Polanski et le chœur des demi-vierges

Elles ont eu non sa peau (mais elles aimeraient bien), mais au moins la peau de sa nomination comme président des prochains César. L’un des plus grands cinéastes aujourd’hui vivants, le metteur en scène de Cul-de-sac, Rosemary’s baby, Chinatown, Tess, The Ghost Writer et j’en passe, est tricard aux yeux d’une bande de pseudo-féministes qui cherchent à faire parler d’elles en accablant les autres, faute de créer quoi que ce soit qui arrive à la cheville des œuvres du Polonais maudit.
Polanski est demandé depuis les années 1970 par un procureur californien avide de publicité pour une affaire qualifiée de viol où une fille mineure a été offerte par sa mère, et avec son consentement, à un cinéaste adulte. Ciel ! Et la fille en question n’a jamais voulu porter plainte, et correspond toujours avec son séducteur. En France, il n’est accusé de rien du tout. Quand bien même, il y aurait belle lurette que tout cela serait tombé sous le coup de la prescription. Lire la suite

Méritocratie, Oligarchie et Populisme

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.
D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le Brexit. Not in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !
Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir.Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui satisfait les « compétences » édictées par le Protocole de Lisbonne. La façon dont Emmanuel Macron a cru bon de parler anglais devant un parterre franco-allemand en dit long sur le globish commun à ces gens-là — et de Florian Philippot à Bruno Le Maire, je sais gré à quelques politiques d’avoir exprimé leur indignation devant la trahison linguistique de ce jeune homme pressé qui mérite amplement le grand prix de la Carpette anglaise.
Ces chroniques sont écrites en français — et celles et ceux qui les commentent veillent à s’exprimer aussi en (bon) français. C’est une politesse que nous nous devons les uns aux autres ; mais ce qui allait de soi il y a onze ans, quand j’ai commencé Bonnet d’âne, est devenu un acte de résistance. Parler français, c’est s’opposer à cette mondialisation qui après avoir détruit notre industrie et notre agriculture, prétend détruire les nations. Insensiblement, je suis passé d’analyses exclusivement consacrées à l’Ecole à des réflexions sur l’ensemble des faits culturels, parce que le combat, face à une menace tous azimuts, est désormais global.

Comment ? Vous vous insurgez contre la méritocratie, vous qui ne cessez de prêcher l’élitisme bien compris ? Vous qui pestez contre l’égalitarisme instauré par un système pédagogique à la dérive ? Allons donc !
Il faut d’abord s’occuper de bien nommer les choses. Le mot méritocratie fut inventé en 1958 par le sociologue et homme politique anglais Michaël Young, dans une fiction dystopique intitulée The Rise of the meritocracy. L’auteur y stigmatisait un (futur) système où des élites auto-proclamées s’arrogeaient le droit de décréter qui était ou non méritant (en fait, elles-mêmes), et rejetaient dans l’ombre, la misère sociale et la culpabilité tous ceux qui n’avaient pu s’insérer dans leur corps, et qui le pouvaient d’autant moins que lesdites élites vivaient en système autarcique et en auto-reproduction. Et il prédisait une insurrection populaire contre la méritocratie en 2033 — alors que c’est en 2016-2017 que ça se passe.
Le fait d’avoir fabriqué le mot en combinant une racine grecque (kratos, le pouvoir) à une racine latine montrait assez, dans l’esprit de Young, à quel point le concept était monstrueux — en un mot, bureaucratique, un mot fabriqué selon la même linguistique frankensteinienne. Rien n’y a fait : la classe politique (à commencer par le parti travailliste, auquel Young avait appartenu) a revendiqué la méritocratie, et l’inventeur du terme a dû batailler ferme contre Tony Blair, objet de son exécration, qui s’auto-justifiait en se réclamant d’un système méritocratique qui pérennisait le pouvoir des mêmes. Lisez sa diatribe, elle est lumineuse.

Il y a une sacrée différence entre méritocratie et élitisme. La méritocratie est une oligarchie qui feint d’être là par pur mérite, alors qu’elle n’y est que par reproduction. L’élitisme consiste au contraire à pousser chacun au plus haut de ses capacités — particulièrement les plus jeunes. Quelles que soient leurs origines. J’ai voué ma vie à cette tâche.
Les sociologues de l’éducation ont constamment joué, dans leurs écrits, sur l’ambiguïté de la méritocratie, qui à l’origine est très près de ce que Bourdieu appelait « reproduction », et dont ils font quand ça les arrange un synonyme d’élitisme. D’où la tentation égalitariste imposée à l’école par des politiques qui eux-mêmes s’accommodent fort bien d’une société méritocratique dans la mesure où elle les conforte dans leurs fonctions. En fait, la méritocratie tue le mérite. Elle installe une noblesse d’Etat pérennisée. Elle est une oligarchie — pas même une aristocratie. Ce n’est ni le gouvernement des meilleurs, ni a fortiori celui des plus méritants, c’est la confiscation du pouvoir par quelques tyranneaux camouflés en grands argentiers (Wolgang Schaüble par exemple), en ex-gauchistes réinfiltrés par la CIA (Manuel Barroso) ou en jeunes loups « en marche ». C’est 1788 : on se crispe sur ses privilèges, on fonce dans le mur.
D’où la tentation populiste. Celle du coup de balai. Du « plus jamais ça, plus jamais ceux-là ». Du présent faisons table rase. Ce que les méritocrates appellent populisme dans les feuilles de choux qu’ils se sont achetées (le Monde par exemple) n’est jamais que l’exaspération du peuple.
Les partis qui prêchent la grande lessive n’ont pas forcément les cadres de substitution ? Sans doute. Mais il peut en être en 2017 comme en 1789 : en quelques semaines ont surgi les hommes qui firent la révolution. Qui avait entendu parler de Danton, de Saint-Just ou de Robespierre (ou de Bonaparte, ou de la plupart des généraux de la Révolution, tous issus du peuple), avant que le peuple n’envoie les aristos à la lanterne et le roi — nous arrivons tout doucement au 21 janvier — à l’échafaud ? En 1940, qui connaissait De Gaulle avant le 18 juin, en dehors de quelques cercles militaires restreints ? Il en est des grands esprits comme de la foudre — l’instant d’avant, ils n’étaient pas là. L’instant d’après…

