Nicolas Hulot est un loup pour le loup

Capture d’écran 2017-08-05 à 13.45.13Il y a quelques jours, Brigitte Bardot, écœurée qu’il n’y ait aucun moratoire sur la chasse, particulièrement dans les régions incendiées, traitait dans Var-Matin Nicolas Hulot de « vendu » et de « lâche ». Sans doute le nouveau ministre de l’Ecologie s’est-il posé le problème en termes néo-staliniens : « Bardot, combien de divisions ? Le lobby des chasseurs, par contre… »

Ce samedi 5 août, elle récidive dans les colonnes de la Provence. Interviewée par Franz-Olivier Giesbert après la décision de Nicolas Hulot de faire abattre quarante loups pour plaire cette fois au lobby des éleveurs, elle lâche : « J’avais de bonnes relations avec Hulot : dans le passé, ma Fondation a travaillé avec lui. Mais je ne l’aurais jamais cru capable de ça. Quel cynisme ! Il a suffi qu’il soit nommé ministre pour qu’il change, c’est le cas de le dire, son fusil d’épaule. Je n’ai plus aucune confiance en lui alors qu’il m’inspirait une confiance quand il est entré au gouvernement. Il m’a tué quelque part… » Et d’ajouter, in fine : « Quand ce connard (je rétablis le mot dont la Provence n’a conservé que l’initiale) de Hulot a décidé de tuer les quarante loups, j’ai pleuré pendant une nuit entière. »
Evitons de faire pleurer les vieilles dames — c’est bien assez de faire pleurer les jeunes.Capture d’écran 2017-08-05 à 08.26.12

Et raisonnons un peu.
Quarante loups, c’est près de 15% des loups français, selon les dernières estimations. Il y a aujourd’hui un peu moins de 350 loups pour 550 000 km2. Un risque inacceptable, selon le ministre.
Le plus drôle, c’est que ni les Italiens ni les Espagnols, qui nous ont galamment prêté quelques-uns de leurs Canis lupus lupus, n’ont de problèmes avec les soi-disant attaques de loups (qui ne sont la plupart du temps, dès qu’il s’agit de massacres d’envergure, que des attaques de chiens errants : le loup est un prédateur intelligent qui se saisit d’une bête qui traîne et sait s’en contenter, timide et discret comme il est). Peut-être parce que leurs bergers gardent leurs bêtes, au lieu de les envoyer errer dans la montagne — ce qui est, en France, le fait de gros éleveurs propriétaires de très gros troupeaux. Et qu’ils sont secondés par des patous — indifféremment des Bergers des Pyrénées ou des Bergers de Maremme des Abruzzes) qui sont des chiens particulièrement dissuasifs, et dont il faut absolument se tenir à distance : ce sont de fausses peluches et de vrais carnassiers.Capture d’écran 2017-08-05 à 13.51.32Ah oui, mais en France le lobby des randonneurs s’était fendu, il y a deux ans, d’une pétition adressée à Ségolène Royal demandant à ce que les patous soient « sociabilisés ». Et d’autres veulent que l’on abandonne la montagne aux randonneurs, et que l’on supprime également bergers, troupeaux et chiens. Heureusement que de vrais spécialistes de la randonnée donnent, pendant ce temps, des conseils intelligents. Nous voulons bien la montagne, pourvu qu’elle ressemble au boulevard Saint-Germain.

Le loup a été éradiqué au XIXème siècle pour des raisons superstitieuses — on leur mettait sur le dos toutes les disparitions de Chaperons rouges, alors que nous savons bien, nous, que c’était Michel Galabru. C’est une espèce protégée que le ministre a décidé de faire abattre. Une espèce qui a été au bord de l’extinction totale, et qui la frisera à nouveau.

Pendant longtemps, Hulot, pour le cinéphile que je suis, c’était ça :Capture d’écran 2017-08-05 à 09.33.40Et comme je n’ai pas la télévision, je n’ai pas réalisé que désormais, c’était ça :Capture d’écran 2017-08-05 à 10.38.43Et avec ça, les droits dérivés des divers produits commercialisés via TF1, sans compter ce qui lui vient via sa Fondation (désormais — depuis juin — dirigée par Audrey Pulvar) et la société Eole Conseil qui la chapeaute. Le Canard enchaîné en a fait récemment ses choux gras. Pas de quoi embarrasser un gouvernement qui a viré Bayrou ou Sarnez sur des soupçons, mais tolère sans problème Hulot ou Pénicaud. L’exigence de vertu s’arrête à la frontière des intérêts bien compris.
Peut-être le bon Monsieur Hulot devrait-il, au lieu de rétablir la charge de Lieutenant de Louveterie, faire interdire tous les perturbateurs endocriniens connus — il y en a à ce jour près de 100 000, dont les effets — entre autres sur la reproduction — sont désastreux. Mais bon, rien qu’à l’idée de toutes ces multi-nationales obligées pour un temps de rogner sur leurs marges ; à l’idée aussi de ces hypermarchés débarrassant leurs rayons des trois-quarts de leurs produits — mon cœur se serre. Celui de Nicolas Hulot aussi, manifestement : c’est grâce au revirement de la France et de son ministère que l’Union européenne s’est pliée aux diktats allemands et adopté une définition desdits perturbateurs la moins contraignante possible — c’était le mois dernier.8d05901_9403-7gtdra.3xsto9lik9Manifestement, les loups et les brebis, c’était plus important.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne veux pas avoir l’air de tout savoir sur tout. Ma connaissance des mœurs du loup, je la dois à mon ami Henry Ausloos, photographe animalier professionnel, qui a passé des jours et des jours, en plein hiver, à attendre dans un igloo de fortune que quelques loups américains veuillent bien passer devant lui, à Yellowstone, afin d’en tirer quelques clichés qui pour une fois n’auront pas été pris en douce derrière les grilles d’un zoo. Mais qui a aussi photographié des loups bien de chez nous. Qui ne l’ont pas mangé, ça alors !Capture d’écran 2017-08-05 à 14.03.44

Retour à Arles

Ils marchaient lentement, dans la ville surchauffée. Arles peut bien ne plus être enchâssé que dans des vestiges de murailles, les rues ont beau être étroites et à l’abri du soleil, l’air n’y circule pas, l’été, et une chape de plomb fondu l’enserre. Le pire, c’est quand vous sortez des ruelles et que vous entrez sur une place : traverser celle de la République, de Sainte-Anne à Saint-Trophime, est une épreuve du feu.
Pourtant, ils étaient revenus dans la fournaise arlésienne, comme l’année dernière. Ils étaient arrivés tôt le matin, et ils prenaient un café sur le boulevard des Lices. Ils s’étaient procuré, au syndicat d’initiative juste en face, un passe expo pour les Rencontres photographiques jadis fondées par Lucien Clergue. Et ils discutaient des diverses opportunités — partir directement vers le Palais de l’Archevêché, en s’enfonçant dans la vieille ville, ou en faire le tour — mais dans quel sens ?
Elle eut la bonté de lui laisser le dernier mot en lui faisant croire qu’il l’avait convaincue — comme d’habitude. Et ils remontèrent le boulevard vers le jardin d’été, tournant dans la rue Emile Combes (dit « le petit père ») pour gagner la Maison des peintres, où il tenait absolument à voir le travail de Christophe Rihet intitulé « Crossroads » (comme le blues sublime de Calvin Russell). Roads to death.

Les photos, superbes, sont l’autre bout, celui dont on ne parle jamais, du photo-reportage. Après l’incident, ou l’accident. Rihet a eu l’idée d’aller photographier les routes ou les rues où ont eu lieu des morts célèbres : la route où Bonnie et Clyde ont été passés à la moulinette par le FBI, le virage où Françoise Dorléac a brûlé vive, la route 46 de CalifornieCapture d’écran 2017-07-31 à 15.55.42 où une célèbre Porsche 550 Spyder (les marques des voitures sont systématiquement précisées), dite « Little Bastard », a heurté une Ford Sedan — l’accident mis en scène dans Crash, le film-culte de Cronenberg. Ou la Nationale 5 où Michel Gallimard, l’héritier présomptif de Gaston, au volant d’une Facel Vega HK500, a embrassé un platane sans son consentement. Il en est mort, ainsi que son passager, un certain Albert Camus. La glissière de sécurité, bien sûr, n’est pas d’époque…Capture d’écran 2017-07-31 à 15.54.07L’album rassemblant les photos est en vente là, et vous pouvez choisir l’exemplaire que vous voulez — avec en couverture la photo qui vous a le plus parlé. Sur celui qu’il a acheté, il y a ce sous-bois anglais où T.E. Lawrence a rejoint l’Arabie heureuse au guidon de sa Brough Superior SS100 — rebaptisée George, comme ses six motos précédentes.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.01.34Morbide ? Pas même. Mais une belle démonstration sur le fait qu’un paysage est toujours un portrait — et toujours un auto-portrait. Christophe Rihet doit être un garçon intéressant.

Ils sont remontés vers les arènes. Ça commençait à taper dur, là-haut. Au Palais de Luppé Olympus a invité divers photographes — ils n’ont remarqué que les photos fort belles et morbides elles aussi de Guillaume Herbaut et Eléonore Lubna, « de Kiev au Donbass, un aller-retour ». Ou comment photographier la guerre — après tant d’extraordinaires reporters spécialisés dans le genre.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.07.00
La galerie Arena, adjointe à l’ENSP d’Arles, expose un premier lot de photos de Colombie — le thème central des rencontres cette année. Rien de marquant. Au musée Réattu, comme l’année dernière, rien : des photos « mode », sur le genre dans tous ses états. À quoi bon aller à Arles si c’est pour y retrouver Michou ? En face, à la Commanderie Sainte-Luce, un autre marronnier, les migrants libyens. À trop traquer l’émotion du direct, on oublie de photographier — c’est-à-dire d’écrire la lumière, de la mettre en scène, de la dompter finalement. Entre le cru et le cuit, ils ont choisi… de ne pas s’attarder.

