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Gone Girl et les féministes déchaînées

Les féministes sont folles.
Et incultes.
Et elles font du tort au féminisme.
Enfin, peut-être pas toutes. Mais en tout cas, celles d’Osez le féminisme, qui sous la plume de Justine Le Moult et d’Amanda Postel, se sont fendues d’une longue diatribe contre Gone Girl, l’excellent film de David Fincher (l’homme qui entre autres fit Seven, cette histoire un peu noire où Brad Pitt était constamment surclassé par Morgan Freeman), et surtout contre son scénario, tiré du roman à succès de Gillian Flynn — qui l’a adapté elle-même pour l’écran.
Et les féministes françaises ne sont pas les seules à s’insurger. Dans le Herald (en fait, l’International New York Times (1)) du 21 novembre, le seul quotidien qui trouve grâce à mes yeux, Gillian Flynn, longuement interviewée, avoue que sous le poids des critiques contre son livre, « pendant 24 heures je me suis blottie sous ma couette, dans le genre « J’ai tué le féminisme. Pourquoi, mais pourquoi ??? Mince. J’voulais pas » — et puis je me suis à nouveau sentie tout à fait à l’aise avec ce que j’avais écrit. » Et d’ajouter : « Bien sûr que mon livre n’est pas misogyne ! Qu’attendez-vous ? Des femmes réduites à leurs rôles de mères dévouées bien gentilles ? Mon but, depuis toujours, a été de montrer la face sombre des nanas. »
Sur ce thriller auquel la presse a trouvé d’admirables accents à la Patricia Highsmith (autre écrivain de génie spécialisée dans les personnages dérangeants, masculins ou féminins), et qui s’est trouvé classé n°1 des bestsellers américains (plus de 2 millions d’exemplaires vendus), David Fincher a élaboré un film d’une grande efficacité, où l’on ne s’ennuie pas une seconde, où les médias et l’hystérie américaine jouent un rôle central, et dont je ne regrette que Ben Affleck, qui joue avec deux expressions faciales, pas une de plus — mais il les distribue à bon escient. Quant à Rosamund Pike, elle est tout simplement parfaite en petite amie modèle, épouse idéale, amoureuse de charme, intelligente à n’en plus pouvoir et tueuse pathologique. Voir la bande -annonce.
Mais alors, que peut-on bien reprocher au film et au roman ?
L’un et l’autre sont coupables de masculinisme.
Ne riez pas : j’ai appris un mot. C’était comme Monsieur Jourdain et la prose : je faisais sans doute du masculinisme sans le savoir.
Qu’est-ce que le masculinisme ? C’est « une tendance politico sociale qui voit un complot féministe partout, et qui a pour but de revenir au Moyen Age, du moins en ce qui concerne les droits des femmes. Mais, il s’agit aussi d’un retour au Moyen Age en ce qui concerne les droits des enfants. »
Tel que.
Application à Gone Girl.
« La première heure est plutôt plaisante, pleine de suspense et de rebondissements. La deuxième est un cauchemar total : l’intrigue vire à l’illustration parfaite des thèses masculinistes et laisse un goût amer de vomi en sortant. »
Rien que ça.
Et pourquoi diable ?
Parce que l’héroïne est méchante, figurez-vous (je ne dévoile rien du film en vous disant cela : courez-y quand même, le diable et le plaisir sont dans les détails).
Que doit donc enseigner une fiction pour Osez le féminisme ? « On est bien loin d’un portrait de femme forte, héroïque dans l’adversité, modèle à suivre pour les spectatrices », car « Amy incarne le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari. » Le film en fait ne ferait que « déculpabiliser et encourager la violence masculine… Les comportements adultères de Nick auprès d’une étudiante sont vite oubliés » (j’ai corrigé une faute d’orthographe au passage, on peut être féministe et ne pas tout maîtriser, après tout, elles ne s’y sont mises qu’à deux pour écrire cette belle analyse).
Le problème que se pose un écrivain ou un metteur en scène, c’est essentiellement de construire une belle histoire, avec des personnages forts. Hommes ou femmes, les méchants sont de toute évidence les personnages forts par excellence — sans doute parce qu’ils vivent au gré de leurs passions (vives) ou de leur intelligence (féroce). Grand amateur de Dumas que je suis, je sais que les Trois mousquetaires fonctionnent sur Milady bien plus que sur l’un des quatre protagonistes présumés principaux. La grande idée de Dumas, c’est d’avoir allié le physique sublime, les qualités intellectuelles et l’instinct meurtrier sous une même enveloppe.Gillian Flynn suit le même patron.
Comme diraient les Américains, le héros — « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » — est trop souvent « Mister Nice Guy » : le lecteur, le spectateur, attendent avec intérêt le vrai méchant qui mettra du sel dans l’histoire lisse d’un héros parfait. D’ailleurs, nombre d’histoires mettent en scène un héros ambigu, bien plus intéressant qu’une façade parfaite (il faut être Capra pour parvenir à faire un chef d’œuvre — Mr Smith goes to Washington — avec un vieux boy-scout). Les « héros » de la Horde sauvage, cet sommet du western crépusculaire, sont tout ce que l’on voudra sauf des enfants de chœur.
Quant aux femmes… Dans les Trois mousquetaires, il y en a deux : Milady, et cette courge de Constance Bonacieux, dont la mort n’est jamais bien parvenue à m’émouvoir, même à ma première lecture, vers 7-8 ans. Sûr que je devais déjà être un salaud de masculiniste.

