Un jour de pluie à New York

4483487Un soir de 1966 ou 1967, mes parents m’ont emmené au Théâtre du Gymnase, à Marseille, où se produisait Erroll Garner, en trio — avec un contrebassiste impavide et un batteur imperturbable. Ma mère aimait le jazz, et elle écoutait « Misty » en boucle, sur l’électrophone de la maison. Et aussi Armstrong jouant Fats Waller, et quelques autres. Du jazz classique — je devais découvrir quelques années plus tard Parker, Mingus, ou Miles Davis.

« Misty » est l’un des morceaux de jazz qui rythment Un jour de pluie à New York, le dernier film (à ce jour) de Woody Allen. Autant vous dire tout de suite : c’est un pur joyau, et le fait qu’il est interdit de fait aux Etats-Unis (mais quel ramassis de connards…) doit vous inciter davantage encore à aller le voir. Le film entier est un hymne à New York — le New-York de Gershwin dans Rhapsody in blue, le New-York des grands et des petits bars où officie un pianiste mélancolique (pléonasme !), comme celui que joue Jeff Bridges dans Suzie et les Baker Boys… Un hymne à sa ville, comme il en a fait déjà dans Annie Hall ou Manhattan. Une ville sous la pluie de fin d’été, qui plonge New York dans une brume légère — misty, c’est ça.

Mais ça, c’est la toile de fond. Quant à l’intrigue, c’est du Marivaux revu sur la Cinquième Avenue ou sous l’horloge-carillon du zoo de Central Park, avec chassés-croisés amoureux, déambulations inquiètes, jeune écervelée provinciale séduite par la ville et les grands prédateurs qui y rôdent, parties de poker, soirées très arrosées, tentations à portée de main, fuite sous la pluie en petite tenue — tout ça en une heure et demie, parce qu’un morceau de jazz qui dure trop longtemps, ce serait vite répétitif…

Mais ce n’est pas ça encore qui m’a cloué à mon fauteuil (inconfortable). Ce qui m’a scotché, c’est l’évidence d’une virtuosité qui ne s’exhibe pas, une virtuosité tranquille due peut-être à l’âge, le même genre que Clint Eastwood dans tous ses derniers films : à peine s’il joue, il se contente d’être, et c’est parfait, dès la première prise. Là, de même — mais derrière la caméra : un vieillard s’amuse à filmer, il est sûr de ses cadrages, de sa lumière, sûr de ses acteurs (Allen a fort bien panaché des p’tits jeunes — Elle Fanning ou Timothée Chalamet —, de grands acteurs — Jude Law — et des comédiens de théâtre, par exemple Cherry Jones, qui fait un numéro inoubliable de mère révélant à son fils — mais chut !). Le réalisateur multiplie d’ailleurs les plans-séquences virtuoses comme on n’ose plus s’y risquer, aujourd’hui — Elle Fanning en gros plan pendant deux minutes, la nunuche Disney parfaite propulsée soudain dans la cour des grands. Allen n’essaie pas de nous en mettre plein la vue : il filme comme Fred Astaire dansait — tout en grâce.

Quant aux polémiques que des demeurées en peine de notoriété tentent de relancer à chaque film de Woody Allen… Certains des acteurs du film, dans la fournée de #MeToo, ont dit qu’ils renonçaient à leur cachet, l’offraient à des organisations LGBT, qu’ils ne tourneraient plus jamais avec Allen, etc. Pauvres petits, préoccupés par le politiquement correct et les Oscars à venir  : dans les années 1950, en pleine hystérie maccarthyste, ils auraient dénoncé les activités supposées communistes de Chaplin, Dmytryck ou Losey, des réalisateurs dont ceux qui les ont black-listés ne méritaient pas de baiser les semelles.

Je sens bien que des grincheux me reprocheront encore une fois de parler d’un film américain. Mais je n’y suis pour rien, si le cinéma français n’est nulle part — ne comptez pas sur moi pour dire du bien de Bienvenue chez les Ch’tis. Après tout, il y a deux jours, j’ai regardé sur DVD un merveilleux film japonais de 2015, les Délices de Tokyo, avec cette merveilleuse actrice septuagénaire, Kirin Kiki, dans l’un de ses tout derniers rôles. Et qui avait la même évidence tranquille, le même bonheur. Un bonheur mélancolique, certes, mais un peu de mélancolie ne gâche pas le bonheur, bien au contraire. Après tout, dans la dernière phrase du film d’Allen, il est surtout question du printemps à venir, le printemps dont un octogénaire rêve, et pendant lequel sortira Rifkin’s Festival, le prochain film de Woody Allen, tourné cet été en Espagne.

Jean-Paul Brighelli

Eux

 

Pour Guy Morel

Je crois que je n’ai plus pour eux que de la haine.
Il fut un temps où j’acceptais le débat. Où je pensais qu’ils étaient de la même espèce que moi. Avec des convictions erronées, certes, mais qu’un argumentaire sérieux, étayé d’évidences palpables — le niveau des élèves — convaincrait en deux coups de cuillère à pot.
Ma plus grande erreur a été de ne pas comprendre tout de suite que le pédagogisme était l’un des symptômes multiples de ce fameux « retour du religieux ». Ces gens ne sont pas des roseaux pensants : ce sont des missionnaires. Des Croisés.
Et j’aurais dû, dès le départ, les traiter comme tels : par l’épée.                                                                                  imgresIls m’ont d’ailleurs trouvé agressif, dès le départ. C’est qu’ils ont une sensibilité à fleur de peau. J’étais indigné, et cela remontait à loin. Après tout, les premiers écrits qui dénoncent l’emprise de ces Khmers rouges-là sur l’Ecole ont été publiés dans les années 1980. De l’école, de Jean-Claude Milner, remonte à 1984. L’Enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa, c’est 1999 — vingt ans déjà ! Vingt ans de luttes au couteau — pour rien : le mouvement qu’ils ont initié, perpétué par le réseau de copains recrutés à tous les étages, et si possibles aux étages supérieurs, n’a fait que s’amplifier. Ils ont gangrené le système éducatif de la Maternelle à l’Université, où ils se sont infiltrés, quelques-uns d’abord, puis les portes se sont ouvertes et désormais ils tiennent l’essentiel du système. Ils ont ainsi stérilisé la recherche dans tous les autres domaines, parce que 80% des postes ont été consacrés à la didactique. « Apprendre à apprendre » ! Beau slogan ! Il fallait l’inventer. Il a été le mot d’ordre de tous les médiocres, qui ne réussissaient pas dans leur domaine spécifique, et qui ont trouvé là un merveilleux cheval de Troie. Il n’y a guère que les classes préparatoires qui ont échappé à cette table rase. Pas faute d’avoir essayé de les supprimer. Désormais, ils s’acharnent à vider les Grandes Ecoles de leur contenu, en s’attaquant aux concours. « Trop élitistes » ! Oh ! Comme on sent bien, dans ce genre de reproche, la haine qu’ils vouent à ce joli mot républicain, « l’élite » ! Eux, ils sont le peuple de l’abîme pédagogique. Le néant qui ronge. Les minables qui grignotent, qui mordent, qui dévorent.170px-Sack_of_Rome_by_the_Visigoths_on_24_August_410_by_JN_Sylvestre_1890

Crétin que je suis de n’avoir pas saisi plus tôt que leur passage, dans les années 1960, par les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes était un signe sûr d’embrigadement mental. C’est Savonarole multiplié par mille — car leur nom est légion.
Preuve s’il en fallait, tous ces incapables portés au pouvoir par l’incapacité de tant de ministres sont tous de Gôche ! Ils n’ont à la bouche que la défense des plus démunis, que leurs pratiques accablent encore, ce qui renforce la spirale descendante — et leurs ambitions : si le niveau des plus faibles descend, c’est que l’on n’a pas appliqué à fond les consignes. C’est qu’il reste encore quelques enseignants qui prétendent — une prétention impérialiste, certainement, un reste d’instinct colonisateur — apprendre quelque chose à leurs élèves. Alors que les savoirs, d’essence bourgeoise, doivent être partout remplacés par des « compétences », si floues qu’elles méritent d’être sans cesse redéfinies. Creusons encore !
Oui, de gôche. Ils ont caricaturé la Gauche, à vous donner envie d’être de droite — sauf qu’ils ont berné aussi la droite, qui trouvait dans leur libertarisme de quoi alimenter les envies d’économies de son libéralisme. Les heures de Français en moins, les postes en moins, c’est eux — admirablement relayés par des ministres aussi incompétents que prétentieux — ou tout simplement aveugles. Et quand le système n’en put plus, ils ont imposé la création brutale de milliers de postes sur lesquels ont été nommés des gens qu’ils avaient formés à ne rien faire. Essayez un peu d’imposer de l’orthographe et de la grammaire sérieusement en classe de Sixième ! Aussitôt le chœur des militants de la pensée zéro s’élève pour fustiger vos méthodes coercitives.
Ils ont tué l’Ecole. Ils ont tué la Gauche. Pour la plus grande gloire de Philippe Meirieu — et de quelques autres, c’est une religion à messies diversifiés.

