SNALC what else

Quels que soient mes talents de « petite souris » (ou de gros rat, disent les dames qui m’aiment), je ne m’amuserai pas à rendre compte de toutes les séances des CSL (Commission Spécialisée Lycée — ou CSC, pour le Collège, ou CSE, pour le Primaire), CSE (Conseil Supérieur de l’Education) ou CIC (Comité Interprofessionnel Consultatif), bref, de tous ces machins, aurait dit Mongénéral, qui rassemblent dans des salles plus ou moins confortables des représentants syndicaux convoqués pour donner leur opinion (toujours consultative) sur les décisions du Ministère. Je l’ai fait en détail il y a peu (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2008/11/10/cacophonies-syndicales.html
). Comme disait Ian Fleming, « c’est moins drôle à vivre qu’à raconter. »

Même si parfois ça me démange… Ainsi, jeudi dernier (27 novembre), lesdits syndicats étaient invités à se pencher sur la réforme des programmes du Lycée Professionnel, censés mener en souplesse au Bac Pro rénové (j’ai dit jadis tout le bien que j’en pensais — voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2007/11/27/lp.html) : là déjà, le ministère, visiblement porté à l’éjaculation précoce, mettait la charrue avant les bœufs, et la réforme du Lycée, professionnel ou non, avant celle du Collège, où les profs se déplacent de profil, comme les crabes, pour éviter les injures et les coups de poignard dans le dos.

Donc…
Ce CSE faisait suite à une CSL qui s’était réunie le 12 novembre, où les mêmes projets avaient été soumis aux mêmes syndicats, avec les mêmes Inspecteurs Généraux venus tenir les mêmes discours lénifiants — enfin, pas si lénifiants que ça, comme on va le voir.

Le SNALC a été prié par le représentant de la DEGESCO qui présidait mollement aux débats (1) d’ouvrir les débats. La responsable dudit SNALC a donc commencé par constater que ce CSE se tenait un mois après un autre CSE où avaient été présentés, et pour l’essentiel rejetés, des projets de décrets relatifs à la voie professionnelle, « ce qui marque assez l’importance que le ministère accorde à cette instance consultative, et son goût pour le passage en force, au mépris de la démocratie la plus élémentaire ». Puis elle s’est inquiétée du « chaos » entourant à la fois la réforme du lycée, mal préparée, et la formation des maîtres, mal conçue, avant de signaler que l’union intersyndicale manifestée le 20 novembre devrait mettre la puce à l’oreille du ministre. « Le SNALC ne saurait donc cautionner une réforme dont les objectifs ne semblent plus que budgétaires, et dont les modalités mettent en concurrence, sinon en conflit, les disciplines comme les professeurs ».
Quant au délai supplémentaire (de six semaines) accordé aux universités pour peaufiner leur projet de « masters professionnels »,il s’agit sans doute d’une plaisanterie : les facs en sont tout juste à réaliser ce qu’on leur fait, et sans beurre ; il leur faut un peu plus de temps pour penser une formation digne de ce nom. À moins de s’en remettre aux projets délirants des « sciences de l’éducation », maîtres d’œuvre de projets où le « disciplinaire » s’efface derrière le dogmatique.
Ainsi parla-t-elle — si ce ne sont ses mots exacts, c’en est toutefois l’âme…
Le responsable de la CGT, après elle, nerveux comme une puce, souligna que l’heure était grave : la preuve, il approuvait en gros et en détail la déclaration préalable du SNALC (2).
Il avait ouvert les vannes : les divers intervenants, après lui, entonnèrent le même refrain. Jusqu’aux représentants de l’UNL, le principal « syndicat » lycéen. Même l’UNSA — à ceci près que la représentante de ce déshonorable syndicat ajouta quelques remarques sur la réforme du Primaire qui, selon elle, en remettant l’accent sur l’apprentissage des savoirs, augmentait les inégalités sociales… On est pédago ou on ne l’est pas.

Je ne vais pas passer en revue toutes les interventions préalables. On finit par passer aux choses sérieuses, avec l’examen des nouveaux programmes, matière par matière. Sauf que, comme le SNALC le souligna d’emblée, la légèreté avec laquelle a été décidée la rénovation de la voie professionnelle ne peut qu’entraîner un vote globalement négatif (sauf en EPS, où ça concerte ferme). En Histoire, des « flashes » sans continuité chronologique — même si l’Inspection générale a mis de l’eau dans son vin pédagogiste, et laisse une entière liberté pédagogique pour évoquer « personnages » et « événements », dans la continuité des programmes du collège.
Enfin Anna Armand vint, Inspectrice Générale de Lettres, en charge des programmes de LP — « déjà anciens, et qu’il fallait nécessairement changer », commença-t-elle. C’est comme le Beaujolais Nouveau, supposé plus digeste que les vieux Chiroubles ou Juliénas. Et moins cher, n’est-ce pas…
Mi-novembre, cette digne dame avait vainement tenté de justifier le fait que la plupart des « objets d’étude » du « nouveau » programme portent sur la littérature des XIXème et XXème siècle, malgré les protestations du SNALC, apparemment seul choqué qu’on passe les siècles antérieurs aux profits et pertes — surtout aux pertes. Elle répéta consciencieusement la même argumentation, spécifiant même que les textes du XXème siècle étaient « plus accessibles » aux élèves. Et, sans doute, aux maîtres que nous concoctent les réformes à venir de la formation.
Accessibles ? Je n’en suis pas bien sûr. Il n’y a à peu près au XXème siècle aucun texte théâtral (Sartre ? Giraudoux ? Camus ? Anouilh ?) qui ne soit pétri de littératures antérieures. Même chose en poésie (Claudel ? Péguy ? Saint-John Perse ?). Il faut donc en conclure que la littérature du XXème siècle selon Anne Armand, c’est la prose la plus « contemporaine » (les articles de Libé ? Ceux de Luc Cédelle ?).
Ça me rappelle les excès post-suixante-huitards qui, dans les années 1970, amenaient tant d’enseignants à centrer leurs cours sur le plus mauvais de Roger Vailland (325 000 francs) ou l’inénarrable Claire Etcherelli (Elise ou la vraie vie — qui lit encore ça ?). De la condition ouvrière pour les futurs ouvriers, y a que ça de vrai (3).
Allons, Madame l’Inspectrice ! Vous avez commis l’année dernière un joli volume, édité chez Gallimard, des « Plus belles pages de la littérature française ». J’en avais parlé ici même (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2007/12/27/canossa.html), saluant même ce que je pensais être une prise de conscience des aberrations du pédagogisme-roi. Et voilà que vous rechutez ! Voilà que vous ressuscitez une Littérature à deux vitesses — les « belles pages » pour la rue Sébastien-Bottin, et plus généralement pour le VIIème arrondissement (les Vème et VIème aussi, sans doute : il ne faut pas désespérer Saint-Germain), et la « littérature prolétarienne » pour les LP de banlieue (la Seine Saint-Denis comme les Quartiers Nord de Marseille d’où vient le bienheureux Anthony dont je parlais dans ma précédente Note).
Mme Armand, en pleine effervescence idéologique, ajouta d’ailleurs qu’infliger une heure de Philosophie en LP (une revendication de l’UNL et de Philippe Meirieu réunis), c’était méconnaître les graves difficultés d’expression de ces élèves, auquel il convient donc de ne pas « faire trop d’enseignement de la grammaire », ce qui serait « prendre le risque » de les confronter à nouveau à leurs difficultés du collège. Qu’ils continuent à parler petit-nègre !
Mais ce n’est pas comme ça qu’ils parviendront à draguer leurs copines des Lycées d’Enseignement général — pour ne pas parler des gamines de Notre-Dame-des-Petis-Oiseaux (celles-là, elles ont la bibliothèque familiale pour se faire une langue et une culture) ni les privilégiés des « lycées internationaux », qui viennent de se faire confirmer que la future réforme ne les concernait pas…

