Harcelement

Je reçois à l’instant un courriel d’une stagiaire CAPES d’un IUFM voisin.
Je le livre ici brut de décoffrage — avec quelques notes de commentaire…

« Monsieur,

« J’ai obtenu mon CAPES de lettres modernes il y a de cela deux ans (report de stage pour préparer l’agrégation l’an dernier (1)) et j effectue en ce moment mon année de stage IUFM — cauchemardesque.

« J’ai lu votre livre sur l’état actuel de l’école, « la fabrique du crétin « (2), et je pense que nous avons la même conception — démodée, traumatisante, humiliante selon les pédagos des IUFM — de l’éducation.

« Cette année, je me retrouve face à des tuteurs qui n’ont jamais passé de concours (mon tuteur a été maître-auxiliaire et titularisé ensuite avec une simple licence (3)) et qui me serinent à longueur de journée, d’un air revanchard (4), « en khâgne, on ne vous enseigne pas ça ? » Face aussi à une PCP qui avoue ne pas avoir lu Madame Bovary, assiste à mes cours, les critique en soutenant que le roman se termine sur la mort de Charles, et me sacque parce que mes « séquences » ne sont pas parfaitement didactiques…

« J’aurai droit, sous peu, à ce qu’ils appellent une contre-visite, mais je pense ne pas être validée cette année. En effet, la primeur est donnée aux stagiaires qui ont obtenu le CAPES en interne. Et comme par hasard, mon tuteur préparait ces mêmes élèves il y a un an à ce concours : le favoritisme y est explicite, ostensible et incompréhensible à ce stade de la formation. Mon tuteur (5) m’a clairement dit, devant toute la classe, qu’il avait des préjugés à mon égard et que, peut-être, cela avait penché en ma défaveur lors de sa visite (6).

« Je vous passe les heures de cours psychologisantes où chaque stagiaire parle de sa semaine, le tuteur écoutant de-ci de-là, et dispensant des conseils inapplicables, irréalistes et complètement farfelus.Par exemple, j’ai posé le problème réel de l’orthographe et de la grammaire non maîtrisés en classe de seconde (7) et avais mis en place en cours de soutien et de remise à niveau… Le tuteur m’a ordonné (8) d’arrêter immédiatement, et m’a conseillé de faire lire des poèmes d’Apollinaire aux élèves (Calligrammes) afin de leur faire comprendre qu’avec les mots, on peut jongler.

« Je suis affligée par ce système bêtifiant, annihilant tout droit à l’éducation, et donnant un réel pouvoir à des incompétents (9). Ces derniers exercent sur moi une pression constante, procédant d’une fausse sympathie, mêlée d’hypocrisie et de menaces (10). J’en ai réellement assez que l’on me reproche à longueur de journée qui je suis (11), mon parcours scolaire, ma personnalité ; je puis vous assurer que je ne suis pas de nature à me plaindre, j ai toujours été une battante, j’avais d’ailleurs fait ma prépa sans aucun problème et avec plaisir (12), mais je vis très, très mal cette atmosphère , cette mentalité.

« Je pense qu’il faut alerter les pouvoirs publics (13) sur cette dérive qui touche en première ligne des générations entières, et en deuxième ligne, des profs débutants dont l’enthousiasme est vite entamé. C’est effectivement mon cas, ma vocation est sérieusement mise à mal, et je ne sais pas si j’aurai la force morale de refaire une année si je n étais pas validée. »

L***
Notes

(1) Kolossale erreur ! Tout ce qui pourrait être au-dessus de ces gens-là est péché mortel. Ne savez-vous pas, mademoiselle, qu’ils militent ardemment pour que l’agrégation soit supprimée ? Pensez donc ! Les agrégatifs les supportent, mais ne dépendent pas d’eux pour la validation de leur diplôme — qui est validé d’avance. Crime contre la pensée unique et la médiocrité partagée.
Le pouvoir de valider le CAPES dépendait autrefois de l’Inspection générale. Je m’étonne que ce corps prestigieux, si jaloux en général de ses prérogatives, ait laissé tant de petits minables usurper cette fonction quasi régalienne.

(2) J’espère que vous ne l’avez dit à personne. Ils ne vous le pardonneraient pas. C’est comme à la cour de Louis XIV : tout ceux qui ne disent pas du bien de moi, même ceux qui se taisent, en pense forcément du mal.