Et ils ont appliqué des œillères à tous leurs affidés, afin qu’ils ne réagissent pas devant les catastrophes qui s’annonçaient, puis se précipitaient. Vingt ans que l’on dénonce l’emprise islamiste — les Territoires perdus de la République, c’était en 2002. Mais vingt ans de déni. Au point qu’une légère inflexion électoraliste de la marionnette élyséenne suffit pour qu’ils crient au martyre, à la discrimination, à la lepénisation des Marcheurs.
Ils ont gagné et nous avons perdu, m’a dit un jour une agrégée de Lettres réfugiée dans le journalisme, après avoir dénoncé la manière dont ils gâchaient nos enfants. Elle avait raison. La nouvelle religion a tout grignoté dans les cervelles, parce qu’elle s’accommodait fort bien du narcissisme général des ilotes et des idiots. Ainsi meurent les civilisations.url

Peut-être vous rappelez-vous le conte du pauvre pêcheur et du génie ? C’est dans les Mille et une nuits. Tout ce qu’il a ramené dans son filet, c’est une petite bouteille de plomb. Il l’ouvre, un filet de fumée s’en échappe, qui devient un monstrueux génie. « Je te remercie, dit la créature, et maintenant, dis-moi comment tu veux mourir ». Le pêcheur se récrie, et le génie explique. « Pendant les mille premières années de mon incarcération, je me suis promis de faire de celui qui me délivrerait l’être le plus heureux de la terre. Mais rien n’est venu et je me suis aigri. Alors, j’ai dit que je lui accorderais trois vœux — mais rien n’est venu… Si bien que je me suis juré, finalement, de lui laisser le choix de sa mort. »

J’en suis là. Je n’ai plus que de la haine. Je me suis battu comme un chien, défaite après défaite. Je ne me bats plus que par habitude, mais je vais bientôt laisser la place, abandonner cette Ecole en lambeaux et ces élèves livrés aux monstres.
Ils ont gagné sur tous les plans. Ils ont investi la formation, l’inspection, le ministère. Ils connaissent toutes les méthodes d’atermoiement, ils ont des réseaux infinis, tissés de minable à minable — et on ne manque jamais de bras cassés. Leur pédagogie se résume à écrire « professeure » et « auteure » — parce qu’ils pratiquent l’intersectionnalité, croyez-moi ! Ils ont imposé au ministère la création de 250 000 relais de la greluche suédoise, des gardes verts de l’écologie profonde, qui veilleront désormais aux bonnes pratiques et au conformisme général. Luc Ferry n’en est pas revenu
Et rien d’autre. Les écolos aussi sont des croyants. Nous sommes farcis de sectes, en cet état déliquescent d’une civilisation qui se meurt. Le pédagogisme était la doctrine scolaire qui manquait à notre décadence annoncée. Tout comme l’écologisme — et faute de faire du grec ou des Sciences naturelles, il n’y en a pas un seul qui sache vraiment ce que signifie le mot — est l’incantation qu’il lui fallait. Saint Meirieu à gauche, sainte Greta à droite. Entre les deux, un abîme, et des ruines.

Jean-Paul Brighelli

« Ça » a commencé comme ça…

ItChapterTwoTeaserPeut-être avez-vous lu le roman de Stephen King avant de vous vautrer pendant de longues heures devant l’adaptation qu’en a réalisée Andrés Muschietti, d’abord en septembre 2017, puis en cette fin d’été 2019. Le premier volet, pour réussi qu’il fût comme thriller horrifique, quelque massives que fussent les foules qui s’y précipitèrent, avait déconcerté les vrais amateurs du Roi de l’angoisse.
C’est que le roman (1200 pages — n’hésitez pas) est construit en point / contrepoint sur une alternance de situations renvoyant pour les unes à l’adolescence des protagonistes, pour les autres à leur âge adulte — 27 ans après les premières épreuves qui leur avaient permis de renvoyer la Créature dans le sous-sol de la ville de Derry, immanquablement située dans le Maine, cet Etat chargé de menaces depuis que Lovecraft, King et Marguerite Yourcenar y ont élu domicile. Le passé sans cesse y éclaire le présent, et le présent inéluctablement se nourrit du passé.It_(2017)_poster

Une structure sans doute un peu complexe pour les Américains. La production a donc préféré un scénario linéaire : le passé dans le premier opus, centré sur les années 1980 (alors que le roman se déroulait pour partie dans les années 50-60, et que le présent y était synchrone avec la parution du livre, en 1986), et le présent (le nôtre, cette fois) dans le second.
Mais Muschietti est un petit malin. Sous prétexte (ainsi l’a-t-il sans doute vendu aux producteurs) de rappeler au spectateur oublieux les événements du premier film, il a vraiment respecté, cette fois, la trame à double fond du livre. Et sans doute a-t-il tourné les épisodes passés auxquels nous assistons il y a deux ans, en prévision de la suite : les jeunes acteurs n’ont pas changé d’un iota dans l’intervalle, et de surcroît on nous promet une version DVD remaniée, qui sur 5 ou 6 heures reprendra exactement le fil narratif de King.

Je ne vais pas divulgâcher l’intrigue, puisque vous la connaissez. Mais je voudrais expliquer que ce second volet, infiniment supérieur au premier mais qui rassemblera moins facilement les éléments les plus passifs du public, ceux qui confondent cinéma et ingestion de pop-corn, est bien plus fidèle au vrai sujet du roman.
Et ce sujet, c’est la culpabilité.

Tout le monde a compris depuis la parution du livre que le « Ça » à masque de clown est, pour l’essentiel, le Ça freudien, les angoisses enfouies, les fantasmes, et prioritairement la Faute. C’est de toute façon le thème central de bien des livres de King : voir Carrie, où la gamine perturbée et douée de télékinésie était depuis son enfance atrocement culpabilisée par sa folle de mère (extraordinaire numéro de Piper Laurie dans le film de Brian De Palma — rappelez-vous, Piper Laurie est la jeune femme déjà pas bien nette qui prenait des poses style le Nighthawks d’Edward Hopper dans l’Arnaqueur de Robert Rossen, et séduisait pour un temps Paul Newman). Ici, « Bill » se sent coupable de la disparition de son jeune frère, « Ben » doit bien être responsable de quelque chose qu’il tente de cacher en mangeant plus que de raison et en sublimant son angoisse par la poésie, « Beverly » est accusée par son père incestueux d’avoir provoqué la mort de sa mère,« Eddie » est la victime consentante du Syndrome de Münchhausen de sa mère, « Mike » a laissé brûler ses camés de parents, and so on. Il y en a même un —« Stanley »— qui est si coupable qu’il préfère opter tout de suite pour la baignoire et le rasoir de Sénèque

Le monde de Stephen King est un univers sans résilience : on porte pour longtemps le poids de ses fautes imaginaires — les meilleures, les plus lourdes. Un certain Hugo Trauer a fait un roman violemment érotique, les Patientes, avec la tentative de cure psychanalytique de personnages pareillement hantés par la culpabilité, qu’ils tentent de gommer en s’enfonçant dans des délires masochistes. Et pareillement, la Beverly adulte vit avec un cogneur et manipulateur redoutable — et encore, Muschietti a gommé les éléments les plus trash du récit originel.
Ainsi s’éclaire le fait que certaines manifestations ne sont visibles que par les gosses eux-mêmes — et par ces adultes inaccomplis qui sont au cœur du second volet. Parce que le Ça freudien est enfoui en nous, et que ses remontées à la surface — Derry, c’est un inconscient géant à l’échelle d’une ville — se traduisent par des dérèglements de grande ampleur.

D’ailleurs, à la fin du film, la bande de gamins triomphants remonte la rue de Derry (pas vraiment un endroit pour passer vos prochaines vacances) et passe devant un cinéma où se joue le cinquième volet de Nightmare on Elm Street (les Griffes de la nuit / l’Enfant du cauchemar en version française), et l’on sait bien que Freddy Krueger, l’assassin d’ados armé de griffes redoutables, revient de l’inconscient de ses victimes pour les traquer. Un clin d’œil qui boucle une fin que d’aucuns pourraient trouver trop optimiste — et cette histoire de fins plus ou moins réussies ou plus ou moins ratées est un thème récurrent du film, sur lequel revient un antiquaire dont je ne vous dis rien parce que — chut…

Il ressort de ce (presque trop) long métrage que notre entrée dans l’âge adulte, ce n’est pas 18 ans et le droit de voter Macron, mais c’est la fin des cauchemars : nous ne sommes adultes que lorsque nous avons affronté nos démons — et pour certains, « ça » peut prendre une vie entière.

Jean-Paul Brighelli

Les lunettes

Lilian_Thuram-racisme-sport-football-footballeur-interview-raciste-declarations-equipe-communique-licra-antiracisme-antiraciste-Etre myope est un terrible privilège. Il vous permet de ne rien voir lorsque vous ne portez pas vos lunettes, et de prétendre tout discerner, lorsque vous les avez — aussi aveugle ou taré que vous soyez.
Les lunettes vous confèrent, dans la psyché collective, un air « intellectuel ». Bien sûr, c’est parfois mérité — que serait Sartre sans ses lunettes ? Un petit garçon apeuré qui croyait voir des homards ramper derrière lui ? Et Adso, sans les verres de presbyte que lui a donnés son maître Guillaume de Baskerville avant de le quitter, aurait-il pu écrire les sublimes derniers mots du Nom de la rose — « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » ?
Et vous vous rappelez sans doute Laurent Fignon, trop tôt disparu… « L’intellectuel du peloton », clamaient les journalistes, jamais en retard d’un poncif. Parce qu’il portait des lunettes — et parce qu’il avait son Bac, un Bac D auquel l’avait préparé, entre autres, Irène Frain. Une exception parmi les cyclistes professionnels de l’époque. Il était assez intelligent pour s’amuser lui-même de cette appellation…
Ne pas en conclure pourtant que tout sportif portant bésicles est une lumière.