C’est épuisant de répéter toujours la même chose, mais s’il faut le redire encore une fois, je n’hésiterai pas : comme aurait pu dire Nicolas Sarkozy, il faut donner plus à ceux qui ont moins — et non le contraire. Il faut leur apprendre Ronsard, Corneille, Racine, et toutes les Lumières. À moins qu’on ne désire vraiment les voir opter pour les ténèbres. Mais on a déjà vu, lors des émeutes de 2004, que la Nuit peut gagner rapidement. En vérité, Madame Armand, je vous le dis : si vous voulez sauver le VIIème arrondissement, il ne faut pas mépriser les banlieues. Sinon, comme l’émeutier de Victor Hugo qui ne sait pas lire et brûle les bibliothèques, les « classes laborieuses » auront toutes les déraisons de devenir dangereuses.

Il y a, mardi 2 décembre (Austerlitz !), des élections professionnelles. J’encourage fortement les électeurs de la CGT , de FO et de la FSU (3) à se mettre en accord avec leurs dirigeants, — et à voter pour le SNALC, seul vrai défenseur de leurs idées. Les discussions avec le ministère vont reprendre — et aux sujets en cours, formation des maîtres ou réforme du lycée, pourrait bien s’ajouter la réforme du collège : autant désigner les représentants les plus susceptibles de faire avancer les choses. Comme dit (presque) George Clooney pour Nescafé : « The SNALC — what else ? » Même si, comme pour les derniers modèles Fiat, le SNALC est livré « sans George ».

Jean-Paul Brighelli

(1) Celui-là s’appelait Patrick Hallal. Le responsable de la DEGESCO, Jean-Louis Nembrini, se garde bien de venir en personne à des réunions qui le font ch/suer. Et Xavier Darcos a autre chose à faire… Alors, un plus ou moins haut fonctionnaire ou un autre… Des anonymes, cultivant l’anonymat (celui-ci ne s’est présenté qu’au bout d’une demi-heure, et encore parce que le représentant de la CGT le lui a expressément demandé). Ce ne sont plus des hommes, ce sont des photocopieuses, distribuant les imprimés. Il fallait un héros, ce fut un administratif qui l’obtint. Ce n’est pas avec de tels hommes qu’on gagne Austerlitz : on se précipite à toute allure vers un Waterloo allégrien.
(2) Il n’y a plus que Luc Cédelle, dans le Monde, pour ajouter systématiquement, après les cinq lettres de SNALC, l’épithète quasi homérique « traditionnellement classé à droite ». Gauche et Droite n’ont plus grand sens, ces jours-ci — et dans l’Education moins encore qu’ailleurs. Mais je sais que le SNALC est actuellement le moins conservateur des syndicats. Et, pratiquement, celui que Xavier Darcos récuse le plus violemment. Tant pis pour lui.
(3) Au fond, ces suggestions pour le Français sont cohérentes avec les programmes d’Histoire, où la Révolution Industrielle ne sera étudiée qu’à travers le thème transversal « Etre ouvrier en France ». On voudrait les confiner dans une destinée sociale qu’on ne s’y prendrait pas mieux.
(4) Ceux de l’UNSA (ou du SGEN) sont irrécupérables, et je renonce à les convaincre.

Art de la drague

J’ai été invité, il y a quelques semaines, aux journées pédagogiques du SNALC à Nice. Bien sûr, j’aurais pu parler de la réforme du lycée, mal engagée, de la nécessaire réforme du collège, encore dans les limbes, de la formation des maîtres, « a tale, told by an idiot , and signifying nothing», ou de la « mastérisation », projet brouillon défini dans l’urgence — quelle urgence ? Mais de tout cela, nous étions les uns et les autres déjà convaincus. De surcroît, la spécialiste nationale des questions de pédagogie en avait fait le tour avec maestria : inutile de répéter ce qui venait d’être clairement exposé.

J’ai donc raconté ce que j’appellerai « le dilemme d’Anthony ».

