Selection universitaire

Un article du Canard enchaîné de ce mercredi nous apprend que Laurent Batsch, président de l’université de Paris-Dauphine (université déjà largement dérogatoire) voudrait augmenter de 800 euros en moyenne les droits d’inscription dans sa fac. C’est modulé selon le niveau, 1650 euros en Licence, 3000 en Master.

L’UNEF s’indigne (pendant ce temps, le petit Julliard joue sa carrière politique en se portant candidat sans risque), et Valérie Pécresse (dont le père, Dominjique Roux, enseigne à Dauphine) tempête.

Je ne sais pas si, comme le dit son Président, Dauphine est déficitaire de 3 millions d’euros. Ni si les droits d’inscription peuvent être augmentés dans des marges pareilles (argument : c’est toujours moins cher qu’au MIT ou à Harvard). Je sais en revanche que la sélection par l’argent est l’argument le plus bête.
On peut tout imaginer pour sélectionner : un recrutement sur dossier, sur concours, sur entretien. Mais pas sur le fric ! L’argument de Laurent Batsch, à en croire le Canard, est le suivaznt : « Il faut financer cette qualité Dauphine. Evidemment, si on supprime cette pédagogie différenciée [allusion au fait que les masters se déroulent en petits groupes sur 500 heures par an], on rentrera dans le peloton médiocre, à la satisfaction intime de l’administration centrale. Mais l’autonomie, c’est la diversité ! Alors, qu’on ne m’emmerde pas… »

Je ne certifie pas la dernière phrase…

Sélectionner par l’argent est le plus contre-productif de tous les systèmes, parce que personne ne peut croire que l’argent s’allie automatiquement à la dextérité intellectuelle. Que les facs puissent s’inventer des systèmes de bourse, pour financer les études des plus déshérités, je veux bien – même si pour cela elle vont quémander des fonds dans des entreprises quelque peu intéressées. Qu’on aille chercher l’argent là où il est, quitte à pré-vendre les compétences des étudiants issus de telle ou telle filière. Mais pas dans les poches des étudiants : il y en a que l’on devrait payer, au contraire, pour qu’ils viennent dans une fac. J’ai toujours exprimé mon intérêt pour une relance des IPES, par exemple (un projet soutenu par le candidat Sarkozy dans un discours de décembre 2006 ou février 2007). Et c’est ce qu’il faut faire : démarcher les étudiants les plus brillants pour devenir prof, attirer les Licenciés les plus avec des bourses – et non les saigner à blanc au nom de l’équilibre des comptes.

 Jean-Paul Brighelli

 PS. : Je crois qu’il faudrait avoir le courage de remettre complètement à plat tout le système des bourses. Le saupoudrage en fonction des revenus des parents (souvent d’une grande inconséquence, avec deux petits salaires vous n’avez plus droit à rien pour votre enfant) est une absurdité coûteuse. Et les étudiants qui profitent de ce qu’on leur donne sans pour autant se consacrer à leurs études, cela existe aussi. Les bourses devraient être affectées sur concours, point barre. C’est si donc difficile que ça à imaginer, une sélection qui s’effectuerait uniquement au mérite ? Vous préférez vraiment la ploutocratie à la méritocratie ? Et laquelle des deux ressemble le plus à la démocratie ?

Réforme Darcos

« Je n’entends pas lancer une énième réforme qui porterait mon nom… plutôt procéder par touches successives, nettoyer les programmes, les améliorer au mieux, laisser aux enseignants toute liberté pédagogique, mais en fixant des objectifs clairs… »

 

Ainsi parlait X. Darcos en juillet dernier. Et voici que nous atteignons pourtant l’inacceptable, à en croire le SNUipp-FSU. Voici des propositions ministérielles carrément scandaleuses- à rebours « d’une école qui innove, qui donne le goût de vie, qui est gaie et qui épanouit ». Ainsi parle ce syndicat si bien connu désormais pour son activisme réactionnaire. Nul doute que les Cahiers Pédagogiques abonderont dans son sens. Déjà Philippe Watrelot, dès hier émettait les plus fortes réserves. Pauvre chou dépassé par la réalité…

 