(3) En quoi ils se modèlent sur leurs aîtres. Demandez donc à Philippe Meirieu quels concours il a passés pour se retrouver prof de fac et gourou en chef… Demandez-vous quelles rancœurs peuvent naître d’un échec à l’ENS et à l’agrégation — qu’il m’a avoués, un jour que nous débattions au Figaro.

(4) C’est vraiment le mot exact. Ils ont perdu la guerre de l’exigence intellectuelle, ils se rattrapent sur le petit terrain de l’hostilité méprisable.

(5) Contrairement à ce qui se passe en général en horticulture, le tuteur d’IUFM est quelqu’un qui vous aide à penser courbe — ou fourbe.

(6) Dans notre grande série « harcèlement », peut-être auriez-vous dû coucher avec lui… Cela se fait, dans le monde des petits chefs…

(7) Quelle idée ! L’orthographe est une valeur bourgeoise, la grammaire ne se conjugue que selon Sainte Charmeux, et votre tuteur est sans doute syndiqué : samedi 20 janvier, les syndicats de gauche ont défilé à Paris en demandant le retrait des ordonnances modifiant les décrets de 1950 (sur les heures sup’, etc.) et instituant la bivalence (bonne idée !), et en même temps en ont profité pour protester contre le volontarisme du cabinet de Robien prétendant réinstituer l’orthographe et la grammaire — je m’étonne d’ailleurs que les banderoles du SNES ne se mettent pas déjà au goût du jour : « A bât la réfaurme de l’Hortograf’ » !

(8) J’adore ces « ordres » qui viennent si intelligemment rectifier le tir. Non seulement ces gens ne sont pas polis, mais ils ont une mentalité de Kapos. À qui écrira un livre sur les IUFM, je propose un titre : la Fabrique des sous-off’ ».

(9) Mademoiselle, ne saviez-vous pas avant d’y entrer que l’Education Nationale, entre les mains de ces gens-là, est devenue une illustration du Principe de Peter — l’accession au plus haut du moins apte ? Ils ont révoqué en doute le darwinisme, et les médiocres se cooptent, s’entre-recrutent et s’épaulent afin de se protéger contre ces présumés grands prédateurs que sont les gens de Savoir.

(10) Redevenons sérieux. Il y a des lois contre ce type d’agissements, des lois contre le harcèlement moral, et il est plus que temps de porter plainte, officiellement, contre les cloportes qui prétendent abuser des jeunes. Donnez tous les pouvoirs à une personne de valeur, il les partagera et les délèguera. Donnez un peu de pouvoir à un minable, il en abusera.

(11) Et j’en sais assez sur vous, mademoiselle, pour ne pas ignorer qu’il y a probablement en sus une nuance raciste dans ce comportement. Fille d’immigré, vous devriez avoir honte d’aimer la culture française, enfin !

(12) Et bonne élève avec ça ! Vous n’avez pas honte ? Vous auriez dû simuler, inclure deux ou trois fautes d’aurtograf dans vos rédactions, parler la langue corrompue de l’IUFM, et avancer masquée. Ne savez-vous pas qu’ils coupent tout ce qui les dépassent ?

(13) Vous voyez : c’est fait.

Jean-Paul Brighelli

Politiquement correct

Le politiquement correct que semblent craindre certain(e)s ne date pas d’hier.

Petite plongée dans les souvenirs des anciens et des plus anciens…

Dans la première édition de leur XVIe siècle, à l’aube des années 60, les deux compères Lagarde & Michard citaient un texte de Rabelais (chapitre III de Pantagruel) qui était le suivant : « Ha ! Babedec, ma migonne, m’amie, jamais je ne te verrai… »
Peu après 68, ils modifièrent subrepticement le texte : « Ha ! Babedec, ma migonne, m’amie, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai… »
Dans la dernière édition (2004 — mais les deux auteurs sont morts), Bordas a modifié encore : « Ha ! Babedec, ma migonne, m’amie, (…) ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai… » On notera le signe diacritique (…), qui suggère aux âmes bien nées et attentives qu’il y a peut-être une coupe… Mais il y a aussi une note, sur « pantoufle » : « Que penser de cette énumération ? » — le genre de question un peu creuse qu’adoraient poser les deux Inspecteurs généraux prescripteurs et… receveurs…
Quelle énumération ?
Le texte de Rabelais est le suivant : « Ha ! Babedec, ma migonne, m’amie, mon petit con (toutefois elle en avait bien trois arpents et deux sexterées), ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai… » Et je reprends la question, cette fois : Que penser d’une telle énumération — et de la parenthèse ci-incluse ? Qu’il ne faut s’étonner d’un sexe couvrant un hectare et demi (à peu près), puisque ce sont des géants — que cela laisse savamment augurer de la taille du vit, comme on disait alors, de Gargantua (après tout, à Beaumont le vicomte, comme dit Rabelais lui-même), et que ce n’est pas par hasard si l’on dit « enfiler sa pantoufle ». (1)

