Trois ans

    Trois ans ! Trois ans déjà !

    Bonnetdane est né il y a trois ans, dans l’effervescence — presque l’enthousiasme — qui a suivi la parution de la Fabrique du crétin. Trois ans : le blog a très vite appris à parler, lire et écrire, et marcher — pour un peu, je l’inscrirais à la Maternelle, c’est le bon âge…

    Trois ans de luttes. Au premier élan a succédé une mêlée âpre, une guerre de tranchées — débats crispés, roublardises, mauvaise foi. Nous savions déjà, il y a trois ans, que les mauvaises herbes sont vivaces. Nous n’avions pas imaginé à quel point l’ivraie pédagogiste tenterait d’étouffer le bon sens le plus élémentaire.

    Qui aurait pu croire qu’après tant de démonstrations convaincantes, assénées par de vrai(e)s spécialistes de la dyslexie ou de l’échec scolaire, tant d’évidences de la détresse des élèves, des parents et des maîtres, le simple instinct de survie des « sciences » de l’Education, qui ont amené l’Ecole de la République si près de l’extinction finale, leur permettrait de relever la tête et de faire croire à des syndicats crispés dans la défense des désavantages acquis, des fédérations de parents d’élèves tétanisées sur la marche arrière, que la réforme du Primaire, si nécessaire, était une atteinte intolérable aux droits inaliénables de la Bêtise ?

    Non que j’adhère aveuglément à tout ce que Darcos a proposé. La fin des cours le samedi sans substitution autoritaire, la marche arrière manifeste sur les ambitions de la Grande Section et du Cours Préparatoire, sont autant de pierres d’achoppement. Mais pour le reste…

    Les bonnes méthodes d’apprentissage de la lecture, nous les connaissons — et de vraies institutrices de terrain, depuis trois ans, ont exposé à fil de blog comment elles bâtissaient, pierre à pierre, les progressions des bambins. Ces progressions, pensées pour que les élèves de GS sachent lire, compter et quasiment écrire avant l’entrée en CP, sont disponibles, et expérimentées avec succès. Pourquoi ne pas les généraliser ?

    Parce que les IUFM (ou, désormais, les « spécialistes » qu’ils abritaient, et qui se répandent désormais dans les universités) gardent la haute main sur la formation des maîtres, et les futurs masters professionnels, s’ils émergent, conforteront dans leurs pratiques létales. Parce qu’ils persistent à promouvoir les artifices idéologiques qui ont amené en Sixième tant d’enfants illettrés, exclu fin Troisième 150 000 gamins sans espoir ni savoirs, bradé le Brevet et le Bac à tant d’élèves jetés tout crus à la trappe universitaire. Nous les avons démasqués, vilipendés, ridiculisés ? Mais sans cesse l’hydre pédagogiste secoue de nouvelles mauvaises têtes, avant-hier Frakowiack, hier Zakartchouk, aujourd’hui ce Sébastien Cazals qui anime dans l’Hérault le front du refus de tous les nostalgiques du Jurassic Jospin et du Crétinacé.

     Les passéistes réels sont là, et pas ailleurs. Les vrais réactionnaires sont là, et non ici. Et ce passé-là, s’il jamais il se faisait à nouveau entendre, par un effet collatéral de cette collusion libéralo-libertaire que dénonçait déjà Milner il y a 25 ans, nous prépare, pour demain, le privé triomphant, la laïcité corrompue, l’Instruction dévalorisée, et l’Education à deux ou trois vitesses. Et, après-demain, le chèque-éducation, les établissements scolaires confiés aux grandes incompétences municipales ou régionales, les enseignants payés à 8,50 € de l’heure, comme chez Acadomia, la France très loin dans les évaluations internationales derrière Singapour, et la fin de la seule ambition que devrait toujours avoir l’Ecole : amener chaque enfant au plus haut de ses possibilités — sans prétendre amener tout le monde au pinacle. Je ne le répèterai jamais assez : l’égalitarisme fabrique plus d’inégalités que l’élitisme le plus étroit.

    Que l’on se sente dès aujourd’hui contraint à inventer une discrimination positive à la française, que l’on se propose de construire des filières d’excellence pour boursiers au lieu d’y pousser les excellents élèves, quelle que soient leurs origines ou leurs situations familiales, que l’on hésite à en finir avec le collège unique où les enfants en difficultés non seulement ne sont pas aspirés vers le haut par les meilleurs, mais les tirent au niveau zéro d’un « socle » toujours plus bas, tout cela — en vérité je vous le dis, en ce jour de Noël — tout cela sent la mort — cette « mort programmée de l’Ecole » que j’annonçais il y a trois ans. Trois ans, déjà…

    Mais je ne lâcherai pas – nous ne lâcherons pas ! Parce que je ne désespère pas de l’Ecole de la République, ni même de ceux qui en assurent la gestion : à une réforme ratée, à une décision trop rapide, peuvent succéder une réforme sensée, et des décisions mesurées. À une logique trop strictement économique peut succéder une ambition pédagogique — et économique : on ne peut se satisfaire d’une Education Nationale qui, avec un budget considérable, a un si mauvais retour sur investissement, si je puis dire.

    Un dialogue raté, qui n’a suscité que l’approbation des ânes et la réprobation ailleurs, peut devenir demain un échange vrai et rapidement fructueux. Encore faut-il en finir, comme disait Voltaire, avec l’Infâme — et l’Infamie. Et mettre un bonnet d’âne aux vieux réactionnaires.

 

Jean-Paul Brighelli

 

Nouvelle annee nouvelle donne

   Ainsi donc, le ministre aurait reculé parce qu’il aurait eu peur (peur, Darcos ? Je rigole…). Lui ou le Château aurait craint que quelques monômes lycéens, quelques poubellades provinciales, allument en France un feu comparable à celui qui a embrasé la Grèce depuis une quinzaine de jours.