Prenez Lilian Thuram, par exemple. L’ancien défenseur guadeloupéen de l’équipe de France championne du monde a le bonheur de porter des lunettes, ce qui comme on sait confère le don d’omniscience, l’amène régulièrement à être interrogé sur les sujets les plus divers, et à être grassement rémunéré pour ses conférences sur des questions extra-sportives. Comme en témoigne un vieil article des Dernières Nouvelles d’Alsace (4 mai 2009).Lilian_Thuram_m

L’occasion pour lui, l’année dernière, de stigmatiser Delacroix à l’occasion d’une exposition pleine de bonnes intentions, « l’Invention du Sauvage » (au musée du Quai Branly). Et aujourd’hui, chance insigne, la croisade (mince, je vais passer pour un descendant de Godefroy de Bouillon !) que les instances du foot européen ont lancée contre les excès des supporters de foot lui donne de nouvelles occasions de s’exprimer — et la parole d’un binoclard pèse de tout son poids. Interrogé il y a quelques jours par le Corriere dello Sport sur les cris de singe lancés par les supporters (multi-récidivistes) de Cagliari, notre intellectuel a naturellement condamné une manifestation malheureusement très fréquente dans tous les stades (j’ai souvenir des bananes que des ultras du PSG, la crème de la crème, lançaient jadis au gardien de leur équipe, le Guyanais Bernard Lama), puis a profité de ses lunettes et de son don de double-vue pour balancer, après un détour par les slogans homophobes (ou prétendus tels, comme l’a souligné Jean-François Derec dans Causeur) réprimés dans les stades français :
« Quando si parla del razzismo bisogna avere la consapevolezza che non è razzista il mondo del calcio, ma che c’è razzismo nella cultura italiana, francese, europea e più in generale nella cultura bianca. I bianchi hanno deciso che sono superiori ai neri e che con loro possono fare di tutto. E’ una cosa che va avanti da secoli purtroppo. E cambiare una cultura non è facile. »
Le lecteur de Bonnet d’Âne aura traduit, mais on ne sait jamais, certains n’ont peut-être pas les fameuses lunettes qui rendent polygotte. Donc, version française synthétisée par Gilles Campos dans Maxifoot :
« Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon. L’histoire le dit. »

Le sang de la LICRA n’a fait qu’un tour, et l’organisation anti-raciste s’est fendue d’un communiqué non équivoque :
« Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres. Surtout, ce serait un poison que de vouloir en permanence définir des individus en fonction de la couleur de leur peau car c’est précisément le piège tendu par les racistes. Cette assignation, qui crée un monde avec les « Blancs » d’un côté et les « Noirs » de l’autre, n’est pas acceptable si on prétend, comme souhaite le faire Lilian Thuram, combattre le racisme. La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira l’effet inverse au but recherché : celui d’une société fragmentée là où il y a urgence à réunir, à rassembler, à faire renaître un idéal commun. »

Ben oui. Dire « les Blancs » ou « les Noirs », c’est essentialiser un groupe qui n’est jamais qu’une addition d’individus aux comportements hétérogènes, ramenés à une identification unique. C’est, comme dit ma camarade Barbara Lefebvre, du racialisme.
Comme si l’on affirmait : « les Blancs sont tous descendants de colonialistes et d’esclavagistes » — en oubliant par exemple que la traite africaine, due aux Noirs et aux Arabes, fut en nombre bien plus importante que la traite atlantique ; que les Barbaresques qui occupaient l’Afrique du Nord firent, pendant le seul XVIIIe siècle, plus d’un million d’esclaves européens sur els côtes d’Espagne, de France et d’Italie ; que de surcroît les Maures privaient leurs esclaves mâles des attributs qui leur auraient peut-être permis de loucher vers le harem — quitte à en faire mourir la plupart ; et que la conquête musulmane, aux VIIe et VIIIe siècle — sans parler des exactions turques durant le millénaire suivant — furent des actes de colonisation forcée accompagnés de massacres, mutilations, conversions forcées, et j’en passe.
Bien que Blanc, j’en ai même fait récemment un article

Tout le monde mesure l’absurdité d’un propos qui reprocherait aux petits Beurs français d’être les descendants d’esclavagistes, colonisateurs, barbares et criminels. Nous ne portons pas le poids des comportements de nos ancêtres, si tant est qu’ils aient eu un comportement répréhensible, ce qui n’est pas le cas de tous les Maures ni de tous les Européens. Et tant qu’à parler de racisme, on pourrait parler des meurtres racistes qui ont aujourd’hui lieu dans l’ancienne patrie de Nelson Mandela, entre ethnies qui se haïssent, au grand dam des voisins de l’Afrique du Sud qui se lancent dans un cycle de représailles. Les uns et les autres, tous Africains, n’ont pas besoin de Blancs pour se haïr copieusement.

Quant à la façon dont les Noirs de Mugabe ont traité les Blancs au Zimbabwe, elle a donné l’occasion en 2001 au journaliste Simon Heffer d’écrire dans The Telegraph un article cinglant intitulé sobrement « We will not tolerate racism, except in Zimbabwe ».
Très exagéré, certainement. Tout le monde sait qu’un Noir ne peut pas être raciste… Tout comme une Franco-algérienne comme Houria Bouteldja ne peut être raciste, même quand elle intitule l’un de ses livres les Blancs, les Juifs et nous. Une République normale l’aurait fait interdire, et aurait inculpé son auteur. Sans doute ne sommes-nous pas une république ordinaire.

Qui en voudrait à Lilian Thuram, qui fut un excellent défenseur central — et qui aurait dû s’en tenir là ? Mais de toute l’équipe « Black-Blanc-Beur » de 1998 (une remarquable escroquerie que cette appellation, quand on y pense), il était le seul à porter des lunettes. Un avantage décisif, qui lui donne le droit d’articuler des vérités premières — et malheureusement pas dernières.

Jean-Paul Brighelli

Intersectionnalité et lutte des classes — des quoi ?

68893895_474215116693577_382905830611091456_nBien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991 : une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance Gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement : une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément : à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, « républicains » auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.
Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de LFI la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ?
Vaste programme…

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12 000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.

Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser « cisgenre », le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…
Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire.
Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu d’identité et de poire pour la soif, qu’ils sont les pauvres, et que le seul combat qui vaille, c’est contre les riches. Mais les riches (qui eux ne s’intersectionnalisent qu’entre eux) contrôlent les médias qui invitent et mettent en valeur les représentantes hystériques de tel ou tel sous-féminisme, les « indigènes » qui prétendent se distinguer des Juifs et des Blancs, les homos de tout poil et de toute pratiques, les transgenres et les folles du désert. Offrant à chacun de ces segments mis en épingle leur quart d’heure de vedettariat, pour leur faire oublier le seul vrai combat, celui de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

La revendication de l’identité sert en fait de potion d’oubli. Cette pseudo-liberté d’être soi gomme la vérité de l’exploitation. Le communautarisme, et les circuits commerciaux qui lui sont rattachés, le rap, le halal, la culture djeune, le tronc de sainte Greta et toutes les dérivations de la colère, ne visent à rien d’autre qu’à vous faire croire que vous êtes vivants, sous une identité subterfuge, alors que vous n’êtes même plus conscients. Se revendiquer sodomite, c’est oublier qu’on se fait enculer, tous les jours, au figuré. Very profondly.

Il n’y a qu’une seule vraie colère : la quasi-misère, camouflée par ces appartenances intersectionnelles et par les colifichets de la dépendance, Smartphones achetés avec l’argent de l’allocation de rentrée scolaire, écrans plasma pour suivre les courses hésitantes des joueurs de foot, tablettes forcément indispensables pour dispenser de lire de vrais livres, fringues de marques et pompes cloutées de zyrcons.
Les Gilets-jaunes ont fait peur parce qu’ils ne paraissaient pas découpables en segments de consommation — jusqu’à ce qu’ils soient émiettés façon puzzle par une combinaison adroite du Temps et des lacrymos. Allez, vite, une Gay Pride, ça, c’est identifiable, contrôlable — intersectionnable. Manœuvre de diversion. À Paris, ils y croient. Mais dans le reste de la France ?
Guettez la prochaine colère — dès que les féministes se tairont, que les esclaves se tairont, que les bronzés se tairont, et uniront leurs colères contre le seul vrai ennemi, le seul irréductible — le fric.