Ça me rappelle une phrase de Henry Miller, je crois dans Jours tranquilles à Clichy : « Elle avait un petit con juteux qui m’allait comme un gant » — une phrase que condamnait déjà en son temps Kate Millett, la grande prêtresse du Women’s lib américain — car un puritanisme de gauche émergeait déjà dans ces années 68, particulièrement chez les féministes qui, comme on sait, ne s’envoyaient jamais en l’air…
Mais le politiquement correct d’aujourd’hui a une autre tournure. Il tolère, il encourage même les grossièretés les plus écœurantes, qui n’ont même pas, comme Rabelais, l’excuse de la verve et de la démesure. Il vise à éviter de heurter les sensibilités communautaires, les « gens de petite taille » comme les « African-American » — un joli mot-valise pour dire Black – puisqu’il est désormais entendu qu’il est malséant de remarquer la couleur de peau de l’un ou la jupe de l’autre…
Je me suis fait rudement enguirlander un jour par une collègue allemande, sous prétexte que je lui avais proposé de remplir à sa place le réservoir de son véhicule qui nous co-voiturait — une bonne intention née de son tailleur blanc pré-ségolénien. C’était donc que j’avais remarqué qu’elle était une femme (sexisme !), et elle était sûre que je me laissais même aller à tenir la porte aux dames au lieu de la leur claquer dans la poire, geste obligé du politiquement correct outre-Rhin — déjà en 1998.
Et avec l’élection de Sainte Ségo, nous aurons droit aux deux censures en même temps. Les un(e)s couperont tout ce qui dépasse, tout ce qui sera susceptible de heurter la sensibilité des enfants (qui, comme on le sait, ne mentent jamais – voir l’Ecole du soupçon, de Marie-Monique Robin, sur les dérives de la « circulaire Royal » en 1997), les autres couperont tout ce qui pourrait heurter l’une ou l’autre des communautés ou des superstitions qui tentent aujourd’hui de lever la tête… Et que restera-t-il ? Nos yeux pour pleurer ? Il y a des jours où, devant les menaces qui pèsent sur les libertés, je me sens devenir furieusement… libéral. Mais je me soigne…
JPB

(1) Salut à Irène Théry, dont la maîtrise de Lettres (avant qu’elle ne devienne l’un des gourous du droit familial) portait sur les manuels scolaires — nous avions un peu travaillé ensemble, vers 1973…
Un mot encore. La censure signalée ici du Lagarde n’était pas la seule. Dans le XVIIIe siècle, un extrait de Voltaire était caviardé pour éviter le mot « cul ». J’avais demandé à Pierre Bordas, en 82, au moment où avec deux amis nous lancins chez Magnard une série concurrente et un peu moins coincée, pourquoi il avait ainsi malmené la littérature : « Nous cherchions à nous concilier le marché des écoles libres belges », répondit-il — un segment étroit, très étroit, mais qui existe, certes… Mais, au moins, un motif avouable — commercial. Les « raisons » idéologiques ou « morales » qui s’imposent aujourd’hui font froid dans le dos. Il n’est plus loin, le temps où le puritanisme s’associera à Big Brother pour surveiller nos lectures.

Littératures enfantines

Ai-je dit « enfantines » ?

« A la hauteur du petit chemin qui part du Chaâba pour rejoindre le boulevard, trois putains travaillent à l’abri des platanes. Elles attendent là des journées entières, debout sur le trottoir, vêtues de shorts ou de minijupes qui découvrent des jambes interminables, gantées de soie.

[…] Sur le trottoir, le commerce du bonheur éphémère va bon train. Deux putes travaillent à l’intérieur des voitures, tandis que les mâles qui attendent leur tour trépignent d’impatience dans leur véhicule.

