L’Homme qui marche, de Jirô Taniguchi

Taniguchi 1Taniguchi est mort au début de l’année — l’occasion pour Casterman de rééditer l’Homme qui marche, paru il y a plus de vingt ans. C’était le premier manga de Taniguchi publié en français — et la réédition de ce dernier trimestre a l’avantage, pour les béotiens non rompus à la gymnastique mentale que suppose la lecture à l’envers et de droite à gauche des mangas traditionnels, d’être imprimée dans un sens canonique pour le lecteur européen non spécialiste.
L’Homme qui marche est une petite merveille — une résurrection de ce fameux « monde flottant » (l’ukiyo-e en japonais) né sous le calame des dessinateurs nippons pendant l’ère d’Edo (1603-1868), cet inter-monde où, dans la pure tradition bouddhique, on tente de saisir l’instant avant qu’il ne passe. Parce que pour Utamaro, Hokusai ou Taniguchi comme pour Goethe, ce moment fugace est trop beau — il est la beauté même de l’impermanence, entre ces deux certitudes un peu plombées qu’on appelle communément la vie et la mort. L’ukiyo-e a la couleur du nuage furtif, il est l’éclair de l’aile de l’hirondelle — ou, aussi bien, le plaisir entre les bras d’une courtisane. Il est la fleur de cerisier, l’écume de la vague cachant les fumées du Fuji, l’éternité temporaire de l’amour.
Taniguchi, dans l’Homme qui marche, réunit tout cela avec une virtuosité faite de simplicité et de silence : peu de mots sont échangés dans ces petites histoires où un personnage sans relief, falot, dessiné en « ligne claire », comme auraient dit les Belges du temps d’Hergé, marche sans but vers les limites de la ville. Des promenades sans objet autre que le pur plaisir de marcher lentement. Un héros sans consistance — « c’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu », auraient dit Céline et Sartre.
Vers quoi marche-t-il ? Vers l’instant insaisissable, que le dessin, à la fin de chacune de ces courtes histoires, arrête au bord de la page. C’est l’instant du haïku, un monde enfermé en 17 syllabes et qui ne survit pas à leur profération. Regardez :Taniguchi 2 Essayons de traduire cette merveille en mots :
« Chaque hirondelle inlassablement se précipite — infailliblement elle s’exerce — à la signature, selon son espèce, des cieux ».
Qu’on se rassure : je ne vous inflige pas un peauème de ma façon. C’est le début d’un merveilleux texte de Francis Ponge que j’ai immédiatement, à la première lecture, accolé à la planche finale de Taniguchi, saisi devant cette façon toute japonaise de décentrer le sujet, de le confronter au vide du ciel (dont le silence éternel, comme disait Pascal…) dans lequel glissent deux passereaux, deux passerelles vers un ailleurs hors cadre où les bergeronnettes se précipitent.
Un autre ?Taniguchi 3 « J’ai fait un petit détour », dit notre héros myope — cette esthétique du détour, du chemin de traverse pour chaperons rouges, me ravit. C’est cela, l’aventure.
Et sans doute faudrait-il faire une étude sur l’irruption en littérature du héros à lunettes au XXème siècle — y compris dans des récits médiévaux, voir le Nom de la rose(où Guillaume de Baskerville lègue finalement ses lunettes à Adso / Eco) écrits au XXème siècle : jusque là les héros y voyaient parfaitement, ils discernaient au premier coup d’œil la créature qui leur apparaissait soudain — même à distance, rappelez-vous Frédéric Moreau ou Julien Sorel, fascinés l’un et l’autre par des femmes surgies de nulle part.
Et dans les lunettes de notre promeneur se lisent les nuages de l’étrange étranger baudelairien — « J’aime les nuages, les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages ». Comme dans certaines toiles de Magritte : dans le monde flottant de Taniguchi, on ne voit pas la réalité à travers ses lunettes, on distingue juste quelques cumulus qui promettent un orage — lui-même suspendu.

Couv_316282Casterman en a profité pour sortir le Venise de ce même Taniguchi, où un autre promeneur nez en l’air erre dans les méandres de la cité morte et rouillée — la couleur après le pur graphisme de l’Homme qui marche ne gâche rien. Si sur la couverture on distingue encore quelques silhouettes, très vite Taniguchi vide la cité des Doges de toute présence autre que celle de son double :louis_vuitton_-_beau-livre_-_travel_book_venise_jiro_taniguchi_ À ceux qui prétendraient que l’on n’est jamais seul dans une ville où se croisent, bon an mal an, quelques dizaines de millions de touristes, je dirai que j’ai exploré Venise, en février, entre 7 heures et 8 heures chaque matin, avant que le carnaval ne reprenne ses droits — dans une solitude totale et sous une pluie glacée — ma foi, ce pourrait être moi :PlancheA_218169 Artifice ? Pas même. Jetez un œil sur Bruges-la-morte, ce merveilleux roman de Georges Rodenbach : les photos qui illustrent le texte original (et que reproduit l’édition Garnier-Flammarion)rodenbach_-_bruges-la-morte_flammarion_page_0017 ont saisi une ville abandonnée, vestige d’une inhumanité dont nous ont débarrassés le pinceau du dessinateur ou l’objectif du photographe. C’est étrange. La période d’Edo — le temps immobile d’un Japon refermé sur lui-même — s’est arrêtée avec l’ère Meiji, pleine de bruits et de fureur occidentaux (je crois que je fais exprès, désormais, de coupler masculin et féminin pour le plaisir — bientôt interdit — de faire un accord canonique). Mais Taniguchi, qui a connu de plein fouet l’américanisation du Japon post-Hiroshima (après l’éclair atomique, l’apocalypse des néons), est parvenu à extraire ses personnages de l’atmosphère trépidante du Tokyo moderne et à éterniser le temps suspendu de Kyoto.

Jean-Paul Brighelli

L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (Editions rue Fromentin)

l-homme-surnumeraire-1138619816_L« Dom Juan fut la première œuvre que l’on me confia, après que Jérôme Beaussant m’eut exposé savamment les raisons de « l’abrogation de quatre passages moralement contestables ». Au fond, il y avait peu de réécriture, puisque la fin tragique du héros disait assez la vilénie de son libertinage. « En soi, m’expliqua Beaussant, le libertin n’est pas un sale type, mais ce qu’il y a de plus répréhensible dans son attitude, c’est son horrible machisme, sa revendication satisfaite de mentir aux femmes. Non, ça, on ne peut pas le laisser passer. J’ai donc réduit à l’extrême tout ce qui rend Dom Juan sinon sympathique, du moins ce qui pourrait, dans ses tirades, exalter un naïf lecteur. Et j’ai supprimé entièrement la scène où il séduit Charlotte, la femme de Pierrot : aujourd’hui, le racisme social de Molière est archaïque, on ne peut plus mettre en scène des paysans parlant le patois pour se moquer d’eux. C’est vraiment abject. »
« Je résumai donc une grande partie de l’acte II, en éradiquant le patois et le mépris social. Vider un auteur de son génie pour remplacer sa verve par de plats dialogues était à ma portée. »

Clément, l’un des héros tragiquement médiocres du roman de Patrice Jean, se retrouve chargé de la mise au point d’une collection intitulée « Littérature humaniste », classiques mis au goût du politiquement correct. Beaussant coupe, et Clément intercale dans les coupes des éléments permettant de suivre l’intrigue sans succomber aux tentations délétères d’une littérature en liberté. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »
J’ai adoré ce livre retors (résumons-le sans rien dire : Patrice Jean exploite jusqu’au bout les délices suspectes de la mise en abyme, et jusqu’à la lie l’enivrement de héros dérisoires — jusqu’à une femme de ménage vierge et frappé de sainteté, comme la bonne de Théorème, si vous vous rappelez le film de Pasolini jadis grand prix de l’office catholique, en pleine assomption après avoir été bibliquement connue par l’ange — Terence Stamp — venu visiter Sodome.

Bien sûr, rien n’est totalement neuf sous le soleil. La réécriture en conformité avec les codes et la vertu contemporains (accorder au masculin devient une jouissance suspecte) a été exploitée jadis par James Finn Garner, qui reformula dans les années 1990 les contes de fées selon les diktats du politiquement correct.pcbs-cover-lrg Mais là, il s’agit de chefs d’œuvres de la philosophie (ôtons de la Généalogie de la morale toute référence désormais irrecevable à « la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage ») et de la littérature.
Et qu’en pense l’institution ? « Les professeurs de collège et de lycée, toujours enclins à promouvoir les idées de progrès et d’idéal démocratique, recommandèrent à leurs élèves notre collection apurée. Quelques ronchons tentèrent de s’y opposer, mais la grande masse du corps professoral tenait plus aux droits de l’homme qu’à la littérature. »
Comme il les connaît bien ! C’est qu’il est prof de Lettres lui-même — et talentueux, ce qui par les temps qui courent commence à friser l’oxymore. Un homme qui pense aussi mal ne peut être fondamentalement mauvais. Eugénie Bastié, qui l’a interviewé fin septembre, lui a d’ailleurs sans grand mal arraché quelques horreurs (ou quelques évidences, selon que l’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de la pensée conforme).

Quant à définir ce qui n’est plus dicible… « Les femmes, les Noirs et les musulmans, dis-je un soir à Lise, sont les nouvelles vaches sacrées ! Pas touche, ou alors en précisant qu’un salopard de couleur ne représente pas toute la communauté. Idem pour les femmes, ne les critiquons pas. Et d’ailleurs, toute définition de « la » femme renvoie à une essentialisation nauséabonde. »
Clément (et Patrice) « aiment afficher, devant leurs amis épouvantés, des idées qu’ils jugent « nauséabondes », de la même façon qu’autrefois, devant des bigots, les libertins s’amusaient à nier l’existence de Dieu. » À vrai dire, la liste des idées « nauséabondes » s’allonge chaque jour. Il en est du politiquement correct comme de la Vraie Foi : peu à peu tout l’offense. Et il est si facile de se voiler la face, plutôt que de gifler les inquisiteurs qui vous agressent.
Ce roman est une réponse à l’abjection. Quelque chose me dit que Patrice Jean est lui aussi un mécontemporain.