Jean-Paul Brighelli

Céline Pina : deux ou trois choses qu’elle sait sur l’islamisme

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Spécialiste des collectivités locales, membre du PS durant de longues années, ex-conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante d’un député PS, rien ne donnait à penser que Céline Pina, petit soldat du socialisme au pouvoir, ruerait dans les brancards. C’est pourtant ce qu’elle a osé, en 2015, dénonçant le « Salon de la femme musulmane » qui se tenait à Pontoise. Que n’avait-elle pas fait là ! Briser l’omertà, quel sacrilège ! Vilipendée, exclue, poursuivie à l’occasion par les islamistes qui savent reconnaître leurs ennemis, toujours vaillante, elle a publié un premier livre en 2016, Silence coupable, et en prépare actuellement un second. Cette femme courageuse, pour laquelle j’ai une vraie admiration, a bien voulu répondre à mes questions.

JPB. Alors, Céline Pina, toujours islamophobe, paraît-il ? Puisque c’est ainsi que vous qualifie le CCIF…

CP. L’islamophobie est une escroquerie intellectuelle qui vise à rétablir la notion de blasphème en interdisant toute critique de l’Islam. Dans les faits, si le CCIF accuse notre société, comme les individus qu’il cible, d’être islamophobe, c’est que cette institution, relais de l’idéologie des frères musulmans, ne supporte ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression, encore moins celle de conscience. A cela s’ajoute le refus que la femme soit l’égale de l’homme, la culture du ressentiment, la volonté séparatiste et le refus d’intégration.
En faisant passer les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que défendent les républicains laïques pour un rejet des musulmans, ce sont les islamistes qui les stigmatisent en tentant de les enfermer dans un communautarisme qui ne leur permet pas de trouver leur place au sein de notre société et qui les enferment dans une vision obscurantiste, impérialiste et intégriste de leur religion. En attendant, en accrochant cette étiquette « islamophobe » au dos de ceux qui défendent les idéaux universels le CCIF avertit les intellectuels courageux : défendre la liberté se fera à leurs risques et périls car ils seront désignés comme des cibles par les petits soldats de l’islam politique, seront fragilisés dans leur milieu professionnel, attaqués dans le cadre du jihad judiciaire et ne seront ni défendus ni protégés par leur gouvernement.

JPB. Pendant 25 ans, vous avez été un bon petit soldat du PS. Quelle mouche vous a piquée en 2015 ? Quelle idée de dénoncer le sort réservé aux femmes par l’Islam, à l’occasion du Salon de la femme musulmane à Pontoise ? Et de stigmatiser le « silence assourdissant » du député Dominique Lefebvre, dont vous étiez suppléante ?

CP. J’étais déjà choquée à l’époque par la médiocrité du milieu politique dans lequel j’évoluais mais aussi par une réelle absence de contrôle des actes des collectivités locales alors que l’argent public qu’elles investissent est conséquent. En 2014, au moment du renouvellement municipal, tous les élus de l’agglomération où j’habitais ont reçu une lettre de la directrice des Finances de la principale ville du regroupement qui dénonçait nombre d’atteintes aux marchés publics. Que ces accusations aient été fondées ou non, nous ne le saurons jamais. Ce qui m’a choquée alors, c’est l’omertà totale qui en a résulté et le réflexe corporatif qui a eu lieu. Un réflexe d’autant plus fort que certains employés de l’agglomération étaient aussi époux ou parents des élus qui siégeaient. Un népotisme qui ne paraissait déranger personne. Or ce même népotisme est combattu au Parlement, alors que les députés ne gèrent pas les budgets conséquents à disposition des élus de grandes villes ou de grosses agglomérations. Là où l’argent public est présent en quantité, le contrôle de l’Etat est indigent. Cette situation favorise la corruption et le soupçon. Le courrier de cette fonctionnaire et le refus de regarder en face les conséquences du manque de contrôle en matière de corruption au sein d’un parti qui n’avait que la morale à la bouche m’avaient déjà découragée.
Ajoutez à cela le clientélisme qui fermait les yeux des élus sur la montée de l’idéologie islamiste, la haine du Blanc et de l’Occident qui se répandait dans les quartiers, la réalité de l’antisémitisme et les atteintes portées à l’égalité femmes-hommes et vous comprendrez que lorsque j’ai appris la tenue de ce salon, que j’ai écouté les discours des prédicateurs invités qui justifiaient pêle-mêle le viol des femmes non voilées, appelaient à la haine des juifs et expliquaient à des enfants que s’ils écoutaient de la musique ils allaient se transformer en porcs ou en singes, j’ai jugé qu’il était de mon devoir d’élue d’intervenir. Le fait que les autres grands élus du territoire et notamment le député de l’époque, Dominique Lefebvre, aient choisi de se taire parce qu’ils pensaient que cela leur assurerait le vote musulman sur lequel ils avaient bâti une grande partie de leur stratégie électorale me paraissait relever d’une double trahison. D’abord à leurs devoirs d’élus qui impliquent que l’on fasse passer la défense de ce qui fonde notre contrat social et nous fait exister en tant que société constituée avant la défense de son mandat et des avantages personnels que l’on en retire. Aux Français de confession musulmane ensuite, dont une partie notable n’a aucune sympathie envers les islamistes et aspire aussi à l’émancipation et à l’égalité.

JPB. Avez-vous eu conscience, à l’époque, que vous entamiez une procédure de divorce avec votre ancienne famille politique ?

CP. Oui. Mais il y avait eu Charlie et le retour de l’assassinat politique. Combattre cette violence me semblait plus essentiel que donner des gages de loyauté à des personnes sans envergure ni conscience. Ces passages à l’acte étaient liés au développement d’une idéologie parfaitement identifiable, dont les plus habiles propagateurs étaient les Frères musulmans, et dont la propagande était relayée par des organisations qui avaient pignon sur rue (UOIF,CCIF…). Or au PS, faire le lien entre imprégnation de l’idéologie islamiste, retour de la violence terroriste, mais aussi montée de l’antisémitisme et fragilisation des droits des femmes vous valait déjà des procès en racisme et fascisme. Pourtant les effets de ce travail de radicalisation se voyaient au quotidien dans le voilement des femmes et des fillettes, dans le départ des Français de confession juive de nombre d’écoles et de certaines villes ou quartiers, dans la recrudescence des revendications communautaires. Or sur tous ces sujets, mon parti d’alors témoignait d’un aveuglement qui à un moment ne relève plus naïveté, mais de la complicité. Et je ne voyais pas la position d’élu comme une sinécure où l’on n’a rien d’autre à défendre que son poste, tout en faisant croire aux citoyens que l’on est porté par des convictions et un réel désir de servir son pays. Pour moi cette position était de celle qui obligent. Sur les conséquences de ce choix, j’étais sans illusion : en étant la seule à dénoncer cette atteinte aux principes et idéaux qui fondent pourtant notre contrat social, je mettais d’autant plus en relief l’absence de courage et de capacité à défendre ce que nous sommes en tant que peuple de celui qui était alors le député du territoire. Dominique Lefebvre. L’ayant fait au nom du devoir et sans avoir d’alliés, je savais que je serais attaquée par l’appareil, ne serais défendue officiellement par aucun des grands élus qui pèsent et perdrais toute chance d’investiture pour les élections. C’était la fin de ma carrière politique. J’ai juste estimé que cette cause valait de lancer mon chant du cygne.

JPB. À cette époque, Rachid Temal, aujourd’hui sénateur PS, vous menace d’expulsion, on vous accuse de faire le jeu du FN — et de fait, ce sont surtout des organes de presse réputés « de droite » qui vous accueillent désormais. Comment vit-on une exclusion alors même que l’on sait que l’on a raison ?

CP. Cela peut mettre très en colère et c’est souvent un des buts. Quand on se sent victime d’une injustice, on peut perdre son calme et le sens de la mesure et se tirer soi-même des balles dans le pied. En vous mettant en accusation d’être devenu ce que vous combattiez, on tente de vous décrédibiliser totalement. C’est déjà violent en soi. Mais surtout ce qui m’a choquée c’est que des personnes comme Rachid Temal ou Dominique Lefebvre ne pouvaient que se douter qu’en m’attaquant aussi violemment après le massacre de Charlie, cela pouvait me mettre en danger. Cela ne les a pas arrêtés une seconde. Or comment faire confiance à des personnes, dont la première des fonctions est de protéger leurs concitoyens, quand confrontés à une parole courageuse et indépendante mais qui les contrarient, ils ne songent qu’à la faire taire sans autre considération que leur propre intérêt. Cette inhumanité souvent présentée comme une force en politique est consternante. Malheureusement elle faisait partie de la logique de l’appareil et plus jeune, l’on peut malheureusement y succomber.
La presse dite de gauche, elle, n’existe plus. On a certes une presse dominée par l’idéologie islamo-gauchiste, mais la qualifier de « presse de gauche » est une insulte à la gauche, historiquement émancipatrice, soucieuse de justice sociale et défendant l’égalité des droits. D’ailleurs cette presse-là est en train de connaître le destin du PS : lui n’a plus d’électeurs, elle, plus guère de lectorat. Ses titres sont portés à bout de bras par des hommes d’affaires dont il faudrait un jour interroger les motivations et les alliances. En effet, conserver ces titres n’a plus guère d’autres intérêts qu’investir le champ de la représentation. Le Monde, Libération, L’Obs vivent de leur réputation et de leur image. Ils restent des références pour ce qu’ils ont été, même si ce qu’ils sont devenus trahit leur histoire. Ils ont encore le pouvoir d’être crédités de « dire » le réel. Les conserver permet d’imposer dans le débat des thèmes que rejettent les Français et de garder le pouvoir de dire le licite et l’illicite, de faire des réputations, de lancer des leaders d’opinions. Cela ne fait que creuser la fracture française et ajoute au désarroi de la majorité des français qui ont le sentiment que leurs élites vivent dans un autre monde. Cela explique aussi le fait que les journalistes ont réussi à décrocher une triste palme : ils sont aussi déconsidérés que les hommes et femmes politiques. Je pense que le temps finira par rendre justice à cette triste presse. Mais j’avoue m’en désintéresser totalement aujourd’hui.