Comment peut-on être idiote au point de désirer que, en défense du féminisme, les héroïnes soient exemplaires ? L’exemplarité ne paie pas, en littérature. « En plus de réutiliser la rhétorique essentialiste éculée de la femme perverse, cliché ô combien populaire dans la littérature, les arts et le cinéma, ce film a des effets absolument dévastateurs en défendant des points de vue masculinistes. » Mais pauvres crétines que vous êtes, la rhétorique consiste justement à utiliser ce qui marche, que ce soit dans l’inventio, la dispositio ou l’elocutio, pour reprendre les trois aspects des normes classiques. Ah, mais c’est que « quand on sait l’impact que les médias et le cinéma ont sur les mentalités, il est extrêmement dommageable d’une part, de mettre en exergue une violence féminine qui est un phénomène totalement minoritaire et, d’autre part, de banaliser et justifier ainsi la violence masculine en provoquant l’empathie et l’adhésion du spectateur. »
Un film « féministe » sera donc nunuche ou ne sera pas. Etonnante idée. Je me souviens de raisonnements du même ordre lorsque Barry Levinson avait réalisé Disclosure (Harcèlement, 1994) où Demi Moore poursuivait Michael Douglas de ses assiduités et, pour se venger de ses refus, l’accusait de harcèlement. Sans doute le harcèlement en entreprise (et ailleurs) est-il le plus souvent le fait des mâles : mais pour construire un film qui fonctionne, il valait mieux, et de très loin, inverser les situations.
Quant à ceux qui croiraient que la fiction est de la réalité, il n’y en a pas tant que ça — et ils ne vont pas voir Gone Girl, ils se contentent de jouer à leurs jeux vidéos ordinaires.
Lorsque j’ai publié la Société pornographique, j’ai expliqué que les films pornos réduisaient certes la femme à trois trous, mais réduisaient conjointement les hommes à leur cheville ouvrière, et que c’était cette économie réductrice qu’il fallait dénoncer, voire interdire. Je ne connais pas une œuvre majeure, écrite par un homme ou une femme, qui ne subvertisse peu ou prou la distribution du Bien et du Mal : l’efficacité et la mimesis résident justement dans l’ambiguïté. Si Phèdre était juste une grosse salope de MILF excitée par son beau-fils pédé (si ! Chez les Grecs, au moins), cela ferait longtemps que l’on ne parlerait plus de Racine. La pièce ne fonctionne que parce que l’on plaint l’héroïne, qui se livre pourtant à un mic-mac peu reluisant. Ce qui fait d’Emma un personnage fort, c’est qu’elle est loin d’être aussi bête que ce que l’on croit quand on n’a pas lu Flaubert depuis longtemps — bien moins bête, au sens plein que le Patron donnait au terme, que cette crapule de Homais, par exemple. Et que son mari, parallèlement, pour imbécile qu’il soit, est littérairement sauvé par l’amour débordant qu’il porte à sa femme — voir sa mort, où Flaubert a glissé au fond tout ce qu’il avait en lui de romantisme refoulé.
Mais je vois bien que je gaspille ma salive en vain. Osez le féminisme en sait plus long que moi sur le sujet. Tant pis. Les connes ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Elles devraient se méfier : à tenir des discours maximalistes, on finit par se faire haïr — et pas seulement d’Eric Zemmour.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le même numéro du Herald m’apprend la mort de Mike Nichols, l’inoubliable metteur en scène de Qui a peur de Virginia Woolf (la plus extraordinaire pub pour le whisky jamais réalisée) et du Lauréat, entre autres. Times goes by.

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Les fessées du Petit Nicolas

« Mais enfin, a crié papa, que veux-tu que je fasse ? Que je fouette le gosse dès que j’entre dans la maison ? » (Les Récrés du petit Nicolas)
On fouette peu mais on fesse beaucoup dans le Petit Nicolas, l’immortel chef d’œuvre de Sempé et Goscinny. Particulièrement dans le premier volume. Les copains se prennent des dégelées impressionnantes, au retour de l’école.
Voilà qui ne ferait pas plaisir à Laurence Rossignol, secrétaire d’Etat chargée de la famille, qui relance le débat (refermé en mai dernier lorsque « l’amendement fessée » déposé par un Vert, François-Michel Lambert, a été repoussé par l’Assemblée) sur la constitutionnalité de la fessée.
Comme ils n’ont rien d’autre à faire, au gouvernement, que de s’occuper des parents fesseurs (et les parents gifleurs alors ? Discrimination insupportable !), Bonnet d’Âne, ne reculant devant aucun sacrifice, a résolu de s’attaquer résolument au problème.
D’abord, il n’y a fessée, stricto sensu, qu’à partir du moment où il y a répétition du geste. Une seule claque n’est pas une fessée.
Ensuite, y a-t-il fessée lorsque le derrière susdit est protégé par un tissu — couche, pantalon, jupe plissée ou shorty « Fleurs de pommier » de chez Aubade ? Y a-t-il fessée lorsqu’il ne s’agit pas d’un enfant ?
Mais Laurence Rossignol sait-elle que la fessée est un jeu d’adultes parmi d’autres ?

Et d’abord, était-elle méritée, cette fessée ? On sait grâce à Max Ernst que même le petit Jésus, qui est comme chacun sait « sage comme une image » pieuse, a pris des fessées de la main de sa Vierge de mère (l’était-elle encore après l’accouchement ? Si oui, je veux bien croire aux miracles) légèrement excédée par les turlupinades du gamin. « Jésus, je t’avais dit de ne pas changer l’eau en vin, ivrogne ! » « Jésus, qu’est-ce que c’est que cette manie de fréquenter des paralytiques — d’abord, il est même pas lavé, ce mec ! » « Jésus, tu nages comme je t’ai expliqué, tu ne frimes pas en marchant sur l’eau ! »
Insupportable, le gamin. On le lui a bien fait voir, une grosse vingtaine d’années plus tard.

Ensuite, la fessée est-elle pédagogique ? Ma foi… L’abbé Boileau (le frère de l’autre) a commis en 1700 une Historia flagellentum qui condamne fermement l’abus de fessées (particulièrement au fouet),à cause du plaisir louche que d’aucun(e)s y prennent. La vraie pédagogie serait donc de refuser la fessée ?
Rappelons au passage qu’elle n’est interdite à l’école de façon officielle que depuis 1991. On en donnait, « de mon temps »…

Allez, cessons de rire : ce n’est pas bien de fesser (et encore moins de gifler) les enfants. La seule vertu que l’on peut reconnaître à la chose, c’est un certain soulagement des parents.
Mais entre adultes consentants ? Peut-on utiliser la main, jusqu’à faire rougir les fesses — jusqu’à « fêler le postérieur en deux », comme le chantait Brassens, qui en homme cultivé revenait au sens originel de « fesse » — la fissure ? Là où nous voyons des rotondités symétriques (sauf cas de « cul rabat-joie, conique, renfrogné » — Brassens toujours), les Latins voyaient une fente, tout comme là où nous voyons la pointe du sein, ils voyaient, eux, la courbe — sinus / cosinus, c’est la raison étymologique de la paire de lolos. La fessée excite les esprits animaux, dit l’abbé Boileau. Je le crois bien ! Elle amollit les chairs, les prépare à des excès, ramène le sang en surface sans le faire couler (à l’inverse du fouet, de la canne ou de la cravache), ravive les couleurs…

Au lieu de légiférer sur des pratiques certes archaïques mais sans réelle gravité, la secrétaire d’Etat ferait mieux de s’occuper des enfants réellement battus, à coups de ceinture après les avoir attachés à la table. Elle ferait mieux de traiter les douleurs véritables, les humiliations du pain quotidien devenu hebdomadaire et du travail qui manque, les cités contrôlées par les gangs, les jeunes sans autre perspective que Pôle Emploi ou le djihad. Oui, elle ferait mieux — sinon c’est à François Hollande en particulier et au PS en général que les électeurs flanqueront une fessée, en 2017. Et une belle.

