On achève bien les profs de Français…

Female-Profile-Silhouette-3Blanquer peut bien dire ou bien faire : le vrai pouvoir, au quotidien, est toujours entre les mains des pédagos. Pour les stagiaires, ce sont les tuteurs et les didacticiens de l’ESPE. Pour le prof de base, c’est l’Inspection qui joue ce rôle de gardien du temple meirieutique. Forcément : ils ont été recrutés, ils sont indéboulonnables, les ministres passent, pensent-ils, la Vérité pédagogique reste.
Ce qui suit est le récit autographe d’une Inspection réalisée il y a peu chez une collègue de Lettres, Cécile B (ne cherchez pas, c’est un pseudo, j’ai préféré camoufler sa vraie identité à l’inquisition des pédagogues), dans une classe de Cinquième d’une REP difficile en banlieue parisienne (pléonasme !). Elle pensait avoir réussi son année : elle avait tout faux. Et le papotis alors, cet enfant adultérin du papotage et du clapotis, recommandé l’année dernière par des Inspecteurs du rectorat de Versailles ? Elle n’a pas pensé au papotis — qui dans une telle classe se transforme immanquablement en chahut général, hurlements de singes et jets d’objets divers. Mais ces prêcheurs passent, une heure, puis s’en vont et vous abandonnent au milieu des décombres instaurés par leurs belles certitudes.
Je lui laisse la parole, tout en attestant que rien là-dedans n’est inventé ni bidonné. C’est le quotidien des Inspections — en Lettres tout au moins, l’une des disciplines les plus touchées par le grand vent de folie qui souffle depuis trente ans et qui a détruit tant d’enfants. Alors, la priorité à la langue française… Voilà ce qu’ils en font.
Un mot encore. Ces gens sont des croyants — ils arborent d’ailleurs l’éternel sourire des Mormons venus vous démarcher à domicile. À moins d’être éliminés l’un après l’autre, ou remplacés en masse par de vrais praticiens, ils ne lâcheront rien.

« J’ai été inspectée en ce début juin, pour un rendez-vous de carrière, la mission centrale des Inspecteurs dans le cadre des PPCR (Parcours Professionnels, Carrières et Rémunérations), dans une REP difficile, avec des 5e qu’il m’aura fallu canaliser durant 10 mois, avec lesquels (pour les 2/3 d’entre eux) j’ai dû batailler pour obtenir un « bonjour », « au revoir », pour qu’ils aient une feuille et un stylo, pour qu’ils daignent prendre ledit stylo pour écrire sur ladite feuille, dont les copies, quand elles ne sont pas blanches, ressemblent à des gribouillis d’enfants de 7 ans (et encore) n’offrant ni majuscule, ni ponctuation, et dont les mots s’enchaînent sans cohérence.
L’inspecteur, grisonnant et jovial, me rassure dès son arrivée, et m’assure qu’il est là pour conseiller et aider les professeurs à s’améliorer, certainement pas pour « casser ».

J’ai choisi de faire cette heure de cours sur la distinction entre les propositions indépendantes et subordonnées.
Mon Power Point est au poil et les exercices progressifs. La veille, nous avions, à base d’observations, écrit l’introduction du cours et défini ce qu’était une proposition. Je démarre donc par quelques rappels en les faisant pratiquer au tableau. Ils ont retenu. Victoire.
Le cours se déroule dans un grand calme… ils ont fini, au fil de l’année par comprendre que travailler se faisait dans l’écoute. Ils participent, lèvent la main, vont au tableau, et apprennent à comprendre l’enjeu d’une proposition, et à les analyser avec rigueur. Ils ont compris. Et en plus, ils se comportent comme des élèves modèles, chose rare que je ne savoure que depuis un mois ou deux.
Durant les exercices en autonomie, je circule pour aider les élèves. L’inspecteur aussi. (???)
Je donne quelques applications à terminer pour le lendemain, qui me permettront de passer à des exercices plus complexes d’écriture.

L’entretien peut ensuite démarrer avec ce bonhomme enthousiaste, qui a bien meilleure mine que moi — je me fais la remarque intérieure que nous n’avons clairement pas passé la même année. Je suis éreintée, et je lui dis dans le couloir qui nous mène au bureau de l’entretien.
Cet entretien sera une véritable épreuve pour moi. Tout du long, j’oscillerai entre la stupéfaction, l’envie d’exploser de rire et de fondre en larmes en même temps de désespoir. Comment a-t-on pu en arriver là ?

« Commençons par parler de votre cours en lui-même »…
La première partie de mon cours sur le repérage des propositions, et la compréhension d’une « indépendante » était lourde et peu utile. Il aurait fallu attaquer directement par ces histoires de subordonnées, beaucoup plus intéressantes. D’ailleurs, les élèves se sont davantage éveillés à ce moment-là du cours. Et puis, avoir insisté pour qu’ils disent « PROPOSITION subordonnée » était superflu : tant qu’ils comprennent l’idée de subordination… le terme « proposition » ne correspond pas à une véritable catégorie grammaticale. Il aurait d’ailleurs été préférable d’attaquer le cours par l’analyse de subordonnées, afin qu’ils « ressentent » cette grande idée de subordination.
Il a vu dans le classeur d’élève que nous avions démarré ce cours écrit par une définition, ce qui ne lui semble pas terrible. Cela doit être passé de mode j’imagine. Il me paraît pourtant primordial de structurer l’esprit de mes élèves, pour lesquels tout est brouillon et émietté.
Il faut les mettre davantage en « activité de création » : aujourd’hui, ils n’ont fait que de l’application (évidemment, dans une classe lambda, d’un niveau correct, j’arrive à caler dans l’heure les derniers exercices d’écriture…).
Il revient sur son observation du classeur d’élève. J’ai trop de traces écrites dans mes cours. Les élèves devraient être davantage en situation d’écriture autonome. Ils doivent écrire eux-mêmes leur cours, ce qu’ils ont retenu de l’heure (je sais très bien ce que, globalement, mes élèves retiennent d’une heure de cours : les bouts de gomme lancés entre camarades, les insultes hurlées au moindre truc, le fait qu’il fut fort rigolo qu’un élève extérieur rentre intempestivement dans ma classe en faisant semblant de s’être trompé de salle, et que ça ait fait marrer tout le monde pendant 10min, le fait qu’Untel ait volé le stylo 4 couleurs de Bidule, frôlant le déclenchement d’une troisième guerre mondiale…).
Je lui explique que mes élèves n’écoutent pas franchement toujours mon cours, et qu’ils ne savent pas rédiger une phrase simple cohérente, avec une majuscule et un point, sans faire trois fautes par mot, et qu’il me paraît donc important que chacun reparte avec un cours structuré et cohérent.
Il esquive ces remarques et s’obstine : ils doivent être libres de leur écriture. D’ailleurs, il y a beaucoup trop de questions dans mes cours ! Répondre à une question, c’est contraignant. Ils ne sont pas libres de s’exprimer sur le texte.
En effet, j’avoue avoir eu l’audace d’apprendre à mes élèves à répondre correctement à une question… et même, à expliquer et justifier leurs réponses, en ESSAYANT de faire des phrases. Je me suis battue toute l’année pour cela.

Concernant ma gestion de classe : il apparaît évident que j’ai de l’autorité et que je les tiens d’une main de fer. Ils n’ont aucun espace de liberté, je les contrains beaucoup trop.
Parce que bon… « Vous avez insisté pour qu’ils collent leur exercice, mais c’est pas grave ! Qu’ils collent leur feuille ou pas ! Ils font ce qu’ils veulent, c’est pas important ! Ils sont libres ! » – « Oui, mais s’ils ne le font pas, la feuille finit en miettes au fond du sac, je fais comment pour corriger le lendemain ? » – « Ooooohhh… mais c’est rien… vous en redonnez une ! »
Je me bats tous les jours pour qu’ils sortent tous une feuille, la plupart n’ont jamais leurs affaires, ne savent même pas où ils ont noté le cours. Alors quand ils retrouvent leur cours par miracle, je suis bien heureuse que l’exercice soit collé. Concernant les photocopies, mon bisounours ne semble pas imaginer que nous nous faisons enguirlander régulièrement quand nous avons l’audace de réclamer des feuilles pour la photocopieuse. Quelle idée…
Je ne suis donc pas assez souple, ils sont trop sages en fait, je crois que c’est ce qu’il me reproche… Je lui explique qu’il est impossible de relâcher la moindre attention avec eux : « Ooooohhh mais si ! Ils avaient l’air mignon ! » Je lui explique que non, qu’ils se sont tenus car je les tiens en effet d’une main de fer, et que cela m’a pompé toute mon énergie cette année, et puis la Principale et lui étaient au fond de la classe, cela les a inévitablement impressionnés. « Mais non ! Ils avaient l’air très bien. Il faut lâcher du lest ». Je dois continuer à lui expliquer que si l’on relâche la moindre chose, cela devient le zoo dans la foulée et qu’il est impossible de faire cours… « Oui, mais il faut savoir lâcher du lest… reprendre la main ! Lâcher du lest… reprendre la main ! … »
Je crois halluciner. Je l’invite à revenir voir cette même classe, le jour où je les ai deux heures d’affilée, avec tous les élèves présents.
Il insiste gentiment sur le fait que mon autorité n’instaure pas un climat de confiance dans la classe : « Je n’ai pas vu vos élèves sourire. Vous, vous avez souri deux fois, mais eux n’ont pas souri, le cadre est trop rigide ». Or, la langue et la lecture doivent être un plaisir. Ce dernier point sera le gros de l’entretien. Attention à ne pas trop cadrer, à être plus souple… et à laisser aux élèves leurs libertés.
Je dois oublier encore nombre des tares qui m’ont été reprochées avec grand sourire et « bienveillance » par ce gentil monsieur venu d’une autre galaxie.

