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Le grand retour du mariage bourgeois

Il m’arrive d’avoir de mauvaises lectures. Coincé samedi dernier sur un quai de gare lointain, avec comme seule perspective trois heures de train pour rentrer chez moi, et plus rien à lire, j’ai acheté le Monde.
En couverture du Supplément tout en couleurs sur papier quasi glacé, deux hommes en costard rose, décapités par la photo, s’étreignent virilement, tandis qu’une main de femme, en contrebas, tient une coupe où surnage un zeste de citron vert. Très joli, très artistique. Titre : « Conformiste, bourgeois, romantique Le mariage gay épouse les traditions ».
À l’intérieur, un reportage pas trop cassant de Raphaëlle Bacqué (à qui on doit un récit très circonstancié de la disparition de François de Grossouvre, le Dernier mort de Mitterrand, Grasset, 2010 — très bien écrit, très informé, mais que la famille a fort contesté, persuadée qu’elle est que ce suicide n’en était pas un) sur quelques mariages homosexuels célébrés cette année dans le meilleur milieu — les bobos parlent aux bobos (le Monde, hein…).
Cela m’a toutefois mieux permis de comprendre mes réticences envers le « mariage gay » — outre le fait que c’était l’une de ces réformes « sociétales » qui ne mangent pas de pain, en cette époque où tant de gens en manquent (mais voilà, infléchir la politique d’Angela Merkel, c’est une autre paire de manches).
J’ai eu dix fois l’occasion de demander à des amis homos ce qu’ils pouvaient bien trouver attirant dans l’idée de mariage. Etendre intelligemment le PACS, à la bonne heure, autant ne pas se trouver dépourvu face aux impôts et aux droits de succession. Mais le mariage ! Mais les enfants !
Certes, j’ai donné dans l’un et dans l’autre — et j’ai payé pour voir, si je puis dire. Mais les bêtises des uns ne servent décidément jamais aux autres.
L’article de Raphaëlle Bacqué est une succession d’anecdotes roses d’une mièvrerie sidérante — le « romantisme » du titre doit être entendu dans le sens d’une surenchère, d’un déluge rose frisant le mauvais goût. À croire que les gays présentés ici (et le sous-entendu général de l’article, c’est qu’ils sont emblématiques) rêvent de vivre (et même d’outrepasser) le mariage bourgeois dans toute son horreur. Et de reconstituer à cette occasion un lien familial illusoire — ce n’est pas parce que l’on entrechoque ses coupes que l’on se porte dans son cœur, mais ces noces sont apparemment l’occasion de faire accepter aux grands-parents ce qu’ils savaient déjà.
« La famille » — programme de préparation à Sciences-Po cette année. Je crois que le premier texte que je ferai sera celui de Sartre, dans les Mots : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en avoir, quelle iniquité ! » — et la suite.
Que des gens raisonnables, et qui se veulent de gauche, en arrivent à célébrer une union dans les termes mêmes des conventions les plus étroitement bourgeoises me sidère. Nous avons vécu la révolution sexuelle des années 60-70 en récusant de toutes nos forces le mariage bourgeois, en célébrant l’union libre, comme disait Breton. « Jouissons sans entraves », clamions-nous. L’idée de passer devant le maire nous paraissait d’une absurdité totale. Toute convention était bonne à détruire.
Mais au bout de la révolution, nous voici de retour au point de départ. Voici les retrouvailles avec les conformismes les plus étroits : temps de crise probablement, on se replie sur les valeurs traditionnelles, on finit par croire que Cinquante nuances de gris est d’une audace folle. Et on fait des enfants, par tous les moyens. Des mômes que nous écraserons, comme dit Sartre, ou qui nous haïrons — ou les deux. Faire des enfants ! Autant avoir un petit chat, au moins, il attrape des souris. Par quelle perversion en est-on arrivé là ? « Familles, je vous hais ! » s’exclamait Gide — et ça date. Nous voici à l’autre bout du bout, en train de revendiquer la famille bourgeoise dans toute son horreur, quitte à en connaître l’aboutissement ultime, juge des affaires familiales et avocat en prime.
Ce qui me choque le plus, dans les récits de Bacqué, c’est la surenchère de conformisme affiché : on veut à toute force « faire comme ». Mais enfin, en quoi ce paroxysme bourgeois dégoulinant est-il un modèle ? En deux décennies, nous sommes passés de l’amour libre à l’amour entravé, on n’arrête pas le progrès. Passés des expériences multi-polaires à la fidélité imposée. Et célébrée avec emphase. Les mariages gays de Bacqué semblent des caricatures d’aspiration à la norme bourgeoise la plus éculée — tout comme certaines folles jouent à être plus féminines que les femmes les plus femmes.

Ce souci de respectabilité m’effraie un peu : les homos que je connaissais dans les années 70 se souciaient surtout de faire des fêtes galantes dans des lieux improbables en choquant le bourgeois. Ceux d’aujourd’hui aspirent visiblement à se tenir la main sur leur canapé Roche & Bobois en regardant les Feux de l’amour à la télé. Ou le foot. Cette civilisation (ou ce qu’il en reste) prend de la gîte.

Le dernier mariage auquel j’ai assisté, début août — un mariage hétéro, mais qu’est-ce que ça change ? — a fini en jeux stupides et en beuveries obligées — et encore, c’étaient des amis que j’aime : bref, je suis parti tôt, préférant garder d’eux une image antérieure à ce déchaînement de conformisme. Vivre hors mariage a toujours été pour moi un pré-requis (je me suis laissé aller une fois, et en catimini, à passer devant le maire, pour des raisons économiques — mal m’en a pris : la liberté m’aurait coûté moins cher). Que des homos qui avaient la chance a priori de ne pas entrer dans les codes revendiquent si fortement le droit de faire les mêmes bêtises que les autres m’accable.

Jean-Paul Brighelli

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Etymologies

Il y a le Magister — du latin magis, « plus ». D’abord, Magistrat. Puis le G inter-vocalique tombe, du S ne reste qu’une trace, un accent circonflexe, à l’arrivée, voici le Maître. Aussi bien le maître d’école que le maître de l’art du thé. Voir la nouvelle de Yasushi Inoue.
L’existence d’un mot souvent entraîne l’apparition de son contraire. Il y avait par exemple « heur » (du latin augurium, à distinguer de « heure » qui vient de hora — de sorte que « heur » signifiait à l’origine « de bon augure »), sur lequel on a fabriqué « malheur » — et quand on a oublié le sens originel du radical (« Rodrigue, qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ? Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît »), on a recomposé l’antonyme « bonheur », qui n’était au fond qu’un pléonasme, tout comme « aujourd’hui » est le pléonasme d’« hui », qui veut dire « aujourd’hui » (et je ne vous dis pas ce que je pense des imbéciles qui disent « au jour d’aujourd’hui »).
« Magister » a donc généré son contraire. À magis, plus, correspond donc minus, moins. Que l’on a substantivé en « ministre ». Comme dans « ministre des menus plaisirs »… « Je suis ministre, donc, je ne sais rien faire », dit excellemment De Funès dans la Folie des grandeurs. Minus !

Ah, précisons tout de suite : le mot est masculin. Tous ceux qui disent « la » ministre en croyant faire plaisir aux théoriciens du Genre font une faute contre la langue. Ce n’est pas du français, c’est de l’idéologie. Et ce que l’on devrait enseigner aux enfants, c’est le français — parce que la langue donne accès à une culture, alors que les idéologies, souvent, ferment la porte sur la culture.