[…]Pince-moi, s’écrie Saïda, tout heureuse.
Je la pince sur les fesses. (Elle veut partir.)
– Non, attends, regarde. T’as déjà vu une zénana coupée ? Tu veux voir la mienne ?
– Non, c’est dégueulasse.
Après avoir défait ma braguette, je sors mon outil et le dévoile sous toutes ses coutures.
– T’as vu qu’c’est pas sale ?
– Ouis, j’ai vu.
– Et si on s’enculait comme les grands ?
– D’accord, mais si ma mère nous voit ?
Je la rassure :
– Elle n’est pas là, ta mère. Enlève ta culotte.
Après quelques secondes d’hésitation, elle s’exécute.
Je m’approche d’elle, ma zénana entre les doigts. Saïda s’assied sur les fesses, entr’ouvre ses jambes pour m’offrir son intimité.Je dépose délicatement mon marteau sur son enclume et j’attends que les choses se fassent.
– Alors, qu’est-ce qu’il faut faire?
– Rien, on s’encule, et c’est tout.
Hacène intervient après avoir sagement suivi la leçon.
– Moi aussi, j’veux enculer !
Il dégaine à son tour et m’imite.
Au bout d’un instant, content d’avoir lui aussi enculé, Hacène remonte son pantalon.
(La mère de Saïda l’appelle.)
La fille crie aussitôt :
– C’est ma mère!
Elle enfile sa culotte, et supplie une ultime fois :
– Vous rapporterez rien, hein !
– Non, non, n’aie pas peur…dis-je en même temps qu’ Hacène.
Dès le lendemain, tous les gones du Chaâba savaient que Saïda s’était fait enculer. »

Tout le monde a reconnu le Gône du Chaaba, l’immortel livre pour enfants qui a valu à Azouz Begag une immense réputation lyonnaise et un poste de ministre… C’est une lecture que le libraire d’une amie enseignante conseille en Troisième — « ou en Seconde si les élèves ne sont pas assez mûrs ». Bientôt Faiza Guene, dont je ne saurais trop recommander la verve quasi bégaudienne (Kiffe kiffe demain ou Du rêve pour les oufs — les grands succès actuels de Hachette Littérature…).

Les programmes officiels — consultables, pour le collège, sur

– http://www.cndp.fr/textes_officiels/college/programmes/bacc_6/fran_6.pdf
– http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/lettres/Inspection/Annexes/acc6_cc_Litt_jeunesse.htm
– http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/Lettres/Inspection/FrTroisieme/Analytique/Lectures_3e.htm

mélangent allègrement des textes tout à fait recommandables, les « classiques » de la littérature de jeunesse, de tous temps et de tous pays, et des productions plus récentes — plus « abordables », sans doute —, dont font partie, pour une classe ou une autre, les œuvres complètes d’Azouz Begag et de ses émules.
Bientôt Entre les murs, ce néo-classique écrit l’année dernière par François Bégaudeau, entièrement rédigé dans la langue si explicite du XIXe arrondissement de Paris…

Comprenons-nous bien : je ne suis pas bégueule, la situation décrite par Azouz Begag pourrait paraître drôle, avec beaucoup d’indulgence, tout Classique a été un jour un Moderne, et j’aime beaucoup San-Antonio — un autre auteur lyonnais, mais un grand, lui…
Etc.
Mais il y a des priorités. Des urgences.
L’urgence, c’est aujourd’hui d’apprendre aux enfants, aux adolescents, la langue et la culture françaises — celles qui lui permettront de communiquer avec ses enseignants, avec ses futurs employeurs, avec des étudiants européens de passage en France et sidérés de se trouver plus cultivés que le petit Français moyen — pour ne pas parler de ceux qui ont tiré le gros lot, une inscription automatique en Zone d’Exclusion Programmée. Les programmes pèchent par excès d’optimisme (« les enseignants feront le tri »), et par excès d’ambition (« lire tout et n’importe quoi »). On aurait bien plutôt intérêt à se recentrer sur quelques titres par niveau, quelques outils indispensables pour aller plus loin. Que l’on fasse des coups d’édition avec des sous-produits culturels, que l’on monte en épingle une adolescente délurée, que l’on donne en exemple la vulgarité rebaptisée « contre-culture », soit — la société du spectacle en a fait bien d’autres, et en digèrera bien d’autres. Mais que des enseignants soient à ce point esclaves des médias, et pensent que se complaire dans la langue de la rue plaira aux Pédagogues et à leurs épigones, non ! Trois fois non !
C’est aux parents aussi de vérifier ce qui se fait en classe. La plupart des instituteurs et des professeurs font de leur mieux pour transmettre une langue et une culture. Alors qu’on met en avant quelques illuminés auto-proclamés avant-gardistes, qu’on encense ce que la littérature contemporaine fabrique de plus bas, qu’on donne des tribunes à des auteurs dont les œuvres pourraient, au mieux, pallier une pénurie de papier-toilette — surtout dans des écoles et des collèges qui en manquent chroniquement.
Parents, enseignants, refusez la démagogie du n’importe quoi ! Pensez que ce que des enfants lisent à six ans comme à seize restera longtemps gravé dans leurs mémoires. Voulez-vous vraiment qu’ils se répètent, des années durant : « Tous les gones du Chaâba savaient que Saïda s’était fait enculer » ?
Et je passe — je ne devrais pas, d’ailleurs — sur ce que de tels textes transbahutent de « valeurs » machistes et anti-féministes. Et ce sont les partisans de la « citoyenneté » et de l’Instruction civique qui les recommandent ? Allons donc !

