La revanche de Magua : l’annulation de Kanata

Rappelez-vous le Dernier des Mohicans. Magua, le chef huron, ne marche pas à l’affectif. Il arrache et mange à moitié le cœur du colonel Munro, fait griller vif le jeune Major Duncan Heyward, traîne en esclavage la larmoyante (on le serait à moins) Alice Munro et tue finalement Uncas, le fils unique de Chingachgook — le « dernier des Mohicans ». Parce que le fils adoptif de Chingachgook, Nathaniel Bumppo, dit « Œil de faucon », dit « Bas de cuir », dit « la Longue carabine » (Fenimore Cooper m’a assuré dans une conversation privée au dessus d’une table tournante que non, ce n’était pas une métaphore cochonne), est un Blanc comme vous et moi, et d’ailleurs il est mort sans descendance — lire la Prairie, qui clôt le cycle Natty Bumppo.

Bon. Magua meurt à son tour. Mais ses héritiers sont toujours là, prêts à arracher des cœurs de Blancs. Par exemple celui de Robert Lepage, illustrissime metteur en scène canadien — donc une cible de premier choix.

Robert Lepage est blanc. Un enculé de Blanc, s’il faut en croire l’actualité récente du Québec. Le genre qui est capable de faire chanter (dans un spectacle qui devait s’intituler SLAV, pour le Festival de jazz de Montréal) du blues à une Blanche ! Le genre qui est capable de faire jouer un rôle d’Indien par un acteur qui n’est pas 100% « native » — et tant pis s’ils ont tous été exterminés, tant pis s’il n’y a pas assez d’acteurs indiens de qualité pour monopoliser les rôles de Kanata (titre originel d’un spectacle donc annulé), que devait jouer le Théâtre du Soleil en décembre à Paris et plus tard au Québec — et qui est remis sine die, les producteurs canadiens ayant retiré leurs billes, sous pression de l’extrême gauche « racialiste », dit le Figaro — raciste, dit Mathieu Bock-Côté, et il a bien raison.
C’est d’autant plus drôle que Robert Lepage, dit notre sociologue mal pensant (deux mots en combinaison oxymorique, ces temps-ci — tant les sociologues font de leur mieux pour penser « bien », quitte à tordre le cou aux évidences) « renversait le regard historique traditionnellement posé sur le Canada, en privilégiant celui des Amérindiens par rapport aux Blancs. Lepage reconduisait, avec un génie dramaturgique indéniable, une lecture culpabilisante de l’histoire occidentale. »
Mais voilà : quand on accepte le jeu pervers de la culpabilité, on trouve toujours plus culpabilisant que soi. « Un groupuscule prétendant représenter une communauté « minoritaire » a surgi pour accuser la pièce de se rendre coupable d’appropriation culturelle, c’est-à-dire d’une forme de pillage symbolique propre à la domination néocoloniale que subiraient les populations « racisées » ». Nakuset, directrice exécutive du Native Women’s Shelter de Montreal, s’est déclarée « très heureuse » de cette annulation. Pauvre conne.

Je suggère que désormais toute organisation, tout groupuscule, tout individu utilisant ce mot, « racisé », soit systématiquement poursuivi pour racisme. C’est la moindre des choses, au moment où le mot « race » a disparu de la Constitution, non ? Et Mathieu Bock-Côté de conclure : « Les militants anti-SLAV ont soutenu qu’il était absolument illégitime qu’une Blanche puisse reprendre des chants composés par et pour des Noirs. Cet argumentaire prônant un principe d’étanchéité ethnique et réhabilitant la race comme catégorie politique est typique de l’extrême-gauche racialiste qui entend légitimer par là un authentique racisme anti-Bancs. »

En 1975 je suis allé voir jouer les Iks, une pièce adaptée d’un livre, Un peuple de fauves (1972), de l’anthropologue anglais Colin Turnbull (anglais ! Même pas noir !), mise en scène par Peter Brook (un Britannique lui aussi ! Même pas immigré !) au théâtre des Bouffes-du-Nord — un théâtre à l’italienne promis à la destruction, sauvé in extremis par Brook, qui longtemps affectionna ce lieu lépreux et magique.
Résumons, pour ceux qui n’y étaient pas : les Iks constituaient une tribu de chasseurs-cueilleurs dans une zone du Kenya que les Anglais avaient décidé de sanctuariser en parc naturel. Exeunt donc les primitifs, chassés par les écolos de l’époque. On les recase dans un autre coin du Kenya, en leur distribuant des sacs de semences afin qu’ils se sédentarisent et deviennent cultivateurs. Bref, on leur demande de réaliser en un an la révolution néolithique, qui nous a pris globalement un certain temps. Ils ont mangé ou vendu les grains de maïs, ont bu le résultat, sont tombés dans la mendicité larvaire et le désespoir lent — dix ans plus tard, il n’en restait plus un seul.
Fable sur les bonnes intentions, adaptée par Jean-Claude Carrière (qui n’est pas ik, ni africain), jouée par la troupe de Brook au complet — un Américain, Andrea Katsulas, un Japonais, Katsuhiro Oida, Un Malien (Malick Bakayoko — même pas Kenyan !), des Français (Maurice Bénichou — un Pied-Noir, un ancien « colon » !) et Anglais (Bruce Myers) de souche, et une Allemande noire (si — Miriam Goldschmidt). Un panorama mondial qui faisait de la pièce un magnifique plaidoyer pour l’humanité.
Ariane Mnouchkine, qui n’en revient toujours pas, a essayé de sauver le spectacle de Robert Lepage. En argumentant : « Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. » Combien d’acteurs blancs ont joué Othello, avant et après Laurence Olivier ou Orson Welles, qui n’étaient pas noirs, quel culot, mais qui étaient sublimes ? Et alors ? « Intimidation inimaginable dans un pays démocratique », a déploré la directrice de la troupe du Soleil.
Mais peut-être ne sommes-nous plus en démocratie — en tout cas, nous n’y serons plus si nous laissons ces apprentis-nazis imposer leurs diktats. Combien de fois faudra-t-il expliquer que la terreur, aujourd’hui, n’est pas à droite ?

Impossible de mettre en scène les Iks aujourd’hui. Ni Othello, qui passe désormais pour une pièce raciste — et anti-féministe, visons large. Quelques abrutis de première grandeur agiteraient sur Internet le spectre du néo-colonialisme. Non content d’avoir éradiqué les Iks, l’homme blanc prétendrait les représenter dans un casting qui ne serait pas intégralement africain ? Impensable, pour les nouveaux coupeurs de têtes, grandes consciences auto-proclamées et grands cons certifiés.

Alors, disons-le franchement à ces jeunes enfoirés : vous êtes des minables, méprisables, indéfendables, qui bâillonnez la liberté d’expression au nom de grands principes foulés aux pieds par la même occasion. Extrême-gauche ? Extrêmement cons, ça, c’est sûr. Fascistes. Racistes. Pourris. Communautarisme mon cul ! Je vous pisse à la raie. Je vous conchie, apôtres du politiquement correct. Vous êtes de la boue. La lie de l’humanité. Héritiers des Khmers rouges et des Gardes de la même couleur. Des impuissants qui s’en prennent aux créations des autres parce qu’ils sont bien incapables d’inventer quoi que ce soit. Minables. Déjà morts à vingt ans.
Que des Québécois s’enrégimentent sous les couleurs du puritanisme intellectuel des facs américaines est une défaite de première grandeur pour la culture de la Belle Province — et pour nous. Et que des médias relaient les agissements criminels d’une bande de psychopathes en quête de notoriété me donne envie de vomir. Internet est le prochain tribunal de l’Inquisition, relais de toutes les rumeurs d’Orléans, bouche à feu de tous les va-de-la-gueule, où l’on peut assassiner un homme ou une création en dix secondes et quelques clics — et sous couvert d’anonymat, de surcroît.
Alors, je vous le dis, crétins décervelés : vous êtes la Bêtise incarnée, la Bête de l’Apocalypse, le troupeau aveugle du XXIe siècle. Le degré zéro de la pensée.
Et moi, je signe.

Jean-Paul Brighelli

Ego Trip

« Si James Bond le rencontrait dans la rue, reconnaîtrait-il le jeune homme pur et ardent qu’il avait été à dix-sept ans ? Et qu’est-ce que ce jeune homme penserait de lui, l’agent secret, le James Bond mûr ? L’adolescent le reconnaîtrait-il, sous l’écorce qui était venue recouvrir cet homme, et qu’avaient ternie des années de tricheries, de cruauté, de terreur — cet homme aux yeux froids et arrogants, à la joue sabrée d’une cicatrice, avec cette bosse sous l’aisselle gauche ? »
Ian Fleming, From Russia with love, chapitre XIII — 1957).

Ian Fleming aurait voulu Cary Grant, paraît-il, pour interpréter Bond. Il trouvait Sean Connery un peu trop écossais — et l’acteur a fait de son mieux, dans les Bond qu’il a joués, pour effacer son accent édimbourgeois. L’écrivain réfugié à la Jamaïque

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

ne se voyait pas incarné par l’ex-Monsieur Univers-EcosseSean-ConneryQuant à Sean Connery, lorsqu’aujourd’hui il se retourne vers celui qu’il a été quand il jouait Another time, another place avec Lana Turner (1958)2048x2730-sean-connery-birthday-cool-gallery-1-43-jpg-d5f675ebreconnaît-il celui qu’il est devenu cinquante ans plus tard :SeanConneryJune08Bien sûr, nous, nous l’avons à peu près figé ainsi — magie du cinéma :james-bond-007-carte-postale-sean-connery-jeEt nous avons oublié qu’il a aussi été… ça :1974-zardoz-002-sean-conneryC’était dans Zardoz (1974), l’un des nanars les plus ésotériques de la filmographie de Connery.

