 70 000 personnes, la troisième communauté juive d’Europe après Londres et Paris) d’« enlever la kippa dans cette période trouble, jusqu’à des jours meilleurs ». Et de préciser : « Je lance cet appel avec peine et en ayant mal au ventre. J’en ai parlé longuement hier soir avec le grand rabbin Ohana. Je sais que des juifs vont me critiquer. Mais il en va de notre responsabilité collective. Moi-même le samedi, pour la première fois de ma vie, je ne porterai plus la kippa pour aller à la synagogue. »

Que n’avait-il pas dit là ! « Attitude défaitiste », a lancé le président du CRIF, Roger Cukierman. « Nous ne devons céder à rien, nous continuerons à porter la kippa », l’a rejoint le grand rabbin de France, Haïm Korsia. « Touche pas à ma kippa ! », a lancé de son côté Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France.
Interviewée sur France Inter mercredi matin, Najat Vallaud-Belkacem a cru bon de préciser : « J’ai été surprise, pour le moins, et ce n’est sûrement pas le conseil que j’aurais donné à titre personnel. Que le président du Consistoire de Marseille cherche à protéger les siens, ça part forcément d’une bonne intention. Mais ce n’est pas ce qu’il faut envoyer comme message évidemment, et sûrement pas en ce moment. La protection, elle doit venir de l’Etat, des pouvoirs publics, et c’est ce que nous assurons ».
J’adore les donneurs de leçons parisiens. Ils habitent une ville fictive, une ville où par dotation spéciale il y a un policier derrière chaque arbre. Une ville où, quand on se promène dans tous les arrondissements centraux, on ne voit ni burkas, ni hidjab, ni voile — ou alors ceux des riches Saoudiennes venus faire relâche dans la capitale. Marseille est sur le front de guerre.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes et ceux qui les imitent — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang.
Entendons-nous : personne en France ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses. Mais est-il nécessaire, dans un état laïque, d’arborer ses convictions en dehors de lieux consacrés aux cultes ? Qui ne voit que la diffraction de la France en communautés de plus en plus antagonistes déchire le tissu social ? On peut se battre pour que les Juifs aient le droit de porter la kippa — et en même temps souhaiter que plus personne, nulle part, ne s’identifie en France avec les signes extérieurs de sa « communauté ».
Jean-Paul Brighelli

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Kalachnikovs et cannabis

D’Habib Belkacem, je sais peu de choses : il avait vingt ans hier matin mais le temps s’est arrêté pour lui hier soir — à la sortie du Bar des Quatre avenues, à l’angle des boulevards Lesseps et Casanova — Marseille XIVème —, quand on a vidé sur sa voiture (une Audi A3 — pour une fois que ce n’est pas une BMW, mais ça reste « une allemande », comme dirait Claudia Schiffer) et sur lui un chargeur entier de kalach. Les flics ont retrouvé trente douilles au sol, mais en revanche ils n’ont pas récupéré toute sa jambe, qui avait été éparpillée façon puzzle dans la voiture resculptée façon César. Chair à pâté, dirait le chat du conte.
Je sais aussi qu’il habitait la riante cité Corot, dans le XIIIème — les Quartiers Nord encore. Il y a deux ans, deux hommes y avaient été révolvérisés, et le maire du secteur, Garo Hovsepian, notait à l’époque que Corot « est devenue l’une des cités les plus dégradées de la ville, avec de nombreux plans stups ».
Deux ans plus tard, rien n’a changé. Ah si, Garo Hovsepian (PS) a été battu par Stéphane Ravier (FN).
D’ailleurs, à part le nombre de votes FN, à Marseille, rien ne change. Le trafic de shit rapportait par an 130 millions d’euros rien qu’à Marseille en 2013 — pour 2 milliards d’euros globalement en France l’année précédente (tous les chiffres dans un rapport très précis établi en 2008 par Christian Ben Lakhdar pour le compte de l’Observatoire Français des drogues).
De quoi faire rêver un ministre des Finances. Mais qu’attendent-ils donc pour légaliser la vente de cannabis et empocher les sous ? Après tout, pour le tabac, ça ne les gêne guère…