C’est le plus enthousiasmant avec les vrais bons romans : ils ouvrent des perspectives au-delà de ce qu’ils racontent, ils incitent à produire du texte au-delà de leurs phrases. À prolonger la fiction, ou à s’en servir pour ouvrir le réel, comme le couteau ouvre les huîtres.
L’Homme surnuméraire m’a ainsi donné envie de croiser Daniel Pennac et Patrice Jean — qu’ils veuillent bien l’un et l’autre m’en excuser…

– Ecoutez, Malaussène…
Oh comme j’ai horreur quand la reine Zabo commence ainsi ses phrases ! Vous pouvez être sûr qu’elle va vous aligner de l’insoutenable, de l’indicible, hautement corrosif, et vous voici prisonnier de votre lâcheté, de votre servilité — oui, oui, j’écoute…
– Voilà. J’ai eu une idée — une de plus ! Les Cent romans indispensables remis au goût du jour ! Cent bouquins à réécrire, Malaussène ! Vous avez du boulot pour les deux ans à venir — à raison de deux titres par semaine…
– Heu…
Je sais, c’est une répartie pitoyable. Mais l’idée encore enveloppée de la Reine Zabo ne m’emballait guère.
– Par exemple… Moby Dick — hein, c’est quelque chose, Moby Dick ! Mais cet acharnement à vouloir tuer une espèce en voie de disparition — et blanche, de surcroît ! Alors voilà : votre capitaine Achab, vous en ferez un Japonais, un tueur de baleines, et vous créerez un personnage bien contemporain, un journaliste intègre au service de GreenPeace — qui convertira le Jap à l’écologie profonde ! C’est beau, non ?
– Réécrire Moby Dick ? Vous n’y allez pas un peu fort ?
– Des modifications élémentaires ! Juste en surface ! La couleur de la peau, la nationalité, la langue, la culture et la philosophie de l’ouvrage, trois fois rien ! Un personnage à créer de toutes pièces — vous avez l’imagination qu’il faut !
– Vous… vous voulez commencer par Moby Dick ?
– Entre autres. Vous connaissez le métier, Malaussène, vous savez qu’il faut sortir des séries, pas des livres isolées. C’est comme en art, hein, Twelve are Better than One, comme disait ce pauvre Warhol ! Alors douze volumes pour… pour le mois prochain.
Je jetai un coup d’œil sur la liste qu’elle me tendait. Les Misérables. Moby Dick. Les Liaisons dangereuses. Madame Bovary
Madame Bovary… commençai-je.
– Hé bien quoi ? Ça vous botte, vous, cette bonne femme empêtrée dans un adultère…
– Deux, dis-je.
– Raison de plus ! De la culpabilité, un suicide — ça ne va pas, non ? Vous allez me remettre ça au goût du jour. D’abord, je la veux lesbienne, Bovary ! Quand les hommes sont insuffisants, c’est entre femmes que ça se règle ! Albertine à la place de Rodolphe ! Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette !
« Et l’autre, là — comment l’appelez-vous ?
– Léon…
– Un acteur de films pornos, je veux — et elle va l’épuiser ! Bovary et Rocco, comme on dit Judith et Holopherne ! À la fin, elle le castre ! Elle se balade dans Rouen avec la bite de Rocco dans la menotte ! Comme dans l’Empire des sens ! Oshima forever ! Et elle fait opérer ce pauvre Charles, qui n’a rien à faire de sa nouille précuite — un mari transgenre, ça, ça va payer ! Elle renoue avec Albertine — ce sera mieux si elle est un peu typée, hein, Albertine, j’ai Danièle Obono parmi mes lectrices —, et ils finissent en ménage à trois ! Et quand elle baisera avec sa chérie — vous voyez ça : noir / blanc, un coup dessus, un coup dessous, chantilly / caramel ! —, elles attacheront le mari sur un fauteuil — un peu de candaulisme ne peut pas gâter l’affaire !
– Mais…
– Non ! Pas de mais ! Jamais de mais ! Mais, connais pas ! Notre public, ce sont des femmes ! Ce sont les femmes qui lisent ! Pas les hommes ! Les hommes boivent de la bière en regardant le foot ! Vous croyez que ça les amuse, les femmes, le châtiment de l’adultère et toutes ces fadaises ?
– Et la gamine — Berthe ?
– Eh bien quoi ? C’est un bébé ensemble, Emma et Albertine, avec des paillettes achetées au Danemark — soyons moderne !
« Et déplacez légèrement l’action, la Normandie de l’intérieur, c’est moyen. À Deauville ! Bord de mer ! Air salin ! Vivifiant ! Les vagues, les embruns, le casino, les courses…
« Vous nous ferez ça très bien, Malaussène… »
– Mais… Les Liaisons… Il y a déjà une Wonder Woman, là-dedans…
– La Marquise de Merteuil ? Certes — mais Cécile ? Une gourde, Cécile ! Et c’est une scène de viol, non — Valmont la viole ou je ne m’y connais pas…
Je la regardai, en pensant avec horreur à l’homme qui avait peut-être un jour tenté l’escalade de cet Anapurna — sous la contrainte…
– En fait, Valmont, je vais vous dire : un pédé ! Un type qui a tant besoin de se prouver qu’il aime les femmes, c’est suspect, forcément ! Ce n’est pas avec Cécile qu’il couche — c’est avec Danceny ! Il se révèle ! Le coming out de Valmont ! Personne n’y a pensé. Heureusement que je suis là !
– Danceny, vous le voulez noir, lui aussi ?
– N’en rajoutez pas, Malaussène ! Et puis ça a déjà été fait par les Américains, dans Sexe Intentions ! Non, une fiotte bien de chez nous, et à la fin, quand ils se battent en duel — un symbole ou je ne m’y connais pas, voyez la fin de Spartacus, quand Kirk Douglas dit à Tony Curtis qu’il l’aime tout en lui enfonçant son glaive, ha ha ! — ils se roulent une pelle au moment où ils sont fer contre fer… Et Mme de Tourvel portera leur enfant — un peu de Gestation Pour Autrui ne peut gâcher la fête…

À vos plumes, amis lecteurs ! Faites donc des propositions vertueuses en cette période de l’Avent. Bâtissez les scénarios rénovés de la bibliothèque que mérite notre monde. En commençant par la Bible et le Coran, qui ont une tendance fort répréhensible au carnage et au châtiment des homosexuels. De l’amour, de l’amour, de l’amour ! « De la passion, de l’infortune, de la vertu par dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (Liaisons, lettre CV). Croyez-moi, vous ne vous ennuierez guère à la lecture de l’Homme surnuméraire, où les infortunes des héros sont comme celles de Justine — lucides, cocasses et pimentées.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le roman ne se limite pas, loin de là, à médire du politiquement correct — il est bien plus profond, surtout quand il joue à être superficiel (pour mémoire, est superficiel aujourd’hui tout roman bien écrit). Mais je n’allais quand même pas tout vous dire.

« Ascenseur social, mon cul ! » dirait Zazie : à propos de Faux départ, de Marion Messina.

Je vous entends d’ici : « Bonnet d’âne va encore une fois nous déprimer, nous, pour les fêtes, on veut du rigolo et du revigorant. Caramba, encorrrre raté ! Les nouvelles ne sont pas bonnes — mais à vrai dire, elles ne sont pas nouvelles.
Il y avait eu le mythe de l’ascenseur social, que Bourdieu avait patiemment démonté en son temps — mais en leur temps, le petit Bourdieu et le petit Brighelli, qui n’étaient ni l’un ni l’autre sortis de la cuisse de Jupiter, avaient intégré l’Ecole Normale Supérieure, le premier en 1951, et l’autre en 1972. C’est que nous vivions alors en République, et que la République avait inventé l’élitisme républicain pour assurer, tant que faire se pouvait, le renouvellement de ses cadres. Bien sûr, ce n’était pas parfait, loin de là. Seuls surnageaient les meilleurs, au point que Bourdieu n’avait pas tout à fait tort de voir dans le système éducatif des années 1960 une pépinière d’héritiers : les enfants de prolos pouvaient jusqu’à un certain point passer pour les otages d’un système dont la « reproduction » (Bourdieu toujours) était déjà le principe dominant.
Alors arriva la Gauche. Pleine de bonnes intentions. Décidée à anéantir cet élitisme qui faisait tant de mal (à vrai dire, il y a tant de médiocres à gauche — ils en sont à solliciter Najat Vallaud-Belkacem pour prendre la tête de leur parti — que tout ce qui dépassait devait forcément être étêté), la Gauche confia aux pédagos les clés de la maison Education. On ne parlerait plus la langue des livres (trop élitistes, les livres !), on étudierait celle des modes d’emplois d’appareils ménagers.
Le résultat est sous nos yeux : les enfants de prolétaires ont quasi disparu des grandes Ecoles, et en fac, on arrive à 50% d’échecs dès la première année de Licence — et 100% pour les étudiants titulaires d’un Bac professionnel. On applaudit bien fort, les disciples de Bourdieu, nettement moins intelligents que leur saint patron, se sont débrouillés pour fabriquer un système qui sert leurs enfants (qu’ils inscrivent massivement dans le privé sous divers prétextes), les enfants de leurs maîtres — et ce, quelles que soient leurs qualités réelles —, et flingue à jamais les gosses de prolos.
Oh, bien entendu, de temps en temps on vous sert sur un plateau télé un jeune manager issu de la « diversité », comme on dit désormais pour ne pas dire « Maghrébins » (selon le principe qui fait dire que Sylvain Fort est la « plume » de Macron, et non son nègre). Il a autant de probabilité statistique que le self made man américain sorti de la fange, qui prétend être le garant de l’efficacité du système, alors qu’il est l’otage d’un libéralisme où seuls les « fils et filles de » parviennent à se glisser dans les chaussures de papa-maman. J’ai ainsi souvenir d’une émission télé, en 2005, avec Aziz Senni, jeune entrepreneur dynamique qui venait d’écrire l’Ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier, tout fier de reverser ses droits d’auteur à de jeunes collégiens méritants. Eh bien quel que soit le nombre de collégiens aidés par Senni, il reste infime par rapport à la masse des collégiens / lycéens / étudiants de talent flingués par le système.