Jean-Paul Brighelli

Paul Lombard

Paul Lombard, qui vient de mourir, était devenu un ami — ou pas loin. J’avais été chargé de l’aider à écrire ce qui devait être son testament — un livre qui a été écrit jusqu’au bout, et que de sérieux ennuis de santé, en 2011, l’empêchèrent d’amener au stade éditorial, puisqu’il ne pouvait plus le défendre.
Je tiens, en hommage à un « ténor du barreau », comme dit la Presse, et à un homme de cœur, comme je dirais moi-même, à vous en livrer une page.

Fifi n’était peut-être pas très maligne, mais c’était une créature voluptueuse, et elle aimait les hommes — elle les aimait beaucoup. Jusqu’au jour — en 1942-43 — où elle rencontra Otto (ou Fritz, ou Wolfgang, bref, un soldat allemand). Coup de foudre trans-national. Du jour au lendemain, Fifi fut fidèle. Elle accoucha même, neuf mois plus tard, d’un joli bébé blond comme son père — une rareté, à Marseille, à cette époque.
Puis vint la Libération. Tous les résistants de la onzième heure émergèrent pour libérer une ville qui l’était déjà. Et, pire encore, leurs vertueuses épouses se mirent de la partie.
On alla chercher Fifi chez elle (Otto avait été déplacé sur le front russe, elle était sans nouvelles, elle était dans les affres et ne pensait à rien d’autre), on la traîna dehors, et avec la délicatesse que l’on imagine, on la tondit.
Ce n’était pas encore assez. On l’amena à la Plaine (un quartier qui, comme son nom ne l’indique pas, domine la Canebière et le lycée Thiers où j’étais lycéen), et on se proposa de la faire baiser par l’âne qui baladait les enfants. « Puisqu’elle avait baisé avec un Allemand, elle pouvait bien baiser avec une bête… »

On avait déjà déshabillé Fifi, on l’installa sous l’animal, qui, terrorisé, menaçait de l’écraser, on commençait à exciter manuellement la bête, pour la mettre en état, quand Louis Rossi, un vrai résistant celui-là, porte-flingue de Defferre qui venait de prendre d’assaut le Petit Provençal, journal collaborationniste, fendit la foule, tua l’âne d’un coup de revolver, et pointant son arme sur la foule :
- Le premier qui bronche, dit-il, je l’abats.
Il releva Fifi, la couvrit de son blouson, la ramena chez elle.
Elle est restée prostrée un certain temps. Puis elle alla récupérer son môme, qu’elle avait confié à une voisine. Ensemble, ils se rendirent sur un pont qui, au bout de la rue de la Croix, permettait de gagner Saint-Victor, et, enjambant la rambarde, elle se précipita avec son enfant trente mètres plus bas, sur la voie ferrée qui, à l’époque, passait là. On eut du mal à séparer les deux cadavres.

Vingt-cinq ans plus tard, on n’avait rien appris. Gabrielle Russier aima l’un de ses élèves, fut condamnée en juillet 1969 à 12 mois de prison, une peine déjà lourde, surtout quand on pense que 1968 était passé par là, que Christian R*** avait presque 18 ans au moment des faits, et qu’il avait fallu une bonne année pour que ses parents, profs à la fac d’Aix l’un et l’autre, se décident à porter plainte.
La condamnation était amnistiée par la toute récente élection de Georges Pompidou. Le procureur fit appel a minima, et demanda 13 mois non amnistiables. Un mois plus tard, poussée à bout, Gabrielle se suicidait.
L’avocat de Gabrielle, Raymond Guy, était alors tout jeune, et ne géra pas l’affaire au mieux. Grisoli (chez qui il avait été stagiaire, au tout début de sa carrière), partie civile, protesta même contre l’appel, puisque le souhait des parents était de récupérer leur fils, ce qui était fait. Mais le chœur des pleureuses de l’Université et de la magistrature se déchaîna. « Un professeur n’a pas à supplanter l’autorité familiale », tonna le procureur général, Marcel Caleb. « Elle s’est suicidée pour ne pas se présenter en appel », se moqua le procureur Paul Tirel. « Une fleur maladive qui a pourri d’amour », renchérit le substitut Jean Testut.
Quant au juge d’instruction, Bernard Palanque, l’affaire ouvrit chez lui un abîme, et il finit par divorcer. Ainsi finissent les moralistes.
Trois semaines plus tard, Pompidou fut interrogé sur l’affaire, au cours d’une conférence de presse demeurée célèbre. Il jeta sur l’assistance un long regard empreint tout à la fois de dédain, de chagrin et de pitié, camouflé sous ses lourdes paupières, et récita, sans papier, le célèbre poème d’Eluard :
« Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut la victime raisonnable
Au regard d’enfant perdue
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés »

Poème écrit justement par Eluard — à qui on ne pouvait rien reprocher, en fait de Résistance — en l’honneur de toutes ces femmes à qui des mégères firent sentir le poids de leur vertu.

À propos d’Eluard justement… Lombard avait chez lui, parmi une foule d’œuvres qui témoignaient d’un goût exquis et éclectique, une splendide édition manuscrite du « Liberté » d’Eluard, colorisée et illustrée par un ami du poète. Eh bien, Paul, sur cette page électronique qui durera moins qu’un dessin de Max Ernst, j’écris ton nom.

Jean-Paul Brighelli

Nocturnal Animals

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours).
Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright,  ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.
Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…
C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de concernement, comme dit Starobinski.