Parenthèse. L’ex-directeur de l’ex-SEITA avait fait faire un rapport sur le coût et les bénéfices de la vente de tabac. Côté dépenses, la Santé — 50 ou 60 000 morts par an, ça coûte. Côté rentrées, les taxes — quelques millions de paquets vendus chaque jour, ça chiffre.
À l’orée des années 2000, ces deux comptes s’équilibraient : interdire le tabac (c’était l’objet de l’étude) n’aurait finalement eu qu’un impact vertueux — mais nul sur l’économie.
C’est alors qu’un petit malin a eu l’idée d’ajouter à la colonne Crédit le montant des retraites non payées pour cause de mortalité précoce — on meurt très bien du cancer à l’orée de la retraite. Et là, le bénéfice était colossal : c’est la raison pour laquelle on continue à feindre de vouloir restreindre la consommation, quand tout, économiquement parlant, nous pousse à l’augmenter. Fin parenthèse.

Mutatis mutandis, appliquons le raisonnement à la dépénalisation du cannabis. Dans son rapport, Christian Ben Lakhdar estimait le coût social du cannabis, autrement dit le coût que fait supporter le cannabis à la collectivité, à 919 millions d’euros (chiffre de 2003). Et le marché de détail du cannabis représentait en 2008 entre 746 et 832 millions d’euros annuel, pour 186 à 208 tonnes de cannabis vendues. Actualisons les chiffres : le shit, c’est 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012. À Marseille, « une PME à 130 millions d’euros de chiffre d’affaires » (2013). Chiffre à majorer sans doute, quand on voit les tarifs pratiqués, tels qu’ils sont affichés en toute quiétude par les revendeurs…
Cher Emmanuel Macron, cela ferait rentrer dans les caisses des ressources bienvenues — et de surcroît, comme on mélange le shit et le tabac, cela augmenterait sans doute sensiblement la consommation de l’herbe à Nicot, donc la prévalence des cancers, comme s’en alarment déjà les spécialistes, même favorables à la vente libre de la marijuana — un mot vieillot. Mais qu’attendez-vous pour autoriser les débits de tabac à vendre de jolis paquets de cinq joints bien roulés ?

C’est une question naïve à laquelle Manuel Valls a donné une réponse définitive (« On peut débattre, mais le débat est clos ») alors même que ses amis sont plus nuancés, et que les écolos, eux, sont tout à fait favorables à la dépénalisation — au nom sans doute de l’augmentation prévisible des espaces verts. Une question que la situation marseillaise dénoue aisément.

L’article de la Provence daté de ce matin 15 janvier, sous la plume alerte de Romain Capdepon, évoque « le refrain des kalach’ qui stoppent net des vies, qui détruisent des familles, sur l’autel de l’argent facile et sale, et qui pourtant permet à nombre d’entre elles, sur le bord de la route, de remplir le frigo en fin de mois et de poser un plafond de verre sur la révolte sociale qui gronderait si cette jeunesse, pour une bonne moitié au chômage dans les quartiers Nord, n’amassait pas ces billets… »
Lors des émeutes de 2005, Marseille, qui ne manque pas de banlieues y compris en centre ville, n’a pas connu de violences. Pas une. Au sud, rien de nouveau. Tout va bien : tant que l’argent de la drogue alimente la misère locale, pas de raison notable de s’insurger. Comme le racontait Libé il y a peu, « des gamins en rupture de scolarité trouvent dans ces réseaux de vente une socialisation de substitution. Un modèle de réussite, aussi, dans des cités où l’emploi se fait rare. » Certes, le journal précise : « Mais ce modèle est trompeur. Ancrés dans le présent, incapables de se projeter, les plus jeunes pensent trouver de l’argent facile. Ils réalisent plus tard que très peu s’enrichissent dans le trafic. » De surcroît, ils meurent précocement.
Mais tout le monde y gagne. Prenez les « nourrices » : comme le raconte l’Opinion, « c’est ainsi que les policiers nomment une personne au casier judiciaire vierge qui stocke de la drogue ou de l’argent au bénéficie d’un réseau de trafiquants. Une tâche pour laquelle cette personne — souvent une personne âgée ou une mère célibataire — touche entre 500 et 3000 euros par mois en fonction de la quantité de drogue ou d’argent mis à l’abri des soupçons. Un job de nourrice bien plus rémunérateur que de garder les enfants de la voisine… »
Sans compter — et ce sera mon dernier point — que des gosses tentés par la drogue (en vérité je vous le dis, il semble bien que ce ne soit pas hallal, et même haram à fond — d’en consommer, pas d’en vendre) ne versent pas dans le djihad. Un Juif agressé çà et là, ça ne fait pas un complot terroriste. Marseille est certainement, grâce au trafic de drogue, et malgré la montée de l’antisémitisme (probablement due à l’insertion de théories du complot dans les crânes vides de nos ex-élèves), la ville de France la plus sûre en ce moment. Au pire, on attrapera une balle perdue — pas pour tout le monde.