Anthony est l’un de mes élèves, au lycée Thiers à Marseille. Dans une classe de « SPE » qui n’existe nulle part ailleurs, une sorte de propédeutique aux IEP, réservée aux meilleurs élèves des trois lycées ZEP de la ville. De la discrimination positive intelligente, au fond : remonter en un an au niveau requis par les concours, pour toutes les disciplines, des élèves méritants, mais dont la formation initiale, en milieu hostile, les handicape par rapport à leurs homologues de lycées « classiques »…
Quelques jours auparavant, ce brave garçon — futé, sportif, l’un des plus délurés des loustics de la classe, « au demeurant le meilleur fils du monde » — m’avait lancé, à propos de la technique de séduction de Bel-Ami, que nous étions en train d’étudier : « M’sieur, comment on fait pour draguer les hypokhâgneuses ? » Comme ça, de but en blanc. Le retour en direct live du refoulé.
« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », disait Rimbaud. Anthony avait l’œil qui pétillait, mais derrière la provocation assumée de sa question, j’ai discerné une interrogation plus essentielle — l’informulé trouve toujours sa voie, n’est-ce pas…
L’Hypokhâgne BL, que j’ai aussi, est mitoyenne — et fortement féminisée de jeunes, jolies et intelligentes jeunes filles. Un simple mur sépare les deux classes…
Mais voilà, il n’existe pas de « simple mur ». Le vrai obstacle, Anthony l’avait bien perçu, est intellectuel. Entre ces deux classes, entre ces divers élèves qui venaient de passer les mêmes Bacs (ES et S, pour la plupart), se dressait une grande muraille culturelle. Deux classes différentes — à tous les sens du terme.
En théorie, ils avaient bénéficié les uns et les autres du même enseignement, dans le même cursus, avec les mêmes programmes. Et passé les mêmes Bacs, avec le même succès, et les mêmes mentions. À l’arrivée pourtant, rien de plus dissemblable. Et les élèves de SPE l’ont bien senti dès leur arrivée dans ce lycée antique et solennel, l’un des trois premiers créés par Napoléon, où avaient étudié, dans la même classe, Marcel Pagnol et Albert Cohen — entre autres. Et où j’ai été moi-même élève — en prépas, justement. J’y reviendrai. Ils l’ont si bien senti que, dans les premiers jours, et même un peu plus, ils restaient dans leur salle, se hasardant à peine jusqu’à l’escalier le plus proche, prompts à réintégrer leur tanière. N’osant pas bien se mêler aux filles et fils de la bourgeoisie marseillaise qu’abrite, pour l’essentiel, l’aile « prépas » de cet honorable établissement, qui, dans son architecture même d’ancien couvent reconverti, est à des années-lumière des structures « modernes », c’est-à-dire hautement bio-dégradables, des trois lycées où ils avaient fait l’essentiel de leurs études.
Pour parachever le tableau, Thiers est un établissement qui abrite tout le cursus, de la Sixième aux Prépas — et tous les établissements qui perpétuent cet ancien système sont en moyenne bien meilleurs que ceux qui ont choisi entre Premier et Second cycle — bien meilleurs surtout pour les élèves. Avec un règlement intérieur (l’interdiction des portables, par exemple) qui laissa initialement rêveurs mes loulous.

« M’sieur, comment on drague les hypokhâgneuses ? »
J’avais justement un paquet de dissertations que j’allais rendre, l’heure suivante, aux dites hypokhâgneuses (qui sont flanqués de dignes hypokhâgneux, que les filles de SPE, pour diverses raisons toutes mauvaises, n’osent pas séduire). Je les ai distribuées à ces jeunes gens si anxieux de connaître la langue de l’autre — parce que tout le problème est là, évidemment. Exclamations diverses — « M’sieur, il n’y a même pas de fautes ! », « Il y a des tas de citations et de références ! » « M’sieur, vous leur mettez de meilleures notes qu’à nous… »
Encore que le dernier point n’était pas ce qui les choquait — au sens pur du terme — le plus. L’objet premier d’ébahissement, c’était la langue, du moins une maîtrise de la langue différente de la leur, et le réseau de connivences culturelles tissé dans des copies dont je trouvais, par ailleurs, qu’elles étaient encore loin de ce que j’attendais — mais que ces déshérités de la culture et de l’Education situaient dans un espace inatteignable.
– Voilà, dis-je, mon ambition, cette année, c’est de vous rendre aptes à draguer les hypokhâgneuses. Et par ailleurs, ajoutai-je, cela devrait suffire pour vous hisser au niveau attendu dans les concours que vous présenterez.
Toujours coupler l’objectif scolaire et le désir… On n’a pas attendu les pédagogues lyonnais pour le savoir.

Ainsi parlai-je devant les congressistes du SNALC niçois. Une petite dame à l’œil espiègle prit la parole à la fin de ma parabole, se présenta comme prof de Khâgne AL à Masséna — l’un des meilleurs lycées du Midi —, et avoua que son ambition à elle était de permettre à ses élèves, la fine fleur de l’intellect azuréen, de draguer les minettes de Fénelon (ou Henri IV, ou Saint-Louis, ou Louis-le-Grand, l’un ou l’autre de ces établissements situés dans le triangle d’or des prépas parisiennes). Parce que, expliqua-t-elle, l’écart entre les meilleurs ici et les meilleurs là-bas était aussi grand qu’entre les gosses issus des quartiers défavorisés de Marseille et ceux arrivant d’établissements prestigieux de la même région — privés ou publics.
Et je me suis rappelé que dans ma propre hypokhâgne marseillaise, en 1970-1972, nous avions été 12 à intégrer les diverses ENS. 12 — dont l’actuel représentant de la FSU, Gérard Aschieri. Aujourd’hui, quand il y en a deux, on ouvre le champagne…
C’est que les bons élèves de 1970, ces « héritiers » que fustigeait Bourdieu et qui ne l’étaient pas toujours, et bien moins qu’aujourd’hui, restaient sur place. À présent, ils appartiennent à des milieux suffisamment huppés pour se trouver une tante ou une grand-mère qui les domicilient sur la Montagne Sainte-Geneviève, ou leur offrir un studio dans le même quartier. Le taux d’enfants issus des classes populaires, et intégrant des grandes écoles, en quarante ans, est passé de 12% à… moins de 2. Ecole, ton nom moderne est Endogamie.

Cette anecdote, à laquelle je ne veux pas donner plus de sens qu’elle n’en a, est néanmoins éloquente sur plusieurs points.
D’abord, les concours supérieurs, pierres de touche de l’élitisme à la française, supposent une connivence linguistique et culturelle que les élèves de ZEP n’ont pas — et n’acquerront qu’au prix d’efforts insensés. Ensuite, le même Bac — la même étiquette — renferme des niveaux fort différents, malgré une identité de résultats et de mentions (les SPE ont fait la même collection de mentions Bien et Très bien dans leurs examens que les HKH, comme on dit dans le jargon des prépas). Aucun de ces élèves n’a sérieusement étudié un texte antérieur au XIXème siècle. Aucun n’est jamais allé au théâtre, n’a volontairement franchi le seuil d’une grande bibliothèque, ne passe de temps à fureter dans les librairies. On ne leur a pas donné les armes, ni linguistiques, ni culturelles — ni les réflexes pour les acquérir. Enfin, à vouloir à toute force leur « parler », on les interdit de parole, tout bonnement : ou du moins, on leur suggère que toute drague hors de leurs quartiers serait accouplement exogène, voué à l’échec — que toute espérance professionnelle hors de chez eux est forcément illusoire. Le rapport Pochard ne préconisait-il pas de créer un concours spécial de recrutement pour étudiants issus des ZEP et désireux d’y rester ? Tu es né dans la rue ? Tu y restes.