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de midlife crisis (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en midlife crisis, à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté Desperate Housewife — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…
Oui, mais, objecte-t-il, on n’écrit au fond qu’avec soi. Il lui a demandé d’être patiente, qu’il finirait bien par… Elle a préféré le quitter, d’autant que le prochain frappait déjà à la porte, si je puis dire. Et qu’il avait une surface économique plus confortable. On ne dit pas assez que tant de belles histoires d’amour meurent d’impératifs financiers.
Ce qu’il lui a envoyé — Nocturnal Animals — est pour un œil naïf enfin détaché de lui. Un thriller parfaitement angoissant, dont je ne vais pas vous raconter les péripéties. Tom Ford, matois, a eu la bonne idée de faire jouer par le même acteur — Jake Gyllenhaal, parfait — à la fois le rôle de l’ex, réanimé dans le souvenir de Susan en quelques flash-backs significatifs (elle l’a quitté parce qu’il ne gagnait pas assez d’argent, et qu’au fond, elle reproduisait les préjugés texans hérités de sa mère) et le rôle du père de famille de la fiction, à qui il arrive quelques pépins notoires.
Evidemment, le récit (fictif) est tout imbibé de l’ancienne relation. Le roman d’origine s’appelle Tony et Susan parce qu’il mélange la Susan du niveau I, le niveau réel, avec le Tony du niveau II — soi-disant fictionnel. Qu’il suggère un couple impossible et néanmoins réalisé — quant à savoir s’ils pourraient se retrouver dans la réalité, savoir si Edward viendra au rendez-vous qu’elle finit par lui donner, quand elle a achevé le livre…
Tom Ford est paraît-il heureux en ménage. Mais il dit dans ce film quelque chose de magnifique à son partenaire d’aujourd’hui — « heureusement que tu as pensé que j’avais du talent, et il m’en a fallu pour remonter Gucci (après tout, Ford est surtout un créateur de mode) et Saint-Laurent, il m’en a fallu pour résister aux attaques des féministes hystériques qui trouvaient que je déshabillais trop les modèles dans mes pubs » — par exempleC’est un film sur la vengeance : tu n’as pas cru en moi, je t’envoie ce livre à la figure, et je te renvoie à ta solitude et à ton impuissance et aux infidélités misérables de ton mari et à tes enfants — bobonne !
Le film, Lion d’argent à Venise, a été très bien reçu par la critique. En France, quelques-uns ont parfaitement compris — et quelques autres sont passés à côté. Mais bon, Télérama… Jetez un œil sur la bande-annonce, qui vous en dit juste assez. C’est un film nocturne, admirablement photographié par un grand chef opérateur — Seamus McGarvey, qui avait aussi filmé The Hours, que j’évoquais plus haut. Il n’y a pas de hasard.
Et même si vous n’écrivez pas, même si vous n’avez pas de vengeance en cours, même si votre femme et votre fille n’ont pas été violées par trois voyous sur les routes de Pennsylvanie ou d’ailleurs, même si vous n’aimez pas les thrillers glacés, courez-y — c’est une pure merveille.

Jean-Paul Brighelli

Rats de bibliothèque et petites souris

La Bibliothèque nationale vient de retrouver un lot de cartes de lecteurs célèbres, aujourd’hui disparus — il ne reste d’eux que ce qu’ils ont écrit, ou produit, ou vécu, et le souvenir de leurs lectures, dont malheureusement il manque le détail.
Mais on peut toujours les reconstituer. D’autant que les dates inscrites sur les cartons jaunis donnent à penser qu’ils se sont fréquentés — au moins dans l’espace commun, sous les lampes toujours insuffisantes de la Bibliothèque de la rue Richelieu. Qu’ils ont communié au moins dans l’amour des livres, où ils venaient trouver de quoi en écrire, tant il est vrai que le lion est fait de mouton assimilé. Ils parlaient bien des langues, mais ils étaient tous francophones de cœur — à une époque où le français représentait encore quelque chose, autre chose que ce à quoi les imbéciles qui écrivent les programmes, rue de Grenelle, voudraient le réduire.
Il y avait même parmi eux des migrants — on disait « émigré », à l’époque. Pas même « immigrés ». Des gens venus d’ailleurs, comme Stefan Zweig, austro-hongrois, Hannah (avec deux « n ») Arendt, prussienne, ou Natalie (sans « h » à l’origine) Sarraute, « née Tcherniak » à Ivanovo-Voznessensk, de nationalité russe.
Peu de Parisiens pur jus là-dedans. Bachelard est né à Bar-sur-Aube, Breton à Tichebray — mais tous deux sont morts à Paris.

 

 