Il était temps d’aller déjeuner. Plutôt que de se perdre dans les innombrables gargotes à touristes de la place du Forum, ils ont passé le pont de Trinquetaille et sont allés chez Michel (juste à la sortie du pont, en contrebas) , le seul endroit où l’on mange une bourride de lotte pour 20 €. Mais que la traversée du pont, une seule arche jetée sur le Rhône, fut rude ! Le fleuve avait renoncé à couler. Les silures sommeillaient au fond. Les bateaux ne naviguaient pas. L’air était si épais de chaleur qu’on l’aurait découpé au couteau.

Puis retour : ils repassèrent le pont, et cherchèrent un peu de fraîcheur dans la chapelle Saint-Martin du Méjan (juste à côté de la librairie d’Actes Sud) où s’expose la Vuelta, qui n’est pas un documentaire sur le tour d’Espagne mais un panorama, à travers les œuvres de 28 photographes, de la Colombie actuelle. Mention spéciale pour Rosario Lopez, Andrea Acosta, Maria Fernanda Cardoso (dont la spécialité est la macro-photographie d’inquiétants organes sexuels floraux)Capture d’écran 2017-07-31 à 16.14.25 ou Maria Elvira Escallon. A vous donner envie de ne pas y aller : c’est superbe, la Colombie, mais ça a l’air violemment hostile.
Remontez de quelques dizaines de mètres, contournez la bâtisse où est organisé l’accueil du festival, et rendez-vous dans l’église des frères prêcheurs. Michaël Wolf y a accroché de très belles vues de villes — les immeubles de ShanghaiCapture d’écran 2017-07-31 à 16.19.02 ou de Hong-Kong, entre autres. « Pulsions urbaines » dit-il. C’est tout à fait ça — ces villes vivent à battements accélérés, au plus près de l’infarctus. Très belle série de visages de Japonais pressés les uns contre les autres à travers les vitres du métro de Tokyo — insectes semi-écrasés derrière les parois d’un vivarium géant.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.19.38
Il est temps de repiquer vers le centre-ville, que la promenade, en spirale escargotique, a soigneusement contourné. Ils passent à travers la mairie, tant le plafond du hall leur arrache à chaque visite des commentaires admiratifs. À droite, l’église Sainte-Anne propose une exposition intitulée « Iran 38 » (le nombre de photographes qui ont envoyé leurs clichés) avec des images magnifiques de Arash Khamooshi ou Benham Zakeri. Ou ce sauna improvisé en bord de mer, qui ressemble terriblement à un rite anthropophage — photographié par Morteza Niknahad.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.22.45Attention, il faut retraverser la place de la République, pour atteindre la Palais de l’Archevêché et Saint-Trophime, juste derrière. Ils ne se donnent même pas la main, pour ne pas transpirer en vain l’un dans l’autre — il y a des lieux et des occasions pour ça. Même la fontaine sur la place coule paresseusement, comme si elle était trop fatiguée pour céder à la gravitation universelle.
Une fois la voûte d’entrée atteinte, il sont provisoirement sauvés. Ils montent l’escalier à droite, pour voir la première exposition d’ensemble des œuvres de Masahisa Fukase, qui avec un humour très japonais a subverti la photo de famille,Capture d’écran 2017-07-31 à 16.25.36 et passé une longue année à fixer des corbeaux, comme des kanji barbares et illisibles jetés sur le soleil nippon.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.26.20 Très beau. Très désespéré. Après ça, l’auteurCapture d’écran 2017-08-01 à 08.49.29 s’est débrouillé pour avoir un accident qui l’a plongé vingt ans dans un coma profond dont il n’est sorti que pour mourir. Un hara-kiri décomposé longuement.
A Saint-Trophime, juste au-dessus, on peut passer rapidement sur les photos de Dune Varela — des temples antiques tirés sur des plaques de métal, transpercées par derrière à la 22 long rifle — sans doute pour évoquer la destruction de Palmyre. On se prend à regretter que l’auteur n’ait pas utilisé une kalach, au moins il ne serait rien resté de son œuvre.
Mais au dernier étage, très belle exposition de Niels Ackerman et Sébastien Gobert, « Looking for Lenin » : une série impressionnante de photos de statues renversées du père fondateur du socialisme, dans des arrière-cours, des terrains vagues où les mauvaises herbes prennent leur revanche sur l’Histoire, des entrepôts clandestins où l’on a stocké les bustes en morceaux.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.31.16 La plupart des photos sont accompagnées du commentaire d’un Ukrainien-témoin — celui-ci par exemple : « Si vous tirez sur ‘Histoire avec un pistolet, elle ripostera au canon. Si tout est défiguré à tel point qu’on oublie d’où l’on vient, nous ne formerons jamais une nation. Nous ne serons qu’une populace. Voire pire, des esclaves. Combien de fois, je vous le demande, est-ce que l’Histoire a été réécrite, depuis les débuts de l’humanité ? Et regardez le résultat… » On ne saurait mieux dire qu’à vouloir abolir le passé, on rate son futur. Et il n’y a pas qu’en Ukraine — de façon amusante, ce sont désormais les libéraux qui chantent « du passé faisons table rase… »

Ils se sont résolus à retraverser la place pour prendre la rue de la République. À l’église des Trinitaires, Marie Bovo a eu une bonne idée — photographier la Russie à travers les vitres du train qui parcourait la steppe —, mais à part l’idée…
Espace Van Gogh, les « Pulsions urbaines » d’une Amérique du Sud protéiforme — rien, mais alors rien, qui tire l’œil et dépasse le niveau de la carte postale, sauf de très belles images de Miguel Rio Branco, un Brésilien, et de Fernell Franco — la Colombie encore :Capture d’écran 2017-07-31 à 16.33.54L’après-midi tirait sur sa fin. Il a tenu à passer rue des Porcelet, qui donne sur la place Antonelle. Un vieux copain, qui signe Peter Henri Stein, y expose, comme chaque année, ses photos noir et blanc de femmes torturées, empalées, ficelées comme des poupées de Bellmer, sur lesquelles, en surimpression, sont parfois recopiés des fragments de textes sadiens.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.03 Tiens, cette année, il a un peu sacrifié à la couleur, pour transformer une chair humaine en vieux bois flotté.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.28Il était près de cinq heures, il était temps de partir. Il restait tant de choses à voir —les photos de jeunesse d’Annie Leibowitz, à la Grande Halle par exemple. Ma foi, ils y retourneront, la plupart des expos sont là jusqu’à fin août.

Jean-Paul Brighelli

Kant et le western

Capture d’écran 2017-07-30 à 05.04.28Ils sont vieux, fatigués, et pleins aux as. L’opération a été rondement menée, ils ont livré les armes au général mexicain qui pourra ainsi exterminer les rebelles, et qui les a grassement rémunérés. Bien sûr, l’un de leurs comparses est désormais le prisonnier dudit général, dont il a abattu la puta préférée. En attendant, deux d’entre eux prennent un bain de vin vieux dans une énorme barrique en compagnie de dames accueillantes et fortes en tétons, un autre vient de se taper une signorita muy hermosa, le quatrième, assis à l’ombre, taille philosophiquement un bout de bois avec son couteau.
Eh bien le plus vieux de la bande sort finalement des bras de sa compagne d’une heure, retrouve ses comparses , et lance : « Let’s go ! » — à quoi l’un des autres se lève en disant : « Why not ? ». Et ils n’ont même pas à expliquer au tailleur de copeaux pourquoi ils sortent, prennent leurs fusils et partent à quatre affronter cinq cents hommes. Et y laisser leur peau. Ainsi se termine la Horde sauvage.
(Même situation dans Key Largo — car les codes du western ont essaimé bien au-delà de l’Ouest des années 1860-1910 : Lauren Bacall demande à Bogart « Why » il part prendre un risque démesuré, dont il n’a pratiquement aucune chance de revenir vivant. À quoi l’autre répond : « I have to go » — sans qu’il n’ait en fait d’autre obligation que celle qu’il s’impose à lui-même : en quoi il affiche, en obéissant à cette obligation, sa parfaite et complète liberté).
Dans les deux cas, les gangsters de Wild bunch ou l’ex-soldat revenu de tout en général et de Monte Cassino en particulier obéissent à une loi morale intérieure qui fait d’eux des hommes bons, dotés d’une volonté parfaitement autonome (à aucun moment ils ne se conforment à une loi qui leur serait imposée de l’extérieur, Kant et Peckinpah sont catégoriques sur ce point), obéissant donc à un impératif interne absolu, et ayant les uns et les autres déterminé que l’homme est une fin en soi — pas une chose à valeur relative. Et tout cela sans qu’une transcendance extérieure puisse expliquer ou motiver des comportements somme toute extrémistes, ou paradoxaux, puisque le sens du devoir et la raison triomphent de l’instinct de survie. Mais justement, l’homme des Lumières se bâtit au-delà de l’instinct.

Capture d’écran 2017-07-30 à 05.05.22On ne parle pas assez de l’influence de Kant sur le western classique. Et surtout, on ne parle pas assez, quand on constate la raréfaction actuelle du genre, de la perte de ce Kant à soi dans notre civilisation.La fin du western est un marqueur remarquable de la perte du sens interne du devoir, de la réification de l’humain, et d’un repli vers un Ego narcissique (tout pour ma gueule) qui nous éloigne un peu des grands principes de la raison pure.
Je peux multiplier les exemples à l’infini, mais à qui renâclerait je conseille de visionner l’une après l’autre les deux versions de 3 : 10 to Yuma. Celle de Delmer Daves (1957) met en scène un fermier un peu frustre (Van Heflin) qui contre toute raison raisonnable affronte des périls incessants pour amener son prisonnier, l’abominable et séduisant Glenn Ford, à la gare où il le mettra dans le train pour Yuma et son pénitencier. On comprend vite que ce n’est pas pour la prime offerte (motif initial) mais en raison d’un devoir intérieur que le fermier s’impose contre toute logique une conduite qu’il faut bien qualifier d’héroïque — ce qui permet au passage de définir l’héroïsme comme l’obéissance à une nécessité intérieure, à laquelle on se plie dans l’exercice de sa liberté : voir Léonidas aux Thermopyles, ou Davy Crockett à Alamo.