C’est contre la fatalité sociale qu’on a inventé l’Ecole de la République. C’est contre le discours lénifiant de ceux qui, tout au fond d’eux, veulent maintenir les barbares de l’autre côté du périph’, si je puis ainsi m’exprimer, qu’il faut se battre. Et l’égalitarisme qui sévit depuis plus de vingt ans dans les discours officiels ne fait qu’entériner les différences sociales et culturelles, alors même qu’il prétend l’éradiquer : l’hypocrisie est la qualité la mieux partagée par les bourgeois de droite et les bobos de gauche.
Anthony, mon ami, en vérité je vous le dis : ce ne sera pas facile. On vous a enseigné le minimum vital — le socle ! —, et malgré toutes vos belles qualités, malgré votre appétit de savoir et de promotion sociale, malgré votre désir, ce minimum-là est insuffisant pour draguer les jeunes filles de bonne famille qui vous attendent peut-être de l’autre côté de la cloison. Et il va vous falloir de la patience, de l’obstination, et une capacité de travail bien supérieure à la leur pour abattre le mur — parce que le système éducatif dans lequel on vous a élevé a édifié l’obstacle patiemment, de renonciation pédagogique en baisse concertée de niveau, — en prétendant le détruire.
Et pour commencer, Anthony, mon cher, dites dorénavant « séduire » au lieu de « draguer » !

Jean-Paul Brighelli

PS. Il m’apparaît que je l’ai appelé Anthony, au lieu de le prénommer Mouloud ou Mohammed, comme la majorité de ses petits camarades de classe. La Halde va m’en vouloir, c’est sûr. Mais si Anthony a formulé la question, c’est aussi parce que Mouloud, ou Idriss, ou Mohamed, n’en sont même pas à espérer draguer les hypokhâgneuses. Dans l’école du désespoir pédagogique, dans les Zones d’Exclusion Programmée, on ne drague pas, mon bon monsieur — pas les filles et fils de bourgeois. Ah, ils ont bonne mine, tous ces Saint-Jean-Bouche-d’Or qui se répandent en cris stériles, « Egalité ! », « Fraternité ! », et qui pour rien au monde n’admettraient que leur fille leur rejoue « Devine qui vient dîner » ! (1)

(1) Apparemment, le film de Stanley Kramer, avec Spencer Tracy, Katherine Hepburn et Sidney Poitier n’est pas disponible ailleurs que sur des sites d’occasions. C’est bien dommage.

DERNIERE HEURE

Je reçois un courrier qui m’alerte sur la disparition programmée des I.U.T. Je le relaie tel quel.

« Les Instituts Universitaires de Technologie sont actuellement confrontés à de graves attaques de la part du Ministère. Le site « Sauver l’Université résume ainsi le problème d’actualité brûlante qui émeut étudiants et enseignants :

« Dans le cadre de la mise en application de la nouvelle loi « Libertés et Responsabilités des Universités » (LRU), le nouveau système de répartition des moyens par l’Etat retire toute dotation directe (financière et humaine) aux IUT. Ceux-ci négocieront désormais leurs moyens au sein de leurs universités de rattachement pour des formations qui pourront devenir celles que décideront les conseils d’administration d’université. »

Autrement dit, les IUT ne seront plus libres de rien dans la gestion de leurs moyens : le système de financement appelé S.Y.M.P.A. (ça ne s’invente pas !) attribuera l’ensemble des moyens à l’Université, qui décidera ensuite ce qu’elle fera de cet argent (libre à elle de le donner ou non aux IUT, et de leur demander de l’utiliser à telle ou telle fin).

Une lettre a été adressée par Jean-François Mazoin (IUT A Paul Sabatier à Toulouse) à l’ensemble des chefs de département des 116 IUT de France. Tous les cours en IUT seront suspendus mardi 25 novembre (il semble que, même lors de la révolte contre Claude Allègre, cela ne s’était pas produit).

Dans l’esprit du système S.Y.M.P.A., les IUT seront en effet réduits au simple rôle d’exécutants d’un budget décidé par l’Université, alors qu’ils étaient jusqu’ici responsables des moyens qui leur étaient directement attribués par l’Etat. La journée de mobilisation des IUT le mardi 25 novembre et la pétition en ligne lancée par l’Association des Directeurs d’IUT ont pour but de s’opposer à cette réforme, qui introduira nécessairement de graves disparités entre IUT, et qui rendra les IUT financièrement et administrativement dépendants des décisions de leur Université de rattachement.

La pétition peut être signée au lien suivant : http://www.iut-fr.net/petitions/?petition=2 Quand on connaît le rôle d’ascenseur social que jouent les IUT envers les bacheliers de classes sociales modestes et moyennes, on se dit que le gouvernement a bien tort de négliger des formations qui ont l’avantage d’être courtes, ambitieuses et efficaces.

Mauvais perdants

Ce blog a pour vocation de s’occuper d’enseignement — et c’est à ce titre que j’avais, il y a quelques semaines, examiné les offres éducatives des différentes listes en concurrence au Parti socialiste.
Mais devant les réactions des perdants, je me sens un peu obligé de commenter les déluges de manipulation et de mauvaise foi qui, depuis cette nuit, noient le champ médiatique.

Voici donc Martine Aubry élue à la tête du PS. De peu — il est des grandes victoires qui se jouent sur le fil : après tout, Kennedy ne l’a emporté que de 500 000 voix contre Nixon, une paille dans le contexte américain des années 60. Ce n’était pas joué d’avance, la loi de Murphy me rendant circonspect sur l’anticipation de tout résultat. Et hier soir, dès 19 heures, un secrétaire national de ce parti au bord de l’implosion annonçait une victoire de Ségolène Royal avec une marge considérable, alors même que l’on votait encore dans les fédérations. Sainte Intox est de retour.
Puis, dans la nuit, arrivèrent les résultats de Lille, qui (et j’ai du mal à comprendre que l’on s’en étonne) donnait une avance décisive à son maire. Et — clin d’œil qu’un ami comprendra —, ceux de Seine Maritime, où les fabusiens n’ont laissé aucune chance aux forces de la réaction.
Car il faut bien le dire : le vote Royal est un vote éminemment réactionnaire. Cette quinquagénaire qui n’a jamais été qu’une apparatchik a tenté de surfer sur le slogan qui a réussi à Barak Obama, le « changement » — beau changement qui prévoyait de porter à la tête de l’un des plus vieux partis de France une équipe qui piaffe depuis des années autour de François Hollande, avec lui tant que le couple fatal a semblé uni, contre lui depuis que madame a choisi de croquer Guimauve le Conquérant. Vote réactionnaire d’une ligne tellement obnubilée par le centre qu’elle louche carrément à droite. Demandez donc à Manuel Valls qui l’a contacté, ces derniers temps, pour participer à un gouvernement Fillon-bis.

