Voter pour, voter contre

C’est une passion française : voter contre.
J’étais gamin encore, en 1965, et nombre de gens ont voté contre Mongénéral. Passons sur ceux qui ont voté pour Lecanuet (dents blanches, sourire américain et financement de même origine) ou pour Tixier-Vignancour (pas grand monde, et pourtant les anciens de l’OAS et les nostalgiques du pétainisme étaient nombreux en France à l’époque). Mais le débat s’était focalisé sur la politique de De Gaulle — pour ou contre. Premier coup d’éclat de Mitterrand, qui parvint à mettre le grand Charles en ballottage.
En 1981, contrairement à ce qu’a tenté par la suite de faire croire le PS, on a surtout voté contre Giscard — et Mitterrand n’a été élu que par l’appoint des chiraquiens, qui préparaient l’avenir. En 1995, il a bien fallu que la droite vote contre Balladur pour élire Chirac. Sans parler de 2002, où nous avons voté contre Le Pen.
Le problème, c’est que Chirac s’est aisément persuadé que 82% des Français approuvaient sa politique.

Engueulade sérieuse hier avec un représentant du SNES. Macron, que ces imbéciles appellent à élire sous prétexte de vote anti-Marine (comme l’UNSA et le SGEN, qui furent les syndicats-godillots de Najat, et seront les syndicats-poubelles de Macron), se croira légitimement élu, lui disais-je, et appliquera la politique libérale, européenne version Schaüble et mondialiste version Goldman Sachs, qui leur pend au nez : des profs recrutés par les chefs d’établissement sur des critères obscurs, et notés par une coalition d’administratifs, de parents et d’élèves. C’est pour le coup qu’ils seront obligés de mettre de bonnes notes !

Les dernières rumeurs en provenance des états-majors font état de la nomination de Philippe Meirieu à l’Education. C’est comme si on avait nommé Landru secrétaire d’Etat aux veuves de guerre…
Ou Benoist Apparu, qui a rédigé le livre de Juppé sur l’école. Nous voilà bien !
Oui, je vais céder à la vieille passion française, et voter contre.
Ou plutôt, voter pour : pour l’Etat et pour la nation. Pour l’universalité de la langue française.
Au moins, que je ne puisse pas me reprocher, pendant les cinq ans d’une présidence Macron qui mettra la France dans le même état que la Grèce, d’y être pour quelque chose.

Comment ? Vous voteriez pour une fasciste ?
Œdipe avait l’avantage de ne pas s’appeler Laïos — du coup, ça ne se voyait pas qu’il était un héritier. S’appeler Le Pen est un fardeau — pourtant, on n’a jamais reproché à Hollande d’être le fils d’un homme d’extrême-droite, soutien de Tixier, dont je parlais plus haut. Mais notre démocratie laïque est imbibée de christianité, et les fautes des pères retombent sur la tête des enfants pendant quelques générations, comme dans la Bible. Si le FN est un parti fasciste, pourquoi les belles âmes qui appellent aujourd’hui à voter à tout prix contre lui n’ont pas sommé le gouvernement Hollande de l’interdire ? C’est une abomination, un parti fasciste.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’élection de Macron ouvrira la porte à un vrai parti d’extrême-droite. Voter Macron, c’est voter à terme pour Marion Maréchal — qui est aussi une Le Pen, et bien plus encore que sa tante. La France est coupée en deux — les prédictions de Christophe Guilluy se sont révélées justes. Continuons dans le libéralisme qui plaît tant aux bobos et aux dignitaires de gauche et de droite — tous ceux qui trouvent que la gamelle est bonne —, et avant cinq ans nous aurons l’émeute.
En vérité, amis de gauche qui vous apprêtez à voter Macron, vous finirez par regretter Marine, qui a peut-être gardé des amis d’avant, mais qui n’est pas mal conseillée…

Curieuse, l’attitude des grands leaders nationaux.
Il y a ceux qui ont sauté directement dans la gamelle — le PS en bloc, et les Républicains en ordre dispersé. Oh le joli gouvernement d’union à l’allemande qui se profile ! Hollande prenait ses ordres à Berlin, Macron y prend son modèle.
Je ne saurais trop saluer l’attitude de Mélenchon, qui ne se croit pas propriétaire des voix qui se sont portées sur lui — et qui prépare des Législatives où il n’apportera pas, au moins, l’image de la compromission. Avec un peu de chance, la candidate mélenchonienne battra Najat à Villeurbanne.
Que des candidats souverainistes — Nicolas Dupont-Aignan — se reconnaissent en une autre candidate souverainiste, ça n’étonnera personne. Mais que des candidats qui se voulaient hommes d’Etat appellent à voter pour un garçon qui sera le petit télégraphiste des banques (qui ont salué sa performance de premier tour d’une magnifique envolée boursière de 8 à 10%, selon les établissements) et de l’UOIF (c’est Valls le laïcard qui doit être content), et qui pense sincèrement que la « culture française » n’existe pas (il fait semblant de s’en dédouaner ce week-end dans une longue interview au Figaro, en affirmant que défendre la culture française, c’est remettre Baudelaire et Flaubert au pilon – il faut le lire pour le croire), là, ça me sidère un peu. Et les Républicains comptent rafler la mise en juin ? Dans quel monde vivent-ils ?
Sans compter que ce n’était pas la peine de supporter pendant cinq ans le président le plus impopulaire de la Vème République pour hériter de son clone. Hollande s’est révélé incapable des grandes choses — mais il excelle dans les petites : faire sortir Hamon du chapeau des primaires pour empêcher Mélenchon de représenter une Gauche réelle au second tour, et pousser Macron depuis le mois d’octobre, comme j’ai été ici l’un des premiers à le dire, pour en faire son Doppelgänger, ça, c’était finement joué.
Je ne crois pas que la belle unanimité des médias et des milieux d’affaires trompe encore une fois les Français. Je crois même qu’après la bulle du premier tour, qui commençait d’ailleurs à se dégonfler, le programme de Macron se révélera pour ce qu’il est : un lot de promesses vides et de belles paroles, et en sous-main le retour pour services rendus aux médias et aux financiers — et à quelques hommes politiques faisandés qui tentent de se refaire une haleine fraîche avec le petit dernier et son sourire kennedyen de télévangéliste.