Eh oui : le ministre, étymologiquement, c’est un moindre. Quelqu’un qui n’a pas la maîtrise.

Regardez à l’Education Nationale. On peut se passer d’un ministre à cinq jours de la rentrée, non parce qu’il aurait bouclé la rentrée (qui sera chaotique, rythmes scolaires et difficultés de recrutement obligent), mais parce que ce sont les bureaux (la DGESCO, par exemple) qui s’occupent de la mise en place au jour le jour, semaine après semaine — et à l’autre bout de la chaîne, les maîtres d’œuvre de la rentrée, ce sont les chefs d’établissement. Du ministre, aucune nouvelle. Il n’est même pas là pour donner l’orientation : tout le monde sait, depuis des années, que la rue de Grenelle commence et finit à Bercy.
À noter que tout le monde sait aussi que Bercy commence et finit à Berlin, depuis quelques années.
Le « ministre », donc, n’en déplaise à tous ceux qui quémandent un poste à chaque remaniement (ah bougre, Jean-Luc Benhamias !), est un pion de moindre importance — ni le roi, ni la reine — juste un pion, que l’on sacrifie pour trouver l’ouverture. Exit Montebourg, qui s’imagine lui aussi avoir un avenir en 2022. Prévoir, c’est gouverner…
Un moindre. Un minus. Un individu d’une importance dérisoire. Un zéro qui ne multiplie qu’en passant dans les médias.
Tout cela pour dire quoi, au fait ? Ah oui : Najat Vallaud-Belkacem est désormais ministre de l’Education nationale et des Universités.

Jean-Paul Brighelli

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Selfies

J’ai beaucoup photographié mes enfants, comme tout un chacun. Résultat, je suis l’absent-présent de toutes ces images — absent puisque je suis de l’autre côté de l’objectif, et présent pour la même raison. Présent par déduction, en quelque sorte. Ombre de l’ombre.
Si l’autoportrait est un genre pictural qui, de Rembrandt à Van Gogh ou Lucian Freud a produit une foule de chefs d’œuvre, la photographie, bien qu’elle ait emprunté ses cadrages à la peinture, a beaucoup moins donné dans le genre — jusqu’à aujourd’hui. Pour des raisons techniques, essentiellement : on ne pouvait pas être derrière et devant en même temps. Les fabricants ont inventé toutes sortes d’ingénieux dispositifs de déclenchement à distance ou de retard pour que le photographe soit au côté de son modèle, mais encore fallait-il que l’appareil soit posé sur un pied. Lourd et compliqué.
Le smartphone a résolu le problème : on se flashe soi-même sans difficulté — à ceci près que l’objectif incorporé étant toujours un grand angle, cela vous déforme quelque peu dans le sens d’un élargissement du nez, ce qui m’a toujours dissuadé d’user de mon portable pour immortaliser le mien, qui n’a besoin de rien ni de personne pour prendre ses aises.
Peu importe aux uns et aux autres : les voici qui se photographient avec une volupté narcissique bizarre, et qui envoient immédiatement à d’autres l’image hypertrophiée de leur nombril. Selfie : on ne saurait mieux dire. Facebook : le livre des visages.
Pour les raisons techniques invoquées ci-dessus, ces selfies sont d’une rare laideur. Leur naturalisme est hideux. Baudelaire, l’un des premiers, dans le Salon de 1859, s’était ému et révolté devant la copie photographique, dans la mesure où la reproduction pure lui paraissait l’absence d’art par excellence.
Allez, je ne résiste pas — et il écrit beaucoup mieux que moi :

« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne
contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui
pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un
idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière
de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en
France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est
celui-ci : « Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes
raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction
exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de
nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette).
Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait
l’art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude.
Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : « Puisque la photographie nous
donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les
insensés !), l’art, c’est la photographie. » A partir de ce moment, la société
immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image
sur le métal. »

Les photographes du XIXème siècle ont fait de leur mieux pour abolir cet aspect trivial, soit en utilisant leur appareil comme une palette, soit en le spécialisant dans un genre que la peinture n’avait su aborder, l’instantané. Ils ont fait de leur mieux, depuis deux siècles ou à peu près que la photographie existe, pour rivaliser avec les peintres — voir par exemple la mode du pictorialisme des années 1900,

ou les cadrages « paysagers » des frères Séeberger :

C’est si vrai que lorsque le Droit dut légiférer sur la photographie, il le fit en notant que le photographe aussi est un artiste (1), et qu’il peut réclamer sur son œuvre les mêmes droits que les artistes. La valeur (chiffrable) d’une photographie permettait de la ranger dans le registre artistique.
L’autre reproche que le poète des Fleurs du mal fait à la photo, c’était évidemment son aspect commun : si tout le monde se veut peintre, plus personne ne l’est. Pour le dandy qu’est Baudelaire, la photographie alimente les fantasmes artistiques de la foule — en l’occurrence, la foule bourgeoise, l’antithèse de l’artiste. Ajoutez à cela le fait que la peinture est un art de patience, de remords (voir le prodigieux film de Clouzot, le Mystère Picasso, où l’on voit le peintre en proie aux remords, aux retouches, aux recombinaisons, aux surcharges — en direct), le contraire même de ce contentement de soi qu’implique le selfie. Heureux les simples d’esprit, car ils se photographient.

Avec le selfie, Monsieur-tout-le-monde fait de l’art, instantanément. Et tient à le faire savoir. Qu’un peintre du dimanche imite Corot ou Pissarro n’implique pas qu’il impose à tout son carnet d’adresses la contemplation de ses croûtes. À chacun ses violons d’Ingres, tant qu’ils demeurent confidentiels. Mais le selfie n’a de sens que s’il s’expose de façon instantanée. Il communique l’innommable. Avec bonne conscience et infatuation.
Ce n’est pas même un autoportrait, au sens pictural du terme. Les autoportraits classiques étaient des études psychologiques, ils utilisaient la surface de la toile pour traquer la profondeur, et les monstres qui s’y prélassaient, voir Van Gogh. Le selfie est tout en surface, il dénie la profondeur. Il réfute un siècle de freudisme appliqué : avec lui, plus d’inconscient. Il est la victoire ultime de la société du spectacle : je ne suis que ce que je montre. Il est la défaite de Montaigne : « Il ne faut pas confondre la peau et la chemise », disait l’auteur des Essais — eh bien non, c’est la même chose, affirme l’imbécile qui s’auto-congratule d’être. Fin du Moi, et victoire de l’Ego.
Au passage, le selfie abolit aussi le langage, qui en dit toujours plus que les mots qu’il emploie. Inutile de faire dix ans de psychanalyse sévère pour commencer à cerner qui je suis : un clic à bout de bras, voici ma vérité. Il abolit du coup la communication, qu’il fait pourtant mine de promouvoir. Parler à l’autre est un art difficile. Se photographier ensemble, souriant à son i-phone, c’est la facilité mise au service de l’incommunicabilité.

Une certaine littérature (surtout celle écrite par de jeunes auteurs) va dans le sens de cette superficialité. Les personnages s’agitent, baisent sans y penser, discutent fringues et musique, sans jamais rien contester : ce monde leur va, comme va une jupe.