Et c’est là qu’arrive Aurélie Lejeune, l’héroïne de Faux départ, le joli petit premier roman désespérant de Marion Messina.faux-depart1 Bonne élève, issue d’un milieu de minuscules employés aliénés par TF1, M6 et le reste. On lui a fait croire, au lycée, qu’en travaillant bien…
Il lui faut un certain temps pour réaliser que c’est une escroquerie, et qu’à Grenoble où elle s’est inscrite en Droit, elle n’a aucune chance d’arriver à quoi que ce soit de palpable. « L’université était un choix par défaut, un univers où ils étaient parqués pour ne pas faire exploser les chiffres du chômage. En réalité, l’égalité des chances revenait à dire que le lièvre et la tortue disposaient des mêmes chances sur la ligne de départ. »

« Le mythe de l’égalité des chances… » Il y a comme ça pas mal de mots ou d’expressions en italiques dans ce court roman : les topoi de notre démocratie — voilà que je m’y mets moi aussi —, qui contribuent à l’aliénation générale, camouflée sous un voile de bons sentiments. « Au fil des ans dans l’enseignement public, elle avait acquis l’intime conviction qu’un avenir professionnel brillant l’attendait sous condition d’un apprentissage parfait et régulier de ses leçons. Journaliste, universitaire ou ambassadrice de France étaient des emplois accessibles avec un diplôme, l’obtention de ce diplôme étant elle-même soumise à un travail sans relâche et ne tenant nullement compte de l’origine sociale de l’étudiant. » Humour à froid. 50% des étudiants qui finissent, comme on dit, dans la « botte » de l’ENA sont eux-mêmes fils d’énarques. C’est sans doute parce qu’ils sont plus intelligents…
D’ailleurs, Aurélie a passé et réussi le concours d’entrée d’IEP de qualité — mais sa bourse lui permettrait à la rigueur de se loger en province, pas d’y vivre. Retour à la case papa-maman.
Et encore, elle dispose d’une petite bourse, puisque ses parents ne sont même pas imposables, et sur la pente descendante sans y être pour grand-chose : « Entre leur propre enfance et celle de leurs petits, ils avaient noté sans la théoriser une dégradation frappante de leur niveau de vie ».
Et qui dira la misère de ceux qui sont juste au dessus du seuil, enfants d’employés payés un peu mieux que le SMIC ? Jennifer Cagole, dont j’ai eu l’occasion de parler ici, avait été prise en prépas à Henri-IV après le Bac. Elle a dû y renoncer, faute d’avoir assez d’argent pour se loger à Paris. C’est ainsi que l’on se retrouve otage d’une fac de province, et petit prof soumis aux lubies des pédagos du coin…

Oui, mais justement, se dit Aurélie, c’est la faute à Grenoble, cette ville où Stendhal n’a plus jamais mis les pieds après l’avoir quittée à 18 ans — ce trou grisâtre entouré de jolies montagnes où, comme elle dit, seuls quelques privilégiés partent chausser leurs skis (un ancien élève qui a réussi l’IEP de Lyon me confiait il y a peu qu’il était hors de question, si l’on voulait s’intégrer au sein de l’Ecole, de ne pas participer aux week-ends organisés à Chamrousse, et que faire du ski était au fond un critère d’admission non écrit mais réel).
Alors, elle « monte » à Paris. Paris, ville fictive, comme je l’ai déjà raconté ici, où 2 millions de privilégiés — susceptibles de payer les loyers déments de la capitale — croisent les 10 millions de miséreux qui viennent chaque jour les servir. Aurélie décroche ainsi une kyrielle de petits boulots enrichissants (pot de fleurs dans le hall d’entrée d’une grande entreprise, par exemple). Les jeunes qu’elle croise sont « dans la majorité des cas fils d’ingénieurs, de médecins ou de militaires, originaires des Yvelines ou de la province acceptable pour un Parisien : Haute-Savoie, côte atlantique, arrière-pays provençal, Bretagne côtière, Normandie reliée à la capitale en une heure. » À l’intérieur de la « France périphérique » de Christophe Guilluy, il y a des réserves de Parisiens d’adoption — Chamonix (ne pas prononcer le x, malheureux !), La Baule, le Luberon (et non pas Lubéron, ignare !), Deauville — ou Saint-Nom-la-Bretèche. Des îlots de privilégiés en puissance, qui tôt ou tard feront de Paris leur capitale d’élection où, comme le constate Aurélie, « ils n’ont pas à travailler à la sortie des cours et trouvent des stages avec une insolente facilité ». Jamais la mutation d’une élite républicaine en oligarchie démocratique en reproduction permanente n’a été si lumineusement exposée. Et rarement l’escroquerie du système universitaire, qui feint de dispenser des « compétences » à tous — faute de transmettre de vrais savoirs et une vraie culture — alors qu’elle est là pour sélectionner les héritiers, n’a été aussi suavement décrite : « Elle rencontrait des ingénieurs stupides, des étudiants d’IUFM illettrés, fiers d’avoir atteint un niveau d’instruction élevé sans rougir de leur manque de curiosité et d’ouverture d’esprit. »

Rassurez-vous, ça ne finit pas bien — par un avortement qui est une sorte d’évacuation des illusions, le meurtre de la bonne élève qui a enfin compris qu’elle serait confinée dans des tâches extrêmement subalternes — ubérisée à vie. Comme dit l’ami Jérôme Leroy dans le numéro de Décembre de Causeur, « quand Aurélie revient à Grenoble, elle s’aperçoit qu’elle a vingt ans. On sait depuis Nizan que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. De fait, Marion Messina ne nous aura rien épargné dans Faux départ. Elle aura même rempli, dès ce premier roman, le cahier des charges de tous les vrais écrivain : nous apporter, avec calme, de très mauvaises nouvelles et se livrer à un merveilleux travail de démoralisation du lecteur en lui tendant, tout simplement, un miroir ».
Miroir, mon beau miroir, dis-moi qu’il existe encore un ascenseur social. Eh non, dit le miroir, et il n’y a même plus d’escalier. Quand tu es né dans la rue, désormais, tu y restes. Et tout le reste est littérature.

Jean-Paul Brighelli

Marion Messina, Faux départ, Le Dilettante, 17€ — pas cher !

Jennifer Cagole kiffe Emmanuel Macron

J’étais en train de rentrer les notes et les observations (« Tout va très bien, madame la marquise, mais vous pouvez encore mieux faire… ») de mes élèves sur le logiciel ProNotes quand une télé, allumée par dieu sait qui, m’a fait dresser l’oreille.
Macron y prononçait l’oraison funèbre de Jean d’Ormesson. Oh, bon, ce n’est pas Bossuet exaltant le Grand Condé… Mais quand même, ce fut un vrai cours de littérature à l’usage des pédagos qui croient qu’analyser un article de Libé est le summum de la bobo-attitude, boboïtude de bobovidés.

« « Si claire est l’eau de ces bassins, qu’il faut se pencher longtemps au dessus pour en comprendre la profondeur ». Ces mots sont ceux qu’André Gide écrit dans son Journal à propos de la Bruyère. Ils conviennent particulièrement à Jean d’Ormesson. »

Ça partait fort. Petite citation dans le vif du sujet — enfin, pas vraiment, puisque ni André Gide ni La Bruyère n’ont le moindre rapport avec Jean d’Ormesson. Mais bon, ça fait longtemps qu’il a quitté la khâgne BL, il a dû oublier qu’un départ in medias res vaut mieux qu’une vague citation empruntée au hasard d’un dictionnaire.
Sur ce, couplet sur la clarté — de la Méditerranée et du ciel d’Italie. Et, plus surprenant, des « maisons blanches de Symi (et non Simi — ignorantus, ignoranta, ignorantum !), cette île secrète des écrivains » : JPB, à qui j’ai demandé et qui y est allé avant tout le monde, au début des années 1970, me dit qu’en fait, les maisons de Simi ont des toits en tuiles, rien à voir avec le cube blanc des cartes postales hellènes. Peu importe, un nègre peut très bien ne pas connaître ce dont il parle.
Retour à la clarté — « celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celles des criques de la côte turque, inondées de soleil. » Ben oui, Symi, c’est en face de la côte turque. Mais encore ?
« Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ? » Vains dieux, ce passage à la métaphore ! Ça me rappelle ces vers de la Folie du sage, de Tristan, où l’homme est caractérisé comme « un mixte composé de boue et de lumière »… Entre le XVIIème et le XXIème siècle, le sens de la dialectique s’est donc perdu. J’en prends bonne note. Mais à vrai dire, à l’ESPE, on pratique déjà la monochromie idéologique.

Rassurez-vous, je ne vais pas commenter toute l’homélie. Mais elle me fournira dès lundi l’occasion d’expliquer à mes élèves la différence entre un champ sémantique (« lumière », « étincelant » — et leurs antonymes, « grisaille », etc.) et un champ lexical, basé sur le même lexème : « lumière », « illuminer » et « lumineux » apparaissent tout au fil du discours. Il y a même un côté synesthésies, quand Macron lance : « Sa conversation, elle-même, était si étincelante qu’elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d’amer. » Génial, non, cette étincelle qui compense le mauvais goût en bouche… Boileau, qui reproche à Théophile de Viau son quasi-calembour sur le « poignard qui du sang de son maître… et qui en rougit de honte » en serait resté sur le cul.

Et puis il y a cette litanie de grands noms des Lettres : « Sans doute son bréviaire secret, était-il les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l’Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d’amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée. » « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme dit Rostand à l’acte I de Cyrano
Et Chateaubriand — pas celui des Mémoires d’outre-tombe, qui est si commun, celui de la Vie de Rancé, autrement racé. « On croyait ne pouvoir bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre ». Chapeau, comme aurait dit Defferre !
Comme Ormesson (on m’a fait la leçon : le « de » aristocratique ne s’utilise qu’avec le nom complet) était de droite, Macron a convoqué Paul Morand, qui n’était pas de gauche. La France unie des Hispano-Suiza !

Et là, tenez-vous bien. Echo de la lumière italienne convoquée huit lignes plus haut, voici Nietzsche qui débarque pour exalter la « légèreté » du grand homme : « Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d’Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ». » Les Grecs de Symi, sans doute — dont JPB me dit qu’ils ont tous des têtes de Turcs, mais on ne va pas y regarder de si près.
Après les Italiens, après les Grecs, après les Allemands, les Portugais — via Pessoa, évoqué d’un mot : « On ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes. » Ah, et les Autrichiens, avec Mozart, rameuté quelques minutes plus tard. Ce n’est plus un Académicien français que l’on honore, c’est un homme-Europe !
Ça, si ce n’est pas du subliminal…

Quant à la référence à Cocteau, qui parlait de « moire » pour « qualifier les blancs de Cézanne », serait-ce une allusion discrète — et ô combien savante ! — en cette circonstance concomitante de la mort de Johnny, à la quasi occultation de la mort du Poète, qui a eu la mauvaise idée de décéder au même moment que Piaf, dont la mort éclipsa toutes les autres nouvelles. Comme Prokofiev enseveli dans le décès simultané de Staline, mort une heure après lui… Imaginez que Macron meure au même moment que Benjamin Biolay…
Fatalitas ! disait Chéri-Bibi…

Et puis la litanie des grands noms a repris — Chateaubriand encore, Saint Augustin (les scribes qui ont reproduit le discours sur le site du Figaro l’ont orthographié Saint-Augustin, les ignorants — une station de métro au lieu d’un Père de l’Eglise !), puis Proust, Caillois, Berl… Et Chateaubriand encore ! Et Montaigne, Diderot, La Fontaine et Chateaubriand à nouveau (très mauvais, de citer le même auteur plus de deux fois dans la même dissert, le correcteur finit par croire que vous n’en connaissez pas d’autres), Pascal et Proust derechef — normal, on mord plusieurs fois dans la même madeleine…
En vérité, M’sieurs-dames du Conseil Supérieur des Programmes, si vous n’intégrez pas rapidement et nominalement toutes ces gloires aux prochains programmes de Français…

Quant au coup du crayon à papier déposé sur le drapeau français, qui a immédiatement titillé tous les zooms de la planète, c’est un joli coup médiatique. Mais prenons modèle : je vais dès demain ordonner à mes élèves de jeter les tablettes électroniques dont le Conseil général les a équipés à grands frais et de reprendre le crayon et la gomme — à l’ancienne ! Macron serait-il un anti-moderne, comme dit Finkielkraut ? Voilà qui va faire de la peine au Monde et à Libé.