Puis vous jetez un œil sur la version indéfiniment étirée (122 mn contre 92 pour le film de Daves) de la même histoire réalisée par James Mangold en 2007. Christian Bale (le fermier) n’obéit plus à sa volonté autonome, mais au désir de briller et de se réhabiliter aux yeux de son fils (introduit par le nouveau scénario — afin sans doute que l’ado de base y trouve de quoi s’identifier, faute d’y trouver de quoi réfléchir) face à un gangster (Russell Crowe) d’une séduction encore plus affirmée que celle de Glenn Ford, sous ses cicatrices fraîches fort seyantes. Les personnages passent deux heures à faire la roue, là où dans la première version, dans un noir et blanc que le ciel d’Arizona rendait impitoyable, ils sont confrontés l’un à l’autre — le film est en fait un long duel mental où le plus kantien des deux l’emporte nécessairement. Voyez vous-même :Capture d’écran 2017-07-30 à 05.07.19Capture d’écran 2017-07-30 à 05.08.39Allons jusqu’au bout de la logique kantienne. Qu’est-ce que la loi — en l’absence de loi divine, en cette fin de XVIIIème siècle, Dieu est mort, bien avant que Nietzsche ne le proclame, dois-je le rappeler ? Il y a un très beau western, tout aussi crépusculaire que la Horde sauvage (les œuvres des crépuscules ont le mérite d’exposer à vif les codes plus ou moins embrouillés ou camouflés dans les réalisations antérieures). Je veux parler du film de John Huston, The Life and Times of Judge Roy Bean — en français, Juge et hors la loi.Capture d’écran 2017-07-30 à 05.14.58 Roy Bean, « la loi à l’ouest du Pecos », feint de s’appuyer sur le Code, mais il prononce ses jugements en fonction de son impératif moral personnel, qui ne tergiverse jamais. Et dans les dernières minutes, flamboyantes, il détruit la ville érigée par les appétits légaux d’une crapule qui a la loi pour lui, au nom des impératifs catégoriques d’une morale supérieure à toute construction sociale. « Who are you ? » demandent les braves gens, braves crapules. « Justice, you sons of bitches ! » répond le kantien de service (avoir une morale forte n’exclut pas le recours à un langage énergique). Et il détruit complètement par le feu l’œuvre des hommes, pour ramener le paysage au désert initial — le désert aussi est un paysage kantien, non entaché des excréments civilisationnels. Le désert où passe dans la dernière bobine, fantôme sublime de notre quête de bonheur (car chez Kant le bonheur ne tient ni à la connaissance métaphysique, ni à la poursuite égoïste d’une illusion, mais à l’exercice de la vertu) la fabuleuse Lily Langtry, The Lily of the Valley, qui fut si fort aimée (et platoniquement) par le Juge et à qui Huston a eu la bonne idée de prêter les traiter d’Ava Gardner : car le paradis des kantiens n’excluent pas la contemplation de la beauté.Capture d’écran 2017-07-30 à 05.33.51Le sentiment du devoir peut donc se dresser contre la loi elle-même. C’est le cas par exemple dans l’admirable Warlock (l’Homme aux colts d’or, Edward Dmytryck, 1959), où Richard Widmark, qui a lui aussi toutes les raisons de laisser tomber (on lui a l’avant-veille transpercé la main droite avec un poignard, il est à peu près incapable de dégainer) va quand même affronter le « marshall » (Henry Fonda, mythique) que s’est donné la ville et qui se prend désormais pour le Deus irae. Capture d’écran 2017-07-31 à 06.45.22Alors, que dire de cette disparition du western ? Sans doute que les valeurs morales ont disparu avec elles — remplacées par une morale pratique rebaptisée « vivre ensemble ». Que la vertu, exercice libre de la raison, est devenue une défroque dont se vêtent des députés français désireux de se montrer plus blancs que blanc. Que le devoir intérieur se réduit aujourd’hui à l’observation des règles du code de la route. Que la personne morale est ramenée à l’image enregistrée par le selfie. Et que l’héroïsme consiste désormais à observer les règles que d’autres ont conçues pour vous, à leur bénéfice exclusif.

Jean-Paul Brighelli

Ecouter aux portes

À la Noël 1965, j’assistai à un grand repas familial, réunissant, de façon rituelle pour chaque 24 décembre, ma grand-mère paternelle et son jules, mes oncles et tantes, mes cousines bien-aimées, mes parents et moi — l’autre côté de la famille, du côté de ma mère, organisait les agapes du 25 décembre. Chacun chez soi…
J’avais 12 ans, et j’écoutai avec avidité les commentaires aigres-doux, puis assez vifs, et enfin emportés qui volaient au-dessus des plats. L’élection présidentielle venait juste de se tenir, et le 19 décembre, De Gaulle avait terrassé Mitterrand. Mon oncle, de sensibilité communiste, votait à gauche (le PC avait décidé de soutenir Mitterrand dès le départ), le jules susdit avait voté Lecanuet au premier tour, mes parents penchaient pour De Gaulle. De quoi alimenter, huit jours après le second tour, bien des rancœurs.
Ma formation politique a commencé ainsi, par des bribes attrapées au vol, des éclats de voix qu’il fallait décrypter — quitte à faire des contresens grossiers : je me rappelle m’être demandé pourquoi ils s’engueulaient ainsi, et quelle sombre affaire familiale alimentait les dissensions. Ainsi se construisait la conscience civique des enfants d’autrefois : nous étions tout yeux et tout oreilles (nous étions assez peu invités à parler à table), nous écoutions aux portes, nous glanions des mots interdits, vannes, gros mots et allusions, énigmes à déchiffrer sans cesse.
Et il en allait de même dans nos lectures. Personne n’avait encore eu l’idée d’exploiter à fond le marché spécifique des livres pour enfants et / ou adolescents, ou, idée suprêmement absurde, de réécrire en langage enfantin (ou supposé tel par les adultes de l’édition) les grands classiques de la littérature.
Mais aujourd’hui, on en est à réécrire le Club des cinq, en mettant au présent de narration ce qui était au passé simple (dont on n’étudie plus, à la rigueur, que la troisième personne) et en remplaçant les « nous » par des « on », qui font tellement plus « oral ». Et « saltimbanques » par « cirque de l’Etoile », afin de ne pas jeter de discrédit sur les « gens du voyage ». Comparez donc les deux résumés, ici (première version) et (site officiel de la série chez Hachette). Et la comparaison du graphisme des couvertures vaut aussi son pesant de cacahouètes idéologiques bien-pensantes.66943813_parton767-8143e
C’est en fait à une tentative (assez réussie, au vu des résultats) de dé-civilisation que l’on assiste. Couper les enfants du flot polémique, les couper aussi de tout ce qui dépasse, et de tous les mots « pas de leur âge ». Reste « areuh-areuh » et ses déclinaisons.

Le premier roman un peu long que j’ai lu, c’était les Trois Mousquetaires. Rien que dans les deux premiers paragraphes du premier chapitre, combien de mots pouvaient échapper au petit garçon de sept ou huit ans que j’étais alors ? Essayons :

« Le premier lundi du mois d’avril 1626, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes le long de la grande rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse, et appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le cardinal qui faisait la guerre au roi et aux seigneurs ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre aux seigneurs, au cardinal et au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais ; — souvent contre les seigneurs et les huguenots ; — quelquefois contre le roi ; — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de ces habitudes prises, que ce susdit premier lundi du mois d’avril 1626, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc-Meunier. »

Que pouvais-je bien comprendre à Huguenots, endosser, mousquet, pertuisane, et hôtellerie sans doute ? Sans compter contenance, que j’ai dû prendre en un premier temps dans son sens quantitatif, appris à l’école… Et je ne parle pas des noms de lieux (Meung ou La Rochelle ne disaient rien probablement au petit Marseillais que j’étais, les cours d’Histoire à l’école n’en étaient pas encore au XVIIème siècle), des allusions littéraires, forcément obscures (l’auteur du Roman de la Rose — késaco ?) ou des connotations historiques — le Cardinal ? Quel cardinal ?
De quoi décourager un enfant d’aujourd’hui, surtout s’il a fait son entrée en littérature via un Club des Cinq à mobilité intellectuelle réduite.
Il faut le dire avec force aux imbéciles qui ont rédigé a minima les programmes de Français du collège : jamais un mot inconnu n’a découragé un lecteur, quel que soit son âge. Plus vieux, il cherche dans un dictionnaire. À huit ans, j’allais de l’avant, et le sens s’éclairait peu à peu, d’autant qu’un enfant orienté vers la lecture lit et relit. On se rappelle le petit Poulou racontant dans les Mots comment il avait « lu » Sans famille sans rien connaître du langage, vers cinq ans, et comment il savait lire à la fin du roman. Les mots entrent en nous par leur fréquentation, et certainement pas par leur non-usage.
Dans la Maison de Claudine, Colette s’amuse à se rappeler les contresens de la narratrice sur le mot « presbytère » :

« Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d’y faire des ravages.
« C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. « Presbytère ! » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
– Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
– Le joli petit… quoi ?
– Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre — « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens… » — ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom…
– Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé.
– La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
– Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère » …
– Veux-tu prendre l’habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? À quoi penses-tu ?
– À rien, maman…
… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur. »

Pour Colette non plus (elle publie la Maison de Claudine en 1922, quand elle a déjà presque cinquante ans), « le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » — la phrase énigmatique qui avait permis en 1907 à Rouletabille d’élucider le mystère de la chambre jaune. Le mot inconnu ne présente d’autre danger pour l’enfant que d’agrandir soudain démesurément le champ de ses hypothèses, et d’entrer dans le plein royaume de la langue. Les pédagogues qui pensent bercer son ennui en lui épargnant l’angoisse du non-savoir sont des faquins, des bélîtres, des marauds, des manants et des cornegidouilles — inutile de connaître exactement le sens de ces mots pour en deviner l’intention.
Parce qu’éliminer les mots peu fréquentés, c’est priver les déshérités des richesses de la langue. C’est leur dire « Ce n’est pas pour toi ». C’est le temps du mépris, et toute cette réforme du collège, comme antérieurement celle du lycée, ne manifeste globalement que du mépris pour ceux qu’elle prétend aider en leur maintenant la tête sous l’eau et l’esprit loin des mots.

