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Paris est une fiction

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.
Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.
C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est du Canard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.
Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos ?

Jean-Paul Brighelli

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« Fleur » de culture

Nous sommes les seuls à avoir un ministre de la Culture. C’est une fonction de régie qui n’existe pas ailleurs.
Ça a commencé avec André Malraux. Aujourd’hui, c’est Fleur Pellerin.
Heu… Qui ça ?
Allons, allons, Brighelli, ne fais pas ta mauvaise tête et la fine bouche. Tu défends bec et ongles les classes prépas et les grandes écoles, elle en est un pur produit. Même si l’IPESUP est une prépa privée, elle a intégré successivement l’ESSEC, Sciences PO puis ENA, avec un rang de sortie assez bon pour intégrer immédiatement la Cour des Comptes.
Ah oui, les comptes… Ne serait-ce pas tout ce qu’elle connaît ?
Mais non ! N’a-t-elle pas été « plume » de Jospin en 2002 (le mot m’insupporte, il me rappelle systématiquement la tendre exploration de l’hémisphère sud, mais il est difficile de traiter une Coréenne de « nègre »…) ? Elle doit savoir des choses… D’ailleurs, elle a fait partie de la 3ème Chambre de la Cour des comptes, qui s’occupe d’éducation, de recherche et de culture — du point de vue financier.
En tout cas, elle n’a jamais eu le temps de lire Patrick Modiano. Pas même avant de le recevoir. Pas même en digest, pas même en résumé. Pas même selon les principes de Pierre Bayard, qui a écrit le très réjouissant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007 — voir ici). C’est ce qu’elle a ingénument expliqué sur Canal il y a quelques jours.
À quoi Christian Combaz réagit avec chagrin et pitié dans le Figaro : « Quand on est chargé de la promotion de la culture française, le matin où l’on apprend que Patrick Modiano a décroché le prix Nobel, on tape son nom sur Wikipédia à l’heure du café. Dans l’ascenseur on se fait résumer Villa Triste. On demande un dossier de presse avant dix heures et demie. N’importe quel cadre commercial à qui l’on vient d’annoncer l’obtention d’un nouveau marché se rue sur les informations du tribunal de commerce. La ministre de la culture, en recevant un coup de fil de chez Gallimard, serait donc incapable de bachoter son sujet une demi-heure avant que les caméras ne débarquent? Evidemment non. Vous n’en êtes pas incapable. Vous avez seulement mieux à faire. Le contenu des livres, pour vous, c’est de l’enfantillage, du pittoresque, du secondaire. L’art pour vous, ce sont des textes de loi, des décrets, des budgets à attribuer, vous venez de l’avouer ingénument sur Canal Plus avec cette espèce de dédain navré des gens qui sont occupés de choses sérieuses, et qui répondent «si vous croyez que j’ai le temps!». »
C’est que Fleur Pellerin est dans une logique strictement comptable. «J’ai l’impression de bien faire mon travail», dit-elle sur Canal. Et assistant aux 24ème rencontres cinématographique de Dijon à la mi-octobre, n’a-t-elle pas déclaré que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui» ? Jean-Michel Frodon s’en étrangle de rage, parce qu’il y lit « l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture. »
Ben oui. N’est pas Malraux qui veut. Autres temps, autres priorités : il faut dégager du temps de cerveau disponible dans l’esprit des « gens », comme dit par ailleurs Najat Vallaud-Belkacem. Afin d’y insérer Coca-Cola, sans doute, selon l’immortel Principe de Le Lay (2004).
Normal. Nous avons bradé le patrimoine industriel français, puisqu’il a été entendu très tôt qu’en Europe, c’est l’Allemagne qui se chargeait de l’industrie. Il nous reste le divertissement. La société du spectacle. Palais et jardins. À nous les touristes venus visiter notre « vieux pays ». À nous le marché mondialisé des purges cinématographiques (les récents hommages télévisuels à Truffaut donnent la mesure de la misère actuelle du cinéma hexagonal). Frodon toujours : « le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle. «
Pour les livres, c’est un peu secondaire. Modiano se vend mal aux Etats-Unis, et sans doute encore plus mal en Chine. Et puis le livre sera numérique ou ne sera pas. La petite musique modianesque sur une tablette, c’est tellement mieux !
Ce qui permet au ministre de défendre indifféremment Zahia réinterprétée en Marie-Antoinette par Pierre et Gilles, ou le « sapin de Noël » de McCarthy

(j’informe au passage le ministre, qui n’a pas trop l’air de savoir ce qu’est un plug anal, que ceux de Swarowski

ont tendance à remonter dans le rectum, ce qui est fâcheux).

Bref, de « culture », on ne gardera désormais plus que la première syllabe.

Tout cela fait beaucoup rire Mme Pellerin. Le rire semble être devenu le symbole de ce gouvernement de tartignolles. Najat Vallaud-Belkacem, dans On n’est pas couché, se fendait la pipe en déclarant qu’on ne se fait pas prof pour l’argent. Et qu’elle ne multipliait pas les petits pains ni les salaires. Elle en a de la chance de rigoler autant ! J’en parle par ailleurs.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’humour sert surtout à se moquer de soi-même, pas forcément à rigoler quand une vieille dame glisse sur une peau de banane ou qu’un prof se fait démonter la gueule par un parent d’élève.
J’en ai marre, de ces gens ! Mais marre !
Marre aussi à la perspective de ce que deviendra la culture entre les mains des successeurs, quels qu’ils soient. « Chef d’œuvre en péril » — l’appellation va se généraliser. Et ce ne seront plus seulement les châteaux ou les monuments nationaux, mais aussi bien les bibliothèques. Truffaut encore, Truffaut toujours : à quand les brigades de pompiers chargés de mettre le feu aux livres de Modiano — et aux autres ? Puisqu’après tout, et à l’exemple du ministre, personne ne les lira plus ?