Jennifer Cagole

PS. L’homélie pour Johnny, forcément, était moins littéraire. Des chiffres surtout — tant de chansons, tant d’albums, tant d’années de carrière. Nous frôlions là la vérité du système. Ah que moi j’ai pas les moyens d’avoir mon compte en Suisse ! Sûr en tout cas que ceux qui l’ont applaudi aujourd’hui voteront pour lui dans cinq ans. Politique, c’est un métier.

Où vas-tu, Johnny ?

1833169-johnny-et-laeticia-hallyday-dans-un-950x0-1Santo subito ! Hommage sur les Champs-Elysées ? Funérailles nationales ? Que nenni : Béatification ! Canonisation ! Transformons l’une ou l’autre de ses masures en Lourdes du XXIème siècle ! Et choisissons le Pénitentier comme hymne national — ou Noir c’est noir, qui est plus de saison.
Je ne veux aucun mal à Johnny Hallyday. Je connais même une ou deux de ses chansons par cœur. Je les ai chantées devant les longues queues qui jouissaient contre les murs des cinémas, quand je faisais la manche les soirs de détresse en rameutant toute la ménagerie de Que je t’aime : « Lorsque tu n’es plus chatte / Et que tu deviens chienne / Et qu’à l’appel du loup… Quand mon corps sur ton corps / Lourd comme un cheval mort… ».
Hurlements de rire sous la pluie fine de la rue Hautefeuille.
Je lui dois d’avoir ramassé à chaque fois de quoi aller moi-même au ciné, voir l’un ou l’autre de ces westerns qu’il affectionnait.
Je lui dois aussi d’avoir affiné mes goûts musicaux.

J’étais plus « Antoine » que « Johnny », mais des copains m’avaient convaincu de monter avec eux à Paris pour assister au spectacle de l’idole des jeunes à l’Olympia — c’était à l’automne 66, l’automne de mes 13 ans. Nous avons commencé à faire trembler les fauteuils (ça ne se cassait pas si facilement, chez Bruno Coquatrix) quand a commencé la « première partie » — il y avait toujours une première partie, à l’époque.
Et nous avons vu débouler un jeune guitariste noir, gaucher, une grande perche maigrichonne, qui a interprété trois morceaux et s’en est allé — et qui m’a gâché le reste du spectacle. J’étais venu écouter le récital d’un rocker français qui s’était taillé en cinq ans sa petite place dans l’univers des yé-yé, et j’avais rencontré un mythe nommé Jimi Hendrix.
J’ai fait de mon mieux pour apprécier ce qui a suivi — le fameux Cheveux longs, idées courtes qui était une réplique aux Elucubrations d’Antoine de l’année précédente. Le Centralien chevelu gouaillait :
« Tout devrait changer tout l’temps
Le monde serait bien plus amusant
On verrait des avions dans les couloirs du métro
Et Johnny Hallyday en cage à Médrano » — O yé !
À quoi, dans ce concert de l’Olympia, le Johnny national répondit :
« Si les mots suffisaient
Pour tout réaliser
Tout en restant assis
Avec les bras croisés
Je sais que dans une cage
Je serais enfermé
Mais c’est une autre histoire
Que de m’y faire entrer » — da-da-da-da-dam…

Hurlements dans la salle…

Puis du temps passa.
Je revis Johnny, tout à côté de moi, dans la cave d’un resto antillais, le Requin chagrin, sis à l’angle des rues Mouffetard et Lacépède. Nous étions toute une bande, aux petites heures pâles de la nuit, abreuvés de rhum blanc, à raconter des blagues que Johnny, patiemment, nous demandait de répéter pour lui donner le temps de comprendre. C’était vers 1975, il était au creux de la vague, il se battait sans cesse et son garde du corps avait fort à faire pour l’empêcher de se faire casser la figure par tous les voyous parisiens.
Antoine, lui, je l’ai croisé deux ou trois fois chez Gallimard. Le patron du secteur Jeunesse, le grand Pierre Marchand, était un navigateur fervent, et éditait les jolis albums photos de l’exilé des îles sous le vent — et les jolis dessins de Titouan Lamazou, qui courait avec moi sur le tartan du stade Champerret.

C’est Jean-Paul Cugurno qui m’en a reparlé, à Monticello, où Dutronc a une belle maison isolée sur la crête, au-dessus d’Ile-Rousse, et où j’ai passé des vacances de 1979 à 1986. Cugurno, vous le connaissez sous le pseudonyme de Michel Mallory, le « cow boy d’(Aubervilliers », interprète par ailleurs de chansons corses estimables — et auteur de l’immortel Toute la musique que j’aime
Ah, ce « que que » kakemphatonesque qui donne à la chanson toute sa rythmique… Pour une fois qu’un tube de Johnny n’était pas une reprise de Chuck Berry, des Animals ou de Los Bravos…

Puis j’ai perdu tout ce beau monde de vue. Pierre Marchand est mort, Antoine s’est renfloué en faisant de la pub pour « Atoll, les opticiens ! »Capture d’écran 2017-12-07 à 12.57.23Du coup, Johnny, frappé par la presbytie comme tout un chacun (ou myope de naissance, ça n’a aucune importance) en a fait pour Optic 2000 :Capture d’écran 2017-12-07 à 18.08.42Bref, ces deux-là se tenaient toujours la culotte…

Le plus vieux des deux est mort (Antoine Muracccioli est son cadet d’un an). Ses proches doivent être très tristes. De là à en faire une sorte de saint laïque… De là à suggérer des funérailles nationales, comme pour Joséphine Baker, chanteuse et héroïne de la Résistance… « Je ne sais pas combien de personnes il y aura dans la rue pour accompagner son départ. Je pense que c’est peut-être comparable à ce que la France avait connu pour Victor Hugo », a déclaré sans rire Aurore Bergé, député LREM.
Hallyday ne fera plus vendre de lunettes — quoique…Capture d’écran 2017-12-07 à 12.54.58

Mais on annonce déjà un album posthume — et en grattant les fonds de tiroirs, on en trouvera bien deux ou trois autres.
Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, vieilles canailles et amis proches, se sont rendus au domicile du chanteur sans se répandre en déclarations intempestives. Mais rien n’arrête l’indécence des politiques, prêts à tirer le linceul à soi pourvu qu’ils puissent s’y draper. Johnny avait — et ça, même ses pires détracteurs ne pourraient le lui ôter — un sens réel su spectacle. Mais ceux qui aujourd’hui lui rendent des hommages baveux sont juste avides de s’annexer les paillettes de la société du spectacle — et de nous vendre du vide tout au bord d’une tombe.

Evidemment, comme à chaque deuil, nous mourons un peu à travers le cher défunt. Jean-Philippe Smet est né en 1943, à l’aube de ce baby-boom dont les représentants sont aujourd’hui sexa / septuagénaires, et voient avec inquiétude disparaître ce reflet de leur jeunesse twisteuse. Ce n’est pas une raison pour en faire une affaire d’Etat. À 24 heures d’intervalle sont morts un écrivain sympathique mais dispensable, et un chanteur fougueux mais limité. Pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. À moins que les papy-boomers, tous presbytes désormais (sauf les myopes)DQWfPpZWsAIBAWH n’aient une vieille angoisse devant la tombe de Johnny, qui pourrait bien être prochainement la leur. En attendant, buvons frais.

Jean-Paul Brighelli

Cachez ce sein, etc.

Capture d’écran 2017-12-01 à 05.46.11« De nouvelles libations à Cypris terminèrent cette seconde épreuve et l’on m’interrogea. Ô mon amie ! dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière, m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d’être comblée, il serait possible que je me trompasse sur l’espèce et la nature de ces plaisirs en eux-mêmes, mais vous me demandez ce que j’ai senti, je le dis. »

Mon père travaillait alors à l’Evêché — ainsi appelle-t-on ici l’office central de la police marseillaise. Il en avait profité pour mettre la main sur toute une série d’ouvrages alors interdits par la censure pudibonde de la Vème République commençante et saisis par la maréchaussée. C’est ainsi que vers 10 ans, ayant épuisé notre maigre bibliothèque de bas en haut, je tombai sur Histoire d’OCapture d’écran 2017-12-01 à 10.32.12 et les tribulations de Justine puis de Juliette,Capture d’écran 2017-12-01 à 10.31.42 les uns et les autres dans l’édition d’origine de Jean-Jacques Pauvert, régulièrement poursuivi dès qu’il imprimait et diffusait ces petits chefs d’œuvre.
La petite citation ci-dessus est extraite de l’Histoire de Juliette — et quelques lignes plus loin, Delbène conclut une séance de fouterie particulièrement approfondie par ces mots ailés, comme dit Homère : « Vous m’avez fait mourir de volupté, asseyons-nous, et dissertons. »

Et je profitai de la philosophie sadienne comme j’avais profité de sa mise en application.
J’avais dix ans. Quelques années plus tard, mon prof de philo, l’immense Michel Gourinat, nous donna comme sujet, en khâgne, « l’immoralité ». Arguant que le problème que posait ce sujet était dans le –ité qui mettait en action cette anti-morale, j’alternai dans ma dissert scènes de cul et raisonnements philosophiques. Je décrochai ainsi la meilleure note, résultat peu couru d’avance avec un maître aussi exigeant : mais un maître qui ne l’est pas est-il encore un maître ?