Ce qu’affirme aussi cette mode du ready-made absolu, c’est la victoire de la démocratie la plus abrutissante (pléonasme, sans doute). Nous voici tous artistes, tous mis à plat, tous révélés par une technique instantanée, à la portée des plus malhabiles, définitivement dissociée de la notion d’effort. Allez encore faire un cours d’art plastique à des gosses qui croient que le selfie est l’alpha et l’oméga de la représentation !
Cette absence de travail (à commencer par le travail sur soi) est le caractère le plus évident et le plus terrible de ce que nous appelons encore une civilisation, et qui n’est plus qu’un reste d’habitude, dont l’Etat islamique du Levant et d’ailleurs s’occupera bientôt. Les élèves, en classe, s’étonnent que les torchons qu’ils rendent sous l’appellation de « copies », produits de façon quasi instantanée, ne nous satisfassent pas. Toute absence d’effort, pensent-ils, mérite salaire. De même leur capacité d’attention, façonnée par cet équivalent gestuel du selfie qu’est le zapping : leur intérêt est une longue impatience.
Evidemment, le vrai, le gai savoir fait de la résistance — tout comme leurs petites copines ne consentent pas de prime abord à se comporter en porn stars. Parce que ce monde qui fait mine de s’offrir est plus résistant au désir que nous ne le pensions. Mais c’est la ruse du libéralisme avancé que de nous faire croire le contraire. Ça lui permet de vendre des smartphones.

Jean-Paul Brighelli

(1) Bernard Edelman a écrit sur le sujet un ouvrage déjà ancien mais indispensable, le Droit saisi par la photographie (1973 — réédité en Champs / Flammarion).

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Tous intermittents

J’étais il y a deux jours au château de Grignan, pour assister à une représentation aquatique de la Lucrèce Borgia du père Hugo-hélas. Bonne mise en scène de David Bobbée, inventive, ingénieusement transgenre, mêlant la danse et l’acrobatie à un jeu plus purement théâtral. Seul bémol : les deux rôles principaux, tenus par Béatrice Dalle (Lucrèce), recrutée pour des raisons affectives, autant que je sache, et Pierre Cartonnet (Gennaro — et je préfère ne pas imaginer ce qu’il donnait précédemment en Hamlet) passent consciencieusement à côté. Pareille mésaventure m’était déjà arrivée en 1985, pour une représentation du Cid où ni le héros (Francis Huster trois fois hélas) ni Chimène (j’ai oublié) n’étaient à la hauteur — mais il y avait Jean Marais en Don Diègue, et Jean-Louis Barrault en roi, tous deux sublimes.

Tout cela pour dire…

Juste avant que la pièce ne commence, un régisseur, après nous avoir recommandé d’éteindre nos portables, a lu un texte fort bien venu sur les intermittents, expliquant qu’ils avaient fait grève en juillet pour la première représentation, qu’ils maintenaient les autres par conscience professionnelle et amour du métier (un sentiment que nous connaissons bien, dans l’Education nationale, où j’ai vu, lors d’une grande grève il y a une dizaine d’années, des profs faire cours avec un badge « Gréviste » accroché à leur veste), mais surtout qu’ils tenaient à prévenir l’honorable auditoire que ce que le MEDEF et Hollande avaient concocté pour les intermittents, transformés en contractuels taillables et corvéables à merci, accessoiristes mués en accessoires, pendait au nez de toutes les catégories de travailleurs.
Il est évident que le gouvernement d’un côté, le patronat de l’autre, rêvent d’en finir avec ce scandale absolu que représentent les CDI. Tous CDD, tous instables, tous éjectables ! À la rentrée, qui ne s’annonce pas rose, les trous dans les collèges et les lycées seront remplis par de simples Licenciés (donc licenciables), payés sur 10 mois, voire moins, comme des caissières de supermarchés, qui ne parviennent plus à décrocher un temps plein et doivent vivre avec 500, 600, 700 euros par mois — pas tout à fait exsangues, mais affamées à coup sûr. Essayez donc, messieurs Leclerc, Carrefour, Auchan et Casino !
L’offensive anti-fonctionnaires lancée il y a plusieurs années par la Droite trouve son aboutissement sous la Gauche (j’emploie ces termes synonymes par pur souci historique, sinon c’est blanc bonnet bonnet blanc). Ce que le privé avait en grande partie réussi en inventant les CDD, en 1979, tout en laissant Sarkozy affirmer que « le contrat de travail à durée indéterminée est la forme normale et générale de la relation de travail » (loi du 25 juin 2008), le public le met tout doucement en place. En prenant comme prétexte la raréfaction (organisée) des emplois, le chômage, l’inflation, la déflation, et les règles européennes, qui nous ont fait abandonner toute ambition industrielle, la France étant censée assurer l’agriculture de l’Europe pendant que l’Allemagne la fournissait en véhicules. Marché de dupes.

Les intermittents sont donc la bouée d’essai d’un retour à l’esclavage.
C’est significatif de l’ultra-libéralisme moderne. On avait aboli l’esclavage parce que des salariés constituaient un réservoir de consommateurs plus satisfaisant qu’une population servile — tout en coûtant finalement moins cher. Mais dans un contexte d’hyper-concurrence, il est nécessaire, nous disent ces affameurs, de rivaliser avec les esclaves réels du Bangladesh ou du Viet-Nam. Soldes mondiales sur le litre de sueur !
Sans compter que cela ne peut que faire plaisir à Angela M***, qui a accepté du bout des lèvres l’instauration d’un SMIG allemand reporté, il est vrai, aux calendes grecques — un comble pour des Teutons qui en ce moment s’achètent le Parthénon et l’ensemble des îles de la mer Egée. Tous intermittents, tous payés au lance-pierres, tous couverts par une assurance-maladie à l’américaine, qui aux plus pauvres assure essentiellement le décès.
La qualité des spectacles offerts à Grignan aux bobos parisiens en goguette, descendus de leur Lubéron estival, ne s’en ressentira pas : après tout, Shakespeare ou Molière écrivaient et jouaient des chefs d’œuvre en vivant de leur misère. Pas tout de suite. Tout comme la qualité de l’enseignement ne s’en affectera pas — pas immédiatement : pendant un temps, les gosses continueront à ne rien apprendre.
Mais à terme, c’est une société entière qui s’effondrera — et qui déjà s’effondre. Le facteur économique est si déterminant en dernière instance que lorsque vous réduisez une population à l’esclavage, les mœurs s’en ressentent — et que l’on se tourne alors vers le premier monothéisme qui passe. Les Romains en ont fait l’expérience avec le christianisme : fin de l’Empire ! Et pour nous, ce sera quoi ?

Et en attendant, Valls vient d’annoncer qu’il s’invitait à « l’université » d’été du MEDEF. Sûr que ça fera avancer la cause des intermittents.

Jean-Paul Brighelli

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Viva Saddam

Je suis en train de relire la trilogie Fabio Montale, de Jean-Claude Izzo (Total Kheops, Chourmo et Solea, Folio 2006, en un seul volume, indispensable).

Les romans ont été écrits entre 1995 et 1998, et témoignent d’une époque où l’islamisme regardait plus vers l’Algérie que vers l’Occident. Même si Khaled Kelkal s’était déjà pas mal défoulé (c’est curieux : presque personne semble se rappeler la vague d’attentats de l’été 1995, dans le RER B, la place de l’Etoile, dans un TGV, un square parisien, et devant une école juive de Villeurbanne — dans le dernier neurone d’un terroriste islamiste, il y a toujours une école juive).