« Mourir, cela n’est rien, mourir, la belle affaire… mais vieillir… »

J’ai très peu de photos de moi : j’ai presque toujours été de l’autre côté de l’objectif. Alors bien sûr, le photographe se retrouve en creux dans les images, comme Modigliani dans cette femme nue :800px-Amedeo_Modigliani_-_Le_Grand_Nu Modigliani, mais pas seulement : c’est aussi pour moi Philip Roth regardant Modigliani : «… la tige flexible de cette taille, l’ampleur de ces hanches, le joli galbe de ces cuisses, le triangle de flamme de la toison qui marque la fente — ce nu typique de Modigliani, jeune fille de rêve, longiligne, accessible, qu’il peignait rituellement…»
Parce qu’enfin, si « mon âme est un paysage choisi », les paysages des autres entrent aussi dans le nôtre. Toutes les choses vues, toutes les choses lues : « El universo, que otros llaman la Biblioteca…»

Je suis l’ombre de l’ombre. Le masque d’une apparence.
DSC_0041 10Dans la photo d’un château en ruines, voyez-vous d’abord la ruine, ou le château — ou Brighelli qui y passait ?
IMG_00000695Et dans le graffiti posé sur la silhouette d’un vélo, que voyez-vous ? Brighellli qui y passait aussi, en vélo justement, et qui y a vu… Lequel des morts que nous traînons tous avec nous remontait ce jour-là du goudron ?

De qui je fus, peu de nouvelles.

Etalons les pauvres artefacts d’une archéologie narcissique : un hippie mélancolique sur une dune de Belle-Isle,Capture d’écran 2018-07-28 à 03.34.02 le même, quelques mois plus tard, sur une plage de Sicile, au petit matin,JPB juillet 1973 ou au pied de la statue monumentale d’Aristote, en Grèce du Nord.Capture d’écran 2018-07-28 à 03.36.20 Suis-je bien cet exhibitionniste de la fin des années 1970 ?JPB 1978 2 Ce moustachu accablé de soleil juste au dessus du lac de Goria ?JPB 1989 2 09-23-22 Ou cet autre, déjà moins chevelu, déjà plus bedonnant, adossé à une rambarde au château d’If ?Capture d’écran 2018-07-27 à 15.50.34 Et pour perpétuer le propos de Fleming, que penseraient-ils, les uns et les autres, de cet individu vaguement menaçant,0000 cultivant le « mépris d’avance », comme disait Cohen — Albert, pas Leonard ? Capable de voter à droite par dégoût — le « dégoût » que René Crevel accrocha à sa veste juste avant d’essayer le gaz, en ce 18 juin 1935… Capable de tenir des propos d’ultra-gauche — après tout, idéologiquement parlant, il serait proche de Gramsci… Défi et provocation. Amoureux de toutes, ami de quelques-uns, haï souvent, hanté de soleils couchants…

Oui, que penseraient-ils de moi ? Jadis si mince, aujourd’hui plus… confortable… Homme du Midi qui vécut si longtemps dans les brumes… « Un mixte composé de lumière et de fange », dit Tristan l’Hermite.
Comme nous tous, d’ailleurs. D’originalité, point de nouvelles.

Et tous ces Brighelli accumulés font-ils le Brighelli d’aujourd’hui ? J’ai moins l’impression d’être un résultat qu’une somme indistincte, une couche géologique où se lirait, à travers les strates, une histoire contrastée — socle hercynien, conçu dans les bas quartiers de Marseille, laves désagrégées, et roches métamorphiques successives.
Métamorphose est bien le mot : chenille, papillon — où en suis-je aujourd’hui de mes incarnations ? Envie d’un dernier cocon, ou d’une dernière cavalcade ?
Ce feuilleté friable est fait aussi de pages entassées, couches de schistes où se lit l’ardoise de la Castagniccia, la serpentine du Cap corse — et quelques inclusions de grenats catalans… Rien de bien précieux, rien de bien indiqué pour construire un palais : ça s’effrite sous les doigts, ça se disperse, ça s’affaisse peu à peu. Poussière qui retourne à la poussière. Je n’ai jamais pu regarder une falaise où se lit l’histoire de la Terre sans y voir une image de ce que nous sommes — des couches successivement superficielles, désormais écrasées par des sédiments plus récents, qui eux-mêmes bientôt…
Nous passons la vie à nous construire, à nous peaufiner, alors que nous deviendrons nous aussi sédiments, terreau à pissenlits et autres parasites… Ressusciter enfin dans la caillette d’une vache, vaguement ruminé, et transformé en bouse… en azote et méthane… en saint-nectaire ou en reblochon…

En admettant que je pourrisse encore un peu sur pied, que pensera alors le vieillard cacochyme de celui que je suis aujourd’hui, et que déjà je ne suis plus, au moment où j’arrive au bout de ma chronique ? Qu’il ne se souciait pas assez du lent pourrissement de ses cellules ? Les rides d’aujourd’hui sont les grands canyons de demain. Nous nous creusons, nous nous fissurons, des lézardes courent en surface, témoins de bouleversements internes, de ruptures cellulaires ou de proliférations inopinées.

La barbe a disparu, et la moustache aussi. Les cheveux se font rares — et comme ils blanchissent en même temps, ils s’éclaircissent deux fois.
Restent l’inquiétude et le mépris.
Deux bonnes raisons de continuer à écrire. Et de prendre, à partir d’aujourd’hui, une semaine de vacances.

Jean-Paul Brighelli

Barbus et barbouzes

B9716403322Z.1_20180721112446_000+GP3BNSHUB.1-0Lorsque Léopoldine s’est noyée, Hugo, dévasté par la mort de sa fille, s’est tourné vers l’occultisme pour renouer au-delà de la nuit avec sa fille tant chérie. Je ne me permettrai pas de critiquer, qui peut savoir comment nous réagirions face à un tel drame…
Evidemment, on interroge les tables tournantes, mais elles n’en font qu’à leur tête : invoquant Léopoldine, Hugo s’est retrouvé en conversation avec Homère, Dante ou Shakespeare, bref, des mecs à son niveau. Et qui parlaient tous en alexandrins français…
L’autre jour, pendant que les médias s’excitaient sur un petit voyou qui s’est cru le roi du monde, j’ai interrogé mon propre guéridon, dans l’espoir de faire revenir du paradis d’Odin l’une ou l’autre des grandes pointures de la littérature. Mais je ne suis pas Hugo, ou quelque chose s’est grippé dans le mécanisme, bref, tout ce que je suis parvenu à convoquer, c’est le spectre de Dominique Ponchardier.
Comment ? Vous ne connaissez pas Ponchardier ? Grand résistant, co-fondateur du réseau Sosie, qui fournissait des renseignements aux Alliés, multi-récidiviste de l’évasion des prisons de la guerre, agent très secret, homme à tout faire de De Gaulle, et surtout écrivain prolifique, sous le nom d’Antoine Dominique, qui inventa un jour le Gorille, alias Geo Paquet, 1m75 et 120 kilos de muscles…defaultAccessoirement, Ponchardier est l’inventeur du mot « barbouze » — tout au moins dans son sens moderne d’agent des services parallèles.
Cet aimable garçon, qui un jour porta sur son bras Mon Général pour lui faire traverser, au milieu de 500 000 enthousiastes, la place centrale de Lima, avait l’air goguenard qui sied bien aux esprits. Il a épousseté sur son veston un peu de poussière d’étoiles, et a accepté le café que je lui proposais.
Après lui avoir consciencieusement beurré la tartine (avec les auteurs, aucun autre comportement n’est acceptable) en lui expliquant combien j’aimais ses livres, je lui ai demandé ce qui avait amené sur sa face pas tibulaire mais presque, comme disait Coluche, ce sourire malicieux.