Je suis fatiguée de l’énergie déployée cette année à avoir essayé de tirer quelque chose de ces gamins perdus, sans aucune discipline, sans cadre, sans aucun respect pour rien ni personne, fatiguée d’avoir lutté toute l’année pour instaurer rigueur et respect… mais heureuse d’avoir passé les quelques derniers mois à vivre le fruit de ce dur labeur : faire cours à peu près correctement, avec des élèves qui participent, comprennent des points de langue rigoureux, et obéissent à leur professeur.
Deux heures avec Monsieur Bisounours auront suffi à anéantir mon sentiment de victoire. Je ne suis qu’une marâtre malveillante, avec qui il n’est pas amusant de faire cours. Echec mission. »

Cécile B. et Jean-Paul Brighelli

Vous avez dit « fasciste » ?

Il y a peu, j’ai donné en dissertation une remarque lancée par Roland Barthes lors de son cours inaugural au Collège de France, en janvier 1977 — une remarque qui a fait couler beaucoup d’encre et proférer nombre de bêtises sentencieuses. Je vous la livre comme elle a été formulée :
« La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. »
Il suffit d’écouter les 5mn50 qui précèdent cette déclaration d’évidence pour comprendre que Barthes se référait à la structure — grammaticale, syntaxique, phonologique — de la langue, qui, dit-il très bien, nous interdit par exemple le neutre, en français, et nous oblige à choisir sans cesse entre « tu » et « vous ».
Rien à voir a priori avec le fascisme au sens historique, qui s’exerçait sur le sens, comme l’a magistralement montré Victor Klemperer, patient observateur des glissements sémantiques que le Tertium Imperium imposa peu à peu à l’allemand des années 1930.
D’ailleurs, fascisme, hitlérisme, salazarisme, stalinisme, maoïsme, nous en avons fini aujourd’hui avec ces grandes perversions du XXème siècle, n’est-ce pas… Nous sommes tous démocrates… Big Brother, c’est de l’histoire ancienne…
Et d’ailleurs, ce « fascisme » de la langue, la littérature n’est-elle pas là pour le subvertir ? C’est le sens de la conclusion de l’éminent sémiologue. Si « dans la langue, donc, servilité et pouvoir se confondent inéluctablement » ; si « l’on appelle liberté, non seulement la puissance de se soustraire au pouvoir, mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne », alors « il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage ». Mais d’ajouter aussitôt : « Malheureusement, le langage humain est sans extérieur : c’est un huis clos. » N’y échappent qu’Abraham, qui cesse de discourir et part sacrifier son fils (« un acte inouï, vide de toute parole »), et Zarathoustra — mais bon, nous ne sommes ni des prophètes, ni des surhommes.
Reste donc la possibilité de « tricher » avec la langue : « Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature. »
Mais ça, c’était avant. Avant que le fascisme ne soit assuré par la bien-pensance et le politiquement correct, via les groupes de pression, les « communautés », les sectes, et ne s’exerce justement sur la littérature — et les arts, et l’Histoire, et le reste : le vrai totalitarisme a débarqué insidieusement, paré des oripeaux de la démocratie.
Dans le Figaro du 9 juin, Mohamed Aïssaoui raconte avec un léger effarement l’arrivée dans la littérature des contrôleurs de pensée unique. Baptisés « sensitivity readers » aux Etats-Unis, relayés par le « bad buzz » des réseaux sociaux qui vous défont un livre en dix secondes et deux mille tweets, ils ont pour fonction d’épurer a priori, avant toute publication, les manuscrits qui arrivent chez les éditeurs.

Du coup, les auteurs s’auto-censurent à la base. Un bon fascisme doit être préventif.
Cette manie des ciseaux ne concerne pas seulement les livres à venir : elle s’en prend à ceux du passé. Du passé récent (Houellebecq) comme du passé plus lointain (Hergé au Congo — mais je ne saurais trop vous recommander Hergé au pays de l’or noir, dont la première version était antisémite anti-juive, et la seconde version, « amendée », est antisémite anti-arabe). Et du passé vraiment passé : Pierre Loti, qui était pro-turc et anti-arménien, et antisémite globalement, est en butte à l’hostilité des associations et des ligues de vertu, mais qu’il se rassure dans sa tombe : Voltaire aussi, Maupassant itou, et j’en connais assez en littérature pour fournir à ces jeunes vertueux soucieux de bien-pensance une liste exhaustive de tout ce qui a mal pensé en littérature — en fait, tout le monde à part Christine Angot et Edouard Louis.
D’où l’émergence d’une « littérature segmentée » « visant des publics précis, dans des cases spécifiques et des cadres socio-culturels correspondant à la cible », comme aux Etats-Unis : « Par la puissance des lobbies, raconte Mohamed Aïssaoui, il existe là-bas des romans dédiés aux Noirs, aux Hispaniques, aux gays, aux juifs, et la dernière tendance est aux salaam reads, sortes de romans « halal » qui s’adressent à la communauté musulmane. » Vision ethnique de l’édition. Céline n’y avait pas pensé — mais en fait, personne n’y avait pensé, comme le rappelle Patrice Jean, interviewé dans les mêmes pages, qui souligne que « les grands écrivains ne peuvent que heurter les narcisses de la vertu ».

Ou ses tartuffes ? Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) et son ineffable président, Louis-Georges Tin, appellent à déboulonner toutes les statues de Colbert, et à débaptiser les rues ou les établissements scolaires qui portent le nom du promulgateur du Code noir. Libé jamais en retard d’une mode, donne la parole à nos démocrates nouveaux dont le programme consiste à faire taire les autres. Et Tin de conclure : « Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits. »
Ah, si c’est au nom de cette grande cause… Le CRAN rejoint le PIR. Marions Louis-Georges Tin avec Houria Bouteldja. Sûr qu’ils auront de beaux enfants…

On sait qu’Anne Hidalgo voit un danger antisémite dans le nom de certaines rues (le dernier visé par la polémique est Alain, qui ne s’y attendait pas), alors qu’on aurait pu penser que l’antisémitisme contemporain résidait davantage chez ceux qui le sucent avec le lait de leur mère…
Halte-là, malheureux… Tu stigmatises ! Tu vas finir comme Georges Bensoussan, que Médiapart et le bienheureux Julien Lacassagne avaient eu bien raison d’épingler et de signaler à l’ire des associations qui veillent sur notre vertu sémantique…
Grâce à tous ces petits-maîtres du politiquement correct, la langue ne se contentera plus d’être fasciste dans sa structure. Elle le sera dans toutes ses productions.

Comme le proposait Patrice Jean dans l’Homme surnuméraire, il faut dare-dare (ou dard-dard, comme écrivait San-Antonio, ce sale macho dont aucun livre ne survivra à la grande vague émancipatrice du #MeToo universel) « céliner » tout ce qui dans la littérature peut heurter. La littérature universelle au laminoir ! Plus de « juif de Malte » — ou d’ailleurs. Fini, les Shylock, Isaac d’York et autres Fagin — nous pouvons très bien nous passer de Shakespeare, Walter Scott et Dickens. Supprimons les Oncle Tom et les Mama — quelle horreur, Margaret Mitchell n’avait même pas donné un nom à la servante noire de son roman. Eradiquons les « méchantes femmes », qui donnent de la féminité une image si défavorable. Alors, les Trois mousquetaires sans Milady, la Cousine Bette sans Bette, et la légende de Médée sans Médée.

Il y a trois ans, des étudiants m’affirmèrent, très sérieusement, que Valmont était un violeur, et que le Verrou de Fragonard était un encouragement au viol, puisque la jeune fille qui cherche à fuir n’a manifestement pas donné son consentement écrit à l’infâme séducteur.Capture d’écran 2018-06-11 à 10.37.56À décrocher d’urgence des cimaises du Louvre !

Et des situations de ce type (ou de ce genre, si l’on préfère), la littérature ne connaît que ça. « Il se jeta sur elle, cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains ». C’est dans Bel-Ami. Mais Proust aussi lance Swann à l’assaut des catleyas d’Odette dans un fiacre. Et sans sa permission. D’accord, il la paie — mais ne serait-il pas temps d’inculper a posteriori tous ces clients de prostituées qui ostensiblement, au vu et au suce de tous les lecteurs, dégradent l’image de la femme — toutes des saintes…

Quand la littérature aura enfin été expurgée de toutes ses « tricheries », de son goût de la marge, comme aurait dit Mandiargues (encore un pornographe ! Au bûcher !) et de tout son mauvais esprit, que l’on aura écrit « personne de couleur » à la place du mot « nègre » dans l’Esprit des lois, ou « personnes de petite taille » en lieu et place des nains de Perrault, alors nous pourrons respirer, dans une atmosphère raréfiée mais pure, l’air des cimes fascistes, totalement fascistes, que nous promettent nos vigilants censeurs contemporains — mais temporains est peut-être de trop, en ce qui les concerne.