Seul Césaire, dans cette liste, est né à Basse-Terre et mort à Fort-de-France — Martinique un jour, Martinique toujours. C’est même là que j’avais eu l’honneur (si !) de le rencontrer. J’étais beau comme un soleil !Zweig a quitté l’Autriche en 1934 — mais sa carte de lecteur est de l’année 1932 : il venait déjà chercher à Paris une liberté qu’Hitler, qui se préparait à l’époque aux élections de 1933, ne risquait pas de lui procurer, lui dont les œuvres seront jetées au bûcher pour célébrer l’arrivée des nazis au pouvoir. En 1932, avait-il déjà le pressentiment qu’il mourrait dix ans plus tard au Brésil, main dans la main avec Lotte, sa secrétaire et désormais amante depuis qu’au début des années 1930, justement, sa relation avec son épouse se dissolvait fatalement ? Paris, loin de Friderike… Il n’écrivait plus de fiction, à cette époque — il s’intéressait à Erasme. La BN devait lui procurer tout ce qu’il fallait sur le Maître de Rotterdam.
A-t-il rencontré là André Breton, qui y avait été mis en carte dès 1931, et qui commençait sans doute à lire les textes qu’il aura l’idée de rassembler en 1935 et qui figureront cinq ans plus tard, juste avant son départ pour l’Amérique, dans l’Anthologie de l’humour noir ? L’un des mouvements les plus fréquents, dans les bibliothèques, consiste à jeter un regard, au passage, sur ce que lisent les autres — particulièrement quand ils se lèvent, laissant leurs livres ouverts, pour aller aux toilettes ou fumer une cigarette. Qu’est-ce que Zweig, grand polyglotte devant l’Eternel, pouvait penser de ce jeune trentenaire à la chevelure soigneusement rejetée en arrière qui accumulait sur sa table Swift, Sade, ou Thomas de Quincey ? « Des lectures curieuses, vraiment… » Souvenir — que me veux-tu ? — de la jeune fille qui lisait sagement l’Histoire de Juliette à la Bibliothèque Nationale, un jour, dans les années 1970…
Parce qu’il y avait à l’époque un Enfer — les livres qui y étaient exilés sont encore référencés ENF. Sade était en enfer — et sur la table de Breton. La jeune Nathalie Tcherniak épouse Sarraute (depuis 1925) y lisait peut-être Flaubert, qui alimenta vingt ans plus tard l’Ere du soupçon. Breton n’en parle pas — le « hasard objectif » des surréalistes, qui lui fit rencontrer Nadja dix ans auparavant, venait de l’associer à Jacqueline Lamba, ex-prof de français, danseuse au ballet aquatique du Coliseum, piscine transformée en music-hall. Breton a sans doute cru rencontrer Mélusine, il en a tiré l’Amour fou — et, après leur arrivée aux Etats-Unis, un certain nombre de déconvenues, quand elle le quittera en 1942 pour David Hare.
En 1936, autre rencontre possible, celle d’Aimé Césaire et d’Hannah Arendt. Le chantre de la négritude y venait probablement avec Senghor, alors tout jeune agrégé de grammaire, qui rentrait régulièrement à Paris — il avait été nommé au lycée Descartes, à Tours : arrivée à Montparnasse, direction Clignancourt — et changement à Châtelet pour descendre deux stations plus loin, au Palais-Royal — la station où se sont peut-être croisées dans l’escalier toutes ces belles intelligences.
En tout cas, les uns et les autres, tous nés au tournant du siècle (que s’est-il passé dans le ciel pour que vers 1895-1900 éclosent en Europe tant de génies, de Breton et Céline à Sartre ou Sarraute — épuisant le réservoir durablement ?) n’ont pas manqué de repérer la barbe de Bachelard, descendant presque jusque sur la table où le philosophe s’usait les yeux à décrypter la légende d’Empédocle et les textes de Novalis — qu’il utilisera dans la Psychanalyse du feu en 1938. Les surréalistes faisaient grand cas de Novalis — j’entends d’ici Breton pester parce que le professeur de l’université de Dijon lui aura piqué les Hymnes à la nuit… Quoique… Bachelard lisait l’allemand, et Breton, qui fut toujours nul en langues étrangères, devait pratiquer la traduction de 1833 de Xavier Marmier.
Dijon / Gare de Lyon — et là, c’est direct jusqu’au Palais-Royal. Cette ligne 1, avec ses voitures vertes (en seconde) ou rouges (en première) faisait un bruit infernal. Bachelard entendait-il le fracas des roues d’acier réverbéré par les voûtes noires où fugacement se lisait la « réclame » du Bo-du Bon-Dubonnet…
Dans un roman tout à fait angoissant, la Maison des damnés, Richard Matheson brode sur « l’énergie résiduelle », ce concept bien pratique, quand on écrit des contes fantastiques, selon lequel les grandes passions ont laissé dans les murs qui les ont abritées une source d’énergie susceptible de se revivifier de temps à autre. Imaginez-vous ce que ces grandes intelligences et ces puissants délires ont laissé de vitalité potentiellement active entre les murs de la Bibliothèque nationale ? Ah, si les idées pouvaient ressortir des murs…
C’est fini aujourd’hui. La consultation des ouvrages les plus rares se fait en ligne. Il n’y a plus d’Enfer — sinon sur le Web Sombre. Et maintenant que tout est informatisé, à la bibliothèque François Mitterrand qui domine la Seine et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne, que restera-t-il de nous, lecteurs itinérants, quand un crash aura anéanti la mémoire de notre passage ?

Jean-Paul Brighelli

Bienvenue dans le pire des mondes

Le 23 ou 24 novembre dernier, j’ai acheté le Monde — je me souviens à peu près de la date, parce que l’événement est tellement rare qu’il fait tache : je n’ai pas trop à cœur de financer l’un des journaux officiels (avec Libé) de la mondialisation décomplexée.
Gaïdz Minassian y étalait sa bêtise et sa collaboration à la pensée unique dans une critique du livre tout frais sorti, signé du Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes (chez Plon, qui a cru vendeur de mettre Natacha Polony sur la couverture : du coup, elle est l’invité préférentielle, et même quand elle est à l’antenne avec Jean-Michel Quatrepoint, c’est elle que Ruquier fait parler, alors même qu’elle n’a pas, dit-elle, « écrit les meilleures parties du livre »).

Le Comité Orwell est composé de journalistes de tendance souverainiste — entendons qu’ils revendiquent la souveraineté de la pensée, au service de la souveraineté de la France.
(Et déjà, j’ai bien conscience de ce qu’a d’incongru une telle phrase, à une époque où parler de « la France » est une offense à la diversité, aux communautés, aux indigènes de la République et au libre droit des individus à cracher à la figure de Marianne — et à choisir la servitude volontaire).
Ils ont souvent côtoyé, justement, Marianne — le magazine, du temps où il n’était pas patronné par cette cornegidouille de Renaud Dély, qui y a ramené tout ce que l’Obs, où il sévissait auparavant, a de boboïsme vendu. Tant pis pour les amis que j’y ai encore, et qui font le gros dos en attendant que…
Le Comité Orwell, qui compte donc quelques belles intelligences, a rassemblé ses idées en un corps de doctrine, et balaye en 200 pages serrées les questions d’éducation (louanges à un livre qui explique benoîtement aux politiques aveugles que c’est la pierre fondamentale, et que Najat Vallaud-Belkacem est le bon petit soldat de l’apocalypse molle dans laquelle nous entraîne le « soft totalitarisme » — c’est le sous-titre de l’ouvrage — mis en place par la mondialisation, l’Europe bruxelloise, et l’empire américain), d’économie — analyse tout à fait lumineuse —, la démocratie, « nouvel habit de la tyrannie », et de « l’art de dissoudre les peuples » dès qu’ils ne votent pas comme vous voulez.