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Le bal des faux-culs

« J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon », dit très bien Boileau dans les Satires (Rollet était un procureur véreux — pléonasme, à l’époque). Mon ami Gérard Filoche (relativisons : il est mon ami parce que nous avons participé à la même manif le 21 juin 1973, et que nous avons partagé le même éditeur) suscite depuis hier un émoi général dans la classe politique (petite classe…), parce qu’il a salué d’un tweet ravageur et bien senti la mort de Christophe de Margerie la veille à Moscou, où il était allé faire des affaires avec Medvedev au nez et à la barbe des pseudo-sanctions prises contre le gouvernement russe — tout comme il avait apparemment contourné allègrement le processus pétrole contre nourriture en Irak dans les années 1990-2000. Valls — ami personnel de Margerie : dis-moi qui tu fréquentes… — s’indigne, une foultitude de députés lécheurs de Premier ministre demandent son exclusion des instances du PS, un Guerini (qui s’est exclu tout seul, mais qui n’avait pas été viré) ça va, mais un Filoche, c’est trop.
Et puis, dans les Gérard, au PS, ils ont déjà Collomb, qui comble leurs attentes de sociaux-libéraux. Ils n’ont pas besoin de Filoche.

Filoche est à peu près tout ce qui reste à gauche au PS. Sa carrière d’inspecteur du travail l’a conduit à fréquenter tout ce que le patronat comporte de cannibales : non que tous les patrons soient des vampires, mais certains ne se gênent pas pour manger la chair des fils après avoir sucé le sang des pères, comme dit Swift dans un pamphlet célèbre. Filoche, c’est l’énergumène éloquent ; il s’est rodé, depuis près de soixante ans qu’il milite, à tout ce que le PC, la LCR, et le PS pouvaient fournir d’occasions de s’emporter — et il a l’emportement facile, en bon descendant des Vikings qu’il est (il en a le physique de géant faussement débonnaire). Il a la colère a fleur de peau — il a fait chez Ruquier en mai dernier un grand numéro qui a laissé Natacha Polony, qui n’en pensait pas moins, visiblement enthousiaste — elle est gauchiste tout au fond d’elle, c’est bien connu. Même si elle lui a demandé, avec un certain bon sens, ce qu’un homme comme lui faisait encore dans ce parti de nouilles recuites.

« Les morts sont tous des braves types », chantait Brassens. Margerie décédé est donc un chic type, et Total, qui a fait des affaires avec les militaires birmans, et qui s’est délocalisé de façon à ne payer en France qu’une obole symbolique en guise d’impôts (en fait, c’est le fisc qui le paie) sur des bénéfices off-shore, est une grande compagnie à peine impitoyable. Et Margerie, qui a fait toute sa carrière chez ce philanthrope, est un chic type. Du coup, Filoche, après avoir été un détrousseur de CRS en d’autres temps, est un assommeur de braves gens, aux yeux des députés PS.
Quand je pense que dans un article récent, probablement écrit sous l’empire d’un scotch hors d’âge, Franz-Olivier Giesbert prétendait que le gouvernement actuel était du communisme mou ! Allons ! Valls aimerait bien être Tony Blair, et Hollande est un Sarkozy vaguement compassionnel. Quant aux députés qui font bloc derrière eux, ils votent un budget de crise dont le petit peuple (et dans le petit peuple il faut désormais inclure les classes moyennes paupérisées par une politique de restrictions systématiques — mais pas pour tout le monde) fera les frais. Filoche s’est tout récemment insurgé, dans Marianne, contre la politique familiale du gouvernement, qui a décidé que les allocs seraient dorénavant versées avec un élastique. Il a raison — nous avons comme seul avantage, face à une Allemagne vieillissante qui se prépare à payer les retraites de ses vieux en obligeant l’Europe à une politique monétaire qui favorise ses intérêts, d’avoir une natalité encore positive, mais avec le PS, nous serons bientôt plus âgés qu’au Japon.

Et plus pauvres…

Je ne partage pas forcément toutes les convictions de Filoche. Il s’en tape, d’ailleurs : il est une force qui va. À bientôt 70 ans, il est plus fougueux qu’à 20 ou 30 : les convictions conservent, les reniements abîment. L’espoir aussi — et Filoche, contre vents, marées et PS, espère toujours. Ma foi, sur ce point au moins, nous sommes deux.

Jean-Paul Brighelli

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Culinaires

La semaine qui vient de s’achever a été la Semaine du goût : en théorie dans toutes les écoles (particulièrement les écoles primaires), les élèves ont été confrontés aux produits du terroir, invités à mettre la main à la pasta, et à sortir de la routine des cantines où on les gave de Sodexo.
Fort bien — à ceci près que la Semaine du goût, ce devrait être chaque semaine. Si un jour vous mangez autre chose que la vache sans âme des supermarchés, mettons un faux-filet de salers ayant vélé deux fois ou une côte de black angus élevé dans « l’île verte » de Magny-lès-Jussey, en Haute-Saône, vous ne pouvez plus, en conscience, redescendre au niveau des entrecôtes de chez Charral et des steacks hachés pré-vomis de tous les autres. Quitte à faire précéder votre merveilleuse viande d’une salade de tomates en vrai cœur-de-bœuf, et non de ces tomates bretonnes striées (tout le monde sent bien que « tomate bretonne » est forcément un oxymore gustatif : la tomate, c’est du soleil longuement concentré, pas de la brume de serre) qui usurpent l’appellation et constituent aujourd’hui 90% du marché de la contrefaçon culinaire : les industriels du ketcup n’en veulent même pas pour fabriquer leur produit, tant elles contiennent peu de sucres. Ou tomates ananas, noires de Crimée, zebra, cornues des Andes, et j’en passe. Mais la vraie cœur-de-bœuf reste ma préférée — celle qui ne se conserve que quelques jours, qui a été élevée en pleine terre et qui souvent ne mûrit dans les potagers que fin août, quand elle a patiemment absorbé l’été et qu’elle est prête à le restituer dans votre assiette.
Et sans la noyer sous un déluge de sauce, nom de Zeus ! Neuf fois sur dix la vinaigrette — particulièrement les variétés industrielles — n’est là que pour corriger la fadeur du produit, comme le dit très bien mon excellent ami Perico Legasse. Une giclée d’huile d’olives, un peu de sel, suffisent à exalter la tomate. Tout comme le vrai filet se passe fort bien de béarnaise ou de sauce au poivre. L’essayer à la Côte de bœuf, cours d’Estienne d’Orves, à Marseille, c’est l’adopter — contrairement à ce que l’on affirme, il n’est pas bon bec que de Paris. Leur Angus vient d’Aberdeen, et leur cave est absolument prestigieuse.