Jean-Paul Brighelli

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Hamlet aux truffes et autres considérations sur les filiations sentimentales

Je suis allé voir, au théâtre de l’Epée de bois (que de souvenirs…), installé à la Cartoucherie de Vincennes, la dernière mouture d’Hamlet par Daniel Mesguich — qui de son propre aveu a « besoin » de remettre la pièce de Shakespeare en scène tous les dix ans, pour faire le point sur ce qu’il est lui-même — et, conséquemment, sur ce que nous sommes.
J’en avais vu une précédente mouture (il y a bien vingt ans) au TEP, pleine d’imagination et de grotesque assumé au milieu du drame — le fondement de l’esthétique élisabethaine. Celle-ci joue à fond la carte de la mise en abyme — le décor reprend l’encadrement solennel de la scène elle-même, cadre dans le cadre dans le cadre. Comme si le metteur en scène avait voulu exploiter à fond la scène de la pantomime, qui éclaire le meurtre du roi, et plonge Elseneur dans les tracas et les meurtres en série (rien de plus sanglant que cette pièce, qui finit sur un amoncellement de cadavres).
On distribue d’ailleurs à l’entrée un programme illustré d’un texte particulièrement éclairant et intelligent de Mesguich soi-même — bref, au total, une soirée enthousiasmante, et saluée par une foule (compacte — pensez à réserver) tout à fait conquise.

Mais ce n’était pas tout à fait de cela que je voulais parler.

Juste avant que le spectacle ne commence, j’ai vu la grande ombre claire (imper pâle tombant presque aux pieds) de Mesguich remontant tout en haut des tréteaux (tiens, il se déplume un peu… Et il a un peu grossi — me dit mon miroir : c’est que nous avons le même âge, ou à peu près). Sur scène, désormais (pour cette pièce au moins), c’est son fils William (chez Shakespeare, cela s’imposait) qui officie.
Comment dire… J’ai d’excellents souvenirs de théâtre associés à Mesguich lui-même — entre autres un fabuleux Dom Juan vu à Montpellier il y a une dizaine d’années (et damnée, le temps s’en va, madame, las, le temps non, mais nous nous en allons). Et William, ce n’est pas Daniel. C’est bien, c’est efficace, mais quelque chose manque — appelons-le flamme ou charisme, comme vous voulez. Ou magie.
En 1992, Robert Redford sort Et au milieu coule une rivière, remarquable adaptation d’un livre plein d’humour signé Norman Mcclean, que je conseille vivement à tous les amateurs de pêche à la truite et d’humour ravageur. Il y fait jouer un p’tit jeune repéré l’année précédente en truand minable dans Thelma et Louise — un certain Brad Pitt. Filmé par Redford avec amour — et il est évident, à regarder le film, que le grand Robert pensait alors que le petit Brad était l’écho ressuscité de ce qu’il fut au temps de Butch Cassidy. Oui, le film passait visiblement le relais — tout comme Daniel tente de le passer au fiston.
Dix ans plus tard, dans Spy game(un excellent film de Tony Scott), le grand Redford, d’un regard, à l’extrême fin, expliquait au petit Brad qu’il resterait à jamais dans son ombre, tributaire du bon vouloir du grand ancien — qu’il n’existerait (et dans la trame du film, qu’il n’aurait de vie sentimentale) que par la grâce du maître (espion) que jouait Redford soi-même. Il est des pères qui tuent les fils — c’est même une vieille tradition narrative. Voir la légende de Rostam et Sorhab.

Il y a deux ou trois ans, j’ai cru moi-même avoir trouvé l’écho de ce que je fus — goût de la littérature, lue et écrite, capacités scolaires hors pair, et le « mépris d’avance » cher à Solal dans Belle du seigneur. Las ! Je m’étais un peu illusionné…

On peut presque dire des individus ce que Marx disait des répétitions de l’Histoire (c’est au tout début du 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte) : la première version est un drame, plein de bruit et de fureur ; la seconde est une farce — ou tout au moins une valeur dévaluée. Mesguich (Daniel) doit être content de la performance de Mesguich (William). Il l’aime, c’est évident — il ne lui aurait pas confié ce rôle écrasant, il ne le lui aurait pas fait jouer ainsi Mais pour le moment au moins, le fils est grand, mais il n’est pas son père.

Jean-Paul Brighelli

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Sade, mon prochain

Il est rare que je sois en total désaccord avec ce qui s’imprime sur Causeur — le magazine, pas le site qui m’héberge et que je remercie. Non que je sois un dévot de la « patronne », comme on appelle Elisabeth Levy : en dehors de ce qu’il peut produire lui-même (et ce qu’elle écrit est souvent très drôle), un rédacteur en chef a pour souci principal de donner la parole, et elle n’est pas comptable des opinions des autres. Globalement, j’aime bien le ton, mi-sérieux mi-sarcastique, de Causeur. Le côté « Philippe Muray est encore parmi nous ».
Mais là…
Il y a donc à Orsay, depuis deux mois, une expo « Sade » (sous-titrée : « Attaquer le soleil » — beau programme, bien dans le ton de ce Prométhée furieux qu’était le marquis). Le musée a confié la maîtrise de l’expo à Annie Le Brun, hyper-spécialiste de ce prisonnier quasi perpétuel que fut l’auteur des 120 journées (lire aussi bien les Châteaux de la subversion que Soudain un bloc d’abîme, Sade, la superbe préface écrite pour l’édition complète des Œuvres chez Jean-Jacques Pauvert). Et l’extrême richesse de ce qui est présenté témoigne qu’à 74 ans, cette petite femme frêle n’a rien perdu de son allant, et que son goût du sang et des larmes (et son athéisme impeccable) n’ont fait que se renforcer au fil des années — alors que soi-disant, avec le temps, va, tout s’en va…

Bref, à ne manquer sous aucun prétexte. Et les lointaines résidences des uns et des autres, la « douceur des soirs sur la Dordogne » et autres pièges salés-sucrés ne doivent pas décourager le vrai amateur d’aller traîner ses guêtres et affûter ses crocs à Orsay.