(Intermède publicitaire. La page qui précède est extraite, en avant-première, d’un essai intitulé finalement C’est le français qu’on assassine, sortie fin août aux éditions Hugo et Cie.)

Allons plus loin.
En fait, cet abrutissement des gosses est à mettre en parallèle avec celui des adultes, via les médias.
Ce qui a disparu des journaux, depuis vingt ans, c’est l’opinion. La polémique. Le débat. Sous prétexte d’être « objectifs », les journaux se contentent de reproduire des dépêches. De citer des faits en suggérant que c’est au lecteur de se faire une opinion.
Eh bien, ce n’est pas ainsi que l’on se fait une opinion. Pas ainsi que l’on se forge une conscience sociale. Ce n’est pas l’objectivité qui permet la constitution d’une pensée autonome, c’est la polémique. Les mots échangés comme des balles. Le débat — ou, si vous préférez un terme plus philosophique, la dispute (et rien d’étonnant si ce mot qui renvoyait a priori au débat socratique a fini par désigner une engueulade maison : du frottement aigu des idées naît la lumière).
De même, la culture ne peut pas naître d’un vocabulaire raréfié par les bonnes intentions de pédagogues abscons. Elle naît d’incompréhensions successives, surmontées, d’interrogations nombreuses, résolues, elle naît de chocs sémantiques et culturels, elle naît de la fréquentation des cimes, pas d’un aplanissement des crêtes. La volonté, en politique, en université et dans l’édition, de n’exposer les enfants et les citoyens-à-jamais-enfants qu’à des concepts politiquement corrects génère à terme plus de racisme, de sexisme, d’homophobie ou des trois à la fois que les récits de nos enfances d’autrefois, où les belles-mères étaient des sorcières, où les nains s’appelaient des nains — pas des « personnes de petite taille » — et où les romanichels n’étaient pas encore des « gens du voyage ».
Que cet abrutissement soit un effet prémédité n’est pas une hypothèse paranoïaque : le mouvement est bien trop général pour ne pas avoir été pensé, et au plus haut niveau, par quelques-unes de ces élites auto-proclamées qui ont peu à peu confisqué le pouvoir depuis une quarantaine d’années. Oh, ceux-là donnent à leurs enfants des livres en version originale ! Et ils les tiennent au courant des démêlés politiques, cela leur permettra de réussir Sciences-Po Paris, puis l’ENA, ce sommet de la pensée française. Les vrais héritiers ont droit au langage tout entier, les autres — même les plus méritants, ceux parmi lesquels on allait pêcher, il y a encore quarante ans, de quoi renouveler un peu les cadres dirigeants, mais que désormais on amène au bord de l’eau en leur interdisant de boire — sont abonnés aux versions édulcorées qui leur permettront de postuler chez Carrefour ou Monoprix pendant que leurs homologues nés avec une cuillère en argent dans la bouche, alors même qu’ils sont parfois d’une bêtise crasse, sont propulsés dans le fauteuil chauffé par papa-maman.
Ça me fait vomir, quand j’y pense.

Jean-Paul Brighelli

Admission Post-Bac mon amour…

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Frédérique Vidal sur la terrasse de son ministère, rue Descartes. Au fond le Panthéon, derrière elle l’église Saint-Etienne-du-Mont, à gauche le lycée Henri-IV.

« Injuste ! » crient tous ensemble les néo-bacheliers et leurs parents. En quoi ont-ils démérité, par rapport à leurs petits camarades plus chanceux (pas meilleurs, hein, et parfois bien pires) qui ont obtenu une place dans la filière qu’ils demandaient, pendant que les autres récitent Apollinaire et le début du « Voyageur » :
« Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant »
« Injuste », cela signifie que c’est contrairement à la justice. Frédérique Vidal, désormais ministre de l’Enseignement supérieur, ne peut l’ignorer, toute généticienne qu’elle soit. Une injustice doit être réparée, mais surtout son auteur doit être châtié.
En l’occurrence, l’auteur s’appelle Najat Vallaud-Belkacem, je le signale poliment à Madame « le » Ministre — persistons à parler français. Qu’attendez-vous, Madame, pour mettre en examen l’ex-ministre de l’Education nationale ? Devant la Cour de Justice de la République, par exemple ? Elle a fichu un bordel magistral en décidant que la répartition se ferait par tirage au sort — et j’en ai rien à foutre de ceux qui seront crucifiés par le tirage au sort, a dû penser Mme Ponce-Pilate dans ce doux français qui est le sien. À propos, où a-t-elle recyclé son sourire de vendeuse de carabistouilles ? Se contente-t-elle d’être l’épouse de son député de mari, parachuté dans une circonscription — celle d’Emmanuelli — imperdable même par une Gauche en déconfiture ?
Oui, c’est une injustice profonde, que l’on ne réparera pas en faisant entrer tous les postulants en fac — avec un chausse-pied, sans doute. On cachera cette année le plus gros des protestations — même si certaines font tache et procurent de gros titres aux journaux, ravis de trouver des bacheliers à mention TB recalés en STAPS, pendant que certains de leurs camarades, arrivés à 10 de moyenne avec toute la compassion des jurys, fanfaronneront devant eux.
Et des milliers de recours administratifs menacent la sérénité ministérielle.
Même si le ministre reconnaît que le système APB est « un énorme gâchis ».
Non pas, madame : c’est une mesure prise en toute connaissance de cause par une ex-collègue d’Emmanuel Macron.
Malheureusement, et contrairement aux particuliers, les gouvernements ne peuvent refuser les héritages.

APB se meurt, APB est mort. L’évidence crève les yeux. Frédérique Vidal convoque donc aujourd’hui lundi 17 juillet un grand machin, avec présidents d’universités, « syndicats » étudiants et spécialistes pour réorganiser le système, à l’horizon 2018.

Quelques suggestions ?

– Faire du Bac un examen de fin d’études — donné à tout le monde, avec pour l’essentiel du contrôle continu sur les deux dernières années, et si l’on veut conserver le symbole, deux ou trois épreuves nationales à la fin. AU moins, on ne déorganisera plus les lycées pendant un bon mois. À tout le monde, mis avec des résutats chiffrés différents (c’est pour le coup que ça vaudra la peine de travailler tout au ong de ces deux dernières années) à partir desquels toutes les formations post-Bac trieront et sélectionneront les étudiants qu’elles veulent. Personne ne restera sur le carreau — il y aura toujours une Licence de Projets Culturels ou de Psychologie Appliquée aux diptères disponible à Trifouillis-les-Oies.

– Donner à tous les établissements d’Enseignement supérieur la possibilité d’inventer leur propre mode de tri — sur dossier, sur concours, sur aptitudes physiques, sur lettre de motivation, sur entretien, ou autre. Ah oui, cela obligera nos collègues d’université à travailler huit jours de plus. Comme leurs collègues de prépas.

– Aiguiller dès le début de la Première les élèves vers a voie qui leur convient le mieux. On ne fait pas STAPS quand on sort d’une autre filière que S, figurez-vous, le niveau en biologie est relativement élevé. On ne se lance pas dans des études de Droit quand on vient d’un Bac Pro — 100% d’échec, là comme ailleurs.

– Organiser des classes ou des stages-relais, de mise à niveau — de trois mois à un an.

– Former les ex-lycéens plutôt que les envoyer dans le mur. Ça se fait en prépas avec les CPES — et dans quelques universités, type Orsay, où ils ont monté une année zéro de remise à niveau en maths. Parce que les maths de Terminale S, hein…

– Revaloriser d’urgence toutes les formations professionnelles issues de l’apprentissage. Crois-moi, petit, tu auras plus de plaisir à être ébéniste ou tailleur de pierres que psycho-chômeur post L3. Je parlais déjà de cela ici-même il y a 11 ans — ça fait plaisir de se sentir écouté…

– Aligner peut-être l’emploi du temps des profs de facs sur celui des PRAG, qui font le même boulot en travaillant deux fois plus… Ah oui, mais les uns font de la recherche… À vrai dire, ils sont surtout submergés de tâches administratives qui ne devraient pas être de leur ressort.

– Et virer de fac en fin de premier ou de second semestre, comme on le fait dans toutes les formations sélectives, les étudiants inscrits mais toujours absents. Cela fera toujours ça de gagné en nombre de places. Les facs vont faire de toute façon cette année comme la SNCF — des sur-réservations, en comptant que les absents « naturels » feront de la place aux présents installés sur les marches des amphis.APB

Oui, mais l’UNEF n’acceptera jamais…
J’em…papaoute l’UNEF, très profondément. Ils ont léché les bottes du gouvernement précédent, qui a fait depuis lurette de ce pseudo-syndicat une pépinière de futurs concierges de la rue de Solférino. Ils ne représentent rien, en nombre. Ni en idées. La capacité à mobiliser les étudiants ? Allons donc, la quasi-totalité des étudiants sérieux rêve d’étudier — étonnant, non ?
Il est urgent de revaloriser le travail sur l’ensemble du cursus scolaire. Et d’expliquer aux lycéens, en prenant le temps, que certaines formations les attirent comme la lumière du foyer attire les papillons : ils s’y brûleront les ailes.
Personne ne conteste la sélection dans le sport de compétition — d’une férocité parfois démente, où les rêves fous des gamins footballeurs de cités se brisent contre les mauvais hasards de la vie et la concurrence monstrueuse des rêves encore plus aigus des gamins du Tiers-Monde. Personne ne conteste la nécessité d’une sélection en médecine — le numerus clausus est passé comme une lettre à la poste : pourquoi ne pas en faire autant dans toutes les filières où l’on peut prévoir avec une certaine exactitude le nombre effectif de débouchés ?
Ce ne sont là que des pistes — on peut en imaginer bien d’autres, et multiplier les facs à dérogation type Dauphine. Mais je crains fort que comme le suggère in fine Pierre Dubois (qui prédit l’échec de Frédérique Vidal), tout cela ne serve qu’à promouvoir de nouveaux instituts d’enseignement supérieur, à statut plus ou moins privés et donc à fonctionnement à définir, chargés d’expérimenter de sélections tout à fait nouvelles et inédites — le partenariat avec les entreprises, que Frédérique Vidal a fortement sollicitées quand elle était Président d’Université, ou la sélection par l’argent, par exemple. C’est déjà le cas, mais personne n’ose le dire : jamais Bourdieu n’a eu autant raison, jamais la « reproduction » n’a autant joué à plein. Les classes au pouvoir se protègent comme elles peuvent — au mépris même des compétences et des talents. J’en parlerai bientôt.