Mesurons bien le scandale : Darcos voudrait donc que l’école primaire apprenne à lire, écrire et compter – et à maîtriser les dates-phares, les grands personnages, et les œuvres plastiques majeures de l’Histoire de France. Comment ? Rien sur les masques nègres de la porte de Clignancourt ? Plus de « découverte de l’environnement », de rubrique « koa 2 neuf », d’éducation à la diététique et de « production d’écrits » ? Non : des dictées et des rédactions, du calcul mental, de la mémorisation. De surcroît, un peu plus de sport – il faut bien que testostérone passe…

 

Insupportable prétention. Le ministre affirme même que, tout en laissant les instituteurs libres de leur pédagogie, il conviendra d’enseigner le code alphabétique aux enfants, parce-que le sens vient de la maîtrise du code, et non de l’Observation Réfléchie de la Langue , superbe périphrase inventée par les Pédarogues[1] pour désigner la vacuité grammaticale. Il prétend diviser par trois le taux d’échec en Primaire – qui actuellement se mesure en 6°, chacun repassant aux autres la patate chaude de la dysorthographie, de la dyscalculie, et toutes les dyslexies provoquées par l’idéo-visuel Foucambert et autres billevesées si fort en vogue dans les IUFM. A terme, diviser aussi par trois ces 160 000 collégiens qui sortent de 3° sans rien dans les mains, ni dans la tête – parés pour se faire dévorer tous crus. Scandale vous dis-je… ou inconscience : l’horaire de Français passera à 8 h en CP-CE1, à 10h les trois années suivantes – parce-qu’il n’est pas de maîtrise possible sans une imprégnation en profondeur. Horreur finale : ce n’est pas en pensant aux NAP (Neuilly-Auteuil-Passy) que le ministre a concocté ces abominations, mais en souhaitant qu’Aulnay-sous-Bois, les quartiers nord de Marseille ou la banlieue de Lille maîtrisent enfin la langue française. Comment ? Un homme de droite, un « réac » fier de l’être (il s’en vante lui-même dans le Figaro du 21 février) se soucie davantage des banlieues que toutes les belles consciences bêlantes – cette gauche à bobos qui a trahi la Gauche. La ligne de partage des eaux n’est peut-être pas si claire que cela. Ou, si l’on préfère, l’Ecole n’est pas le champ clos des idéologies mais la maison commune de tous les citoyens.

Si vous ajoutez à ce sombre tableau que le ministre recommande l’apprentissage de la politesse, du respect, et l’emploi du vouvoiement… on comprend mieux la réaction outrée du SNUipp : « des programmes qui sentent la blouse grise et le bonnet d’âne… »

 

Plût au ciel ! Tel ou tel syndicat se plaint de ne pas avoir été consulté ? Mais Darcos a préféré demander leur avis et leurs suggestions à des personnes compétentes ! Il s’en trouve, il s’en trouve même qui sont ni au SGEN, ni à la FSU –encore que je pense très fort que nombre de syndiqués ne se reconnaissent pas dans les positions inutilement réactionnaires de tel ou tel lider maximo, ou que tel ou tel parent n’approuve pas toutes les ratiocinations de la FCPE. Si ce blog a une quelconque utilité, c’est de faire avancer la cause de la « maison commune » – la cause du peuple. Je n’ai pas ménagé mes critiques à telle ou telle initiative malheureuse ou inutile –celles propulsées par exemple par l’inénarrable Emmanuelle Mignon, phare de la conscience élyséenne, qui après avoir suggéré l’attribution à chaque élève de CM2 de la mémoire d’un enfant juif disparu dans les camps de la mort, vient de dédouaner les sectes. Celles et ceux qui ont voté pour Sarkozy, ou contre Royal, ne l’ont pas fait dans l’espoir que la Bêtise s’installerait dans l’entourage du président.

 

Un dernier point. Retour au « par cœur », retour de la rédaction, couplage du lire et de l’écrire dès le CP, insistance sur les fondamentaux, restauration de la chronologie en histoire, liberté pédagogique pour les maîtres, et inspection basée sur les résultats – tout en tenant compte du niveau de départ des élèves, du « coefficient social » de l’établissement… J’ai cru lire la table des matières de « Fin de récré », un ouvrage dont je connais assez bien l’auteur et dont je parlerai plus à loisir quand il sortira – dans deux semaines, aux éditions Gawsewitch. Une bonne centaine de propositions pour refonder l’Ecole – y compris certaines que le ministre n’oserait pas même articuler tout bas mais auxquelles il pense en catimini – en se rasant. Comme quoi les bonnes idées sont dans l’air, il suffit de les attraper…

 

Jean-Paul Brighelli.