Dans tous les cas, il faut voter. Si vous avez des réticences — que je peux comprendre — à voter pour MLP, votez blanc ou nul, mais que le pourcentage de voix qui se porteront réellement sur l’un ou l’autre représente quand même quelque chose, dans le paysage français. Dans tous les cas, ça se jouera surtout aux Législatives, dont va probablement ressortir une Quatrième république-bis — prétexte pour les dépeceurs de nation pour construire une majorité de bric et de broc qui leur permettra, pour quelque temps encore, de se servir la soupe.
Avant qu’on ne leur chante le « Ça ira », et qu’on ne les accroche à la lanterne.

Jean-Paul Brighelli

« This is the end, beautiful friend… »

Et pendant que Jim Morrison chante « la fin », la jungle s’embrase dans la mémoire du capitaine Willard…
Cette fois, c’en est bien fini, et Zhu Enlai, qui dans les années 1960 pensait qu’il était trop tôt pour se prononcer sur les impacts de la Révolution française, regarderait avec son sourire chinois le résultat des élections françaises. Les députés qui s’étaient regroupés par affinités à droite et à gauche n’ont plus droite ni gauche. Le peuple qui avait guillotiné son roi pour élire la nation vient de guillotiner la nation.
Pas tout le peuple : la carte électorale française, ce matin, coupe le pays en deux, entre un ouest macronien (plus les deux enclaves hors sol de Paris et Lyon) et le reste du territoire qui a mis Le Pen en tête. Si le second tour est plié, le troisième — les Législatives — reste ouvert, au moins en apparence. Et derrière, une France divisée en deux en diagonale, du Havre à Perpignan.
Je salue Jean-Luc Mélenchon, le seul à ne pas se croire propriétaire des voix qui se sont portées sur lui. Les autres ont ostensiblement le « sursaut républicain » au moment même où la république se dilue. Où la culture française disparaît. C’est que dans la future coalition, les places seront chères.
Je salue aussi Benoît Hamon, cocu des pieds à la tête, empapaouté par Hollande, qui avait besoin de lui pour cristalliser la gauche de gauche, afin que Mélenchon ne soit pas au second tour. Propulsé au casse-pipe pendant que les socialistes « raisonnables », à commencer par le chef de l’Etat, choisissaient Macron… Il y aura de l’ambiance aujourd’hui rue de Solférino. Je sens que mon ami Gérard va fulminer.
Je salue aussi certains amis qui votèrent avec enthousiasme pour Dupont-Aignan : sans doute sont-ils heureux de voir porté au pouvoir (allez, il n’y a aucun suspense) le candidat le plus européaniste, le plus mondialiste, le moins patriote… Et sans même que leur champion atteigne les 5% fatals qui lui auraient permis de rentrer dans ses fonds ! Carton plein.

Que restera-t-il de l’Ecole de la République dans 5 ans ? Poser la question, c’est y répondre. Et dans 10 ans ? Macron est là pour longtemps, inventé par les sondages, soutenu par les médias et par les grands argentiers qui l’ont propulsé au premier rang avec son joli sourire de télévangéliste…

Il y avait la tentation de Venise — un joli titre pour un livre écrit par Alain Juppé en 1993. J’ai aujourd’hui la tentation de Candide — partir cultiver mon jardin, faire de la littérature — je sors un polar très noir dans un mois —, me consacrer à mes élèves (et j’avoue que l’idée de prendre ma retraite m’a saisi hier soir) tant qu’il reste des élèves auxquels on peut expliquer qu’il existe une culture française, contrairement à ce qu’affirme le futur président : certaines pages écrites pendant la campagne sur ces déclarations significatives entreront dans le gros livre sur la langue française que je sortirai en septembre, tant que nous parlons français, et pas globish — ça ne saurait tarder.
Il nous reste à regarder les décombres, assis sur une terrasse, un verre à la main. En feuilletant un bon livre ou les cuisses d’une créature.
Notez que les années à venir s’annoncent fécondes pour un polémiste — il y en aura, des choses à fustiger. Mais pour rien, et à vide.
Oui, la tentation d’un bon vin, devant un paysage choisi, avec quelques amis. Pendant que la jungle s’embrase.

Jean-Paul Brighelli

And the winner is…

Fini de rire. Il faut se décider.
Et je me suis personnellement décidé en fonction des politiques éducatives envisagées par les différents candidats.
« Mais vous êtes donc aveugle aux questions économiques ? Au chômage de masse ? À la dissolution de la nation dans l’européanisation, la mondialisation, le Marché divinisé ? »
« Et les questions de sécurité, alors ? L’immigration sauvage ? Et… »

J’adore la valse des milliards que nous promettent la plupart des candidats. Ils iront les pêcher où, leurs milliards ? Depuis 1973, depuis que Pompidou — un autre ex-employé de la banque Rothschild — a accepté que la France ne puisse faire fonctionner sa planche à billets et s’auto-financer, depuis que nous sommes pieds et poings liés devant les diktats des banques privées, nous n’avons d’argent que si les grands financiers internationaux le décident.
« Il suffira d’emprunter ! Nous sommes solvables, à long terme ! »
Pas du tout. Si vous voulez savoir ce qui nous pend au nez, jetez un œil sur ce que Wolfgang Schaüble a fait à la Grèce — le piège dont les mâchoires se referment, ces jours-ci. Ces salopards veulent une Europe à deux vitesses — et nous ne serons pas en tête. Tout comme ils ont fait une école à deux vitesses. L’Ecole du Protocole de Lisbonne avait pour fonction de réduire la nation. Les programmes des européanistes ont pour fonction de l’éliminer.
L’argent, le nerf de la guerre… Ben oui : Hollande a trébuché là-dessus dès son entrée en fonction. C’est pour ça — et uniquement pour ça — que les socialistes se sont lancés dans des réformes sociétales sans impact financier. Parce qu’ils ne pouvaient pas se lancer dans quoi que ce soit d’autre. Le mariage pour tous, les « rythmes scolaires », la réforme du collège, la loi Travail… Du vent — avec de petites économies en perspective.
Et un bénéfice électoral conforme aux plans de Terra Nova. Faire plaisir aux bobos gays du Marais. Accabler le prolétariat — parce qu’il y a toujours un prolétariat, et même de plus en plus. Faire semblant de s’occuper des pauvres, et des pauvres en esprit — et les accabler dans les faits. Et avec ça ils comptent sur le vote immigré !