   Demain l’émeute ? Ouichtre ! La France n’est pas la Grèce, et les lycéens de Paris ou de Rennes, de Bordeaux ou de Nice, n’ont pas été nourris de récits d’insurrections sanglantes, de tortures et de déportations sur les îles sans eau de la mer Egée. J’étais en Grèce quand la dictature des colonels a été renversée, et en vérité je vous le dis, des gens qui, depuis dix ans, affrontaient la police de Papadopoulos n’ont pas été taillés dans le même patron que les Monchéri Moncœur d’aujourd’hui — ni même les enragés de 68.

   Quoique ! Quoique…

   Bien sûr, la crise — qui ne date pas d’hier — jette sur le pavé des milliers de travailleurs sans travail, d’exclus de plus en plus exclus, et surtout de demi-soldes (ou, si vous préférez, de classes moyennes) désemparés, démonétarisés, prolétarisés. Je dis « surtout », parce que les révolutions n’ont jamais été faites que par des petits bourgeois qui ne voyaient plus d’avenir à leurs enfants dans un système bloqué.

   Après, bien sûr, les révolutions, une fois lancées, dévorent quelques-uns de ces petits bourgeois…

   Nous sommes — tout le monde le sent — à peu de chose — deux doigts, deux mois — d’une insurrection massive. Qui n’aura lieu que si le Système en a besoin : on peut extorquer une émeute, pas un mouvement social de grande ampleur. J’ai d’ailleurs fait le pari que l’année ne se passerait pas sans des manifestations massives — mais je préférerais en faire l’économie, quitte à perdre : je préfère les révolutions de velours au déchaînement des pulsions.

   Mais l’Education peut fournir (fourbir ?) un prétexte tout à fait convenable à une explosion sociale qui n’attend qu’un élément de plus pour se précipiter — au sens le plus chimique du terme.

   Raison de plus pour tenter de réfléchir sur l’Ecole. Quant à ceux qui trouvent que tout cela n’avance pas assez vite, ils devraient d’abord penser que l’Histoire n’est pas à leur botte, et qu’elle sait prendre son temps : quelques mois, à l’échelle de l’Histoire, c’est roupette de sansonnet, roupie de samsonite. Ensuite, on sait qu’elle n’avance que par cahots (KOs ?), et peut paresser deux ou trois ans, voire plus (voir la « génération Frédéric » de l’Education sentimentale — et quelques autres depuis), avant d’accélérer subitement. Peut-être sommes-nous à l’aube d’une telle accélération — tant de gens le disent et l’écrivent que les mots, comme d’habitude, pourraient bien créer l’événement.

   Donc, l’Ecole…

   Il est indispensable de réformer un système qui aujourd’hui offre la rentabilité la plus basse de tous les systèmes éducatifs occidentaux. Le premier budget de la Nation — quel échec ! Quelle gifle à ceux qui pensent que la résolution des problèmes est quantitative ! Même si, comme dit D’Artagnan à Mazarin, qui ne les lâchait pas facilement, on ne fait pas de grande politique avec de petits moyens. Et de regretter Richelieu…

   Nous n’avons personne à regretter, à l’Education. Les ministres des trente dernières années (y compris le « Che » pour lequel certains gardent une tendresse, mais qui a été le premier à reconnaître que ses bonnes intentions étaient annihilées par les « bureaux » — les entrailles du Mammouth) ont été soit déplorables (Jospin), soit maladroits (Allègre), soit inexistants (Bayrou) — ou de passage, en attendant mieux. Pour le moment nous avons Darcos, et nous ferons avec — parce que je crois sincèrement qu’il est décidé à remettre la discussion à plat, et à envisager une refonte complète du système qui satisfasse à la fois les intérêts des élèves, les syndicats les plus pragmatiques, et les enseignants, qu’il est urgent, urgentissime de remotiver — en les payant mieux, nettement mieux, quitte à en resserrer les rangs. Allez, Xavier, quelques étrennes, pour les fêtes !

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Il y a un peu plus d’un an, quelqu’un au ministère (quelqu’un de très haut placé — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas…) m’a demandé ce que je savais de SOS-Education. À l’époque, cette Association Loi de 1901, très proche de divers extrémistes de droite, était en procès contre Sauver Les Lettres et Reconstruire l’école (voir les infos sur la page d’ouverture de l’association, http://www.r-lecole.freesurf.fr/). Ce procès a été gagné par les deux associations, qui n’en sont pas encore à se réjouir, puisque SOS-Education, qui sait, comme tous les organismes d’inspiration américaine, être procédurier, a fait appel.

Cependant, des gens sérieux ont analysé, sinon les liens occultes de ces récolteurs de fonds, du moins leur système de récolte. On trouvera tous renseignements utiles sur http://keros.centerblog.net/ : ça vaut le coup d’apprendre le détail du réseau que constituent des organisations parallèles, construites en cascade par les mêmes personnes, avec des objectifs idéologiques semblables, et des méthodes financières identiques. Précipitez-vous, c’est instructif.

 

Soldes de decembre

Soldes de decembre : le CAPES Nouveau est arrivé !

– Franchement, ce sont les nouveaux programmes du Brevet que vous m’avez envoyés ? Rassurez-moi vite…

Ainsi parla Véronique M***, à qui j’avais transmis, en début de semaine, les maquettes des Nouveaux CAPES concoctées par le ministère (plus, précisément, par l’Inspection Générale et, pour chaque matière, un groupe d’experts de très petite taille — le groupe et les experts). Et d’ajouter : « Allez, je retourne aux corrections de mon Manuel de Sixième — tant qu’il y en a… »

C’est que les projets enfin déballés (voir ma Note de début octobre, http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2008/10/04/concours-de-recrutement.html) sont à n’y pas croire.