[1] Je ne m’attribue pas les plumes d’autrui : j’ai trouvé le terme dans « Attention mots valises », Points Seuil  – une pure délectation.

Vacances

Je m’absente quelques jours. Alors, oui, je sais, un seul être vous manque…

… Et tout est repeuplé : tenez-vous chaud les uns aux autres… Salut aux nouveaux arrivants — n’hésitez pas à dire ce que vous voulez, il n’y a pas de censure ici. Une seule obligation : être poli — et si possible positif.

Un mot pourtant avant de partir.
On attend (pour mercredi) le projet complet du ministre pour le Primaire. Il l’a exposé dans les grandes lignes aux IA et IEN cette semaine, et le Président a cru bon de s’en annexer quelques chapitres, hier, à Périgueux. Instruction civique à l’école (mais ça se faisait déjà…), apprentissage de la Marseillaise (eh bien, on leur apprendra l’histoire de la Révolution, ce qui se faisait… déjà), plus d’heures de français (je l’ai annoncé sur ce blog il y a deux mois déjà), retour aux matières fondamentales (heu… n’est-ce pas ce que l’on appelait déjà le « socle » ?), et, cerise sur le gâteau, parrainage par chaque écolier de l’un des 11 000 enfants juifs envoyés dans les camps de la mort.
Idée néfaste (même s’il est difficile d’évaluer ce qui est ou non cause de traumatisme pour un enfant, ne vaut-il pas mieux éviter d’en rajouter ? Les gosses ont trop souvent tout ce qu’il faut à la maison pour ne pas être si bien que ça), idée absurde (même les petits Allemands, culpabilisés collectivement après 1945, n’ont pas été rendus comptables des six millions de Juifs, Tziganes et autres boucs émissaires envoyés à Auschwitz et ailleurs — et je me demande parfois si le regain du néo-nazisme outre-Rhin n’est pas une réaction à cette culpabilisation à outrance). Sans compter que nombre de descendants de minorités massacrées pourraient protester (« Et nous ? clameront les Vendéens, les Huguenots cévenoles, les…). Sans compter que la diversité culturelle de nos classes rend l’entreprise particulièrement hasardeuse : des massacres, il y en a eu beaucoup, beaucoup trop, du Moyen-Orient à l’Afrique, depuis le « plus jamais ça » de 1945. Nous sommes tous des Juifs Allemands, des Juifs français, des Palestiniens, des Rwandais, des Bosniaques, des… Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger.
Je m’interroge un peu sur ces effets d’annonce. À qui le Président pensait-il plaire ? Aux invités du CRIF, devant lesquels il a, en premier, développé son idée ? Mais Simone Veil, qui a toute l’autorité requise pour s’exprimer sur ces matières, vient de le renvoyer dans les cordes. Au PS ? Ségolène Royal et François Hollande, avec cette spontanéité et cette immédiateté qui caractérisent les vieux couples, même après séparation, ont approuvé l’initiative — c’est pour ainsi dire le gage de sa nocivité.
Quant à l’annonce pleine d’élégance par laquelle il a partiellement coupé l’herbe sous les pieds de Darcos, qui s’apprête donc à dire sur le Primaire des choses sérieuses, nous pourrions nous interroger aussi. L’Ecole communale est certes un sujet « porteur » — nous savons tous que c’est dès le début que la Fabrique du Crétin tourne à plein régime, quels que soient la bonne volonté ou l’esprit d’indépendance des instituteurs. Nous savons bien que c’est dès la grande section de maternelle qu’il nous faut reprendre les choses en main. Mais ce n’est pas en instillant une dose d’Instruction civique que nous allons diminuer le nombre d’enfants en difficulté à la fin du CM2 (parenthèse : Darcos avait annoncé il y a un mois son intention de diviser par trois le nombre de redoublements — et le Président a repris la même image, en se l’annexant). Il faut faire du français intensément, parce que sans la maîtrise de la langue, personne ne peut arriver où que ce soit — pas même à la porte de son ghetto. Faire de la grammaire systématique, et non de l’Observation Réfléchie de la Langue ». Réinstituer le « par cœur ». Faire de l’écrit le double immédiat de l’apprentissage de la lecture — et revenir à la « rédaction », si porteuse de formes et de sens. En finir avec les « cycles » qui n’ont jamais d’autre effet que de repasser au collègue de l’année suivante les élèves en difficulté. En finir avec la politique de « l’élève au centre », et mettre le paquet sur le Savoir et la Transmission… Evaluer les maîtres sur leurs résultats, et non sur leur conformisme à je ne sais quels diktats iufmesques…
Entre autres…
Mais de tout cela, je parlerai plus à loisir — dans « Fin de récré », à paraître dans vingt jours aux éditions Gawsewitch : la ruine de la Fabrique est en vue, et c’est à nous tous d’en finir avec les politiques éducatives létales qui nous ont accablés depuis bientôt trente ans.