C’est la raison pour laquelle on laisse les flics se dépatouiller comme ils peuvent de ce trafic monstrueux — on jugeait récemment un groupe de la riante cité de la Castellane, désormais connue au niveau national, qui touchait dans les 50 000 euros par jour. À ce tarif, qui ne serait pas tenté, parmi les petits jeunes qui traînent au bas des cages d’escalier ?

Pourtant, la population française est majoritairement favorable à l’intervention des forces armées dans les cités — demandée jadis par Ségolène Royal, et réclamée encore par Samia Ghali, sénatrice des Quartiers Nord qui, très prudemment, évite d’y habiter. Comme le raconte le Huffington Post, « la proposition-choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre. Ce sentiment est majoritaire quelles que soient les préférences partisanes des sondés: 61% des sympathisants PS/EELV sont pour, 71% à l’UMP, 79% chez les partisans de Marine Le Pen. » Valls s’y est refusé énergiquement. Reste à comprendre pourquoi.

Z’ont rien compris : il n’est pas question de faire intervenir l’armée, et la police ne s’y rendra que de façon cosmétique, pour montrer que l’on fait quelque chose. On achète la paix civile et la sécurité à Marseille en tolérant le trafic de drogue (ciel ! Serais-je moi-même victime de la théorie du complot ? Cette ville rend fou). Si les militaires investissaient les cités et réglaient le compte des trafiquants, il faudrait les y renvoyer deux mois plus tard pour s’occuper des terroristes — parce que les kalachs auraient changé de cible.