Dans cette optique se tient samedi prochain la 28ème édition du Concours de Cuisine des Grandes Ecoles.
À l’origine, ce fut une initiative des Ecoles d’Agro, dont les étudiants se confrontaient à la fois aux produits mécanisés de l’industrie et à ceux de l’artisanat agricole. Puis se joignirent à elles des Ecoles de commerce, HEC en tête, soucieuses de faire comprendre à leurs étudiants qu’un déjeuner d’affaires se prépare en amont, et qu’on ne discute pas gros sous au-dessus d’un McDo. Il y aura donc cette année 12 équipes qui rivaliseront de créativité pour époustoufler les papilles du jury. Tout cela se passe à l’Ecole de gastronomie Ferrandi, 28 rue de l’Abbé Grégoire, Paris VIème. Entrée libre. Les candidats devront composer un menu sur un thème donné, avec des ingrédients pré-imposés, autour d’un vin précis.
La seule chose qui m’attriste, c’est que ce défi ne concerne que les grandes écoles d’Agro et quelques autres regroupées au sein de ce que l’on appelle désormais ParisTech — la crème de l’excellence. Je serais partisan d’étendre l’idée à tous les établissements, des prépas aux collèges (il est peut-être délicat de laisser des enfants plus jeunes jouer avec les allumettes), pour apprendre aux uns la différence entre un carré de porc basque et les saloperies industrielles qui nous arrivent de… Bretagne, aux autres l’écart entre un prizuttu corse d’origine et les horreurs vendues sous le nom de « bayonne », maintenant que l’appellation remonte quasiment jusqu’à Limoges.
Quoi, encore du cochon ? Mais enfin, je vous parlais de bœuf, plus haut ! Si vous préférez l’agneau de prés-salés du Mont Saint-Michel cuit comme chez Sébillon (Porte Maillot — une institution ! Gigot à volonté sur lit de lingots, un délice), à votre guise !
- M’sieur Brighelli, elles ne sont ni hallal, ni casher, vos viandes…
- J’sais bien — et les vins qui les accompagnent ne sont pas hallal non plus. Mais mon job, c’est d’enseigner la culture française, et aussi la culture culinaire (deux mots qui commencent bien, s’il n’y a pas de désir dans la cuisine, vous pouvez vous la garder), enseigner aux élèves non seulement à gérer leurs repas d’affaires, mais à cuisiner au jour le jour. Je déplore profondément que sous des prétextes futiles de sécurité on ait supprimé les cours de cuisine au collège, qui voyaient en fin de journée des élèves fiers comme Artaban ramener à la maison une quiche un peu spongieuse ou un cake aux lardons et aux olives. Cela permettait au prof de Lettres que je suis d’expliquer ensuite à des initiés le repas de noces d’Emma ou de Gervaise, ou les merveilles gastronomiques de Proust, de la madeleine au bœuf aux carottes. Cela permettrait aux profs de chimie de faire comprendre à leurs loupiots la réaction de Maillard ou l’action du jus d’ananas frais sur le sauté de porc dans les cuisines exotiques.
- Mas enfin, il n’y a donc rien d’autre que du cochon au menu !
- Il y a tout ce que vous voulez : la cuisine est un continent, une galaxie, un autre monde. L’espace du rêve — et du rêve réalisé. Et j’aimerais beaucoup que l’Ecole, telle que je la rêve parfois, soit elle aussi la fabrique des songes. Le couscous me séduit aussi, pourvu qu’il soit à l’orge et abondant, comme au Femina (1, rue du musée, Marseille Ier — une boutique obscure comme les aime Modiano). La vraie sociabilité n’est pas dans l’apprentissage forcé du respect, qui ne mène jamais qu’au renforcement des préjugés, mais dans l’art de la table et des bonnes manières, dans l’apprentissage du goût, et du bon goût.
Parce qu’il n’y en a qu’un, qui se décline sous bien des formes et des saveurs, et que j’apprécie de la même manière un texte savoureux longuement mâché (essayez de dire lentement « le plus beau vers de la langue française », et vous sentirez en même temps le jus des J et le rire vous couler dans la bouche) et la suavité d’une choucroute intelligemment grasse. Je me délecte pareillement au chinon de Rabelais ou au vin d’Anjou d’Athos. Il faut être singulièrement pervers pour penser que la gourmandise est un défaut, quand elle est le sel de la terre — une fleur de sel de Guérande et de Camargue réunies.
En fait, si j’en veux tant aux pédagogues modernes, c’est qu’ils ont joué au fond la carte industrielle de l’uniformisation : le même socle a minima pour tous, le même hamburger pour toutes. À l’entendre, on ne croirait pas que Meirieu est lyonnais — ou plutôt, je l’ai toujours suspecté de l’être pour lui, d’aller en suisse au Café des fédérations (8 rue Major Martin, Lyon Ier — un délice) et d’imposer le rata sans âme de la pédagogie aux autres. L’élite, je la veux pour tous — pas seulement pour les fils de bourgeois ou les fils d’apôtres, comme disait Brel.

Tiens, à propos, un quarteron de docteurs en sciences de l’éduc et de pseudo-historiens m’allument méchamment dans une tribune à laquelle, par bonté, je consens à faire un peu de pub : allez donc leur dire leur fait. Pauvres gens !

Jean-Paul Brighelli

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Nous sommes tous des Juifs allemands et des islamophobes

Rappel des épisodes précédents.
Il y a quinze jours, le mardi 30 septembre, un prof d’Histoire de l’IEP d’Aix-en-Provence, en plein cours sur la Constitution de 1789 — et le passage d’une société monarchique et religieuse à une société laïque et démocratique — a traité une étudiante habillée d’une burka de « cheval de Troie de l’islamisme ». Emotion, l’interpellée éclate en sanglots ou feint de, et quelques étudiants quittent l’amphi en signe de solidarité. Ceux qui y sont restés — la majorité — ont exprimé aussi une forme de soutien au prof.
Tous les détails, fournis par un témoin oculaire ancien élève du lycée Thiers, ici.
J’ai réagi sur le site du Point.fr, si bien réagi que Jean-Louis Bianco a cru bon de donner son sentiment sur la « laïcité aménagée » chère au PS et autres crétins utiles. Je lui ai répondu, courtoisement (je crois) mais fermement.
Et voici que les salafistes s’en mêlent, et par la voix d’un membre du NPA, où il joue lui-même au cheval de Troie de la grande réconciliation version EEIL, je suis étiqueté « islamophobe » — ce qui, dans ce pays plein de jihadistes en puissance et autres têtes creuses, m’inquièterait si j’étais du genre à, et en tout cas inquiète quelques proches.
Alors, mettons les choses au point.