Pourquoi pensais-je à cette minuscule anecdote ? Parce qu’Anastasiegill est de retour dans notre société jadis permissive, désormais pudibonde. Sauf que la censure jadis générée par les ligues de vertu l’est aujourd’hui par les ligues féministes et leurs émules. Jamais l’injonction de Tartuffe — « Cachez ce sein que je ne saurais voir » — n’a été si prégnante. Dernier épisode en date de ce retour des grands ciseaux, la réaction outrée des autorités allemandes et anglaises devant les affiches annonçant la grande rétrospective Egon Schiele (on va célébrer l’année prochaine le centenaire de la grippe espagnole qui l’emporta, à 28 ans — lui, sa femme et son enfant à naître, et Apollinaire en sus, et 100 millions de pékins d’après les estimations les plus récentes)

.Untitled-9Censure bénie pour le musée Leopold de Vienne, qui a immédiatement répliqué en fournissant des affiches à carré blanc qui expliquent que cent ans après, le grand artiste viennois est toujours aussi scandaleux.Capture d’écran 2017-12-01 à 05.20.11Cela rejoint la censure méticuleuse exercée par Facebook. Un instituteur amateur d’art se bat depuis 2011 contre la société de Zuckerberg, qui autorise sans problème sur son réseau une prostitution à peine déguisée (dès que vous avez passé un certain seuil d’« amis », d’accortes demoiselles peu vêtues — mais dans les clous du règlement interne — se présentent à vous sous l’étiquette « fleuriste » ou « coiffeuse », et vous font des offres sans ambiguïté si jamais vous les acceptez) mais qui censure impitoyablement Courbet et son Origine du monde.6041107_1-0-491569311_1000x625Le clou de cette procédure est que Facebook prétend — c’est sa ligne de défense — que le droit français ne s’applique pas à une société basée en Californie, quoiqu’elle exerce dans le monde entier, et quoi que puissent dire les tribunaux français. En revanche, le droit américain s’exerce lourdement sur les sociétés européennes opérant aux USA. Selon que vous serez puissants ou misérables…
Ce qui nous amène au GAFAM — Google / Apple / Facebook / Amazon / Microsoft. Non contents de dominer le marché du numérique, ces sociétés s’arrogent le droit de réécrire… le Droit.
Et c’est bien là l’essentiel de la menace. Que des coincées du cul exigent l’écriture inclusive, l’accord préférentiel au féminin, le droit de faire l’amour à 18 ans ou s’insurgent contre telle ou telle représentation, tel ou tel écrivain ou metteur en scène, n’a rien de bien nouveau : les imbéciles sont nombreux, et vocifèrent. Que l’on censure tel ou tel créateur au nom du politiquement correct témoigne juste du degré d’inculture de l’oligarchie au pouvoir. Mais que l’on nous abandonne, pieds et poings liés, aux appétits de firmes « mondialisées » en nous faisant croire que c’est inéluctable, ça, c’est inqualifiable. Il faut dénoncer les traités aberrants signés ces dernières années par des gouvernements vendus — la façon dont Najat Vallaud-Belkacem a bradé l’Education nationale à Microsoft n’en est qu’un exemple parmi d’autre. C’est impossible ? Parlez-en aux Chinois, qui ont expliqué doctement à Google ou Apple qu’il leur fallait passer sous leurs fourches caudines, ou aller se faire voir ailleurs. Et s’ils renâclent, saisissons immédiatement tous les biens de ces gens-là, tous ceux qui sont à notre portée — et poursuivons-les partout dans le monde, comme le Mossad a poursuivi Eichmann ou Mahmoud Hamchari. Pas de pitié pour la bêtise. Pas de sursis pour l’hypocrisie.
Il est insupportable que des gouvernements français se plient aux desiderata de gens qui n’apportent rien à la France — guère en emplois, rien en impôts. Les vrais scandales sont là — pas dans la censure temporaire d’un Nu d’Egon Schiele, d’une peinture de Balthus jugée pédophile ou d’un gros plan sur le sexe attentif de Joanna Hifernan.

Jean-Paul Brighelli

Natacha Polony veut « changer la vie ».

A-01-Changer-la-vieSi la qualité de nos ennemis définit la nôtre, alors Natacha Polony ne pèse pas tripette : quand comme seuls critiques on a Laurent Joffrin et Yann Barthès, on est mal.
Il faut dire que les gens intelligents — de Finkielkraut à Régis Debray en passant par Elisabeth Badinter, Michel Onfray et quelques autres — sont du côté de Polony. En face, des crapules et des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont journalistes à Libé. Zéro plus zéro, la tête à Toto et à Patrick Drahi.
Bien peu de médias au total ont rendu compte du livre de Polony. Y aurait-il une liste noire des gens qu’il ne faut pas inviter, des auteurs dont il ne faut pas parler, de journalistes qu’il faut virer ? Pas même — il suffit que dans une sphère rattachée au pouvoir on ait suggéré mezza voce d’écarter tel ou telle pour que journaux et journalistes se rangent à cette opinion. Franchement, journaliste, c’est un dur métier. Qu’est-ce qu’on doit avoir au bout de la langue, en fin de journée, à force de lécher des culs et des semelles…

Bref, je me suis procuré le dernier livre de Polony, Changer la vie (Editions de l’Observatoire), et je l’ai lu — ce qui s’appelle lu, pas opéré trois plongées au hasard pour y pêcher quatre mots — ça, c’est la technique Joffrin, qui aime citer le numéro de la page, vu qu’il n’a pas regardé la suivante. Ou la technique Yann Barthès, qui veut « des réponses de deux phrases ». On n’a pas le temps de penser, à TF1. On accuse l’invitée d’être islamophobe en isolant trois adjectifs — « mais si vous lisez tout le reste », argumente la malheureuse Polony… Allons donc ! Barthès a-t-il la tête d’un type qui prend le temps de lire un livre en entier ?
J’admire la patience de Polony — face à une archi-conne qui la suspecte de n’aimer ni les mosquées ni les Femen. Moi, je ne peux plus. Désormais, je sors la boîte à gifles. Il y a une vérité de la mandale qui dépasse, et de très loin, les effets de la raison raisonnante. Sartre le disait très bien (c’est dans Réflexions sur la question juive) à propos des racistes, que l’on ne convaincra jamais qu’ils ont tort, parce qu’ils sont dans l’idéologie (c’est-à-dire la part de la pensée qui n’a aucun rapport avec la réalité) et dans la passion. Paf ! Frappez sur un zéro, il deviendra carré.
Peut-être suis-je trop vieux pour avoir la patience de convaincre les cons. Désormais, ce sera la Méthode à Fernand.
Parce que des Raoul, il y en a des cageots.

« Changer la vie »… Polony n’était pas encore en projet quand la Gauche a inventé ce slogan — en 1972. Mais elle avait deux ans et la plupart de ses dents quand le PS, au congrès de Nantes, a mis son slogan en musique (écoutez ça, c’est grandiose). Certains se rappelleront que ces trois mots définitifs étaient en tête du Programme commun de gouvernement signé en juin 1972 par le PS, aujourd’hui moribond, le PC, aujourd’hui disparu, et le MRG (qui ça ???). Plus personne pour réclamer des droits d’auteur — autant afficher une nouvelle ambition : ça nous change des politiques dont la pensée se résume à « gagner 0,5% de croissance », croient que le soutien de 15% des inscrits les a légitimés, et qui s’en vont beuglant « l’Europe ! l’Europe ! L’Europe ! » parce que « there is no alternative » — le fameux TINA cher à Margaret Th***, jadis vilipendée, désormais prêtresse des grippe-sous qui nous gouvernent depuis les bunkers des Trois B — Bercy / Berlin / Bruxelles. Saviez-vous que c’est ce qu’a mis en exergue le journal qui a rendu compte du premier entretien de Macron lors de son entrée en fonction dans le gouvernement Valls II ? « Il n’y a pas d’alternative… »
« Car il n’y a pas de démocratie quand 25% des enfants entrent en sixième sans maîtriser les savoirs fondamentaux. Il n’y a pas de démocratie quand la consommation orientée par la publicité et le marketing est le cœur du système économique. Il n’y a pas de démocratie quand quelques multinationales se partagent les données les plus intimes de toutes les populations occidentales pour en faire des fortunes et les contrôler par des algorithmes. Il n’y a pas de démocratie quand on explique au peuple qu’il n’y a pas d’alternative. »
Si, justement, il y en a une. Il faut « changer la vie ».

Changer la vie est un répertoire alphabétique — un Dictionnaire des idées mal reçues. Nous sommes dans un moment tragique de notre histoire où dès que l’on pense bien, on est étiqueté comme allié du Mal — voir Sudhir Hazareensingh qui en 2015 flinguait (dans Ce pays qui aime les idées) tout ce qui pense en France à rebours des idées reçues. Libé, qui pense bien, en fit ses choux gras. Mais on pourrait aussi bien remonter à 2002 et au Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg, qui stigmatisait tout ce qui, à l’époque, lui paraissait islamophobe. Edwy Plenel l’invita, le réinvita, en fit le cinquième pilier de l’islamo-gauchisme, et milita pour la réédition de son livre — en 2016. En 2002, Polony se présentait aux Législatives sous étiquette chevénementiste. Mais en 2016, elle faisait à sont tour partie des « nouveaux réactionnaires » — c’est le sous-titre du pamphlet nauséabond de Lindenberg, où Philippe Muray, Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq en prenaient pour leur grade, sans oublier Maurice G. Dantec (relisez donc son Manuel de survie en territoire zéro, ou le Laboratoire de catastrophe générale) ou Jean-Claude Milner, qui a initialisé la critique des pédagos avec De l’école : c’était en 1984, bien avant Nos enfants gâchés, de Polony, ou la Fabrique du crétin, de votre serviteur.
Parmi les différents items analysés avec acuité, un certain nombre de mots sont désormais détournés de leur sens originel (souvent rappelé : Polony n’a pas l’air de savoir que le latin et le grec sont élitistes) par l’oligarchie au pouvoir. Orwell est toujours vivant : le pouvoir rassemble ceux qui ont la capacité de faire plier les mots, de les courber dans le sens qui lui plaît, de les inverser même. Changer la vie est une étude en profondeur de la novlangue contemporaine, où Démocratie est le gargarisme à la mode, ce qui permet d’éliminer République.
Or, comme disait fort bien Régis Debray dans un article fondateur auquel Polony fait allusion avec dévotion, « la démocratie, c’est ce qui reste de la République quand on a éteint les Lumières. » Se rappeler toujours que la démocratie est, selon Montesquieu, Tocqueville et quelques autres, une perversion de la république — tout comme l’oligarchie qui nous gouverne et qui se croit de ce fait légitime est une perversion de l’aristocratie. Ainsi naissent les totalitarismes soft. Voir Christopher Lasch et sa Révolte des élites et la trahison de la démocratie — un livre essentiel.
On peut donc reclasser les différentes entrées selon leur degré de distorsion. « Bonheur », « Citoyen », « Civilité », « déclinisme », « Décroissance »,polony_dc3a9croissance1 « Elites », « Identité », « Laïcité » ou « Populisme » — et j’en passe — appartiennent au camp du Mal. D’ailleurs, la plupart de ces concepts-clés de l’humanisme républicain sont longuement évoqué dans le fameux Discours aux morts que Thucydide, souvent cité, place dans la bouche de Périclès. Il y a 2400 ans ! Je vous demande un peu ! Polony, vous avez un brave culot de citer Thucydide au lieu de vous référer à la pensée de Cyril Hanouna !
« Néo-libéralisme », en revanche… Ou « Transhumanisme », dont Polony dit très bien qu’il est « la figure de proue du capitalisme contemporain », ce « capitalisme en crise qui a besoin d’un nouveau souffle, d’un horizon utopique, pour maintenir sa domination. »
Pas d’entrée « Ecole » ou « Education » : l’un et l’autre sont en fait partout, parce qu’il n’y a pas de citoyens sans école, et une école des savoirs, une école qui inscrit chacun dans une histoire et territoire qui est aussi un terroir, pas une école des « compétences », qui ne sont jamais qu’un critère d’employabilité dans une société ubérisée. Les pédagogues, dit Polony, « ont servi magistralement le projet de ceux pour qui l’école n’a pas à émanciper les citoyens ni à renouveler les élites, mais doit simplement produire une classe de travailleurs adaptables, suffisamment bien formés pour faire tourner la machine économique. » Pas de savoirs émancipateurs dan une société qui joue la carte de l’aliénation. « En faisant de l’école un lieu de développement des compétences de chacun, et non plus de transmission de savoirs émancipateurs, l’utilitarisme propre aux sociétés libérales a paradoxalement développé l’obscurantisme le plus régressif. »
Paradoxalement ? Mais non, explique Polony — c’est dans sa logique.
Les « élites » auto-proclamées au pouvoir ne se caractérisent plus, depuis longtemps, par une « qualité » qui justifierait leur pouvoir, mais par leur capacité à nous prendre pour des imbéciles — et à nous former crétins.