Izzo, grand démocrate, homme de gauche qui aurait dégueulé son Lagavulin sur les pieds de Hollande, a fait de Marseille le personnage principal de ses romans. Fabio Montale, son enquêteur ivrogne, tabagique (Izzo est mort un peu prématurément d’un cancer en 2000, à 54 ans) et sainement désespéré, a beau être la voix qui parle et qui écrit, c’est le décor qui compte. Marseille, les Goudes où réside Montale dans l’un de ces « cabanons » si typiquement marseillais, y compris dans son absence d’autorisation de construire, le Vieux-Port autour duquel il tourne inlassablement comme un écureuil solaire, le Panier de son enfance, avec ses fouilles archéologiques inabouties et sa Vieille Charité (et même une certaine maison avec une « terrasse à l’italienne », tout en haut, qui permet de siroter le pastis en regardant le soleil mourir dans la mer nourricière — ceux qui m’aiment et que j’aime me comprendront).
Avec ses Quartiers Nord, et ses Arabes oubliés des hommes (j’allais dire : oubliés de Dieu et des hommes, mais voilà : justement, Dieu a bien voulu penser à eux, et c’est bien là que le bât blesse).
Dans Chourmo, en particulier, Izzo confronte Montale à la montée de l’islamisme dans ces banlieues déshérités. Mais, signe des temps, l’arsenal que les néo-barbus rassemblent dans le roman est destiné à l’Algérie — c’était l’époque où le GIA et le FIS se disputaient le magot que se sont annexé les militaires au pouvoir depuis Boumédienne, et n’avaient pas encore eu l’idée d’exporter leur instinct de mort sur le vieux continent.
Les choses en seraient peut-être restées là, à quelques Kelkal près, si Bush n’avait pas eu l’idée lumineuse, après le 11 septembre, de traquer l’islamisme moyen-oriental là où il prospérait — en Afghanistan. Et, encore mieux, de s’annexer les champs pétrolifères irakiens en déboulonnant Saddam Hussein. La destruction du World Trade Center a été la divine surprise des va-t-en-guerre, tout comme le Hamas est l’indispensable complément de Benyamin Netanyahu, et vice versa. Comment les extrémistes survivraient-ils si leur adversaire soudain devenait raisonnable ?

L’invasion de l’Irak fut en tout cas une idée grandiose, dont nous constatons chaque jour la résultante mirifique. À chaque massacre perpétré par les fous de Dieu (pléonasme probablement : un dieu unique, sans une autre divinité pour l’équilibrer, ne peut être qu’un dictateur sanglant — autre pléonasme. Si on avait compté les années après Aphrodite ou Eros et non après Jésus-Christ ou l’Hégire, on n’en serait pas là, comme disait à peu près Prévert), nous devrions remercier le petit George, cet illuminé du renouveau charismatique américain, un Born again Christian devant lequel s’inclinent bien bas les chrétiens irakiens avant de se prendre une balle dans la nuque, tirée par les partisans du califat mondial.
Et je ne suis pas le seul à le dire.
Flash back autobiographique. En mars 2003, quand les GIs sont partis pendre Saddam, je me suis durablement brouillé avec une amie chère, enthousiaste de l’Irak — elle tentait à l’époque de faire connaître à Paris des peintres abstraits irakiens non dépourvus de talent, et qui doivent à l’heure qu’il est avoir été transformés en cendres et lumière, elle est depuis devenue spécialiste de l’art nouveau à Bagdad, nous ne nous sommes jamais réconciliés, peut-être s’est-elle convertie. « Ça va dégénérer », disais-je. « Mais pas du tout, les Irakiens sont des gens merveilleux et pacifiques, une fois Saddam déboulonné, tout ira pour le mieux dans la démocratie retrouvée ». J’aurais préféré que l’Histoire lui donne raison. Mais cinq ou six cent mille morts plus tard, les chiites prêts à en découdre, les fous de Dieu à deux doigts de conquérir Bagdad (c’est étrange, on parle enfin des massacres opérés dans le nord-est du pays, et on ne dit rien du fait qu’ils sont apparemment à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, face à une armée irakienne qui se dissout dès qu’ils soufflent dessus : la prise de la ville par le Califat mondial régénéré fera regretter aux Bagdadis Houlagou Khan et les Mongols de 1258, ou Tamerlan en 1410), je sais que j’avais raison de préférer Saddam à ce qu’il est advenu, et qui était si évident que je ne me décerne aucune palme de voyance extra-lucide.
Comme en Libye, où grâce à BHL, nous avons assassiné un dictateur ivre afin de libérer les pulsions des tribus, qui aujourd’hui s’entretuent allègrement, au point que tous les Occidentaux donneurs de leçons plient bagage. Nous ne sommes pas intervenus en Syrie, par miracle. Mais ce n’est plus nécessaire. Quand l’incendie est allumé, n’importe quelle brise alimente les braises.
C’est une histoire de virus. Les fous de Dieu prospéraient gentiment, confinés dans des déserts hostiles par les monarchies pétrolières qui n’avaient aucune envie de voir des illuminés leur expliquer que leur mode de vie n’était pas tout à fait hallal. Nous les avons titillés, nous les avons exportés, nous leur avons donné une crédibilité. En Occident, il s’est trouvé assez de collabos pour les plaindre, plaider en faveur de leur liberté d’expression et de leur droit inaliénable à voiler les femmes (c’est comme les Juifs dont je parlais plus haut, qui finissent toujours par redevenir des cibles : dans l’autre bout du neurone unique des terroristes, il y a toujours une femme à voiler ou à lapider — au choix, et c’est pareil). Bref, le virus s’est répandu. Et toute proposition anti-virale passe pour du racisme. Bravo.
D’autant que les « valeurs » occidentales, face à cette bêtise sanguinaire érigée en principe moral, sont quelque peu inefficaces. « Consommation » est un mot dérisoire face à « Allahu akbar ». Le libéralisme mondialisé a cru que Coca-Cola serait un rempart suffisant : ma foi, ils en boivent, mais ça ne les empêche pas de vous couper la tête après.
Que dirait Izzo de cette islamisation qui rampait il y a vingt ans, tout en bandant ses petits muscles, et qui déferle aujourd’hui, à l’assaut du pays des mécréants que nous sommes ? Défendrait-il encore une jeunesse perdue qui balance entre gangstérisme et fondamentalisme — et comme il le montre lui-même dans Chourmo, un gangster peut trouver aux Baumettes, la prison marseillaise, l’occasion de reconvertir son énergie au service des salafistes de tous poils — à commencer par les poils de la barbe ? Ils y sont incarcérés illettrés, grâce à l’ingénieux système des ZEP, qui les laisse dans l’état même où ils y sont entrés ; ils en sortent en sachant lire le Coran. Rien de mieux qu’un analphabète pour devenir analphacon. Encore que je doute parfois de cette capacité à lire le Coran. Il suffit de le répéter en boucle — en français, on dit « ânonner », et ce n’est pas pour rien.

C’est bien plus qu’un conflit de civilisations : c’est un conflit de valeurs. Si nous n’aménageons pas sérieusement le libéralisme, si nous ne leur apprenons pas à lire Montaigne dans le texte, à manger du filet mignon en croûte arrosé de saint-joseph ou de saint-émilion, nous sommes perdus.
Et nous n’aurons même plus de Lagavulin pour nous consoler.