Aucun candidat ne pourra opérer d’autres réformes que celles qui ne coûteront rien, ou pas grand-chose.

Par exemple, l’école. L’école, sous un certain angle, ça ne coûte rien de la réformer. Autant en profiter.
Revenir, au moins dans un premier temps, aux programmes de 2008 serait indolore. Les manuels existent, il en est même de bons.
Décider de dédoubler la section S pour dégager une vraie filière scientifique ne coûtera rien — ou pas grand-chose : quelques heures de cours de plus, c’est secondaire. Il suffit de les financer en coupant le robinet à subventions qui arrose des organisations pédagos dont l’objectif commun est la désorganisation de la nation. Ou en remettant devant des classes ces merveilleux didacticiens qui font perdre leur temps aux stagiaires dans les ESPE — puisqu’ils sont si malins et si bons pédagogues…
D’ailleurs, autant fermer les ESPE, et demander aux enseignants-praticiens en exercice — les bons — de former gracieusement leurs collègues. Ils adoreront ça.
Comme il ne coûtera rien de décréter la tolérance zéro, et la remise au travail de tout le monde. Ou de tirer un trait sur cette grande escroquerie que fut le collège unique — est-ce qu’un seul prof « de gauche » a réfléchi à ce qui avait décidé Haby et Giscard à imposer le collège unique ? Mais pensent-ils encore, les profs de gauche ?
Il faudrait augmenter de façon sensible les salaires — au moins les salaires de départ. Ne rêvez pas : ça ne se fera pas. De la même façon, on ne recrutera pas des dizaines de milliers d’enseignants — Hollande ne l’a pas fait, quoi qu’il dise, parce que les volontaires ne se pressent pas — et qu’il est parfaitement inutile de recruter à la va-vite des gens qui n’auront pas le niveau requis : on tient ses classes, entre autres, parce qu’on domine totalement sa discipline, et où voyez-vous que des étudiants de M1 (surtout quand il s’agit de ces merveilleux MEEF, ces masters d’enseignement à grande base de didactique prodigués / imposés par les ESPE) aient un niveau disciplinaire suffisant ? Démissionneraient-ils en masse comme ils le font dès l’année de stage s’ils se sentaient bien préparés ?
En modifiant les programmes intelligemment, en évacuant toutes ces heures perdues à effectuer des EPI et autres plaisanteries pédagogiques, on peut dégager des heures pour dédoubler les classes les plus faibles, et multiplier par deux les heures des matières fondamentales — à commencer par l’apprentissage systématique de la langue, sans laquelle…
Il faut sonner le tocsin, au niveau de l’enseignement — et ce n’est pas en saupoudrant le système d’aumônes, comme le voudraient certains syndicats, que l’on remontera le niveau, qui est, comme le moral, dans les chaussettes.
D’ailleurs, les syndicats doivent contribuer à l’effort en se passant de subventions — réelles ou déguisées sous la forme de permanents payés à faire du syndicalisme. Et les parents doivent redevenir des parents — pas des officines financées pour imposer des vues pédagogiques héritées de Meirieu et de ses disciples.
On peut en trois mois imposer des réformes qui ne coûteront rien — sinon un peu d’explication. On a des IPR pour ça. Ils ont passé un an à expliquer la réforme de Najat. Ils passeront quelques mois à expliquer qu’il faut faire machine arrière — avant que les profs soient allés de l’avant.
Et croyez-moi : on peut le faire parce qu’on ne pourra pas faire autre chose.

Alors, qui ?Quand on compare les programmes (ce qu’a excellemment fait une équipe de pédagos de Cergy, il suffit de prendre leurs conclusions et de les renverser), il nous reste, par ordre alphabétique, Dupont-Aignan, Fillon, Le Pen (ce sont encore ses adversaires qui en parlent le mieux), et peut-être Mélenchon : je me base pour ce dernier sur les critiques qu’il essuie de la part de socialos pédagos bon teint, ainsi l’infâme Zakhartchouk, qui a si fort contribué aux programmes Najat et au prédicat-roi.
Macron ou Hamon, c’est la continuation sans faille de la politique des quinze dernières années. Nous avons touché le fond, mais ils creusent encore.
Je ne parle même pas de Poutou, qui a la faveur de l’establishment pédago — on en aurait, du vivre-ensemble avec toutes les filles voilées de la terre !

Reste à présent à déterminer qui a une chance de l’emporter dans trois semaines. Qui aura donc l’opportunité de mettre en œuvre quelques-unes des réformes de surface préconisées ci-dessus — étant entendu que personne n’aura l’occasion de faire davantage, quoi que prétendent les uns et les autres. Faites votre marché. Nous ne gagnerons qu’une capacité limitée à gouverner — et dans certains cas, une école selon notre cœur.

Ou alors, on lance un appel à l’insurrection et à une seconde révolution française. Mais si le foot et TF1 avaient existé en 1789, Louis XVI aurait-il fini chez la Veuve ?
Notez que je crois vraiment que l’émeute attend patiemment les Législatives, et le chaos probable qui en sortira — parce qu’il n’y aura pas cette fois d’accord « républicain » — quelle blague ! Juste des appétits qui se déchireront pour les meilleures places. Et à l’arrivée, un pays ingouvernable.
Dois-je avouer que je ne pleurerai pas ?

Jean-Paul Brighelli

Colloque sentimental

C’était l’heure de l’appeler. Il négligea la batterie téléphonique juste derrière lui sur sa droite, renonça à l’i-phone 4 cher à son cœur dont il n’avait pas pu se séparer tout à fait, même après avoir appris qu’il était sur écoutes, et fouilla dans le désordre de papiers et de dossiers qui encombraient l’élégant bureau Louis XV. Il eut un bref moment de panique, et remit enfin la main sur le Hoox M2, le téléphone ultra-sécurisé de Bull qu’Emmanuel lui avait recommandé — plus élégant et bien plus pratique que le Teorem de Thalès. Il fit glisser son doigt sur la bande de reconnaissance biométrique, et tapa son code — MLP2017, un sigle que personne ne pouvait décemment le soupçonner d’avoir adopté.
Ils avaient convenu de ne pas se voir, du jour où Emmanuel s’était mis en marche. Mais ils se téléphonaient tous les jours, à heure fixe, pour faire le point. C’était pour lui un plaisir ineffable que d’entendre la voix de son poulain, son fils politique, son double non boudiné. Quelles crises de rire ils s’offraient tous les deux, tous les jours !
Le portable cryptait automatiquement les conversations. Les grandes oreilles indiscrètes qui cherchaient à capter, au scanner, ce qui sortait des murs épais du Palais en seraient pour leurs frais.