Cher Renaud Cornand qui m’invectivez sur le site si démocratique d’Oumma, et dont je crois bien avoir eu l’honneur de croiser la verve énervée lors d’une conférence-débat avec Philippe Meirieu à la FNAC Marseille il y quelques années (eh oui, j’ai la mémoire longue, et quand j’en rencontre un beau, je le repère)…

Je sais, vous brûlez d’être connu et reconnu. On vous doit, au NPA, l’heureuse initiative de cette candidate voilée présentée en 2010 dans le Vaucluse — une audace que l’ancienne LCR, que je connais bien, n’aurait jamais validée : aucune femme voilée n’a été admise dans l’organisation d’Alain Krivine (qui s’y était personnellement opposé chez lui, en Seine Saint-Denis). Comme l’a utilement rappelé en 2010 un communiqué du NPA, auquel j’adhère totalement, « Le foulard est non seulement un symbole religieux visible mais il est également un instrument de soumission des femmes utilisé sous diverses formes et à diverses époques par les trois monothéismes. » Et après, ils ont accepté la candidature de la jeune soumise…
Ils ne seraient pas un peu schizoïdes, chez Besancenot ?
D’autant que ladite voilée a fait long feu : elle est partie du NPA, où elle n’avait rien à faire, avec ses petits camarades barbus. Carton plein. On discrédite un honnête groupuscule, et on se casse après avoir fait le maximum de dégâts.
Mais Renaud Cornand n’en a pas profité pour réfléchir. Il est vrai que depuis le début des années 2000, où il a commencé à militer au NPA d’Aix-Marseille, il est parvenu à vider la cellule locale de la LCR de la plupart de ses membres, ulcérés par ses diatribes pro-islamistes. Il encensait alors Tariq Ramadan (à qui j’ai flanqué, c’est un bon souvenir, l’une des rares raclées médiatiques essuyées par cet as du double langage, et dont le frère, Hani, recommande saintement la lapidation des femmes adultères en Europe), et justifiait le rapprochement de la LCR avec les Frères musulmans en rappelant que la Gauche s’était bien acoquinée avec Mgr Gaillot ou les ministres jésuites du Nicaragua — en oubliant au passage que l’Islam n’a fait ni sa Réforme, ni sa théologie de la Libération, et qu’il exècre les homos.
Bref, grâce à cet agité du bocal, les effectifs de l’extrême-gauche aixoise ont fondu comme neige au soleil de l’Arabie heureuse, entre ceux qui, écœurés, sont partis dans la nature, et ceux qui sont allés s’encarter chez Mélenchon, qui lui au moins n’a pas varié dans son rapport aux voiles, burkas, tchadors, niqabs et autres symboles indéniables de liberté de pensée et de libération de la femme : « On ne peut pas se dire féministe en affichant un signe de soumission patriarcale », affirme-t-il. Islamophobe, va ! On va te scier la tête, Merluche ! Juste après moi.
Parce que dans la dénonciation en règle qu’opère Renaud Cornand, il y a en filigrane l’espoir qu’on se débarrassera bientôt de moi — professionnellement d’abord : « Un enseignant islamophobe est-il légitime pour enseigner au lycée Thiers de Marseille, qui-plus-est au sein d’une classe accueillant des élèves issus d’établissements populaires ? »
Pauvre cloche ! L’élève voilée de l’IEP d’Aix, elle y est probablement grâce à moi (comme quoi je fais de mon mieux pour leur apprendre à penser sainement, et à distinguer la foi du fanatisme, mais ça ne marche pas toujours). Comme pas mal de ses camarades des deux ou trois sexes. Et toi, crétin patenté, qu’est-ce qu’ils te doivent ?
Quant aux brevets de rectitude gauchiste… Ce n’était pas toi qui étais à la Mutualité le 21 juin 1973, face aux (vrais) fachos et aux CRS, avec la LCR de l’époque — et une petite organisation qui s’appelait tout bonnement Révolution ! Tu tétais ta mère pendant que je m’exerçais à la guérilla urbaine.

Alors, tiens-toi le pour dit : je sais identifier un fasciste quand j’en vois un. Tu cherches à exister en flattant ce qu’il y a en ce moment de plus bas, comme Edwy Plenel, qui vient de sortir Pour les Musulmans (franchement, les trotskards, ils feraient mieux de se mettre à la retraite) ou Claude Askolovitch (feuilleter son ineffable livre, Nos mals-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas, c’est faire l’expérience de l’abîme). Tu devrais te méfier : l’Islam a mauvaise presse, en ce moment. Et d’ici que les RG s’intéressent aux amis des amis des extrémistes… Sans parler de ce qui arrivera quand, grâce à toi, le FN sera aux commandes.

Ceux que je plains, au fond, ce sont les Musulmans sincères.Avec des amis comme Renaud Cornand, ils n’ont plus besoin d’ennemis.

Allez, tu me laisses faire mon boulot, et tu changes de trottoir si par hasard tu me rencontres à Marseille. J’ai horreur de marcher sur des merdes de chien.