Jean-Paul Brighelli

Du fascisme démocratique et autres aléas de la modernité

tocqueville_02_2S’ouvre aujourd’hui vendredi 8 juin, au château de Tocqueville, un grand colloque international sur « la démocratie en Occident au XXIème siècle » — ce qu’Alexandre Devecchio, qui en rend excellemment compte dans le Figaro du 8 juin, appelle « la grande fracture démocratique ».
Une appréhension hâtive d’un tel sujet amènerait peut-être le lecteur à penser qu’en ces temps de Front national, de Ligue du Nord, d’UKIP (Angleterre), AfD (Allemagne), ÖVP (Autriche) et autres Fidesz – Magyar Polgári Szövetség (Hongrie) ou Prawo i Sprawiedliwość (Pologne), la menace est déjà installée à l’extrême-droite. Un historien demi-habile ferait peut-être un parallèle avec l’ascension d’Hitler sous le régime de Weimar, histoire (si je puis dire) de nous faire peur…

Enter David Adler, political researcher, comme dit le New York Times. Dans un article fascinant paru le 31 mai dernier, il fait état de sa recherche sur le rapport à la notion de démocratie — et à sa pratique — dans les pays occidentaux, tous supposés démocrates. De sa recherche et de sa stupéfaction : dans tous les pays « démocratiques », les centristes, globalement au pouvoir, sont majoritairement hostiles à la démocratie.
Certes, les partis d’extrême-droite aiment les hommes forts. Mais les centristes les talonnent : ils ont horreur de ces circonstances molles qu’on appelle vox populi. Voyez plutôt :Capture d’écran 2018-06-08 à 10.59.42

Capture d’écran 2018-06-08 à 11.00.12Horreur surtout de ce qui peut résulter d’un vote démocratique. Rappelez-vous la façon dont les démocrates centristes de chez nous, ceux qui sont aux manettes à Bruxelles, ont contourné le vote sur Maastricht. Souvenez-vous des cris d’orfraie des démocrates anglais de la City à la suite du Brexit, suggérant que Londres (ah, une mégapole mondialisée, quel pied…) fasse sécession. Et remarquez depuis quelques jours les hurlements de nos démocrates à nous, face à l’issue des dernières élections italiennes : le président Sergio Mattarella cherchant à confisquer l’élection, qui lui semblait peu compatible avec les sempiternels critères européens, et les journalistes de chez nous appelant quasiment le châtiment divin sur la tête des inconscients qui ont voté là-bas pour la Ligue du Nord ou pour Cinque Stelle. Etienne Gernelle, dans le Point, a trouvé de jolies invectives contre ces « histrions » qui ont « stupidement tonné » mais qui ont mangé le pain blanc de leur bêtise. Et Matteo Salvini, le patron de la Ligue, doit désormais se faire à l’idée que c’en est fini de « la période bénie où il pouvait dire ce qu’il souhaitait sans que cela porte à conséquence ». On n’est pas plus aimable avec des gens qui ont quand même ramassé une large majorité des voix. Ces Italiens sont sans doute moins intelligents qu’un éditorialiste français.

L’inversion des codes ne date pas d’hier. « L’ignorance, c’est la force », disaient jadis en chœur George Orwell et Philippe Meirieu — avec des intentions différentes, sarcasme là, programme ici. Mais cela fait une grosse dizaine d’années que les « démocrates » auto-proclamés se conduisent comme des autocrates. Des tyrans, parfois. Des Européens à la botte de l’Allemagne, qui n’en finit pas de caresser dans le sens du poil les descendants des oustachis, lancent une guerre insensée en ex-Yougoslavie — dont est sortie une Bosnie porte-avion de l’islamisme et des trafics d’organes. Un Premier ministre anglais, « french poodle » du président américain, lance son pays dans la guerre sans demander l’avis de quiconque. Un président français s’assoit sur un référendum, nous ramène à l’Otan sans en référer à qui que ce soit et lance en Libye une opération unilatérale et incertaine — restons poli. Un autre, après lui, joue avec les unités d’élite en Afrique, et menace la Syrie de représailles au nom d’un « ordre mondial » démocratique. Et je passe outre la politique européenne vis-à-vis de la Russie, tout cela à propos de l’Ukraine, autre vieil allié du IIIème Reich — et d’ailleurs les partis néo-nazis y fleurissent. Ces démocraties-là décidément sentent bon…
Parce que ces opérations unilatérales, décidées dans le silence feutré des cabinets, sont lancées au nom de la démocratie – sans demander jamais son avis au Démos, le peuple qui a bon dos, de larges épaules et le portefeuille vide.

Nous allons vers des temps troublés. Nos prétendus démocrates se sont saisis de la démocratie pour contourner la République. Non seulement Tocqueville, qui faisait l’éloge de la démocratie en Amérique tout en soulignant ses limites, avait raison, mais Montesquieu, qu’il avait lu de près, avait raison lui aussi : la démocratie (une certaine espèce de démocratie) est une perversion, et elle se confond désormais avec cette autre perversion qu’est l’oligarchie, la séparation nette du peuple d’en bas d’avec les élites supposées d’en haut. Et ces deux perversions en produisent une troisième que Montesquieu appelait tyrannie. C’est une combinatoire. J’exagère ? Ah oui ?

J’ai mis du temps à comprendre que les politiques scolaires ne visaient au fond qu’à accentuer cette séparation, et que l’argent déversé sur le bas avait pour but essentiel de préserver les privilèges d’en haut. J’ai mis du temps à admettre qu’on ne changerait pas le système scolaire sans changer de régime, en revenant à une république vraie et en balayant nos démocrates de façade — ceux qui tentent chaque jour de faire croire que populisme est un gros mot, sans doute parce qu’ils croient que le peuple est une menace. C’est même la seule chose dont ils ont peur.

Au fond, ce ne sont pas les partis « fascistes » qui présentent un vrai danger. Ce sont ceux qui se parent ostensiblement des oripeaux de la démocratie — pour mieux la contourner. Le danger, c’est l’extrême-centre. Depuis 50 ans, en Occident, aucun coup d’Etat n’est venu des extrêmes. Ils sont tous partis du centre — sur le modèle de Louis-Napoléon  Bonaparte : on se fait élire par des bourgeois, puis on prend le pouvoir en suspendant toutes les libertés. Le prochain, que je crois poche, fonctionnera sur le même modèle — ou il se contentera de changer la loi électorale et le mode d’élection des députés (et leur nombre) pour continuer à régner. Que d’aucuns ne le voient pas trouble ma foi en la nature humaine…

Alors, fratelli d’Italia, ne vous laissez pas impressionner. Appliquez votre programme. Allez jusqu’au bout : dénoncez la dette absurde dont on vous fait payer (comme à nous) les intérêts sans espoir de la régler un jour. Pour la résorber, il faudrait que les Etats puissent créer de l’argent – et ils ne le peuvent pas, ficelés qu’ils sont par le système bancaire. Faites crouler ce vieux monde : seuls ceux qui ont beaucoup ont quelque chose à y perdre — et l’INSEE vient d’avouer que notre « démocratie » ne profite qu’aux plus riches, quelle découverte !inegalites Non, l’Histoire n’est pas finie, comme Francis Fukuyama l’a finalement reconnu. Elle commence — ou elle continue. Avanti popolo !

Jean-Paul Brighelli

Enseignement : séquences interdites

Capture d’écran 2018-06-04 à 08.17.55Jean-Michel Blanquer vient d’envoyer aux enseignants un « vade-mecum de la laïcité » qui remplace avantageusement celui conçu par Vallaud-Belkacem. J’en ai rendu compte par ailleurs, je n’y reviendrai pas…
Un point pourtant. Le document, très détaillé, énumère les éléments des programmes sujets à contestation au nom des croyances religieuses. C’est page 31 :

« L’histoire des génocides, l’histoire des religions, l’origine de la vie, la théorie de l’évolution, l’éducation à la sexualité, l’égalité filles-garçons, l’enseignement du fait religieux en histoire des arts, l’éducation musicale, les arts plastiques, le système solaire en sciences de la vie et de la Terre, etc. »

On a là la liste presque exhaustive (le « etc. » laisse le champ ouvert à quelque nouvelle fantaisie) des points de friction. Reprenons et expliquons ce qu’il y a sous les mots du ministre et de sa Commission Laïcité.
Levons le voile…

« Génocides » ? Tout ce qu’on raconte sur les camps de concentration est faux, les Juifs tiennent les médias, ils vous feraient croire n’importe quoi, le vrai génocide, c’est celui lancé par Israël contre les Palestiniens. Par les colons contre les Musulmans, partout ! C’est mon prof de Troisième qui me l’a dit, t’es bien attrapé, Ducon !
« Religions » : vous n’avez pas le droit d’en parler. Vous n’avez pas le droit de faire étudier des passages du Coran, qui est écrit en arabe (littéraire), qui est la langue de Dieu — on ne traduit pas Dieu, il est assez explicite comme ça. Comment ça, ce que ça veut dire ? L’imam m’a expliqué ce que ça voulait dire ! Comment ça c’est un Juif qui a écrit le Coran ? Et ma main dans la gueule, tu la veux ?
« Origine de la vie » : Dieu a créé la vie telle qu’elle est il y a environ 6000 ans. Telle qu’elle est et pas autrement. Les hommes tels qu’ils sont. Comme moi. Parfait, quoi ! Néandertal, c’est bidon. À Hollywood, ils vous font croire n’importe quoi — et même qu’on est allé sur la Lune, c’te connerie ! Lucy, c’était un singe. Pourquoi voulez-vous que Dieu, qui est un être parfait et nous a faits à son image, ait eu besoin de phases intermédiaires, d’un big bang et de 900 millions d’années pour orchestrer la Vie ? Pourquoi pas d’un brouillon pendant que vous y êtes ?