Jean-Paul Brighelli

Commission Pochard

Le SNALC s’est fendu d’une analyse exhaustive des mirifiques propositions de la commission Pochard. Je la livre à votre attention, afin d’éviter la désinformation qui court déjà dans une certaine presse.

 Bonne lecture à tous et à toutes. Et rien ne vous empêche, pendant ce temps, de signer l’une ou l’autre des pétitions syndicales sur l’affaire de la gifle – ou les deux : http://www.snalc.fr/petition_sign.tpl  ou http://www.lille.snes.edu/spip9/spip.php?article1369

 Jean-Paul Brighelli

RAPPORT POCHARD : LA GIFLE  !

            « Ultime tentative pour revaloriser une condition enseignante bien mise à mal depuis au moins deux décennies, la commission présidée par M. Pochard – dont les travaux ne pouvaient être que biaisés, dès son installation, par la présence des pires contempteurs du corps enseignant- vient, ce lundi 4 février, de présenter ses propositions à X. Darcos. Bien que prudentes sur certains points, tant les réactions enseignantes semblent craintes, ces préconisations représentent l’aboutissement des pires préceptes pédagogistes distillés depuis trente ans, comme des préoccupations des plus libéraux des budgétaires…

Toujours plus d’autonomie des établissements

L’autonomie des contenus ou des certifications n’est certes pas envisagée (les programmes et diplômes devant rester nationaux) mais :

Ø            Les établissements pourraient jouer sur des horaires annualisés et globalisés – chacun pouvant décider d’affecter plus ou moins d’heures à une discipline, un projet, etc.- et sur l’éclatement du groupe-classe : la commission parle ainsi de « liberté dans l’organisation des cursus scolaires ». Autant dire que la pédagogie de projet, appuyée sur la promotion de la pluri-trans-co-disciplinarité devient dans cette perspective le seul référentiel d’organisation pédagogique possible! Afin d’assurer cette autonomie, la partie de la dotation horaire la favorisant ne devrait plus être inférieure à 10% du total des heures affectées (moins de 5% aujourd’hui). Ce qui signifie clairement que les délires pédagogistes locaux trouveront encore davantage de moyens pour s’exprimer !

Ø            Les conditions d’exercice des enseignants pourraient être partiellement fixées par établissement, avec des séquences de travail non plus hebdomadaires mais pluri hebdomadaires, trimestrielles, voire annuelles. Le conseil pédagogique serait chargé de cette organisation nouvelle du travail des professeurs, en cohérence avec le projet d’établissement. Dans le cadre des affectations sur poste, une contractualisation pourrait même être envisagée entre enseignant et établissement receveur (avec la signature d’un « contrat d’affectation » de type droit privé, indiquant les objectifs à atteindre et les conditions pour les atteindre). De manière plus générale, les chefs d’établissement joueraient un rôle plus important dans le recrutement (davantage de postes à profil). La caporalisation latente des professeurs induite par ces prescriptions ne trouble cependant pas les rapporteurs de la commission  lorsqu’ils déclarent que « les prescriptions concernant les méthodes et les modalités pédagogiques ne devraient plus avoir lieu d’être ». Déclaration de principe, pour ne pas dire provocatrice, car on voit mal en effet comment, dans ces conditions, pourrait s’exercer une quelconque liberté pédagogique !

                                                                                

Redéfinition des missions des enseignants : toujours plus pour gagner… peu !