- Tu as lu le Point ? dit-il de but en blanc.
- Tu as un peu forcé, quand même ! FOG s’en va claironnant partout que tu voteras pour moi !
Il paraît soudain plus pâle sous la lumière des deux grands abat-jour à six fausses chandelles posés de part et d’autre du grand bureau.
- Tu… tu n’as pas aimé ? Cette manière délicate d’insérer le mot « marche » dans ma phrase… Comme lors de l’interview à Konbini… L’histoire, elle ne s’arrête pas, donc il faut aller vers la marche du progrès. »
Un temps.
- Tu es dur, Emmanuel…
Il a, dans la manière de dire ces quatre syllabes, en particulier la première, « aime », quelque chose de douloureux — comme un reproche rentré.
- Nous étions convenus de ne pas afficher notre… grande complicité ! Je suis obligé maintenant de démentir ! Tu sais quoi ? Tu es comme le sparadrap du capitaine Haddock !
- Mais Emmanuel ! Tu as vendu toi-même la mèche, dans le Wall Street Journal il y a déjà deux ans ! Quand tu as avoué que je t’avais chargé de rassurer la Finance au moment même où je faisais semblant de la vitupérer, en 2012 !
- Nous sommes dans le présent désormais ! Déjà, le soutien de Manu, je m’en serais passé — d’autant que tu l’as plombé avec cette histoire de sondage sur la longueur de sa mèche ! Joli coup !
- Ah, tu as aimé ? Sur France 2, ils sont bien, hein ? 50 000 euros pour savoir s’il dégage le front et si son défaut de parallélisme auriculaire se voit en couverture de Match ! Enfoncé, le costard de Fillon ! Et le SIG a fait semblant de refuser de donner les contenus d’autres sondages — les gens penseront que ce qui est caché est encore plus monstrueux ! Elle peut toujours essayer de revenir en 2002, la petite tique !
- Comprends-moi : plus j’ai l’air d’être un Hollande-bis — et la couverture de Causeur, le mois dernier, m’a fait beaucoup de tort —, et moins la droite béate votera pour moi ! Faire élire aux primaires puis canarder Hamon, OK, pour faire glisser vers moi tous les vrais hollandistes, ah ah ! Mais le problème, c’est que maintenant Mélenchon…
- Ce connard de Mélenchon ! Ce qu’il a pu me les briser, quand il était au PS !
- Mélenchon passe pour être un recours à gauche — et tout le PS un peu mou qui allait voter pour moi hésite, à présent… Leurs militants, qui sont moins cons ou moins crapuleux qu’eux, ne les suivront pas ! Je vais avoir bonne mine, moi, avec Bayrou à main droite et Le Foll à main gauche — et rien derrière !
- Bon, bon, j’en ai un peu trop fait — c’est mon défaut majeur. Avec Davet et Lhomme, déjà, j’en avais remis plusieurs couches… Promis, je ne dis plus rien jusqu’au second tour !
Silence — comme dans une pièce de Beckett.
- Dis-moi… C’est toujours MLP2017, le code de ton Bull ?
- Oui — c’est drôle, hein ?
- Oui, très drôle. Tu es sûr qu’au fond, ce n’est pas ça, ton souhait réel ? Voir élire la blondasse ?
- Ecoute… Imagine que ça ne marche pas — et quand je dis « marche », hé hé…
- Tu as des infos que je n’ai pas ?
- Quatre candidats dans un mouchoir ! C’est ce que disent les RG. Eux, ils ne travaillent pas pour la télé, ils n’oublient pas la fourchette d’incertitude ! 23% pour toi, 20 pour Fillon et pour Mélenchon, rajoute et ôte 2,8 de part et d’autre, te voilà à 21,2 et l’un ou l’autre des deux suivants est à 22,8… Et la Marine caracolera en tête !
- Je ne te savais pas si doué en maths ! Et alors ?
- Bref… Imagine que tu arrives troisième — derrière Mélenchon, ou même derrière Fillon… S’ils sont élus, l’un ou l’autre, nous sommes balayés pour cinq ans au moins. Mélenchon fera du Mélenchon, c’est-à-dire n’importe quoi, Fillon fera de la droite classique, ils ne nous laisseront pas même les miettes ! Mais si tu ne passes pas au premier tour…
- Eh bien ?
- On croisera les doigts en espérant que la Marine passera. En convainquant la droite classique de ne pas voter pour Mélenchon — et puis après on dénoncera la rupture du « pacte républicain » ! Ou en suggérant à la gauche de ne pas appuyer Fillon. Elle peut passer, si je m’en occupe ! Et dans la semaine, je t’organise quelques manifs spectaculaires dans le genre « refus du fascisme », dix millions de sans-dents dans la rue, on se débrouille pour que ça dérape sérieux, que les flics interviennent, de toute façon ils votent pour elle au moins à 50%, ils adoreront casser du gaucho — et dans la foulée on fait un raz-de-marée aux Législatives, et on reprend le pouvoir — et tu es Premier ministre ! Hein ! Qu’en penses-tu ?
- Gagnant-gagnant, quoi ! Moi ou elle, ça reste toi !
- Ah, c’est comme l’Institut Montaigne — deux fers au feu, toi et Fillon. Et ne me dis pas non, moi, j’ai mes sources ! Jean-Pierre me tient au courant ! Gagnant-gagnant, comme tu dis. Mais je préfèrerais que ce soit toi !
- Ah quand même !
Silence.
- Tu es trop fort, dit Emmanuel.
Ton mi-chèvre, mi-chou.
Silence.
- Tu me manques, dit l’autre.