– Ah-ah-ah-ah, s’est-il répandu.
Entendre un fantôme se moquer ainsi de vous, ça flanque un coup.
– Mais encore ? demandai-je, un peu interloqué par cette hilarité.
– Cette affaire… Comment s’appelle-t-il, déjà, le petit voyou qui a gagné la confiance de votre président ? Ah oui, Alexandre Benalla ! Le fils d’Allah ! Tu parles d’un rejeton, ajouta-t-il dans son rude langage de soudard espiègle.
« On en a ri, là-haut, tu ne peux pas savoir ! De lui, mais surtout de la presse… La barbouze de l’Elysée… Ah-ah-ah ! »
Et subitement sérieux :
– Non mais, écoute-moi, fils… Des barbouzes, j’en ai connu des wagons. Nous avons tous ensemble ramené le Général au pouvoir, en 58… J’ai même raconté ça dans un livre…
– Le Gorille en révolution ! m’exclamai-je, avec la spontanéité étudiée du flatteur.A47460S’il avait pu gagner en volume, il l’aurait fait. Rien ne réjouit davantage un ectoplasme d’écrivain que de constater que ses œuvres lui ont survécu.
– Tout dégénère ! Marx avait raison : après la tragédie, la farce ! Nous avions les barbouzes, vous avez les barbus. Nous avions appris le maniement des armes en tirant sur les Allemands, votre sbire a dû rêver d’un flingue dans son quartier perdu de la Madeleine, à Evreux, quand il était gamin… Tu paries qu’il a une Rolex ?
– Le fait est qu’il aime être regardé. Déjà, se laisser filmer en train d’assommer un manifestant déjà à terre, c’est ballot. Mais que veux-tu, enchaînai-je en le tutoyant moi aussi, nous sommes à l’ère du selfie. Ce pauvre garçon est sur toutes les photos, avec Emmanuel ou avec Brigitte… Pour un peu, il aurait tenu l’appareil lui-même !
– C’est le drame de votre époque, dit Ponchardier, redevenu enfin sérieux — mais des larmes de rire brillaient encore dans ses beaux yeux de primate. Nous étions des hommes de l’ombre : vous avez droit à la version en couleurs. Pour qu’on les identifie plus sûrement, vos gros bras portent des lunettes noires même la nuit. Nous, nous en portions pour enlever un opposant marocain, éliminer les vieux potes de l’OAS et les anciens ennemis du FLN, expliquer la vie à des malfaisants de toutes origines. Benalla a les clés de Brégançon et du Touquet — nous n’étions même pas invités à Colombey ! Nous avions des vestons bien coupés qui dissimulaient les calibres, vos cow-boys modernes tiennent absolument à ce que le holster dépasse de leur blouson ajusté. Des fétichistes, voilà ce qu’ils sont !
« Et puis, ajouta-t-il avec une satisfaction qui frisait la suffisance, nous étions parfois un peu enveloppés, mais c’était de l’excès de muscles. Je le trouve un peu gras, votre Benalla, non ? »
– Le fait est…
– Mais peut-être est-ce tout ce que vous méritez, me coupa-t-il. Philippe Muray me faisait remarquer l’autre jour…
– Vous connaissez Muray ! m’exclamai-je.
– Et pourquoi non ? Il n’y a que du beau linge, dans l’au-delà — les autres retournent à la poussière… Bref, il nous racontait le concept d’Homo Festivus — le stade qui a suivi l’Homo Sapiens… Benalla est le fils de cette époque d’égocentrisme, de caméras et de réseaux sociaux. Nous étions payés comme des fonctionnaires de police, lui il veut donner des ordres aux flics — ça a dû les énerver, d’ailleurs, pas la peine d’être un génie pour deviner d’où vient le dossier qui a été transmis au Monde.
« Et loger dans les palais de la République, comme une maîtresse mitterrandienne. Tout pour ma gueule ! Tout emmouscaillé qu’il soit aujourd’hui, il doit déjà découper les manchettes qui parlent de lui. Nous aurions été virés si le nom de l’un ou l’autre d’entre nous avait filtré dans la presse. Juste ce collectif, « les barbouzes »… Nous étions l’ombre de l’ombre. Votre guignol ne se contenterait pas de faire son boulot : il lui faut les caméras. Le patron a les ors, il lui faut les paillettes. Qu’on ait pu confier les clés du royaume et de l’Elysée à un co***rd pareil me renverse.
« Quant à la gestion de l’affaire… On a dégoupillé un ou deux fusibles récalcitrants — c’est pire que tout. J’ai connu des époques plus couillues où des ministres étaient suicidés à l’insu de leur plein gré dans 10 cm d’eau malpropre. Où un polémiste à demi-aveugle avait un curieux accident de vélo, au petit matin — pendant qu’on vidait son coffre de tout document compromettant. Où un responsable des chasses présidentielles se tirait une balle de chasse à l’éléphant dans son bureau de l’Elysée. En nettoyant son arme, sans doute…
« Franchement, ajouta-t-il en rigolant, le niveau baisse. À tous les étages. »
Il jeta un œil sur la pendule.
– Tu m’excuseras, dit-il. Ce n’est pas que la conversation m’ennuie, mais nous avons banquet ce soir chez Odin… Alors, comme on dit chez vous, le gorille vous salue bien !Le_gorille_vous_salue_bien

Jean-Paul Brighelli

PS. Je signale aux philologues, si nombreux sur ce blog, que « barbouze » était masculin, à l’origine, quand il voulait dire « mauvais garçon ». Puis il s’est féminisé au moment même où il durcissait et signifiait « agent secret » — et on voudrait me faire croire que la langue est sexiste !

Demain l’Afrique !

Capture d’écran 2018-07-21 à 04.55.43Avant tout, précisons un point : que tel ou tel Français ait telle ou telle origine m’indiffère totalement — pourvu qu’il se sente prioritairement Français. Quand ça m’arrange, je parle volontiers, après le troisième verre de Fiumicicoli, de mes racines corses ou toscanes.
Oui, mais voilà, me direz-vous, tout cela reste Blanc.
Et alors ? Que vous importe ? « Un jour tôt ou tard / On n’est que des os… / Est-ce que les tiens seront noirs ? / Ce serait rigolo… »
On veut réformer la Constitution, qui explique que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et qu’elle « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Que l’on est Homme, sans être assigné à résidence ethnique…
Oui, mais voilà : d’aucuns aimeraient bien que nous en parlions un peu plus, de race et de religion, ou de banlieues, ce mot magique dans lequel disparaît aujourd’hui l’identité française. D’aucuns aimeraient bien que la France éclate en communautés si possible antagonistes… Où les Blancs feraient profil bas, au nom de leur passé esclavagiste… Où seraient reconnues toutes les origines, toutes les appartenances — tout ce qui justement est fondu dans le mot « Français ».
Non, non, ce n’est pas le PIR de Houria Bouleldja qui attire notre attention sur la suprématie africaine. C’est Paris-Match, c’est Courrier International, et à la base, c’est le New York Times.

Dans un article plein de sens paru samedi 21 juillet dans le Figaro, mon sociologue québécois préféré, Matthieu Bock-Côté, analyse avec finesse ces déclarations pleines d’onction, auxquelles Barack Obama a donné sa bénédiction en soulignant que les joueurs victorieux de l’équipe de France n’étaient pas, majoritairement, « gaulois » (il devrait voyager, cet homme, il saurait que les Gaulois, en France, n’existent plus qu’à l’état de traces). « Une manière comme une autre, dit notre Québécois, d’inviter le pays à « mettre à jour ses représentations collectives et à se détacher de ses vieilles légendes. »
En 1998, on avait trouvé cette jolie formule, la France Black-Blanc-Beur. L’allitération unifiait le pays. Vingt ans plus tard, les médias insistent : la victoire est une victoire africaine. Paris-Match précise même — ce qui aurait valu à son journaliste de perdre la tête en 1793 : « Sur le terrain, parmi les onze joueurs qui débutent cette finale du Mondial 2018 à Moscou, cinq sont d’origine africaines. Et pas des moindres : les deux Camerounais, Kylian MBappe (moitié algérien, moitié camerounais) et Samuel Umtiti (né à Yaoundé) ; Paul Pogba, né à Lagny-sur-Marne de parents guinéens (d’ethnie Kpelle) ;N’Golo Kanté d’origine du Mali et Blaise Matuidi, né à Toulouse de parents qui ont fui l’Angola pour la République démocratique du Congo. » Et d’ajouter que si l’on analyse les origines des remplaçants, c’est tout aussi frappant. Saga Africa !
Et Griezmann, qu’est-ce qu’il est ? Germano-lusitanien, paraît-il ? Quand vous le voyez évoluer sur un terrain, c’est à ça que vous pensez ? Et Olivier Giroud ?
Ah, c’est qu’au fond, ils sont des taches dans la pureté du noir ivoire…

Si en revanche je dis qu’une large proportion de délinquants, dans nos prisons, est d’origine extra-européenne, ça tombe sous le coup de la loi. Et Bock-Côté de commenter : « Mentionner les origines d’un délinquant serait raciste, mais rappeler les origines d’un joueur serait une célébration admirable de la diversité. La diversité est une richesse quand elle gagne mais il devient raciste de la mentionner quand elle prend le visage de la fracture du pays. On pourrait parler d’une ethnicisation des rapports sociaux à géométrie variable. »

Que les Etats-Unis nous somment de reconnaître la mosaïque, et même de ne plus voir que ça, n’a rien d’étonnant : ils rêvent d’une France tribale. Les médias américains donnent aux indigénistes français, ceux qui écrivent les Blancs, les Juifs et nous, assimilés hâtivement à leurs propres mouvements pour les droits civiques des années 1960, une place disproportionnée dans leurs colonnes. « Le racialisme américain, conclut Bock-Côté, pousse ainsi à la négation des histoires nationales pour recomposer la société selon le modèle de la compartimentions ethnique. »
Ce serait une expérience fascinante de flâner sur les grands boulevards avec de petits drapeaux accrochés sur la tête — selon les origines de nos parents, grands-parents, ancêtres et anthropopithèques divers. Nous nous regarderions en chiens de faïence, sommant les autres d’afficher leur généalogie. Fin de 2000 ans d’Histoire française, noyée dans un grand bain de communautés rivales. Puis au nom de la démocratie, nous instituerons des conseils municipaux multi-ethniques. Puis nous autoriserons la prière en classe, parce que la laïcité, ce produit si strictement français que les Américains, quand ils en parlent, l’écrivent en italique, n’est pas compatible avec le tout-communautarisme. Puis…

Les apprentis-sorciers qui veulent aujourd’hui effacer toute référence à la race dans la Constitution (ils devraient apprendre à lire, la Constitution dit justement que a France ne reconnaît aucune « race ») préparent en sous-main la reconnaissance des « origines ». Pourquoi ne pas inscrire son arbre généalogique sur ses papiers d’identité ? « Nationalité française », c’est un peu court, jeune homme. Ajoutons-y la religion, comme les Allemands. Puis celle des parents et des grands-parents — comme Pétain.

Dans un livre un peu oublié, Chien blanc, Romain Gary met en scène divers acteurs hollywoodiens des années 1960 se flagellant à l’idée que leurs ancêtres furent esclavagistes ou génocideurs d’Indiens. Et de raconter, tongue in cheek, qu’il leur avait signalé, en passant, que tel arrivait d’un shtetl ukrainien, tel autre d’un village du Mezzogiorno, et que leur responsabilité dans la traite atlantique ou le massacre de Wounded Knee n’était pas bien établi… Tout comme la responsabilité de 99% des Français dans la colonisation n’est bien nette — à moins que tu ne juges sur la couleur de la peau, raciste que tu es !