Revue de détail.

Orwell est convoqué — c’est bien la moindre des choses — dès les premières lignes : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». C’est que le radical de liberté a été pas mal galvaudé ces derniers temps, comme s’amuse à le faire (c’est un ouvrage très bien écrit, par des gens cultivés à l’ancienne, autant en profiter) la troisième phrase du livre : « Face à une idéologie dominante « libérale-libertaire », qui fait du libre-échange mondialisé un horizon indépassable et du primat de l’individu sur tout projet commun la condition de l’émancipation… »
Disons tout de suite que c’est là la ligne de force du livre : l’atomisation du bien commun en appétits individuels, l’exaltation de l’individu afin de mieux l’asservir à ces appétits qui ne sont plus même les siens, mais ceux des firmes qui les concoctent et les leur vendent, et la combinatoire létale du néo-libéralisme (rien à voir avec le libéralisme tel qu’on le trouve par exemple chez Stendhal, où c’est essentiellement un refus de la monarchie constipée de la restauration : le néolibéralisme est « un modèle de libre-échange total et global »), et de cette pensée libertaire, nourrie de déconstruction, de « relativisme culturel » et de pédagogisme, qui s’est infiltrée dans ce qui fut jadis la Gauche et qui est aujourd’hui l’idiot utile de la dissolution nationale et du communautarisme (un gouvernement sensé commencerait par dissoudre le Parti des Indigènes de la république, dont le livre souligne assez qu’il tient un discours raciste). De la vraie liberté, plus de nouvelles. D’où « le sentiment que, par bien des aspects, nous ne sommes plus tout à fait dans ce qu’on peut appeler un régime démocratique ». Bref, la liberté, c’est l’esclavage — mais qui a lu 1984 était au courant.
Comment ? Vous n’êtes pas pour l’ouverture ? Vous êtes donc pour la fermeture ? Le repli sur soi ? Le pouvoir a le pouvoir de manipuler les mots, il a tout ce qu’il faut de journalistes aux ordres et d’intellectuels auto-proclamés pour ça. Et ceux d’en face, ceux qui ne lèchent pas les cols de chemise de Bernard-Henry Levy, ne sauraient être que des « pseudo-z-intellectuels », comme dit l’autre.

Pourquoi « soft totalitarisme » ? Par extension sémantique du « soft power » qui a pris le pouvoir dans notre monde sans guerre (sans guerre chez nous, quoique…) en diffusant un modèle culturel unique afin de mieux vendre un système économique unique. La grande réconciliation de Marx et de Gramsci. Le « It’s the economy, stupid » de Bill Clinton nappé d’une sauce TF1 / M6, afin que vous ne réalisiez pas que ce que vous mangez vous mange. Et de convoquer cette fois Huxley : « Un état totalitaire vraiment efficient serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et de leur armée de directeurs aurait la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les Etats totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la Propagande, aux rédacteurs en chefs des journaux et aux maîtres d’école. » C’est dans le Meilleur des mondes, et ça date de 1932. Avant même que le Propagandaministerium donne sa pleine puissance. Le soft totalitarisme est la revanche de Goebbels. La Boétie, je t’entends ricaner dans ta tombe !
Bien sûr, c’est l’imminence de l’élection présidentielle qui a rendu urgentes la rédaction et la parution de ce livre. « Parce que la France ne peut se permettre de jouer une élection pour rien. Parce qu’elle est au bord de l’implosion, prise en tenailles entre le totalitarisme islamique et le soft totalitarisme dont la première caractéristique est qu’il ne se soucie nullement de cette barbarie qui n’entrave en rien sa progression. » Citoyen, si en avril prochain tu ne fais pas de ton bulletin de vote un pavé à lancer au visage de l’oligarchie qui ronronne aux manettes, il ne te restera plus qu’à te noyer dans le sirop d’oubli que te déversent le GAFA — Google / Apple / Facebook / Amazon — et Microsoft, qui n’entre pas dans l’acronyme, mais qui a su s’offrir l’Education Nationale française pour une poignée de cacahouètes.