En gros — avant d’entrer dans le détail — pour un prof « ancien régime », vous en aurez désormais deux. Du moins, en terme de connaissances exigées. Parce qu’en vérité je vous le dis, ce sont des demi-profs que les CAPES Nouveaux recruteront. Des demi-habiles. Des demi-portions.

Mais que d’économies en perspective ! L’organisation des divers CAPES coûte, par an, 61 millions d’euros. Divisons par deux — c’est le chiffre magique de la Fonction publique revue et corrigée par les économistes qui nous gouvernent. Ajoutons à ces économies celles qui seront, à moyen terme, réalisées dans l’Enseignement supérieur, où l’on dégraissera, à l’occasion des départs à la retraite, toutes ces matières qui n’ont plus lieu d’être enseignées puisqu’elles ne correspondent plus à aucune exigence disciplinaire. Il est vrai que, dans un premier temps, les CAPES Nouveaux entraîneront le recrutement de didacticiens et de pédagogues, heureusement déjà sélectionnés par les IUFM qui, à force de s’incorporer aux universités, ont fini par leur faire des bâtards dans le dos. J’ai dans l’idée qu’à long terme, ils représenteront un universitaire sur deux — toujours cette même obsession du binaire !

Des exemples ?

Les CAPES se subdivisent en épreuves d’admissibilité ( des écrits) et d’admission (des oraux. Ainsi, en Lettres modernes, on devait d’abord passer une dissertation française, une épreuve de grammaire et stylistique, une épreuve d’ancien français ; puis, à l’oral, une explication de texte, avec une question de grammaire, une épreuve de langue vivante (où l’on pouvait prendre latin…), et une « épreuve sur dossier », où le candidat était confronté à des extraits de manuels scolaires et devait développer son commentaire des susdits en fonction d’un cours imaginaire — un exercice imaginé par les pédagogols, afin de justifier l’oxymore des « sciences de l’éducation ».

Qu’en est-il désormais ?

Admission : « 1. Une composition française portant sur une question en relation avec les programmes de français des collèges et lycées, invitant le candidat à mobiliser sa culture littéraire et artistique.

Le sujet peut être commun avec la première épreuve du CAPES de lettres classiques.

2.Étude grammaticale d’un texte de langue française.

– Question(s) d’orthographe lexicale et/ou grammaticale. (4 points)

– Question(s) de syntaxe. (6 points)

– Question(s) d’histoire de la langue française impliquant des connaissances d’ancien français : étude morphologique et sémantique de deux mots ou expressions du texte (5 points)

– Etude stylistique portant sur l’organisation et la composition du texte, les relations entre les formes et le sens. (5 points) »

Admissibilité : « 2 épreuves

1 Leçon en relation avec les programmes des lycées et collèges, s’appuyant sur un texte long ou un groupement de textes accompagné éventuellement d’un ou deux documents complémentaires. Le candidat présente un projet d’enseignement mobilisant l’ensemble du corpus. Dans le cadre de ce projet, il lui est demandé de mettre en œuvre concrètement l’explication d’un passage de 20 à 30 lignes et de présenter une question de grammaire. Le texte à expliquer et la question de grammaire sont définis par le jury.

L’entretien est l’occasion pour le candidat de justifier ses choix didactiques et pédagogiques.

Préparation 3 heures ; exposé et entretien 1 heure.

2 Épreuve d’entretien avec le jury

L’épreuve prend appui sur un dossier de 5 pages maximum (étude de cas ou textes) fourni par le jury et portant sur les aspects concrets du fonctionnement du système éducatif. Elle consiste en un exposé suivi d’un entretien avec jury. L’exposé porte sur l’analyse du dossier. L’entretien avec le jury permet de vérifier les connaissances du candidat relatives aux valeurs et aux exigences du service public, du système éducatif et à ses institutions et, de manière plus générale, à son aptitude à exercer son métier dans le second degré.

Osons (oui, osons !) un commentaire.
– Les épreuves ne se passent plus qu’en fonction des « programmes » de collège et de lycée (c’est un peu limitatif…) ; en Lettres, à la rigueur, tout est peu ou prou au programme. Mais quand la même contrainte frappe l’Histoire-Géographie (voir plus bas), cela donne à l’arrivée des profs qui auront tout loisir d’ignorer des pans entiers d’Histoire… et de Géographie.

– L’ancien français n’existe plus en soi, et ne pèse plus que pour un quart de la note de grammaire — ce qui fait dire à Christian B***, universitaire narquois : « On ne supprimera que trois postes sur quatre en Ancien Français : les profs de fac se diront que leur poste à eux sera conservé — et ne diront rien. » Encore un garçon formé à la jésuitique du XVIIème siècle ! Ne comptez jamais, dans les réactions humaines, que sur le pire… Le même, qui enseigne à nanterre et avait eu jadis l’outrecuidance de prouver à Catherine Weinland qu’elle ne connaissait rien au théâtre, ni écrit, ni joué, ni enseigné, apprécie particulièrement ces « relations entre la forme et le sens » : « Cinquante ans en arrière d’un coup », commente-t-il sobrement.

– A l’oral, la langue étrangère disparaît complètement. C’est normal, on fait du français, scrogneugneu, on ne va pas se mettre à inciter les élèves à comparer « Quand j’aurai Soixante-cinq ans » et « When I’m sixty-five » : pourquoi ne pas leur parler des Beatles, pendant qu’on y est ? Alors que les œuvres complètes de Carla Bruni sont disponibles…

(Mince, « quelqu’un m’a dit » qu’elle chante parfois en anglais… Faudra voir à modifier cela, madame la présidente, sinon, les ados n’étudieront plus que les textes de Vincent Delerm…).