On aurait pu en rester là — mais voici que dans sa livraison de novembre, Causeur s’en prend sauvagement, sous la plume d’Alexis Pranne (qui ça ? Ce nom-là n’est pas inscrit sur mes tablettes parmi les grands sadiens), à l’expo en général et à Annie Le Brun en particulier.
(Je dois dire que pendant que je baguenaudais parmi les chefs d’œuvre de l’épouvante sadienne, un petit homme sec, sexagénaire épuisé, expliquait à qui voulait l’entendre que Gallimard lui avait demandé un ouvrage sur Sade, et qu’il aurait dû… Les jaloux sont parmi nous. Allez savoir, c’était peut-être lui, Alexis Pranne).
« Le visiteur d’Orsay qui s’attend à apprendre quelque chose sur Sade, son œuvre, sa langue, sa place dans l’histoire littéraire ou artistique sera déçu. En revanche, il en ressortira incollable sur l’imaginaire personnel d’Annie Le Brun, commissaire de l’exposition. » Ainsi se présente la diatribe du petit pion morveux (Le Brun participa quelques années aux dernières activités du groupe surréaliste, alors allons-y pour les invectives bretonnantes) qui prétend en savoir plus sur le sujet que la meilleure spécialiste non universitaire.
Alors, expliquons une fois pour toutes à cet hilote ce qu’est Sade — et en quoi cette exposition / commémoration (le marquis est mort il y a deux cents ans à l’asile de Charenton, et quoi qu’en dise Jacques Chessex, on n’a jamais retrouvé ni son crâne, ni sa tombe — ni l’énorme manuscrit des Journées de Florbelle, détruit par son abominable rejeton) est totalement adéquate à la pensée du marquis.
Au passage, et pour bien marquer le mépris abyssal dans lequel je peux tenir ce sodomisateur impuissant de diptères, la condamnation morale du marquis, conformément au dernier livre d’Onfray, est un peu étonnante dans un magazine qui a fait de l’anti-conformisme sa marque de fabrique. Mais passons — encore un qui, primo, ignore que le fouet et le canif peuvent être des demandes, et que secundo le marquis était plutôt moins cruel que bien des aristocrates de son époque (et d’ailleurs, que ferait Alexis Pranne si on lui garantissait le genre d’impunité dont jouissait un grand féodal dans les années 1760 ?). Et que Donatien-Aldonze-François s’est beaucoup plus fait malmener qu’il n’a malmené lui-même.
Mais l’essentiel de Sade, quel est-il ? La clé de son œuvre, sa découverte majeure ? Quinze ans après la mort de Rousseau, il a compris que l’homme était cruel par essence bien plus que par nécessité, parce que la cruauté — la mort — est la clé universelle de la Nature. Pas la vie. Que s’il y avait un dieu, il serait le sadique en chef.

Et que loin des bêlements des droitsdel’hommisme de son époque et surtout de la nôtre, la réalité se dressait alors, avec sa lame toujours dégoulinante, place de la Révolution — hypocrisie suprême, explique-t-il dans la Philosophie dans le boudoir : on applique la peine de mort (il est contre) parce qu’on n’ose pas tuer pour soi (il est pour, même s’il ne l’a jamais fait). Comme elle se dresse aujourd’hui sur tous les théâtres d’opération, partout où la terre appelle et boit le sang — partout, en fait.
Mais ce petit pédant (il ne serait pas prof, par hasard, cet âne ?) aurait souhaité « de la méthode, de l’ordre », de l’histoire (de l’art et de la littérature), « méthode, rigueur, logique, outils valides et pertinents », bla-bla-bla.
Mon seul regret, c’est qu’on ne fouette pas pour de vrai sous les cimaises d’Orsay. Qu’on ne fasse pas couler le sang — celui d’Alexis Pranne, par exemple. Bref, qu’on ressorte physiquement indemne d’une exposition sur Sade — même si on n’en sort pas indemne psychologiquement, à écouter les commentaires des frêles jeunes filles (ah, une frêle jeune fille dans une exposition sadienne, quel délice !) bouleversées par telle ou telle œuvre.
Alors, vite, plutôt que de dépenser de l’argent à acheter trop cher le dernier exercice scolaire de Foenkinos, procurez-vous le catalogue, massif, superbe, extrêmement fouillé, et qui rend parfaitement compte de l’expo : pour 45€, c’est donné. Et souhaitons que la prochaine fois, on laisse Alexis Pranne à ses moutons.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je m’avise que sur le Net, et pour moins cher que le dernier Beigbeder, vous trouvez en solde un livre qui faisait déjà, en 2000, le tour du marquis et de sa légende (http://www.amazon.fr/Sade-vie-légende-Jean-Paul-Brighelli/dp/203505012X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1415708456&sr=1-1&keywords=brighelli+sade). L’essayer, c’est l’adopter.

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Paris sur scène

Je viens de passer trois jours chargés à Paris, et j’en rendrai fidèlement compte aux affidés de ce blog, afin de leur faire partager quelques idées qui me sont venues au fil des boulevards. « J’aime flâner sur les grands boulevards », chantait Montand — et pour flâner, j’ai flâné. Piéton de Paris à jamais.
Je tente d’habituer mes élèves, quand je leur apprends les arcanes d’une explication littéraire, à repérer ce qu’il y a de significatif dans le texte — dans ce qui est écrit, mais aussi dans ce qui manque. Eh bien, j’ai pris Paris comme texte : effets de style et absences, j’ai tenté de tout noter.