Le foot m‘indiffère, c’est un choix sportif : jamais bien compris pourquoi ces jeunes gens ne saisissaient pas la balle entre leurs mains pour aller marquer entre les poteaux. Mais la nation, en revanche, m’importe beaucoup : la France est un creuset dans lequel divers métaux ont été fondus pour faire un alliage indestructible — un alliage que les donneurs de leçons yankees et les valets qui les servent aimeraient rompre et éparpiller façon puzzle. Afin de régner en maîtres.
Pendant ce temps la Chine…

Jean-Paul Brighelli

Petit cours de latin pour grands débutants.

Il y a Populus, bien sûr, le Peuple dans son ensemble — le Demos grec. A l’origine, ce sont les habitants d’une Ville, Urbs — d’où Urbani, les citadins. Urbs, ce n’est pas mal — c’est très limitatif, avec une majuscule, c’est Rome, et ça a donné urbanité, qui veut aussi dire politesse — la caractéristique de la Polis grecque.
Mais les citadins, ce sont aussi les Cives, ceux qui votent et forment la Civitas. En accordant en 212 la Civitas — le droit de cité — à tous les habitants de l’Empire, Caracalla a fait la boulette du siècle. Si l’on n’avait plus à mériter d’être Romain, pourquoi se casser ? Pourquoi ne pas embaucher des barbares pour tous les travaux barbants, les faire entrer en masse dans l’Empire, et se la couler douce en digérant au stade — pardon, au cirque ?
Au passage, sachez-le, dès que l’Edit de Caracalla fut promulgué, c’en fut fini de la loi romaine. Les coutumes locales prirent valeur de loi. Ça vous dit ? Ça vous parle ?

Il y a également Plebs — la plèbe en tant qu’opposée aux patriciens, les Patricii. Au départ, on ne mélangeait pas les torchons et les patriciennes, et un plébéien n’épousait pas une serviette — et vice versa. C’eût été déroger. La loi Canuleia, votée en 445 av. JC, a levé l’interdiction écrite en 450 sur la loi des Douze Tables.

Parenthèse. J’aime beaucoup Goodbye Mr Chips de James Hilton (1934). Un vieux professeur y apprend à ses élèves les finesses de la loi Canuleia — et nous donne en même temps les limites de la traduction (je ne suis pas loin de penser que le style, c’est justement l’intraduisible) :
« Whenever his Roman History forms came to deal with the Lex Canuleia, the law that permitted patricians to marry plebeians, Chips used to add: « So that, you see, if Miss Plebs wanted Mr. Patrician to marry her, and he said he couldn’t, she probably replied: ‘Oh yes, you can, you liar!' » Roars of laughter. »

Il y a aussi Vulgus. La foule, et par extension la multitude. Le troupeau. Ne pas s’étonner si vulgaire, en français, qui voulait d’abord dire commun (la langue vulgaire, le français, par opposition au latin) a glissé doucement vers la… vulgarité.
Oui, Vulgus a glissé vers Turba, la foule en délire, le désordre, la mêlée désorganisée. Le bordel. Turba, c’est la foule, moins l’humanité. C’est la tourbe. C’est l’après-match.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.09

Pendant le match, la tourbe s’était rassemblée dans les bars du quai de Rive-Neuve, face aux écrans géants installés pour donner soif. Elle hurlait comme un seul homme : dans la foule des supporters, on est prié de s’aligner sur le plus petit dénominateur. Chez Turba, c’est l’imbécile qui fait la loi. Surtout s’il gueule fort. Ou s’il a de gros pétards et de beaux fumigènes.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.22

Un populiste, aujourd’hui, défend le Populus. Le peuple, comme son nom l’indique. Face à lui, les Patricii oligarques défendent les urbani, et même presque exclusivement les Parisii. Ceux que la limitation à 80km/h ne gêne pas particulièrement. Ceux qui se foutent de la France périphérique, puisqu’ils sont le centre et que selon eux le centre seul définit la périphérie — et peut donc s’en passer. Le contraire est également vrai, mais les Parisii ne veulent pas le savoir : ils ont de la géométrie un usage exclusif, et leur centre sans périphérie déborde largement aujourd’hui sur Bruxelles et Berlin.
Et le Patricien bruxello-berlino-parisien voudrait nous faire croire que le populiste défend la foule en délire qui hier soir vomissait sa bière en hurlant « on a gagné ».Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.53

Cette foule déshumanisée, le patricien s’en arrange très bien. Panem et circenses, dit le Patricien, qui, a des Lettres. Du foot et TF1 — le spectacle a remplacé le pain. Turba ne vote pas — le Lumpen se sent rarement Citoyen. Alors le Patricien exulte pour donner l’exemple,macron-bleus-reformes-recuperation-popularite il affecte les gestes de la multitude, mais son complet-veston coûte bonbon. Il réintégrera ensuite son salon doré en croyant que la Tourbe qu’il a touillée — pas le Peuple, hein, suivez-moi bien — fera de même. On n’est pas plus déphasé (1).
Turba n’habite pas un palais doré. Elle dort dans les Quartiers Nord, Centre et Sud. Elle prend n’importe quel prétexte pour roter ses frites et mâcher de la bière.f_jjo1zbuf0 Un de ces jours, elle tuera tout ce qui passera à sa portée — c’est assez son genre. On accusera alors les « populistes », alors que ce défoulement qui veut se faire passer pour de la joie témoigne juste d’une envie de violence latente, dont j’imagine que je ne suis pas le seul à la flairer… On accuse déjà les « populistes » en Italie — alors même que les Italiens ont inventé la distinction entre le populo (« alla riscossa ») et la massa. La tourbe. Le lumpen ++.
Ils s’amusent déjà en allumant des pétards et des fumigènes, en attaquant les flics, en brûlant des voitures, et en faisant monter les eaux du Vieux-Port à force d’y pisser leurs Heineken. Et même, apparemment, à se livrer à des débordements sexuels non sollicités. On ne tue pas encore, mais l’envie n’est pas loin.

J’ai horreur de la foule et de ceux qui la flattent — parce que je les vois, de très près, tous les jours. Comme dit Horace : Odi profanum vulgus et arceo, je hais le vulgaire profane et je l’écarte (ou je m’en écarte). Mon boulot consiste à prendre Turba par la main et à en faire des cives — mais c’est une tâche de plus en plus difficile, parce que les gens au pouvoir, quelle que soit leur étiquette, tiennent absolument à ce que la tourbe reste dans le ruisseau.

Hier soir, je me suis calfeutré de mon mieux, pendant que la Canebière vomissait (cette artère a la fonction des vomitorium — allez, vomitoria pour les esthètes — du Colisée, elle répand les foules sur le Vieux-Port) sur le port un flot de boue — de tourbe au sens second du mot. Une foule boueuse dont les reliefs se reflétaient ce matin dans un ciel d’orage.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.49.50 Ainsi vont les lendemains de fête — non pas de fête populaire, mais de fête boueuse.
Et hier la tourbe a gagné. À part ça, me disent les spécialistes, le match était sans intérêt.

Jean-Paul Brighelli

(1) Dans le dernier numéro de Causeur, disponible tout l’été, un très bel article de Luc Rosenzweig sur l’isolement de Macron face à une Europe excédée par les Eurocrates. Profitez-en, c’est le dernier article de l’ami Rosenzweig.

Pour Beauvoir — et pour Marx

Que Libé soit devenu un journal pour midinettes n’est pas mon affaire. La mort de Claude Lanzmann leur a inspiré un article sur son « amour absolu » pour Beauvoir, et ils en ont demandé la substance et le texte à une certaine Manon Garcia, une spécialiste auto-proclamée qui forcément travaille aux Etats-Unis, cette Mecque de l’intelligence — hier Harvard, aujourd’hui Chicago, ça en impose. Notre brillante universitaire (pur pléonasme, n’est-ce pas…) se fend donc d’une quarantaine de lignes que j’aurais attendues dans Elle : sans doute le mettra-t-elle dans son CV, à la rubrique « articles savants ».
Cette philosophe a soutenu l’année dernière une thèse qui a fait du bruit à Libé (mais la rue Béranger est dans un quartier bruyant, alors on ne l’a pas entendu ailleurs) intitulée « Consentir à sa soumission. Un problème philosophique ». Elle y plaide une réforme du Droit français, coupable de reconnaître, en matière d’amour, le « consentement tacite » alors qu’il faudrait s’aligner sur le « consentement positif » des Américains, où vous avez intérêt à garder la trace écrite du « Oui » de la dame si vous ne voulez pas être accusé de viol. Du coup, « ce n’est plus à la victime de prouver qu’il y a eu harcèlement mais à l’agresseur d’amener les preuves d’un consentement affirmatif ». En clair, c’est à l’accusé de faire la preuve de son innocence, pas à l’accusation de démontrer sa culpabilité. C’est un renversement de toutes les règles du Droit, mais qu’importe, si la liberté des femmes est à ce prix, j’y consens. Appliqué à tous les domaines judiciaires, ça va nous faire du changement. Hier, c’étaient les femmes qui se baladaient avec une « lettre écarlate » sur le front. Désormais, les hommes seront stigmatisés a priori. C’est à ce genre de mutations que l’on comprend qu’une civilisation évolue sainement…
Que notre philosophe n’ait rien compris à la relation unique qui liait Beauvoir à Sartre est une autre affaire. Comme le dit très bien Sylvie Le Bon, la fille adoptive de Beauvoir, à la fin de l’excellent Album Pléiade consacré au « Castor » (1), « en vérité, c’est de la mort de Sartre qu’elle meurt », en 1986. Que Claude Lanzmann fût toujours en vie à cette époque (il venait de finir Shoah) n’a pas convaincu Beauvoir, qui se portait globalement bien, de rester encore un peu parmi nous — elle qui savait pourtant que sa mort « ne les réunirait pas » : une saine déclaration d’athéisme qu’on aimerait entendre plus souvent.