Jean-Paul Brighelli

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English bashing

Lu dans la presse déchaînée :

« Luke Atkinson, aujourd’hui âgé de 25 ans, avait 23 ans quand il eut une relation sexuelle avec son élève de 17 ans. Sa chute a commencé un samedi soir, en juin 2012, quand il a rencontré son élève dans la boîte de nuit « The Priory nightclub » à Doncaster, une ville britannique située dans le Yorkshire du Sud.

« Il l’a emmenée dans une chambre d’hôtel où ils ont eu une relation sexuelle. Un comportement pénalement répréhensible pour le jeune professeur qui a été licencié après un conseil disciplinaire de son école, la Balby Carr School. La jeune fille, maintenant âgée de 19 ans, a témoigné – à regret – contre lui, mais a refusé de le poursuivre.

« A l’audience, Luke Atkinson n’a pas reconnu avoir emmené la jeune fille à l’hôtel, mais les images enregistrées par le système de télésurveillance l’ont confondu. Le jeune homme, qui n’a pas coopéré avec les enquêteurs, a été banni à vie de l’enseignement par le secrétaire d’Etat à l’Education, Michael Gove. »

Alors, bon, je sais, no zob in job, etc.
À voir la photo du jeune homme, il était vraiment jeune — et comme je n’ai pas de photo de la jeune fille, je peux supposer, vu la moyenne des filles en boîte à 17 ans, qu’elle ne faisait plus exactement bébé.
D’accord, c’était son prof, les élèves sont sacré(e)s, bla-bla-bla.
Mais si l’on commence à poursuivre tous les un-peu-plus de 18 ans qui sortent avec des un-peu-moins de 18 ans de l’un ou l’autre sexe…
Et si l’on extermine tous les jeunes profs, hommes ou femmes, qui ont eu une liaison avec un(e) élève, déjà que l’on a du mal à recruter, ce sera le grand dépeuplement. Si l’on descend jusqu’à l’intention, où commence le péché, d’après certains, nous n’aurons plus personne.
Rappelez-vous l’affaire Russier (que j’ai connue, figurez-vous, je suis un très vieux Marseillais et mon père avait fait ses études avec elle). Même Pompidou a paru regretter l’abominable acharnement judiciaire (et celui des parents Rossi, tous deux communistes, tous deux enseignants à la fac d’Aix), qui a entraîné son suicide. Tout le monde se souvient de cette extraordinaire conférence de presse.

« On n’arrête pas le progrès », a dit l’ami Pedro en rapprochant ces deux faits divers.

Une mienne collègue (elle avait dans les 25 ans, à l’époque) était tombée amoureuse, il y a maintenant plus de quinze ans, d’une élève de 16 ans — alors même qu’elle était ou se croyait strictement hétéro — mais qui peut jurer ? Eros est un dieu farceur, et cruel. Même procès de Moscou — on l’a maintenue en exercice, mais en l’obligeant à changer de poste et de région. Je l’ai connue un peu plus tard : elle n’allait pas très bien. On ne dira jamais assez que dans les relations entre un adulte et un jeune, c’est le plus souvent l’adulte qui souffre le plus.
Quant à la limite d’âge, c’est encore une autre histoire.

Mais je voudrais revenir sur l’aspect strictement anglo-saxon de cette histoire monstrueuse.
En Grande-Bretagne, depuis 1275, l’âge minimal pour avoir une relation sexuelle, chez les filles (je reviendrai sur les garçons un peu plus tard) était 12 ans. « It shall be deemed illegal to ravage a maiden who is not of age » — j’aime bien le « ravage », il y a des faux-amis qui en disent long. Il fallut attendre 1875 pour que le Parlement, inquiet du nombre de quasi enfants vendues dans les bordels, remonte cet âge pré-pubertaire à… 13 ans. 1875 ! Mais cela ne faisait jamais qu’une dizaine d’années que ce même Parlement avait supprimé la peine de mort pour sodomie — si ! Les derniers pendus pour cet acte l’avaient été vers 1835 — oui ! Les inventeurs du libéralisme sont de grands libéraux.
Pour la petite histoire, au cours des mêmes séances historiques, le folklore britannique prétend que la Reine Victoria se serait opposée à un amendement sur le criminalisation du lesbianisme parce qu’elle ne pouvait croire à l’existence d’une telle perversion. Mais la réalité des faits, c’est que les parlementaires n’ont pas voulu en parler de peur de donner des idées aux femmes.
Les Anglaises sont-elles stupides au point d’avoir besoin du Parlement pour avoir des idées sur comment se faire plaisir ? Cela m’étonnerait, pour un pays suspecté d’avoir 25% d’homos par Edith Cresson (si quelqu’un ne se rappelle pas cette affirmation sidérante, tout est ).

Sur ce, enter William Thomas Stead.
Cet honnête garçon (1849-1912 — il est mort dans le naufrage du Titanic, il y a donc une justice, parfois) est un journaliste, inventeur de la presse de caniveau anglaise. À une époque où les suffragettes commençaient à faire parler d’elles, il a enfourché, si je puis dire, la question du droit des femmes à disposer d’elles mêmes, et s’est procuré une gamine dans un bordel londonien, Eliza Armstrong, qu’il a droguée (comme le héros de Kawabata dans les Belles endormies — un ouvrage de pédophilie écrit par un prix Nobel, mais où va-t-on, madame Michu ?), et qu’il a fait transporter sur le Continent (les Français, a-t-il affirmé, viennent chez nous se fournir en belles pucelles pour alimenter leurs vices — oh comme c’est vilain).

« Having heard during his investigations that unscrupulous parents were willing to sell their own children into prostitution, Stead sent his agent, reformed prostitute Rebecca Jarrett, into Marylebone to purchase a child, to show to how easily young girls could be procured. The child procured was Eliza Armstrong, allegedly sold to Jarrett by her own mother for just £5. Though never physically harmed, Eliza was nonetheless put through the motions of what a real child victim would have had to experience, including being « certified » a virgin by an abortionist midwife and being taken to a brothel where she was drugged with chloroform. She was then packed off to France under the care of the Salvation Army, leaving Stead to re-invent her as Lily in the Pall Mall Gazette. »

Puis il s’est fendu, sous le titre général The Maiden Tribute of Modern Babylon, d’une série d’articles sensationnels dans la Pall Mall Gazette dont je ne saurais trop recommander la lecture, tant ils excitent les passions que l’honnête Stead affirme combattre.

Tout comme la peine de mort, au témoignage fascinant de Thackeray, provoque au meurtre bien plus qu’elle en dissuade.

Je vois d’ici les honnêtes bourgeois de cette ère victorienne tout émoustillés par la lecture des articles de Stead. Ce qui caractérise le plus évidemment les ères de pudibonderie (la période victorienne, ou la nôtre), c’est la montée de l’hypocrisie parallèlement à l’ostentation de la vertu. Et certaines féministes (les leaders féministes de l’époque ont soutenu ardemment Stead) font chorus avec ce double mouvement : à tel point que derrière la plupart des vocifératrices (il y a peu d’hommes dans ces chœurs de fausses vierges, sans doute répugnent-ils à lapider les femmes adultères qui font leur ordinaire), je flaire souvent les désirs étouffés et le double langage. « Toute fille de joie en séchant devient prude » — ce n’est pas moi qui le dis, c’est Hugo-hélas…

J’ai une grande indulgence pour les fautes des autres, contrairement à celles et ceux qui n’en ont que pour les leurs, au point de les oublier, parfois. Telle qui lyncherait un collègue coupable d’une passion mineure, si je puis dire, n’a pas forcément les braies bien nettes.