Jean-Paul Brighelli

Les grenouilles de Morteau

De Morteau, je ne connaissais que les fameuses saucisses fumées dont la senteur envahit mon wagon, peu avant l’arrivée, parce que la voie du chemin de fer longeait les bâtiments d’une entreprise de fumage : de longues volutes s’échappaient de grandes cheminées coniques et parfumaient le paysage extrêmement champêtre de cette vallée du Doubs où des cygnes affligés d’une mélancolie paresseuse sont le seul mouvement infligé à la rivière immobile — quand ils ne couvent pas leurs œufs de vilains petits canards…

(Insert 1 : j’aime bien de temps en temps faire des « rédacs » de CE2 — un CE2 d’avant le prédicat, d’avant Najat, d’avant Meirieu, mais le niveau monte sans cesse et désormais les élèves connaissent le prédicat, ils connaissent Najat et ils subissent les séides de Meirieu).

J’étais venu là pour visiter le lycée horloger, modèle de ce qu’un enseignement professionnel intelligent et connecté aux réalités et aux entreprises locales peut produire (et par local, j’entends aussi la Suisse, qui n’est qu’à quelques kilomètres et où travaillent, dans le seul secteur de l’horlogerie auquel est dédié le lycée Edgar-Faure, près de 10 000 personnes chaque jour).
Comment en définitive les services de Najat ont cru bon de l’interdire de mettre un pied dans ledit lycée est une autre histoire, qui a été racontée par ailleurs. Et encore ailleurs.

Faute de rencontre pédagogique de choix, j’ai visité la ville. Annie Genevard, qui l’administre, la gère si bien que l’on a l’impression, quand on vient de Marseille, d’entrer dans une autre France — une France où les poubelles sont ramassées, où il n’y a plus personne dans les rues à sept heures du soir, et où, même dans quelques Doner Kebab bien tenus, les immigrés turcs ne se distinguent en rien des Mortuaciens de souche.
Visiter, c’est errer — et c’est accepter de tomber sur des annonces énigmatiques. Par exemple : Mais très vite, dans une si petite ville, on prend des repères, et la cité pour moi s’est résumée à deux paradis bien distincts, la Fruitière de la Grande Rue, face à la mairie, et la boutique de la chocolaterie Klaus, beaucoup plus bas. Le paradis salé et le paradis sucré. De bons esprits supputèrent jadis que l’Eden était quelque part entre le Tigre et l’Euphrate. Que nenni : il est ici, et il est, comme Janus, à double face : d’un côté le visage d’un assemblage des saucisses odorantes et de fromages délicatement affinés, et de l’autre celui d’une damnation de chocolats au piment d’Espelette et de caramels fourrés myrtille.
Restait la question si lourde en France du lieu du déjeuner. Mon hôtesse m’embarqua à quelques kilomètres de la cité, jusqu’à l’endroit où la plaine conquise par le Doubs se resserre en un défilé rocheux. Il y a là une grotte forcément miraculeuse, dont l’eau qui dégouline de la montagne est censée soigner tous les maux oculaires (j’ai essayé, mais c’est toujours pareil, il faut être croyant pour que le miracle opère, à croire que c’est la foi et non H2O qui guérit la conjonctivite), et jouxtant le lieu saint, un autre oratoire plus conforme à l’idée que je me fais de la divinité : Là opère une petite dame qui ressemble assez aux lutins malicieux du Père Noël, et qui nous régala de quelques tranches de brési (du rond-de-gîte séché, type viande des Grisons, et j’ai pensé à rapprocher ce mot, brési, de l’italien bresaola, qui est aussi du bœuf et qui vient de Valteline, autre région frontalière de la Suisse), puis de cuisses de grenouilles pêchées du jour et revenues simplement dans un beurre éclairci — une merveille —, avant le jambon fumé de la région escorté de frites maison — avant surtout le gros saladier de fraises locales accompagnées d’une jatte de crème fraîche issue tout droit des pis des montbéliardes dont on tire le comté — celui que l’on nous amena sur la table avait manifestement été composé avec des laitages d’été, il sentait bon les fleurettes… Le tout arrosé d’un vin blanc du coin manifestement composé de savagnin pur — un pur délice.
Et tout cela pour une infime fraction de ce que vous débourseriez si vous vous risquiez au Cinq, le restaurant gastronomique (trois *** au Michelin, tous aux abris !) du George V que Jay Rayner assassine dans le Guardian avec la cruelle gourmandise du gastronome atterré.

Bref, au lieu de foncer immédiatement vers Morteau ou de monter vers les Combes, faites une halte chez Annie — vous ne le regretterez pas. Cela dit, la saison des grenouilles tire à sa fin. Ça vous apprendra à ne pas oser le printemps en Franche-Comté.

(Insert 2 : c’est drôle, d’écrire « à la manière de » Perico Legasse…).

Annie Remonnay, qui préside donc aux destinées culinaires du lieu (on entre par la cuisine, c’est dire si cette honnête cuisinière n’a rien à cacher), est une inconditionnelle de notre Johnny national — et je ne sus la remercier qu’en lui fredonnant dans le creux de l’oreille « Quand tes cheveux s’étalent / Comme un soleil d’été / Et que ton oreiller / ressemble aux champs de blé… », ce qui la disposa favorablement à mon égard. Vous voilà prévenus.

Mais quand même… J’étais venu pour chanter la formation du lycée horloger, et Najat me condamnait aux grenouilles. On peut être plus mal loti. Ce que cette haine du ministère à mon égard révèle, c’est la crispation de cette équipe gouvernementale aux abois (Hamon, combien de régiments ? Ils fondent aux soleils de Mélenchon et de Macron). L’incapacité aussi à accepter que l’on glorifie une formation d’excellence (le mot les révulse sans doute, comme l’a montré la réforme du collège, faite pour anéantir les espoirs des plus mal lotis tout en prétendant les chouchouter), et le « deux poids deux mesures » d’une administration centrale qui argue de la « période de réserve » pour interdire aux élus d’entrer en contact avec des fonctionnaires pendant que sa patronne plastronne au lycée de Grasse ou au collège Argote pour y jouer au quidditch. Ou de l’état d’urgence pour m’empêcher de faire mon boulot — pour une fois que j’avais l’intention de dire du bien de l’Ecole de la République.
Allez, dans trois semaines, tous ces gens-là seront des notes de bas de page dans la grande histoire des cataclysmes mous.

Jean-Paul Brighelli

Les masques d’Emmanuel M.