Imaginons un ministre, installé à l’arrière de sa voiture de fonction, glissant tout en douceur à travers la capitale. Que voit-il ? Des gens bien habillés, affairés, faisant sagement la queue devant les musées, et même parfois dans les restaurants. Des gens comme lui, Occidentaux quand ils ne sont pas touristes. Money, money, money.
En trois jours, j’ai rencontré quatre femmes voilées. Quatre. Pas une de plus. Bon, j’avoue ne pas avoir hanté Barbès — mais le ministre non plus ne s’y rend pas. La Gare de Lyon, le Marais, le Quartier latin, l’axe Bastille-Etoile, Daumesnil, le Trocadéro, et même la Cartoucherie de Vincennes, tout cela est totalement dépourvu de ces petits pions noirs que la superstition avance si commodément dans les autres villes de France — je veux dire dans les villes réelles. Là où l’on ne mange pas toujours à sa faim, où l’on s’habille comme on peut, et où l’on ne ramasse pas les poubelles. Pas tous les jours au moins.
Parce qu’il n’y a pas à Paris de femmes voilées, ni de papier qui traîne. France non seulement propre, mais aseptisée. Des foules arborant les signes extérieurs de la réussite et du bonheur. Pas une souris, pas un rat, même la nuit. Rentré dimanche soir à Marseille, j’ai croisé une douzaine de mes rongeurs familiers entre la gare Saint-Charles et le port, butinant les ordures, disputant leur pitance aux goélands, dans des ruelles où un lampadaire sur deux est brisé, où les odeurs les plus suspectes montent des caniveaux, et où les carences du traitement des déchets — le fini-parti si cher à Force Ouvrière — offrent aux nuisibles de quoi se faire les dents.

À Paris, Darwin n’aurait rien appris. Les bobos parlent aux bobos. Au théâtre vendredi soir, Cartoucherie de Vincennes, il n’y avait autour de moi que deux sortes d’individus : des vieux de mon âge, habitués du lieu, qui y venaient sans doute quand ils avaient les cheveux longs et qu’Ariane Mnouchkine y réinventait le théâtre de tréteaux, ou qui suivaient les cours de Deleuze à la fac de Vincennes, toute proche, avant qu’Alice Saunier-Seïté ne décide de la raser au bulldozer pour effacer les dernières traces de 68 ; et des jeunes, venus en classe entière avec leurs distingués enseignants, classes de Seconde, Première et Hypokhâgne, à vue d’œil, jeunes gens et jeunes filles beaux comme les Eloïs de H.G. Wells dans la Machine à explorer le temps.
Rentré à Marseille, j’ai retrouvé les Morlocks, la France colorée, basanée, diverse, bruyante, mal élevée. Le lendemain, j’étais à Lyon : en dix minutes à la Part-Dieu, vous croisez la même France dépenaillée ; en dix minutes les doigts vous manquent pour compter les tchadors. Trois heures plus tard, j’étais vers Clermont-Ferrand : à la sortie du supermarché, c’étaient des Turques qui importaient tranquillement leurs habitudes vestimentaires et leur babil coloré.
Mais voilà : les ministres ne se rendent pas à Marseille, ni dans le centre commercial ou la gare de Lyon-Part-Dieu, ni dans les grandes surfaces de province. Ils ignorent tout de la France réelle, celle qui va voter contre eux, ou peut-être même ne pas voter, et demander des comptes dans la rue.
Dans les 1001 nuits, le calife Haroun-Al-Rashid se déguise souvent pur aller prendre, nuitamment, le pouls de Bagdad. Mais c’est une fiction, et ça se passe au IXème siècle. Dans la réalité du XXIème, le ministre glisse sur les boulevards bien éclairés dans sa jolie limousine aux vitres teintées, et il pense, innocemment, que la France va bien — grâce à lui peut-être.

Il a fallu que j’aille jusqu’à la Porte dorée pour trouver une trace, enfin, de la réalité — ou d’un jugement sur la réalité. Je vous l’offre :

Jean-Paul Brighelli

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About a Trojan horse

Le 22 octobre dernier le Monde, sous la plume de Benoît Floc’h, sortait enfin un article de fond sur les problèmes que pose la multiplication des voiles à l’université. Pour un journal qui est l’organe officiel du gouvernement et la lecture favorite des bobos frileux réfugiés en deçà du périphérique, aussi loin que possible de la France réelle, c’était un bel effort. Et loin de moi l’idée de jeter la pierre à son auteur, qui est un gentil garçon et a bien voulu ne pas déformer ce que je lui ai dit sur le sujet — grâces lui en soient rendues.
Mais la parution récente d’un autre article ce qui se passe dans les universités britanniques m’a donné un avant-goût de ce qui nous attend, sauf réaction légale et rapide (mais peu probable, grâce à Jean-Louis Bianco qui ne décèle aucun problème) ou réaction spontanée et violente (qui malheureusement se dessine, et pourrait même se draper dans la légalité, selon le parti que les atermoiements du PS et autres idiots utiles amèneront prochainement au pouvoir).
Qu’apprend-on sous la plume de Pragna Patel, l’un des leaders de Southall Black Sisters, la principale organisation luttant aujourd’hui en Grande-Bretagne contre les fondamentalismes religieux ? Eh bien par exemple que les Universités britanniques sont désormais libres d’instaurer une ségrégation dans l’espace entre hommes et femmes, dans les amphis par exemple, afin de ne pas choquer les habitudes de conférenciers extérieurs. Ou que les avocats et les notaires sont incités à la « chariafication » de la loi en tenant compte des superstitions des uns et des autres dans l’établissement, entre autres, des testaments : sûr que les droits des femmes seront mieux respectés ainsi ! C’est sans doute ce que les descendants d’Adam Smith appellent le libéralisme.
Pragna Patel souligne avec force l’opposition de son organisation au multi-culturalisme qui s’appuie sur l’anti-racisme béat de la Gauche — en particulier, je ne saurais trop vous recommander Laurie Penny, une journaliste du Guardian, qui est à l’Angleterre ce que le Monde (hors Benoît Floc’h) est à la France : le gardien de la bien-pensance de gauche. Tout ce qui combat pour les droits des femmes est frappé par elle du sceau (ignominieux, paraît-il) d’« islamophobie ».