« Nous ne nous laisserons pas voler notre victoire ! » barrit aujourd’hui ce même Manuel Valls — mais aussi Vincent Peillon ou Julien Dray, tous ceux qui avaient uni leur destin à celui de la Madone des liftings, et se partageaient déjà les postes après son futur et inévitable succès à une présidentielle où les Français, culpabilisés d’avoir voté contre une femme en 2007, ne sauraient manquer de la porter au pouvoir… On se rappelle Ruy Blas : « Donnez-moi l’arsenic, je vous laisse les nègres… » Bon appétit, messieurs !
Et la Bernadette Soubirous de l’ex-gauche, la Jeanne d’Arc du libéralisme à la française, de réclamer immédiatement un troisième tour — puis un quatrième, puis un cinquième, jusqu’à ce que les urnes excédées crachent enfin, après quelques bourrages adéquats (voir les résultats de La Réunion), quelques pressions pas forcément amicales (voir les Bouches-du-Rhône de Guérini ou le Languedoc de Frèche), le résultat conforme à ses ambitions…
Curieuse démocratie que la nôtre, où l’échec n’est pas rédhibitoire. Les Américains, au moins, ne laissent pas une seconde chance aux bras cassés de l’élection précédente. Mais il faut croire que notre personnel politique est bien pauvre, pour que sans cesse les mêmes perdants s’offrent à nos suffrages.

Parlons net. Martine Aubry n’est pas une révolutionnaire, sa gauche est d’un rose un peu passé, mais je veux croire, non que ses intentions sont pures (le mot, en politique, prête à sourire), mais qu’elle est bien entourée. Pour en rester au chapitre éducation, je fais davantage confiance, parmi les soutiens du maire de Lille, à quelqu’un comme Claude Roiron (1) qu’à l’inévitable et insubmersible Pierre Frakowiack, penseur du pédagogisme à la sauce Ségo, ou à Philippe Meirieu, l’oracle de Collomb — autre soutien inconditionnel de Sainte Ségo — en Rhône-Alpes. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : les vrais trentenaires, le sang neuf du PS, il est là — pas dans les ambitions tristement recuites des frustrés qui ont préféré attendre les résultats du vote dans les salons feutrés d’un édifice bien parisien plutôt que rue de Solférino, où ils se savent mal aimés — les pôvres !
Je ne crains qu’une chose : que le goût létal des « synthèses » n’amène le PS — dont je ne suis pas, je le répète — à hésiter à trancher dans le vif. Mais si certains veulent arriver en bon ordre en 2012, sans attendre 2017, il est indispensable qu’ils se constituent en Comité de Salut Public — quitte à faire tomber quelques têtes qui iront, selon leur pente naturelle, rouler dans les ornières gouvernementales.

Jean-Paul Brighelli

(1) Elle a participé à côté de Jean-Pierre Obin à la rédaction du fameux rapport dénonçant l’entrisme, à l’école, de l’obscurantisme religieux
(ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/syst/igen/rapports/rapport_obin.pdf). Rapport qui a été finalement publié chez Max Milo (2006) sous le titre L’Ecole face à l’obscurantisme religieux : comme j’ai participé à ce livre, je renvoie le lecteur à une analyse faite par des adversaires (http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=3005), et au débordement de haine d’un autre partisan de Madame Royal, l’ineffable Jean Baubérot, partisan de la « laïcité ouverte » — comme les cuisses du même nom :
(http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/archive/2006/10/28/l-obscurantisme-fonctionnel-du-rapport-obin-suite.html)

Cacophonies syndicales

Jeudi dernier 6 novembre était organisée au Ministère des Universités, rue Descartes, une réunion au sommet sur la mastérisation et les nouveaux concours.
J’ai eu ici même l’occasion d’en dire tout ce qu’on pouvait en penser – m’appuyant sur des analyses bien plus pertinentes que ce que j’aurais pu produire seul (1) : je comprends le souci de s’aligner sur ce qui se fait en Europe, je saisis bien, parce que j’ai lu Marie Duru-Bellat (2), que cette « mastérisation » témoigne d’une fuite en avant dans l’inflation générale des diplômes, je sais même que la plupart des syndicats y sont favorables (3), et je me doute que renvoyer la balle aux universités, en leur suggérant de définir des masters « professionnels », vise sans doute, à moyen terme, à régionaliser le recrutement pour en alléger la charge financière… Reste toutefois à matérialiser ces masters : les premiers à réagir ont été les IUFM. Supposés dissous dans les facs, ils ont vu dans cette mastérisation l’occasion non seulement d’y survivre, mais d’en prendre le contrôle. Les universitaires, confinés dans leurs UFR, n’ont compris ce qu’on leur faisait qu’avec un léger retard… Les voici donc alarmés, les voici qui donnent de la voix (4).
La DGES, dorénavant patronnée par Patrick Hetzel, auparavant conseiller Education de François Fillon (et qui s’intéressait déjà à la question à Matignon), a publié à la mi-octobre un document de travail relativement bien accueilli, en ce qu’il ouvre la possibilité d’inventer des masters diversifiés. La DGES suggère ainsi de « veiller à ce que les formations offertes constituent des masters au sens plein du terme, répondant au double objectif de préparer les étudiants au doctorat et de leur offrir un parcours qualifiant et professionnalisant », et précise : « Tous les masters donnent accès aux concours de recrutement des enseignants ». C’est redonner aux disciplines une priorité que la dictature des Sciences de l’Education semblait étouffer.
L’objet de la réunion tenait donc moins à la définition desdits masters qu’aux difficultés liées à un calendrier trop serré, de l’avis de tout le monde (les maquettes sont censées être remises fin décembre). La discussion promettait d’être stimulante… D’autant que la salle choisie pour les trente personnes présentes tenait plus du cagibi, dans les combles d’un joli hôtel particulier dont les salons resteront définitivement privés, promettait, par son aspect sauna, de faciliter les contacts…
Et pour animer les débats, Valérie Pécresse a délégué un certain Thierry Coulhon, mathématicien de son état, président, jusqu’à la rentrée, de l’université de Cergy-Pontoise (5). Cheveux poivre et sel, et des rides parallèles qui trahiraient peut-être un goût pour le rire, s’il n’avait pas choisi de se composer un masque aussi rébarbatif que possible. Je ne comprendrai jamais que l’on choisisse, pour dialoguer avec des syndicats fort dissemblables et plus susceptibles qu’un boisseau de jolies filles, les personnes les moins faites pour les séduire. Il fallait un danseur, ce fut un mathématicien qui l’obtint.
Thierry Coulhon a donc pris la parole pour lancer les débats, d’un ton cassant, le débit précipité, le regard froid derrière ses lunettes — tous les signes extérieurs de cet autoritarisme que les demi-habiles croient être de l’autorité, et qui témoigne en fait d’une vraie crainte de ne pas être pris au sérieux.