« L’Ecole fut le lieu de baptême de la démocratie ; elle en sonnera le glas ».
L’accent mis sur l’oral (qui remonte quand même aux années 1960, sous la férule, à la DGESCO, d’un certain René Haby), la répudiation de toute culture autre que le fast food pour neurones atrophiés, et jusqu’à la réforme du collège et son cortège d’EPI, tout concourt à « la destruction des barrières culturelles freinant le déploiement généralisé du néolibéralisme et de son corollaire, la globalisation », et au « formatage des individus pour qu’ils adhèrent avec ferveur au modèle qui leur est proposé dans une insistance toute bienveillante ». Voilà comment en trois décennies ont a transformé en cancre un système éducatif qui fut le meilleur du monde — mais l’élitisme, c’est mal. L’éducation, rappelle les auteurs, fut jadis libérale — rien à voir avec les abus ultérieurs du terme : « Cette expression désigne une conception humaniste de la transmission des savoirs à travers l’étude des grandes disciplines » — voir la lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. » Du XVIème au XIXème siècle, magnifique progression. Du XXème au XXIème siècle, remarquable régression. Voici que l’éducation, via les « compétences » imposées par la Stratégie de Lisbonne en 2000 (« les compétences sont la version moderne et technocratique des ces « savoir-faire » et « savoir-être » que des pédagogues bienveillants ont voulu substituer aux savoirs jugés élitistes et discriminants »), n’a plus pour but que de développer l’employabilité des futurs consommateurs — un mot qui commence mal. L’employabilité, mais pas l’emploi effectif. Dans le cauchemar climatisé des transhumanistes, l’espèce humaine se robotisera ou disparaîtra. Déjà Lactalis ne fabrique plus l’infâme truc plâtreux et pasteurisé appelé « camembert Président » qu’avec deux employés. Le reste, c’est le tour de main de la machine.
Et contrairement à ce que nous serinent la plupart des politiques, « la globalisation n’a pas oublié l’éducation, c’est même son terrain de jeux prioritaire ». Parce qu’il est de toute première urgence de fabriquer les citoyens modèles d’un monde où la volonté des multinationales s’est substituée déjà au pouvoir des Etats — et que c’est l’un des enjeux centraux des échéances à venir : soit vous votez pour des partis qui veulent restaurer l’Etat et la Nation, soit vous êtes morts en croyant être vivants.
La cible de choix de ses processus déstructurants, ce sont les classes moyennes, dont la lente émergence avait constitué l’histoire du XVIIIème au XXème siècle. Parce que c’est l’envie de culture, associée à l’envie de mieux-être de ces classes mouvantes qu’il faut éradiquer — et qui est le noyau dur de la résistance à la mondialisation. Se cultiver, c’est entrer dans le champ illimité du libre-arbitre. Déculturer le peuple, c’est ce à quoi se sont ingéniées toutes les politiques éducatives depuis trente ans ou quarante ans : le livre analyse en détail ces trois temps forts que furent la renonciation à la convertibilité du dollar en 1971, le tournant de la rigueur en 1983 et la célébration du bicentenaire en 1989, coïncidant avec les premières tergiversations sur le voile islamique et à trois mois près avec la chute de la maison Russie. La méritocratie permettait à quelques fractions du peuple d’accéder à l’élite — qui n’entend plus aujourd’hui laisser la moindre part de gâteau à des enfants exogènes à l’oligarchie dominante. Voter pour les mêmes, c’est se condamner, et condamner vos enfants, à stagner à tout jamais — en fait, à régresser sans cesse jusqu’à ce qu’un salaire universel minimum — les Romains faisaient déjà ça très bien dans les cirques où étaient célébrés les jeux du cirque et de TF1, avec distributions de blé afin de nourrir les (télé)spectateurs — leur permette de végéter sur les mages d’un système qui se goinfrera sur leur dos. On y est presque — la Finlande, ce modèle des anti-modèles qu’on nous sert depuis quinze ans que PISA décide de nos destinées, vient de s’y mettre.
J’avais pris une foule de notes supplémentaires — c’est un livre très dense, dont chaque phrase fait mouche et ouvre la pensée sur les abysses de la pensée dominante. Jamais Cassandre n’a parlé avec tant d’éloquence. Mais je vais en rester là — vous n’avez qu’à l’acheter, vous ne serez pas déçus.

Jean-Paul Brighelli

Marie Madeleine, la passion révélée — abbaye de Brou

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tint jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.L’abbaye de Brou est un joyau gothique bâti au début du XVIème siècle par Marguerite d’Autriche, qui voulut en faire l’écrin du tombeau de son époux trop tôt décédé, Philibert le Beau. C’est son Taj Mahal à elle.Un peintre anonyme a d’ailleurs représenté Marguerite en Marie Madeleine — ce qui permet de diviniser le défunt. Le signe extérieur de péché et de sainteté, ce sont les cheveux, la « toison moutonnant jusque sur l’encolure » chère à Baudelaire, et sculptée dans le marbre du monument funéraire de l’épouse consacrée à Dieu-Philibert — et sur le monument de l’époux, c’est la Sibylle d’Agrippa qui reprend le même thème :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenir d’une escapade à la Sainte-Baume, cette quasi montagne qui surplombe Marseille, où tout en haut se trouve la grotte où Marie Madeleine vint finir ses jours dans la macération et la prière. D’en haut, le point de vue sur la Provence est magnifique. C’était l’hiver, il n’y avait personne, et quelque diable me tentant…

Retour à Marie Madeleine. Elle est l’une des trois Marie qui dans une barque miraculeuse (que symbolisent désormais les navettes cuites au fameux four juste au-dessus de chez moi) voguèrent de Palestine jusqu’en Camargue — d’où les Saintes-Maries-de-la-mer. Mais elle a été souvent confondue avec Marie l’Egyptienne, née au Vème siècle, elle aussi prostituée (elle navigua d’Alexandrie à Jérusalem en payant son billet de ses charmes), elle aussi touchée par la grâce — et qui, de belle quelle était, devint bête, couverte de poils des pieds à la tête :
Et ainsi représente-t-on parfois Marie de Magdala :
L’abondante chevelure, selon les bons auteurs (voir Daniel Arasse, « la Toison de Madeline », in On n’y voit rien, Descriptions, Denoël, 2000) symbolise bien sûr la toison pubienne — après tout, c’est la raison farfelue pour laquelle les islamistes voilent leurs femmes, c’est une idée partagée par toutes les civilisations que leurs mœurs rigoristes condamnaient au fantasme.

« Un que je connais », comme dit Brantôme, rencontra un jour dans un train (sur la ligne Versailles-Chantiers / Montparnasse) une créature pourvue de la même chevelure blond cendré que ces Madeleines peintes, et qui, à l’usage, révéla des jambes parfaites mais velues comme celles d’une jument, une façon, expliqua-t-elle à mon ami, de tromper sa mère qui pensait que jamais sa fille, avec une telle toison sur les gambettes, n’oserait se vautrer dans le stupre et la fornication. Son copain de l’époque collectionnait les trains électriques, et avait percé les cloisons de leur trois-pièces de façon à ce que ses locomotives puissent circuler — « elle avait enclenché le système pour me montrer, me raconta ledit ami, et j’eus l’impression en l’étreignant de me retrouver dans la séquence finale de la Mort aux trousses, quand la caméra, pour symboliser l’union tant différée de Cary Grant et d’Eva Marie Saint, passe à l’extérieur du train où ils font connaissance, comme on dit dans la Bible, et filme le rapide s’engouffrant dans un tunnel — nous enfilâmes ainsi toutes les métaphores hitchcockiennes possibles… »