Quitte à me répéter…
Il n’y avait aucun voile dans le Marseille de mon enfance — dans ces années 1960 pourtant riches ici en immigrées nord-africaines. J’habitais à deux pas de Frais-Vallon et du Petit-Séminaire, deux hauts lieux du HLM d’urgence construit pour abriter les travailleurs`maghrébins appelés par le Bâtiment des Trente Glorieuses. Et longtemps il n’y en a pas eu — ni ici, ni ailleurs : je me suis baladé à Alger en 1970, quand Boumediene était au pouvoir et les bateaux russes dans le port (désormais remplacés par des bateaux chinois, mais c’est une autre histoire) sans voir de voiles — de manifestations extérieures de fanatisme et d’intolérance.
C’est l’affaire de Creil (1989 — ô Révolution, ça, c’est de la coïncidence ! Qu’est-ce que Robespierre aurait fait de ces suppôts de la foi ?) qui a amené la question du voile au premier plan de l’actualité. Coïncidences, disais-je : l’année suivante les islamistes du FIS entraient dans le champ politique algérien. S’ensuivront dix années d’un conflit particulièrement sanglant, où certains de mes élèves, à Corbeil, me lançaient avec des airs de bravaches « Moi, j’suis au GIA, m’sieur ! », qui s’est résolu par un partage des ressources du pays entre les militaires et les islamistes « présentables » (oxymore !), partage qui n’a pas peu contribué à faire de l’Algérie le pays le plus malade du Maghreb. En témoigne la noria de bateaux amenant à Marseille des Algériens venant s’approvisionner en denrées essentielles.
Mais c’est ici désormais que le combat s’est déplacé. Et les filles que l’on peut soumettre aux fantasmes vestimentaires des salafistes jouent un rôle éminent. Un voile, on s’en fiche. Deux, trois, ça passe. Mais la mode fait tache d’encre, les tchadors volant au gré du mistral sont autant de reproches pour celles qui résistent encore, et l’attitude parfois agressive des garçons, qui s’en prennent volontiers à tout ce qui n’est pas « protégé » par cet habit de nuit, contribue à propager les ténèbres.
Je vais encore me faire traiter d’islamophobe. Mais en vérité je vous le dis, amis musulmans qui parfois êtes aussi mes élèves, si l’on ne réagit pas très vite, d’autres se chargeront de réagir. Et dans une ville où une kalachnikov coûte moins de 300 euros, qui sait jusqu’où cela peut aller ?
Et c’est bien là qu’ils veulent nous amener — à la guerre civile.

Jean-Paul Brighelli

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Paris est une fiction

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.
Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.
C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est du Canard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.
Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos ?

Jean-Paul Brighelli

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« Fleur » de culture

Nous sommes les seuls à avoir un ministre de la Culture. C’est une fonction de régie qui n’existe pas ailleurs.
Ça a commencé avec André Malraux. Aujourd’hui, c’est Fleur Pellerin.
Heu… Qui ça ?
Allons, allons, Brighelli, ne fais pas ta mauvaise tête et la fine bouche. Tu défends bec et ongles les classes prépas et les grandes écoles, elle en est un pur produit. Même si l’IPESUP est une prépa privée, elle a intégré successivement l’ESSEC, Sciences PO puis ENA, avec un rang de sortie assez bon pour intégrer immédiatement la Cour des Comptes.
Ah oui, les comptes… Ne serait-ce pas tout ce qu’elle connaît ?
Mais non ! N’a-t-elle pas été « plume » de Jospin en 2002 (le mot m’insupporte, il me rappelle systématiquement la tendre exploration de l’hémisphère sud, mais il est difficile de traiter une Coréenne de « nègre »…) ? Elle doit savoir des choses… D’ailleurs, elle a fait partie de la 3ème Chambre de la Cour des comptes, qui s’occupe d’éducation, de recherche et de culture — du point de vue financier.
En tout cas, elle n’a jamais eu le temps de lire Patrick Modiano. Pas même avant de le recevoir. Pas même en digest, pas même en résumé. Pas même selon les principes de Pierre Bayard, qui a écrit le très réjouissant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007 — voir ici). C’est ce qu’elle a ingénument expliqué sur Canal il y a quelques jours.
À quoi Christian Combaz réagit avec chagrin et pitié dans le Figaro : « Quand on est chargé de la promotion de la culture française, le matin où l’on apprend que Patrick Modiano a décroché le prix Nobel, on tape son nom sur Wikipédia à l’heure du café. Dans l’ascenseur on se fait résumer Villa Triste. On demande un dossier de presse avant dix heures et demie. N’importe quel cadre commercial à qui l’on vient d’annoncer l’obtention d’un nouveau marché se rue sur les informations du tribunal de commerce. La ministre de la culture, en recevant un coup de fil de chez Gallimard, serait donc incapable de bachoter son sujet une demi-heure avant que les caméras ne débarquent? Evidemment non. Vous n’en êtes pas incapable. Vous avez seulement mieux à faire. Le contenu des livres, pour vous, c’est de l’enfantillage, du pittoresque, du secondaire. L’art pour vous, ce sont des textes de loi, des décrets, des budgets à attribuer, vous venez de l’avouer ingénument sur Canal Plus avec cette espèce de dédain navré des gens qui sont occupés de choses sérieuses, et qui répondent «si vous croyez que j’ai le temps!». »
C’est que Fleur Pellerin est dans une logique strictement comptable. «J’ai l’impression de bien faire mon travail», dit-elle sur Canal. Et assistant aux 24ème rencontres cinématographique de Dijon à la mi-octobre, n’a-t-elle pas déclaré que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui» ? Jean-Michel Frodon s’en étrangle de rage, parce qu’il y lit « l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture. »
Ben oui. N’est pas Malraux qui veut. Autres temps, autres priorités : il faut dégager du temps de cerveau disponible dans l’esprit des « gens », comme dit par ailleurs Najat Vallaud-Belkacem. Afin d’y insérer Coca-Cola, sans doute, selon l’immortel Principe de Le Lay (2004).
Normal. Nous avons bradé le patrimoine industriel français, puisqu’il a été entendu très tôt qu’en Europe, c’est l’Allemagne qui se chargeait de l’industrie. Il nous reste le divertissement. La société du spectacle. Palais et jardins. À nous les touristes venus visiter notre « vieux pays ». À nous le marché mondialisé des purges cinématographiques (les récents hommages télévisuels à Truffaut donnent la mesure de la misère actuelle du cinéma hexagonal). Frodon toujours : « le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle. «
Pour les livres, c’est un peu secondaire. Modiano se vend mal aux Etats-Unis, et sans doute encore plus mal en Chine. Et puis le livre sera numérique ou ne sera pas. La petite musique modianesque sur une tablette, c’est tellement mieux !
Ce qui permet au ministre de défendre indifféremment Zahia réinterprétée en Marie-Antoinette par Pierre et Gilles, ou le « sapin de Noël » de McCarthy

(j’informe au passage le ministre, qui n’a pas trop l’air de savoir ce qu’est un plug anal, que ceux de Swarowski

ont tendance à remonter dans le rectum, ce qui est fâcheux).

Bref, de « culture », on ne gardera désormais plus que la première syllabe.