Le représentant de la CGT prend alors la parole. C’est un syndicat où, quelle que soit la branche, ils se déguisent en métallos : ventru, bourru et moustachu, il pose une question sur la formation des PLP, et des disciplines professionnelles. Thierry Coulhon, décidé à ne pas en rater une, réplique en lui suggérant de relire Marx…
Le SNESUP affirme qu’il est favorable à l’amélioration de la formation, que l’objectif master lui paraît cohérent, pourvu qu’il mène toujours à des concours nationaux recrutant des personnels statutaires — les uns et les autres sentent bien, dans le projet, la tentation de réinventer les maîtres-auxiliaires de jadis, avec les « reçus-collés » de ces masters nouveaux. Mais il dénonce d’un même élan un calendrier « démentiel » : le président d’université qu’est Thierry Coulhon, dit-il, devrait savoir qu’il faut au bas mot deux ans pour construire des maquettes cohérentes, afin d’envisager au mieux des dispositifs transitoires, des systèmes de soutien financier pour favoriser la diversité sociale du recrutement. Pour l’instant, les étudiants de M1 paniquent : y aura-t-il des bourses pour les postulants ? Sur quels critères ? Sociaux, s’il vous plaît, les critères, hein ! Pas question de bourses au mérite… Et ne pourrait-on envisager des mesures de pré-recrutement ?
Au tour de la représentante de la Fédération Nationale Enseignement Culture FO. Elle se dit elle aussi très attaché à des concours nationaux, et redoute que la « professionnalisation » amène une baisse des niveaux disciplinaires (ricanements du Conseiller, amusé qu’on demande moins de professionnalisation). Elle s’inquiète du projet qui suggère que des « membres de la société civile » soient au jury des concours. Enfin, elle proteste contre le projet de compagnonnage non rémunéré qui, sur le modèle des défunts CPR, servirait de formation professionnelle in situ aux nouveaux diplômés. Finalement, FO demande l’abandon complet du projet de mastérisation, et la non-publication du document : il ne s’agit plus même de revoir sa copie, mais de la déchirer. FO ne serait-il pas le plus réactionnaire de tous les syndicats ?
Le SGEN, inquiet lui aussi du calendrier, reste cohérent avec l’idéologie constructiviste qui est la sienne : le projet, explique-t-il, ne va pas assez loin ; il donne encore trop de poids aux disciplines, au détriment de l’aspect « professionnel », alors qu’une multiplication des stages, « des allers-retours entre théorie et pratique », donnerait bien plus « d’outils d’analyse » (?) aux futurs enseignants. Sans compter les nécessaires connaissances épistémologiques, didactiques, historiques… Le SGEN, ces derniers temps, aspire à dépasser le ministère sur sa droite.
Le SNALC, après avoir remarqué que la concertation se fait dans l’urgence et le désordre, après avoir revendiqué une plus grande formation disciplinaire, et non une pseudo-formation professionnelle (comme si la seconde ne dépendait pas de la première), pose la question de l’agrégation : si tout le monde est recruté à M2, quelle sera la spécificité du dernier concours de recrutement sérieux ? ( « Y’a qu’à la supprimer », a rigolé le représentant du SGEN assis à côté d’elle). Pour les bourses, ne serait-il pas possible de panacher critères sociaux et mérite ? Quant aux masters, le SNALC se félicite que subsiste une distinction forte entre masters disciplinaires de recherche et masters professionnels tout en s’inquiétant du contenu de ces derniers.
(Pour la petite histoire, le représentant du SGEN, qui se tenait à côté de la représentante du SNALC, lui a fait un signe de tête à la fin de son intervention — le côté « j’ai dit ce que je devais dire, vous avez dit ce que vous deviez dire, nous sommes l’un et l’autre dans notre rôle, si nous allions prendre un pot en sortant ? » Monsieur Cadart, je vous y prends !)
L’UNSA note qu’il eût été bon d’organiser une concertation avant, plutôt qu’après : ce que ce syndicat accepte pour la réforme des lycées, il le dénonce pour celle de la formation. Comprenne qui pourra… Et d’ajouter qu’il ne comprenait pas qu’on fasse encore des distinctions byzantines entre masters de recherche conduisant au CAPES et masters professionnels dévolus aux futurs PE : ne faisons-nous pas tous le même métier ?
Un certain Barjot intervient alors pour le Syndicat Autonome. Il s’inquiète lui aussi du calendrier (« Trois mois de plus, s’il vous plaît, Monsieur le bourreau… »), fait sur l’agrégation quelques suggestions pertinentes (un M2 complet, ce qui permettrait de dégager une année supplémentaire pour étudier un programme spécifique), et s’inquiète finalement de ce que vont devenir les étudiants collés : des maîtres-aux ! Des maîtres-aux, vous dis-je !

Alors Coulhon parla. Pour dire qu’il n’avait pas de réponses. Qu’il serait bien tenté de dire à ces messieurs-dames d’aller voir chez l’employeur (la rue de Grenelle), mais qu’il va tenter de s’en garder ! Que le ministère discute de façon positive sur le sujet avec l’Inspection Générale… Au représentant de la CGT, il affirme que les masters ne concernent pas les PLP — ce que son adjointe (Marie-Danielle Campion, directrice adjointe du Cabinet) dément aussitôt (au ministère aussi, ils devraient pratiquer la concertation préalable) : tout le monde sera recruté à Bac + 5, précise-t-elle. Et c’est un master mutualisé pour les parcours des PE / PLP / Certifiés qu’il faut monter : un dispositif très complexe, reconnaît-elle…
Flou inacceptable, déclare alors le responsable de l’UNSA. Mais Thierry Coulhon tente de reprendre la main : « Toutes vos questions touchent à la formation des maîtres, pas à la circulaire qui est aujourd’hui l’objet du débat. Vous avez bien saisi l’ambition de la réforme — et certes le calendrier est serré, mais incontournable… » Il n’est pire sourd que… Il s’aperçoit soudain qu’il a oublié la vaseline : « Discussion riche et intéressante », lâche-t-il. « Serait-il possible de mettre par écrit tout ce qui a été dit ? Ainsi, quand nous nous reverrons début décembre… « Le 2 ? » suggère assez fielleusement le SGEN. Monsieur le Conseiller ne relève pas : il n’a pas l’air de savoir que c’est la date des élections professionnelles… Il reste sur sa superbe et son quant-à-soi. On pourra, dit-il, proposer des maquettes pour fin décembre, et les affiner dans les deux années à venir… La règle du jeu ne peut d’emblée être parfaite…
Il doit être spécialiste du principe d’incertitude, ce mathématicien-là.
Néanmoins, il consent à suggérer à Patrick Hetzel de donner jusqu’au printemps pour définir les maquettes de masters. Les discours du style « mais c’est impossible ! » ne l’intéressent pas. La mutualisation des masters est souhaitable, mais il faut aussi les différencier, car les métiers de PE et de Profs du Second degré ne sont pas tout à fait semblables : mais il n’y aura pas un « master chic » pour les uns, et un « master pauvre » pour les autres. Tous égaux ! « Ouais, marmonne le responsable CGT, les PE, ils doivent aussi apprendre à changer les couches… »
Et quant à la maquette des concours, c’est au Ministère de l’Education de fixer les choses. Ça, c’est la technique bien connue dite de la patate chaude. Même chose en ce qui concerne les stages : adressez-vous à Darcos !