Marie Madeleine est donc une sainte provençale — sur l’une des œuvres présentées à Brou, où la sainte harangue les kakous et les cagoles de l’époque, on reconnaît précisément Marseille, avec, au milieu de la rade, le château d’If :

Evidemment, les peintres n’allaient pas rater l’occasion : ils avaient un merveilleux prétexte religieux pour représenter l’une de ces « académies » féminines dont la Bible, des filles de Loth à Salomé en passant par Bethsabée, Judith et quelques autres, leur ont fourni d’innombrables motifs. Marie Madeleine en cela a connu à peu près le même sort que Sébastien, saint anti-pesteux devenu peu à peu un modèle de beauté masculine — voir celui peint par… Sodoma, qui est rien moins qu’évangélique…
Côté mystique, il y a bien entendu La Tour
Ou, à la rigueur, Jean-Baptiste Santerre — mais l’échancrure de la chemise raconte déjà une autre histoire) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais question nudité évocatrice, là, croyez-moi, les peintres s’en sont donné à cœur joie. Par exemple le Titien
Ou Gerrit van Honthorst
Ou Guido Cagnacci

 

 

 

 

 

 

 

 

Ou Pompeo Batoni

Ou Laurent Pêcheux :Ou, plus près de nous (vous connaissez à présent mon goût pervers pour les peintres pompiers des années 1880-1900) Jules-Joseph Lefebvre
Jean-Jacques Henner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et surtout Adolphe Lalyre (le voir « en vrai », moi qui l’ai raté à Blois où il est exposé d’habitude, m’a littéralement mis hors de moi).Rodin même s’y est mis — l’une de ses très rares scènes « religieuses » — tu parles !
Et le photographe contemporain Thomas Dodd…L’exposition est splendide (courez-y !), mais comme rien n’est parfait en ce monde, les organisateurs n’ont pas fait venir de Besançon, où elle est accrochée, la Marie-Madeleine d’Elisabetta Sirani, qui dans une orbe rose hystérique englobe une femme qui vient certes de se flageller,mais qui a sur le visage une expression de bonheur qui rappelle étrangement l’extase de la Sainte Thérèse du Bernin — rappelez-vous :Et si on a accroché le frontispice que Félicien Rops a dessiné pour l’Amante du Christ de Rodolphe Darzens,je n’ai pas trouvé le Calvaire très explicite du même génie belgeRops ira jusqu’à inverser la Crucifixion (comme quoi le Je vous salue Marie de Godard avait un précédent) en clouant au pilori une Madeline rieuse et flamboyante, devant un saint Antoine dévasté de tentation :S’il faut tout avouer, cela fait longtemps que je fréquente Madeleine : j’avais eu dans le temps l’ambition de composer ainsi de petits fascicules édifiants sur la vie des saints, où Madeleine et Sébastien eussent été les premiers invités. Un projet qui se fera peut-être un jour — mais qui mériterait d’exister.

Les premières lignes de cette chronique, tout là haut, étaient empruntées à The escaped cock, titre originel de cette novella (le mot anglais sans traduction française spécifique qui désigne un récit moins long qu’un roman, mais davantage qu’une nouvelle) de D.H. Lawrence republiée après sa mort sous le titre The man who died, et qui raconte ce que fit le Christ après sa résurrection — en fait, il baisa sauvagement avec une prêtresse d’Isis, et choisit de rester sur cette terre au lieu de monter au ciel :

« He crouched to her, and he felt the blaze of his manhood and his power rise up in his loins, magnificent.
“I am risen!”
Magnificent, blazing indomitable in the depths of his loins, his own sun dawned, and sent its fire running along his limbs, so that his face shone unconsciously.
He untied the string on the linen tunic and slipped the garment down, till he saw the white glow of her white-gold breasts. And he touched them, and he felt his life go molten. “Father!” he said, “why did you hide this from me?” And he touched her with the poignancy of wonder, and the marvellous piercing transcendence of desire. “Lo!” he said, “this is beyond prayer.” It was the deep, interfolded warmth, warmth living and penetrable, the woman, the heart of the rose ! » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire…
Bonne fin d’année à toutes et tous, et que ces dernières lignes vous dessinent un programme de Saint-Sylvestre !

Jean-Paul Brighelli

PS. Le catalogue de l’exposition, aux Editions du Patrimoine, est merveilleusement fait — et soigneusement érudit. Si donc vous n’y montez pas… Last but not least : l’abbaye de Brou a une collection permanente de très bonne tenue, où vous trouverez entre autres l’une des versions — très grand format — du Dante et Virgile aux enfers de Gustave Doré :

Photos de classes et de classe

Les élèves d’une classe de Terminale d’arts appliqués font parler d’eux sur la Toile pour avoir osé poser nus — ou presque — sur leur photo de classe.

Tout cela reste d’une indécence mesurée, y compris pour le prof debout à droite. Les rectangles judicieusement disposés occultent les pudenda — « ce qui doit être caché », traduiraient les mauvais latinistes. Dommage que ces jeunes gens n’aient pas pensé à y inscrire quelques sentences bien senties, dans le genre que Ben Vautier mit jadis à la mode D’autant que paraît-il, quand on a de bons yeux, on peut discerner un bout de sous-vêtement qui implique que l’on a osé, mais pas trop.

Mais peut-on oser à demi ? (Beau sujet, vous avez quatre heures).

Evidemment, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. S’afficher dans le plus simple appareil est à la portée de tout le monde, et ça ne laisse plus rien à deviner. Alors qu’un ballon de rugby judicieusement disposé un torchon millimétré (c’étaient des commerçants normands il y a deux ans)ou une toge adroitement drapée — sur le Calendrier des Immortels, inventé l’année dernière pour protester contre la suppression du latin voulue par Vallaud-Belkacemcela vous a tout de suite un autre visage, si je puis dire.