Je me suis amusé, au fil de ma lecture, à relever toutes les références de Polony — les explicites au moins. Sartre, Hegel, Marx, Orwell, Huxley, Camus (Albert, pas Renaud !), Castoriadis, Levi-Strauss, Rousseau, Saint-Just, Condorcet, Michéa ou Errico Malatesta…
Comment ? Elle ne cite pas Mein Kampf ? C’est curieux, cette femme de droite qui ne révère que des intellectuels de gauche…
Rappelons aux imbéciles qu’« intellectuel de gauche » est originellement un pléonasme né dans les remous de l’affaire Dreyfus, et que s’il y a si peu aujourd’hui d’intellectuels à gauche (Edouard Louis ? Geoffroy de Lagasnerie ? Hmm…), c’est que les intellectuels de droite (oxymore) doivent bien être à gauche, au fond.
Ce qui met Edwy Plenel quelque part entre stalinisme et barbarie. C’est le sort de tous les anciens trotskystes non repentis : ils rejouent Molotov-Ribbentrop jusqu’à l’écœurement. Dans islamo-fascisme, il y a fascisme.
Polony est donc de gauche — elle l’est intrinsèquement, charnellement, dirai-je. Elle est de la « gauche Finkielkraut », comme disait jadis le Point. Et son livre est profondément « de gauche » — enfin, la vraie, celle qui renvoie le PS aux poubelles de l’Histoire, Danièle Obono chez les Indigènes de la République et Justin Trudeau, l’idole des libéraux mondialisés amoureux des communautarismes les plus discriminants (il a fait supprimer du « guide de la citoyenneté » « remis à tous les aspirants à la citoyenneté canadienne pour leur expliquer leurs droits et leurs devoirs le rejet des « pratiques culturelles barbares » telles que l’excision ou les crimes d’honneur »), dans sa forêt canadienne. La Gauche de Jaurès, la gauche de Jean Zay — il vous en faut d’autres ?
Par quel gauchissement du sens Polony passe-t-elle pour un penseur de droite ? Sa cible principale, c’est le (néo)libéralisme, disséqué dans son livre comme on dissèque un crabe — en l’éparpillant façon puzzle. Un libéralisme qui feint d’exalter l’individu pour mieux le réduire à sa fonction de consommateur. À une image vaine captée sur un selfie. Etonnez-vous que certains récusent cette assignation à immanence… « L’individu consumériste, parce qu’il est réduit à une hétéronomie radicale, est parfaitement préparé à basculer dans la religiosité la pus radicale, dans le ritualisme le plus aliénant. Les jeunes gens qui après une jeunesse sans histoire dans une zone pavillonnaire anonyme partent rejoindre l’Etat islamique pour trouver un sens à leur existence sont le pur produit de ce narcissisme malheureux. » Depuis 1789, la Nation avait remplacé la christianité dans le champ de la transcendance. Mais nos « démocrates » ayant supprimé la nation, la transcendance se venge.

Peut-être la croit-on de droite parce qu’elle écrit bien, et que le travail du style a rarement été de gauche. Trop élitiste, le style. Lisez Laurent Joffrin, écoutez Laurent Neumann, vous saurez comment s’exprime le Camp du Bien. Et ça prétend penser, alors que ça se contente de peser !
Sans compter que sans le vouloir, Polony dresse le catalogue d’une bibliothèque idéale qu’elle finira bien par installer dans quelque abbaye de Thélème moderne. J’ai commis dans le temps des anthologies littéraires qui voulaient dispenser des savoirs — et nous y citions, comme Polony le fait dans son livre, la lettre de Gargantua à son fils, programme encyclopédique brassant le passé et le présent pour mieux appréhender le futur. Mais qui s’occupe encore de Rabelais, à l’école ? Trop dur ! Trop vieux ! Pas assez con…
…temporain.

Et le futur, justement, n’est pas absent de ce livre qui est au fond un programme — comme son homologue de 1972. Dans une seconde partie plus ramassée, elle égrène des verbes à l’infinitif, comme autant de consignes pour les temps à venir. Aimer. Combattre. Connaître. Cultiver. Eduquer. Hériter…
Le Club Méditerranée jadis (en 1977) avait lancé une campagne axée elle aussi sur des infinitifs catégoriques :20140606152528-d1406016-meDe quoi se demander ce que veut vendre Polony. Une autre idée de la France, sans doute — autre que celle de ce pays en déshérence capable de se brader, via des traités négociés par dessus la tête de ses citoyens, aux intérêts des multi-nationales. Et qui se fiche au fond de la multiplication des djihadistes, pourvu qu’ils achètent des i-phones.
Une autre idée de l’Europe aussi. Une Europe qui ne récuse pas son héritage, une Europe qui ne piétine pas la volonté de ses peuples, — et qui par exemple ne relance pas pour cinq ans l’utilisation du glyphosate, ce qu’elle vient de faire, et les gesticulations françaises en l’occurrence furent de pure façade.

Cela ne m’empêche pas d’avoir certains désaccords avec Polony. « Combattre », dit-elle, mais sans « nulle violence, nulle agressivité ». Je ne suis pas bien sûr : la seule chose que craignent les oligarques, c’est la perspective de voir leur tête au bout d’une pique. De même elle est plus girondine (l’influence, sans doute, de la France des terroirs) que moi : sauf à revenir à une France d’avant Louis XI et Richelieu (et une femme qui cite Jean Bodin sait comment l’Etat centralisé a émergé en France), ce vieux pays aspire à une monarchie républicaine, ce qu’avait fort bien compris De Gaulle. Emmanuel Macron en assure d’ailleurs les formes, faute d’en assumer le fond.

Une critique ? Peut-être. Il y a trop peu de « choses vues » dans ce livre — trop de considérations générales, pas assez de récit. Peut-être n’a-t-elle pas voulu alourdir un livre qu’elle jugeait déjà trop gros — ce qui se conçoit bien, etc. Sans compter que dans chaque récit, il y a forcément le Moi du narrateur — et je connais guère de personnes aussi peu ostentatoires que Polony, quoi qu’en disent les imbéciles. Peut-être réserve-t-elle ses exemples significatifs pour l’oral — mais elle connaît la France à fond, dommage de ne pas la faire davantage parler. Les quelques-uns qu’elle cite — cet hôtelier contraint de fermer boutique parce que l’Europe le contraignait à ignifuger un escalier du XVIIème siècle, ces pare-brises qu’il n’est plus nécessaire de nettoyer de leurs insectes écrasés parce qu’il n’y a plus d’insectes, plus d’abeilles, plus d’oiseaux, plus rien — donnent envie d’en avoir davantage.

On se prend à rêver de ce qu’aurait été un débat Polony / Macron en mai dernier. Ou à l’occasion. Parce que l’urgence et le fond du débat ne tournent pas autour de notre capacité à baisser culotte face à la mondialisation radieuse, mais à survivre en tant que nation — l’union d’une langue, d’une culture et d’une histoire, trois fondamentaux niés par les grands argentiers qui parlent la langue de Goldmann Sachs et de Rothschild, ont la culture apprise par cœur à l’ENA où Valérie Pécresse l’a rayée des programmes, et qui n’ont retenu de l’Histoire que ce qui arrange le Groupe de Bilderberg. Changer la vie est un livre programmatique, qui inspirera un vrai candidat républicain en 2022.
Ou une candidate.

Jean-Paul Brighelli

« Atelier en non-mixité raciale »

J’ai connu des ministres moins réactifs. La nouvelle était tombée dimanche soir, et dès le lundi matin, Jean-Michel Blanquer gazouillait :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.23.03Une réaction suscitée par la tenue prochaine, les 18 et 19 décembre à Saint-Denis, d’un stage de formation syndicale organisé par le syndicat SUD-Education 93 sur le thème « Au croisement des oppressions Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? »
Un beau thème qui se décline en :
« Qu’est-ce qu’un-e élève racisé-e ? »
et
« Les inégalités ethno-raciales à l’école »
et en un certain nombre d’ « ateliers » dont deux au moins portent cette mention sur la brochure d’appel publiée sur le site national du syndicat : « Atelier en non-mixité raciale ». L’un sur « Pratiques de classes : outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe » — un sujet qui exige le huis-clos entre « racisées », qui se définissent, comme chacun sait, comme héritiers des anciens colonisés, ce qui exclut les Juifs, qui ne sont pas du tout, comme chacun sait, victimes de préjugés raciaux. Parlez-en à Ilan et Sarah Halimi. Ah, mais ils ont succombé à la juste vengeance d’anciens héritiers des colonisés — bien fait pour eux.
Il faut dire que les Ashkénazes sont blancs, ce qui fait d’eux les justes cibles de Houria Bouteldja, des Indigènes du PIR et des amis d’Edwy Plenel (quant aux Séfarades, qui appartiennent au même cadre ethnique que les musulmans du Maghreb et du Machrek, leur sort n’est pas clair…). D’ailleurs, Pierre Tevanian, qui est l’un des plus purs représentants de cet ethno-gauchisme compagnon de route des extrémismes les plus répugnants, animera un autre atelier sur « le racisme et les privilèges dans l’Education nationale ». C’est ce qu’on t’a appris à l’ENS, petit Pierre ? Gare au loup !

À propos, et les Asiatiques ? Pas « racisés », les Asiatiques ? Ah, mais j’oubliais : ils sont « riches », n’est-ce pas, ce qui permet à certains de s’en prendre à eux… Pas moins colonisés, pourtant, pas moins exploités… Mais ils ont le grand tort de ne pas se plaindre. « Résilience » doit être un mot chinois. « Travail » aussi.

L’autre atelier « réservé » de cette passionnante démonstration de connerie humaine traitera de la « vie professionnelle pour les enseignant.e.s racisé.e.s » — avec l’intervention d’une certaine Wiam Berhouma, « professeure » d’anglais dans un collège du 93.
En parallèle, les enseignant.e.s blanc.hes (voilà que ça me prend, moi aussi) se réuniront ailleurs pour « interroger [leurs] représentations et [leurs] postures dominantes ».
Non, je ne gloserai pas le mot posture. Mais je leur suggère d’interroger le racisme anti-blanc qui s’exprime en ce moment — sauf que d’après certains experts, c’est une notion qui ne peut exister. On est bien content. T’es blanc, t’es raciste, t’es pas blanc, t’es racisé. C’est bien pratique.