« Darwin » ? Une invention du diable pour nous faire croire que nous ne sommes pas des créatures de Dieu. Si les mecs de Daesh le chopent, tu vas voir ce qu’ils lui feront !
« Education à la sexualité » : c’est obscène. Choquant. Surtout pour les filles. Elles n’ont pas besoin de savoir comment on prend la pilule ou comment on avorte ! Elles sont là pour faire des enfants. Nous gagnerons avec le ventre de nos femmes, c’est Boumediene qui l’a dit ! Pouah ! La prof elle a aussi parlé des moments où les femmes ont leurs… ! La honte !
« Egalité filles-garçons » : C’te connerie ! Les femmes, elles obéissent, et c’est tout. Et il faut les tenir, parce qu’elles ont le diable en elles, m’a dit ma mère, qui fait la loi à la maison. Et ma sœur, elle a intérêt à bien se tenir ! D’ailleurs, au paradis d’Allah, on te les offre : c’est bien la preuve, hein… Par paquets de 70 ! Quant à m’asseoir à côté d’une meuf, tu peux toujours y compter ! Je le sais, moi, si elle est pas impure ? Et puis, vous avez vu comment elles s’habillent, maintenant, les nichons à l’air et tout ? En short, certaines ! Va te couvrir, salope ! Mets un voile au moins ! La prof de Français nous a fait étudier Baudelaire ! « Ô toison moutonnant jusques sur l’encolure ! » Putain ! Franchement dégueu !
Comment ça, « enseigner le fait religieux » ? Mais des religions, il n’y en a qu’une vraie, le reste, c’est bidon. Pas besoin de livres quand on a le Coran. Les faits, c’est que Dieu a dicté le Coran à Mohammed. Comment ça, il savait pas écrire ? Qu’est-ce que t’en sais, d’abord ? T’y étais ? Si Dieu voulait qu’il sache lire et écrire, il savait ! Dis-moi, ça frise le blasphème, ce que tu dis là… Tu sais comment ils ont fini, tes copains de Charlie ? Putain, leur minute de silence, je me suis assis dessus.
« La musique » ? C’est haram ! Et puis moi, à part le rap… Une invention du diable ! Toute la musique que j’aime, c’est le bruit des kalachs dans le silence des cités. Ça, ça me parle !
« Arts plastiques » mon cul ! On ne représente pas la figure humaine, c’est tout. Je veux bien dessiner des fleurs, comme sur les mosaïques de la mosquée. Point final. Comment, les miniatures persanes, bla-bla-bla… Ce sont des chiites ! Shit pour les chiites !
« Le système solaire » ? La Terre est au centre de l’univers, ça se voit que le soleil lui tourne autour, non ? Il est con, ce mec ! Et elle est plate, la terre. Sinon, les mecs en bas, ils auraient la tête à l’envers.

Pour combler le « etc. », rajoutons l’histoire de l’esclavage. Seule existe la traite atlantique, c’est Taubira qui l’a dit. Les 12 millions de Noirs auxquels les Arabes ont fait traverser le Sahara à pied, les hommes castrés mourant dans les sables, tout ça, ça n’a jamais existé. Ce sont mes copains du PIR qui me l’ont enseigné. D’ailleurs, des Noirs, il y en a en Amérique, mais pas en Arabie, ah ah !
Quant à la laïcité… Ça devrait pas exister ! La charia, voilà ce qu’il faut ! Tu dis des conneries, on te coupe la langue. Tu feras plus trop le malin, après !Capture d’écran 2018-06-04 à 08.18.08

Voilà. Nous en sommes là. Si vous avez l’impression qu’une partie de la France vit au Moyen-Age (et un Moyen Âge glauque, barbare, dans l’horreur des bûchers et des persécutions), vous n’avez pas tort. Des années de « respect » de l’élève et de programmes définis en « compétences » — ces compétences qu’il faut aller chercher dans le savoir inné des chers bambins — nous ont ramenés bien en-deçà des Lumières. Il faut tout reprendre à la base. Blanquer, il n’en a pas fini.

Jean-Paul Brighelli

PS. Bien entendu, seuls des extrémistes tiennent de tels discours. Pas tous les croyants. Il y en a qui réfléchissent. Même qu’il y en a qui sont athées.

Philip Roth, 1933-2018

1123703-prodlibe-philip-rtohAlors Philip Roth, l’homme qui ne souriait jamais sauf en se cachant, est mort. Et il n’ira pas au Paradis, ni dans les Limbes, ni nulle part ailleurs. C’était un incroyant notoire — il était même, expliqua-t-il un jour, anti-religieux : « Je trouve les religieux immondes. Je hais les mensonges de la religion. Ce n’est rien qu’un immense mensonge. » Cela me rappelle l’imprécation finale de Maurice de Nassau, prince d’Orange, qui sur son lit de mort en 1625 ne trouva rien d’autre à dire, au curé arrivé en urgence, que « Je crois que deux et deux font quatre » — une réplique que Molière mit plus tard dans la bouche de Dom Juan. Roth a enfoncé le clou : « Rien de névrotique dans mon opinion. Elle se fonde sur l’abominable histoire de la religion — je ne veux même pas en parler. Rien d’intéressant à parler de moutons sous le joli nom de « croyants ». Quand j’écris, je suis seul. Plein de crainte, de solitude et d’anxiété — et je n’ai nul besoin de religion pour me sauver. »
Rita Braver, intervieweuse de CBS, avait beau insister (« Mais vous n’avez pas le sentiment qu’il y a un Dieu parmi nous ? Vous pensez à ce que diront les gens en vous entendant faire profession d’athéisme ? » — aux Etats-Unis, c’est par votre foi, ou l’absence d’icelle, que l’on vous somme de vous définir), Roth (que l’on devine poliment exaspéré) avait insisté aussi : « Quand le monde entier cessera de croire en Dieu, ce sera un chouette endroit pour vivre… »

Le parallèle avec Dom Juan n’est pas vain. Roth était un séducteur — comme Albert Cohen au fond : du charme, du talent, et ce « mépris d’avance » qui peut rendre le séducteur haïssable, une fois qu’il a déjà séduit. Parlez-en à Claire Bloom, avec qui il vécut plusieurs années, et dont il ne supportait pas la fille, qui était, à son avis, une imbécile. Nous en avons assez autour de nous, autant s’épargner d’en avoir près de nous.
Roth et les femmes, donc. Les Juifs qui l’ont presque systématiquement condamné, livre après livre, expliquant même que son œuvre était ce qu’il y avait de plus antisémite après les Protocoles des Sages de Sion (si ! Il y en a qui n’ont pas peur de dire des énormités), se sont focalisés sur ses héros masculins, tous soupçonnés d’être des reflets ou des hypostases de l’auteur (dans le grand fourre-tout médiatique, il n’y a plus personne apparemment qui comprenne qu’auteur, narrateur et héros sont des entités distinctes, même quand le héros s’appelle Philip Roth, comme dans The Plot against America ou Operation Shylock). Neil Klugman dans Goodbye Colombus, Alexander Portnoy dans Portnoy’s complaint (qui pourrait postuler au Guinness Book dans la catégorie « scènes de masturbation »), Nathan Zuckerman ou David Kepesh, qui reviendront chacun dans trois romans — et j’en passe. Tous des « alter ego » de l’auteur, dit le critique pressé. « Tous antisémites ! », affirme l’hassidique new-yorkais. Alors que Roth se souciait surtout de peindre l’Amérique… Stendhal déjà ironisait sur les imbéciles qui accusent le miroir…
On s’en fiche. L’avis des imbéciles, hein… « Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs », comme dit l’autre.

Moi, ce qui m’a toujours motivé chez Roth, ce sont ses femmes. Il avait le chic avec les nanas. Goodbye Colombus, c’est Brenda Patimkin ; Portnoy, c’est Mary Jane Reid, dite « The Monkey » ; The Human Stain, c’est Faunia Farley ; The Dying animal, c’est Consuelo Castillo ; The Humbling, c’est Pegeen Mike Stapleford…
Enfin, si je suis absolument objectif, c’est plutôt, dans l’ordre, Ali MacGraw, que l’on reverrait dans Love Story et surtout dans The Getaway,Style-in-film-Ali-MacGraw-in-The-Getaway-2-e1425382830589 c’est Karen Black,1348682890_3 c’est Nicole Kidman,Nicole Kidman - The Human Stain - 2_1 ou Penelope Cruz,Penelope-Cruz-topless-In-Elegy-www.ohfree.net-001 ou Greta Gerwig…the-humbling-al-pacino-greta-gerwig-e1412885790302-695x392 Les adaptations de Roth au cinéma ont permis à quelques réalisateurs plus ou moins inspirés de mettre en scène les relations entre des vieux mâles blancs, comme dirait Emmanuel Macron, et des créatures jeunes et excitantes.
Que Roth lui-même ait été porté sur les jeunes femmes n’est pas même évident. Claire Bloom avec laquelle il a quand même vécu une bonne dizaine d’années avait deux ans de plus que lui.claire-bloom-0-5-tits-pic-uniq-edheatonphoto.com Mais il a merveilleusement su analyser (non, il n’y a pas de jeu de mots scabreusement lacanien dans ce verbe !) les relations entre des mâles alpha glissant doucement vers la nuit et ces merveilleuses créatures à l’aube de leurs pouvoirs. La Tache, de Robert Benton (2003) voit s’affronter et s’aimer Anthony Hopkins et Nicole Kidman (trente ans d’écart — petits joueurs). Elegy, le très beau film d’Isabel Coixet sorti furtivement en 2008, oppose le chauve le plus séduisant de la planète cinéma, Ben Kingsley, à l’espagnole la plus torride, Penelope Cruz — entre eux, 31 ans d’écart. The Humbling (Barry Levinson, 2014), c’est Al Pacino et Greta Gerwig (43 ans d’écart — et pour corser le rapport, l’héroïne est lesbienne).
Amours intenses et mortelles — oui, et alors ?
« Mon » Philip Roth à moi est là, tant il est vrai que l’amour de la littérature fonctionne au sentiment artistique, certes, mais aussi au « concernement », pour reprendre un mot de Starobinski.
Le concernement est au-delà de la mimesis ordinaire : ce n’est plus seulement au personnage que l’on s’identifie, mais à toute une série de réflexions, de répliques, de détails fonctionnant sur le mode du « déjà vu », cette sensation inexplicable qui nous remplit en même temps de bonheur et d’angoisse (et après l’admiration devant une intrigue ou une phrase bien construite, ce sont ces effets de mémoire involontaire que je privilégie dans mes lectures — comme nous tous d’ailleurs). Roth parle moins à ma libido qu’à mes souvenirs. Le lire, c’est rencontrer un très belle femme pour la première fois de votre vie, et l’entendre vous dire : « C’est vous ? » C’est retrouver celle que l’on ne connaissait pas encore — la retrouver comme si on l’avait toujours connue. C’est vaincre la mort qui vient le temps d’une lecture. Et sans doute Roth a-t-il lui-même conjuré longtemps le spectre. Quand il a renoncé à écrire, il y a 6 ans, et qu’il a renoncé aussi à toute apparition médiatique, deux ans plus tard, nous avons su qu’il se sentait enfin prêt à disparaître, et qu’il n’avait plus de fantôme à glisser entre les mots pour conjurer la fin.