Commence alors une vive discussion sur la question des bourses et de l’allongement des études. La CGT, très remontée, fait remarquer que le recrutement à M2 augmentera les difficultés financières des étudiants. Et d’en déplorer le principe même, comme FO — ce à quoi Frédérique Rollet, représentant le SNES, objecte qu’au contraire, l’allongement des études revalorisera toute la profession… « Tous les cadres de rang A de la Fonction Publique sont recrutés à Bac + 5, alors, pourquoi pas nous ? » Ils devraient aussi se concerter, chez les syndicats de gauche…
Thierry Coulhon reprend la parole pour préciser les modalités de stages : entre l’écrit des concours (janvier) et l’oral (juin), il y aura bien de quoi caser la préparation de l’oral, le passage des masters, et des stages en situation : ce n’est plus Marx qu’il devrait citer, c’est Stakhanov. La question amène une discussion animée — c’est le moins que l’on puisse dire : on était à deux doigts du pugilat — entre les divers syndicats présents… Il y a toujours, dans ces réunions, un moment où le coffre — et la « rude carrure », voir plus haut — reprennent le dessus. Peut-être devrait-on commencer par là : on les enferme, on les laisse régler les comptes, et on se plie à l’avis des survivants.
Quant à ceux qui échoueront… Heu, franchement, c’est une question difficile, dit Monsieur le Conseiller… Mais si les représentants du ministère ne sont là que pour répondre aux questions faciles, avons-nous encore besoin d’eux ?

Il est 17h45. Cela fait plus de trois heures que l’on se dispute de façon parfaitement stérile. On convient donc de reprendre les conversations en décembre. D’ici là, le Conseiller va s’informer — et les syndicalistes faire des haltères et du sac de sable.

Jean-Paul Brighelli

(1) Voir en particulier la remarquable analyse sur la mastérisation de notre ami Pedro Cordoba sur http://www.r-lecole.freesurf.fr/
(2) Marie Duru-Bellat, l’Inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, la République des idées, Seuil, 2006.
(3) Le SNALC a ainsi proposé en 2007 un recrutement pour le CAPES à M1, et à M2 pour l’agrégation. Le ministère a cru mieux faire…
(4) Voir http://www.sauvonsluniversite.com/. On y trouvera non seulement les textes officiels (ainsi, l’intégralité de la « circulaire Hetzel), mais aussi quelques analyses de valeur.
(5) Voir http://www.u-cergy.fr/rech/pages/coulhon/

Reforme de la reforme

Le ministère s’accroche à sa réforme des lycées, le SGEN salue cette obstination, tout en déplorant sa frilosité (sic !), le SNALC crie au feu, le SNES louvoie et après avoir quitté à grands fracas la table des négociations, ce qui fait toujours bon genre à quelques semaines des élections professionnelles (1), continue les tractations en sourdine : les uns et les autres savent bien que les profs ne sont pas tout à fait décidés à mourir pour des modules.

Ils savent aussi, en même temps, que l’exaspération monte, et qu’il suffirait d’une étincelle, dans un climat social particulièrement dégradé… En particulier, si les enseignants voyaient soudain dans le projet du ministre une atteinte frontale à leurs statuts, à leur fonction, et à l’idée qu’ils se font de leur mission. L’intérêt des élèves est régulièrement invoqué pour promouvoir ou dénoncer une réforme qui, dans la plupart des projections, amènera une réduction du nombre d’heures de cours (et quelques économies conséquentes de postes). Invoqué par les uns et les autres : les enseignants pensent que moins d’heures, c’est forcément moins de savoirs, et à terme moins de choix, puisqu’il y aura moins de polyvalence initiale. Le ministère affirme que sa réforme permettra une meilleure assimilation des connaissances – le problème, dit-il, n’a jamais été ce qui est censé être appris, mais ce qui est appris réellement.

Arguties. Le hic majeur, c’est celui posé ici même au moment de la réforme du Bac professionnel (« >http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2007/11/27/lp.html) (2) : le problème du lycée, comme celui du lycée professionnel, c’est en amont qu’il se pose. Au collège.

Je n’ai pas bien compris pourquoi Darcos, après avoir réformé le Primaire de façon assez intelligente (j’appelle intelligente toute mesure qui contrarie simultanément le SGEN, l’UNSA, Antoine Prost et Philippe Meirieu), a choisi de passer au lycée, au lieu de nous raconter l’histoire dans l’ordre. Son électorat, les enseignants dans leur immense majorité, tous syndicats confondus, les parents dans leur ensemble, auraient compris qu’il s’attaquât à ce qui marche aujourd’hui le moins bien. D’autant que l’on a identifié, et depuis longtemps, la cause principale des dysfonctionnements entre la Sixième et la Troisième – le collège unique.

Et voici que, loin de casser la machine à perdre construite depuis 1974 par tous les gouvernements, le ministre semble vouloir bâtir un lycée unique – ainsi parlent du moins ses adversaires les plus résolus.

Sur le papier, pourtant, la réforme du lycée semble aller dans l’autre sens. Certes, la Seconde Nouvelle repose sur un tronc commun qui rappelle le Socle du Collège, de fâcheuse mémoire, et qui pourtant va peser dorénavant dans l’obtention du Brevet – quand on a déjà une usine à gaz, on peut rajouter des tuyaux (3) : d’où la crainte que le Brevet Art Nouveau (dit aussi «Style Nouilles ») soit le laboratoire d’un Bac New Age. Mais le système des modules, ce « lycée à la carte » dont parlent les gazettes, semble assouplir ce qu’a de rigide et peu séduisant un corps de savoirs réduits aux utilités.

Oui ?

Ledit « tronc commun » est à géométrie variable : Darcos a annoncé le 21 octobre dernier qu’il y rajoutait trois heures, ce qui nous amène à 21 heures, contre 18 prévues au départ. Et la possibilité annoncée de conserver un même module d’un semestre sur l’autre sauvegarde pratiquement des matières qui se voyaient frappées d’ostracisme – SES, par exemple.