Si les rapporteurs de ce texte proposent une classification pour le moins claire des missions et activités des professeurs (définition d’un « socle commun » et d’activités modulables, ceci se justifiant parfaitement dans le cadre de la multiplication « sauvage »des tâches annexes), leur prise en compte peut laisser perplexe. Plusieurs options sont envisagées pour intégrer l’ensemble de ces missions dans le temps de travail, sans qu’aucune ne soit véritablement satisfaisante :

Ø      1ère option : l’alignement sur les 1607h des autres fonctionnaires, mais la commission reconnaît elle-même la difficulté de mise en œuvre…

Ø      2ème option : une obligation de service, soit hebdomadaire, soit annuelle, limitée au seul temps d’enseignement, soit 648h, communes aux certifiés et agrégés, avec complément de rémunération pour les agrégés. Si cette solution a le mérite de proposer une contrepartie financière à l’allongement de la durée de travail des professeurs agrégés, il n’est pas évident que cette compensation soit suffisante (c’est-à-dire équivalente à trois heures supplémentaires-semaine). Par ailleurs, cette proposition suppose bien évidemment l’annualisation du temps de travail…

Ø      3ème option : une obligation de service incluant enseignement et activités dites « indissociables » (accompagnement des élèves, conseils de classe, orientation, etc.), celles-ci étant soit incluses dans le temps de travail (ce qui signifie une diminution des horaires d’enseignement eux-mêmes), soit ajoutées statutairement au temps d’enseignement (avec rémunération supplémentaire), soit modulées au niveau des établissements eux-mêmes (le chef d’établissement décidant d’un nombre d’heures ou de jours dûs, avec rémunération correspondante).

Dans les deux derniers cas, le temps de présence serait évidemment accru dans les établissements. Pour les activités dites « complémentaires » ou non obligatoires (coordination, formation d’autres enseignants, encadrement d’activités pédagogiques, etc.) on ferait appel aux volontaires, qui bénéficieraient d’une rémunération spécifique. Le conseil pédagogique –coquille vide actuellement mais n’étant pas destiné à le rester !- aurait un pouvoir de décision quant au choix des volontaires susceptibles d’effectuer ces tâches. Certaines fonctions actuelles (chef de travaux, directeur d’école, coordonnateurs disciplinaires…) pourraient avoir statut d’emploi, afin de mettre en place des encadrements intermédiaires. Toutes ces mesures ne peuvent malheureusement qu’entraîner une caporalisation accrue des professeurs, soumis à l’autorité locale de nouveaux petits chefs et au bon vouloir d’un conseil pédagogique aux pouvoirs renforcés… !

Formation et recrutement : bradage des concours et des compétences disciplinaires

Dans l’hypothèse la plus favorable, celle où les concours seraient maintenus, nombre de dispositions ne laissent d’inquiéter : la commission souhaite tout d’abord simplifier les concours, qui comportent (sic !) « trop d’épreuves, trop de redondances ». Or il est évident que cette simplification, justifiée par de simples principes budgétaires sous couvert de motivations pédagogiques, ne peut aboutir qu’à un appauvrissement de la qualité des recrutements. Selon nos rapporteurs, la « multiplicité des épreuves cherche à sanctifier des connaissances plutôt que des capacités » : il s’agit donc bien de recruter à l’avenir de gentils animateurs socioculturels, plutôt que des spécialistes de leur(s) discipline(s) ! Les auteurs de ce rapport estiment également par-là même que l’obtention d’un diplôme vaut autant que la réussite à un concours, ce qui n’est certes pas la même chose ! Certaines épreuves des concours internes pourraient ainsi être remplacées par la Validation des Acquis de l’Expérience, afin de faciliter le passage vers la fonction publique des salariés du privé, et les maquettes des concours externes pourraient se calquer sur celles des concours internes (avec, donc, beaucoup moins d’épreuves, plus professionnalisées). De manière générale, la volonté d’ouverture à d’autres milieux professionnels, ressortissants de l’UE… entraînerait la multiplication des procédures simplifiées de recrutement (3ème concours, etc.) !

Foin également des spécificités des corps : le rapport propose en effet le regroupement des concours CAPET et CAPLP, afin de permettre plus de flexibilité d’un établissement vers un autre… et cette mutualisation pourrait être étendue aux CAPES !