Jean-Paul Brighelli

PS. Alain Finkielkraut disait dimanche dernier de bien belles choses sur la disparition de son ami Philip Roth, dans l’émission d’Elisabeth Levy, l’Esprit de l’escalier. Je vous y renvoie.

« Ecriture d’invention », disaient-ils…

Écrire-un-articleLa commission patronnée par Alain Viala qui réforma le Bac de Français à la fin des années 1990 décida, dans un grand effort de pédadémagogie, de diminuer sensiblement le poids de la dissertation, de supprimer le « résumé / discussion », exercice pourtant formateur et adapté à des néo-bacheliers peu portés sur les Belles-Lettres, et d’imposer le « sujet d’invention ». Un exercice nouveau qui dans l’esprit de ses créateurs les plus cultivés consistait peut-être à flirter avec le « à la manière de », mais qui sous l’influence des plus bornés, toujours prépondérants, devint prétexte à gribouiller de grands n’importe quoi. Tous basés sur l’implacable schéma « Vous aussi, comme Zola, écrivez une lettre au président de la République au sujet de l’égalité des sexes chez les phoques et de l’antiracisme des bisounours ».
Je déplorais la semaine dernière la disparition de Gérard Genette. Dans Figures II, le critique notait qu’au XIXème siècle, « l’étude de la littérature se prolongeait tout naturellement en un apprentissage de l’art d’écrire » dont la dissertation était l’expression la plus haute, mais dont le « à la manière de » était le mode quotidien. Mais, ajoutait-il, l’école du XXème siècle avait substitué la Critique à la Poétique — désormais, on paraphrase les textes au lieu de les produire :Genette

Pourtant, combien de peintres s’acharnent à retravailler une toile classique… Voir ce que Picasso a fait avec Velasquez, Delacroix, Manet, Degas et j’en passe (une expo magnifique, en 2008-2009, au Grand Palais, sur « Picasso et les maîtres », disait de ce sujet tout ce qu’il y a à savoir). Ce n’est pas déchoir que de réinterpréter. Et copier, c’est déjà apprendre — avec humilité.
Mais l’humilité n’a pas résisté au jeunisme ambiant et au pédagogisme fou.
Car pour réinterpréter, encore faut-il maîtriser. Pour « inventer », il faut consentir à ne pas être soi a priori, et se mettre intelligemment à la remorque des maîtres. Chacun mesure combien une telle idée est choquante, dans un monde où l’adolescent passe pour un sujet à part entière parce qu’il est un consommateur-cible, alors qu’il est le projet de l’esquisse d’un brouillon.

L’une des dernières fois où j’ai corrigé le Bac (c’était en 2003), le « sujet d’invention » s’appuyait sur un fragment quasi autobiographique de Pierre Loti, Fantôme d’Orient, où l’auteur d’Aziyadé revenait à « Stamboul » chercher le fantôme de celle qu’il y avait jadis aimée. En vain, bien sûr. Un concepteur de sujet moins idiot qu’un autre avait donc proposé — l’inconscient ! — le sujet d’invention suivant :
« Loti est allé à Stamboul « remuer toute cette cendre… » à la recherche d’Aziyadé, sans aucun résultat. Vous rédigerez l’extrait du journal de voyage qu’il a pu écrire sur le bateau du retour, en confrontant ses rêves à la réalité. »

Exercice redoutable, parfaitement infaisable pour des gamins de 17 ans. Cela supposait que l’élève sût ce qu’était un log-book, imaginât le lent retour à travers une Méditerranée capricieuse, le décalage des années entre l’ombre disparue d’Aziyadé et les rues populeuses et vides de la Stamboul moderne, le tout en calquant le style quelque peu amphigourique de Loti, qui ne reculait devant aucune afféterie. Un beau sujet pour un élève de la fin du XIXème : le petit Proust s’en serait bien sorti, je pense — voir les pastiches du Contre Sainte-Beuve.
Mais Kevin…

En fait, l’écriture d’invention devrait être réservée aux étudiants de fac, et après une étude sérieuse du modèle. Il m’est arrivé d’en demander en hypokhâgne, il y a quelques années (ce serait aujourd’hui impensable). Invitée à s’amuser avec l’Horace de Corneille, une élève avait imaginé le retour d’Horace et de Curiace à Brokeback Mountain — le film d’Ang Lee était sorti trois ans auparavant — en pimentant son inspiration avec le final (grandiose) du Spartacus de Kubrick. brokeback-mountainÇa donnait ça :

HORACE
Curiace, c’en est fait, et Rome par mon bras
Triomphe en cet instant, et Albe périra.

 

CURIACE
Je ne me défends plus, et je m’offre à ton glaive.
Allons, transperce-moi, et fais couler ma sève.

HORACE
Ah, comme je voudrais unir mon sang au tien !
Rome te veut du mal pour s’en faire du bien.

CURIACE
Enfonce donc ton fer, pour combler ton envie.

HORACE
Ton trépas me déchire, et il comble ma vie.

CURIACE
Plonge donc, cher Horace, au profond de mon corps…

HORACE
Curiace, je te pleure en te donnant la mort.
Dans ce flanc dévasté où je plonge mon arme,
Je déverse ma gloire, et ton sang, et mes larmes.

CURIACE
Ta lame me pénètre et m’envoie aux enfers,
Mais c’est un paradis que mourir sous ton fer.
Mon ami, cessons là, notre histoire fut belle.
Tu auras de ma mort une gloire immortelle.

HORACE
En cet instant fatal où sous mes coups tu meurs,
Je meurs de te tuer, tant je verse de pleurs.

CURIACE
Cher Horace, je te…

Il expire.
HORACE
Terrible point d’honneur,
Qui me fait égorger l’objet de mon bonheur !
Ma main les a jetés tous trois dans la poussière.
Je me baptise héros dans le sang d’un beau-frère.
O sublime rigueur d’un glaive turgescent,
Et qui ne rougit pas d’être teint de son sang !
Je t’aimais, cher Curiace, et je tue ce que j’aime.
Je meurs de te tuer, et je survis quand même !
Et je m’en vais traîner une vie de langueur
Alors que j’ai brisé la moitié de mon cœur !
Corps mêlés, corps mourants, corps à corps dans l’arène,
Nous mêlions nos sueurs, nous mêlions notre haleine.
Un peuple entier m’acclame et me traite en vainqueur
Et je n’éprouve rien qu’un sentiment d’horreur.
Ce glaive, je voudrais en percer ma cuirasse
Pour noyer dans mon sang le sang du cher Curiace,
Une dernière fois dans mon flanc le sentir,
S’enfoncer tout au fond, et mourir de plaisir !
Mais ce glaive fatal sera le dernier coup
Que nous aurons tiré… Ce que c’est que de nous !

Les spécialistes auront reconnu quelques souvenirs directs de la pièce de 1640, mêlés à des échos baroques empruntés à Théophile de Viau — discret anachronisme assumé.

Un autre proposa la combinatoire racinienne suivante — chapeau introductif, texte et notes :

« On sait qu’en 1688, un incendie détruisit la maison de Racine, réduisant en cendres ses écrits d’historiographe. Divers brouillons, premiers jets, poèmes de circonstance et l’essentiel de sa correspondance disparurent aussi dans l’incendie. On sait moins qu’un voisin, homme de lettres de moindre renom, grand admirateur du grand dramaturge, fit de son mieux pour sauver les feuilles qui voletaient au gré des flammes. Et c’est l’une de ces précieuses pages que nous nous proposons de livrer au public pour la première fois. Pièce inédite, et surprenante à plus d’un titre : elle semble constituer une ébauche d’une scène célèbre (Acte II, scène 5) de Phèdre, ou tout au moins une version alternative, destinée peut-être à un public choisi — et averti.
Le manuscrit, tout entier de la main de l’illustre poète, a été altéré partiellement par le feu, et par l’eau qui, jetée contre les façades en flammes, coulait de toutes parts. Tel quel, il pose peut-être plus d’énigmes qu’il n’en résout, mais jette un jour nouveau sur le moment dramatique où Phèdre, après l’aveu de son amour à Hippolyte, le dépossède de son épée. On se rappelle que plusieurs critiques contemporains ont voulu y voir une métaphore. Ils n’avaient pas tort.

Phèdre

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Mon âme fond du dur désir d’être […] (1)
Mais non point d’une étreinte achevée dans l’instant :
Non, je voudrais qu’il prît avec moi tout son temps (2),
Comme une femme en rêve au plus brûlant du songe,
Comme un homme en promet par quelque pieux mensonge,
Et comme je sais bien que vous pourriez l’oser,
Si dans mon lit de deuil vous vouliez vous poser.
C’est vous, Prince, c’est vous qui l’épée à la main,
Menaçant votre Amante au visage ou au sein,
Déverseriez sur moi une pensée féconde !
Roulée entre vos bras comme Vénus sur l’onde,
Je naîtrais, je mourrais, et renaîtrais encor
Tout en vous enfantant aux pertuis de mon corps.
De mon époux enfui j’ai conservé l’image
Puisqu’en vous il revit ! En votre doux visage,
J’ai reconnu les traits qui me firent pâmer,
Quand d’Ariane lassé il se prit à m’aimer !
Et dans le fer fatal pour lequel je soupire,
Je saurai retrouver, soumise à votre empire,
La dague dont jadis il sut me transpercer,
Avant que chez les Morts il s’en aille danser,
Vaincu par les appâts rances (3) de Proserpine.
Je soupire, je meurs, donnez-moi votre […] (4)
C’est dit, je le saisis… Qu’il est beau ! Qu’il est fier !
Charnu, majestueux, et si propre à l’ouvrage
Qui de mon […] (5) en feu fera fondre l’orage !
L’amante sous ta loi meurt, ressuscite et vit ;
Je suis le flot ouvert qu’ensemence ton […] (6)
Oui, le fils de Thésée est l’héritier du trône ;
Oui, Hippolyte est roi sur toute ma personne ;
Et son sceptre sur moi a un si grand pouvoir
Qu’il m’exile aussitôt à l’est de mon devoir (7).
De mon dédale obscur explorant la retraite,
Ta […] (8) a la vigueur du monstre de la Crète.
Rompue enfin d’excès, je cède à mon désir,
Et mourante je viens entre tes bras mourir !