– L’épreuve d’explication de texte (et de grammaire) disparaît. Ce n’est que justice : qui fait encore des explications de textes, au collège ? Pas Bégaudeau, en tout cas.

– La cerise sur le gâteau (commune à tous les CAPES New Style), c’est cet « entretien » avec le jury, véritable entretien d’embauche et de « connaissance du système éducatif » : « Voudriez-vous rappeler au jury à quels administratifs vous devez lécher les pieds — dans l’ordre hiérarchique, s’il vous plaît ? » (1)

 

Un IPR de mes amis (si !), par ailleurs membre de jurys, dont celui du CAPES, ricane doucement en lisant ces projets : « A l’oral, plus de doutes : on est en pleine pédagomanie, dès la première épreuve. Derrière la feuille de vigne « explication d’un passage » et « question de grammaire », c’est la vérité toute nue d’une épreuve où il s’agit in fine de « justifier ses choix didactiques et pédagogiques ». C’est déjà ce qui existe au CAPES interne. Je connais la vacuité, l’arbitraire et les ravages de la seconde épreuve pour les vivre chaque année à l’occasion du CRPE : il se clôt, à l’oral d’admission, par un « entretien professionnel » indéfinissable, porte ouverte aux lubies ou allergies des présidents de commission. Je le retrouve tel quel dans ce nouveau texte. »

Et Pierre D***, ex-membre du jury lui aussi, se scandalise de l’entretien auquel son invraisemblable coefficient confère un rôle guillotine : « Comment peut-on prétendre sélectionner les candidats selon leur connaissance 1°) d’une institution opaque et dont le fonctionnement est modifié par chaque ministre, sinon chaque année; 2) de valeurs qui sont bafouées constamment, hors de l’institution et à l’intérieur de celle-ci ? Le seul critère sera évidemment la soumission à l’idéologie qu’elle exsude ! »

Cécile Ladjali, qui a si bien résumé ce que nous pensons dans son Eloge de la transmission et Mauvaise langue, a lu pour moi cette même maquette de Lettres. Elle note comme moi la quasi disparition de l’Ancien français, réduit à « une question de lexicologie » et « un exercice de déclinaison ». « Le programme actuel, ajoute-t-elle, oblige encore le candidat à traduire une oeuvre en ancien français, à rentrer dans cette langue et cette culture qu’il est bon de rappeler même aux collégiens quand on étudie « Tristan et Iseult », par exemple. Rien ne fascine tant les élèves que lorsque vous faites évoluer phonétiquement un mot au tableau noir… »

Certes — mais quel élitisme, ma chère ! Auriez-vous la prétention de transformer tous ces enfants de banlieue en héritiers (2) ? Et puis, comme diraient tous ces imbéciles qui applaudissent la décision de dégraisser les concours administratifs de toute épreuve de culture générale, à quoi cela sert-il, l’ancien français, lorsque vous êtes employé des Postes ? Surtout quand la Poste sera privée…

Et comme moi, elle parle de « cerise » à propos de « l’entretien d’embauche », et ajoute : « L’étudiant en lettres moderne n’est pas juriste, il ne passe pas le concours de proviseur, il s’intéresse aux Humanités ! Quelles sont ces « études de cas » ? Des rapports de police ? de juges ? du JAF ? Parce qu’il faut bien que nos futurs maîtres aient en tête que la moitié de leurs élèves vont avoir des casiers ? L’explication française sur un texte inconnu permettait au candidat d’être virtuose. On mesurait là sa culture, sa passion pour les lettres et son droit de se retrouver devant des consciences en formation. Ce beau moment n’existe plus.

Et de conclure : « Je suis triste. Je suis certaine que la banlieue va exploser avant 5 ans. Si elle « tient » encore aujourd’hui, c’est parce qu’il y a des maîtres dans les classes qui parlent de Baudelaire aux enfants. Et que ces maîtres croient encore à la culture. »

In cauda venenum : « Le grand problème de l’école, entre nous, c’est aussi le niveau des professeurs. Quel est celui du dernier reçu au capes actuel ? Quel sera celui du dernier reçu au capes de demain ? J’en ai la fleur de lys sur l’épaule qui tremble. »

Milady, je pense à vous !

 

Françoise G***,que d’aucuns connaissent bien ici, commence par observer que « l’écrit est coefficienté 2 fois 2, et l’oral, 2 fois 3. Jusqu’ici, me semble-t-il, écrit et oral étaient à égalité. On passe à 40% d’écrit disciplinaire, et 60 % d’oral pédago-didactico-administratif … Est-ce vraiment un hasard ? »

Eh non, ma chère, ce n’est pas un hasard. Qui était doyenne de l’Inspection Générale de Lettres il y a encore cinq ans ? Et qui a-t-elle recruté ?

Quant à l’oral… « Ce qu’on nomme « leçon », note notre professeur de Khâgne, est tout bonnement un exercice de pédagogie-fiction. Comment fera-t-il, l’infortuné, quand il n’aura jamais été en face d’un véritable élève et ne connaîtra de la pédagogie et de la didactique que ce qu’il aura  ingurgité in abstracto en master professionnalisé ?

D’autre part, il lui faudra « mettre en oeuvre CONCRÈTEMENT l’explication d’un passage de 20 à 30 lignes et  présenter une question de grammaire » : j’aime beaucoup « concrètement » ! Cela  signifie-t-il que jusqu’ici l’épreuve d’explication de texte et la question de grammaire étaient… abstraites ? Ou qu’il faudra adapter explication et question de grammaire à tel ou tel public. ? Exemple : expliquez « Le Lion et le moucheron » à une classe de 5eme PPRS, la proposition participiale à des seconde Euro, ou un extrait de La Princesse de Clèves à un président de la République qui en a développé une véritable phobie… »

Tss tss, mauvais esprit !