Jean-Paul Brighelli

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Du bon usage du français et de la Française

Alors ? « Madame le président ? » « Madame la présidente ? » « Madame le ministre ? » « Madame… »
On ne plaisante pas avec le genre : cela peut vous coûter jusqu’à 1300 euros par mois — c’est du moins ce qui est arrivé au député du Vaucluse Julien Aubert, que Sandrine Mazetier, la (vice)présidente de séance à l’Assemblée a fustigé au portefeuille parce qu’il avait opté pour l’Académique au détriment du linguistiquement correct. 1300 euros pour avoir respecté la langue, voilà qui ferait rêver bien des profs : imaginez, si vous pouviez taxer chaque élève auteur d’une impropriété… Voilà résolu le douloureux problème des salaires notoirement insuffisants des enseignants.
Soyons clairs : « Madame le président » est absolument correct. En français, « Madame la présidente » désigne la femme du président : je travaille une fois de plus en ce moment sur les Liaisions dangereuses, et Mme de Tourvel y est constamment appelée « la divine Présidente », parce que son mari, heureusement absent, est Président à mortier, comme on disait, d’un parlement régional. Noblesse de robe. Et Baudelaire mourait d’amour pour la « présidente » Sabatier, «  la très chère, la très belle, l’idole immortelle », pendant que Gautier la baisait sauvagement et lui écrivait des lettres torrides — à chacun selon ses moyens. Tout comme le « Madame le ministre » que le même Julien Aubert, dix minutes plus tard, adressa à Ségolène Royal, qui ne s’en est pas particulièrement émue.
Parce qu’enfin, comme le signale avec un vrai humour Sandrine Campese dans l’Obs, « Madame la maire », parmi tant d’ambiguïtés malsonnantes, serait particulièrement mal venu — « Je vois la maire d’ici », comme dirait un kakemphaton que j’ai beaucoup aimé… La féminisation systématique voulue par les plus crétines des féministes, et par une Gauche qui n’a vraiment rien d’autre à faire que des réformes sociétales, vu que les autres sont votées à Berlin ou à Bruxelles, est une faute contre la langue. « Professeure », « auteure », et autres monstruosités peuvent, si ça leur chante, trouver un hébergement dans les colonnes du Monde, mais pas sous la souris d’un honnête homme (mince alors, je ne peux pas écrire « honnête femme » sans verser dans le quiproquo — peut-être parce que l’homme d’« honnête homme » désigne l’être humain, hé, patate !). Sandrine Mazetier est cette députée qui proposa jadis de débaptiser les écoles maternelles, parce qu’elles trouvait que l’adjectif réduisait la femme à sa fonction reproductrice. Elle a des enfants, la madame ? Ou faut-il dire « le madame », elle qui avait précédemment interpellé  Julien Aubert « monsieur la député(e) »? Comme quoi donner le « la » peut désormais être une faute d’accord… Bizarre, bizarre…
Que dit la langue ? La langue dit que seul l’usage impose, et non une sous-commission des lois. Sandrine Mazetier, qui a fait une classe prépa et même une Licence de Lettres classiques, avant de dériver vers le CELSA, aurait dû l’apprendre : c’est Vaugelas qui a formulé cela le plus nettement. « L’usage est le maître de la langue », dit-il — avant de préciser que par « usage » il faut encore entendre le « bon usage », conformément à « la façon de parler de la partie la plus saine de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — pas les journalistes qui se croient obligés de rajouter des œufs à des mots qui ne leur ont rien fait. Pour le moment, ni l’Académie ni le Larousse n’ont encore entériné « professeure » — ni le féminin de « ministre ». Valérie Pécresse, que j’ai un peu fréquentée, préférait être « madame le ministre », parce que l’expression associe une femme à une fonction, et que la fonction est neutre, d’autant plus neutre qu’elle est prestigieuse (pas de ma faute si en français le neutre se confond, morphologiquement, avec le masculin). Amis enseignants, demandez donc dans vos académies si le recteur, quand il est une femme, exige d’être appelé « madame la recteur » ou « madame la rectrice » — beurk… À Clermont-Ferrand, par exemple, Marie-Danièle Campion est appelée « madame le recteur », et elle a bien raison.
Interviewé par Atlantico sur le sujet, j’ai juste rappelé que « le vrai féminisme, celui que je pourrais revendiquer, consiste à former des hommes et des femmes, indifféremment, pour les amener au plus haut de leurs capacités afin qu’ils occupent les postes les plus éminents pour lesquels ils sont faits » et que « la politique des quotas est une absurdité sans nom : je n’ai aucune objection à avoir un gouvernement essentiellement ou totalement féminin, dès lorsque les femmes choisis seront plus compétentes que les hommes. Le vrai féminisme consiste à avoir des femmes compétentes à de vrais postes de présidents (et elles se ficheront pas mal, alors, d’être appelées présidentes), et non des guignols de sexe féminin à des postes pour lesquels elles ne sont pas faits » — vice-présidente de l’Assemblée, par exemple. Parce qu’enfin, soit le genre des mots (qui n’est pas un sexe des mots, comme je l’entends parfois) est devenu indifférent, et nous allons vers des temps troublés, soit il a été sanctifié par l’usage, même quand l’usage est arbitraire : demandez ce qu’ils en pensent à amour, délice et orgue, auxquels le même Vaugelas a imposé un changement de genre selon qu’ils sont singulier ou pluriel. Au lieu de se focaliser sur des appellations incontrôlées, les féministes feraient mieux de s’occuper des jeunes Maghrébines forcées de porter un voile. Elles feraient mieux de se battre pour que les ouvrières illettrées de Gad et d’ailleurs apprennent correctement à lire et à écrire (j’ai participé dans les années 1970 à des formations d’immigrés auxquels nous apprenions à décrypter le français, assez pour qu’ils évitent les pièges tendus dans les contrats que leur faisaient signer les patrons et les marchands de sommeil de l’époque — apparemment, ça ne se fait plus). Elles feraient mieux de se battre pour que le slogan « à travail égal, salaire égal » ne soit pas un vain mot. Bref, elles feraient mieux de se battre, au lieu de sodomiser les diptères et les lexicographes avec un olisbos législatif. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elles soient féministes avant d’être hollandistes, et qu’elles sussent parler français. Et ça…