Pour en revenir aux Anglais… Ils virent à jamais un honnête prof qui dans une boîte un soir s’est rapproché d’une gamine qui n’avait pas froid aux yeux — et qui ne regrette rien, et ne porte pas plainte. Mais dans le même temps, ils feignent de s’apercevoir soudain que leurs vedettes ont des penchants bizarres — comme si cela avait pu passer inaperçu, des décennies durant, dans ce milieu de serre chaude qu’on appelle les médias ou la politique !
« Angleterre, terre des princesses, du thé et de l’abominable camouflage de la pédophilie » : ce n’est pas moi qui lance cette invective, c’est Time Magazine.
Alors, la prochaine fois que vous aurez à juger d’une « affaire » entre prof et élève, surtout si ladite / ledit élève est largement majeur(e) du point de vue sexuel, réfléchissez-y à deux fois, et faites un peu votre examen de conscience.

Jean-Paul Brighelli

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Les mots interdits et l’ordre moral

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.
Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?
Par ailleurs, « C’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.
Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

Jean-Paul Brighelli

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Fado pour Fabienne

C’est toujours pareil : il suffit que l’on s’éloigne pour qu’il se passe des choses.

Je me suis donc éloigné quatre jours au Portugal : si vous ne connaissez pas Lisbonne, courez-y, c’est une ville splendide, avec tout ce qu’il faut de musées passionnants, de ruines de 1755, de restaurants tout à fait sublimes et diablement compétitifs. Bref, je ne vais pas vous refaire le guide touristique, mais trouver dans le cloître d’une église portugaise des panneaux d’azulejos consacrés aux Fables de La Fontaine (et pas les plus courantes), croyez-moi, cela vous redresse l’orgueil national, si je puis ainsi m’exprimer.
Parfois, je regardais les infos, sur la télé de ma chambre d’hôtel. C’est comme ça que j’ai appris, vendredi, qu’une institutrice d’Albi avait été poignardée à mort par une mère d’élève.
Cela a tout de même occupé trois minutes d’une télé d’infos continues portugaise. Je n’ai pas tout compris, mais les interviews étant en français, ce que je n’avais pas saisi est devenu très clair.
J’ai même su que notre collègue assassinée (je ne vois pas très bien quel autre terme utiliser, vu que Rachida — ainsi s’appelle-t-elle — ne se rendait pas à l’école de ses enfants avec un couteau de cuisine sans une petite idée derrière la tête) avait eu droit au maximum du traitement minimum dans ce genre de cas : le ministre s’est déplacé à Albi. Il n’est tout de même pas allé jusqu’à convoquer une conférence de presse. Il n’est pas très bien conseillé, Hamon — il l’avoue lui-même. Mais Chatel n’avait guère fait mieux lorsqu’une enseignante de Béziers s’était immolée par le feu dans la cour de son lycée, comme jadis Jan Palach (qui se souvient encore de Jan Palach ? Les autorités communistes tchèques de cet hiver 1969 avaient camouflé elles aussi la vraie raison de suicide du jeune homme, qui protestait contre l’invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie — il a fallu vingt ans pour que son geste porte). Et à l’époque, comme le rapportait le Midi Libre, « le rectorat n’avait pas souhaité communiquer sur le sujet ».
J’étais tout à fait horrifié. Cela fait des années que je plaise pour que les parents, comme autrefois, veuillent bien rester à la porte de l’école. Des années que je m’oppose aux avancées de la FCPE qui réclame encore et toujours plus d’entrisme. Des années que je me bats pour que l’école soit un lieu d’enseignement, de transmission des savoirs, et pas une pétaudière où les mères désœuvrées viennent tailler une bavette avec des instituteurs qui ont autre chose à faire — par exemple remplir encore et encore des fiches d’évaluation.
Vendredi, c’était le dernier jour de cours. La fête. Fabienne, elle récupèrerait ses deux enfants à la sortie des classes — les siennes.
Un quartier d’Albi paraît-il très mélangé. La télé portugaise a même précisé que la meurtrière était d’origine étrangère. Et déjà soignée pour des troubles psychiatriques.
Et on la laisse entrer à l’école avec une arme. Tout va bien.
D’ailleurs, manifestement, il n’y aura pas d’enquête. Circulez, y a rien à voir. Une folle. Internée à nouveau.
Lorsqu’un enseignant se suicide, et c’est fréquent, même si le ministère ne tient plus de statistiques sur le sujet depuis 2002, c’est forcément parce qu’il a des problèmes hors école. Il est rarissime que l’institution avoue qu’elle y est peut-être pour quelque chose. Elle vient de le faire, neuf mois plus tard, pour notre collègue marseillais qui s’était suicidé, en début d’année, en protestation contre des programmes qui avaient vidé son enseignement de tout contenu réel. J’avais évoqué cette histoire ici même en septembre.

Puis la chaîne a parlé d’autre chose. Et je suis sorti dîner. Bacalhau, Santa bacalhau…

Hier, je rentre en France. Et je reçois un SMS qui tourne apparemment chez nos collègues :
« Vingt minutes du Journal sont consacrées aux Bleus qui ont perdu, et deux à notre collègue d’Albi poignardée devant ses élèves par un parent. Elle laisse à 34 ans deux petits enfants orphelins, un geste affreux qu’on banalise et excuse par un simple coup de folie. Pas de discours de notre ministre bien sûr ni même des Inspections. Puisque les écoles sont fermées et qu’on ne peut lui offrir une minute de silence, une petite pensée au moins par SMS. À faire passer à tous les collègues et enseignants (et pas que). Très bonnes vacances à tous. »

Et c’est bien vrai qu’un Journal se calcule en minutes. Une bande de mercenaires sur-payés est renvoyée à la maison, ça, c’est du deuil national (Hollande, qui a décidément toutes les chances, pourra donc assister au défilé du 14 juillet, sans être obligé de se rendre au Brésil pour complaire à tous ces imbéciles et déplacer au lendemain la date de la Révolution, autre broutille, comparée au foot). 20 minutes de Journal, sur toutes les chaînes ; je viens de vérifier en replay. Une institutrice meurt dans l’exercice de ses fonctions parce que nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles, deux minutes de déploration — une déploration bien moindre que celle engendrée par le deuil des supporters — il devait y en avoir, des supporters, parmi les autres parents d’élèves d’Albi. Et ils votent.

Je suis en train de rédiger un livre sur l’état présent de l’Ecole après deux ans de socialisme — non, je rigole : « socialisme » est un terme très exagéré, pour désigner le tout-libéral aujourd’hui en œuvre. Je crois que je vais le dédicacer à Fabienne, à Pierre, et à Lise, à toutes celles et tous ceux que l’Education Nationale a broyés et continue de broyer. Puisqu’ils n’ont même pas eu droit à leur minute de silence, autant parler, et parler encore, même si le ministre n’entend rien. Même si personne n’entend rien.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Le ministre, qui est plein de sollicitude et d’anticipation, vient de nous envoyer, à nous les enseignants de base, le courrier suivant :

Madame, Monsieur,

La fin de l’année 2014 sera marquée par un rendez-vous démocratique parmi les plus importants : les élections professionnelles.