Jean-Paul Brighelli

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Saint-Just revisited

Citoyens,

Des agents infiltrés de l’ennemi tentent ces derniers jours une offensive majeure contre la République.
Ce fut d’abord un certain Pierre Manent, affirmant dans un libelle de collégien que la République doit se résigner aux barbares, s’adapter à leurs coutumes, alors que c’est aux partisans de l’ombre de s’ouvrir aux Lumières dont notre siècle fut si prodigue et notre révolution si reconnaissante.
Qu’il ait appelé son ignoble torchon « Situation de la France » en dit long sur ce que ces gens-là pensent de la nation, qu’ils sont prêts à prostituer au fanatisme le plus noir.
Puis deux ci-devants, François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, ont hypocritement plaidé la cause des barbares, que l’école de la République, tout récemment instituée, maltraiterait selon eux. À les en croire, il faudrait réviser l’Histoire de notre nation afin que des mensonges s’accordent aux croyances imbéciles des ennemis de la République. Que tous les vrais républicains se rappellent désormais leurs noms afin de les juger très vite lorsque nous les traînerons sur le banc d’infamie, eux et tous ceux qui les ont précédés dans la désorganisation de nos institutions acquises dans le sang, et qu’il faudra bien revivifier dans le leur. C’est un signe éclatant de trahison, que la pitié que l’on fait paraître pour le crime, dans une République qui ne peut être assise que sur l’inflexibilité.
Je n’oublierai pas, dans les futures listes de proscription, outre les pédagogues dévoyés, certains ministres qui ont cru bon d’agiter le hochet peu nécessaire de la perte de nationalité pour stigmatiser, disent-ils, les ennemis de la nation. Il nous faudrait de l’énergie; on nous suggère le délire et la faiblesse. Ceux qui se livrent ici-même, à Paris, ou ailleurs dans la France délivrée du joug de la superstition, à des attentats sanglants contre les patriotes exemplaires, sont déjà en dehors de la nationalité, comme ils sont en dehors de la civilisation des Lumières. Leur supprimer un bien dont déjà ils ne jouissent plus est enfantin. C’est aux autres biens, comme je l’ai proposé déjà dans mon discours du 13 ventôse, qu’il faut désormais s’en prendre.
Je vous rappelle les deux premiers articles que je proposais alors à votre vote : Article 1. – Toutes les communes de la République dresseront un état des patriotes indigents qu’elles renferment avec leurs noms, leur âge, leur profession, le nombre et l’âge de leurs enfants. Les directoires de district feront parvenir, dans le plus bref délai, ces états au comité de salut public. 

Article 2. – Lorsque le comité de salut public aura reçu ces états, il fera un rapport sur les moyens d’indemniser tous les malheureux avec les biens des ennemis de la révolution, selon le tableau que le comité de sûreté générale aura présenté et qui sera rendu public.
C’est ce que les fanatiques laissent derrière eux, biens personnels ou biens de famille, qu’il faut confisquer au profit des vrais patriotes. Il faut saisir leurs fortunes, et celles de leurs parents, qui partiront sur les routes de l’exil rejoindre leur sanglante progéniture.
Il faut enfin que désormais nos rues ne soient plus encombrées des signes ostentatoires de la superstition. Il faut que nos femmes et nos sœurs puissent y circuler librement, sans risquer d’être agressées par les suppôts du fanatisme : les femmes sont nos égales, et tous ceux qui prétendront le contraire par leurs discours, leurs mœurs ou leur pensée doivent être, eux aussi, considérées comme des ennemis de la nation et punis en conséquence.
J’entends les objections de ceux qui font le jeu de l’ennemi, qui font croire qu’interdire ces vêtures est une atteinte aux libertés individuelles. Il faut être juste; mais au lieu de l’être conséquemment à l’intérêt particulier, il faut l’être conséquemment à l’intérêt public. 

Vous avez donc moins à décider de ce qui importe à tel ou tel individu, qu’à décider de ce qui importe à la République; moins à céder aux vues privées, qu’à faire triompher des vues universelles. D’autant qu’une rigoureuse politique est dans l’intérêt même des Français encore imbus de préjugés. Si nous n’interdisons pas maintenant l’étalage ostentatoire de la superstition, nous passerons, vis-à-vis de ces minorités rebelles, du mépris à la défiance, de la défiance aux exemples, des exemples à la terreur. Je prétends défendre la liberté en défendant d’user de libertés individuelles : l’idée particulière que chacun se fait de sa liberté, selon son intérêt, produit l’esclavage de tous. Le bonheur est une idée neuve en Europe. Tant d’ennemis voudraient le restreindre à de petits intérêts particuliers, alors que nous ne devons considérer que le bien commun.
Si l’Assemblée ici présente ne prend pas les mesures qui s’imposent, je crains les plus vives émotions au sein d’un peuple dont ces gens-là ont lassé la patience — et ce sera aussi à nous, citoyens, qu’ils demanderont avec raison des comptes. Je suis sans indulgence pour les ennemis de mon pays, je ne connais que la justice. Ceux qui veulent empêcher la République de s’épurer veulent en fait la corrompre. Et ceux qui veulent la corrompre, ne veulent-ils pas la détruire ? Ce qui constitue une République, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé. Nos ennemis, dans les pays étrangers, hésitent-ils à anéantir ceux qui contrarient les principes superstitieux sur lesquels ils fondent leurs tyrannies ? N’avez-vous point le droit de traiter les suppôts de la tyrannie comme on traite ailleurs les partisans de la liberté ?
Alors oui, débarrassons-nous des préjugés et de ceux qui les colportent. Et de celles et ceux qui les suivent, car le sexe ne doit pas empêcher la lourde main de la Justice de s’abattre là où la patrie est en danger — et elle est en danger partout. Ce que je vous demande est une mesure de salut public — et c’est à vous, comité du même nom, qu’il échoit d’agir avec sagesse et fermeté — et, au besoin, avec l’impitoyable rigueur dont nous avons fait preuve lorsqu’il s’est agi de renverser l’ordre ancien pour lui substituer les Lumières. La première loi de toutes les lois est la conservation de la République. Citoyens, on arrête en vain l’insurrection de l’esprit humain; elle dévorera la tyrannie; mais tout dépend de notre exemple et de la fermeté de nos mesures.