Hippolyte

Dieu me préserve, hâtif, de courir à ma perte… (9)

(1) L’eau a délayé le mot et l’a rendu illisible. Est-ce « brisée » ? « Baisée » ? « Brimée », peut-être — mais la rime serait pauvre…
Par ailleurs, on croyait que l’expression « dur désir de » était née sous la plume de Paul Eluard avec le Dur désir de durer (1947). On s’aperçoit que Racine avait déjà eu la même intuition allitérative.
(2) C’est à de tels vers, d’un prosaïsme insoutenable, que l’on peut déduire qu’il s’agit là d’une ébauche, ou d’une œuvre de circonstance écrite sur un genou, avant une représentation privée.
(3) Kakemphaton curieux sous la plume de Racine, et qui vaut bien le « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » de son grand rival, Corneille (Polyeucte, I, 1).
(4) Le bord du manuscrit est brûlé, irrémédiablement perdu. On se perd en suppositions sur le mot que Racine avait mis à la rime.
(5) Tache d’eau. On devine un mot en trois lettres. Mais quel ?
(6) Une escarbille a dû tomber juste à cet endroit. Le trou est légèrement allongé, montant selon un angle de 45°.
(7) Curieuse expression. Sans doute Racine, nourri d’Ancien testament, s’est-il souvenu de Caïn fuyant « à l’est d’Eden ».
(8) Mot délayé, de cinq lettres apparemment.
(9) Ici s’arrête la page. On enrage de ne pas avoir la suite. Peut-être quelque érudit la sortira un jour de son tiroir. »

Phèdre(J’ai jadis communiqué ce texte à Patrice Chéreau. Il en tira l’un des jeux de scène spectaculaires de Dominique Blanc, qui interprétait l’héroïne-titre).

 

 

Quoi que l’on puisse penser de la curieuse inspiration de ces pastiches, et de la teneur des cours qui sans doute les inspirèrent, voilà au moins des « inventions » qui auraient cloué le bec de tous ces pamphlétaires qui dénoncent dans le Bac actuel une mascarade, dans le « sujet d’invention » une béquille pour les cancres et dans les pédagogues de nos ESPE des hilotes professionnels.
Lesquels, d’ailleurs, se sont fendus d’une pétition protestant énergiquement contre la disparition programmée par Jean-Michel Blanquer et Souad Ayada de « l’écriture d’invention ». Son intérêt majeur est d’afficher, en signature, la liste de tous ceux qu’il faudrait révoquer d’urgence — ou envoyer repiquer le riz en Camargue, hypothèse à laquelle le grand humaniste que je suis se rallie.
Y compris Alain Viala, qui vingt ans plus tard ne s’est toujours pas repenti. Dis-moi, Alain, en grand dix-septiémiste que tu es, tu te rappelles sans doute comment a fini Claude Le Petit…Et pour une faute bien plus bénigne…

Quand je pense que le ministre ne leur a pas répondu, à ce jour — quel crève-cœur !

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai au fil des ans accumulé quelques dizaines de pastiches, productions d’élèves issus de ce que la culture scolaire propose de plus élitiste. Tous, allez savoir pourquoi, à tonalité érotique. Si un éditeur de passage veut en prendre connaissance…

Todos lo saben / No dormirás

 

5638891.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxN’écoutez pas les esprits chagrins (par exemple Jean-Michel Frodon sur Slate, ou Jacky Bornet sur France Info) qui s’en vont répétant que Todos lo saben, le dernier film d’Asghar Farahdi, ne mérite pas le détour : c’est une pure merveille.

Mon seul bémol, c’est la question lancinante du titre. Todos lo saben, cela se traduit en français par « Tout le monde sait ». Pas par « Everybody knows ». Mais j’ai appris à ne plus m’étonner de notre tendance à écrire le français en anglais depuis que j’ai vu Cruel Intentions être retitré « Sexe intentions » (qui est du pur globish, puisque « sexe » et « intentions » sont du français, mais que la syntaxe inversée est anglo-saxonne), ou The Hangover (la Gueule de bois — bon titre) devenir, en français, « Very bad trip ».
Donc, tout le monde sait. Personne ne dit rien — c’est la proposition corrélative. Tout le monde s’embrasse. Il y a bien le vieux qui dans le bar où il a ses habitudes de poivrot grommelle et menace — mais bon, il est vieux et poivrot. Penelope Cruz rayonne, Javier Bardem roule des épaules — qu’il a larges, et la petite Carla Campra, qui est l’objet de toutes les attentions de la caméra et des habitants de Torrelaguna, un village péri-madrilène où l’on cultive la vigne et les souvenirs cuisants, agite ses cheveux dans le vent des motocyclettes.
On est d’ailleurs à la période des vendanges. Penelope Cruz, originaire du coin mais habitant l’Argentine avec son mari et ses deux enfants, est revenue passer l’automne avec sa famille. Embrassades, et préparatifs de mariage. Tout va bien — ça va donc sérieusement se dégrader.
Notez que l’on s’en doute depuis le générique, absolument splendide, filmé dans le clocher du village, dans le mécanisme d’horlogerie du vieux cadran qui marque non la fuite du temps, mais son immobilité. D’aucuns ont évoqué Sueurs froides : moi, ça m’a fait penser au Bergman du Silence — l’horloge sans aiguilles sur le quai de la gare. On y reviendra, dans ce clocher, où d’anciens amoureux ont jadis gravé leurs initiales. Entailles dans la pierre, cicatrices dans le cœur.

Asghar Farahdi, scénariste de son propre film (et qui a tourné en Espagne sans en parler la langue, avec des acteurs tout aussi espagnols — ou argentins, pour Ricardo Darín — rappelez-vous Dans ses yeux, Truman ou le Sommet de Santiago, tous trois sublimes) ne sait qu’une chose, mais il la sait très bien : le couple est une structure paranoïaque. À vrai dire, la famille aussi. Et le village aussi. Et…
Entendons par structure paranoïaque cette tendance à opérer par cercles sans cesse s’agrandissant, en une spirale type tornade. Pour le couple, nous le savons depuis que René Girard nous a expliqué qu’il n’y a pas de couple sans un troisième personnage. Pour la famille, Gide nous avait prévenus — « Famille, je vous hais ! ». Et pour ce qui est du village, essayez donc Two Thousand Maniacs… Ou plus simplement, le M de Fritz Lang.

5911279.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxMise en place exemplaire des personnages — l’épouse, ses enfants, l’ancien amant (Javier Bardem a une tête à être l’amant de toutes les femmes). La famille. Le mari viendra plus tard, avec ses beaux yeux gris toujours près des larmes. C’est pratique, les larmes. Ça occupe l’esprit — on en oublie que derrière les larmes, il y a aussi un secret.
Secret de polichinelle dans le tiroir, bien entendu. Seule l’horloge du clocher, qui égrène les heures avant une issue qui pourrait bien être fatale, dit la vérité nue.

Ne disons rien. Simplement, à la dernière image, on comprend que la grand-mère sait, elle aussi, elle sait autre chose — et c’est reparti pour un tour.

La virtuosité de la caméra paraîtra bien sûr inutile à ceux qui crient que le cinéma français, parce qu’il parle de « sujets contemporains », est au-dessus du panier. Le jeu sans faille de tous les acteurs, y compris des plus jeunes, paraîtra forcé à tous ceux qui ignorent les mœurs du Sud. Mention particulière à Bárbara Lennie, que vous aviez remarquée dans La niña de fuego. Et pour ceux qui aiment les nymphettes, Carla Campra est une jeune fille dont on reparlera si Harry Weinstein ne la croque pas (bon sang, JPB, tu ne devrais pas dire ça…).
Mais la direction d’acteurs devrait toujours aller de soi — de même la photographie : le chef opérateur, José Luis Alcaine, connaît son métier — il a derrière lui une kyrielle de films remarquables, signés d’Almodóvar ou de Brian de Palma. Il n’y a jamais de hasard, quand on tombe sur un grand film. Ce qui est central ici, c’est le regard que chacun pose sur chacun — un regard de suspicion généralisée, celui même que le spectateur porte sur ce film dont les ressorts, loin de se détendre, se crispent chaque seconde. Et la dernière image tend le ressort prochain. Paranoïaque, je vous dis.
Le film est reparti de Cannes sans être en quelque façon salué. Ma foi, comme il est toujours sur les écrans, allez-y voir, et nous en reparlerons. Les critiques de cinéma, depuis la mort de Jean-Louis Bory, sont pitoyables.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le cinéma hispanique depuis une bonne dizaine d’années est en pleine expansion, et donne la mesure des pauvretés françaises. Almodovar ne doit pas faire oublier tous les autres. Par exemple Gustavo Hernández, dont vient de sortir le redoutable No dormirás.NoDormiras-banniere-800x445

La terreur, au fond, ce n’est pas l’alien qui arrive d’outre-espace. Le crocodile sous le lit, chaque enfant le porte en soi. C’est ce qui avait fait le succès de Freddy — enfanté par les adolescents qu’il découpait. Dans le film de Gustavo Hernández, encore pire : il s’agit d’aller chercher en soi, à force d’insomnie prolongée, la porte qui permet de communiquer avec les limbes, là où sont coincés les grands fous et les grands criminels. À partir de 108 heures de veille, tout peut arriver. Surtout quand on travaille dans un ancien asile d’aliénés. Surtout quand on a l’exquise sensibilité à fleur de peau des grands acteurs. Surtout…

Je ne vais pas vous en faire des tonnes : les gens dans la salle avaient peur, c’est tout. Ils sont sortis de là en rasant les murs.