« On avait fait, l’hiver précédent, plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portaient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y était trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en était un véritable, tout différent, dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. » (Duc de Saint-Simon, Mémoires, , année 1704).Le bel Emmanuel regarda le miroir, qui réfléchit un court instant et choisit de lui renvoyer son image. Il était jeune, il était beau, il souriait avec désinvolture, il avait le verbe facile d’un télévangéliste américain.
Lentement, sans trop savoir ce qu’il faisait, Emmanuel porta la main à son menton, fouilla avec les ongles et arracha délicatement sa première peau.
Le miroir refléta ce qu’on lui proposait — l’image légèrement brouillée de Manuel Valls. La conscience d’Emmanuel, qui subsistait sous le masque, grimaça quelque peu — et le jeune homme se débarrassa prestement de l’apparence de l’ancien premier ministre…
… ce fut pour retrouver, successivement, le crâne chauve de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de Hollande, qui devint le crâne déplumé de Bernard Poignant, puis la bouche sans lèvres de Gérard Collomb, le maire PS de Lyon, puis le visage parcheminé de Bertrand Delanoë, puis les yeux fendus et la mèche en bataille de François Bayrou, puis…
Masque après masque, le jeune candidat n’en finissait plus d’arracher les multiples apparences qui lui avaient donné, au départ, une certaine densité. Peu à peu, ses traits s’affinaient, — bientôt il ne resterait qu’une ombre. Jacques Attali lui prêta un instant sa barbe mal taillée, Robert Hue son collier poivre et sel, Erik Orsenna sa moustache mélancolique, Pierre Bergé ses rides d’octogénaire — et toujours le PS tout entier défilait dans le miroir, chaque image laissant la place à une image toujours plus dérisoire. Pour certains, le masque n’était lui-même que le prête-nom d’un autre masque, dissimulé sus la dissimulation — ainsi Patrick Drahi feignait-il de s’appeler Bernard Mourad…
« Ciel, pensa Emmanuel, être François de Rugy — non, non ! Non, pas Douste-Blazy ! »

Quand enfin apparut le visage poupon de François H***, il sut que son calvaire d’écorché prenait fin. La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
… puis le manipulateur du manipulateur — et Emmanuel se désola quand même de porter les traits, un court instant, de Jean-Pierre Jouyet…
Mais le masque de Jouyet s’arracha à son tour. Dessous, ce furent les soutiens occultes, les grands argentiers, les manitous de Bruxelles, les visionnaires de la mondialisation, tout un collège de banquiers et d’industriels, d’hommes de médias,  vendeurs de peuples et de nations.
Et à la fin, à l’extrême fin, il n’y eut plus personne face au miroir — plus rien, et la grande glace se résigna à refléter un ectoplasme, une créature de fil de fer, un cintre susceptible de porter tant de masques…
… qui se rajoutèrent, les uns après les autres, jusqu’à reconstituer le bel Emmanuel, immobile et apeuré, et toujours souriant, face au miroir impavide. Mais il sentait ce creux en lui, cet ensemble vide occupé par tant d’apparences — les ectoplasmes de la rue de Solférino, où depuis 1983 se rencontrent tant de fantômes de ce qui fut jadis la Gauche et qui n’est plus que le néant. Las de partir eux-mêmes à la conquête du pouvoir, ils avaient décidé cette année de combattre par personne interposée : que personne ne s’en aperçût était désormais l’objet de leur stupéfaction réjouie.
Emmanuel essuya la buée qui était montée à son front.
La maquilleuse posa la dernière touche, en se demandant pourquoi son client s’était ainsi mis à transpirer pendant qu’elle le tartinait de fond de teint. Bah, il était jeune, il était beau, les caméras l’aimaient — c’était bien suffisant. « Voilà », dit-elle. Emmanuel se leva, et s’en alla retrouver les caméras. Le miroir se résigna facilement à ne plus refléter que le vide — ça ne le changeait guère.

Jean-Paul Brighelli

Nota. L’idée de cette chronique m’a été inspirée par un article plein d’intelligence de Natacha Polony dans le Figaro du 1er avril, où elle compare Emmanuel Macron à Dorian Gray, le personnage d’Oscar Wilde dont seul le portrait vieillit, tandis que l’original reste immuablement jeune. Grâces lui en soient rendues.

Le moment populiste

Voilà deux mois que j’ai sur ma table le Moment populiste, d’Alain de Benoist (Pierre Guillaume de Roux Editeur). Deux mois que j’attends le bon moment de parler d’un livre intensément érudit et qui explore toutes les facettes d’un mot qui pue un peu aux narines des crétins — sauf qu’il rentre justement en grâce ces temps-ci.
Populisme : le terme pour ma génération a été longtemps associé à « poujadisme » (certification vintage Pierre Poujade 1953-1958, avec résurgence Gérard Nicoud et CIDUNATI, 1969), et ne concernait guère que les revendications des petits commerçants — à ceci près que l’Union Fraternité Française, qui obtint 52 députés en 1956 (dont Jean-Marie Le Pen, réélu en 1958) dépassa rapidement la stricte défense des Beurre-Œufs-Fromages.
Puis vint Georges Marchais, maillon indispensable pour comprendre comment un mot longtemps associé à l’extrême-droite a glissé peu à peu sur l’arc politique, au point d’être aujourd’hui l’œil du cyclone à partir duquel se définissent les politiques. À partir duquel s’est construite, surtout, « l’extraordinaire défiance de couches de la population toujours plus larges envers les « partis de gouvernement » et la classe politique en général, au profit de mouvements d’un type nouveau » : c’est l’attaque du livre d’Alain de Benoist — et j’aimerais beaucoup qu’on lui fasse grâce des étiquettes a priori, dans une France qui justement, comme il l’analyse fort bien, s’ébroue hors du marigot gauche-droite.
Ce que des journalistes paresseux ont nommé le « trumpisme » (croient-ils vraiment que le peuple américain qui a voté pour le faux blond le plus célèbre au monde croit en ses vertus ?) n’est en fait que la mesure du « fossé séparant le peuple de la classe politique installée ». Inutile donc d’« accumuler les points Godwin » en criant au retour des années 1930 dès qu’un mouvement politique parle au peuple : en fait, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par Nicolas Dupont-Aignan et tout ce qu’il reste du chevènementisme, ce sont moins les politiques qui parlent au peuple que le peuple qui parle aux politiques. Et qui même lui crie aux oreilles.
A émergé il y a une dizaine d’années un populisme new style. Alain de Benoist évoque la victoire du « non » au référendum de 2005, le référendum confisqué par les pseudo-élites qui nous gouvernent, droite et gauche mêlées — bien la preuve qu’il n’y a plus de droite ni de gauche quand il s’agit de défendre les avantages acquis de l’oligarchie au pouvoir. Je pencherais plutôt pour les élections de 2002, où entre les 16,86% de Jean-Marie Le Pen (ajoutons-y les 2,34% de Bruno Mégret et sans doute les 4,23% de Jean Saint-Josse) et les 5,33% de Jean-Pierre Chevènement de l’autre côté de l’arc électoral, cela fait quand même près de 30% de voix qui ne se portaient pas sur les deux partis traditionnels qui monopolisent depuis quarante ans les chaises musicales au sommet de la République.
Mais je comprends le raisonnement d’Alain de Benoist : l’élection de 2005 était la preuve par neuf qu’une seconde oligarchie, européenne celle-là, se superposait à la vieille oligarchie française. De surcroît, le cumul des mandats étant ce qu’il est, c’était pour ainsi dire la même classe politique de l’UMPS qui se partageait les dépouilles électorales, à Bruxelles comme à Paris. « La droite a abandonné la nation, la gauche a abandonné le peuple », dit très bien notre philosophe, citant Pierre Manent. Que la Gauche ne soit plus représentée que par un quarteron de bobos parisiens — qu’elle ait à ce point rompu avec le peuple (et la candidature de Jospin en 2002 est emblématique de cette scission) est une évidence. Que la Droite se soit européanisée, mondialisée, et ait renié le bonapartisme jacobin qui caractérisait la politique gaulliste est une autre évidence.
Et de citer le célèbre poème de Brecht, « Die Lösung » (« la Solution ») :
« Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ? »