Saint-Just, l’archange de la Révolution, revenu d’entre les limbes républicains pour donner son avis sur la présente et catastrophique politique d’une France qu’il ne reconnaît plus.
Pcc, Jean-Paul Brighelli

Je laisse les amateurs retrouver ce qui, dans ce pastiche, est effectivement de la main de Saint-Just : voir par exemple ici. Et le reste, ma foi, mériterait de l’être.

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Suis-je un enseignant moderne ?

Prof de Lettres depuis bientôt quarante ans, j’ai enseigné en collège, en lycée, en université et en prépas, en ZEP ou chez les bourgeois versaillais. Bref, je croyais savoir ce qu’est le métier — savoir si je l’exerce correctement est une autre histoire.
Mais je suis vieux. Dépassé. Désespérément non-moderne. Je ne suis pas un prof 2.0.
Allez, j’avoue : je n’intègre pas suffisamment les TICE à mon enseignement. Les « Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement », telles que les décrit le ministère, qui vient de brader l’Education Nationale à Microsoft pour 13 millions d’euros, une bouchée de pain. Je n’ai pas de tablette en cours (ni ailleurs), pas d’ordinateur portable, pas de tableau inter-actif, je ne constitue pas de MOOC, je ne navigue pas dans un ENT (Espace Numérique de Travail) conséquent. Je n’applique aucune des consignes prodiguées par les spécialistes :