« Dans ce sens, ajoute-t-elle, c’en est fini de l’explication de textes « traditionnelle », dorénavant réservée aux concours des deux E.N.S. et à l’agrégation – des concours élitistes en somme – et certes bien inutile pour enseigner selon les préconisations du « socle commun ».

Après avoir noté que l’entretien d’embauche ressemblera furieusement à un test au faciès (pédago ? Pas pédago ?) elle s’en prend au CAPES de Lettres classiques — elle a été au jury des années durant, et sait un peu de quoi elle parle.

« À l’écrit, la  « version sèche » disparaît, remplacée par une  « épreuve de langues et cultures de l’Antiquité » qui, en dépit de son intitulé séduisant,  me laisse assez perplexe : en effet, comme « le président du jury choisit entre version latine et version grecque », cela signifie en clair qu’on peut parfaitement ne  maîtriser qu’une de ces deux langues — en espérant avoir de la chance au tirage (à quand le grattage ?).

« Cela se fait déjà à l’oral depuis des années, où l’on a vu arriver, parce que le ratio de postes était plus favorable en lettres classiques, d’anciens étudiants de lettres modernes ignorant totalement le grec, admissibles grâce au français, et qui tentaient leur chance en misant sur le sort. Dans la nouvelle mouture, la version n’étant évaluée que sur 12 points, la « question d’ordre littéraire, culturel ou historique portant sur l’ensemble du texte fourni », notée sur 8, est susceptible de permettre un retournement significatif de tendance, pour peu qu’on soit un tant soit peu  cultivé  côté humanités, ce qui est tout de même censé être un minimum pour un étudiant en langues anciennes. »

Quoique… QUOIQUE, comme disait le grand Devos…

« Mais, me direz-vous, quid de la maîtrise de la langue, dans tout cela ?…

« Mystère et Éleusis.

« De toute façon, soyons réalistes : la plupart des néo-certifiés de lettres classiques n’enseigneront JAMAIS  le grec, et vraisemblablement fort peu de temps le latin. On peut donc liquider, n’est-ce pas ? ! « Ergo gluc », comme concluait Janotus de Bragmardo dans Gargantua. »

Mais je ne citerai pas plus loin des conclusions qu’elle publiera bientôt sur le site de Reconstruire l’école.

 

Dans les autres matières non plus, les réactions n’ont pas tardé.

M-V.H***, qui enseigne la philosophie (dernier titre paru, le splendide « Triomphe de la vulgarité » : «  Une lecture rapide du document de travail montre que la  partie écrite est réduite d’une heure pour chacune des deux épreuves,  mouvement de réduction qui épouse parfaitement l’esprit du temps  (aujourd’hui, il est pratiquement impossible d’accorder plus de trois  heures pour un écrit à l’université, d’où des textes vite faits, mal  faits. La rapidité de penser et d’écriture suppose un long et sérieux  apprentissage). Mais la question dépasse le temps imparti (encore que  l’aspect formel ne soit pas à négliger), puisque ce qui apparaît, de façon grotesque à l’oral, est la prééminence du « pédagogique ». On  nous rejoue le coup supposé innocent de l’Inspection devant la  classe … mais, cette fois, sans la classe : un cours adapté au  niveau des terminales en 40 mn (cela n’existe pas, strictement  impossible. C’est un leurre. On imagine assez facilement le type de  leçon qui sera présenté : de la doxa pédagogisante suintante de bons  sentiments citoyens collée à des problématiques largement rebattues)  pour la première épreuve et, lors de la seconde, un exposé portant  sur l’analyse d’un dossier d’esprit institutionnel. Les règles de « la  convenance » sont explicitement affichées et exigées. Qui osera tenir  un discours qui n’entre pas dans la logique pernicieuse ( et  induite : « valeurs et exigences du service public ») de ceux qui  auront la charge de les juger ? Tout cela est triste à hurler, mais ne m’étonne guère. Les coefficients (d’égale valeur du moins pour l’oral) entre le pédagogico-disciplinaire bien encadré et  l’institutionnel aussi sûrement verrouillé laissent peu de chance de  voir émerger les indices d’une véritable capacité philosophique, voire d’un simple goût pour la philosophie. »

 

Et Catherine Kintzler (« qu’est-ce que la laïcité ? » — et un double blog, mezetule et la choule, indispensable) en rajoute une couche : « Bien entendu, je ne peux pas approuver ce projet, qui « guide » (c’est le moins qu’on puisse dire) le travail et l’appréciation du jury dans un sens que j’ai toujours combattu, particulièrement à l’oral. Dans les épreuves actuelles, on a déjà voulu introduire ce coin pédagogiste avec la seconde épreuve orale, mais toute liberté était laissée au jury pour l’orienter. J’en sais quelque chose puisque j’ai siégé à ce jury il y a une quinzaine d’années : tous les candidats savaient très bien à l’époque que l’épreuve « sur dossier » n’était pas une épreuve où il fallait montrer la souplesse de son échine pédagogique, mais une épreuve disciplinaire. Cette possibilité est explicitement exclue par le texte projeté, au profit d’une orientation que je ne peux que désapprouver.

« La disparition de l’explication de texte à l’oral ainsi que la diminution de l’horaire pour la composition des épreuves écrites va dans le même sens.
« Si le texte est adopté, c’est désormais une pédagogie officielle qui sera au programme du CAPES théorique de philosophie. On l’avait déjà lors de l’épreuve pratique à l’issue du stage, une comédie à laquelle devaient se prêter les candidats devant un représentant du « système éducatif » chargé de vérifier leur bienpensance ; maintenant cela reflue sur l’épreuve théorique elle-même. Le pire est qu’on trouvera, je n’en doute pas, des collègues pour siéger et appliquer ce genre de texte.
« Il y a belle lurette que nous avons gagné la guerre idéologique. Mais ça ne suffit pas. La preuve.