Jean-Paul Brighelli

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Néo fachos et gauchos réacs

« Michel Onfray, fils naturel de Jean-Paul Brighelli et de Farida Belghoul ? » se demande Sandrine Chesnel dans l’Express
Primo, démentons : Onfray a ses propres parents, qui lui suffisent — et justement, tout est parti de là, depuis trois semaines que l’auteur du Traité d’athéologie est vilipendé par la gauche bien-pensante (pléonasme !).
Il n’est pas le seul : Véronique Soulé, dans Libé, dresse une première liste de proscription : « Qu’y a-t-il de commun entre Alain Bentolila (linguiste), Jean-Paul Brighelli (professeur) et Michel Onfray (philosophe) ? Réponse: ils trouvent que l’école française n’est plus ce qu’elle était, qu’au lieu d’apprendre à lire et à écrire, elle enseigne des choses ridicules aux élèves – du genre «théorie du genre» – et que tout ça est dû à Mai 1968. Pour ceux qui n’ont déjà pas le moral, mieux vaut s’abstenir. Pour ceux qui chercheraient un débat d’idées, idem. » Mais déjà le 20 septembre Renaud Dély, dans l’Obs, dressait la liste des « Nouveaux fachos » et de leurs amis : Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour et Richard Millet, mis en contiguïté intellectuelle de Patrick Buisson et de Robert Ménard, sans oublier Marc-Edouard Nabe, Alain Soral et Renaud Camus — « une amicale brune », dit finement le journaliste, qui m’a rappelé ces temps déjà lointain où l’ineffable Frakowiack me reprochait de « penser brun ». Et le 3 octobre, dans le Figaro, Alexandre Devecchio en proposait une autre : « Onfray, Guilluy, Michéa : la gauche réac ? demandait-il. Comment ? ET Natacha Polony ? Laurence de Cock, qui gère Aggiornamento, le site d’Histoire-Géographie où se con/gratule la bien-pensance, a bien voulu la mettre dans le même sac que moi. Qu’elle en soit remerciée, j’en rêvais, effectivement.
De l’ouvrage de Bentolila, j’ai déjà tout dit sur le Point.fr — et de l’excellent petit livre de géographie pratique de Guilluy, aussi. Sur Finkielkraut, j’avais exprimé ici-même tout ce que m’inspirait la campagne répugnante des belles âmes au moment de son élection à l’Académie française.
Et pour ce qui est d’Onfray, tout est parti d’un tweet ravageur et d’une interview non moins enlevée sur France Inter à propos de son dernier livre où il feint de s’apercevoir que le Divin marquis malmenait les demoiselles (et s’en faisait malmener : voir son escapade à Marseille en juin 1772). Qu’a-t-il dit de si choquant ce jour-là ? « On apprenait à lire, à écrire, à compter et à penser, dans l’école républicaine. Ce n’est plus le cas. Le gamin d’aujourd’hui qui est fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage, il ne s’en sortira pas avec l’école telle qu’elle fonctionne, parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à écrire, à compter, etc. »
Et cela a suffi à en faire mon fils naturel (j’ai commencé tôt, visiblement, Onfray n’a jamais que six ans de moins que moi). Pourtant, comme le dit avec un soupçon de franchise Véronique Soulé à la fin de son article, « il n’a pas vraiment tort » d’affirmer que « les enfants de pauvres font les frais de l’effondrement du système d’instruction et d’éducation français. Pour les autres, les parents se substituent à l’école défaillante ».

Je suis très honoré d’être associé parfois à de grands noms de la pensée contemporaine par les tenants de l’orthodoxie hollandiste (ça existe donc) qui à force d’exclure à droite et à gauche vont se retrouver très seuls. Il fut un temps où, de Zola à Sartre en passant par Bernanos ou Camus, une certaine idée de la contestation pouvait être revendiquée par la Gauche. Mais la Gauche de Jaurès et de Blum, le Parti communiste d’Aragon, ont-ils encore quelque chose à voir avec les néo-libéraux qui s’agitent à l’Elysée, à Libé, au Monde et au Nouvel Obs ? L’idée que Jean Zay se faisait de l’Ecole a-t-elle quelque chose à voir avec celle de Philippe Meirieu ou de Najat Vallaud-Belkacem ?
Il faut le dire et le redire : les socialistes de salon, de hasard et de bazar, les bobos du Marais et d’ailleurs, les pédagos du SGEN, du SE-UNSA et d’EELV, les antiracistes de profession, qui refusent de voir que la stratégie de Terra Nova en 2012 pour récupérer le vote des enfants d’immigrés impliquait le déni de ce qui se passe effectivement à Marseille ou à Saint-Denis, tous sont les fourriers du FN, les idiots utiles de Marine Le Pen. Parce que c’est prioritairement le peuple qui souffre qui pâtit de leur bonne conscience. Les enfants les plus démunis, comme le dit bien Onfray (« On apprenait à lire, à écrire, à compter et à penser, dans l’école républicaine. Ce n’est plus le cas. Le gamin d’aujourd’hui qui est fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage, il ne s’en sortira pas avec l’école telle qu’elle fonctionne, parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à écrire, à compter, etc. ») n’ont plus d’autre espoir que de confirmer les prédictions de Bourdieu : il est venu enfin, le temps des héritiers ! Grâce aux sociologues de gauche (autre pléonasme) qui n’ont eu de cesse, en dénonçant le sort fait aux plus pauvres, d’inventer des dispositifs qui enfermaient dans des ghettos scolaires les victimes des ghettos sociaux. Vous leur laissez l’espoir de s’inscrire en ZEP, pendant que vos propres enfants s’épanouissent à Henri-IV ? Eh bien, ils vont se venger et vous le faire savoir — dans la rue peut-être, dans les urnes certainement. Sur les 35% de ceux qui votent et qui voteront pour Marine, et qui constitueront 52% du second tour en 2017, combien le font et le feront par désespoir de voir leurs enfants confinés dans des réserves, au sens indien du terme ? Oui, Meirieu et ses amis — et il lui en reste, la démence pédagogique étant fort bien partagée dans l’Education nationale — sont directement responsables du glissement à l’extrême-droite de tous ceux — des millions — qui ont cru à l’ascenseur social et n’ont même plus d’escalier.
Alors, persistez à vilipender les uns, parce qu’ils seraient néo-fachos, et à vous moquer des autres, parce qu’ils seraient gaucho-réacs. Quand vous ferez le tri, vous verrez qu’il ne reste personne, rien que vous et vos amis — les misérables 12% qui ont encore un intérêt à voter pour Hollande en 2017, et qui n’auront plus que leurs yeux pour pleurer, après le second tour — juste avant que l’on vous demande des comptes. Vous récusez l’intelligence, et vous avez raison : vu ce que vous êtes, elle est la suprême insulte.