Autre système : montrer le revers plutôt que l’avers (ici sur le calendrier d’une équipe féminine de rugby anglaise)

La référence la plus évidente, c’est le calendrier Pirelli, qui depuis quelques décennies fait fantasmer les chauffeurs routiers. À remarquer que la nudité y est rarement frontale, et que les accessoires en disent plus que l’anatomie (ici une giclée de lait sourdant aux lèvres du modèle comme un souvenir de bukkake) Mais la référence lointaine, et c’est là que nos petits loupiots de Terminale ont raté l’occasion de faire sens (mais bon, dans l’enceinte d’un lycée, cela aurait posé problème aux grincheux), c’est bien évidemment la statuaire grecque, réinterprétée par le pictorialisme du tout début du siècle —par exemple l’Adam et Eve de Frank Eugene ou les fabuleux plans de Leni Riefenstahl dans les Dieux du stade (dans son documentaire sur les Jeux de Berlin en 1936, disponible ici, voir en particulier les dix premières minutes) :

 

 

 

 

 

 

 

Aucun hasard si les rugbymen en quête de notoriété et de belles causes à défendre ont repris ce titre : le nu participe du néo-classicisme qui a inspiré conjointement l’art pompier régulièrement célébré dans ces chroniques et le néo-paganisme revendiqué parfois par le nazisme (il fallait bien finir l’année sur un point Godwin de qualité). Voir la statuaire d’Arno Breker :Allons ! Pour célébrer Noël et cette fin d’année quelque peu répugnante, à Berlin et ailleurs, le Maître de Bonnet d’Âne (une périphrase forgée sur le modèle du Maître du Retable de Schöppingen) a eu à cœur de dévoiler le haut, afin de ne pas tomber trop bas, et d’oser en dosant. Mais sitôt apparu, sitôt disparu — « le temps d’un sein nu / Entre deux chemises. »

Jean-Paul Brighelli

PS. Apparemment l’anthologie des littératures grecque et latine dont je faisais la réclame il y a peu a si bien marché que Gallimard est en rupture de stock. Du coup, des petits malins la proposent au triple de son prix sur Amazon. Cette civilisation me répugne.

Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Au Bar de la Marine

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve.
J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !
Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boate », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.
J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.
Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.- Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
- Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
- J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
- Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
- Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
- J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
- Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
- Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
- Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
- Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
- Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
- Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
- Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
- Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
- C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
- Alors, Marion…
- Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
- De mon temps, c’était en Angleterre…
- Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
- Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.

- Bien obligé ! La Gauche me révulse. Menucci ! Comment voter Menucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
- Il y a Mélenchon…
- Paraît qu’il est « végan », comme ils disent, ces cons. Je ne voterai jamais pour un type qui récuse la côte de bœuf et le figatelli. C’est un truc de bourgeois gavé, ça, le végétarisme. Comme l’autre con — comment s’appelait-il déjà, chez Ruquier…
- Ah, Aymeric Caron !
- Tête à claques ! Bobo parisien ! Nourri au tofu ! Rien à voir avec la France réelle.
- La France réelle, dis-je, elle gagne en moyenne 1500 euros par mois et elle a un régime super varié, spaghetti, riz, patates ! Ça se voit : la France réelle, elle est obèse — et en plus elle en crève.
- Tout à fait — 1500 euros ! Et comme les joueurs de foot en gagnent en moyenne 50 000 (c’était la nouvelle du jour dans le journal), ça veut dire qu’il y a un paquet de pauvres mecs qui ont le pain quotidien vachement hebdomadaire ! C’est à eux que devrait s’adresser Marine !
- Les petits…
- Les obscurs, les sans grade ! Les petits paysans qui se suicident parce que l’Europe de la FNSEA et des centrales d’achat ne leur permet plus de joindre les deux bouts. Les petits retraités qui bientôt se pendront comme les retraités grecs ! D’ailleurs, à propos des retraites…
- Oui ?
- Je travaille depuis que j’ai 16 ans. Quand j’ai commencé, c’était la retraite à 60 ans — et même avant, pour certains. Et voilà qu’ils reculent la date — et que leurs décisions sont rétroactives ! À ce rythme, quand je pourrai la prendre, la retraite, cela fera plus de cinquante ans que je bosserai — et pour trois clopinettes qui bientôt seront deux. Ceux-là aussi, ils ont le droit de se faire entendre. La Droite traditionnelle parle déjà de baisser les retraites… Mais ils n’auront aucun souci, tous, avec leurs retraites pleines de ministres / députés / maires et j’en passe. Cumulards !
- Faut faire des économies, qu’ils disent…
- Qu’ils disent !
- Marine a bien proposé de sucrer la gratuité de l’école pour les migrants…
- C’est une grosse connerie ! On s’en fiche qu’ils soient migrants — la ville en est pleine, mon grand-père l’était aussi, le vôtre également. Ce qui compte, c’est qu’ils s’intègrent — et ils ne s’intègreront que par l’école. Alors, si on les en prive, si on les rejette, ils s’adresseront au premier imam à la con qui leur vendra l’alphabétisation et le jihad en même temps. Ce n’est pas la couleur de la peau, ni même la religion qui me gêne : c’est le communautarisme.
- Les voiles et les burkas, et tous ces barbus à la con…
- Tout à fait ! Ce qui compte, c’est la république. Et aujourd’hui, il n’y a plus que le peuple qui soit le dernier rempart. Ce n’est pas du populisme de dire ça, non ? Oui, le dernier rempart avant l’émeute.
- On se reprend un café ? suggérai-je. Ça m’a assoiffé de vous écouter, alors, vous !
- Je voudrais bien, mais il faut que j’y aille — je bosse, je ne suis pas un enseignant pour glander dans les troquets.
Il a eu un sourire pour bien marquer qu’il plaisantait — mais j’avais compris, je ne suis pas une féministe moderne, moi. Au revoir jusqu’à demain.

Jean-Paul Brighelli