Les actrices (c’est presque entièrement un casting féminin) sont remarquables. L’héroïne, bien sûr, Eva De Dominici — mais particulièrement l’animatrice, Belén Rueda (vous vous rappelez peut-être Mar adentro, où Javier Bardem était tétraplégique et voulait mourir — la belle avocate blonde atteinte elle-même de CADASIL, c’était elle), toute en demi-sourires, manipulatrice experte, folle parfaitement. C’est un film essentiellement sud-américain, bâti sur ce « réalisme magique » qui est devenu la marque esthétique de ces pays qui parlent espagnol avec une âme indienne. À voir absolument.

Prof de Sixième !

Capture d’écran 2018-05-17 à 06.03.37Jennifer Cagole, dont je n’ai pas donné de nouvelles depuis longtemps, afin de préserver ses chances d’être acceptée par le Système, m’a invité lundi dernier à venir faire cours dans ses deux classes de Sixième — « puisque vous êtes si malin… »
Cochon qui s’en dédit ! J’ai donc profité de l’une de ces plages de temps libre que m’octroie libéralement l’administration (c’est bien connu, nous n’avons rien à faire, en prépas) pour me rendre dans un lointain collège, où en deux fois deux heures j’ai fait un cours à partir d’une scène tirée de Knock — celle où Louis Jouvet (oui, oui, j’avais le DVD du film avec moi, je suis moderne et je sais utiliser les ressources audio-visuelles !) ausculte Geneviève Morel, la « dame en noir » qui « respire l’avarice et la constipation ».
Parler de constipation à des élèves de Sixième, c’est un bonheur — pour vous comme pour eux. Evoquer une auscultation, un diagnostic, un stéthoscope, c’est un apprentissage de mots largement connus et pourtant inconnus — orthographiquement au moins (ça, c’est pour la « trace écrite » que l’on doit laisser impitoyablement à chaque cours, comme les oiseaux laissent à l’aplomb des trottoirs la trace de leur passage). Les faire lire — et peu importe qu’ils ânonnent, ou qu’ils hésitent, ou qu’ils soient soudain saisis de fous rires (le fou rire n’est pas l’ennemi de la pédagogie) — est un grand moment de délire organisé. Leur arracher des suggestions de mise en scène ou de diction est d’une suprême facilité. Puis les faire jouer, entre eux, est un bonheur ineffable — pour le coup, c’est vous qui souriez.

Et surtout, en profiter pour leur apprendre le Grand Secret : le langage ne sert pas à communiquer, mais à dominer. A prendre le pouvoir. Il appartient aux Maîtres de la langue — du Renard de La Fontaine (autre bonheur, de les amener à arracher de leur mémoire enfantine la fable jadis apprise) au médecin de Jules Romains. Je me suis amusé à mettre en abyme la façon dont je les avais abordés / subjugués / manipulés (inutile –de rayer les mentions inutiles, elles sont toutes bonnes) dans les cinq premières minutes. Ils ont parfaitement compris.

Parce qu’il n’y a pas l’univers du théâtre et celui de la vie : c’est la même chose — par chance, Cagole leur avait enseigné le principe du « quatrième mur » et du « theatrum mundi ». Des enseignements que sa tutrice et son inspectrice réprouvent violemment — particulièrement l’inspectrice, qui lui a conseillé de « garder ses savoirs pour elle ». Si. J’ai l’enregistrement de cette énormité. On n’est jamais trop prudent quand on a affaire à des ayatollahs.
Je ne les connaissais pas, par définition. Mais il ne m’a pas fallu deux heures (pas en continu — on est en Sixième) pour repérer les talents de l’un, la difficulté à être d’une autre, ou le potentiel d’un petit Noir que les collègues de Jennifer, tous de gauche, veulent bien entendu expédier en SEGPA, parce qu’enfin tu comprends…

J’ai même pu profiter de la récré pour hanter la salle des profs, et écouter d’une oreille faussement distraite l’emballement d’une représentante syndicale du SNES s’insurgeant contre la procédure de Parcoursup, et approuvant les piquets de grève (trois pelés, autre tondus) qui ont tenté cette semaine de bloquer les examens dans les facs provençales. Je n’ai rien dit — je ne lui ai pas demandé, par exemple, où ses propres enfants avaient fait leurs études… En prépas peut-être ? « Oui, mais tu comprends, eux, c’est différent. »
Bien sûr.

Capture d’écran 2018-05-17 à 06.03.53Nous nous sommes quittés (« M’dam’, quand est-ce qu’il revient, le Monsieur ? ») avec promesse de nous revoir. J’espère la tenir. J’espère surtout qu’une solution aux problèmes de mutation de Cagole se dessinera — « quitte à enseigner à de la racaille, dit-elle, je préférerais me coltiner ma racaille à moi que celle de Seine-Saint-Denis ». De quoi devenir partisan de la régionalisation des concours de recrutement.
But that’a another story.

Jean-Paul Brighelli

Gérard, Roland, Umberto et les autres

Il venait d’avoir 88 ans. Mon grand-père s’est penché vers moi — il était un peu sourd et présumait sans doute qu’il en était de même pour tout le monde — et m’a dit : « Tu sais, tous les gens que je connaissais sont morts. » Pas la famille, bien sûr. Mais les amis. Il était le dernier. Il avait longtemps joué aux boules, puis il avait peu à peu cessé, non que l’œil ou la main déclarassent forfait, mais faute de partenaires. Et les platanes de la promenade, à Vinça, retrouvèrent le calme. C’en était fini du claquement du fer contre le fer, et des exclamations sudistes pleines de retenue et d’euphémismes — « Tu vas la tirer, cette boule, ô con ? »

Capture d’écran 2018-05-11 à 18.33.47Il allait avoir 88 ans. Gérard Genette est mort. L’article du Monde est plein d’onction, celui de Libé est plein de sens : Philippe Lançon évoque très bien ce critique délicieux, incisif et imaginatif qui redonnait à lire des livres que l’on croyait avoir lus — les redonnait à lire comme si on ne les avait jamais lus.
L’année dernière, c’était Tzvetan Todorov.08todorov-obit-superJumbo Littérature et signification m’avait fait lire les Liaisons dangereuses autrement. Enfin, à les lire vraiment. Le formalisme russe (dans son cas, le formalisme bulgare) déboulait dans ma vie.

Il y a deux ans, c’était Umberto Eco.12719317_1569726240013822_4425894233319483885_o Il nous avait consolé de la mort précoce de Barthes.1002812-Roland_Barthes Tapez « Barthes » sur Google, la page est presque entièrement consacrée à Yann Barthès et à ses démêlés médiatiques : c’est à de tels détails que l’on réalise que l’on vieillit, ou qu’une civilisation s’effiloche. Eco avait écrit les romans auxquels le cher Roland pensait peut-être, lorsqu’il a rencontré la camionnette fatale (tous les détails dans la Septième fonction du langage, de Laurent Binet, dont je ne dirai jamais assez de bien).

Trois mois avant, c’était le tour de René Girard,9ac743b_3744-k839sc qui avait formalisé une sale histoire de triangle pour en faire un absolu technique du regard amoureux.

Entre les Palimpsestes de Genette et l’Œuvre ouverte d’Eco, la littérature a cessé de se lire en deux dimensions et a acquis une profondeur jamais envisagée jusque là. Toute la Nouvelle critique des années 1960, via des revues comme Communications, Tel quel, ou Littérature, a dégagé le texte de la gangue étroitement biographique qui l’enserrait depuis Sainte-Beuve et Lanson. Ou plutôt, elle a permis d’utiliser les éléments biographiques de façon intelligente : un écrivain pense à écrire, figurez-vous — et le montant de la note de sa blanchisseuse (ça, c’est le côté « biographie à l’américaine », qui ne vous épargne et ne vous dit rien) n’interfère en rien avec les problèmes stylistiques qu’il a à résoudre.

Qui reste-t-il ? Jean-Pierre Richard, qui renouvela singulièrement la lecture de la poésie, a 95 ans. Jean Starobinskipmfr75starobinskimanuel-braun en a 97 : il est, au même niveau que Barthes, Genette ou Eco, l’un de ces immenses lecteurs qui, au lieu d’exhumer dans une thèse poussiéreuse avant même d’être écrite quelque illustre inconnu, n’hésitent pas à se colleter à des auteurs très célèbres, Montaigne, Diderot, Rousseau ou Racine, parce qu’ils apportent à ce que vous pensiez savoir un éclairage tout à fait neuf : essayez l’Œil vivant, de Starobinski, et son analyse des « nuits enflammées » du théâtre racinien, et lisez en parallèle le Pour Racine de Barthes. Vous n’irez plus jamais voir Phèdre ou Andromaque avec le même œil. Ces gens-là nous ont changé le regard.
Je commence à me faire du souci pour les petits derniers — Sollers par exemple,640_maxpeopleworld838421 qui est un très grand critique (lisez donc la Guerre du goût). 82 ans le 28 novembre prochain.
Avec qui vais-je encore pouvoir jouer aux boules ?

Les uns et les autres furent des hommes-bibliothèques. Rappelez-vous Eco arpentant la sienne… Il n’y a pas qu’en Afrique qu’à la mort de certains vieillards, une bibliothèque brûle. Ce qui disparaît peu à peu, c’est notre capacité à errer dans les livres en les rouvrant sans cesse et en y découvrant toujours de nouvelles richesses. J’essaie de faire passer ça en cours. Mais je ne suis pas Genette, ni Barthes — ni Eco. Juste un bout de leur mémoire.

Nous sommes dans un désert critique. Oh, les universitaires se ramassent à la pelle, qui chicanent sur des détails sans avoir une claire vision de l’ensemble. Que l’on en arrive, dans l’état présent de frustration intellectuelle, à trouver qu’Antoine Compagnon dit des choses sensées parce qu’il les exprime en bon français donne la mesure du manque actuel. Depuis vingt ans, il n’y a guère que Pierre BayardPierre-Bayard-qu-est-il-juste-de-faire qui m’a donné des idées. Lisez donc ses essais sur Laclos (le Paradoxe du menteur), Maupassant (Maupassant juste avant Freud), Agatha Christie (Qui a tué Roger Ackroyd ?). Humour et pertinence. Décalage et profondeur.