Tout cela fait beaucoup rire Mme Pellerin. Le rire semble être devenu le symbole de ce gouvernement de tartignolles. Najat Vallaud-Belkacem, dans On n’est pas couché, se fendait la pipe en déclarant qu’on ne se fait pas prof pour l’argent. Et qu’elle ne multipliait pas les petits pains ni les salaires. Elle en a de la chance de rigoler autant ! J’en parle par ailleurs.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’humour sert surtout à se moquer de soi-même, pas forcément à rigoler quand une vieille dame glisse sur une peau de banane ou qu’un prof se fait démonter la gueule par un parent d’élève.
J’en ai marre, de ces gens ! Mais marre !
Marre aussi à la perspective de ce que deviendra la culture entre les mains des successeurs, quels qu’ils soient. « Chef d’œuvre en péril » — l’appellation va se généraliser. Et ce ne seront plus seulement les châteaux ou les monuments nationaux, mais aussi bien les bibliothèques. Truffaut encore, Truffaut toujours : à quand les brigades de pompiers chargés de mettre le feu aux livres de Modiano — et aux autres ? Puisqu’après tout, et à l’exemple du ministre, personne ne les lira plus ?

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Le bal des faux-culs

« J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon », dit très bien Boileau dans les Satires (Rollet était un procureur véreux — pléonasme, à l’époque). Mon ami Gérard Filoche (relativisons : il est mon ami parce que nous avons participé à la même manif le 21 juin 1973, et que nous avons partagé le même éditeur) suscite depuis hier un émoi général dans la classe politique (petite classe…), parce qu’il a salué d’un tweet ravageur et bien senti la mort de Christophe de Margerie la veille à Moscou, où il était allé faire des affaires avec Medvedev au nez et à la barbe des pseudo-sanctions prises contre le gouvernement russe — tout comme il avait apparemment contourné allègrement le processus pétrole contre nourriture en Irak dans les années 1990-2000. Valls — ami personnel de Margerie : dis-moi qui tu fréquentes… — s’indigne, une foultitude de députés lécheurs de Premier ministre demandent son exclusion des instances du PS, un Guerini (qui s’est exclu tout seul, mais qui n’avait pas été viré) ça va, mais un Filoche, c’est trop.
Et puis, dans les Gérard, au PS, ils ont déjà Collomb, qui comble leurs attentes de sociaux-libéraux. Ils n’ont pas besoin de Filoche.

Filoche est à peu près tout ce qui reste à gauche au PS. Sa carrière d’inspecteur du travail l’a conduit à fréquenter tout ce que le patronat comporte de cannibales : non que tous les patrons soient des vampires, mais certains ne se gênent pas pour manger la chair des fils après avoir sucé le sang des pères, comme dit Swift dans un pamphlet célèbre. Filoche, c’est l’énergumène éloquent ; il s’est rodé, depuis près de soixante ans qu’il milite, à tout ce que le PC, la LCR, et le PS pouvaient fournir d’occasions de s’emporter — et il a l’emportement facile, en bon descendant des Vikings qu’il est (il en a le physique de géant faussement débonnaire). Il a la colère a fleur de peau — il a fait chez Ruquier en mai dernier un grand numéro qui a laissé Natacha Polony, qui n’en pensait pas moins, visiblement enthousiaste — elle est gauchiste tout au fond d’elle, c’est bien connu. Même si elle lui a demandé, avec un certain bon sens, ce qu’un homme comme lui faisait encore dans ce parti de nouilles recuites.

« Les morts sont tous des braves types », chantait Brassens. Margerie décédé est donc un chic type, et Total, qui a fait des affaires avec les militaires birmans, et qui s’est délocalisé de façon à ne payer en France qu’une obole symbolique en guise d’impôts (en fait, c’est le fisc qui le paie) sur des bénéfices off-shore, est une grande compagnie à peine impitoyable. Et Margerie, qui a fait toute sa carrière chez ce philanthrope, est un chic type. Du coup, Filoche, après avoir été un détrousseur de CRS en d’autres temps, est un assommeur de braves gens, aux yeux des députés PS.
Quand je pense que dans un article récent, probablement écrit sous l’empire d’un scotch hors d’âge, Franz-Olivier Giesbert prétendait que le gouvernement actuel était du communisme mou ! Allons ! Valls aimerait bien être Tony Blair, et Hollande est un Sarkozy vaguement compassionnel. Quant aux députés qui font bloc derrière eux, ils votent un budget de crise dont le petit peuple (et dans le petit peuple il faut désormais inclure les classes moyennes paupérisées par une politique de restrictions systématiques — mais pas pour tout le monde) fera les frais. Filoche s’est tout récemment insurgé, dans Marianne, contre la politique familiale du gouvernement, qui a décidé que les allocs seraient dorénavant versées avec un élastique. Il a raison — nous avons comme seul avantage, face à une Allemagne vieillissante qui se prépare à payer les retraites de ses vieux en obligeant l’Europe à une politique monétaire qui favorise ses intérêts, d’avoir une natalité encore positive, mais avec le PS, nous serons bientôt plus âgés qu’au Japon.

Et plus pauvres…

Je ne partage pas forcément toutes les convictions de Filoche. Il s’en tape, d’ailleurs : il est une force qui va. À bientôt 70 ans, il est plus fougueux qu’à 20 ou 30 : les convictions conservent, les reniements abîment. L’espoir aussi — et Filoche, contre vents, marées et PS, espère toujours. Ma foi, sur ce point au moins, nous sommes deux.

Jean-Paul Brighelli

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Culinaires

La semaine qui vient de s’achever a été la Semaine du goût : en théorie dans toutes les écoles (particulièrement les écoles primaires), les élèves ont été confrontés aux produits du terroir, invités à mettre la main à la pasta, et à sortir de la routine des cantines où on les gave de Sodexo.
Fort bien — à ceci près que la Semaine du goût, ce devrait être chaque semaine. Si un jour vous mangez autre chose que la vache sans âme des supermarchés, mettons un faux-filet de salers ayant vélé deux fois ou une côte de black angus élevé dans « l’île verte » de Magny-lès-Jussey, en Haute-Saône, vous ne pouvez plus, en conscience, redescendre au niveau des entrecôtes de chez Charral et des steacks hachés pré-vomis de tous les autres. Quitte à faire précéder votre merveilleuse viande d’une salade de tomates en vrai cœur-de-bœuf, et non de ces tomates bretonnes striées (tout le monde sent bien que « tomate bretonne » est forcément un oxymore gustatif : la tomate, c’est du soleil longuement concentré, pas de la brume de serre) qui usurpent l’appellation et constituent aujourd’hui 90% du marché de la contrefaçon culinaire : les industriels du ketcup n’en veulent même pas pour fabriquer leur produit, tant elles contiennent peu de sucres. Ou tomates ananas, noires de Crimée, zebra, cornues des Andes, et j’en passe. Mais la vraie cœur-de-bœuf reste ma préférée — celle qui ne se conserve que quelques jours, qui a été élevée en pleine terre et qui souvent ne mûrit dans les potagers que fin août, quand elle a patiemment absorbé l’été et qu’elle est prête à le restituer dans votre assiette.
Et sans la noyer sous un déluge de sauce, nom de Zeus ! Neuf fois sur dix la vinaigrette — particulièrement les variétés industrielles — n’est là que pour corriger la fadeur du produit, comme le dit très bien mon excellent ami Perico Legasse. Une giclée d’huile d’olives, un peu de sel, suffisent à exalter la tomate. Tout comme le vrai filet se passe fort bien de béarnaise ou de sauce au poivre. L’essayer à la Côte de bœuf, cours d’Estienne d’Orves, à Marseille, c’est l’adopter — contrairement à ce que l’on affirme, il n’est pas bon bec que de Paris. Leur Angus vient d’Aberdeen, et leur cave est absolument prestigieuse.