JPB. De fait, pensez-vous que l’axe droite / gauche est encore fonctionnel en France ? Ne pensez-vous pas que l’opposition, désormais, est entre une oligarchie qui est indifféremment de droite et de gauche (et dont Macron est le symbole évident) et un peuple dont on n’entend plus la parole — sauf quand il descend dans la rue ?

CP. Il y a effectivement un vrai problème de représentation car aujourd’hui la majorité de la population ne s’exprime plus, qu’elle arrête de voter ou qu’elle vote blanc, faute d’offre politique qui la représente. Le peuple s’est mis en retrait et ce qui est de plus en plus mis en scène c’est une opposition entre l’oligarchie et la populace, pas le peuple. Les vrais gilets jaunes étaient des travailleurs qui ne voulaient pas casser mais voulaient être vus et entendus par le pouvoir. Dans la mise en scène oligarchie contre populace, le peuple est encore une fois évacué. Le pas de deux est parfait. La peur de l’agglomération black-bloks-islamistes-extrême-droite soude l’électorat de Macron qui craint pour ses avantages et sa position et le fait payer à coup de mépris social et d’indifférence à cette France périphérique dont parle si bien Christophe Guilluy. Cela crée un désespoir social qui fait que la perspective d’une accession au pouvoir de l’extrême-droite se profile de plus en plus. Et nous en arrivons à cette sordide équation alors même que le peuple français est profondément laïque, républicain et démocrate et ne veut ni de cette oligarchie sans vision ni consistance, ni de l’extrême-droite. C’est à pleurer.

JPB. Nombre de mes étudiantes maghrébines témoignent qu’il y a moins de femmes voilées à Alger qu’à Marseille. Mais certaines se voilent à la sortie des cours pour éviter les problèmes dans leurs cités des Quartiers Nord. Y aurait-il en France une stratégie de la terreur dont les femmes — encore une fois — sont les premières victimes, et les premiers vecteurs ?

CP. On n’en est pas encore à la stratégie de la terreur, mais bien à celle de l’intimidation et de la pression morale et sociale. La stratégie séparatiste que met en œuvre l’islam politique vise à entraîner une partie de la population à faire sécession afin de rendre impossible toute intégration. En imposant le voile, un marqueur identitaire sexiste, comme définition de la femme musulmane authentique, on met en scène un islam incompatible avec cette valeur universelle qu’est l’égalité en droit au-delà du sexe, de la race, de la religion ou de son absence. Cela nourrit un rejet légitime. Aucune société ainsi attaquée dans ses lois et ses mœurs ne se laisse faire sans réagir et on devrait noter sur ce point l’excellente tenue de nos compatriotes alors même que leur ras-le-bol est important et statistiquement mesuré. De l’autre côté, cela entraîne l’enfermement et l’isolement : ne pas mettre le voile dans certains environnements, avant même de vous mettre en danger ou de vous valoir des représailles physiques équivaut à vivre en exil. C’est trahir sa communauté, sa religion, son clan, sa famille. C’est s’exclure sans autre espoir de retour que la soumission. La rupture est tellement violente qu’elle devient impossible.
D’autant plus impossible que ceux qui sont censés être les repères et les incarnations de l’émancipation et de l’égalité, le Président et son gouvernement (l’actuel comme les précédents), ne les connaissent pas, ne les défendent pas, ne les font même plus respecter. Entre des islamistes déterminés qui utilisent tous les moyens de pression et qui mettent en scène leur puissance, un gouvernement français qui s’excuse presque d’être laïque et dont le Président dit que son pays n’a pas de culture et enfin des décideurs qui sont en train de favoriser la main-mise des frères musulmans sur l’Islam en France, si vous étiez une jeune femme issue d’une famille sous influence islamiste, vous n’auriez aucun intérêt à enlever votre voile : vous seriez chassé d’une communauté dans laquelle se reconnaissent tous vos proches pour aller vers une communauté nationale qui ne reconnaîtra pas votre courage et vos efforts car elle ne semble avoir plus ni contour ni définition, même pour les gens qui l’incarnent.

JPB. L’Observatoire de la laïcité, de l’inénarrable Jean-Louis Bianco — qui lui aussi vient du PS —, ne cesse de temporiser et de plaider pour une laïcité à géométrie variable. J’ai moi-même expliqué que l’adjonction d’un qualificatif au mot « laïcité » le réduit automatiquement. À terme, quelles seront les conséquences de ce type de compromission ?

CP. Les conséquences, nous les vivons au quotidien : la France est considérée comme faible tout en étant symboliquement une prise de choix. Les islamistes mettent la pression pour imposer leurs codes culturels dans l’espace visible et celui qui montre le plus leur domination est le voilement des femmes. Avec l’Observatoire de la Laïcité, les islamistes ont des alliés objectifs qui ont réduit l’idéal laïque, idéal autant politique que juridique, à la seule loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, une loi dont ils ne font même pas respecter tous les articles. Les conséquences de cette compromission nous les vivons déjà : c’est ainsi que les accompagnatrices de sorties scolaires peuvent être voilées, donc arborer un signe sexiste et inégalitaire, contraire à nos principes, dans un cadre scolaire censé être protecteur pour de jeunes esprits en formation. On attend avec impatience l’accompagnateur ou l’accompagnatrice qui portera un tee-shirt clamant « vivre l’apartheid ». Après tout, si on autorise les signes sexistes, pourquoi refuser les signes racistes ? Je crains donc que notre faiblesse nous amène, au nom de la tolérance, à autoriser la multiplication des discriminations et de la violence qui les accompagnent. Savez-vous pourquoi le politiquement correct est si important dans les sociétés multiculturalistes, où il n’y pas de communautés nationales mais une juxtaposition de communautés ethniques et religieuse ? Parce que comme elles se haïssent et sont en concurrence, une parole malheureuse peut vite entraîner des drames. Derrière le discours sur le respect, c’est la réalité du mépris racial et ethnique que vivent ces sociétés, non la disparition de ce préjugé.

JPB. Nous avons signé tous deux en avril 2018 le Manifeste contre un nouvel antisémitisme, qui disait clairement que c’est moins dans les rangs de l’ultra-droite que parmi la jeunesse musulmane radicalisée que l’on trouve aujourd’hui les racistes anti-juifs. Les attentats anti-juifs se sont multipliés ces dernières années. Et pourtant, on entend peu de protestations — sinon au rituel dîner du CRIF, chaque année. Un autre « silence assourdissant » ?
CP. En France, il y a une ligne qui va d’Alain de Benoist et Soral jusqu’à Dieudonné, Houria Bouteldja, Alain Gresh, le CCIF et toute la clique des islamistes, et qui fait la jonction entre l’extrême-droite antisémite et l’extrême-gauche «antisioniste» (posture qui comme le racialisme permet d’être antisémite décomplexé sans avoir à l’assumer). Les uns étant les idiots utiles de l’autre et s’exploitant mutuellement.
Du coup, chez nous, plus le projet de contre-société portés par les racistes « post-coloniaux » et les islamistes défait le monde commun et abime nos institutions, plus l’extrême-droite fascisante apparaît comme un recours possible lors des élections. Suivant l’idée que rien ne vaut des méchants extrémistes pour en éradiquer d’autres, c’est dans toute l’Europe que les suprémacistes blancs gagnent des parts de marchés électoraux. Pendant ce temps, à coup de « mais en même temps », de « padamalgame », de refus d’agir et de réagir aux atteintes portées à notre contrat social, les partis traditionnels ou récemment créés comme En Marche apparaissent comme inutiles et incapables. En tout cas ils ne sont pas considérés comme capable d’éviter l’orage qui gronde et risque d’emporter ces valeurs humanistes et égalitaires qui ont construit nos démocraties.
Aujourd’hui un chiffre est révélateur de ce qui se passe en France : les juifs représentent moins de 1% de la population mais subissent quasiment la moitié des agressions à caractère raciste. Et ce n’est pas un hasard. Culturellement et cultuellement, dans certaines familles de pensée et dans nombre de familles musulmanes, cette haine est semée et entretenue, elle fait partie de l’éducation, de la construction d’un rapport au monde, elle est intégrée au devoir religieux.
Qu’après la shoah, on puisse voir revenir les mêmes idées qui ont fait 6 millions de mort dans les camps sans que cela ne suscite rien d’autre qu’une compassion rituelle et une émotion superficielle me rend malade. Il y a une preuve patente de cet état de chose: alors que le fait est connu et reconnu, l’Education nationale ne fait rien pour que les élèves juifs, chassés de l’école publique dans certains territoires, y retrouvent toute leur place. On s’est également rendu compte qu’en France, il existait une alya interne. Autrement dit que sous les menaces et les persécutions, les Français de confession juive quittaient certaines villes et certains territoires car leur sécurité n’y était plus assurée. Cela eût dû nous faire réagir. Et en premier lieu notre gouvernement. Eh bien l’information n’a déclenché aucune action concrète. Les autorités françaises ont abandonné ce combat sans même avoir essayé de le mener. Résultat le phénomène continue à empirer. Ainsi nombre d’enseignants dans certaines zones reculent à l’idée d’évoquer la Shoah dans les collèges et la haine d’Israël comme la falsification historique sur le conflit israélo-palestinien atteint des sommets. La France connait le triste privilège de voir s’installer sur son sol et dans certains médias une propagande destinée à assimiler les juifs à des nazis, en mettant en avant un génocide palestinien qui n’existe pas. Et nul ne réagit au plus haut sommet de l’Etat.
L’humanité n’a même pas l’air d’apprendre de ses crimes. « Plus jamais ça » a-t-on dit, pensé, écrit après les crimes des nazis. Franchement, qui aujourd’hui y croit encore?