Rétablissons les faits. Comme aurait dit René Girard, Lanzmann a été le troisième du triangle dont la relation Beauvoir-Sartre constituait la base. Comme Nelson Algren ou Dolorès Vanetti, — « M » dans les écrits de Beauvoir — pour Sartre en leur temps. Des amours fortes, mais contingentes, pendant que la liaison Sartre / Beauvoir était un amour nécessaire, un amour de cinquante années traversé de crises et de combats, comme toutes les vraies grandes complicités : c’est le seul critère pour juger de la vie sentimentale de ces deux grands fauves de l’intellect. Je t’en foutrais de « l’amour absolu » ! D’ailleurs, les images mentent moins que les mots : sur la photo,simonedebeauvoiretjacqueslanzmann c’est à côté de Sartre que se tient Beauvoir — face à Lanzmann. C’est à côté de lui qu’elle marche — et Lanzmann suit, caniche heureux des Temps modernes.sartrebeauvoirlanz

Mais ce n’est pas le plus irritant dans cet article pour courrier du cœur.
Le plus irritant, c’est le conformisme politiquement correct de son auteur et du journal qui l’héberge. Que Libé présente ainsi la rédactriceCapture d’écran 2018-07-09 à 16.58.12n’étonne pas celles et ceux qui savent depuis longtemps que le quotidien jadis fondé par Sartre, et pour lequel je me suis battu (au sens viril du terme) quand il était hébergé rue Christiani est devenu un journal de merde. Mais qu’une « spécialiste » de Beauvoir écrive
ça,Capture d’écran 2018-07-11 à 04.44.45 c’est profondément choquant.

Parce que Beauvoir n’en avait rien à faire, des dysorthographies imposées par des pétroleuses. Comme le note Danièle Sallenave dans son très beau Castor de guerre (Gallimard, 2008), « elle refusera toujours la féminisation imposée des noms de profession ou, plus encore, la définition d’une « écriture féminine ». « Je pense, dit Beauvoir, que la femme libérée serait aussi créatrice de l’homme. Mais qu’elle n’apporterait pas de valeurs neuves. » (interview au Nouvel observateur 14 février 1972).
Cela va bien plus loin que ce que les féministes coincées d’aujourd’hui imaginent — mais bon, elles n’arrivent pas à la cheville de Beauvoir. L’auteur du Deuxième sexe avait une sainte horreur de toutes les essentialisations — quitte à expliquer à Olga Kosakiewicz (l’une des occupantes du troisième siège, si je puis dire, qui permet au couple de base de continuer à exister), alors qu’Hitler a déjà commencé à faire des siennes : « Les juifs, ça n’existe pas, il n’y a que des hommes. ». Elle le regrettera un peu, par la suite : « Nous étions terriblement abstraits », se moquera-t-elle. Elle qui a combattu pour l’indépendance de l’Algérie serait accablée d’y voir la montée de l’islam, alors quelle avait pensé œuvrer pour le matérialisme dialectique (au passage, le calibre des erreurs que nous commettons mesure moins nos défaillances intellectuelles que l’audace de notre pensée : qui ne pense rien ne prend aucun risque de se tromper). Beauvoir, qui n’existait que pour écrire, aurait rougi d’entendre tant de crétines et crétins parler d’« écrivaines » et d’« auteures ». Parce que c’est en s’imposant sur le terrain de la langue commune, pas en s’inventant un jargon « genré » (le mot l’aurait bien fait rire), qu’un auteur, quel que soit son sexe, est reconnu. On n’écrit ni avec sa verge (mot curieusement féminin, hein !) ni avec son clitoris — mot étrangement masculin, n’est-ce pas… Il n’y a pas d’écriture féminine — ni masculine. Wilde ne se revendiquait pas homosexuel en littérature, il essayait juste de bien écrire : « Il n’y a pas de livre moral ou immoral. Un livre est bien écrit ou mal écrit, c’est tout. » Et croyez-moi, Beauvoir écrit très bien.
Mais c’est là le cœur de ce que nos féministes modernes lui reprochent. Judith Butler, la papesse du « genre » en général et du lesbianisme en particulier, l’égérie des facs américaines, ne supporte pas Beauvoir : pour Beauvoir, dit-elle, « les femmes sont les pendants négatifs des hommes, le manque contre lequel l’identité masculine se différencie elle-même. » (Trouble dans le genre, 1990). Et combien nos vaillantes combattantes qui n’ont jamais risqué que leur vernis à ongles ont pu reprocher à Beauvoir de ne pas avoir insisté, dans ses Mémoires, sur ses amours saphiques ! Ma foi, elle ne se pensait pas le droit de mettre en cause des gens vivants qui n’avaient pas forcément envie que l’on étalât leur vie privée. Bianca Bienenfeld (Louise Védrine dans les écrits autobiographiques de Beauvoir : il a fallu attendre la biographie de Deirdre Bair, en 1990, pour que son identité soit révélée — une belle initiative typiquement américaine) n’avait pas eu à se plaindre de ce que Beauvoir avait écrit d’elle — jusqu’à ce que la correspondance avec Sartre soit publiée, après leur mort à tous deux. Et ça l’a troublée, de lire ce que ces deux complices pensaient des amours contingentes, troublée au point d’écrire des Mémoires d’une jeune fille dérangée en 1993. Bernard Pivot, qui l’avait invitée à Apostrophes, n’en revenait pas, d’avoir face à lui une fille qui avait couché avec les deux plus grands fauves de la littérature contemporaine.
Aujourd’hui, si vous n’entrez pas dans des petites cases pré-formatées (lesbienne, féministe, « genrée » ou « racisée », comme disent les racistes qui ont exigé de défiler en tête de la Gay Pride parisienne il y a huit jours), vous n’existez pas — alors que c’est cette entrée même, cette reductio ad tribadem, si je puis dire, qui vous anéantit. Beauvoir heureusement a laissé une œuvre, et elle se moque bien des pseudo-féministes qui hantent les rédactions. L’intelligence n’a pas de sexe — en tout cas, pas celui de Manon Garcia.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne saurais finir cette chronique sur cette note désagréable. Je voulais initialement vous conseiller d’acheter le dernier numéro de l’excellente revue Eléments,Ddd313xWkAAn0iV où Alain de Benoist — un vrai philosophe, celui-là, une intelligence vraiment brillante sous sa barbe de buveur de juliénas et de saint-julien — a organisé un beau dossier sur Marx, qui n’est pas du tout celui que vous croyez, ni celui qu’on nous dit. Et de nous expliquer que « le marxisme n’est que la somme des contresens commis sur Marx » : le cher vieux Karl reste et restera moins pour le concept de lutte des classes comme moteur de l’Histoire (une illusion scientiste qui était bien de son temps) que pour son analyse toujours actuelle du fétichisme de la marchandise » : « Le renversement du rapport entre l’homme et ses propres productions, explique Alain de Benoist : les choses désormais dirigent les hommes ». Le dernier numéro couvre juin et Juillet, il doit encore se trouver dans les kiosques. Au passage, pourquoi le cher Alain ne consacrerait-il pas un numéro de rentrée à la disparition programmée de l’homme, annoncée par toutes les gazettes où des créatures mi-chair mi-poisson se répandent en confidences ? Parce que des hommes, des vrais, des qui ne se définissent pas par leur quéquette mais par leur seuil d’humanité, il en reste quand même quelques-uns.

(1) Pour ceux qui ne le sauraient toujours pas, ce surnom est venu d’un jeu de mots foireux et drôle entre « Beauvoir » et « beaver » lancé par René Maheu, l’un des comparses d’Ulm de Sartre, futur directeur général de l’UNESCO. Et par ailleurs — mais je ne garantis pas que Maheu et ses amis le sussent à cette époque…

Tully

4397667.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx« Liberté, égalité… » — bla-bla-bla : nous sommes tous égaux, et puis il y a Charlize Theron.modeling-photo-of-charlize-theron-in-a-sexy-black-see-through-lingerie-top-with-a-blonde-bob Rappelez-vous. La dernière fois que vous l’avez vue, c’était dans Atomic Blonde,Atomic Blonde (2017) où elle était radicalement belle, même couverte d’ecchymoses qu’elle soignait plongée dans un bain plein de glaçons et sirotant une vodka — un double on the rocks, si je puis dire…tenor Mais un peu avant, elle tenait la vedette dans Mad Max Fury Road, boule à zéro, le visage taché de suie, de poudre, de sueur, un œil au beurre noir, amputée d’un bras…47462 Encore avant, elle avait décroché un Oscar pour un rôle de tueuse en série, dans Monster — elle avait pris 30 kilos tout exprès, et s’était fait infiltrer du collagène dans le visage pour devenir Aileen Wuornos, exécutée en 2002 en Floride pour une série impressionnante de meurtres…Capture d’écran 2018-06-30 à 18.46.55 Et la voici dans Tully, de Jason Reitman (remember Juno ?), où elle joue le rôle d’une mère de famille, Marlo, affligée d’un mari qui passe ses nuits, près d’elle, à tuer des morts-vivants sur sa console, d’une gamine peu douée, d’un fils hyper-actif qu’il faut brosser comme un cheval, chaque soir, pour qu’il consente à se coucher, et elle vient d’accoucher d’une gamine qui hurle sans cesse… Elle pris 20 kilos pendant sa grossesse (et pour le film), et elle n’a pas l’air de vouloir les perdre…tully-696x385 Et elle reste sublime. Le cinéma, c’est ça aussi. Nous, on fréquente des baleines bardées de capitons, elle, elle explique qu’elle a des varices dans ses varices, et on la trouve exquise.