Les presque cinq millions d’agents de la fonction publique seront ainsi appelés à élire leurs représentants dans les instances de concertation tant nationales que locales.

Pour ce qui est de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, vous serez près d’un million et demi à être invités à voter, du 27 novembre au 4 décembre, pour celles et ceux qui vous sembleront le mieux incarner votre vision de l’École. 
Ces représentants siégeront pour quatre ans dans les comités et commissions qui contribuent à définir l’avenir de notre éducation et à garantir le bien-fondé des décisions portant sur la carrière et les conditions de travail de chacun d’entre vous.

Une forte participation à ces élections donnera à vos représentants toute la légitimité nécessaire pour s’exprimer sur les choix collectifs qui concernent notre école républicaine, tant publique que privée, de la maternelle à l’enseignement supérieur.

Pour les décideurs politiques, une telle légitimité est essentielle pour permettre la meilleure prise en compte possible des réalités du terrain dans les grandes orientations qui seront tracées, avec le concours de vos représentants, pour les quatre années à venir.

Des informations sur le détail et les modalités de ce vote vous seront prochainement précisées. Elles seront régulièrement rappelées tout au long de la période qui nous sépare des élections.
Par ailleurs, dès la fin du mois de septembre, les personnels de direction, les directeurs d’établissement, ainsi que les présidents d’université, disposeront de toutes les informations nécessaires pour vous éclairer.
Vous pourrez aussi bientôt vous rendre sur www.education.gouv.fr (ou sur www.enseignementsup-recherche.gouv si vous travaillez dans un établissement de l’enseignement supérieur) pour trouver les réponses à vos questions éventuelles.

Comme vous le constatez, nous sommes entièrement mobilisés pour vous permettre de participer à ce vote dans les meilleures conditions possibles.

Ces élections doivent être l’occasion d’un débat collectif sur l’avenir de l’éducation. C’est pourquoi les organisations syndicales s’adresseront directement à vous dans les semaines qui viennent pour vous exposer le point de vue qu’elles entendent défendre si vous leur accordez votre confiance. Elles vous proposeront également des moments d’échange au cours desquels vous pourrez confronter vos idées avec les programmes de celles et ceux qui aspirent à vous représenter.

En participant massivement aux élections professionnelles de décembre, vous ferez entendre votre voix et celle de tous ceux qui font vivre l’éducation au quotidien. Vous contribuerez ainsi à faire avancer nos élèves et nos étudiants sur la voie de la réussite et de l’égalité.
Benoît Hamon
Ministre de l’Éducation nationale,
de l’enseignement supérieur
et de la recherche                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

À quoi un « humble enseignant de base », Samuel Mourier, vient de répondre la chose suivante :
                                                                                                                                                                                                                                                          Monsieur le Ministre, 

 

 Pour reprendre le début de votre courrier, la fin de l’année (scolaire) a été marquée par l’assassinat, avec un couteau de boucher, en classe, pendant les heures de présence des enfants, d’une enseignante de maternelle, épouse et mère de famille…

 

Voir que le ministère (capable de nous envoyer un mail à tous, à nos adresses individuelles) nous parle déjà des élections professionnelles de décembre (!!!!) et donc, n’a pas pris la mesure du besoin que nous avons tous, d’entendre quelque chose de sa part au sujet de ce drame qui peut arriver à n’importe lequel d’entre nous, déplace l’objet du courrier auquel je réponds à un rang éloigné dans l’échelle des priorités.

Le silence médiatique des institutions me semble symptomatique du peu de souci que les hautes instances ont des enseignants de base…

 

Monsieur le Ministre, je suis triste de voir ce que vaut la vie de quelqu’un qui n’a pas l’honneur de se faire tuer un autre jour que celui de la sortie…

 

J’ai enseigné à mes élèves que la Démocratie, la République, c’était

 

       l’égalité de tous et non un état où existent des serfs qui ne comptent pas et des seigneurs qui dirigent,

 

       la représentation de chacun dans des assemblées délibératives qui font les lois,

 

       des serviteurs (sens initial du mot ministre) du peuple au travail pour que celui-ci vive tout court à défaut de vivre mieux, …

 

 Je me sens honteux de leur avoir menti…

 

 Monsieur le Ministre, bonsoir.
Samuel Mourier

 

 Mourier Samuel (CE2)
Ecole Brossolette
Place de la Constituante
11 100 NARBONNE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article

Hors concours

Au grand concours de la Bêtise de la semaine, il y a bien sur Benoît Hamon qui a l’air de penser qu’une faute grammaticale et une faute syntaxique sont intrinsèquement différentes. Mais je voudrais ici saluer un sommet, atteint ces derniers jours, en commentaire sur l’affaire Bonnemaison, par un multi-récidiviste, Bernard Kouchner.

Interrogé sur ce qu’il pensait du délicat problème de l’euthanasie, le french doctor ex-PS ex-Sarko-boy s’est exclamé : « « N’employons plus jamais le mot « euthanasie ». D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Si ! C’est . Profitez bien de la vidéo.
Hmm… Que je sache, le bon docteur Bonnemaison ne les achevait pas au gaz, mais au curare.

Mais Kouchner tenait à remporter à la fois la palme de la khonnerie hebdomadaire (ou mensuelle, ou peut-être annuelle : avant d’en retrouver une de ce format…) tout en pulvérisant le Point Godwin. Euthanazie ! Sachant que les parents de Kouchner ont été malheureusement déportés à Auschwitz en 1944, qu’aurait pensé Lacan d’un tel mot-valise ?

À noter qu’il donne des idées.

Les lycéens du Bac S dont je parlais dans ma dernière chronique, ceux qui se plaignaient de la trop grande rigueur de l’épreuve de maths, ont sans douté été trop mathisés.

Mon chat, Whisky, a des puces. Lorsque je le passe au peigne fin, irai-je jusqu’à appeler cela un dépucepelage ? Et dysorthographier, est-ce caresser à rebrousse-poils le chat des aiguilles ?
Et pour en rester aux chats, on sait qu’ils abhorrent les enfants. C’est normal, les chats sont des gastronomes à heures fixes, qui répugnent au mou tard. Enfin, Whisky a quelques puces : c’est mieux que la France, qui ne manque pas de polytiques.
Quant à mon ordinateur, il a commencé par des puces, et maintenant il a des bugs : c’est parce que je m’en sers comme d’un pense-petites-bêtes.

Je parlais il y a peu du Petit Fictionnaire illustré d’Alain Finkielkraut, où l’on trouve le « sapotage » — « soupe servie froide intentionnellement ». Bernard Kouchner nous expliquera un jour que cette soupe froide se mitonne sur du gaz pas chaud. Sans rire.

Ou que les sales gosses qui pissent sur les colonnes de fourmis pratiquent la formication — une forme fréquente de sexualité enfantine…

Pour en revenir au curare du docteur Bonnemaison, je m’étonne que ce détail n’ait pas excité la verge — pardon, la verve — de l’ex-ministre. Le cul rare est très apprécié des sodomites — petites bêtes ravageuses des fonds de culottes…

Franchement, qu’un médecin de cette génération (on y faisait encore des études sérieuses, le latin et le grec étaient les langues de référence des carabins d’autrefois) semble ignorer que l’euthanasie, c’est la « bonne mort » (eh oui, il en est des moins goûteuses…), c’est à se taper la tête contre les murs (je précise, dans ce contexte, qu’un fondu enchaîné n’est pas forcément un fou sous camisole). Peut-être est-ce l’âge — « le pourrissement de certaines cellules peu connues », comme disait Boris Vian. Faut-il déjà lui rappeler qu’un ectoplasme n’est pas une plaquette sanguine de 100 grammes ?