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

Il était une fois un navet à Hollywood…

once-upon-a-time-in-hollywood2019Je ne voulais pas parler du dernier film (et j’espère vraiment que c’est le tout dernier) de Tarantino. Parce que je n’ai pas l’habitude de tirer sur des bouses, et surtout qu’il n’y a rien à en dire : c’est un ratage total, et comme c’est très long, cela vous laisse le temps d’abord d’analyser les ingrédients du massacre, puis de vous ennuyer ferme.

Cela faisait quand même très longtemps que je n’avais pas eu autant envie de sortir. Je suis resté par conscience professionnelle — je n’aurais pas dû, la fin est pire que le reste. Ceux qui à la proclamation du palmarès de Cannes se sont récriés qu’on était passé à côté d’un génie en le laissant repartir bredouille n’ont pas dû voir les autres films en compétition, dont j’ai pu parler ici ou , et qui étaient, eux, d’authentiques chefs d’œuvre. D’ailleurs, la critique de Libé, Elisabeth Frank-Dumas, ne l’a pas envoyé dire, à l’époque, en osant en plein festival parler à propos du sort que Tarantino fait subir à Polanski (à une époque où les sorcières le traquent partout) d’un film « dégueulasse », comme disait autrefois Belmondo. Elle a bien raison.

On a tant répété à Tarantino qu’il était génial qu’il l’a cru — un peu comme un homme politique qui n’entendrait que le bien que l’on dit de lui, ce qui bien sûr n’arrive jamais. Du temps de sa jeunesse folle, ce garçon, qui avait encore à faire ses preuves, bossait pour de bon : le scénario de True romance, par exemple, est du très bon travail bien ficelé. Reservoir Dogs est un joli diplôme de fin d’études d’un étudiant prometteur. Pulp Fiction avait une trame décousue / recousue tout à fait réjouissante. Kill Bill enfin, porté par une Uma Thurman virevoltante, est un grand film.
Puis tout s’est gâché. Déjà Jackie Brown accusait un coup de moins bien — une syntaxe paresseuse, des acteurs livrés à eux-mêmes, un tempo étiré où l’on filme jusqu’au bout la voiture qui disparaît — Quentin, tu aurais dû revoir les films de Howard Hawks, puisqu’il paraît que Rio Bravo fait partie de tes préférés. Inglorious Basterds n’avait aucun intérêt, sinon la présence de Christoph Waltz : Brad Pitt y étalait déjà la nonchalance désabusée de celui qui aurait pu être un grand acteur, s’il fumait moins de ganja, et qui y a renoncé depuis lurette.
Sur Brad Pitt, tout a été dit par Tony Scott dans Spy Game, où Robert Redford, l’homme qui avait cru pouvoir miser sur le beau blond dans Et au milieu coule une rivière, explique patiemment à Brad Pitt qu’il ne sera jamais que sa doublure amochée. Par parenthèse, je crois que je préfère définitivement Tony Scott à son frangin Ridley — le type qui hurle avec les loups et n’a rien de plus pressé que d’effacer dans son dernier film les scènes tournées avec Kevin Spacey (qui vient d’être définitivement blanchi des accusations nauséabondes dont on l’accablait) pour les faire rejouer par Christopher Plummer, afin de se conformer au nouveau maccarthysme sexuel qui secoue l’Amérique. Bref, Brad Pitt est décoratif, mais Tony Scott en avait déjà tout dit en le couchant, plein d’herbe jusqu’aux oreilles, sur un canapé lui aussi défoncé dans True Romance.
Et là, on le voit sans arrêt. On le voit conduire, essentiellement. Qu’est-ce qu’il conduit bien ! La moitié du film se passe à regarder Brad Pitt conduire une Cadillac.
C’est simple : son chien, un pitbull à l’expression monochrome, joue mieux que lui — jusqu’au bout.
Leonardo Di Caprio tire à peu près son épingle du jeu, en imitation de ce qu’aurait donné Steve McQueen s’il avait mal tourné. On a d’ailleurs droit à la doublure de McQueen, qui révèle des choses non essentielles sur Polanski et Sharon Tate.
À propos de Polanski, je souhaite très fort qu’il n’ait pas vu ce film : ce qu’on y fait de lui — un rabroueur de chiens — et de son épouse — une nunuche épatée de se voir à l’écran — est immonde. C’est un film écrit sur des bruits de chiottes — et ça fait du bruit, les chiottes. Tarantino est du genre à tirer la chasse en pleine nuit pour prouver qu’il a bien fait son petit caca.

Retour à la filmographie calamiteuse du petit génie. Django Unchained n’arrive pas à la cheville des Django originels, pleins de poussière et de poésie italo-espagnole. Les Huit salopards ne font pas un instant oublier qu’un jour, ils furent douze, sous la direction de Robert Aldrich, ou sept, sous la férule de John Sturges.

C’est le problème avec ces étudiants appliqués qui cloutent leurs disserts de citations multiples — et souvent sans guillemets, comme le fait Tarantino (la scène du duel sous la neige entre Uma Thurman et Lucy Liu, dans Kill Bill, est un décalque non déclaré de Lady Snowblood, un pur chef d’œuvre de Toshiya Fujita en 1973-1974). Les fragments de texte qui leur sont réellement imputables sont tellement en dessous du discours d’escorte qu’on finit par les plaindre — puis par s’en agacer.

Et arrive donc ce Il était une fois… à Hollywood. Là aussi, la référence au dernier film génial de Leone, Il était une fois l’Amérique, est catastrophique — tout comme si l’étudiant copieur précité se prenait pour Kant, à force de le pomper.
Je vais faire court : il n’y a pas de scénario, les dialogues sont interminables, et même Al Pacino, livré à lui-même, est quelconque — et ça, c’est la marque des vrais génies : arriver à faire déjouer de vrais grands acteurs.
Quant à la fin grandguignolesque, elle ne fait pas oublier que dans la vraie vie, Charles Manson a tué Sharon Tate et l’enfant dont elle allait accoucher. « Ah oui, mais c’est que la vie, c’est le cinéma », bla-bla-bla. Foutaises. Un navet reste un navet, surtout avec des prétentions intellectuelles. Notre étudiant a voulu faire une dissert sur la mise en abyme décalée, et il nous explique tout bien, avec références, citations, et discours d’escorte. Et il y en a vingt pages. Le correcteur, dès la fin de l’introduction, se lève pour de faire un nouveau café, parce que la nuit sera longue…

N’y allez pas. N’y allez plus. Tenez, si vous voulez vraiment vous mettre au frais dans une grande salle, optez pour Fast & Furious : Hobbs & Shaw, qui est vraiment réjouissant et qui ne se prend pas au sérieux en se grattant le nombril toutes les trois secondes. Et Dwayne Johnson Jason Statham se dépensent davantage que cette chiffe molle de Pitt.

Jean-Paul Brighelli

Légalisons !

rtr3b7m9Il n’y a plus guère de semaine où la gendarmerie, cette austère protectrice des bonnes mœurs françaises, ne découvre une plantation de cannabis autochtone. Il y a quelques jours, c’était à Campagne, dans l’Hérault, à deux pas de Sommières, pour ceux qui connaissent. Un hardi horticulteur y faisait gentiment pousser dans une serre de jardin, pour sa consommation personnelle, des plants hauts d’1,80 m. Immédiatement saisis par les hardis pandores…
La région, aussi aride que le Rif, surtout depuis que le réchauffement climatique y dessine le modèle de nos regs futurs, mais suffisamment pourvue de cours d’eau, se prête merveilleusement à ces expériences agricoles. En 2013, c’étaient 1800 plants de chanvre indien qui étaient découverts dans le Gard. David Weinberger, sociologue rattaché à l’Institut des hautes études de la sécurité et de la Justice, tout en rappelant que seuls 5 à 10% des cannabiculteurs sont des « commerciaux » rattachés au grand banditisme (mais ils produisent 40% de la marchandise), en profitait alors pour signaler, sur Atlantico, qu’« un plan de cannabis acheté entre 50 centimes et 1 euro peut produire entre 100 et 400 grammes tous les 4 mois, donc un plant peut facilement rapporter entre 3000 et 10000 euros par an. La quantité de cannabis produite et consommée en France représente 12% de la consommation globale française. Ce marché global est estimé à 835 millions d’euros. »
Y pas de p’tit profit.
En ces temps de serrage de la ceinture des autres et de restrictions tous azimuts, je me permets de signaler humblement au gouvernement qu’il y a là une source évidente de revenus que par entêtement idéologique il laisse échapper. Les 1800 plants détruits ce jour-là rapportaient près de 5 millions d’euros par an, pour une mise de fonds dérisoire.