Jean-Paul Brighelli

Eloge et illustration de la prépa BL

6934914_02_1000x6251996-1997. Lycée Henri-IV à Paris. Classe préparatoire lettres et sciences sociales, dite « Khâgne B/L »

Titre énigmatique peut-être pour certains : les BL, créées en 1983, sont des classes préparatoires littéraires (d’où le « L ») mais avec une option lourde Sciences sociales / Economie (d’où le « B », comme on appelait alors la section qui a depuis été rebaptisée ES). Il en existe à ce jour 27 en France — les deux dernières viennent d’être créées pour septembre 2017 à Lyon-Saint-Just et à Cannes-Stanislas.

J’enseigne en BL, à Marseille, au lycée Thiers. Lundi dernier, nous recevions les impétrants de l’année prochaine : nous leur avons fait le coup du « fini de rigoler », sans trop les féliciter pour le Bac, puisqu’ils ont été sélectionnés au mois de mai, bien avant l’examen final qui sanctionne… rien du tout : juste la fin de la plaisanterie.
Sélectionnés comme sont sélectionnés plus de 40% des futurs étudiants, qu’ils s’inscrivent en BTS, en IUT, en CPGE, dans une fac à dérogation (Dauphine, par exemple) — et plus de 50% si l’on rajoute ceux qui s’inscrivent en médecine et sont impitoyablement triés en fin de première année. Il est évident que c’est là le modèle de ce que sera d’ici peu out l’enseignement supérieur.

Pour la sélection, on examine à fond le livret scolaire, classe de Première et de Terminale. Il vaut mieux y avoir été parfait, particulièrement en maths — mais si d’aventure vous avez eu le concours général de Français, par exemple, c’est aussi bien.
Le poids de l’établissement d’origine est considérable. Si vous venez d’un lycée honorable, privé ou public, vous serez mieux considéré que si vous avez eu vos bonnes notes à Trifouillis-les-oies. Henri-IV par exemple s’auto-alimente (c’est un lycée à statut dérogatoire : comme son compère Louis-le-Grand, spécialiste des khâgnes AL, il trie ses élèves en Seconde en piétinant la carte scolaire), et complète les rangs de ses classes préparatoires avec les élèves les plus distingués arrivant de toute la France — à condition qu’ils aient les moyens de s’offrir un point de chute à Paris Vème. Si vos parents sont grands médecins quelque part dans la Somme ou ailleurs, c’est plus pratique. Les prépas de proximité de la « France périphérique » (utiles, certes, pour « fixer » sur place des élites qui ont une tendance nette à fuir vers les grands centres) ont été créées pour drainer les petits pauvres locaux, et leur donner l’illusion qu’ils peuvent, eux aussi, entrer dans le grand jeu.
On fêtera comme il se doit la réussite des élèves, ce qui permet d’établir une hiérarchie des khâgnes françaises : deux lycées parisiens, un en banlieue, deux ou trois autres encore dans de grandes métropoles. Fin des illusions perdues.
Quant aux élèves qui n’auront rien intégré, au pire, ils feront profs.
C’était notre rubrique : Bourdieu avait raison, et encore, il n’avait pas tout vu. Etre héritier, ça aide pour hériter. Etonnant, non ?

En BL donc (hypokhâgne puis khâgne), on fait des Lettres, de la Philo, des Sciences économiques et sociales, des maths (en fait, c’est le juge de paix de la section : soit vous suivez à un niveau qui est assez relevé, soit vous giclez), de l’Histoire, des Langues, et on a le choix entre diverses options, Latin, Géographie, telle ou telle langue renforcée, etc. Au total, une petite trentaine d’heures de cours, auxquelles s’ajoutent les heures de kholles (des interrogations orales hebdomadaires dans les diverses matières) et de Devoirs Surveillés (DS), placés judicieusement le samedi afin qu’il n’y ait vraiment que le dimanche pour tenter de récupérer. Sans parler des Devoirs Maison (DM) au gré des enseignants — disons un toutes les trois semaines par matière, y compris pendant les grandes vacances. Haut les cœurs !
Vous avez compris : c’est certainement la CPGE la plus généraliste qui soit. On y prépare les trois ENS (Ulm / Lyon / Cachan), les ENSAE, ENSAI, les grandes écoles de commerce (HEC, ESSEC, EDHEC, etc.), le CELSA, l’Ecole des Chartes, et divers IEP, y compris Sciences-Po Paris au niveau Bac + 3, donc réservé aux « khubes », les redoublants de la seconde année : il y a un argot des prépas qui permet, trente ans après, de s’identifier dans la franc-maçonnerie des grandes écoles. Parce qu’une classe préparatoire est l’un des moyens les plus sûrs pour se commencer un beau carnet d’adresses.
Si vous tenez compte du fait que de Sciences-Po ou de l’ENS on peut passer l’ENA, vous voyez le genre de destin qui se tricote en BL : eux-maîtres-du-monde. Et pourquoi pas présidents de la République ?

Dans l’idéal, le bon élève de BL est donc bon partout— surtout si l’on tient compte du fait que la barre de la plupart des concours — c’est ce qui les différencie des examens — est bien au-dessus de 10, souvent 13 ou 14, et qu’une khâgne n’est pas l’endroit où les bonnes notes se ramassent à la pelle : les heureux postulants qui arrivent là avec une mention TB au Bac commencent l’année à 5 de moyenne, parce qu’ils sont enfin confrontés à la vérité des prix, qu’une habile politique pédadémagogique leur a cachée des années durant. Pas de quoi sangloter : l’essentiel est ce qu’ils vaudront au bout des deux ou trois ans de rigueur. En Lettres, disons qu’un très bon élève commence à la moyenne et finit à 18 ou 19. Un élève moyen commence… plus bas et finit à la moyenne, ce qui lui suffira amplement pour avoir entre 16 et 18 si d’aventure il se résignait à aller en fac.
Ajoutez à cela que les classes rassemblent rarement moins de 45 élèves… Ce n’est pas que les profs soient meilleurs que d’autres : mais ils ont la patience de corriger (souvent) des copies dont la moindre leur prend 20 à 30 mn. En fait, les résultats des prépas sont proportionnels à la qualité des élèves bien plus qu’à celle des maîtres. Rassemblez une cinquantaine de gros bûcheurs motivés, pimentez avec quelques illusionnistes manieurs d’idées générales, brillantes et creuses, et vous avez un effet cumulatif d’insurrection permanente des cellules grises.

La réussite à l’ENS n’est pas requise forcément. Ce qui s’apprend dans ces classes, c’est la capacité de travail et l’art de l’illusion. Le cumul des exercices écrits et des performances orales élimine les plus faibles — c’est un système hautement darwinien — et propulse les plus habiles vers les sommets, là où une rhétorique bien maîtrisée, des connaissances fort diverses, et l’habitude de la pression vous amènent à être compétent trente minutes sur n’importe quel sujet dans n’importe quelle situation. Les élèves de BL ne sont pas des spécialistes, même s’ils peuvent le devenir plus tard. Ce sont des généralistes doués pour faire croire qu’ils sont spécialistes du sujet dont ils causent. Au pire, ils prennent connaissance en cinq minutes du topo qu’on leur aura préparé, et ils l’assimilent afin de paraître très informés dans l’heure qui suit. Au-delà, c’est parfaitement inutile. La compétence aujourd’hui est, comme l’électro-ménager, à obsolescence programmée — surtout dans les hautes sphères. Dans la société du spectacle, le produit est forcément fugace, mais alléchant.

Un truc parmi d’autres pour réussir en BL. Utilisez des mots de plus de trois syllabes, si possible des concepts un peu creux, mais dont le frottement, l’un contre l’autre, produit une musique qui étourdira les gogos. Les meilleurs élèves sont des jongleurs. Des princes de l’équivoque. Maniez chaque idée avec aisance, en la confrontant sans cesse à son contraire — avec une cheville rhétorique du genre « et en même temps ». Réalisez rapidement qu’une problématique (nécessaire à toute introduction dissertative) revient à vous demander si l’interaction de A et B est un pléonasme ou un oxymore. Tout pour la dialectique ! Rien n’a de réponse simple ! Appliquez ce genre de principe à la politique, et vous comprenez qu’il ne s’agit plus de convictions (la conviction choisit entre A et B) mais de virtuosité ; et à terme, acquérir l’art d’éviter les choix ou les réponses univoques. C’est ainsi que l’on peut, sous prétexte que la réalité est complexe, refuser de répondre à des journalistes, gens simples qui souhaitent des réponses lapidaires : la France sera-t-elle bientôt totalement ubérisée ? Les retraites vont-elles baisser ? La fonction publique sera-t-elle bientôt privatisée ?
Evidemment, vous ne croyez plus à grand-chose, à l’arrivée, mais vous pouvez étourdir n’importe quel auditoire.
D’où l’intérêt des formations acquises dans les grands lycées jésuites — Provence à Marseille, Sainte-Geneviève à Versailles, « Franklin » (Saint-Louis de Gonzague) à Paris, où a enseigné Brigitte Macron et où Bruno Le Maire fut élève, ou la Providence à Amiens… Là, on vous apprend à peser soigneusement le pour et le contre, et à manier avec dextérité des chevilles du genre « d’un autre côté », « en même temps » et « ce n’est pas si simple ». Le Diable et le bon Dieu dans le même bénitier.
Cultivez cependant une apparence décontractée, le genre « mouton ébouriffé ». Vous aurez le temps plus tard de passer au complet veston.