Tout y est, y compris l’écriture inclusive (c’est bien le moins, quand on tient une réunion qui exclut tout ce qui ‘est pas soi) et la finale « marseillaise » des noms de métiers féminisées de force — Bonjour, madame la professeureu… »

Ne nous en étonnons pas. A la fin du printemps dernier devait se tenir à Paris une fête quelque peu racialisée elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.15

qui se déclinait elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.42Après le communautarisme, on en revient à la ségrégation à l’américaine, période Sud profond. De jolis petits segments bien parallèle — ça aide au dialogue.
Je présume que les organisateurs trieront le bon grain de l’ivraie, et examineront les ongles des participants. C’est sur la couleur des lunules que les Sud-Africains période Apartheid distinguaient les « encore noirs » de ceux qui avaient, comme on disait élégamment, « passé la ligne »… Ou le test du crayon ? Mais qui se doutait que SUD, qui se prend pour un syndicat d’extrême-gauche, réservait des places aux émules de Pieter Willem Botha ?

Nos militants syndicaux seront épaulés, en cette mi-décembre, par deux merveilleux représentants de l’esprit d’ouverture, de sentiment républicain et de laïcité triomphante, Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF, et Nacira Guéanif, « sociologue, anthropologue, et vice-présidente de l’Institut des cultures d’islam — si, ça existe, quoi que vous puissiez penser de l’association contemporaine de ces deux mots, « culture » et « islam ». La LICRA en pleure déjà — et pas de rire :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.37.25Quant à la journée du mardi, elle sera animée par une « formatrice à l’ESPE de Bonneuil », Lila Belkacem. Ils en ont de la chance, dans les ESPE…

Alors, puisque la période est à la délation, je vais moi aussi balancer mes porcs et mes truies.
Monsieur le Ministre, le tract d’invitation de cette sauterie anti-républicaine comporte un certain nombre de noms d’enseignants. Je réclame pour eux un conseil de discipline immédiat, avec une menace claire de radiation définitive. On ne peut pas à la fois s’exprimer dans un cadre « racialisé » et accueillir le lendemain des élèves dont certains risquent, même dans le 93, de ne pas avoir la bonne couleur ou la bonne religion. Et faire des distinctions basées sur la couleur de la peau, la religion, le sexe ou l’orientation sexuelle, cela tombe sous le coup de la loi, Monsieur le Ministre. Mais l’ancien prof de Droit que vous êtes le sait parfaitement.
Vous avez fort bien réagi — et vite, ce qui n’a pas toujours été le cas de vos prédécesseurs. Allez jusqu’au bout : SUD est un syndicat qui, comme tant d’autres, vit de subsides publics — pour près de la moitié de son budget, disent certains. Supprimez-les. A eux et à cette myriade d’associations pédagogistes et autres, qui prétendent réécrire l’Histoire de notre pays — une Histoire qui est, paraît-il, à déconstruire elle-même : un atelier se demandera « Comment enseigner une histoire décoloniale » en argumentant : « Face à l’imposition de programmes scolaires, quelles sont nos difficultés pour proposer une alternative d’histoire décoloniale ? » Je ne m’étonne guère que Laurence de Cock, qui dirige les destinées d’un groupuscule « historien » baptisé Aggiornamento, soutienne les positions de SUD — qui se ressemble s’assemble : « La liberté syndicale est sacrée, un gouvernement n’a pas à se prononcer sur le sujet », a-t-elle déclaré (dans le Figaro du 20 novembre). J’allais  le dire.
Cet atelier sera animé par « deux professeures d’histoire-géographie du 93 » — vite, leurs noms ! On a lynché Harry Weinstein pour bien moins que ça. Il s’en prenait à des starlettes, elles s’en prennent à la nation. Qu’en aurait-on fait en 93, de ces excités du 9-3 ?
C’est comme cette Compagnie Synergies Théâtre qui « proposera un atelier de pratique théâtrale autour des discriminations ». Ça m’étonnerait qu’elle ne soit pas subventionnée par Valérie Pécresse, au nom de l’Ile-de-France…

J’avoue que je suis un peu las de me battre contre les imbéciles. « Qu’est-ce que c’est que tout cela ? Vous êtes mille ! » s’écrie Cyrano au cinquième acte. Et à la fin de Vingt ans après : « C’est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c’est vrai, il y en a beaucoup. »
Tant pis. Retour à Cyrano. « N’importe — je me bats, je me bats, je me bats… »

Jean-Paul Brighelli

PS. La LICRA, et c’est heureux, a réagi aux implicites de ce stage : « Il n’existe pas d »élèves racisés’ en France […]. Encore moins d »enseignants racisés’. […] Il n’existe que des élèves. Il n’existe que des fonctionnaires. » Pour elle, précise encore l’Obs, ces termes correspondent à des « critères dignes d’une exposition coloniale ». Je sens que la justice, que SUD entend saisir pour diffamation, va avoir du boulot et du beau linge à inculper.

Esthétique et cinéma

Les films sur l’art m’ont rarement convaincu. Le Surviving Picasso de James Ivory, malgré la performance éblouissant d’Anthony Hopkins, ne disait pas grand-chose du geste et du moment créateurs (ce qu’avait réussi Clouzot dans le Mystère Picasso). Le Turner de Mike Leigh était une bouse ovationnée par ces critiques incapables de critiquer. Le Van Gogh de Pialat (et même celui de Minelli / Cukor) étaient des véhicules pour Jacques Dutronc et Kirk Douglas. Pour ne rien dire du Modigliani de Mick Davis, qui ne faisait pas oublier Gérard Philipe (dans Montparnasse 19, un joli film sur… l’alcoolisme). Et les Fantômes de Goya (Milos Forman, 2006) est très inférieur au Goya à Bordeaux de Carlos Saura — qui au moins sait de quoi il parle quand il parle espagnol.

Alors je suis allé à reculons voir The Square, Palme d’or à Cannes en mai dernier…The Square Il a fallu qu’un copain, HC, m’y traînât en me disant que, m’assurant que, etc.
Nous en sommes sortis presque brouillés. Il a vu un film sur la lâcheté — « quand la fine couche du vernis mondain commence à se détacher de notre corps qui présentait jusqu’alors une apparence simulatrice », me dit-il. Ah ? Je croyais avoir vu un film sur les impasses de l’art conceptuel…
Il y a dans le film de Ruben Östlund une scène décisive — l’affiche du film —, où dans un dîner mondain s’invite un spécialiste du happening, Tarzan mal élevé sautant sur les tables, agressant les jolis décolletés et les beaux plastrons — devant l’œil sidéré des convives, qui finiront par lyncher l’artiste. « Critique longuette de la lâcheté », lâche HC. Mais non ! Il faut avoir vu les délires du body art dans les années 70 pour en saisir toute la saveur critique. Le happening, c’est l’art instantané, réduit à son exécution. Une « performance ». Journiac faisant du boudin avec son propre sang. Hermann Nitsch crucifiant des animaux vivants. Ou Gina Pane, dont parlait récemment Jennifer Cagole, découpant au rasoir le lobe de son oreille gauche.
Des singes savants, dit Östlund. Et de fait, un singe traverse le film — il vit avec Elisabeth Moss, comme un rappel cinématographique de cet autre chimpanzé avec lequel couchait Charlotte Rampling dans Max mon amour. Tous des singes, dit Östlund. À tel point que France Inter, si savamment à plat ventre devant les majorités consensuelles, se demande par la bouche de Jean-Marc Lalanne si The Square ne serait pas un film de droite : rendez-moi Jean-Louis Bory ! Il aurait adoré cette histoire d’« installation » d’un carré lumineux devant le Musée d’art moderne de Stockholm où des publicitaires avides de buzz (pléonasme !) font exploser une petite Scandinavethe_square_23 pendant que le héros casse la gueule d’un petit Turc.
Östlund ne respecte rien. Almodovar avait d’ailleurs salué « un film qui met à mal le politiquement correct » — oh oui ! Christian, le héros, vit dans un décor d’ikéaïste friqué — plus froid, tu meurs — et se trouve confronté à la bêtise post-moderne. Bien fait pour lui — bien fait pour nous. Contrairement à ce que pense HC, il ne s’agit pas du tout de « notre égoïsme, notre indifférence, qui nous éloignent de ces laissés-pour-compte de la société libérale, ces indigents que nous côtoyons quotidiennement dans l’insensibilité la plus froide » — mais non ! Il s’agit d’art — par l’absurde. Du décalage entre une réalité de neige sale et des intérieurs minimalistes et chics. De l’imposture d’un monde qui se veut post-moderne et qui n’en finit pas de radoter les trouvailles des années 1960-70. En cela, c’est un film réellement d’aujourd’hui — sans complaisance avec aujourd’hui.

Parce que le cinéma peut bien évoquer l’art, mais pas à travers des biopics : il le fait par son traitement même de l’image.271632Pour preuve, Logan Lucky, un très beau film hyperréaliste — au sens pictural du terme, et je pense à la peinture de Don Eddy et de ses reflets sur les carrosseries,Don-Eddy---BMW-showroom-windows---1971---Le-carnet-de-Jimid ou à celle de Richard Estes et de ses reflets sur les vitrines.richard-estes-4 Bien sûr, il y a Daniel Craig, body-buildé péroxydé, qui a dû bien s’amuser — et nous aussi : le moment où il prend le temps, au milieu d’un casse d’anthologie, d’expliquer à ses comparses comment faire une bombe avec un détergent et des friandises est unique. Mais cette épopée dérisoire de quelques malfrats malmenés par la vie est traitée par Steven Soderbergh avec une maestria visuelle qui ennoblit cette Amérique de rednecks survivalistes, de bars minables, de filles délurées montées sur échasses, de voitures toutes plus belles et plus pourries les unes que les autres. Un régal.