Le populisme moderne est né d’une absence d’alternative. Rien à voir, sinon à la marge, avec le populisme des années de plomb : il ne s’agit pas de revanche (sur le traité de Versailles / les Juifs / les Francs-macs ou que sais-je) mais d’une révolte face à la confiscation de tous les pouvoirs par une minorité qui ne se reproduit qu’en pure consanguinité. D’une offense à la « common decency » chère à Orwell et à Jean-Claude Michéa (dont chaque livre, chaque interview fournit une occasion pour les Saint-Jean-Bouche-d’or de crier à la trahison des clercs). Le modèle en fait du populisme actuel n’est pas 1933, mais 1788.
Pour preuve (preuve aussi de la qualité des analyses d’Alain de Benoist, dont je ne vais pas vous faire une lecture exhaustive, achetez-le plutôt), le virage populiste de Jean-Luc Mélenchon, qui est rhétoriquement l’héritier de Marchais, et politiquement sur une ligne fort proche, quand on y pense un peu sérieusement, de celle de Marine Le Pen. C’est même l’opinion de cet imb… de Maurice Szafran, qui écrit désormais dans ChallengesSo long, Marianne

Oui, oui, je sais, les futurs électeurs de Mélenchon se pincent le nez en lisant cette dernière phrase. Mais ce sont les mêmes qui l’année dernière lisaient l’Ere du peuple, un titre habilement médité par le leader de la France insoumise, sans doute méditait-il déjà le slogan de sa campagne actuelle. Les mêmes qui dénoncent le népotisme de toute la classe politique (et Alexis Corbière, le second de Mélenchon, d’estimer que « l’affaire Fillon heurte le moment populiste où nous sommes »), les mêmes qui depuis quinze ans déplorent l’abandon du peuple par la gauche et « comprennent » que d’anciens communistes aient viré FN, dans les vieux bastions du PCF — dans le Nord notamment. Les mêmes qui lisent avidement Christophe Guilluy (longuement interviewé ce mois-ci dans Eléments, la revue que patronne Alain de Benoist — tiens, tiens), et savent bien que Gauche et Droite méprisent la France périphérique — et d’ailleurs, la France tout court.
Alexis Corbière explique donc dans l’interview pré-citée que le mot « populisme » fait aujourd’hui débat, que le peuple est contre l’oligarchie et le népotisme, et que la situation actuelle est pleine d’une violence potentielle qui l’amène à conclure à la nécessité d’une Asssemblée Constituante.
Cher Alexis Corbière, je crois qu’il est trop tard. Alain de Benoist analyse finement la disparition des « lendemains qui chantent » — et le rôle qu’a joué dans la montée du populisme l’effondrement de l’utopie socialiste, à l’Est. Seule une reddition en rase campagne de Hamon donnerait du sens à une candidature Mélenchon — mais la rue de Solférino maintiendra Hamon, parce qu’ils haïssent Mélenchon, au PS, et surtout parce qu’ils rêvent d’une victoire de MLP, qui permettrait, croient-ils, un sursaut pro-PS aux Législatives et la survie des Eléphants. J’ai bien peur (en fait, je n’ai pas peur du tout) que nous ne soyons plus en 1788, mais déjà en 1791. Ça va mal se passer dans les urnes, et ça va finir dans la rue.
Je dis « ça », exactement comme Céline au début du Voyage au Bout de la nuit (« Ça a débuté comme ça » — une phrase d’une fabuleuse circularité), non pour écrire populaire, mais parce que c’est le Ça freudien, le refoulé de tant de décennies, qui est en train de remonter. À jouer au plus fin avec le peuple, on finit par perdre — on ne peut pas le tromper tout le temps, même si on l’a trompé longtemps. Voilà, ça va finir comme ça.

Jean-Paul Brighelli

La grande peur des bien-pensants

Mercredi matin, sur C News, j’en ai croisé un beau.
Un très beau.
Un qui tournera longtemps, longtemps, longtemps, après qu’on les aura tous mis sur orbite.
Il s’appelle Patrick Bloche. Il est député de Paris (il n’a d’ailleurs rien fait d’autre dans sa vie, apparemment, que de la politique), et président de la Commission des Affaires culturelles et de l’Education à l’Assemblée.
Il est arrivé en retard sur le plateau, de façon à ne pas avoir à saluer quiconque, et il a commencé à aboyer. « Je suis allé dans des collèges, ce n’est pas du tout ce que vous dites », m’a-t-il lancé. Ah oui ? Dans le XIème arrondissement, dont il est l’élu ?
Il soutient Benoît Hamon, dont la courbe vient de croiser celle de Jean-Luc Mélenchon et ne remontera pas de si tôt. Et il pense que les réformes de Najat Vallaud-Belkacem sont une chance pour les petits Français. Les déshérités surtout, qui le seront chaque jour davantage.
Il pense aussi (je m’en veux quand même à galvauder ainsi le verbe penser) que si 40% des élèves entrant en Sixième ne savent pas orthographier correctement « le soir tombait », c’est la faute au gouvernement précédent. 2007-2012, le quinquennat maudit.
En revanche, depuis 2012…
Enfin Hollande vint.
Et Najat est son prophète.