Pour survivre dans le milieu à haute tension de la khâgne BL, il faut éviter, quelles que soient les sollicitations hormonales, de trop investir dans le sentiment. Restez-en à des exercices hygiéniques et de détente, avec ou sans partenaire. « L’amour, c’est l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes » — et ça suffit bien, pour Roméo et Juliette ou Harold et Maud, vous verrez plus tard. Hors de question d’échouer et d’en arriver un jour à dire : « J’étais trop amoureux pour préparer sérieusement le concours ! »
Faites de la musique¬, du piano par exemple, ça détend les nerfs : un DS de Maths ? Crac, un petit Nocturne chopinesque pour apaiser les tensions. Quelques années de Conservatoire au préalable sont un excellent prélude
Rien de mieux qu’une pratique sportive parallèle — ou, mieux, un club de théâtre, qui vous permettra d’apprendre à dire avec conviction les choses auxquelles vous ne croyez absolument pas. Jouez et rejouez Tartuffe. On ne vous demande pas d’être vous-mêmes — d’ailleurs, quand on sort de là, y a-t-il encore un « soi-même », en dehors d’une ambition jupitérienne ? On vous demande de maîtriser à fond la communication, qui est depuis les premiers rhéteurs grecs l’art d’embobiner votre interlocuteur, qu’il s’agisse d’un enseignant complice, d’un jury hostile, d’un recruteur ou d’une foule. Relisez le Gorgias. Platon feint de croire que Socrate gagne. Mais il sait bien que c’est Calliclès, fils de famille cynique, impitoyable et ambitieux, l’homme aux désirs sans limites, qui ralliera les suffrages. Il dégommera Socrate, et mettra Platon en prison, et les journalistes au pas.

Je dis « relisez » pour rire : vous pouvez très bien n’avoir lu que de façon diagonale. L’arme fatale, dans ces classes, est la maîtrise de l’admirable livre de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Editions de Minuit, 2007, collection Paradoxe — pas un hasard : c’est un essai indispensable pour en finir avec la culpabilité inhérente à celui qui n’a pas tout lu, remplacée par une capacité d’imposture, une notion essentielle dans un monde de représentation. Faites-vous dès la première année un recueil de citations aussi éclectiques que possible que vous insérerez dans vos développements futurs. A fréquenter de près le livre de Bayard, vous gagnerez en sus un humour élégant et ce « mépris d’avance » dont Albert Cohen a fait la clé de voûte des mécanismes de séduction. Attention toutefois à ce que ça ne se voit pas trop : bien que vous soyez dans une formation d’élite, et que vous ayez vocation à devenir entrepreneur, ministre, secrétaire d’Etat, directeur des ressources humaines chez Face de Bouc et autres merveilles du néo-libéralisme en phase terminale, évitez malgré tout de parler des « gens qui ne sont rien », Le Figaro (mais pas le Monde ni Libé, ouf !) pourrait vous le reprocher.

Pourquoi vous racontais-je cela ? Allons bon, voilà que le nom de celui auquel je pensais, passé par la khâgne BL — et la meilleure de toutes, celle du lycée Henri-IV, où toutes les belles qualités énumérées ci-dessus s’expriment au centuple — eh bien, son nom m’échappe. Mais je l’ai sur le bout de la langue, ça va sûrement me revenir.

Jean-Paul Brighelli

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Les vins de Riberach : apologie du Bio bien contrôlé.

C’était fin janvier, dans un lieu appelé « le Château des fleurs » à Marseille : tout près du carrefour du Prado, une très grande salle où étaient réunis les participants de Roots 66 « and friends », le Salon des vins naturels. Le bio dans tous ses états. 48 vignerons y présentaient leurs produits. Alors, effet de mode ou réel progrès ?
Je suis ridiculement sensible aux noms imprimés sur les étiquettes. À l’époque où j’habitais le Languedoc, je m’étais pris d’affection pour les vins du Mas des Chimères (à Octon, près du lac du Salagou — des terres rouges pleines de bauxite décomposée et de roches volcaniques, sous un soleil impitoyable, où les vignes souffrent merveilleusement) parce qu’un vigneron — Guilhem Dardé — qui intitule son rouge « l’Hérétique » ne peut être totalement mauvais. Son vin, en tout cas, est une merveille, à condition de le carafer une bonne heure avant de le boire.
C’était déjà du vin bio, et c’était un vin de garde : l’un et l’autre ne sont en rien incompatibles. Ce n’est pas la peine de donner à boire une collection de produits chimiques : avec du raisin, et rien que du raisin, on arrive aussi à faire des choses sympathiques…
J’ai donc gardé un œil sur ce qui se faisait en Languedoc et ailleurs. Tout le monde sait que je suis à moitié corse et à moitié catalan — bref, je suis un vin d’assemblage… J’arpente les Pyrénées-Orientales depuis des décennies. Une balade en vélo autour des châteaux cathares, il y a quelques années, m’avait fait passer par Riberach — quelques maisons groupées dans un paysage fabuleusement ingrat, où l’herbe ne pousse entre les granits que pour mourir au plus vite, où seules les vignes s’accrochent et insèrent leurs racines dans ce terroir tertiaire qui fut parcouru par l’Homme de Tautavel, tout proche. Et j’ai retrouvé Riberach au « Château des fleurs », avec des rouges baptisés « Thèse », « Antithèse », « Synthèse » ou « Hypothèse » (et une petite production d’un vin « improbable », dit le vigneron, appelé « Fou-thèse » et vendu au prix de l’or) et un blanc nommé « Parenthèse ». Aller sur leur site, c’est aussi se balader au gré de citations tout aussi inattendues, de Hegel (« la nature se suffit à elle-même ») à Platon (« l’homme est un aveugle qui va dans le droit chemin ») en passant par Nietzsche : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ».
J’ai retrouvé les vins de Riberach en ce soir de fin janvier, présentés par un vigneron encore jeune, Guilhem Soulignac, tout en compétences viticoles et références littéraires mêlées. Il m’a fait goûter l’Hypothèse rouge (robe violine, nez riche mêlant cassis et graphite : un 2008 qui encore de bien belles années devant lui) et le Synthèse blanc (robe jaune pâle. Une bouche très saline répond à un nez plutôt opulent sur des notes de pêche et de maquis. Un vin de contraste : l’acidité et l’amer en finale répondent au gras en milieu de bouche).

Nous sommes restés en contact — cet hiver pré-électoral n’était pas la meilleure époque pour parler vins et gastronomie. Et je l’ai interviewé tout récemment sur cette déferlante de vins bios dans lesquels le béotien ne se retrouve pas forcément.
Allez, je vous mets son portrait pour que vous le saluiez de ma part lorsque vous passerez à Riberach — il vous parlera à loisir de son expérience en viticulture australienne — et que vous sachiez qui cause…« A minima, selon le cahier des charges européen, l’agriculture bio garantit l’absence de produits phytosanitaires ni d’amendements de synthèse (impact environnemental limité), et l’absence d’OGM (même si 5% d’ingrédients non-biologiques sont tolérés – sous la pression du lobby industriel).
Dans le cadre plus précis de la viticulture bio en vignoble méditerranéen, telle que nous la pratiquons, les phytos se résument à des substances minérales (soufre principalement – l’oïdium étant la maladie n°1 à prévenir — et bouillie cuprique / bouillie bordelaise dans une moindre proportion selon les millésimes — le mildiou est moins présent), ainsi qu’occasionnellement des insecticides naturels (pyrèthre végétal –— c’est un extrait de plante — contre la cicadelle de la flavescence dorée ; et Bacillus thurengiensis contre l’Eudémis – ver de la grappe). L’Eudémis peut aussi être contrôlé par confusion sexuelle (hormones). Les amendements quant à eux se limitent à des apports de composts et de fumier.
« En matière de transformation (vinification), le label européen est extrêmement permissif (à peine plus strict qu’en agriculture conventionnelle…) ; au contraire le cahier des charges de vinification de Demeter (biodynamie) limite strictement les doses de sulfites et le recours aux intrants.
« Les vins biologiques, selon moi, se divisent en 2 grandes catégories :
– Des produits plus ou moins standardisés d’un côté : les industriels du vin, voyant dans la certification BIO un effet d’aubaine marketing, constituent le noyau dur de cette catégorie. Selon la qualité intrinsèque du terroir d’origine et le recours plus ou moins grand aux artifices œnologiques, les vins penchent plutôt vers le produit standard ou vers une interprétation originale. Certains d’entre eux me semblent manquer d’énergie, de passion, un peu comme des livres dont les principales qualités seraient le grain du papier, le maquettage et l’absence de fautes d’orthographe et de syntaxe…
– Des vins vivants : parmi ceux-là, on trouvera des vins certifiés (ou non) biologiques / biodynamiques ; certains complètent les certifications comme Nature & Progrès (c’est notre cas chez RIBERACH) ou Bio Cohérence (leurs cahiers des charges limitent le recours aux intrants de manière beaucoup plus stricte que l’AB ; au-delà, ils introduisent une dimension éthique et sociale) ; d’autres encore se regroupent dans des associations telles que l’A.V.N ou les vins S.A.I.N.S (Sans Aucun Intrant Ni Sulfite).