Les diverses projections effectuées par le SNALC (et probablement le SNES, qui reste fort discret sur le sujet) montrent que les élèves perdront des heures de cours dans toutes les configurations, sauf dans l’hypothèse où ils sauraient vraiment, en entrant en Seconde, ce qu’ils veulent faire. C’est-à-dire s’ils se spécialisent précocement. Ainsi, l’horaire prévoit une perte de 11% de l’horaire de Français, mais celui qui choisira le module Littérature en complément aura, au final, 22% de Lettres de plus, et, s’il y ajoute un module « Histoire-géographie », il aura au final 16% de plus dans cette matière. L’élève qui choisira l’option SES aura le même horaire de Sciences Economiques et Sociales qu’aujourd’hui. Et le choix d’un module « Physique-Chimie » rattrapera en grande partie le déficit initial en Sciences – pourvu que le ministère soit clair sur ce qu’il met dans ce module « Sciences expérimentales ».

Première objection, mais elle est de taille : est-il absolument ingénieux de spécialiser si tôt des élèves qui auront probablement à changer de métier plusieurs fois dans leur vie, et ont donc besoin d’une palette large au départ ? Sauf à présumer qu’ils ne cesseront de se re-former tout au long de leur vie… Mais la polyvalence ne doit-elle pas être un acquis, au sortir du Bac ?

Seconde objection : la Seconde « de détermination » était la fille inavouée du « collège unique » : à partir du moment où arrivaient, fin Troisième, des élèves moins compétents qu’autrefois, sous prétexte de les saupoudrer de toutes sortes de connaissances plus ou moins utiles (s’il y a des économies de postes à faire, c’est bien en taillant, au collège, dans des enseignements qui n’y ont pas leur place), il fallait leur donner une année de plus pour les amener au même niveau que leurs aînés : la Seconde indifférenciée, c’est, depuis 1978, une Troisième-bis. La réforme du Lycée ne se légitime que si l’on modifie en profondeur ce qui se passe au Collège. Tout comme celle du Bac Pro implique une orientation plus précoce qu’aujourd’hui vers une voie professionnelle revitalisée.

D’où la nécessité vitale, si l’on veut faire passer la pilule Lycée, d’ouvrir tout de suite une réflexion sérieuse sur le Collège, en nommant une Commission crédible, ouverte, où les syndicats pourront s’exprimer dès le début, au lieu d’être sommés à la fin d’approuver des choix qui se seraient effectués sans eux. D’autant que cela permettrait, face aux troupes, de préciser les positions de chacun : quel syndicat un tant soit peu soucieux de cohérence et de popularité se hasardera à justifier le collège unique, vilipendé par tous les praticiens ?

Reste à définir ce qui se fera en tronc commun, et ce qui se fera en « spécialité » : et nous revoici confrontés à la question non résolue des programmes.

Les gens de ma génération passaient directement de Troisième dans une Seconde très différenciée, Littéraire, Scientifique ou Economique (autrefois, A, C ou B). Nous ne nous en portions pas plus mal – mais nous étions un tantinet moins nombreux à entrer en Seconde que les jeunes d’aujourd’hui. Il n’est pas mauvais qu’il y ait aujourd’hui un peu plus d’Appelés, si nous voulons former un peu plus d’Elus. Surtout, nous étions différents, parce que l’école primaire d’abord, le collège ensuite nous avaient donné toutes les bases nécessaires au choix.

Encore faut-il se donner les moyens de transmettre quelque chose, en définissant des programmes précis, réalistes et ambitieux en même temps. Or, ladite réforme a été construite indépendamment des programmes, dont on nous a promis qu’ils viendraient plus tard. C’était si difficile de les concevoir en même temps ?

Problème additionnel, mais qui n’est peut-être que de pure terminologie : ces trois heures « d’accompagnement » que prévoit le ministère. Le mot était mal choisi, il a donné à penser que les missions des enseignants changeaient (et, à terme, leur charge hebdomadaire : les 35 heures jadis proposées par Ségolène Royal allaient-elles rentrer par la fenêtre sous Sarkozy ?). N’étions-nous pas sommés, in petto, de faire de l’orientation (mais nous en faisons tous les jours, entre deux cours, et sans supplément de salaire !), sommés d’escorter les élèves chez leurs futurs employeurs (et voici les profs promus Gentils Organisateurs de Sortie Scolaire Educative, ce nirvana du constructivisme), sommés de remédier aux manques (aux trous béants) avec lesquels nous arrivent les élèves… Le remède à la remédiation généralisée, n’est-ce pas de réformer l’amont, sous peine de patiner en aval ?

Le ministère aurait tout intérêt à proclamer, très vite, que ces trois heures sont du soutien et / ou de l’approfondissement. Et rien d’autre. Cela entre dans les missions pour lesquelles nous avons été formés, tant que les Sciences de l’Education n’ont pas définitivement compromis la formation des maîtres (et depuis que les universitaires ont compris, un peu tard, ce que leur faisaient les IUFM, il est bien possible que la mastérisation souhaitée des postulants aille dans un sens adéquat : voir les textes et analyses publiés sur le site de http://www.sauvonsluniversite.fr/) (4)Dernier point: l’autonomie des établissements ne doit pas conduire à un désengagement de l’Etat, ni en matière de programmes, qui doivent rester nationaux comme les examens, ni de vie scolaire : Darcos aurait un succès facile à interdire définitivement les portables aux mineurs… Les élèves sont à l’école pour apprendre la liberté – c’est-à-dire l’art des contraintes, comme le savent tous les éducateurs qui ont vraiment lu Rousseau.

Jean-Paul Brighelli

(1) C’est depuis le début (mi-juin) le calcul de FO. On sait qu’effectivement ne rien faire permet en général de monter dans les sondages. Qui n’a pas les mains dans le cambouis ne se salit pas, n’est-ce pas, Hubert Raguin ? (Il a fallu que je cherche le nom de ce Secrétaire général : ils ont un côté secret – trotskiste, si je puis dire, chez FO – qui les pousse au secret.)

(2) J’y prédisais une insurrection des enseignants de LP, qui n’a pas eu lieu. Mais que le ministère n’en tire pas des plans sur la comète : les profs ont des capacités pour encaisser les coups, de grandes capacités, mais pas illimitées.

(3) Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2008/09/25/brevet-des-colleges.html

(4) Voir en particulier le dernier courrier de la DGES, qui semble avoir bien pris la mesure du risque de multiplier les collés/reçus que comportait le projet initial, et les « masters pro » mis en place, dans une urgence darwinienne, par des Sciences de l’Education qui avaient senti avant tout le monde le vent du boulet. Le calendrier imposé par le ministère pour mettre en place les futurs masters reste bien court. Mais au moins, il n’est plus question de fabriquer des « masters pro » dont la finalité unique serait l’enseignement, tel que le conçoivent les Sciences de l’Education. Encore un effort, et les futurs concours mettront l’accent sur les contenus disciplinaires…