Et comme un bonheur n’arrive bien évidemment jamais seul, revoici aussi le spectre de la bivalence, avec 3 options envisagées : la mise en place de CAPES bivalents, sur la base de licences bi disciplinaires ou de doubles licences (ce qui reste la solution la plus acceptable), le développement des mentions complémentaires (malgré leur échec si avéré qu’elles ont été « gelées » pour 2008) et le recours à des PLP qui enseigneraient en collège (merci pour eux… !). Cette bivalence serait uniquement destinée aux collèges et aboutirait à la création d’un nouveau corps d’enseignant (l’expérience en demi-teinte des PEGC semblant avoir été passée en pertes et profits…) pouvant accueillir des professeurs d’école enseignant en collège. Au passage, signalons que la commission propose également le recours plus important aux détachements des PE dans le second degré en vue d’une intégration définitive à l’issue de deux années d’exercice… C’est donc bien de primarisation du collège  qu’il est question, sinon de la constitution progressive du corps unique de la maternelle à l’université !! La commission précise d’ailleurs plus loin qu’elle s’est « interrogée sur la possibilité de regrouper les différents corps »… 

Dans tous les cas, si les concours devaient être maintenus, la commission préconise également une professionnalisation de leurs épreuves (sous contrôle des IUFM…), ainsi que leur déconcentration (avec affectation académique). Là encore il est possible de douter de la qualité académique de tels concours et de l’enseignement qui en résulterait…

Mais le pire reste sans doute à venir, puisque la commission Pochard envisage aussi la pure et simple disparition des concours nationaux, en proposant de distinguer à terme certification et recrutement. Les auteurs de ce rapport expriment en effet une préférence nette pour un modèle « simultané », largement pratiqué dans les systèmes européens,  à savoir l’instauration d’un master professionnel en enseignement puis un recrutement sur tests et entretien par une autorité locale. A cet égard, plusieurs options sont proposées :

Ø      Une qualification nationale (épreuve et/ou test et/ou entretien) telle qu’elle se pratique pour les recrutements dans la fonction publique territoriale, conduisant à l’établissement d’une liste d’aptitude, vivier pour les académies ou établissements.

Ø      Un recrutement sur candidatures individuelles pour les lauréats des master d’enseignement (auprès des autorités académiques voire même des établissements eux-mêmes). La commission préfère visiblement cette solution pour le moins « libérale », qui implique un  « choix mutuel » entre l’établissement et le professeur.

Parmi toutes ces propositions, l’agrégation reste enfin la grande absente… Les auteurs du rapport se bornent en effet à préciser qu’elle pourrait rester un concours national ou (dans l’hypothèse ou la certification diffère du recrutement) demander une certification niveau doctorat.

Seules propositions de bon sens au sein de ce galimatias,  la réactivation des allocations IUFM (supprimées en 1997) et des IPES pour les jeunes issus des milieux défavorisés. Par contre, l’argumentaire utilisé pour justifier ces mesures est particulièrement abject : les bénéficiaires « constitueront un vivier d’enseignants plus proches socialement de leurs élèves et ils formeront une population d’enseignants stables dans les académies fuies aujourd’hui par les néotitulaires dès qu’ils en ont la possibilité » ! Autant dire que ces jeunes enseignants sont recrutés pour rester dans leur cité, loin de toute idée d’ouverture et de promotion sociale !!

Enfin, les mesures préconisées pour faciliter les débuts de carrière sont particulièrement décevantes : aucune proposition crédible n’est faite pour éloigner les jeunes professeurs des postes les plus difficiles. La commission n’est pas non plus favorable au renforcement des primes et autres avantages à enseigner en ZEP (trop cher sans doute !) et se borne à préconiser la définition par les recteurs d’une liste académique de postes « acceptables » pour les débutants (en termes notamment d’encadrement), comme la continuité « établissement de stage/premier poste », avec encadrement de professeurs expérimentés (qui ? dans les ZEP il y en a si peu…).

Revalorisation des carrières : beaucoup d’annonces, peu d’effets

Du point de vue des rémunérations, la commission précise bien qu’il n’est pas question de toucher aux bornes indiciaires (sous prétexte d’harmonie avec le reste de la fonction publique). Si elle n’exclut cependant pas une revalorisation du bas de grille de la catégorie A, ses préférences se portent plutôt vers une dotation à l’installation des jeunes (pour acheter matériel pédagogique, informatique et abonnement Internet… c’est-à-dire simplement les moyens –a minima- d’exercer son métier, pas de vivre plus décemment !). Les rapporteurs du texte se bornent donc à évoquer la possibilité de carrières moins « linéaires », avec soit la possibilité d’accéder plus tôt à la hors classe, soit la mise en place de deux « rendez-vous » d’avancement (au lieu d’un), le premier après 10-15 ans d’activité, le second 10 ans environ avant la retraite. Des parcours professionnels différenciés seraient mis en place sur la base de ces concertations : des carrières « programmées » dans lesquelles l’enseignant et l’institution s’engagent par contrat, le professeur acceptant des contraintes particulières mais bénéficiant de garanties et contreparties ; des carrières « conseillées », moins engageantes mais aussi moins valorisées et enfin des carrières nominales « classiques », à l’ancienneté.