Dans les Invasions barbares (l’un de mes films préférés, puissamment morose), Denys Arcand fait évoquer par l’un de ses personnages ces époques où de grandes intelligences ont éclos simultanément — Athènes au Vème siècle, Florence au XVIème, Paris au XVIIIème. Paris n’était pas mal aussi dans les années 1960-1970. J’habitais alors rue de Seine, je n’avais que quelques pas à faire pour suivre, rue de Tournon, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le cours de Barthes sur le discours amoureux. Et aujourd’hui ? Eh bien, la barbarie a gagné, et les anciens flambeaux s’éteignent les uns après les autres.

Jean-Paul Brighelli

C*** de classiques !

246985-capture-d-ecran-2011-02-16-a-12-_1297857336« Qu’est-ce qu’un Classique ? » est depuis Sainte-Beuve (priez pour moi !) l’un des sujets les plus donnés en Lettres, les plus commentés sur le Web. J’ai gardé dans mes archives une bonne copie d’élève qui commence ainsi :

« « J’espère un jour ne plus être à la mode pour devenir un classique », avoue Pedro Almodovar : singulier aveu pour un spécialiste de la provocation. Mais peut-être ne faut-il pas s’en étonner. La notion de « classique », en cinéma, en littérature comme dans tous les arts, pose un problème épineux. Si le Classique au sens restreint — entre le début du règne de Louis XIV et la Révolution — se définit assez aisément (à ceci près qu’à l’époque ces Classiques étaient des Modernes), l’œuvre classique — toute œuvre primordiale, quand bien même elle ne serait pas primitive — est plus complexe à cerner. Quoi de commun entre Ruy Blas, Phèdre, ou Du côté de chez Swann ? »

On voit le genre, très khâgnal. L’accroche décalée n’empêche pas de citer, très rapidement, quelques titres hétérogènes qui assurent le correcteur que l’étudiant appartient bien à son monde culturel, et a appris deux ou trois choses à fréquenter ses cours… Et je ne dirai rien de ce « en même temps » induit — un modèle exportable sur la longue durée…

Mais ça, c’était hier.

Un Classique désormais est une œuvre littéraire qu’il est recommandé de charcuter jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable. Un quartier de bœuf que le prof-équarisseur jette sur la table des élèves-bouchers pour qu’ils la réduisent en purée. Dans le McDO, ça passe mieux.
C’est de la littérature tartare, comme le steak du même nom. Ce n’est plus Flaubert disséquant Madame Bovary — dont on se souciait de savoir, il y a deux ans, si elle mangeait équilibré, grâce aux programmes de Najat. C’est Kevin et Yasmina atomisant Flaubert.Caricature-dAchille-Lernot-parue-dans-La-Parolie.-Flaubert-dissèque-Madame-Bovary.-1869.-230x300 Par exemple…

Vous vous rappelez sans doute ces déclarations à l’emporte-pièce de Nicolas Sarkozy contre la Princesse de Clèves. C’était le 23 février 2006, à Lyon. Promettant d’en finir avec « la pression des concours et des examens », il avait lancé : « L’autre jour, je m’amusais — on s’amuse comme on peut — à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Sensation. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l’Etat faisait l’apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs — « car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle ». L’une de ces formulations d’une ambiguïté équivoque qui font que l’on pardonne beaucoup de choses à Sarko, tant il nous fait sourire.
N’empêche que dans les mois qui suivirent, de nombreuses lectures de la Princesse s’organisèrent dans des lieux publics. Et les ventes s’envolèrent — une façon intelligente, enfin, de protester…1499528_3_c696_lecture-publique-de-la-princesse-de-cleves

Fini de rire.

Enter Florence Charravin, aujourd’hui IPR de Lettres en PACA, qui lorsqu’elle était encore enseignante, au lycée Aubanel d’Avignon — c’est plein de populations déshéritées, Avignon, elles valent bien un enseignement particulier et pédagogiquement constructif, et même constructiviste —, avait travaillé avec ses Premières sur le roman de Mme de Lafayette en créant un compte Facebook sur lequel les élèves pouvaient échanger leurs impressions de lecture.Capture d’écran 2018-05-05 à 15.51.00 Ah, ces « pratiques orales numériques » appliquées à la littérature, c’est trop beau ! Elle avait fini par leur suggérer de réécrire le chef d’œuvre dans leur langage, en modifiant l’intrigue de façon à ce que ça leur parle. On appelle cela s’approprier une œuvre, chez les didactichiens du Français. Alors, à la fin, elle se tape Nemours, cette pétasse ?

Les Cahiers pédagogiques, bible du pédago, s’en sont enthousiasmés. À propos, ça avance, cette suppression de subvention ?

Notez que ce n’est pas plus délirant que la proposition faite par une prof du lycée de l’Iroise, à Brest — qui travaillant sur le Jeu de l’amour et du hasard, a suggéré à ses élèves de doter les personnages d’un Smartphone et de modifier l’œuvre en fonction de ce paramètre auquel cet abruti de Marivaux n’avait pas pensé en 1730. Sûr que c’était trop compliqué de les initier au marivaudage, au rococo et aux mœurs de l’après-Régence, quand Louis XV laissait le cardinal de Fleury gouverner pour pouvoir s’amuser tout à son aise. Je suis ravi que la plate-forme officielle EDUSCOL recommande l’idée. Il n’y en a pas de meilleure.Capture d’écran 2018-05-04 à 02.41.44

D’autant qu’il n’y a pas de raison de s’arrêter là. On peut aussi institutionnaliser le contresens, histoire de faire mode. J’ai raconté, en rendant compte des horreurs imprimées dans le Nouveau magazine Littéraire (commandé dans tous les CDI qui se respectent) comment une enseignante de Paris III, Sophie Rabau, suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéaciennes. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire — voir ci-dessus. Voir ci-dessous.

Pour cela, prenez les conseils de Patrice Jean dans l’Homme surnuméraire, dont j’ai rendu compte ici-même. Le héros est chargé de supprimer des œuvres tout ce qui pourrait choquer le politiquement correct, en les réduisant à des proportions acceptables en nos temps frénétiques. Ainsi Céline. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »

Voilà qui devrait satisfaire le collectif Lettres vives, qui vient de se fendre d’un manifeste de protestation contre les diktats (quel autre mot, pour ces gens-là, qui ont la liberté pédagogique à sens unique — le leur ?) de Jean-Michel Blanquer, et suggèrent, à rebours des bonnes intentions ministérielles (qui ne mangent pas de pain ni de crédits nouveaux) d’enseigner — comme eux — de façon dynamique et surtout pas « testamentaire » :
« C’est d’abord la curiosité des élèves, leur finesse, leur capacité à se mettre à la place de l’autre qui nous interpellent et que nous voudrions partager et souligner. Ce sont des paroles sur le cours, sur la littérature ; des paroles sur la culture, leurs cultures ; des paroles sur la vie, le monde, la société, sur l’histoire… pour qui veut bien les accueillir. À la manière des auteur.e.s qu’ils côtoient – avec ou sans nous –, les élèves savent faire rire, faire réfléchir, émouvoir, interroger, bousculer, etc.
« La langue est un objet vivant, une réinvention permanente de nous-mêmes et de notre relation à l’autre et au monde. Son enseignement ne se réduit pas à une visée utilitaire ou testamentaire.
« Point d’idéalisation ni d’angélisme de notre part. Et même s’il faut avouer que, entre brouhaha et mutisme, libérer cette énergie n’est pas facile tous les jours, nous savons aussi qu’émergent des paroles précieuses, des textes vifs et des textes à vif…
« Notre projet est de « vivifier » les contenus et les pratiques en ne limitant pas l’enseignement des lettres à une « histoire nationale de la littérature ». La place des femmes dans les programmes, celle des dominé.e.s, des exploité.e.s, etc. abordées dans une perspective sociale et politique, la lutte contre le discours dominant, etc. tels sont les enjeux dont les élèves doivent s’emparer. »
C’est beau. C’est très beau. L’effet discret d’écriture inclusive aussi. Les auteur.e.s. Magnifique. « Tu fais quoi dans la vie ? » « Je suis auteure et professeure, peuchère… » Quant aux dominé.e.s et exploité.e.s, on sent dans la graphie imprononçable une sensibilité de gauche qui permet de sonder le passé de Nausicaa (allez, fillette, balance ton porc !) et de Médée (tu n’aurais pas été violée par ton frère, toi ? C’est pour ça que tu l’as découpé en morceaux, hein — bien fait pour sa gueule !).
Je conseille au ministre de jeter un œil sur la liste des signataires : il y trouvera une cohorte d’enseignants d’ESPE (virons-les !), et Viviane Youx, la responsable de l’AFEF (Association Française des Enseignants de Français), ce groupuscule qui ne représente que lui-même, et s’indigne, ces derniers jours, de la suppression au Bac de « l’écriture d’invention », cette horreur pédagogique. Comment ? L’AFEF reçoit encore une subvention ? Allez, un bon mouvement, accordez-lui le droit de se financer sur ses fonds propres. Soyez libéral, Monsieur le Ministre !

Soyons sérieux un instant. On apprend à peindre en recopiant, inlassablement. Plutôt que d’inciter des adolescents à étaler leurs états d’âme (c’est toujours un peu répugnant, un état d’âme acnéique) en leur faisant croire qu’ils valent bien Rimbaud, on devrait leur faire recopier la lettre 81 des Liaisons dangereuses, qui est le plus grand texte féministe jamais écrit — ah mince, il a été rédigé par un homme.
Salauds d’hommes. Ils sont partout.

Jean-Paul Brighelli