Passons sur le fait que je suis un homme — a white undead male, un fossile, un survivant, l’un des derniers exemplaires d’une espèce en voie de disparition — et que je m’identifie difficilement à la créature représentée au centre du dessin. Mais j’ai même du mal à comprendre certains dessins — par exemple la consigne 9. Je crains de mal interpréter le dessin, le lièvre informatique rattrape-t-il la tortue archaïque, compte-t-il la sauter ou sauter par dessus, en tout cas je n’y reconnais pas La Fontaine. Dans ma version, c’est la tortue qui à force de travail patient et de lente acquisition obstinée des savoirs, coiffe le lièvre sur le fil. Sans doute a-t-on réécrit les classiques.
Déjà la première consigne (ou faut-il dire « commandement » ?) m’était obscure. Qu’est-ce qu’un RAP ? Le mot ne peut pas avoir été choisi par hasard, il fait jeune, communautariste, bariolé. RAP ? Je me suis renseigné :
Ma foi, je ne saisissais pas davantage. Les métaphores, moi…
Puis j’ai vu le soleil sur la droite (il est étrange que sous le règne de Najat Vallaud-Belkacem, on ne situe pas le soleil à gauche). RAP, Réseau d’Apprentissage Personnel.
Je ne me répands pas beaucoup sur les réseaux sociaux. J’ai bien ce blog, mais je ne l’ai pas récemment démarré — ça fait dix ans que Bonnetdane profère des insanités anti-modernes. Je ne « m’abreuve pas de nouvelles découvertes » ni de « moments de sérendipité » — en fait, je ne fais que des découvertes lentes, à peu près concertées, sur les textes que j’étudie. J’ai bien peur d’entretenir des relations coupables — et ici-même — avec « des personnes trop négatives qui prospèrent sur la création de discordance ». Dans le monde merveilleux du RAP, il n’y a pas de discordance — tout le monde s’aime, tout le monde se donne la main, au moins de façon virtuelle. Et j’évite de faire des fautes d’orthographe (ah, ce « correcte » dans la colonne de gauche…).
À propos d’orthographe, j’ai suivi un lien recommandé sur le site. Et je suis tombé sur le correcteur des correcteurs — une instit formée dans un IUFM meirieutique il y a une quinzaine d’années m’avait expliqué que mes enfants n’avaient pas besoin d’apprendre l’orthographe, les machines corrigeraient pour eux. Et comme dit Sarah Connor, qui s’y connaît :Merci à l’artiste, au passage !
Bref, j’ai testé le logiciel (passons sur le fait que ces sites servent aussi à vendre des services — c’est comme la pornographie, surfer sur grosnichons.com permet d’apprendre comment, moyennant finances, votre pénis pourrait passer de 12 à 35 cm. J’ai soumis à la machine une phrase empruntée à une dictée célèbre, bien orthographiée :
Et elle m’a asséné la vérité ultime : je ne connais rien à l’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire avoir. Le ton sur lequel la machine vous tance en dit long sur sa suffisance et sa conviction profonde d’être déjà sûre d’elle et dominatrice :
Allons ! Je ne suis plus très loin de la retraite. J’occupe encore pour deux ou trois ans, maximum, l’espace pédagogique. Quand j’aurai disparu des rangs des actifs, de Nouveaux Profs câblés à mort, prompts sur la sérendipité, me remplaceront — ils seront partout. Crétin que j’étais de croire que l’apocalypse avait commencé avec la réforme Jospin, et que Chatel puis Vallaud-Belkacem avaient vissé le couvercle sur le cadavre. La fin du monde est pour demain. Mais quand je vois ce que proposent le ministère et la Toile, je me dis que demain a déjà commencé.

Jean-Paul Brighelli

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Sable mouvant, d’Henning Mankell

La nuit a été courte, les alcools trop variés, l’insomnie fréquente. J’en ai profité pour finir le livre que je lisais ces deux derniers jours…

Mais commençons par la bande…

« Nel mezzo del cammin di nostra vita,
Mi ritrovai per una selva oscura,
Che la diritta via era smarrita… »

Bien sûr, vous avez reconnu le tout début du Chant I de l’Enfer de Dante — mais comme il pourrait y avoir parmi mes diligents lecteurs une part de non-italinisants, je traduis :

« Au milieu du chemin de notre vie,
Je me trouvai dans une forêt obscure,
Car j’avais perdu le chemin direct… »