Dans cette optique se tient samedi prochain la 28ème édition du Concours de Cuisine des Grandes Ecoles.
À l’origine, ce fut une initiative des Ecoles d’Agro, dont les étudiants se confrontaient à la fois aux produits mécanisés de l’industrie et à ceux de l’artisanat agricole. Puis se joignirent à elles des Ecoles de commerce, HEC en tête, soucieuses de faire comprendre à leurs étudiants qu’un déjeuner d’affaires se prépare en amont, et qu’on ne discute pas gros sous au-dessus d’un McDo. Il y aura donc cette année 12 équipes qui rivaliseront de créativité pour époustoufler les papilles du jury. Tout cela se passe à l’Ecole de gastronomie Ferrandi, 28 rue de l’Abbé Grégoire, Paris VIème. Entrée libre. Les candidats devront composer un menu sur un thème donné, avec des ingrédients pré-imposés, autour d’un vin précis.
La seule chose qui m’attriste, c’est que ce défi ne concerne que les grandes écoles d’Agro et quelques autres regroupées au sein de ce que l’on appelle désormais ParisTech — la crème de l’excellence. Je serais partisan d’étendre l’idée à tous les établissements, des prépas aux collèges (il est peut-être délicat de laisser des enfants plus jeunes jouer avec les allumettes), pour apprendre aux uns la différence entre un carré de porc basque et les saloperies industrielles qui nous arrivent de… Bretagne, aux autres l’écart entre un prizuttu corse d’origine et les horreurs vendues sous le nom de « bayonne », maintenant que l’appellation remonte quasiment jusqu’à Limoges.
Quoi, encore du cochon ? Mais enfin, je vous parlais de bœuf, plus haut ! Si vous préférez l’agneau de prés-salés du Mont Saint-Michel cuit comme chez Sébillon (Porte Maillot — une institution ! Gigot à volonté sur lit de lingots, un délice), à votre guise !
- M’sieur Brighelli, elles ne sont ni hallal, ni casher, vos viandes…
- J’sais bien — et les vins qui les accompagnent ne sont pas hallal non plus. Mais mon job, c’est d’enseigner la culture française, et aussi la culture culinaire (deux mots qui commencent bien, s’il n’y a pas de désir dans la cuisine, vous pouvez vous la garder), enseigner aux élèves non seulement à gérer leurs repas d’affaires, mais à cuisiner au jour le jour. Je déplore profondément que sous des prétextes futiles de sécurité on ait supprimé les cours de cuisine au collège, qui voyaient en fin de journée des élèves fiers comme Artaban ramener à la maison une quiche un peu spongieuse ou un cake aux lardons et aux olives. Cela permettait au prof de Lettres que je suis d’expliquer ensuite à des initiés le repas de noces d’Emma ou de Gervaise, ou les merveilles gastronomiques de Proust, de la madeleine au bœuf aux carottes. Cela permettrait aux profs de chimie de faire comprendre à leurs loupiots la réaction de Maillard ou l’action du jus d’ananas frais sur le sauté de porc dans les cuisines exotiques.
- Mas enfin, il n’y a donc rien d’autre que du cochon au menu !
- Il y a tout ce que vous voulez : la cuisine est un continent, une galaxie, un autre monde. L’espace du rêve — et du rêve réalisé. Et j’aimerais beaucoup que l’Ecole, telle que je la rêve parfois, soit elle aussi la fabrique des songes. Le couscous me séduit aussi, pourvu qu’il soit à l’orge et abondant, comme au Femina (1, rue du musée, Marseille Ier — une boutique obscure comme les aime Modiano). La vraie sociabilité n’est pas dans l’apprentissage forcé du respect, qui ne mène jamais qu’au renforcement des préjugés, mais dans l’art de la table et des bonnes manières, dans l’apprentissage du goût, et du bon goût.
Parce qu’il n’y en a qu’un, qui se décline sous bien des formes et des saveurs, et que j’apprécie de la même manière un texte savoureux longuement mâché (essayez de dire lentement « le plus beau vers de la langue française », et vous sentirez en même temps le jus des J et le rire vous couler dans la bouche) et la suavité d’une choucroute intelligemment grasse. Je me délecte pareillement au chinon de Rabelais ou au vin d’Anjou d’Athos. Il faut être singulièrement pervers pour penser que la gourmandise est un défaut, quand elle est le sel de la terre — une fleur de sel de Guérande et de Camargue réunies.
En fait, si j’en veux tant aux pédagogues modernes, c’est qu’ils ont joué au fond la carte industrielle de l’uniformisation : le même socle a minima pour tous, le même hamburger pour toutes. À l’entendre, on ne croirait pas que Meirieu est lyonnais — ou plutôt, je l’ai toujours suspecté de l’être pour lui, d’aller en suisse au Café des fédérations (8 rue Major Martin, Lyon Ier — un délice) et d’imposer le rata sans âme de la pédagogie aux autres. L’élite, je la veux pour tous — pas seulement pour les fils de bourgeois ou les fils d’apôtres, comme disait Brel.

Tiens, à propos, un quarteron de docteurs en sciences de l’éduc et de pseudo-historiens m’allument méchamment dans une tribune à laquelle, par bonté, je consens à faire un peu de pub : allez donc leur dire leur fait. Pauvres gens !

Jean-Paul Brighelli