(Note ajoutée le 4 juillet : une amie m’ayant fait remarquer que la notation ci-dessus serait mal comprise par nombre de lecteurs, surtout de l’espèce lectrices, je précise qu’il s’agissait d’un private joke à usage personnel et concernant une seule personne — par ailleurs dépourvue desdits capitons. Les Anglais diraient que c’est de l’humour « tongue in cheek » — une expression que je peine à traduire.)

Bref, Marlo s’offre une dépression post partum que je vous dis que ça.
Alors on lui offre une nounou de nuit — une profession qui déjà vous fait dresser l’oreille, hein… C’est elle, la Tully du titre. Mackenzie Davis.3-1024x603 Une fille tout aussi exquise, un mixte de Charlize Theron et d’Uma Thurman (nous ne sommes pas tous égaux, il y a Charlize Theron, il y a aussi Uma Thurman), une Canadienne déjà vue dans Blade Runner 2049, qui se retrouve ici face à Charlize dans ce qui paraît être un passage de témoin — comme Robert Redford faisait semblant de passer le témoin à Brad Pitt dans Spy Game, si vous vous souvenez. Une nounou qui l’envoie dormir, car elle a fait de la psychanalyse jungienne et cite Samuel Pepys, ce qui a fait tiquer le critique du Figaro, Eric Neuhoff : il n’a pas dû repérer que c’était Marlo / Theron qui avait fait des études de littérature anglaise, et que cette référence savante Samuel Pepys était un indice, parmi d’autres, tous semés afin de préparer…

Arrête, Brighelli ! Ne dis rien !

Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est d’imaginer le discours qu’auraient tenu les médias si c’était une femme qui avait signé ce film (c’est une femme, Diablo Cody, qui l’a scénarisé — une ex-stripteaseuse déjà responsable du scénario très malin de Juno). Quelle merveilleuse sensibilité à l’assignation à maternité que nous impose la société mâle ! auraient dit les pétroleuses ! Quelle superbe ambiguïté péri-lesbienne, auraient affirmé les disciples « genrées » de Judith Butler — qui n’auraient rien compris au film, mais bon, on a l’intellect que l’on peut. Quelle fantastique représentation de l’inconséquence du Père, incapable de donner le sein à la petite dernière, et à peine étonné que le ménage soit fait, en sus du reste…
Tully est un travail de collaboration entre gens intelligents (ça n’a pas de sexe, l’intelligence, spice di counasse, ça n’est pas « genré » !), comme l’était il y a deux ans Gone Girl (un homme à la réalisation, une femme au scénario), l’un des films les plus puissamment misogynes des trente dernières années. L’intelligence passe par l’androgyne : elle est mâle et femelle à la fois. Charlize Theron ne doit pas être idiote ni soumise, vu l’extrême pertinence avec laquelle elle choisit et varie ses rôles. Et de surcroît elle est splendide, ce qui n’arrivera jamais à Judith Butler et à toutes les pétroleuses qui assignent les femmes à résidence — comme les islamistes assignent les musulmans à résidence. Ce qu’on appelle en général une prise d’otages.

Je travaille en ce moment sur Simone de Beauvoir, pour préparer les cours de l’année prochaine, et cette femme sublimement intelligente, auxquelles les pétasses modernes doivent tout, s’est fait épingler, bien sûr, par des néo-féministes de salon à la gueule de qui elle cracherait son mépris, si elle était encore en vie — tout comme elle récuserait l’orthographe « inclusive ». Pas assez « femme », disent-elles ! Pendant ce temps il y en a d’autres qui sont juste assez crétines.

Tully m’a fait penser à l’un des livres que je n’ai pas écrits, que je devais réaliser avec Gérard Strouk, un obstétricien réputé qui a dirigé pendant près de trente ans la Maternité des Lilas, malheureusement perdu de vue, qui s’est fait une réputation à s’occuper de l’après-travail, particulièrement de la remise en état des hommes, poly-traumatisés par cette expérience éprouvante (« Elles, elles ont mal, nous, on souffre ») et dont la libido d’abord, l’amour ensuite sont désorganisés par la grossesse,  l’accouchement et l’allaitement. Marlo ne fait plus l’amour avec son mari, qui du coup se cantonne à la play-station et aux films de Q avec serveuses de McDO expertes (son fantasme, dont la réalisation dans le film est tout aussi drôle que celui de la groupie de football dans A History of Violence, l’un des chefs d’œuvre de Cronenberg). Tully raconte la remontée d’une femme vers l’amour, l’amour de celui qui vous a fait ça, l’amour de ses enfants, et finalement l’amour du quotidien. Sortie de crise, disparition de la nounou, fin du baby blues. C’est drôle, pathétique, émouvant, très futé, et ça flirte avec le fantastique. Allez, je vous ai presque tout dit !

Jean-Paul Brighelli

Malaise dans la civilisation

Voltaire_and_Diderot_at_the_Café_ProcopeDans les Invasions barbares (un film que je ne me lasse pas de revoir, tant il génère d’espoir et de bonne humeur), exactement 1h14 après le début, les vieux copains attablés pour le dernier repas du héros, cancéreux en phase terminale, devisent gaiement.p2.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx Pierre : « Contrairement à ce que les gens pensent, l’intelligence n’est pas une qualité individuelle, c’et un phénomène collectif, national, intermittent.
« Athènes, 416. La première d’Electre, d’Euripide. Dans les gradins ses deux rivaux, Sophocle et Aristophane, et ses deux amis, Socrate et Platon. L’intelligence était là.
Alessandro : « J’ai mieux. Firenze, 1504, Palazzo Vecchio. Deux murs opposés, deux peintres, à ma droite, Leonardo da Vinci, à gauche, Michel-Ange. Un apprenti, Raphaelo. Un manager, Nicolo Machiavelli.
Pierre : « Philadelphie, USA, 1776-1787. Déclaration d’indépendance et Constitution des Etats-Unis. Adams, Franklin, Jefferson, Washington, Hamilton, Madison. Y a pas un autre pays qui ait eu cette chance-là.
« L’intelligence a disparu. Et je ne veux pas être pessimiste, mais il y a des fois où elle s’absente longtemps. »

Par gloriole française, rajoutons Paris, 1745, café Procope. Prenant leur café, cette boisson, dit Michelet, qui facilita les Lumières, Voltaire, Diderot, D’Alembert, Condillac, Montesquieu — et Mme du Châtelet. Rousseau, qui vient d’arriver à Paris, n’est pas attablé avec eux, parce qu’il est allé pisser — comme il le fait chaque quart d’heure. De toute façon, il trouve quelque chose à répliquer le lendemain seulement — il a l’intelligence de l’escalier. Ou peut-être est-il au Café de la Régence, observant une partie d’échecs qui oppose « Philidor le subtil » à « Legal le profond » — les deux épithètes sont dans le Neveu de Rameau. Diderot, qui était doué d’ubiquité, est là également. Il discute éternité de l’âme et fesses de donzelles avec La Mettrie ou Helvétius — car les vrais grands philosophes savent tenir des propos légers. Mais pas que.

Et aujourd’hui… Dans un café à la mode du XIème arrondissement, Guillaume Musso, Eric-Emmanuel Schmitt et Marc Lévy parlent chiffres de ventes avec Christine Angot. Entre Bernard-Henri Lévy, accompagné de l’un des comptables de ses sociétés de gestion de patrimoine. Anna Gavalda les rejoindra un peu plus tard. Dans un coin, attablé seul afin de mieux capter le regard du photographe, Philippe Delerm boit sa bière à petites gorgées. La généralisation du principe de petit plaisir, en annulant le principe de réalité et donc la tension génératrice d’art, comme disait Sigmund, nous mène tranquillement vers notre auto-destruction. La culture, qui était édifiée sur le renoncement pulsionnel, est passée aux pertes et profits. Fin de partie.

L’intelligence n’est pas individuelle, elle est collective. L’inintelligence aussi. Nous vivons des temps de profonde bêtise. Ce ne sont pas les premiers, mais à des étapes antérieures, il y avait des contrepoids. Par exemple, France, milieu des années 1870. À la terrasse du Café Riche, Monsieur Homais fait le panégyrique de Sainte-Beuve, mort vers la fin de l’Empire — le grand homme des Lettres pour tous les imbéciles. À une table voisine Adolphe d’Ennery et Eugène Cormon fêtent l’immense succès des Deux orphelines, un mélo d’une niaiserie magistrale, l’un des plus grands succès du siècle. William Bouguereau, tout près, parle art et décorations avec Ernest Meissonier. C’est la fête à la Bêtise.
Mais en même temps, l’époque allumait ses contre-feux. Dans un cabinet particulier du Lapérouse, quai des Grands Augustins, Flaubert à demi-ivre allume un cierge à Saint Polycarpe, comme chaque matin, en soupirant : « Ah mon dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait naître ! » Il a beau se plaindre (« Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent. Il me monte de la merde à la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? »), il produit Bovary, Salammbô, l’Education. Pas mal en un siècle bête. À ses côtés, Zola qui a commencé à écrire, Hugo qui  est rentré de Guernesey, et Maupassant, qui médite ce qui deviendra Boule-de-Suif. La Bêtise produisait ses contre-poisons.