Physique / Chimie : notre correspondant à Marseille glose la formule officielle (« Dans la perspective d’évaluer le réinvestissement des connaissances du candidat dans l’enseignement disciplinaire, pourront être posées des questions se rapportant à la didactique de la discipline et portant sur des repères dans la fresque historique de la discipline, son épistémologie ou des questions de culture scientifique générale ») selon deux registres :

– version optimiste : avoir des repères en histoire des sciences ne peut nuire (Einstein n’a pas déjeuné avec Galilée). Idem pour la culture générale scientifique : ITER n’est pas un train de banlieue… Idem en ce qui concerne les règles de sécurité et les contenus de programme qu’on peut effectivement déjà exiger d’un candidat (à condition qu’il s’agisse de questions factuelles du genre « dans le programme de quelle classe commence-t-on à aborder les lois de Newton en mécanique ? »)

– version pessimiste : quand on sait le sens très particulier que les pédagols donnent à « didactique » et « épistémologie », on peut être inquiet. Cela permet toutes les dérives. On peut objecter qu’il existe plusieurs épistémologies assez différentes en vigueur chez les physiciens et chez les chimistes (de l’empirisme le plus débridé au réalisme le plus inoxydable). On peut aussi se demander s’il s’agit de « l’épistémologie de la discipline » et de l’épistémologie de son enseignement (auquel cas, le pire est presque sûr…)

Pour l’oral, ajoute-t-il, c’est plus clairement négatif :

– coef énorme pour l’entretien qui est tout sauf disciplinaire

– l’épreuve en 3 parties peut donner lieu à toutes les dérives (on y parle de séquence et il n’y a aucun garde fou explicite qui empêcherait une pédagolisation de l’épreuve).

– En particulier, je ne vois pas comment une telle épreuve devant jury permettrait « d’évaluer chez le candidat l’aptitude à communiquer avec des élèves ». Sauf à se livrer à un simulacre de « séquence » normée à l’extrême et bachotée.

 

Arts plastiques — de notre correspondante à Paris.

« Je viens de découvrir ce beau projet qui a priori met à terre la pratique artistique qui avait pourtant péniblement refait surface et retrouvé ses formes de noblesse et son équilibre après le tsunami des années 70-80.

« Il est vrai que vider une discipline de la singularité de son contenu permettra plus facilement de la rendre soluble.

« Il me semblerait donc intéressant de pousser davantage le bouchon en proposant un tronc commun à tous les CAPES avec épreuves pures et dures (comme on va les aimer…)  uniquement sur la connaissance et l’intelligence du système éducatif assorties de quelques options groupées et colorées. « Une sorte de calage raccord sur la réforme du lycée.

« Je propose donc pour gagner du temps et de l’argent de supprimer tout de suite ce concours qui ne sert à rien d’autre qu à ‘entendre dans les conseils de classe que cette « matière » (pouahhh !) fait partie des moins importantes mais qu’elle est la plus salissante ! »

 

J’attends avec impatience — mais l’arme au pied, quand même — les commentaires des internautes sur des programmes que Sauver les Lettres jugent « inacceptables en l’état » : ces jeunes gens ont le sens de l’euphémisme.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) L’épreuve de lèchement de pieds n’a pas été inventée par la rue de Grenelle, mais par Léon Daudet, dans son roman les Morticoles (1894). Comme quoi, cela sert d’avoir des Inspecteurs Généraux qui ont fait des études.

 

(2) Le fait est que Cécile Ladjali et moi partageons effectivement cette prétention. Voir http://cairn.webnext.com/revue-etudes-2008-1-p-39.htm

 

Dernière minute : la responsable à la Pédagogie du SNALC s’est fendue d’une analyse roborative, et surtout d’un tableau comparatif (avant / après) de tous les CAPES. Qu’elle m’ait piqué une phrase ou deux ne m’émeut pas  il faut savoir pardonner.
Donc : http://www.snalc.fr/ftp/fichiers/NouveauxCAPESbrade.pdf 

 

 

Microbes

J’étais hier mercredi invité à Lyon par le CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement), un organisme fort respectable qui, entre autres missions, organise des rencontres, débats et autres symposiums. Au programme, « l’architecture enseignée à l’école ». Au menu, des interventions variées, des « Nouveaux enjeux de la sensibilisation d el’architecture dans le cadre scolaire » (Rose-Marie Benoît, qui arrivait tout droit du ministère de la Culture) à « l’Implication d’un pôle culturel dans l’enseignement des arts appliqués et des arts plastiques (Laurent Tardieu, architecte, arrivait de Bordeaux, ce qui nous fut une occasion de parler du collège Clisthène, cher à Luc Cédelle).

   Bref, tout devait baigner dans l’huile — ou, plus exactement, dans les eaux un peu glauques de la Saône toute proche, qui commençait à baigner jusqu’aux portières les imprudents qui s’étaient garés sur ses berges.

   Je suis descendu au métro Hôtel de Ville, et j’ai continué à pied, sous la neige fondue lyonnaise, jusqu’au quai Saint-Vincent. J’aime bien cette ville…

   J’ai fini par trouver le lieu, je suis entré discrètement — une intervention était en cours, qui résumait les projets encadrés par les architectes du CAUE et les professeurs de collège et de  lycée. Il n’y avait pas grand monde — une quinzaine de personnes peut-être. « Bah, peu importe, il y aura la qualité à défaut de la quantité… » Il m’est déjà arrivé de me déplacer fort loin pour dix pèlerins que j’étais enchanté de rencontrer.