Afin d’améliorer les traitements, la commission propose donc simplement de développer les « rémunérations accessoires », avec 2 options proposées :

Ø            Une prime pour tous, calquée sur le principe de l’ISOE, en contrepartie néanmoins d’un temps de présence plus important dans l’établissement, au-delà du temps d’enseignement. Mais la commission semble peu attirée par cette solution, qui « accentue une tendance à l’égalitarisme »…

Ø            Une prime modulable, cette solution ayant « la préférence des gestionnaires de l’Education nationale » ( !), en fonction de la « diversité des conditions d’exercice ». La définition des tâches, missions et fonctions, ouvrant droit à prime serait effectuée localement, sous couvert d’un minimum d’encadrement national et académique.

Autre dispositif pour le moins éculé d’une revalorisation sans moyens conséquents, le développement de la promotion interne, notamment par un accès facilité au corps des agrégés, les auteurs du rapport souhaitant que le concours de l’agrégation interne évolue vers une reconnaissance des acquis de l’expérience. Ceci signifie clairement que le concours de l’agrégation cesse de reconnaître une excellence disciplinaire et académique… ! Il s’agit bien de casser un concours jugé « élitiste », de le transformer en validation des capacités à assimiler les préceptes pédagogistes et de faire de ses nouveaux lauréats les promoteurs de ce pédagogisme : « l’accès à l’agrégation interne ainsi conçue pourrait être l’occasion de confier aux nouveaux agrégés de nouvelles fonctions au sein des établissements scolaires » !

Enfin, serpent de mer de tous les projets de réforme, la reconnaissance du « mérite » des enseignants est largement évoquée -quoique mal définie- par la commission, qui reconnaît elle-même –prudemment !- la difficulté à l’évaluer : pour les auteurs de ce rapport, le mérite est certes l’expression de l’acceptation de fonctions complémentaires à l’enseignement. Mais parlant d’une éventuelle rémunération « à la performance », la commission indique ainsi que « le temps n’est pas encore venu d’une telle rémunération ». Tout au plus suggère-t-elle une évaluation globale des établissements plutôt qu’une évaluation individuelle des professeurs ! Chaque établissement bénéficierait ainsi, en fonction de ses performances –mesurées à l’aune des contrats d’objectifs- d’une « masse de primes à répartir entre les différents acteurs de l’établissement »… En revanche, la notation chiffrée des professeurs pourrait être remplacée par une autre forme d’évaluation (entretien professionnel ou entretien approfondi tous les 3-4 ans entre chef d’établissement, inspecteur et professeur). Dans tous les cas, le partage de la responsabilité de l’évaluation entre inspecteur et chef d’établissement, avec un renforcement du rôle de ce dernier,  semble primordial à la commission : il pourrait se voir confier l’évaluation « ordinaire » des professeurs, les corps d’inspection se réservant les évaluations plus ciblées (débuts de carrière, RV de carrière au moment des promotions, professeurs en difficulté, etc.). En cas d’évaluation négative, un professeur pourrait enfin être contraint à une obligation de « formation » : « s’il apparaît que pour une raison ou une autre, un enseignant a besoin selon son inspecteur, son chef d’établissement ou son directeur d’école, de suivre une formation, il ne pourra pas s’y soustraire ». Sans commentaires …

Malheureusement sans surprises, les propositions de la commission Pochard esquissent les contours du futur « flexi-prof » : académiquement peu fiable mais éducateur zélé, mobile et adaptable… copie conforme de ses homologues britanniques ou finlandais, quoique assurément moins rémunéré, tant les contreparties financières à une telle dégradation de la profession restent minces, sinon conditionnées à une docilité sans faille vis-à-vis des autorités locales. Pour le SNALC, ce n’est assurément pas par la mise en application de telles propositions que la fonction de professeur pourra retrouver sa dignité perdue, ni les élèves un enseignement de qualité… Il enjoint donc X. Darcos  d’enterrer définitivement ce texte aux côtés des rapports Legrand ou Thélot, auxquels il n’a rien à envier du point de la nocivité pour les professeurs, comme pour leurs élèves. »