SI j’avais en moi quoi que ce soit de superstitieux, je finirais par croire que les conjonctions astrales, les taches sur le Soleil ou les créatures malignes d’Alpha du Centaure ont une incidence sur le seuil d’intelligence et de créativité. Entre 1894 et 1897 sont nés en France, de Céline à Aragon en passant par Breton, Eluard, Soupault, Pagnol, Giono et quelques autres, les plus grands noms de la littérature française du XXème siècle. Des hommes arrivés à maturité dans les années 1920-1930, et qui ont produit une suite insensée de chefs d’œuvres. On a les minutes des échanges au sein de la Centrale surréaliste. Mais imaginez la réunion de tous ces créateurs dans un centre unique — Paris en l’occurrence… La masse critique, eh oui, voilà le hic — comme disait à peu près Cyrano…

Et aujourd’hui ? Jean Echenoz, probablement le plus grand écrivain français vivant, n’est jamais invité chez Ruquier — ce lieu de toutes les élégances de l’esprit. Ni chez Ardisson. Ni chez Nagui. Vous imaginez, Echenoz chez Cyril Hanouna ?
Il nous arrive bien de regarder parfois les étranges lucarnes, afin de nous mithridatiser contre la Bêtise. Mais elle trouve chaque jour de nouvelles substances plus nocives encore que celles de la veille. Et nous apprenons incidemment que le Quotient intellectuel serait en baisse globale — la faute aux pesticides, aux nano-particules, à Philippe Meirieu et autres catastrophes. Cela ne nous laisse guère d’espoir sur les discussions intelligentes du siècle à venir — sauf agitation fécondante sur Sirius ou bonnes intentions des myriapodes de Bételgeuse.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos d’Echenoz… Lu récemment (avec un léger retard, le livre a paru à ‘automne dernier) Un peu tard dans la saison, de Jérôme Leroy. Encore un qui ne désespère pas, tiens ! product_9782710375517_195x320

Blanquer, La Fontaine et moi (et moi et moi…)

Fables_2018_Couverture_959598.86En offrant les Fables de La Fontaine aux 800 000 enfants sortant cette année de CM2, le ministre sait-il bien ce qu’il fait ? Oui, je crois. Et ceux qui l’applaudissent savent-ils bien ce qu’ils applaudissent ? Ça, c’est moins sûr. Le ministère, qui sait bien comment les « professeurs des écoles » ont été formés par les IUFM et les ESPE, a d’ailleurs disposé en ligne des « ressources » censées leur apprendre à expliquer « le Corbeau et le Renard » — une fable particulièrement complexe sur la fonction performative de la parole (et toute personne qui dit autre chose ne l’a pas bien compris).
Le ministère, qui n’est pas forcément composé d’ignares et d’illettrés (il en est même qui y sont Agrégés de Lettres), sait que les instituteurs les plus pédagos (allez, 90%) ont encore en mémoire la diatribe sanglante de Rousseau, dans l’Emile (cette bible de l’enseignant qui explique par ailleurs que l’éducation des femmes doit être subordonnée aux hommes), contre les Fables :

« On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende ; quand ils les entendraient ce serait encore pis, car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu. »
Et d’expliquer que « Le Corbeau et le Renard »illustration donne une leçon de « basse flatterie » ; que « La Cigale et la Fourmi »illus_granville02 recommande « l’inhumanité » ; que « Les Animaux malades de la peste »fable+de+la+fontaine+-+illustration+grandville+-+les+animaux+malades+de+la+peste enseigne « l’injustice » ; que « Le Lion et le Moucheron »54619c0ff838819360b8ac1f4a24819e incite à la « satire » venimeuse ; et que « Le Loup et le Chien »1200px-Grandville_leLoup_Et_Le_Chien amène les petites filles à « l’indépendance », ce qui est certainement le plus gros péché sur la liste de notre ami Jean-Jacques, ami des femmes en particulier et du genre humain en général.
Si vous ne le croyez pas, allez-y donc voir.

En dehors du fait que Rousseau est aveuglé par ses œillères calvinistes, il faut bien remarquer que les pédagogues modernes n’ont pas pour La Fontaine un amour immodéré. Apprendre par cœur, c’est du psittacisme, et les Fables sont écrites en bon français, et non dans la langue hachée menue des élèves — un scandale. Les mômes risquent d’y trouver des mots étranges (« M’dam’, ça veut dire quoi, « ramage » ? Et « Phénix » ?) et des idées qui ne le sont pas moins.
Parce que les Fables ne sont pas exactement ce que l’on vous a dit.

Dans un article du Figaro, Patrick Dandrey, qui en connaît un bout sur le sujet, s’amuse de l’engouement du ministre pour l’œuvre de La Fontaine. « La Fontaine, explique-t-il, « est à la fois le plus unanimement partagé et pourtant le plus secret sous l’apparence de la simplicité. On commence par l’étudier pour cette raison, et pour sa musicalité. L’enfant le comprend d’intuition. Et, peu à peu, il pénètre dans ce miracle de sophistication, les allusions, les seconds sens. On n’a pas trop de toute sa vie pour le comprendre. » Et d’ajouter : « C’est qu’au lieu d’aller directement aux choses, l’auteur passe par des détours. »
Oh oui !
Une petite fille que je connais assistait un jour à la lecture du « Loup et l’Agneau » en grande section de maternelle. L’institutrice, formée dans un IUFM quelconque, dévidait la morale initiale — bref, les forts mangent les faibles. À croire que La Fontaine avait lu Geoffroy Saint-Hilaire, à qui Balzac a dédié le Père Goriot. Fatiguée d’entendre des pauvretés sur un poème qu’elle connaissait déjà par cœur, la petite fille coupa son institutrice — avec ce mélange d’audace naïve, d’arrogance tranquille et de « mépris d’avance » dont elle témoigne vis-à-vis d’adultes d’un QI inférieur au sien : « Pff… En vérité, c’est l’histoire de l’élimination de Fouquet, le surintendant des Finances, par Louis XIV et Colbert », dit-elle à la maîtresse médusée. « Et La Fontaine, ajouta-t-elle, avait eu le courage de protester contre l’emprisonnement de son ancien protecteur. »
Cela lui valut de sauter une classe, l’institutrice (qui ignorait tout de Fouquet) ayant sagement compris qu’elle perdrait son temps en CP.
La gamine aurait pu ajouter que La Fontaine paya cher son audace : des années durant, le roi s’opposa à son élection à l’Académie. Louis XIV est l’homme qui préféra y faire élire Nicolas Potier de Novion (qui ça ?) ou Jacques-Nicolas Colbert, qui n’avait d’autre mérite que d’être le fils de l’autre. La Fontaine dut patienter jusqu’en 1684 — vingt ans après le début des Fables. Le temps de faire oublier qu’il avait toujours rué dans les brancards, et professé le libertinage.
Parce que c’est la première qualité du fabuliste : c’est un esprit libre, en un temps où les gens de Lettres (bien entendu, cela a bien changé aujourd’hui…) étaient asservis au pouvoir. Le Roi ne l’aimait pas ? Eh bien il s’en consolait chez la duchesse de Bouillon, la duchesse d’Orléans ou Mme de la Sablière. Les prêtres ne l’aimaient pas ? Les Fables les montraient du doigt, « retirés dans un fromage de Hollande » ? Tirant les marrons du feu ? Aucune importance. La Fontaine fit une fin chrétienne, parce qu’il fallait le faire — comme Condé avant lui, et avec aussi peu de conviction.
Mais ce n’est pas encore dans sa contestation radicale et souterraine de l’ordre établi qu’il est le plus remarquable. C’est dans le choix même de la Fable. Dans l’animalité mise en scène dans ce theatrum mundi (on parlait latin à l’époque, chez les lettrés, on ne disait pas encore « société du spectacle »). C’est, comme dit Sollers (« Subversion de La Fontaine », in la Guerre du goût) parce qu’« il parle à partir du bas dénié (…) L’animal vit en moi, je le reconnais, il parle mon langage ». À une époque où Racine intellectualise la passion (cherchez donc les références explicites au bas-ventre dans Phèdre…), La Fontaine use des animaux pour faire remonter l’animalité sous-jacente. Cyrano de Bergerac (le vrai) n’avait pas fait mieux, qui plaisantait en disant que le serpent de la Genèse avait été enfermé par l’Eternel dans le ventre de l’homme, et qu’il se dressait contre la femme, conformément à la parole de Dieu, en faufilant sa tête à travers la braguette.
Cette part animale est d’ailleurs une obsession du XVIIème siècle. Regardez les caricatures de Le Brun, qui ont enfanté une tradition durable.duo_aigle_500 pixelsAlors, ne boudons pas notre plaisir : que les enfants lisent La Fontaine, fort bien. Qu’on le leur explique, ce serait mieux. Tiens, je vais passer deux mois à le commenter aux hypokhâgneux, l’année prochaine — histoire de leur faire sentir qu’on ne le leur avait jamais vraiment donné à connaître.

Jean-Paul Brighelli

PS. « Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie… » : ainsi Valéry commence-t-il une remarquable étude sur la technique du fabuliste. Comme disait Dandrey dans l’article cité plus haut, La Fontaine est « l’un des auteurs les plus craints par les étudiants, car il est extrêmement subtil à analyser ». Eh bien oui : La Fontaine, c’est un sommet.