Autre mets de choix, A Beautiful day de Lynne Ramsay.ABeautifulDay-Banniere-800x445 La prochaine fois que vous vous retrouvez dans un festival de films de femmes, et que vous entendez parler d’une spécificité de l’écriture féminine et autres conneries monstrueuses, dites-leur juste ça : Lynne Ramsay — plus de testostérone à elle seule qu’un couvent de parachutistes. À Cannes, elle a subi 7 minutes de standing ovation, et elle est repartie avec le prix du meilleur scénario — lequel tient en trois lignes : un tueur taiseux sauve une gamine d’un réseau de pédophiles en massacrant tout ce qui s’interpose. Quant aux dialogues, ils tiennent sur une page à double interligne.
C’est par l’image que le film s’impose. Une image post-apocalyptique (l’apocalypse, c’était hier, dans les brefs aperçus de ce que fut le passé guerrier du héros — Joaquin Phoenix, éblouissant, la vraie carrure d’un bel homme, « il suffit d’avoir du charisme et des kilos en trop », dit Etienne Sorin dans le Figaro — et Phoenix lui aussi est reparti de Cannes avec son Prix), une image éclaboussée de nuit gothique — le gothique si particulier de New York, capté par le chef opérateur Thomas Townend — comme Taxi Driver ou Seven. L’esthétique du roman graphique contemporain dans ce qu’il a de plus noir : peu de bla-bla, tout dans la surbrillance d’un éclair dans la nuit. Rien d’étonnant : Jonathan Ames, l’auteur du roman qui est à la base du scénario (You were never really here — c’est le titre original du film, « torture pour les nuls en anglais », dit le même Sorin) a commis il y a quelques années un roman graphique intéressant, Alcoolique — avec de jolies scènes d’un réalisme décalé.topelement Bref, un film à recommander à tous les bricoleurs — certaines images sont des réclames sanguinolentes pour Leroy-Merlin, rayon outillage de charpentier.z590086

Dernier coup de cœur, vraiment, Au revoir là-haut.Couverture-1280x640 Se rappeler que dans le roman de Pierre Lemaitre, nous apprenons que ce sont les derniers mots de la dernière lettre qu’un Poilu écrivit à sa femme avant de mourir au champ d’horreur. Une esthétique 1900 — forcément : l’action se situe juste après l’armistice, les décors sont d’avant guerre, et le décalage entre la Belle époque (ou supposée telle) et les horreurs d’après la Der des der n’en est que plus saisissant. Dupontel (ce type ne rate rien, que ce soit comme acteur — rappelez-vous le médecin itinérant de la Maladie de Sachs, de Michel Deville, ou son interprétation du Cancer dans le Bruit des glaçons de Bertrand Blier — ou comme metteur en scène (j’ai pleuré de rire à Neuf mois ferme).
Tout le film repose sur cette dissonance entre le décor ultra-bourgeois où évolue le grand banquier interprété (magistralement, comme d’habitude) par Niels Arestrup (qui me fit jadis oublier Richard Burton dans son interprétation de Qui a peur de Virginia Woolf, au théâtre de la Gaîté-Montparnasse) et la zone, comme on disait alors, où se réfugient les deux héros — sans oublier les colonies : le scénario a légèrement modifié le roman, mais comme Pierre Lemaitre y a collaboré, il a donné quitus à Dupontel pour les changements de façade, destinés à enserrer le film dans un récit — une occasion pour restituer en off le style grinçant du roman : c’est du beau cinéma littéraire où il n’y en a que pour l’image.

Bref, le mois passé a été riche en révélations / confirmations : le cinéma peut proposer de très jolies choses, pourvu qu’il ne prétende pas le faire. Aucun des metteurs en scène évoqués dans cette page n’appartient, visiblement, au camp du Bien. Et tous quatre ont réussi leur coup.
De là à penser que seuls ceux qui ruent dans les brancards « loin de la foule déchaînée » ont un réel talent, il n’y a qu’un pas — et je crois que je l’ai franchi.

Jean-Paul Brighelli

Osez le crétinisme : à propos d’un certain totalitarisme féminin

Capture d’écran 2017-11-14 à 06.19.51« My men are rounding up twice the usual number of suspects », dit le capitaine Renault au début de Casablanca — il collabore alors à fond avec les Allemands. Et à la fin, il ordonne à ses hommes : « Round up the usual suspects » — même si à ce moment-là, il vient de verser dans la Résistance. Dans les deux cas, ce sont les mêmes boucs émissaires qui paient les pots cassés…
Et à propos de pots cassés (1), ce sont aujourd’hui les « suspects habituels », Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, qui sont livrés aux hyènes. Polanski a l’habitude — même s’il en a assez de fournir un prétexte aux folliculaires en panne de copie. Ce Français (il est né à Paris) qui n’a jamais commis de délit en France devrait vivre à l’abri des lois de la République. Il en est loin : les autorités le laissent insulter, malmener, vilipender par quelques viragos pour lesquelles il n’y a jamais de présomption d’innocence, ni de prescription, ni de pardon possible. Des sycophantes qu’une autorité rigoureuse devrait embastiller, mais auxquelles on tend des micros complaisants. Il m’a regardée sans mon consentement ? Crime contre l’humanité ! Il a distraitement plongé son regard assassin dans mon corsage généreusement ouvert ? Léché du bout des cils mon popotin qui faisait dans la ville le signe de l’infini ? Au bûcher !
Ou comme l’inénarrable Emma Sulkowicz, qui a porté plainte contre le partenaire avec qui elle avait fait l’amour, alléguant qu’il l’avait cette fois-là sodomisée sans son consentement – quoiqu’elle lui ait envoyé plusieurs messages amicaux les jours suivants. Ou comment un bon moment se transforme, avec un peu de malignité inconsciente, en souvenir de viol : Emma n’est pas pour rien fille de deux psychologues.
Ledit étudiant non seulement n’a pas été poursuivi — l’autorité judiciaire, dans un pays où l’on ne rigole pas avec ce genre d’accusations, n’a pas trouvé matière à l’inculper —mais l’université Columbia lui a versé un dédommagement discret. Encore heureux que ce soit toujours à l’accusation de faire la preuve. Pour le moment.
Ce qui n’a pas empêché Sulkowicz de traîner le matelas du supposé délit à travers le campus pour être sûre de se faire remarquer.mattress-performance-emma-sulkowicz Puis, en juin dernier, elle s’est fait ficeler par un maître du shibari, suspendre à une poutre, insulter, gifler et fouetter. Cela s’appelle « The ship is sinking ». Ah.1495727080691-IMG_0127-1024x576-1Aucune contradiction dans cette manifestation de body art appliqué. Il y a dans toute outrance — et le féminisme hystérique en est une parmi d’autres — un désir exhibitionniste qui cherche à se satisfaire à bon compte. Les manifestations anti-Polanski devant la Cinémathèque sont du même tonneau.Capture d’écran 2017-11-14 à 06.20.27Deux « performances » artistiques qui en France vaudraient sans doute à Emma Sulkowicz un engagement prochain dans l’atelier Arts plastiques de quelque ESPE de province…

Jean-Claude Brisseau, dont vous vous rappelez peut-être Noces blanches, a été condamné en 2005 pour harcèlement de deux actrices de so film Choses secrètes. Il n’a pas fait appel du jugement, il a exécuté sa peine, et il a commenté les faits, sans les nier, dans un livre d’abord, puis dans un film, l’Ange exterminateur. Affaire close — ou qui devrait l’être…
Il faut être sérieusement tarée pour exiger de la Cinémathèque française, qui avait programmé une rétrospective de ses œuvres à l’occasion de la sortie de son prochain film, qu’elle annule cette manifestation. Après avoir harcelé Polanski en ce même lieu pour une occasion similaire.
Comme l’a très bien dit Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française (un homme de gauche, persécuté sous Sarkozy, membre éminent de Médiapart avant sa nomination : sa longue interview est passionnante), une telle attitude est la négation des fondements du Droit tels que les avait exprimés Beccaria dans son traité Des délits et des peines (1764). Une peine effectuée règle une fois pour toutes la dette du criminel envers la société. C’est assez qu’une condamnation soit inscrite au casier judiciaire. Nous ne sommes plus à l’époque de Hugo où Javert pouvait poursuivre Jean Valjean des années durant parce qu’il avait volé un pain. Oui, mais — disent nos féministes enragées —, peut-être a-t-il aussi tripatouillé Cosette ? ET même si elle ne s’en est pas plainte…
Frédéric Bonnaud, qui a invité Roman Polanski et a choisi d’annuler la rétrospective Jean-Claude Brisseau, s’exprimait justement dans les locaux de Mediapart, son ancienne maison. Il fallait que ce garçon pondéré soit vraiment excédé par les harpies qui le harcèlent pour parler « d’un véritable choc totalitaire et d’un retour à l’ordre moral sous les ordres de véritables ligues de vertu ». Et d’ajouter : « En France, on veut notre Weinstein à nous et on trouve qui? Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, les suspects habituels (…) La rétrospective a été annoncée en juin… Pas une réaction, ça ne choque personne (…) Coupable un jour coupable toujours…Nous ne sommes pas de taille, je le dis à la barbe d’Osez le féminisme: « Vous avez gagné, on supprime Jean-Claude Brisseau » parce que nous ne sommes pas de taille à lutter », répond-il. Avant d’évoquer le prix de la sécurisation de la cinémathèque. « Mettre dix gardes du corps dans le hall pour que le mec qu’on invite ne se fasse pas casser la gueule, ça coûte 10.000 euros, confie-t-il. Nous ne voulions pas inviter Brisseau avec des flics, des gardes du corps et sous la pression ». Et de conclure sur le manque de soutien « des intellectuels de gauche ou de droite » (si, si, je suis là !) face à des femmes qu’il qualifie de « demi-folles ».
Juste « demi » ? Elles veulent leur livre de chair — taillée dans les bas morceaux, si possible.

La Société des réalisateurs a choisi de faire chorus avec les manifestantes. Cela me rappelle Bruno Le Maire condamnant dans un premier temps « Balance ton porc », et après s’être fait frotter les oreilles par tel ou telle, revenant immédiatement sur ses propos.

Bien sûr, je ne mets pas toutes les femmes dans le même sac bon pour l’asile. Ces agissements ne sont le fait que d’une poignée de pétasses. Elles parlent fort parce qu’elles sont peu nombreuses. Mais notre démocratie (la perversion de la république, rappelez-vous Montesquieu) en est là : elle se laisse prendre en otage par des groupes infimes — pas même des communautés. Quatre islamistes ici, cinq féministes là. Les uns prétendent parler au nom de tous les musulmans, qui globalement les exècrent ; les autres pensent s’exprimer au nom de toutes les femmes, qui généralement les méprisent. Mais les pouvoirs constitués — les médias, en particulier — leur donnent une importance qui outrepasse, de très loin, leur surface effective.
Ô hommes, mes frères, approchez et venez m’entendre. Vous êtes coupables avant même d’avoir agi, coupables d’être mâles (faut-il toutefois rappeler à ces mégères que « con » et « vagin » sont des mots masculins ? Où le pouvoir mâle ne va-t-il pas se nicher ! Ah, mais il est vrai que « bite » est féminin — c’est à n’y rien comprendre, quand on s’acharne à croire que les mots sont sexués !). En attendant, évitez désormais de prendre un ascenseur avec une femme, laissez les portes de vos bureaux ouvertes quand vous en recevez une, n’interrogez que des élèves mâles, faites chambre à part, ça vous évitera de les entendre ronfler quand elles rentreront de leurs beuveries féministes, et si une femme vous suit, claquez-lui la porte au visage : parce que la lui tenir, comme me l’a fait un jour remarquer l’une d’elles, c’est vous apercevoir qu’elle est une femme, c’est déjà la violer.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mes lecteurs n’étant pas forcément au fait de l’argot sexuel des siècles passés, je leur rappelle que « se faire casser le pot » signifie « se faire sodomiser ». Voir Proust, la Prisonnière, pp. 173 et sq. : « J’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… » Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris. (…) Jusque-là je m’étais hypnotisé sur le dernier mot : « casser », elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait eu au moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. »
Cela peut aussi signifier « se faire dépuceler » — voir la Cruche cassée, de Greuze.