« Les auteurs de ces vins vivants étaient pour la plupart à ROOTS 66 (au Château des Fleurs).
« J’insiste sur le terme d’auteurs car le dénominateur commun à ces vins vivants (au-delà d’être issus d’une agriculture biologique – certifiée ou pas), c’est la liberté : chaque auteur interprète son (ses) terroir(s) comme il l’entend, avec ses pratiques culturales, ses prises de risques, ses orientations.
« La qualité du raisin va être le produit du potentiel intrinsèque du terroir, des façons agricoles et du choix de la date de récolte : il en résulte une mosaïque de résultats, lesquels vont encore être démultipliés par les pratiques en cave. Il s’offre au consommateur une multitude d’interprétations parmi lesquelles il trouvera son bonheur : l’un appréciera ce qui rebutera un autre.
« Il y a bien entendu des réussites plus ou moins grandes en corollaire à ces prises de risque ; mais on est loin de la caricature de vins à défauts.
« Globalement, les vins vivants se démarquent par une sapidité supérieure, sans doute parce que l’orientation de leurs auteurs va vers des expressions acides / amères plutôt que systématiquement vers des sensations sucrées, mais aussi parce que la texture n’en est pas parasitée par l’ajout d’intrants œnologiques ou des filtrations serrées.
« Leur expression olfactive est parfois plus austère mais après tout il s’agit d’une boisson et non d’un parfum…
« Il y a autant de diversité dans la capacité de conservation des vins vivants que dans leurs expressions : elle peut être nulle aussi bien que haute. Mais on pourrait en dire autant de vins conventionnels.
« Trop souvent, on résume les vins nature / naturels à des vins dépourvus de soufre, mais je pense que ce soit là l’essentiel : si un ajout (très) modéré permet de ne pas avoir recours au reste de la panoplie œnologique… C’est un peu technique, mais dans le cadre d’une fermentation indigène (à partir des levures du raisin / du chai), un ajout modéré de sulfites offre un effet d’aubaine aux levures par rapport aux bactéries (ces dernières étant plus sensible au soufre). De mon point de vue, le soufre nuit à la qualité des vins si, et seulement si, d’une part il est perceptible (c’est trivial mais ça reste le juge de paix…) et d’autre part s’il résulte de son ajout l’absence d’expression du vin. Si on peut faire totalement sans, c’est sans doute encore mieux, mais au stade où nous sommes parvenus, on ne sait pas faire !
« L’impact du coût de la certification reste marginal, de l’ordre de quelques centimes d’euro par bouteille. La grosse différence réside dans le coût en main d’œuvre à la vigne ; cela dépend des vignobles (notamment en fonction de la possibilité de mécanisation et du rendement). Dans un contexte de coteaux et de rendements modestes tel qu’en Roussillon, on arrive aisément à un différentiel de 1€ par bouteille en coût de production — soit environ 2€ de surcoût en prix de vente caviste.
On croit souvent que les grands crus classés n’adhèrent pas au bio. En fait, nombre d’entre eux le sont depuis un bon moment. En Bourgogne, y a-t-il vignoble plus réputé que celui de la Romanée Conti ? Or, il est travaillé en bio depuis 1986 (certifié je crois depuis 2008) et engagé en Biodynamie. De même le Domaine Leflaive, et une bonne partie des grands noms de la région. On pourrait aussi citer Pontet Canet à Pauillac (certifié en biodynamie depuis 2010) ou encore Beaucastel à Châteauneuf-du-Pape. Et je ne parle même pas des grands noms alsaciens, tous en Bio / Biodynamie…
« Le mouvement va s’amplifier, je crois. D’une part, l’impact positif sur la qualité des vins semble évident ; sans cela pourquoi ne pas se contenter de vivre sur son nom pour de telles têtes d’affiches ? D’autre part, au-delà de l’image positive en terme d’impact environnemental, les grands crus préféreront voir leurs vins rangés dans la catégorie des fruits de l’essentialisation de l’eau par le terroir dans toutes ses composantes – sol / micro-climat / aspect humain (selon la vision biodynamique) plutôt que comme produits de la fermentation — quels que soient les intrants qui y contribuent — du raisin — quelle qu’en soit la qualité (selon une vision plus industrielle). Leurs prix de vente exigent a minima qu’ils soient des produits de la fermentation (avec le moins d’intrants possible) de raisins de grande qualité. »
Jean-Paul Brighelli
PS. La très sérieuse Revue du vin de France a publié en avril une étude sérieuse de la cuvée Riberach Hypothèse 2012. Et elle est comme moi — elle en dit du bien.

Noirs dessins

Il eût été un peu outrecuidant de me lancer dans l’éloge (forcément !) de mon propre roman. J’ai donc demandé à une lectrice rencontrée par hasard de poster sur Bonnet d’Âne sa critique, quelle qu’elle fût. Je la publie ci-dessous sans en changer une ligne. Si vous voulez un autre avis, vous pouvez toujours vous rendre sur le site du Point.fr, où Jérôme Béglé, qui vient de me virer et n’a pas de raison particulière de me faire une fleur, a rendu compte d’un livre noir, très noir, qui n’est (vaguement) heureux qu’à la dernière phrase. JPB.Capture d’écran 2017-07-12 à 01.43.12

La ligne claire de l’alph-art… et Noirs dessins. Ici, pas de Boucherie Sanzot mais un équarisseur détraqué que l’auteur utilise avec sadisme — et il a l’air d’en connaître un bout — pour bien nous plonger dans l’effroi et nous y maintenir tout le long du roman.
Pourtant, cela commence « dans les clous » : un vieillard honnête, quoique russe, heureux de remplir son devoir, c’est-à-dire rendre à qui de droit, soixante-dix ans plus tard, des dessins et des estampes de Dürer, Rubens, Rembrandt et les autres, restes échappés à la tourmente de 1945, collections volées pendant la guerre à des musées des zones occupées par les Allemands ou à des Juifs. Mais si ce Poliakov a rapporté ce trésor, il en existe d’autres, dit-il, ailleurs, à l’Est, inestimables. Inestimables ? Alors les salopards intéressés sont là, comme toujours. Et ils sont bien abominables. Ukrainiens, pour tout dire.
Il tisse sa toile, si j’ose dire, notre prof JPB, justement, avec un certain Loutrel, un universitaire, spécialiste d’histoire de l’art, bien entendu. Non, non, ce n’est pas lui… Pas très sympathique, d’ailleurs, prédateur dans la catégorie « aucune jolie femelle ne doit m’échapper », banal et prévisible. Il utilise son immense culture en peinture pour gagner un peu d’argent auprès de directeurs de galerie ou de maisons de courtage qu’il conseille parfaitement. Et JPB l’utilise, lui, pour qu’on reprenne notre souffle, après quelques scènes particulièrement sanglantes, en l’entendant parler magnifiquement de Zeuxis ou de Fragonard, ça pourrait être Lacan parlant de « la Vierge aux tours » de Bramantino, bref, un régal.Un peu d’érudition en attendant que le sang sèche.

Mais on entre alors, très vite, dans un monde secret intriqué dans « le nôtre », un monde où ne comptent que le pouvoir et l’argent et le sexe, — pour l’amour, on repassera ! Mafia ukrainienne, avec ce k qui craque, activistes d’extrême-droite, figés dans le passé et toujours en retard ou en avance d’une guerre, fils de nazi à vomir, au sens propre ! Ah, ce ghrrfrr péniblement articulé par ce vieillard catarrheux atteint de syllogomanie ! Alors collectionneurs dévoyés, commissaires priseurs itou, avocats marrons, sans oublier le FBI, oui, celui qui a créé FO à Marseille, à moins que ce ne soit la CIA, qui surveille tout ça, incarné par un être apparemment féminin, dont on devine autant les souffrances que le joli derrière finement galbé mais intouchable, très compétente et terriblement insaisissable.
Si JPB a choisi ce monde-là, ce n’est pas par hasard, c’est le domaine du pire, lié à tout ce qui nous enchante, nous permet de mieux vivre, de tenir le coup ! Visite du musée ! Nous avançons dans la fange, les intestins jaillissent, les os explosent, dans ce constat hallucinant d’une société à la dérive. Ce n’est pas seulement un excellent polar, c’est aussi le film violent de ce que peut devenir une société humaine sans amour, composés d’hommes « augmentés », qui ont perdu la trace du regard frais et libertin de la du Barry (parce qu’elle est là, elle aussi), tellement « connectés » qu’ils ne savent plus être naïfs parce que définitivement ignares. Fragonard, c’est un prix, pas un verrou ! Non, je ne vous dirai rien du règlement de comptes final dans cette mine de sel abandonnée où sont stockées des merveilles…
Mais malgré la noirceur glaciale de ce roman, qui va bien au-delà de sa fonction distrayante, JPB nous repêche dans sa main secourable et nous laisse le plaisir d’une fin légère, pour ce Pierre Loutrel chasseur de loutres. Il nous repêche épuisés par ce parcours dans la noirceur totale — et dont lui-même, s’il a mis par hasard quelque chose de lui dans son personnage, n’est pas sorti indemne.

Fabienne Rasori Manca

Jean-Paul Brighelli, Noirs dessins, l’Archipel, 18€.

Souverainisme pas mort !

Droite et Gauche sont mortes — c’est le principal enseignement de l’élection d’Emmanuel Macron.
Soyons honnêtes : la distinction entre ces deux gestionnaires du libéralisme européen n’était plus claire depuis longtemps déjà — disons 1983 pour résumer. Mais ces derniers temps, les jumeaux vaguement dissemblables avaient glissé vers l’homozygotie.
Il faut de temps en temps un événement, même insignifiant, pour faire admettre une vérité depuis longtemps acquise, mais dont on n’osait s’avouer les conséquences. La dernière séquence électorale, engagée par les primaires et conclue par des législatives caricaturales, a révélé, au sens photographique du terme, la compatibilité profonde de gens qui feignaient de s’affronter pour mieux se partager les charges et le gâteau — « l’arsenic et les nègres », comme disait Hugo. « En marche », en réunissant les appétits des deux camps, a levé l’ambiguïté.
Que les primaires de la droite aient été perturbées de l’intérieur par tel ou tel adversaire de François Fillon — dont les « affaires » ont brutalement disparu de la ligne d’horizon ; que celles de la gauche aient été truquées de façon à ce que soit désigné le seul candidat susceptible d’empêcher Mélenchon d’accéder au second tour ; qu’Emmanuel Macron ait été ou non le plan B d’un François Hollande à bout de souffle — tout cela a finalement assez peu d’importance. Que les médias se soient unanimement ralliés à Napoléon IV (voir Hegel, puis Marx : après la tragédie, la farce ; après la farce…) est aussi un épiphénomène — vous ne pensiez tout de même pas qu’ils allaient embrasser son adversaire… Que les banquiers de Bilderberg, les penseurs de l’Institut Montaigne ou les dîneurs du Siècle y aient tous mis du leur, rien de plus logique : il y avait en face une menace réelle, non pas celle du Front national, qui n’a jamais été crédible, mais celle du souverainisme.
Du peuple souverain.