 

Autorite

Interviewé hier soir (31 janvier) par la recruteuse de Marc-Olivier Fogiel (pour M6) et ce matin sur France Info vers 9 heures et des poussières sur cette question de « l’autorité » — certains médias semblent s’imaginer qu’un incident mineur dans un collège de Maubeuge est violemment significatif des questions relatives à cet aspect du travail d’enseignant…

D’un côté, l’amont. Jamais l’image de l’enseignant n’a été si désastreuse dans l’opinion publique — les familles, et les enfants aussi. Dans un monde où le pouvoir doit être visible, et proportionnel au nombre de Rolex accrochées à son bras, nous sommes peu de chose, avec un salaire de départ qui tourne autour de 1300 € pour un Bac + 5 et quelques concours encore assez difficiles. La « revalorisation » annoncée par le président de la République tarde à venir. Les caisses sont vides ? Et les nôtres, qui avons perdu plus de 20% de pouvoir d’achat en 20 ans ?
Amont, toujours. Les missions dont nous sommes chargés pèsent aussi sur notre image — et la part « culturelle » de l’autorité « naturelle » est beaucoup fonction d’image. Nous étions des passeurs de culture, nous sommes aujourd’hui de gentils animateurs. Mais j’ai bon espoir que dans un avenir extrêmement proche, l’élève ne sera plus au centre du système, ni prié (humblement) de « construire lui-même ses propres savoirs ». Les Pédagogues ont cherché par tous les moyens à humilier les enseignants — pour se grandir eux-mêmes, qui « apprenaient à apprendre ». Quand on aura dégonflé la baudruche des « sciences de l’éducation », quand on aura confié la formation des enseignants aux universitaires de leur discipline, et non à des gourous ou des Goigoux, on réinstaurera peut-être un peu plus de confiance dans les esprits des néo-profs — et des autres, qui finissent par douter.

En aval, il y a ce que nous sommes chargés de faire en classe. Une réfection complète de tous les programmes s’impose (elle va sortir en Primaire, le reste suit), qui mettra le Savoir et la Transmission au centre du système (c’est aujourd’hui une revendication de Meirieu — ce n’est pas la girouette qui tourne, etc.). Quand les élèves consentiront à comprendre qu’ils viennent en classe pour qu’un spécialiste leur enseigne ce qu’il sait, et non pour passer le temps dans une salle chauffée, nous aurons fait un grand pas.
Aval encore, la réinstauration d’une coupure nette entre Instruction et Education. Peut-être faudrait-il re-responsabiliser les parents, qui se sont déchargés de bien des missions éducatives sur des enseignants qui n’en peuvent mais. Les baffes ne sont jamais une solution à quelque problème que ce soit, mais si les parents se montraient plus fermes envers Monchéri et Moncœur, nous n’en serions pas là. Une mythologie de l’enfant-roi s’est répandue dans le pays, avec les conséquences que l’on voit. Un enfant est un être en constitution, il n’a d’autre liberté que celle d’apprendre à constituer sa liberté — et à en connaître les limites.

Reste la question des sanctions — en attendant qu’un système idéal se mette en place. Le ministère doit impérativement donner un cadre strict aux règlements intérieurs des établissements — en proposant par ailleurs à chacun la possibilité d’adapter les règles générales aux réalités locales. Que ce soit dans l’habillement, le vocabulaire, la prise de parole (il doit bien y avoir quelque part un Pédagogue pour se réjouir de la spontanéité linguistique du marmot qui a traité son prof de « connard ») ou la réintroduction d’estrades en classes, les établissements doivent être capables d’imposer des règles strictes — près tout, les écoles privées le font bien, c’est même pour cela qu’on les plébiscite, bien plus que pour leurs résultats. C’est à l’établissement de sanctionner, pas à l’enseignant. Quand les familles devront se coltiner leurs lardons trois jours ou une semaine parce qu’il aura été exclu pour insanité langagière, on y verra plus clair. Mais cela suppose un peu de courage de la part des chefs d’établissement — et là, sans doute, je rêve.

Jean-Paul Brighelli