Pascal Praud, qui animait l’émission et qui avait déjà eu l’occasion de dire tout le bien qu’il pense du « prédicat », n’en est pas revenu. Voilà que ce mister Bloche tempêtait et hurlait, l’accusant d’être partisan parce qu’il énonçait des vérités d’évidence sur les réformes en cours et l’état orthographique des collégiens — des constats que n’importe quel journaliste de terrain peut faire chaque jour.
Mais évidemment, il y aussi le journalisme façon le Monde ou Libé.
En fait, toute vérité non conforme à la doxa gouvernementale, toute tissée de mensonges, est réputée mensongère. Orwell a très bien expliqué que sous le règne de Big Brother, l’Ignorance, c’est la force. Et que 2 + 2 = 5. La démocrature, c’est quand le déni de réalité devient une façon de gouverner.

Ainsi, COD et COI sont de droite, et Prédicat est de gauche. Il est dans le camp du Bien.
Qu’on se le dise.

Comme Annie Genevard, députée LR et ancienne prof de Lettres, tentait d’analyser d’une façon posée l’état des lieux, Mister Bloche a bondi de nouveau. Praud, qui est bien élevé, lui a fait remarquer qu’on ne coupe pas la parole à une dame qui avait patiemment écouté ses éructations. C’était l’occasion que guettait depuis le début notre député parisien : il s’est levé et a quitté l’émission — en stationnant quand même assez longtemps devant les caméras afin d’occuper l’écran de sa masse. Société du spectacle, quand tu nous tiens…

Pourquoi tant de haine ?
Il en est des députés de gauche comme des roquets : ils aboient parce qu’ils ont peur. Les autres invités (Annie Genevard, député du Doubs, Jean-Rémy Gérard, vice-président du SNALC, Danielle Simonnet, porte-parole de Mélenchon — qui faisait le grand écart entre condamnation de la réforme du collège et refus du « déclinisme » —, et moi-même qui m’étais acheté une conduite) n’étaient pas en soi des menaces. Mais Patrick Bloche a peur de ce qu’il peut devenir — un ex-député d’un ex-parti de gauche coulé par son ex-premier secrétaire. Hollande a sorti Macron de sa boîte à malices afin de ne plus avoir à payer le loyer exorbitant de la rue de Solférino : le prochain congrès du PS se tiendra dans une boîte d’allumettes.
Peur aussi de ce qu’ils sont devenus : des repoussoirs de la cause du peuple. Notez que question éducation, cela fait longtemps qu’ils l’ont trahi, le peuple — en 1989 avec la loi Jospin, en 1997 avec Allègre et en 2012 avec Peillon et consorts. Bloche ne connaît, en fait de peuple, que les bobos hors sol qui l’élisent. Faudrait redescendre un peu dans la France réelle.

Oui, ils crèvent de trouille. Alors, ils aboient.
Ils en sont à prédire (ou à souhaiter) la victoire de Marine Le Pen, parce qu’ils n’ont plus que cet espoir-là pour susciter un grand « sursaut démocratique » savamment orchestré qui les portera à nouveau au pouvoir après les législatives.
Sans voir que la vraie France les vomit, les conchie et les renie.

Pas une voix pour ces guignols ! Pas une ! Pas une voix d’enseignant, au moins ! Votez pour qui vous voulez, sauf pour ces gros pleins de soupe qui veulent encore se faire cinq ans de gras ! Bloche à nouveau, c’est Vallaud-Belkacem encore. Et l’école de France au tapis.

J’ai une pensée émue pour Pascal Praud, qui avait cru monter un beau débat d’idées, et qui n’a eu droit qu’aux glapissements des chiens de garde. Mais peu importe. Avec un peu de chance, dans trois mois, Mister Bloche ne sera plus qu’une note de bas de page dans l’histoire des cataclysmes mous.

Jean-Paul Brighelli

Mazarin président !

Les solides élans de vertu de la France contemporaine me sidèrent un peu. On veut, paraît-il, des hommes politiques intègres. Curieux discours, qui met en avant certaines qualités qui ne sont pas essentiellement politiques, mais morales. Mais qu’est-ce que la morale a à faire avec la politique ? Relisez Machiavel, relisez Gabriel Naudé, puis posez-vous la question : qu’est-ce qui est prioritaire, en politique ? Celui qui a acheté le veston, ou les qualités de l’homme à l’intérieur du veston ? Je ne doute pas que le Canard enchaîné, qui dispose manifestement d’un dossier très complet tombé du ciel, ait encore sous le coude la facture insensée du fournisseur des caleçons de Fillon — il a eu jadis celle des chaussettes cardinalices de Balladur. Et alors ? On distille des sous-entendus sur les mœurs de tel autre — mais qu’en avez-vous à faire ? On sort des histoires sur le chauffeur de l’un et le garde du corps de l’autre — et puis ? Lire la suite

Le vaccin anti-SIDA existe peut-être, et le CNRS ne voudrait pas le savoir ?

Le 28 février dernier, la petite et dynamique société Biosantech avait convoqué pour 14h une conférence de presse. Le docteur Erwann Loret, détaché par le CNRS pour travailler sur un très prometteur vaccin curatif et préventif du SIDA, allait présenter les derniers états de sa recherche — le virus en voie de rapide disparition chez les malades traités, et le passage nécessaire de l’expérimentation en phase IIb, avec arrêt des trithérapies des patients rentrés en rétro-séro-conversion.
À 15 h, le docteur Loret a reçu de la sous-directrice de l’INSB, département du CNRS dont dépend le docteur Loret, l’ordre express de ne pas participer à ladite conférence, et de ne plus communiquer sur quoi que ce soit. Lire la suite