   En me voyant entrer, deux personnes, qui se sont immédiatement présentées comme les responsables de la journée, sont venues à ma rencontre. Un peu gênées.  « Bien peu de monde… » « Aucune importance… » « C’est que… Voyez-vous… Il aurait dû y en avoir bien davantage… Pour Tony Garnier, nous avions un amphi plein… Mais…

   Il y avait donc un secret ?

   Oui, il y avait un problème. Le CAUE travaille d’ordinaire la main dans la main avec la Délégation aux Affaires Culturelles, organisme dépendant du Rectorat (bonjour, monsieur le recteur Roland Debbasch, je vais vous en raconter une bien bonne…) et dirigé, si je ne m’abuse, par un certain Serge Ferreri — un Corse, peut-être, mais, en tout cas, un garçon qui a son idée sur les missions du service public.

   « Quand ils ont appris que nous vous avions invité, ils ont décrété tout net que leur service ne transmettrait pas l’information aux lycées et collèges qui sont notre bassin naturel. « La DAC ne fera pas de publicité à monsieur Brighelli ». Point barre. Je suis petit chef et je fais ce qui me plaît.

   – C’est un peu particulier… Voici un garçon dont la fonction est, entre autres, de répercuter l’information, et qui décide, de façon abrupte, de la bloquer ?

  Mon interlocuteur a hoché la tête. « Nous sommes à Lyon, monsieur Brighelli. Nous sommes dans le fief de Meirieu. Je suis passé sur votre blog, vous n’êtes pas tendre avec le grand homme — sans compter des prises de position politiques qui peuvent défriser, ici… » 

   Effectivement… Dans les kiosques de la gare, j’avais parcouru une revue locale expliquant combien, à l’occasion du congrès de Reims et de ses suites, le maire de Lyon, Gérard Collomb, s’était fait « ROYALement » entuber. Le même Gérard Collomb qui a confié à Meirieu une chaîne « éducative » que ce grand pourfendeur de la télévision s’est empressé de trouver à son goût.

   Les organisateurs étaient confus, je les ai rassurés, depuis que j’ai écrit la Fabrique du crétin, nombre d’imbéciles et d’administratifs qui s’y sont reconnus ne me portent pas dans leur cœur — et la journée s’est passée au mieux — en toute confidentialité. J’ai proféré sur le lien entre l’architecture scolaire et les résultats des élèves quelques énormités que les quelques étudiants de l’Ecole d’Architecture présents ont eu l’amabilité de trouver stimulantes.

   N’empêche… Je trouve fort bizarre qu’un organisme officiel, dépendant de l’Education Nationale, décide par oukase de stigmatiser un membre de cette même Education, simplement parce que ses opinions ou son discours défrisent un chef de bureau. Depuis quand un fonctionnaire fait-il passer ses humeurs politiques avant sa mission de service public ? Il est arrivé à Meirieu et à ses séides de me traiter de fasciste, chemise brune ou noire, pétainiste et autres joyeusetés — ces gens ont l’injure à la boche — pardon, à la bouche. Mais c’était dans le feu d’un débat — et les gens qui encensent le Grand Homme de l’IUFM (fort contesté d’ailleurs au sein même de son propre IUFM, dont il n’a pris la direction que sur décision personnelle du ministre de l’époque) sont des Croyants qui ânonnent les thèses du Messie de la Pédagogie sans rien y comprendre : recrutez des imbéciles, au moins,ils vous sauront toujours gré de les avoir tirés de leur médiocrité.

   C’est une aventure minuscule, mais révélatrice de l’emprise, sur les organes internes du Mammouth, de parasites qui, à force de se coopter les uns les autres, ont fini par gangrener la Bête. En vérité je vous le dis, Monsieur Ferreri, les temps viendront où nous éradiquerons les microbes.

 

Jean-Paul Brighelli

 

Pur porc

Rien n’est simple, sur l’Ile de Beauté, surtout quand on complique tout.
La dernière livraison (Décembre 2008) de l’excellent magazine Corsica publie une longue interview de l’actuel Recteur de l’Académie de Corse, Michel Barat, qui — fait assez remarquable pour être souligné — dit les choses carrément, et soutient les enseignants de l’île, tout récemment en grève pour une affaire dont le Continent n’a pas bien saisi la complexité — et la gravité.

Rappel des faits — les passages entre guillemets sont extraits de l’interview.

   Des fraudes ont eu lieu lors de concours en 2007 : le recrutement de SASU (secrétaire d’administration scolaire et universitaire) et « surtout le concours de recrutement de professeurs des écoles » ont fait l’objet de divers truandages sur lesquels la Justice mène une enquête toujours en cours, à la demande même de l’autorité académique.

Et voici qu’il y a quelques jours, s’exprimant sur le sujet, le Procureur de la République ajoute à la liste le baccalauréat 2008, dont pourtant, dit le recteur, « les interrogations et les notations ne souffrent pour moi d’aucune suspicion ».

   « Des écoutes téléphoniques judiciaires, ajoute-t-il, celles que d’ordinaire on utilise pour les trafiquants de drogue » (et les autonomistes mal pensants — JPB) « ont été mises en place depuis la plainte déposée par le recteur Prado au titre de l’article 40. Elles concernaient des postes de téléphones ou des portables des personnels du rectorat et peut-être même le mien », ajoute le recteur dont on sent qu’il en a gros sur la patate.

L’Education Nationale sur écoute ? En Corse, c’est possible !

Et alors, qu’ont entendu les Grandes Oreilles de la Maison Parapluie ?