Jean-Paul Brighelli

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Marseille, Capitale européenne du Sport

Marseille veut donc être nommée Capitale européenne du sport en 2017, et n’a plus aujourd’hui qu’un adversaire dans la course à la désignation, Sofia. Comme depuis 2001 toutes les villes désignées ont été choisies en Europe de l’Ouest, le sort de la « capitale phocéenne », comme disent les journalistes, est suspendu au choix de 2016, annoncé le 5 novembre prochain — Prague ou Palerme. Si c’est Prague, conclut le Figaro, ce pourrait bien être Marseille l’année suivante.
Bonne idée. La désignation de Marseille comme Capitale européenne de la Culture avait quelque peu étonné — ici-même. Nous ne croulons pas sous les théâtres (quatre ou cinq en exploitation plus ou moins régulière, et le plus grand, la Criée, est en désamiantage depuis des mois, on ne l’avait laissé ouvert que pour bien figurer sur le tableau). Ce ne sont pas non plus les galeries d’art (quelques-unes) ni les cinémas (quatre ou cinq au total, les autres sont en périphérie) qui ont permis à la ville d’être élue : quand j’étais gosse, il y avait jusqu’à vingt salles sur la seule Canebière : il en reste une, le reste étant devenu entreprises de gros / demi-gros en direction du Maghreb. Marseille est la seule ville de France à n’avoir pas réhabilité son centre, et à voir sa bourgeoisie s’exiler sur de lointains villages — Cassis, par exemple.
Bref, la Capitale européenne de la Culture a surtout brillé par ses constructions opportunistes, réalisées avec l’argent de l’Europe.
Mais pour le Sport, c’est autre chose. Je ne peux qu’approuver.
Le Marseillais de base pratique de nombreux sports, sur une base quotidienne. Le tir, bien sûr — même si l’épreuve de flingage à la cible mouvante à 5 mètres à la kalachnikov n’est pas encore homologuée par les instances olympiques. La course aussi — surtout quand un individu patibulaire mais presque, comme disait Coluche, vous poursuit avec un rasoir à la main. La boxe enfin — une amie s’est fait agresser par deux individus qui lui ont proposé de leur faire une gâterie à 4 heures de l’après-midi en plein centre sous prétexte qu’elle portait un short — par 30° en fin d’été — et pas de voile. Ils l’ont bousculée, elle en a frappé un pour se dégager, ils l’ont rouée de coups (forcément hein, elle était peut-être impure), avec l’aide d’un passant qui lui a expliqué qu’elle avait insulté leur culture, et sous l’œil intéressé de trois flics locaux attablés à une terrasse toute proche : sollicités, ils ont expliqué qu’ils n’étaient pas là pour ça — ni pour rien d’ailleurs, le viol du code et des jeunes filles en fleur étant ici un sport local. La même aventure m’est arrivée il y a quelques jours, dans la queue d’un supermarché (nous manquons d’équipements, à Marseille, nous pratiquons donc le sport dans des endroits incongrus) où un autre patibulaire m’a proposé gentiment de m’arranger le nez d’un coup de tête — on est serviable, dans le Midi. Et l’année dernière, l’un de mes élèves de Maths Sup, gentil garçon qui venait d’une ville périphérique moins sportive, s’est fait braquer à dix heures du soir par deux individus de même farine, armés d’un couteau, en plein centre ville, à deux pas du commissariat central de Noailles, où ils devaient achever leur belote, et a dû les escorter chez lui afin qu’ils le délestent de son ordinateur, de son portable, et de ce qu’il avait d’argent liquide — 15 euros. Il a déménagé, du coup, et il est rentré chez lui — petit joueur ! Encore un qui n’avait pas intégré le Citius Altius Fortius Mortibus local. Il aurait au moins pu coller sa photo de lendemain d’agression sur le site ouvert tout exprès pour la candidature de la ville, où les vrais Marseillais survivants sont invités à déposer leurs témoignages sportifs..
Le Marseillais réel s’entraîne, afin d’être prêt. Jour et nuit des coureurs arpentent la Corniche, et déboulent au sprint sur le Vieux-Port. Ah, c’est beau, cette jeunesse aux muscles tendus, au visage ruisselant, les poings serrés sur le trousseau de clefs, arme opportuniste et efficace en cas d’agression.


Nous sommes si sollicités par les jeunes sportifs des Quartiers Nord que nous venons d’élire dans ce coin Stéphane Ravier (1),  l’un des deux sénateurs FN — avec des voix de droite et de gauche, nous ne sommes pas à parti pris, ici. D’ailleurs, la seule à avoir sauvé les meubles de la Gauche (d’extrême justesse) est Samia Ghali — les trois autres sénateurs PS se sont fait battre par des dissidents emmenés par Jean-Noël Guerini, exclu rue de Solferino mais plébiscité ici. La prochaine fois, les instances du PS réfléchiront à deux fois avant de s’en prendre à un parrain. On a le respect de la famille et des traditions, ici. Enfin, dans l’aventure, Patrick Menucci a disparu — il s’entraîne sans doute pour les prochaines épreuves, catégorie troisième mi-temps.
Alors oui, la Ville de Jean-Claude Gaudin mérite amplement d’être élue Capitale du Sport. «Nous avons privilégié la culture au cours des dernières années pour la préparation de l’année capitale européenne de la culture. Si nous sommes choisi capitale européenne du sport, la priorité sera donnée à la rénovation de nos stades, piscines et gymnases», commente Jean-Claude Gondard, directeur général des services de la mairie — et vrai maire de la ville. «Ce sont 200 millions d’euros qui y seront consacrés sur le milliard d’investissements prévus pour les six prochaines années». Et Jean-Claude Gaudin d’ajouter : «Ce serait bien que l’État aide la deuxième ville de France, car non seulement on nous réduit nos dotations mais on nous oblige à mettre en place ces nouveaux rythmes scolaires qui vont nous couter une fortune ! »
Comme je l’ai expliqué récemment sur France 3 Provence, il faut à Marseille 3500 animateurs pour se plier aux fantaisies gouvernementales sur les rythmes scolaires, et début septembre, il n’y en avait que 350 : c’est qu’il est difficile, ici, de trouver des jeunes qui aient à la fois un BAFA et un casier judiciaire vierge. Bah, on en fera des volontaires encadrants pour les festivités sportives.

Jean-Paul Brighelli

(1) Auquel on doit un trait d’esprit sélectionné (mais non retenu, c’est bien dommage) par le Club de l’humour politique. Interrogé l’année dernière sur l’avenir politique à Marseille de Bernard Tapie, Ravier a déclaré : « Le seul Tapie qui a de l’avenir ici, c’est le tapis de prière. »

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Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat !

Les Ecossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldmann-Sachs réunis —, la planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.
« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (la France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pour tant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.
En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

Jean-Paul Brighelli

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Enarchie et dépendances

« Ils ont fait Sciences- Po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ». »
Ainsi parle, sur son blog, Michèle Delaunay, l’ancien ministre délégué chargé des personnes âgées et de l’autonomie dans le gouvernement Ayrault, et élue de Bordeaux. À partir de cette phrase initiale, elle développe une longue métaphore filée sur le « virus », qui se développe en « maladie » : « Grand air, bobine sur le journal après l’avoir eue sur de grandes affiches, ils sont quelqu’un, c’est à dire déjà plus tout-à-fait eux-mêmes. »
« Ils », ce sont les professionnels de la politique, ceux qui ont enchaîné Sciences-Po, l’ENA (parfois même, ainsi qu’on le sait grâce à Najat Vallaud-Belkacem, avoir réussi l’ENA n’est pas une obligation) et une élection locale — conseiller régional / municipal / général, l’un n’exclut pas l’autre. « Milieux un tantinet confinés », dit Michèle Delaunay. « Le danger maximum vient avec le succès dans une élection où l’on a été parachuté, voire même que l’on a sélectionnée sur la carte si on a eu la chance d’être dans les instances du Parti, d’avoir un mentor de grand renom ou de grand pouvoir, d’être choisi par un qui ne voulait/pouvait pas se représenter. » À Lyon, par exemple.
De profession réelle, note l’ancienne dermatologue-cancérologue du CHU de Bordeaux, pas de traces. La politique est une drogue forte, et l’on sait bien que les vrais drogués ne font rien à part chercher la prochaine fumette ou la prochaine pilule (les injections, comme chacun sait, ne sont plus très mode).
Comme le note finement l’ancienne ministre, les politiques qui viennent d’un milieu « modeste », comme on dit, sont plus longtemps que les purs héritiers porteurs sains du virus — jusqu’au moment où ils basculent, et passent dans la sphère des nantis, dans « l’entre-soi ».
Le peuple, pendant ce temps, s’étonne qu’ils soient si loin du monde réel — celui où le pain quotidien se fait hebdomadaire, comme disait Prévert. Celui où l’on se fiche que les maisons de retraite soient gay-friendly (une marotte de l’ancienne ministre, le gouvernement Ayrault ne savait plus quoi faire pour marquer son obédience au lobby LGBT) ou équipées de chambres doubles afin que les pensionnaires vivent confortablement leurs amours sénescentes, tout simplement parce qu’au tarif des maisons de retraite, on n’a pas les moyens d’y mettre mamie, et l’on sait bien que l’on finira soi-même dans l’un de ces mouroirs dont parle Jacques Chauviré dans l’admirable Passage des émigrants.
Comment est-ce possible ? « Entrés tôt dans le tunnel, ils n’en sont jamais ressortis. » Ils y sont entrés bébés — on a besoin de jeunes, n’est-ce pas… Il n’est jamais trop tôt pour mal faire. La jeunesse aussi est un naufrage.
Le problème, c’est que ces jeunes gens n’ont aucune expérience dans l’art de ne pas arriver à payer ses factures, la technique de la queue à Pôle Emploi, les mille et une recettes de pommes de terre / riz / spaghettis / couscous, le robusta du matin et la Kro du soir. Ils s’étonnent d’ailleurs que les pauvres soient gros. Ils ne savent rien de la misère réelle — ni même de la difficulté à boucler le mois, les loyers étant ce qu’ils sont. Ils ont des voitures de fonction, et comme Giscard en 1974 ou NKM en 2013, ils ignorent ce que coûte un ticket de métro — et ils n’ont pas la prestance de Chirac sautant par dessus les portillons de la RATP.

Que l’on mette deux heures, retards compris, pour aller d’un chez soi banlieusard à un bureau parisien leur paraît exotique.
Quand ils sont ministres de l’Education, on leur prépare leurs visites dans les établissements « sensibles », transformés pour l’occasion en villages Potemkine. J’ai eu l’occasion de conseiller à un ancien ministre d’y aller à l’improviste : eh bien, c’est impossible, paraît-il. Ils risqueraient de se frotter par accident à la réalité du terrain. Sarkozy imposait, lors de ses visites dans ces zones à grand risque qu’on appelle globalement la province, un glacis de 200 mètres pour ne pas être importuné par les cris des manifestants. À Saint-Lô, en janvier 2009, le préfet de la Manche y a laissé sa place.

Et je ne suis pas bien sûr qu’au gré de ses visites ministérielles dans les maisons de retraite, Michèle Delaunay ait été confrontée à la réalité des asiles de vieillards, les douches hebdomadaires, les personnels débordés, parfois violents, la mise systématique sous camisole chimique, les repas concentrationnaires. Mais justement, le fait qu’elle ait longtemps pratiqué la médecine a pu l’aider à voir à travers les guirlandes et les discours apprêtés — « alors, papy, content ? »

Mais qui aidera Najat Vallaud-Belkacem à comprendre ce qu’est une vraie ZEP ? Certainement pas les énarques de la rue de Grenelle — gentils, pas bêtes, déphasés.

Je ne suis pas assez fin historien pour savoir quand a commencé ce décalage entre les politiques et la réalité. Peut-être avant la création de l’ENA. Peut-être est-ce inhérent à l’exercice même du pouvoir : le personnel du Premier Empire, à partir de 1807-1808, ne sait plus rien de ce qui se passe en France — et l’empereur non plus. C’est ainsi que l’on finit par perdre des batailles.
Jean-Paul Brighelli
PS. Je regardais hier la prestation de Manuel Valls devant les députés. Un discours de politique générale plein de ces anaphores qu’adorent, depuis Guaino, les « plumes » de l’Elysée ou de Matignon. Sans grand intérêt. Puis, en réponse aux réactions des chefs de groupe parlementaires (my God, est-il possible d’être Christian Jacob ?), on a vu soudain un autre Valls, plus spontané, parlant sans papier cette fois, éloquent souvent, persuasif presque. Et j’ai eu comme un bref sentiment de pitié pour ce type finalement assez doué et que Hollande entraîne dans les abysses. Casse-toi, Manuel, sinon c’est cuit pour toi en 2017 ! Run, Manuel, run ! Véte !