La vérité, c’est qu’on ne l’avait pas filmé depuis un certain temps, et que les caméras lui manquaient. On se souvient de son affectation à attendre le soleil d’après-midi pour débarquer du riz en Somalie : c’est à 1mn40, à se passer en boucle.

À l’époque il représentait Mitterrand. Plus tard, il a représenté Sarko. Maintenant qu’il ne représente plus que lui-même, il en est à faire des calembours débiles. Ah, c’est pas bô de vieillir !

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Assez décodé. Signez et faites signer la pétition sur la laïcité lancée à l’initiative de Marianne. C’est rédigé en termes mesurés, mais l’essentiel y est dit. Et il y a dans les signataires plein de beau monde fréquentable — le bon docteur Kouchner n’y est pas, dis !

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Carnage

Pauvre Chou passe le Bac, et il n’a pas aimé les maths — ni la physique, au passage. Trop dure, la vie de lycéen de Terminale S ! Comment ! On a osé lui poser des questions inscrites au programme ! Un scandale ! Il a donc protesté sur les réseaux sociaux, qui sont le ventre mou de notre démocratie molle. Puis il a lancé une pétition, qui a recueilli déjà près de 50 000 signatures — une pétition commode où l’on peut revenir, et où l’on ne vous demande pas confirmation de votre vote. Puis il a protesté auprès du ministère, qui pour le moment lui rétorque que tout était dans les clous — et qui en sous main a sans doute déjà donné des instructions pour que l’on corrige tout ça avec la plus grande bienveillance, en survalorisant les questions faciles, ou en notant sur 26, comme certaines années de grand cru.
Pauvre Chou II proteste aussi, sur d’autres réseaux sociaux. Il est prof de maths (est-il de ceux qui ont été recrutés avec 4 de moyenne ? Je ne sais…), membre du SGEN ou du SE-UNSA (qui proteste itou) et, affirme-t-il, c’était infaisable — en tout cas, pas par ses élèves. « Si l’Inspection qui a choisi ces sujets nous surprenait en cours à traiter ainsi nos élèves, qu’est-ce qu’ils nous mettraient ! Ils veulent qu’il n’y ait que 50% de reçus ou quoi ? »
Pour ceux qui ne savent pas, les sujets de Bac sont proposés par des enseignants (pas les mêmes, manifestement), vus et revus par les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et les Inspecteurs Généraux au besoin. Et formulés dans un esprit de grande libéralité — on garde en vue l’objectif de faire mieux, chaque année, que l’année précédente. En 2013, les postulants au Bac S ont réussi à 97% — un score stalinien. Imaginez-vous un instant, au coût moyen du redoublant, que l’on puisse sereinement envisager un score inférieur ?
Ils ont donc cru bien faire, les Inspecteurs qui ont choisi les sujets. Ils ont cru œuvrer dans l’intérêt des candidats. Mais ils n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de facteurs essentiels.
D’abord, le niveau ne cesse de monter, comme chacun sait. Ce qui était inscrit hier dans les programmes est devenu irréalisable aujourd’hui — par manque d’heures parfois, d’énergie souvent. De volonté aussi : les lycéens viennent faire leurs emplettes au lycée, comme ils les font dans la vie, ils consentent à butiner quelques heures de cours, moyennant quoi, estiment-ils, ils mériteront bien le Bac, pour avoir fait hommage de leur temps à l’institution. Travailler, eux ? Jamais ! Ou plus exactement, ils croient travailler : quand ils se retrouvent en classes prépas, et qu’on les met effectivement au travail, ça leur fait tout drôle.
Une facilité engendrant une autre facilité, on a choisi, année après année, de proposer des exercices toujours plus simples — du coup, on a cru que c’était un droit acquis, et la moindre difficulté nouvelle paraît attentatoire. Tout le monde sait bien que le Bac n’est plus un examen, mais un Certificat de Vie Scolaire, une Attestation de Fin d’Etudes Secondaires. L’escroquerie, c’est que ce chiffon ouvre encore les portes de l’Université (et ce sont bien les seules : IUT, BTS, Prépas, quelques facs, soit 45% des formations, ne sélectionnent plus sur le Bac, mais sur le niveau). Il est évident qu’un examen incroyablement coûteux (les polémiques vont bon train sur le sujet, 80 € par élève, dit le ministère, 2000, dit le Syndicat des chefs d’établissement — à multiplier par 650 000, et vous penserez à rajouter au total le coût des redoublements, 13% encore l’année dernière, à 12 000 € par élève) n’a pas d’autre sens que d’être le rite de passage le moins exigeant et le plus vain au monde. Les jeunes Sioux qui devaient tuer un aigle à mains nues en bavaient un peu plus… Un rite dont la conclusion est une beuverie d’après match, si je puis dire, et davantage si affinités. Le stress est moins celui des candidats, qui savent bien qu’ils réussiront, on le leur a promis, on le leur doit, c’est la prie à la semi-assiduité en Terminale, que celui des parents qui croient que le Bac est encore celui qu’ils ont passé. Or, Bac est un nom de famille, et celui de la décennie en cours n’a pas grand-chose à voir avec celui de mon grand-père, si je puis ainsi m’exprimer. Autant le supprimer, en laissant les Facs libres de sélectionner sur dossier — comme les autres.
Nous savons tous comment cette grogne finira : 97% au moins des postulants auront le Bac, et les notations seront ce qu’on voudra qu’elles soient. Même pas besoin de faire pression : le système génère sa propre mécanique des fluides.
Nous savons aussi ce qu’il adviendra de ces nouvelles cohortes de bacheliers (au passage, les 50 000 signatures de la pétition représentent à peu près le nombre d’élèves qui ne devraient pas être en S, et qui n’y sont que parce que d’autres sections sont devenues des repoussoirs, et parce que l’on fait passer le plus de gens possible). Ils iront en fac, où ils se planteront à 50%, ou en Médecine, qui les éjectera, au but d’un an, à 80%. Puis ils feront Communication, Psycho, Socio, Pôle emploi. Pas profs, quand même, il y a des limites.
Mon niveau en maths étant ce qu’il est, j’ai demandé à des collègues compétents de juger les sujets. « A force d’infantiliser les gens en leur donnant des sujets prédigérés pour lesquels ils n’ont plus du tout besoin de réfléchir, les sujets ordinaires finissent par paraître difficiles », me dit l’un d’entre eux — un bon.
C’est bien le comble. Le Bac, rite de passage (les équivalents européens sont tous synonymes de Maturité, puisque c’est de cela qu’il s’agit) infantilise ceux qu’il avait pour but de faire passer dans le club des adultes. Mais à bien y penser, notre société tout entière joue l’infantilisation. Pendant ce temps, les petits Chinois qui à 12 ans raflent toutes les premières places aux Olympiades de Maths sont précocement adultes, et précocement guerriers. Ils viendront manger nos lycéens mécontents, et ce sera bien fait pour eux — tant pis pour nous. Les Romains du Bas-Empire ont dû protester, eux aussi, pendant que les Barbares frappaient à leur porte — frappaient pour les enfoncer.

Jean-Paul Brighelli