Que pensent les divers présidentiables de telles dérives ? Ce que Nicolas Sarkozy pense d’Azouz Begag n’est pas imprimable — et réciproquement, autant que je sache… Mais la Sainte Vierge qui produisit jadis une circulaire si virulente sur la pédophilie sait-elle ce que ses amis pédagogues, le roitelet lillois de la commission Education du PS, et l’autre grand manitou lyonnais qui a voulu les IUFM, aiment cette sous-littérature du n’importe quoi — n’importe quoi pourvu que ce ne soit pas de la littérature !
Mais j’oublie que dans les établissements où les futurs candidats ont envoyé leurs enfants, l’Ecole Alsacienne ou Jeanson-de-Sailly, on n’étudie pas la langue du cloaque. C’est réservé à l’autre côté du périphérique. C’est la littérature pour les pauvres.
J’ai dans l’idée que les pauvres en ont marre, d’étudier de la merde.

Jean-Paul Brighelli

PS. Merci à A-M. V.

Eloge de la sélection

Depuis que René Haby et Valéry Giscard d’Estaing, ces deux gauchistes impénitents, ont découvert l’égalitarisme en 1975, en imposant le collège unique, « égalité des chances » est devenu le slogan le plus répété, le lieu commun le plus éculé de l’école de la République.
N’importe quel enseignant, n’importe quel parent, sait que c’est une fiction. Ce serait déjà très beau d’imposer l’égalité des droits — on en est loin : nous avons ces dernières années, via les ZEP et certaines formes de régionalisation, inventé une école à deux (ou trois) vitesses qui propulse les « héritiers » bien plus directement qu’autrefois, et abandonne dans des ghettos scolaires soigneusement aménagés les défavorisés du système. Chacun sait que la sélection sociale a sournoisement remplacé une sélection scolaire qui n’ose plus se montrer — alors que c’est la clé d’un système d’enseignement digne de ce nom.
Sans vouloir pousser le paradoxe — chacun sait que ce n’est pas mon genre —, il faut bien dire, une fois pour toutes, que la sélection, à l’école, est le meilleur rempart contre les inégalités de fortune. Et, corollaire, que l’idéologie de « l’égalité des chances » fabrique plus d’injustices et d’inégalités que jamais n’en suscita l’élitisme le plus impitoyable.

Au passage, rien d’absurde à ce que le mot « élite » soit abhorré des pédagogistes qui ont réinventé une école à leur image : la médiocrité y a remplacé la concurrence, et, ce faisant, renforcé les inégalités de condition. La fortune, bien plus que le talent, est aujourd’hui la clef de la réussite scolaire — et rien d’étonnant à ce que les meilleurs établissements, ceux pour lesquels la loi d’égalitarisme est suspendue de facto, soient installés dans les beaux quartiers, comme aurait dit Aragon. Depuis que l’on passe sans redoubler dans la classe supérieure, on reste confiné dans sa classe d’origine…
Et les fils de Bourdieu, l’apôtre de la Reproduction, l’homme qui vilipendait les « héritiers », sont l’un et l’autre Normaliens et agrégés de philo. Comme si la passation des fortunes impliquait l’héritage des QI.