À moins que ce ne soit le « droit chemin » : Roland Barthes évoque ce fabuleux début au tout commencement de son dernier cours au Collège de France sur la « préparation du roman » (c’est à 4.53 sur l’enregistrement du cours, si émouvant pour moi qui y étais). « Au milieu du chemin de notre vie… » Mais comme le dit Barthes, comment savoir si nous sommes au milieu, nous qui sommes encore en vie et ne voyons toujours pas la fin ? Les Anglais parlent de la « mid-life crisis » — à propos de ce désir de désir qui nous agite souvent entre 40 et 50 ans — mais qui pourrait me garantir, à moi, que 45 ans est le milieu de ma vie ? Le milieu, est-ce la fin de la montée — et plus dure sera la chute ? Ou quoi ?
C’est à cette question somme toute majeure que répond Henning Mankell dans son dernier livre — oui, tout dernier. Il a paru en septembre dernier au Seuil, Mankell est mort début octobre. Mort du cancer qui le pourchassait depuis la Noël 2013 — oui, ça va vite, mais le chanteur de Motorhead, mort en 48 heures après le diagnostic initial. Pas le temps d’écrire un livre.
Au départ, c’étaient des chroniques parues au fur et à mesure des chimiothérapies successives dans un grand journal suédois. Puis c’est devenu des mémoires flottants, où la mémoire, aiguisée par ce qui arrive au corps, repart en arrière — très souvent au Mozambique, où Mankell (c’est un aspect de son œuvre dont j’ignorais tout, et qui est très peu traduit en français — tout comme on ignore son travail d’activiste, dont il a laissé dans Libération il y a cinq ans un témoignage glaçant) dirigea longtemps la seule troupe professionnelle de théâtre (pour l’anecdote, il était marié avec la fille d’Ingmar Bergman, Eva).
Le fil conducteur est une réflexion sur le temps — sur ce qui fait le temps à l’échelle humaine — notre pauvre échelle de quelques décennies. Plus exactement parce que Finnois et Suédois ont décidé parallèlement de creuser dans la roche-mère pour y enfouir leurs déchets nucléaires — un chantier qui doit durer près de soixante-dix ans, un enfouissement calculé pour cent mille ans, le temps que les saletés cessent d’irradier. Quelque part dans le granit d’en bas — alors même qu’au-dessus, la Suède sera recouverte par des kilomètres de glace, à l’horizon de la prochaine glaciation (dans 5000 ans, d’après les tables de Milankovic). Que restera-t-il de nous à cette époque ? Que restera-t-il de moi ? se demande Mankell. Puisqu’aussi bien nous ne subsistons que dans la mémoire de ceux qui nous ont connus — et quand ils disparaîtront à leur tour…
Et d’évoquer quelques-uns de celles et ceux qui ont croisé sa vie — en Afrique au plus fort des conflits, sur une autoroute où un jeune homme embarqué dans un car qui le précédait a été décapité par la voûte d’un pont, et que sa cervelle est venue s’écraser sur le pare-brise de l’inventeur de l’inspecteur Wallander, dans une salle de théâtre, à Paris quand il y réparait des saxophones…
Curieuse autobiographie qui virevolte, mais bien plus fidèle au mouvement de la mémoire que les autobiographies soigneusement chronologiques. Que suis-je, sinon un patchwork de souvenirs couplés à des émotions — par exemple pour Mankell la découverte de l’érotisme dans un local quasi frigorifique des montagnes norvégiennes, ou les derniers instants d’une jeune Africaine atteinte du SIDA à une époque où cela équivalait, même ici, à une condamnation à mort rapide — et cela dit aussi quelque chose au lecteur que je suis : à maintes reprises je me suis trouvé dans ce que Jean Starobinski a appelé le « concernement » — le moment rare mais privilégié où un texte nous parle de nous, que l’auteur pourtant ne connaissait pas. Où il écrit avec nos mots, nos émotions, parce qu’il y a dans l’humain, parfois, des expériences communes, aussi divers que soit l’homme.
C’est un grand livre humaniste, un grand livre d’espoir aussi — la vie est belle, les enfants, même si elle est courte, même si nous sommes voués à une extinction prochaine, même si nous perdons nos cheveux pour des raisons plus ou moins avouables, même si la chair nous trahit et que la digestion des alcools de la veille se fait moins facilement qu’il y a quarante ans.
Quant au titre… Ce Sable mouvant, c’est celui dans lequel on s’enfonce, peu à peu — et le mezzo del cammin, comme dit le poète toscan, c’est peut-être, comme dans Oh les beaux jours où Winnie, dès le départ, est enfouie jusqu’à la taille — à mi-corps pour une mid-life — elle a « la cinquantaine », dit Beckett —, et qui n’en fait pas toute une affaire, même si au second acte elle est enterrée jusqu’au cou. J’ai beaucoup aimé ce livre — j’y ai humé ma future fumée, comme dit le poète.
Sur ce, bonne année, happy new year, pace e salute, ou Gott Nytt År, comme on aurait dit à Mankell s’il était encore là — mais au fond, il est encore parmi nous : les mots durent plus que la peau.

Jean-Paul Brighelli