Que des notes de mathématiques auraient été relevées. Fort bien. Comme dit le recteur, « les notes définitives ne sont pas celles d’un examinateur isolé mais celles décidées collectivement par le jury. Aucun candidat ne eut être déclaré refusé sans que le jury ait pris connaissance du livret scolaire d el’élève, ce qui conduit naturellement à relever les notes. Enfin, avant la dernière réunion du jury devant valider ou non le baccalauréat, il y a une harmonisation technique de la notatin des interrogateurs de chaque discipline afin d’éviter des excès de rigueur ou des excès de laxisme dans la notation. »

On pense ce que l’on veut d’une telle procédure, qui a évidemment pour but de monter le taux de réussite (et un rapport de 2006 sur « l’évaluation de l’enseignement dans l’Académie de Corse », signé entre autres de Mark Sherringham, actuellement conseiller de Xavier Darcos, ne laissait planer aucun doute sur la nécessité de remonter les notes des lycéens de l’île — voir http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/064000747/index.shtml). Mais c’est un processus très ordinaire. Evidemment, comme dit le Recteur, « les interprétations judiciaires qui en découlent sont liées à une méconnaissance des procédures et des règlements de passation de cet examen ».
   Pour faire bref, il n’y a pas eu, de l’avis du Recteur (et des enseignants consultés) de fraude au Bac 2008.

 

   Le Recteur s’étonne donc qu’on ait, déjà, « remis en cause le secret des délibérations d’un jury souverain ». Alors, certes, la Corse étant ce qu’elle est (toute petite), la mère d’un candidat avait eu, entre le premier et le second oral, une conversation avec le Secrétaire Général de l’Académie — ah, l’imprudent ! — « qui lui avait indiqué que si la note de philosophie de son fils n’évoluait pas », le garnement devrait « obtenir 14 en mathématique pour être reçu. » Inutile de préciser que l’examinatrice de philo ne connaît pas ladite maman (ah, le rôle des mères en milieu méditerranéen ! Tout un poème !), et que la note finale a été attribuée par le jury — souverain. Aucune malversation de ce côté. Aucune malversation du tout.

   Mais, comme dit plaisamment le Recteur, « c’est une originalité corse que de mettre l’administration d’un rectorat, voire des professeurs, sur écoute pour une question de fraude aux examens. » Et de noter que cela remet en cause la secret des délibérations, mais aussi « la discrétion nécessaire quand il s’ait de jeunes gens » : « Nous sommes là à la limite de la violation du secret professionnel. »

   Que voulez-vous, Monsieur le recteur, la police corse a des moyens, et de grandes oreilles. On les lui a octroyés pour traquer des autonomistes qui n’ont pas fait grand chose, et des truands qui n’ont rien fait du tout — à les en croire. Le même numéro de Corsica détaille par ailleurs, sous la plume de mon ami Antoine Albertini, comment les RG écoutent la PJ, et ce qui en découle, dans une guerre des polices qui nous ramène aux années 70 — mais en Corse, tout, toujours, ramène au passé.

   « L’usage d’écoutes téléphoniques, ajoute le Recteur, pour des personnels d’éducation dans l’exercice de leur métier me semble outrancière, voire déplacée. Et « la pratique d’une garde à vue de 24 heures prolongée à 48 heures m’apparaît totalement excessive. »

   Monsieur le recteur va se faire taper sur les doigts. A-t-il oublié que la loi sur l’île s’exerce dans toute sa rigueur ? Et qu’un chef-flic intelligent (Dominique Rossi), qui connaît bien son île et n’a pas oublié l’affaire si mal gérée de la cave d’Aleria, et a choisi de ne pas intervenir lorsque des autonomistes viennent prendre un bain de pieds dans la piscine d’un histrion, peut se faire virer par sa ministre, sur un ordre d’en haut ?

   D’autant qu’il en rajoute une couche. Un « gardé à vue » a été retiré de la cellule qu’il occupait, pour être balancé dans une cellule plus exiguë, déjà occupée par deux personnes, dont un membre de l’administration rectorale, où tous trois dormirent (mal) et par roulement, « à même le sol et la tête quasiment dans la cuvette des WC à la turque ». Une jeune professeur (elle a intérêt à avoir la vocation, pour rester dans l’EN après tout ça) a passé 48 heures en pleurant et « n’a pu qu’une seule fois répondre aux nécessités d’une hygiène féminine en étant transportée dans les locaux de la police de l’aéroport ». Mais, Monsieur le Recteur, 14 au Bac — quel crime abominable !… « Rien que la port n’était capable d’expier son forfait », comme disait La Fontaine. « Il faut souligner que les personnels appartenant réellement au commissariat d’Ajaccio ont tout fait pour alléger l’humiliation des professeurs ou des administratifs de l’Education. » Mais, s’inquiète-t-il, « était-il nécessaire de terroriser cette jeune professeure en lui affirmant que son concours de CAPES et sa maîtrise, obtenus d’ailleurs sur le continent, ne valaient rien parce qu’elle les aurait achetés » ?

   Les risques du métier, Monsieur le Recteur ! Quand un professeur qui a giflé un élève est mis en garde à vue dans une gendarmerie, quand un professeur qui n’a rien fait du tout est accusé — à tort — par une élève de l’avoir violentée et finit par se suicider, quand… La liste est longue : nous sommes, c’est entendu, des justiciables comme les autres — mais voilà on ne nous traite pas comme les autres.

   L’affaire suit son cours, comme on dit. Mais le Recteur, après avoir noté que « si le fait d’être examinateur au Bac peut conduire au même sort que ces deux professeurs, je crains fort que nous connaissions des défections », conclut intelligemment : « Comment voulez-vous que des élèves quelquefois turbulents, voire pire, respectent leurs professeurs s’ils savent que du jour au lendemain, sur des prétextes légers, leurs maîtres peuvent être traités comme des malfaiteurs » ?
   Surtout sur une île où l’on ne maltraite pas forcément les malfaiteurs…

 

Jean-Paul Brighelli

 

Merci à Constant Sbraggia, auteur de l’interview dans Corsica.