J’ai interrogé Alfred P***, aujourd’hui retraité de la police qu’il a servie pendant 35 ans, à Paris puis à Marseille. Les descentes à Bassens, La Castellane, aux Lauriers ou à Campagne-Lévêque, il connaît. Il est résolument pour une légalisation du shit.

« D’abord, raisonne-t-il en homme averti, cela permettrait de déplacer sur d’autres types d’affaires une bonne part des brigades affectées à la lutte contre les stupéfiants. À l’heure où la criminalité (et je ne parle pas des homicides, sur lesquels on a braqué les projos, histoire de faire oublier le reste) est en hausse nette, particulièrement les braquages à domicile et les vols à la fausse qualité (une fois par heure, toute l’année, de faux agents EDF, voire des flics-bidon, se présentent chez des personnes âgées pour leur soutirer leurs économies), ce serait un redéploiement bien nécessaire. Et populaire, à l’heure où les forces de l’ordre, utilisées en dépit du bon sens pour la sécurité du régime, concentrent les critiques. Quel répit pour Castaner !

« Ensuite, ce serait une soupape heureuse pour les buralistes, durement concurrencés dans la vente des cigarettes par tous les revendeurs à la sauvette. On achèterait ses joints par paquets de cinq, avec la garantie de s’offrir de l’herbe de bonne qualité, exempte des additifs que les « charbonniers » y ajoutent pour renforcer les effets d’un produit coupé avec du cirage…

JPB. Oui, j’avais jadis chroniqué sur le Point.fr — quand ce n’était pas encore un média complètement vendu au présent gouvernement — le livre de Philippe Pujol, qui m’avait par ailleurs accordé une interview sur Bonnet d’âne. Il racontait comment la résine marocaine était coupée avec toutes sortes de produits exotiques, et l’effet renforcé avec des produits vétérinaires.

AP. Je ne vous le fais pas dire. La légalisation permettrait d’offrir un produit contrôlé, alors que celui aujourd’hui vendu explose la tête des dealers — détruits au point de fumer leur propre merde — et de leurs clients. Il faudrait bien sûr le vendre plus bas que les prix actuels du marché, de façon à ce qu’il ne soit plus lucratif d’importer la marchandise. Mais pas trop bas quand même : bradé, le shit cesserait d’être un produit festif. Trop haut, il engendrerait une offre parallèle, comme aujourd’hui pour les cigarettes.

JPB. Mais ne craignez-vous pas que les délinquants qui aujourd’hui vivent de leur trafic, et en font vivre leurs familles et Marseille tout entière, ne se recyclent vers des formes de criminalité plus spectaculaires ?

AP. Quelle mémé marseillaise sort encore de chez elle avec sa jonquaille au cou ? Quel touriste porte encore sur lui du liquide, et s’aventure dans des zones mal contrôlées ? Et puis, tous ces jeunes entreprenants se reconvertiraient en jeunes entrepreneurs ! Pensez ! Extinction d’un gros problème de santé publique, et accession à l’emploi de milliers de gosses aujourd’hui désœuvrés, à guetter dans les halls de leurs immeubles pourris !
« Sans compter que le shit, grâce à la montée des températures, peut aujourd’hui pousser n’importe où ! »

JPB. Certes ! Pujol me faisait remarquer que le shit français de haute qualité pousse dans la région de Mâcon — au milieu des champs de maïs. Avons-nous besoin de tant de maïs — une plante gourmande en eau ? Un joli champ de chanvre agité par la brise, cela réjouirait le cœur.

AP. Vous êtes un poète ! Un esthète ! Moi, je vois le profit pour la société. Pour la France, cher ami ! Les Espagnols, qui sont avec les Anglais et nous dans le top 3 des plus gros consommateurs d’herbe, utilisent déjà, en douce, les grandes solitudes de la Manche, de l’Andalousie ou de l’Estrémadure (cette région « dure à l’extrême » !) pour offrir des revenus substantiels et parallèles à des bourgades perdues au milieu de nulle part. Autant créer, rapidement, des industries nationales, avant que les multi-nationales viennent nous couper l’herbe sous le pied — comme les Canadiens sont déjà en train de l’envisager.
« On pourrait ainsi renverser un trafic européen, qui aujourd’hui est centralisé aux Pays-Bas, en faveur de la France ! Et revitaliser le Sud, de Toulouse à Nice ! Marseille, centre national du shit ! Pensez aux jolis noms de marque qui émergeraient ! « Le soleil du midi » ! « L’herbe des Cévennes » ! « La fine fleur du Causse » !
« Enfin, l’herbe ainsi légalisée serait accessible sans limite aux cancéreux, aux sidéens, à tous ceux que leurs traitements condamnent aux nausées ! Enfin ! Depuis 2012, et après le Colorado, des dizaines d’Etats américains ont légalisé l’usage récréatif du cannabis — jusqu’à 28 grammes par personne ! De quoi se construire le joint de tous les joints !
« Si le gouvernement hésite à prendre sur lui une décision qui ferait grincher les grincheux, pourquoi ne pas la soumettre à référendum ? Ce serait une utile diversion aux problèmes que rencontre Castaner, comme l’a raconté récemment Marianne… Pendant des mois on ne parlerait que de ça ! On convoquerait dans les médias tous les spécialistes auto-proclamés de la fumette ! On demanderait aux personnalités les plus diverses si elles ont essayé : « Marion Maréchal, avez-vous déjà fumé ? » « M’sieur Bellamy, votre premier joint, c’était quand ? » Croyez-moi : avec le shit, on peut faire un tabac ! »

Jean-Paul Brighelli

Beurettes, une obsession française

Il y a bien des manières d’interpréter une statistique. Par exemple la révélation gracieusement offerte à ses usagers français par l’un des plus importants « tubes » pornos, Xhamster, à l’occasion du 14 juillet. Le site a classé les recherches de ses usagers hexagonaux par ordre de fréquence :Capture d’écran 2019-07-20 à 14.55.54Que « beurettes » arrive en tête de liste, et qu’« arabe » le talonne de près, peut avoir une foule de significations. Est-ce l’objet de la recherche des « beurs », qui viseraient ainsi à s’apparenter, dans leurs fantasmes, à leurs homologues féminines dans la « communauté » — le terme le plus exécrable du français contemporain ? Ou l’obsession de « Gaulois », comme disent les racistes « indigènes », désireux de s’approprier, par écran interposé, les gazelles qui arpentent leurs boulevards ? Le désir, si je puis dire, de lever le voile…

Postulons que l’objet de la recherche, en soi, correspond le plus souvent à ce dont on est frustré. Les règles de fer qui régissent les relations sexuelles au Maghreb, maintes fois documentées par des exégètes très sérieux, expliqueraient cette prédominance de la « beurette » dans les recherches des « beurs », puisque dans la réalité ils en sont privés — jusqu’au mariage. La prédominance de certaines pratiques préservatrices d’hymens, elle aussi largement documentée, va de pair avec cette frustration — à moins que l’on ne se résigne à se procurer un hymen artificiel auprès de la société chinoise Gigimo, pour une poignée d’euros. L’usager ferait donc sur l’écran de son ordinateur le brouillon de ses futurs baisers no limit.
D’un autre côté, la statistique globale fournie il y a quatre ans par Pornhub, le principal fournisseur de sexualité en boîte,Capture d’écran 2019-07-20 à 14.56.47 révèle plutôt une tendance à aller chercher ce dont on est curieux. Les pays anglo-saxons, par exemple, mettent en tête de leurs quêtes le mot « lesbian » : quel sociologue nous expliquera pourquoi Américains, Anglais et Australiens plébiscitent ainsi l’homosexualité féminine ? Le souci de savoir ce que font leurs mères, leurs femmes et leurs filles avec d’autres filles dès qu’elles sont débarrassées de leur maladroite présence ? Quels fantasmes nationaux sont ainsi révélés ?

Les « tubes » ne nous renseignent pas sur le sexe de leurs clients fureteurs. Mais les usagers courants de la pornographie étant très majoritairement des mâles, comme le révélait dès 2014 une étude IFOP… À noter que dans cette étude, « beurettes » était très loin dans les classements. La montée de la demande est donc très récente — et j’ai tendance à croire davantage un « tube » calculant sa fréquentation sur les millions de visites qu’un institut de sondages, aussi sérieux soit-il, interrogeant 1003 personnes.