On achève bien les profs de Français…

Female-Profile-Silhouette-3Blanquer peut bien dire ou bien faire : le vrai pouvoir, au quotidien, est toujours entre les mains des pédagos. Pour les stagiaires, ce sont les tuteurs et les didacticiens de l’ESPE. Pour le prof de base, c’est l’Inspection qui joue ce rôle de gardien du temple meirieutique. Forcément : ils ont été recrutés, ils sont indéboulonnables, les ministres passent, pensent-ils, la Vérité pédagogique reste.
Ce qui suit est le récit autographe d’une Inspection réalisée il y a peu chez une collègue de Lettres, Cécile B (ne cherchez pas, c’est un pseudo, j’ai préféré camoufler sa vraie identité à l’inquisition des pédagogues), dans une classe de Cinquième d’une REP difficile en banlieue parisienne (pléonasme !). Elle pensait avoir réussi son année : elle avait tout faux. Et le papotis alors, cet enfant adultérin du papotage et du clapotis, recommandé l’année dernière par des Inspecteurs du rectorat de Versailles ? Elle n’a pas pensé au papotis — qui dans une telle classe se transforme immanquablement en chahut général, hurlements de singes et jets d’objets divers. Mais ces prêcheurs passent, une heure, puis s’en vont et vous abandonnent au milieu des décombres instaurés par leurs belles certitudes.
Je lui laisse la parole, tout en attestant que rien là-dedans n’est inventé ni bidonné. C’est le quotidien des Inspections — en Lettres tout au moins, l’une des disciplines les plus touchées par le grand vent de folie qui souffle depuis trente ans et qui a détruit tant d’enfants. Alors, la priorité à la langue française… Voilà ce qu’ils en font.
Un mot encore. Ces gens sont des croyants — ils arborent d’ailleurs l’éternel sourire des Mormons venus vous démarcher à domicile. À moins d’être éliminés l’un après l’autre, ou remplacés en masse par de vrais praticiens, ils ne lâcheront rien.

« J’ai été inspectée en ce début juin, pour un rendez-vous de carrière, la mission centrale des Inspecteurs dans le cadre des PPCR (Parcours Professionnels, Carrières et Rémunérations), dans une REP difficile, avec des 5e qu’il m’aura fallu canaliser durant 10 mois, avec lesquels (pour les 2/3 d’entre eux) j’ai dû batailler pour obtenir un « bonjour », « au revoir », pour qu’ils aient une feuille et un stylo, pour qu’ils daignent prendre ledit stylo pour écrire sur ladite feuille, dont les copies, quand elles ne sont pas blanches, ressemblent à des gribouillis d’enfants de 7 ans (et encore) n’offrant ni majuscule, ni ponctuation, et dont les mots s’enchaînent sans cohérence.
L’inspecteur, grisonnant et jovial, me rassure dès son arrivée, et m’assure qu’il est là pour conseiller et aider les professeurs à s’améliorer, certainement pas pour « casser ».

J’ai choisi de faire cette heure de cours sur la distinction entre les propositions indépendantes et subordonnées.
Mon Power Point est au poil et les exercices progressifs. La veille, nous avions, à base d’observations, écrit l’introduction du cours et défini ce qu’était une proposition. Je démarre donc par quelques rappels en les faisant pratiquer au tableau. Ils ont retenu. Victoire.
Le cours se déroule dans un grand calme… ils ont fini, au fil de l’année par comprendre que travailler se faisait dans l’écoute. Ils participent, lèvent la main, vont au tableau, et apprennent à comprendre l’enjeu d’une proposition, et à les analyser avec rigueur. Ils ont compris. Et en plus, ils se comportent comme des élèves modèles, chose rare que je ne savoure que depuis un mois ou deux.
Durant les exercices en autonomie, je circule pour aider les élèves. L’inspecteur aussi. (???)
Je donne quelques applications à terminer pour le lendemain, qui me permettront de passer à des exercices plus complexes d’écriture.

L’entretien peut ensuite démarrer avec ce bonhomme enthousiaste, qui a bien meilleure mine que moi — je me fais la remarque intérieure que nous n’avons clairement pas passé la même année. Je suis éreintée, et je lui dis dans le couloir qui nous mène au bureau de l’entretien.
Cet entretien sera une véritable épreuve pour moi. Tout du long, j’oscillerai entre la stupéfaction, l’envie d’exploser de rire et de fondre en larmes en même temps de désespoir. Comment a-t-on pu en arriver là ?

« Commençons par parler de votre cours en lui-même »…
La première partie de mon cours sur le repérage des propositions, et la compréhension d’une « indépendante » était lourde et peu utile. Il aurait fallu attaquer directement par ces histoires de subordonnées, beaucoup plus intéressantes. D’ailleurs, les élèves se sont davantage éveillés à ce moment-là du cours. Et puis, avoir insisté pour qu’ils disent « PROPOSITION subordonnée » était superflu : tant qu’ils comprennent l’idée de subordination… le terme « proposition » ne correspond pas à une véritable catégorie grammaticale. Il aurait d’ailleurs été préférable d’attaquer le cours par l’analyse de subordonnées, afin qu’ils « ressentent » cette grande idée de subordination.
Il a vu dans le classeur d’élève que nous avions démarré ce cours écrit par une définition, ce qui ne lui semble pas terrible. Cela doit être passé de mode j’imagine. Il me paraît pourtant primordial de structurer l’esprit de mes élèves, pour lesquels tout est brouillon et émietté.
Il faut les mettre davantage en « activité de création » : aujourd’hui, ils n’ont fait que de l’application (évidemment, dans une classe lambda, d’un niveau correct, j’arrive à caler dans l’heure les derniers exercices d’écriture…).
Il revient sur son observation du classeur d’élève. J’ai trop de traces écrites dans mes cours. Les élèves devraient être davantage en situation d’écriture autonome. Ils doivent écrire eux-mêmes leur cours, ce qu’ils ont retenu de l’heure (je sais très bien ce que, globalement, mes élèves retiennent d’une heure de cours : les bouts de gomme lancés entre camarades, les insultes hurlées au moindre truc, le fait qu’il fut fort rigolo qu’un élève extérieur rentre intempestivement dans ma classe en faisant semblant de s’être trompé de salle, et que ça ait fait marrer tout le monde pendant 10min, le fait qu’Untel ait volé le stylo 4 couleurs de Bidule, frôlant le déclenchement d’une troisième guerre mondiale…).
Je lui explique que mes élèves n’écoutent pas franchement toujours mon cours, et qu’ils ne savent pas rédiger une phrase simple cohérente, avec une majuscule et un point, sans faire trois fautes par mot, et qu’il me paraît donc important que chacun reparte avec un cours structuré et cohérent.
Il esquive ces remarques et s’obstine : ils doivent être libres de leur écriture. D’ailleurs, il y a beaucoup trop de questions dans mes cours ! Répondre à une question, c’est contraignant. Ils ne sont pas libres de s’exprimer sur le texte.
En effet, j’avoue avoir eu l’audace d’apprendre à mes élèves à répondre correctement à une question… et même, à expliquer et justifier leurs réponses, en ESSAYANT de faire des phrases. Je me suis battue toute l’année pour cela.

Concernant ma gestion de classe : il apparaît évident que j’ai de l’autorité et que je les tiens d’une main de fer. Ils n’ont aucun espace de liberté, je les contrains beaucoup trop.
Parce que bon… « Vous avez insisté pour qu’ils collent leur exercice, mais c’est pas grave ! Qu’ils collent leur feuille ou pas ! Ils font ce qu’ils veulent, c’est pas important ! Ils sont libres ! » – « Oui, mais s’ils ne le font pas, la feuille finit en miettes au fond du sac, je fais comment pour corriger le lendemain ? » – « Ooooohhh… mais c’est rien… vous en redonnez une ! »
Je me bats tous les jours pour qu’ils sortent tous une feuille, la plupart n’ont jamais leurs affaires, ne savent même pas où ils ont noté le cours. Alors quand ils retrouvent leur cours par miracle, je suis bien heureuse que l’exercice soit collé. Concernant les photocopies, mon bisounours ne semble pas imaginer que nous nous faisons enguirlander régulièrement quand nous avons l’audace de réclamer des feuilles pour la photocopieuse. Quelle idée…
Je ne suis donc pas assez souple, ils sont trop sages en fait, je crois que c’est ce qu’il me reproche… Je lui explique qu’il est impossible de relâcher la moindre attention avec eux : « Ooooohhh mais si ! Ils avaient l’air mignon ! » Je lui explique que non, qu’ils se sont tenus car je les tiens en effet d’une main de fer, et que cela m’a pompé toute mon énergie cette année, et puis la Principale et lui étaient au fond de la classe, cela les a inévitablement impressionnés. « Mais non ! Ils avaient l’air très bien. Il faut lâcher du lest ». Je dois continuer à lui expliquer que si l’on relâche la moindre chose, cela devient le zoo dans la foulée et qu’il est impossible de faire cours… « Oui, mais il faut savoir lâcher du lest… reprendre la main ! Lâcher du lest… reprendre la main ! … »
Je crois halluciner. Je l’invite à revenir voir cette même classe, le jour où je les ai deux heures d’affilée, avec tous les élèves présents.
Il insiste gentiment sur le fait que mon autorité n’instaure pas un climat de confiance dans la classe : « Je n’ai pas vu vos élèves sourire. Vous, vous avez souri deux fois, mais eux n’ont pas souri, le cadre est trop rigide ». Or, la langue et la lecture doivent être un plaisir. Ce dernier point sera le gros de l’entretien. Attention à ne pas trop cadrer, à être plus souple… et à laisser aux élèves leurs libertés.
Je dois oublier encore nombre des tares qui m’ont été reprochées avec grand sourire et « bienveillance » par ce gentil monsieur venu d’une autre galaxie.

Je suis fatiguée de l’énergie déployée cette année à avoir essayé de tirer quelque chose de ces gamins perdus, sans aucune discipline, sans cadre, sans aucun respect pour rien ni personne, fatiguée d’avoir lutté toute l’année pour instaurer rigueur et respect… mais heureuse d’avoir passé les quelques derniers mois à vivre le fruit de ce dur labeur : faire cours à peu près correctement, avec des élèves qui participent, comprennent des points de langue rigoureux, et obéissent à leur professeur.
Deux heures avec Monsieur Bisounours auront suffi à anéantir mon sentiment de victoire. Je ne suis qu’une marâtre malveillante, avec qui il n’est pas amusant de faire cours. Echec mission. »

Cécile B. et Jean-Paul Brighelli