Les élèves, les enfants ne sont pas tous égaux — c’est le secret de Polichinelle de tout enseignant en toute classe. Peu importe le vocabulaire — « cancres », « gros nuls », ou « élèves en difficulté » (et je renvoie les enseignants à leur miroir et au vocabulaire réel utilisé par eux en salle des professeurs, loin du « politiquement correct » des conseils de classe…) Nous avons tous des « apprenants » plus ou moins doués, plus ou moins rapides, plus ou moins adaptés. Quand nous corrigeons des copies, nous avons peu de surprises, au bout de deux ou trois mois.
C’est une vérité d’évidence aujourd’hui occultée sous un vocabulaire « citoyen » qui rappelle le Manifeste des Egaux de Babeuf : la Révolution, qui héritait des Lumières et venait d’inventer l’égalité de droit(s), n’avait pas de temps à perdre en considérations égalitaristes. Et la tête de Babeuf est allé rejoindre toutes les autres.
Mais nous sommes plus malins, et nous laissons Meirieu et sa clique prospérer sur un fumier idéologique qui réclame à grands cris l’égalité pour mieux imposer, in fine, une reproduction sociale stratifiée — une société immobile.
Et une société immobile aujourd’hui est une société en déclin. La vraie baisse de niveau est là — et nous n’avons au fond que l’école que réclame notre incompétence globale.

Je n’ai qu’un slogan, que j’ai répété de livre en livre : l’école doit permettre à chacun d’aller au plus haut de ses capacités — et non, comme aujourd’hui, de stagner dans le marigot moyen, le marais statistique dont la pédagogie se fait le héraut inlassable. Je rêve d’un système éducatif qui tordrait le coup au Principe de Peter, et amènerait chacun à son plus haut niveau de compétences. Ce qui exclut l’uniformité, et suppose un e attention particulière à chaque enfant, à ses capacités réelles, à ses difficultés propres, à ses talents éventuels. Il faut aider les plus humbles, et inciter les plus doués. Donner plus à ceux qui ont moins, et donner encore davantage à ceux qui ont déjà l’essentiel.
Bien sûr, cela passe par un rétablissement de classes de niveau — ou de « groupes de compétence », si votre pudeur préfère une phraséologie moins marquée. Cela se fait déjà en Langues, par exemple — car il est absurde de vouloir imposer le même exercice à ceux qui balbutient des borborygmes et à ceux qui sont déjà bilingues. On ne peut d’ailleurs le faire qu’en descendant encore le niveau de l’exercice — alors qu’il faut le moduler. Une dictée difficile est un défi pour un bon élève, c’est un instrument de terreur pour celui qui n’a pas encore percé les lois implacables de l’accord de l’adjectif ou du verbe — pour ne pas parler de celui du participe…
Encore faut-il consentir à les enseigner, ces lois du « bon usage », comme dirait Grévisse… Et comme ne dit pas Evelyne Charmeux, la prêtresse incontournable du crétinisme triomphant.

La diversification suppose une extension de la dotation en heures des établissements, seuls à même d’évaluer les besoins réels de leurs élèves. On y vient — par force : certains de mes élèves de BTS bénéficient de soutien, en petits groupes, en maths — ou en français.
Mais en BTS, est-ce bien le moment ? Que d’énergie, de sueur gâchées, de découragements entassés dans les années antérieures ! Que d’escroqueries assénées, en donnant aux élèves des diplômes — le Bac Pro par exemple — qui sous couleur d’ouvrir indifféremment aux formations supérieures, dévaluent l’enseignement technique qu’ils étaient censés promouvoir — sans leur permettre de faire carrière dans le Supérieur : 97% d’échecs en Première année d’Université pour les Bacs Pro, dit le récent rapport Hetzel. « Non : chez moi, 100% », me disait il y a quelques jours un président d’université du Languedoc-Roussillon. Et plus de 70% pour les Bacs STG / STI.
L’urgence commande de réinventer cette année de « propédeutique » qui permettait jadis d’évaluer, et de former, des étudiants incertains. Le proviseur du lycée Henri IV a proposé, dans le même esprit, un « Prépa année zéro » pour des lycéens méritants, issus de lycées plus problématiques que le sien : je préfère cette béquille-là, qui s’appuie sur le mérite de chacun, plutôt qu’une « discrimination positive » dont les critères paraissent bien flous — ou trop évidents. Trier, ce n’est pas exclure — bien au contraire. Je ne suis pas un fanatique du redoublement, mais qui a un jour tenté d’évaluer la souffrance du « mauvais élève » passé automatiquement dans la classe supérieure, et frottant soudain son absence de savoirs aux compétences de ses petits camarades ? Qui s’est un jour demandé dans quelle mesure le laxisme pédagogique induit rapidement des conduites à risque — pour soi et pour les autres ?
Et cela, dès les premières années… La « racaille » est tout autant le fruit du désespoir scolaire que de la désespérance sociale. Et ce n’est certainement pas en caressant les jeunes dans le sens du poil, de la « liberté d’expression » et du laisser-faire qu’on obtiendra la paix — en classe ou dans la rue. C’est en exigeant de chacun d’eux le meilleur de lui-même — ce qui se fait rarement sans larmes ni grincements de dents.
Et cela suppose une redéfinition des programmes, non dans l’esprit d’un « socle » minimaliste, mais dans une esthétique du « toujours plus ». « À chacun selon ses besoins » est une nécessité sociale — qu’il s’agisse du logement ou de la Santé. « À chacun selon son mérite » est la règle complémentaire.