J’ai d’autant plus tendance à croire que les demandeurs de beurettes X sont leurs proches que des sous-catégories — « filles de ma cité », « beurette en gang bang » — fonctionnent comme des cas particuliers. De même la transgression des transgressions, la beurette soumise à un « black » — alors que longtemps le rêve du Black a été la Blonde — d’où le site blacksonblonde.com, qui alimente quelques fantasmes qui quantitativement (peu de femmes fréquentent les sites pornos) concernent surtout les Blacks (et la petite poignée de « Gaulois » candaulistes rêvant que leurs Gauloises soient fumées par des Africains). De même que la « beurette » de xHamster n’est pas l’objet de la recherche des beurettes bien réelles — qui n’ont pas d’attrait particulier pour la représentation de leur déchéance, question exploitation elles n’ont rien à apprendre… Celles que je connais et auxquelles j’enseigne n’ont qu’un rêve : quitter la famille, s’affranchir des grands frères, partir loin de la cité. L’une d’entre elles, cette année, fort jolie et fort intelligente, racontait dans un texte improvisé combien elle était lasse des regards gluants et des propos obscènes. Elle a réussi le concours d’entrée d’un IEP lointain, et elle en était ravie.

J’ai sérieusement étudié la pornographie, j’ai écrit sur le sujet un chef d’œuvre impérissable,9782849413128-200x303-1et en dehors de quelques séquences histrioniques, je me suis exprimé à plusieurs reprises sur le fait que j’étais partisan d’un contrôle très étroit de cette activité commerciale — une requête partagée par les sites pornos payants (ainsi celui des Dorcel père et fils) qui voient d’un mauvais œil la concurrence effrénée de plateformes gratuites, inondant le marché d’étreintes jamais scénarisées et toujours identiques. Ce qui paraît une mine de propositions, quand on consulte l’index de ces fournisseurs, se ramène en fait à quelques combinaisons dont l’honnête homme se lasse vite.

Le plus évident, dans la pornographie (et c’est ce qui fait définitivement la différence avec l’érotisme), c’est l’absence de cerveau : ni scénario, ni paroles (« Oh yes ! Yes ! » — c’est un peu court, jeune homme…), ni sentiments, ni imagination. Des figures obligées toujours répétées. Quelqu’un qui écrirait les pauvretés que l’on filme n’aurait aucune chance d’être édité ni lu. L’écrit suppose que le lecteur se fabrique les images, alors que le film les impose au consommateur. D’un côté une activité créatrice, de l’autre une consommation de masse : la pornographie via Internet (à la différence des films érotiques de notre adolescence, mettons José Bénazéraf) est la caricature de ce que le marché capitaliste peut proposer de plus avarié, propre à une consommation rapide — le fast fuck est à l’érotisme ce que le fast food est à la gastronomie. Dois-je vraiment préciser, quitte à abandonner quelques secondes le ton léger et badin qui voulait camoufler le caractère insoutenable de ces pratiques, que le « scénario » (un terme certainement excessif) de nombre de séquences pornographiques gratuitement offertes sur le Net tourne autour d’un viol plus ou moins consenti ? Essayez donc un thème de recherche comme « caught stealing »… Et j’espère qu’il est clair que « viol consenti » est un fantasme de violeur… Ou de frustré ultime.

Une anecdote.
Une collègue me demanda jadis — j’enseignais alors à Montpellier — de venir faire un exposé à sa classe de BTS sur la sexualité. Elle avait de la bouteille, mais avait cédé aux sirènes pédagos qui donnent aux élèves le droit de choisir les sujets dont ils veulent entendre parler. Elle ne se sentait pas d’aborder le sujet de front, quelqu’un lui suggéra de faire appel à Brighelli, qui sur ces sujets…
J’expliquai donc à ces jeunes gens (tous des mâles, qui salivaient d’avance) que l’humanité pouvait être organisée en trois âges, Archaïque / Classique / Contemporain, et distinguée selon trois critères, le Logement / l’Alimentation / la Sexualité. Et je dessinai donc le tableau suivant :Capture d’écran 2019-08-07 à 06.19.40

Quand je dis « hôtel particulier, il s’agit bien entendu d’une représentation mentale : on peut habiter un hôtel particulier dans sa tête, et vivre en réalité dans un studio — ou dans l’HLM. Tout comme on peut être exigeant au niveau culinaire (le slow food est le symbole de cette exigence) sans nécessairement manger tous les jours chez Lasserre. Il s’agit de grandes lignes, mais j’ai assez tendance à penser que les consommateurs de McDo font l’amour à la va-vite à des beurettes croisées sur Xhamster… Ou qu’ils en sont dignes. On peut être fauché, habiter un boui-boui, et rester aristocrate dans sa consommation de nourriture et de sexe. Mais se nourrir de saloperies est rédhibitoire, ça vous amène à en faire, au lit et même ailleurs.

Inutile de préciser que cette structuration du désir à travers les âges laissa les gentils élèves quelque peu pantois. Eux qui se promettaient une grosse tranche de rire en restèrent tout cois — et quelque peu dépités, le tableau leur imposant de se classer dans telle ou telle case, à leur grand désarroi. Quelques considérations supplémentaires sur les Kama-Soutra ou l’érotisme du XVIIIe siècle les achevèrent, et ils sortirent de la salle flageolants, convaincus en tout cas que la sexualité est une affaire trop sérieuse pour l’abandonner aux profs de SVT et aux pornographes professionnels. Peut-être aujourd’hui quelques-uns d’entre eux ont renoncé à faire sur Internet le brouillon de leurs baisers, et sont-ils passés, de travaux pratiques horizontaux en tentations gastronomiques, du kebab voisin au Jardin des sens, la gargotte très honorable des frères Pourcel — fermée depuis, mais très prochainement rouverte.

Jean-Paul Brighelli

Midsommar

Midsommar_(2019_film_poster)Je ne vous raconterai pas le film, dont vous avez une idée assez précise dans l’article du Monde, qui divulgâche un peu le suspense. Je ne vous dirai pas non plus à quel point est remarquable l’idée de construire un film de terreur dans le jour perpétuel de la Scandinavie du Nord (voir ce que j’écrivais il y a peu de Sommaroy, au nord de la Norvège) au lieu de l’engoncer comme d’habitude dans des ténèbres qui permettent de bâcler les maquillages et les décors : la blondeur des acteurs, leurs tenues d’un blanc éclatant, participent de cette orgie de lumière ; du coup, le seul Noir du film paraît encore plus noir, ainsi devraient mourir tous les sociologues. Je ne vous révèlerai rien de ce qui arrive à certains poils pubiens, ni dans quoi on les trouve. Je ne vous narrerai pas les réactions très angoissées de certains des spectateurs, à la sortie — certaines en état de choc, d’autres tentant de se défendre de leurs traumatismes et de leurs cauchemars à venir par des critiques sur le caractère très explicite de certaines scènes horrifiantes.…

Non : le plus abominable de cet excellent film d’angoisse pure, ce sont les personnages.

Bien sûr, la Suède où est supposée se passer l’histoire — les feux de la Saint-Jean, ou l’une de ces cérémonies du solstice d’été communes à bien des civilisations, mais version secte louche, du genre Temple solaire — a été recomposée en Hongrie, le paradis des films à budget réduit. Mais n’empêche : la centaine de figurants feraient tous des très jolis Suédois et Suédoises. En fait, le film donne l’impression d’être joué par une centaine des clones de Greta Thunberg — des deux sexes. L’horreur au format blondinette.midsommTOP-800x535 De jolies gamines à tresses sages, avec le regard vide et vaguement souriant de psychopathes triomphants ou de psychotiques atteintes de sainteté — y compris dans des actes sexuels où l’on se demande comment le héros arrive à concrétiser quoi que ce soit. Il y a d’ailleurs de vrais débiles mentaux, car ces gens-là pratiquent l’inceste sur commande, afin d’obtenir des produits adéquats pour comprendre et commenter les runes — ne cherchez pas plus loin, allez voir le film.

Et ça finit à peu près comme 1984. Vous vous souvenez sans doute : « It was all right, everything was all right, the struggle was finished. He had won the victory over himself. He loved Big Brother. » L’héroïne, qui a des raisons — c’est tout l’objet du pré-générique de génie, ne ratez pas le début — de ne pas aller bien va beaucoup mieux à la fin. Sachez-le mesdemoiselles : pour revenir à la vie et au sourire, il suffit d’enfermer votre petit ami dans une carcasse d’ours et d’y mettre le feu — ça brûle très bien, aussi bien que dans le Bal des Ardents de 1393 et de fâcheuse mémoire.

Le metteur en scène, Ari Aster, avait donné un très beau Hérédité, il y a deux ans, avec têtes arrachées et détails horrifiques. Et si vous êtes curieux de ce qu’il est capable de faire dans le style « ne respectons rien », son film de promo de l’American Film Institute, The Strange thing about the Johnson’s, traîne sur Youtube. Ce garçon a à cœur de pulvériser les codes du bon goût, et il a du gore une vision particulièrement explicite, âmes sensibles s’abstenir.2040391.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx

La sortie au cœur de l’été ne doit pas vous rebuter : ce n’est pas une purge dont le seul bénéfice serait de vous faire passer deux heures et quelques dans une atmosphère climatisée, c’est un vrai grand film d’horreur et de terreur. « Comme si Bergmann avait rencontré le George A. Romero de la Nuit des morts vivants », dit très justement le Figaro. Un avant-goût de ce qui nous attend, quand ces jeunes gens souriants et convaincus de la justesse de leur cause auront pris le pouvoir. Les Gardes rouges ne rigolaient pas. Les héros d’Aster sourient, et c’est bien pire.

Jean-Paul Brighelli