Le Système a eu très peur en 1968, et a géré au mieux cette angoisse, en éliminant le concept de prolétariat d’abord, celui de peuple ensuite. Même Mélenchon ne dit plus que « les gens »…
Mais il n’est pas encore parvenu à effacer la Nation.
Peut-être y parviendra-t-il. L’atomisation des programmes d’Histoire opérée par Vallaud-Belkacem allait dans ce sens ; les belles déclarations sur le « récit national », tant qu’elles ne sont pas suivies d’effet, en resteront aux intentions — parce que restaurer l’histoire nationale risquerait de restaurer la nation, et d’effacer son atomisation en « communautés », à laquelle on prétend nous faire consentir.
Faites l’addition des voix qui se sont portées sur des candidats souverainistes — de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau, sans oublier une petite part des électeurs de Fillon. Cela frise les 50%. Combien d’entre eux ont choisi l’abstention aux Législatives ?

50% qui sont représentés aujourd’hui à la Chambre par une petite quarantaine d’élus. On applaudit très fort la démocratie.
Peu importe. Les dés ont roulé, les circonstances étaient ce qu’elles étaient, le souverainisme a fait si peur qu’il a fallu inventer un homme providentiel comme la France les aime pour faire face à la menace.
Mais n’est pas De Gaulle qui veut. Même avec l’appui des médias.

Et demain — en 2022 ? On prend les mêmes et on recommence ?
Marine Le Pen s’est définitivement disqualifiée lors du débat contre Emmanuel Macron — qui visiblement n’en croyait pas ses yeux. Non par son incompétence en matière de finances et d’économie — on élit un président, pas un chef comptable. Mais parce qu’en refusant tout conseil avant le débat, elle a fait preuve d’hubris — la fameuse démesure par laquelle les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. Le FN va sombrer dans des querelles de personnes, Collard plaidera pour Marion Maréchal, Marine Le Pen fera de la résistance, le Vieux nuira tant qu’il pourra, par vocation, tout cela est dérisoire, et Philippot se repliera sur les Patriotes, le club qu’il vient de créer.
Nicolas Dupont-Aignan est mort également — seuls ses concitoyens d’Yerres lui ont permis d’échapper à la défaite que lui avaient programmée tant de belles âmes qui s’étaient pincé le nez en apprenant qu’il voterait MLP au second tour. Mélenchon tonitruera à l’Assemblée, mais il est déjà acculé aux confins, « cornérisé » par Macron comme Merkel a cornerisé Die Linke. Au mieux, il fera un maire convenable à Marseille, qui en a bien besoin — mais on ne prend pas la France en conquérant la Canebière.
Et Mélenchon n’est pas son électorat. Qu’on le veuille ou non, il y a bien une gauche souverainiste en passe de rester orpheline — une Gauche qui se reconnaîtrait aujourd’hui dans le discours de Chevènement en 2002 : il est terrible en politique d’avoir raison trop tôt. Tout comme une large part de la Droite regrette chaque jour Philippe Seguin.
Il faut dès à présent penser au coup suivant, sous peine d’être acculé à prendre les mêmes — et à recommencer. Utilisons les recettes de Macron : les Français ne parient plus sur les chevaux de retour, les habitués des dorures, les conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs ; ils ont également émis le vœu assez net de changer de génération — la jeunesse n’est pas une garantie en soi, elle peut elle aussi être un naufrage, mais elle a au moins le mérite de ne pas être compromise avec les grabataires, et il y dans la génération des années 1970 des gens de valeur. Enfin, il faut chercher dans la « société civile » (une curieuse expression quasi pléonastique, quand on y pense) quelqu’un / quelqu’une qui ait quelques idées, l’art de les exprimer, une image et une constante : la défense de la France, de sa langue, de sa culture, de son terroir — et de ses habitants, humbles et héritiers, citadins et périphériques, bobos et oubliés.

Jean-Paul Brighelli

Scènes de crime au Louvre — et ailleurs…

« La palmeraie de Vaï ? » me lance mon interlocuteur. « En quelle année y êtes-vous allé ? Ah, 1972 ! Eh bien, n’y retournez pas — et c’est un Crétois qui vous donne ce conseil, il ne saurait mentir… Un parasite a détruit les palmiers, le site est plus dévasté que les faubourgs de Tchernobyl, et l’on y marche littéralement sur les touristes… »
« Et le défilé de Samaria ? Une autoroute, mon cher ! Des milliers d’excursionnistes se précipitent chaque année vers Aghia Rouméli ! Vous étiez seul avec votre copine sur cette plage de sable noir ? Oubliez — ou plutôt, gardez-en le précieux souvenir : le temps passé ne se rattrape guère, le temps passé ne se rattrape plus… »

Christos Markogiannakis, rencontré il y a quinze jours au Salon du Livre de Nice, est un interlocuteur décourageant. Et s’il n’avait commis un excellent livre, Scènes de crime au Louvre, je l’aurais diligemment maudit.
De quoi s’agit-il ? Cet honnête garçon, juriste spécialisé en criminologie, a eu l’idée de choisir un certain nombre d’œuvres exposées au Louvre, de la stèle de basalte portant le Code de Hammurabi (Rez-de-chaussée Richelieu, salle 3) à la Médée furieuse de Delacroix (Sully deuxième étage, salle 62), en passant par un Caïn et Abel représenté sur le panneau inférieur d’une armoire en noyer (Richelieu, 1er étage, salle 16) ou la Clytemnestre de Guérin (Denon, Daru, salle 75).
À chaque fois Markogiannakis raconte l’histoire (avec en notes force références savantes qui feront le bonheur des amateurs de textes anciens), et recompose la tragédie — posant nombre de bonnes questions : « Agamemnon était-il un époux abusif et cruel ? » « Qui est l’homme qui se penchant sur Argos endormi semble jeter sur lui l’ombre de la mort ? » (pour un Fragonard représentant Mercure s’apprêtant à tuer Argus afin de délivrer Io — la vache sacrée, en deux lettres, de tant de mots croisés). Ou des hypothèses stimulantes : « Peut-être le chien, qui nous tourne le dos, voit-il apparaître cette nouvelle forme de son maître, qui va éclore de la terre » — sur l’Adonis mort de Laurent de La Hyre.
L’auteur a travaillé, à Athènes ou Paris, avec les meilleurs criminologues — qui lui ont enseigné, par exemple, que contrairement à une idée reçue, les femmes n’empoisonnent pas plus que les hommes (un petit 2%), mais qu’elles raffolent elles aussi des armes à feu et des armes blanches. Mais le préjugé est si fort que les révolutionnaires menèrent une inquisition renforcée pour savoir si Charlotte Corday était bien une femme, tant l’usage d’un couteau pour tuer Marat (le Louvre détient — Sully, salle 54 — une copie d’atelier du Marat assassiné de David dont l’original est à Bruxelles) leur avait paru peu conforme à son sexe supposé.
Un ouvrage brillant, sur un beau papier semi-glacé — et pas cher (19 €) aux éditions du Passage.

Mais ce que j’ai aimé, c’est que ce livre est un lanceur d’imagination. Markogiannakis a circonscrit son enquête au Louvre. Passez la Seine, et arrêtez-vous devant le magnifique Rolla de Gervex — j’ai déjà avoué ici mon amour immodéré (pléonasme : un amour qui n’est pas immodéré n’est pas un amour du tout) pour les peintres pompiers et leurs émules. RegardezEt cherchez donc dans ce que donne à voir le tableau ce qui s’est passé — sans tricher, hein, le premier que je surprends à se précipiter sur le poème de Musset (« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux », mille fois cité, c’est là) sera privé de Bonnet d’Âne pour une semaine, châtiment démesuré mais mérité.
Le jeu peut se dédoubler d’ailleurs. Markogiannakis donne dans son livre toutes les sources littéraires qui ont permis aux artistes d’exécuter (quel mot, en l’occurrence !) leur mise en scène plastique du forfait. Mais pour la Phèdre de Cabanel par exemple (à Montpellier, au musée Fabre) après vous être demandé de quoi est morte la femme habillée de sombre assise à droite, ou ce que dit la servante, retrouvez donc les textes (Sénèque d’abord, Racine ensuite) qui narrent les circonstances du crime — sachant que le vrai mort est hors tableau : ce que le peintre met ici en scène n’est que la conséquence d’un meurtre par procuration. Racine par exemple décrit, dans un récit fameux, la véritable enquête à laquelle se livre Théramène, remontant « la piste de l’horreur », comme dirait un journal moderne — sauf qu’il le dit mieux :
« De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. »

Vous pouvez pousser le jeu hors des frontières, l’art (comme la littérature) s’intéressant à la mort encore plus souvent qu’à l’amour. Au Tate Britain de Londres, arrêtez-vous devant le célèbre tableau de John Everett MillaisEt demandez-vous pourquoi un coquelicot sous la main droite de la jeune fille, pourquoi des marguerites, pourquoi des roses, des pensées, des fritillaires ou des violettes : un bon flic doit connaître le langage des fleurs…
À moins que cet apparent suicide ne soit qu’un copycat, comme disent les criminologues, de la Jeune martyre (Denon, 1er étage, salon Denon, salle 76) que Markogiannakis analyse avec gourmandise.Le tableau de Paul Delaroche date de 1855, celui de Millais de 1851, mais allez savoir qui a copié l’autre — compositions  identiques, toile découpée de la même manière — à ceci près que l’une a le visage à droite, et l’autre à gauche, comme deux photos inversées. À moins que dans ces années-là, quelques jeunes noyées n’aient enflammé l’imagination des tueurs en série — je veux dire des peintres.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la chaleur écrasante de ce beau dimanche, les Français, à ce que disent les médias, s’empressent de ne pas aller voter. J’ai trouvé dans ce second tour des Législatives l’inspiration pour parler de crime — allez savoir pourquoi.