« Elitisme », « méritocratie » : j’ai prononcé les mots interdits par la Vulgate pédagogiste. Mais qui ne voit que ce sont les deux piliers de ce qui pourrait être, demain mieux qu’autrefois, un enseignement vraiment soucieux d’égalité ?

Jean-Paul Brighelli

Made in USA

Une « honorable correspondante » installée aux Etats-Unis m’a fait parvenir un résumé de cette pédagogie à l’américaine qui a si fort inspiré les pédagogues français — qui n’ont effectivement de français que les appâts rances, comme disait jadis Bérurier… D’où peut-etre cette obstination à promouvoiir ces « cultures plurielles » qui, en mélangeant tout, permettent de plafonner le la culture de la République — et, à terme, la République.

Je livre cette note à l’attention des blogueurs de passage. J’attire leur attention sur l’existence de contre-pouvoirs, aux Etats-Unis, qui ont permis de résister localement aux déferlantes de « nouvelle pédagogie », et au poids du privé qui se plie globalement aux desiderata des parents — ce qui présente d’ailleurs, sur certains points, bien des dangers…
Bref, le système américain était à même de digérer les lubies pédagogistes — et je rappelle qu’il l’a fait : ce qui est évoqué ici est de l’histoire, — un anglicisme qu’on me pardonnera pour dire que c’en est aujourd’hui fini de ces belles théories fracassantes : il est essentiel que chaque pays (regardez donc les Scandinaves, qu’on ne cesse de nous donner en exemple) comprenne qu’on n’emprunte pas un système éducatif clés en main, et qu’il est de notre devoir de réinventer une Education qui colle au plus près du génie national, et de nos institutions.
Sur ce, je laisse la parole à Danièle S.

« L’histoire de l’éducation, hors de l’hexagone, fait état d’un ensemble de théories fumeuses qui ont porté les pseudo « sciences de l’éducation » sur les fonds baptismaux, outre-Atlantique, il y a plus de cent ans. La Progressive Education qu’elles ont enfantée y commença ses ravages dans l’entre-deux guerres. La France, (comme la Suisse, et en fait toute l’Europe occidentale à l’exception de la Scandinavie) a cinquante ans de retard, mais elle a mis les bouchées doubles. Elle n’a pas non plus de secteur vraiment privé, ce qui aux Etats-Unis a un peu minimisé les dégâts, notamment grâce aux écoles catholiques très peu chères et un système de bourses très répandu. Mais l’école publique a connu le même désastre que chez nous. Lilane Lurçat (voir http://www.sauv.net/lurcat1.htm) est l’un des rares auteurs français à avoir analysé cette similitude dans « La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs » (1889).

Parmi les gourous-fondateurs de la Progressive Ed, ces ancêtres de nos Diafoirus pédagogistes, voici par exemple G. Stanley Hall, né en 1846 au Massachusetts, et qui aimait un peu trop les éphèbes, ce qui lui valut quelques bricoles… Il fut le premier Américain auquel Harvard décerna un doctorat en psychologie, en 1878 et un pionnier de la psychologie génétique, celle-là même qui sera promise à un bel avenir en URSS (Langevin et Wallon le portaient aux nues). Sa philosophie de l’éducation est un mélange de rousseauisme et de darwinisme et repose sur l’apologie de l’ignorance et de l’illettrisme, et sur la diabolisation de l’instruction : « We must overcome the fetichism of the alphabet, of the multiplication table, of grammars, of scales, and of bibliolatry » proclamait-il, la redondance ne l’effrayant point. L’école avait pour mission première d’exaucer les desiderata des enfants : « What children love to do, are curious to know and the things they most want ». Il eut pour disciple un certain…John Dewey et William Heard Kilpatrick, professeur de mathématiques au Teacher’s College de Columbia, où l’on professait une foi indéfectible dans les vertus insurpassables du puérocentrisme. ( child-centered education). Les premiers défenseurs de la Progressive Education étaient des pacifistes post14-18, admirateurs de la révolution russe et du Grand soir, défenseurs du prolétariat et de la lutte des classes, bourgeoisophobes et membres d’un mouvement « anti-intellectualiste »,
Les critiques à l’encontre de ces théories ineptes ne tardèrent pas et William Bagley fut le premier à mettre en cause la validité des analyses « scientifiques » et de la « recherche » sur lesquelles reposaient leurs affirmations péremptoires. « The evidence for these sweeping indictements has, so far as I know, never been presented, disait-il en 1914… et Alain en dira autant vingt ans plus tard dans ses Propos sur l’éducation, et Arendt en 1953, dans The Crisis of Education.
Bagley adjurait ses contemporains de sauver les apprentissages de la destruction par les membres de cette nouvelle secte, et ce pauvre élève si malmené, sous prétexte de faire son bien, il voulait « rid his mind of superstition and error, and energy-destroying forces that reduce strong men to the helplesness of infancy ». Ce langage, Condorcet ne l’aurait pas renié, — mais peut-être Bagley l’avait-il lu ?
Il ne fut pas écouté car la nouvelle idéologie (Thoughtworld ou pensée unique) avait déjà investi les bastions de l’éducation américaine, par le biais du Teachers’ Collège et d’autres institutions similaires à travers le pays, d’où essaimeront pendant plusieurs décennies les armées de pédagogues en chef des School Boards, réformateurs de programmes, et enseignants, tous bien intentionnés, pétris de bonne conscience, et tous persuadés que l’égalitarisme est la panacée de la démocratisation de et par l’école. Pour la suite se reporter à la version française, cinquante an plus tard, les même causes produisent les mêmes effets.
Un système scolaire qui était en 1880 le plus performant au monde, (avec celui de ces Allemands dont ils s’étaient considérablement inspirés et qui nous avaient flanqué la pâtée à Sedan car leurs soldats savaient lire et pas les nôtres — un constat qui ne fut pas pour rien dans la déccision de la IIIe République d’universaliser l’Instruction obligatoire) et notamment grâce à un certain Horace Mann (leur Jules Ferry), bref ce système s’est effondré en l’espace de quelques années , avec un petit sursaut entre 1945 et 1960 : mais dès le milieu des années soixante, l’idéologie progressive est repartie de plus belle, et pendant 20 ans.
Jusqu’au rapport alarmiste commandé par Reagan : « A nation at risk ».
Seulement c’est beaucoup plus facile de descendre la pente que de la remonter. Et les universités avaient quand même pris le relais pour combler les abysses d’ignorance des élèves des highschools. Et l’Amérique est un pays ultra décentralisé, cela n’avait pas empêché la catastrophe mais ça aide quand on veut ne pas faire comme le voisin. Certains état s’en sortent plus vite que d’autres et savez-vous d’où vient la résistance, et pourquoi c’est si dur de remonter la pente ? Il y bien sûr nombre de raisons — par exemple le fait que leurs syndicats sont au moins aussi puissants que les nôtres…

A lire pour creuser la question : Diane Ravitch : Left Back, a Century of Battles over School Reform, ED Hirsh « The Schools We Need and Why We Don’t Have Them, et des centaines d’autres ( comme Dumbing Down Our Kids, qui rappelle le « Crétin ») Il y a une version US de nos Maschino, Milner, Boutonnet, Brighelli and Co…
Et ils ont une palanquée de Meirieu, et comme leur dieu c’est Bourdieu ( sans parler des autres French theorists, Derrida, Foucault, etc….) Ils ne sont pas sortis de l’auberge. »

Danièle S.
JP Brighelli