Si vis pacem, parabellum !

imagesIl est rare, en cinéma comme ailleurs, que le culte soit immédiat. Même les Tontons flingueurs ne furent pas bien accueillis à leur sortie. Et Mahomet ne fut pas prophète en son pays…
Il est d’autant plus intéressant de voir un film — et même, en l’occurrence, une série — entrer dans le registre du cultissime dès son apparition. En quelques répliques, John Wick est passé tout vivant dans la légende du 7ème art. Qu’on en juge — dès le numéro 1 de la série :
« He is not Babayaga. He’s the man who kills the fucking Babayaga ! »
« He killed three men with a fucking pencil ! »
« … for a car and a fucking puppy ! »

Vous avez compris : prenez une phrase en soi anodine (quoi de plus ordinaire que de tuer trois personnes avec un crayon ?), rajoutez « fucking » devant le mot le plus anodin, et vous avez le cœur du dialogue des films de Chad Stahelski.

Chad Stahelski, ancien cascadeur, puis réalisateur, doublait déjà Keanu Reeves dans la saga Matrix, et il le double encore dans les films qu’il lui fait tourner. Je suis resté par curiosité jusqu’à la fin du générique final, pour visionner la liste des « stunts » utilisés pour John Wick Parabellum : elle est impressionnante. On se demande d’ailleurs par quel miracle quelques petites croix, apposées devant les noms, ne signalent pas les « casualties of film » d’un long métrage aussi percutant.

Cela dit, et c’est l’essentiel, j’ai passé 130 minutes de pur bonheur. On sort de là comme Aristote devait sortir des tragédies de Sophocle : épuré. Catharsis est le second prénom de Wick. Un peu d’Air Wick, et le fond de la conscience est plus pur !
D’autant que si les décès sont innombrables (après la première centaine, vous ne comptez plus, ce n’est que du bonheur), ils sont si magnifiquement stylisés, l’hémoglobine agrémente si bien les éclairages hyper-réalistes, les reflets multiples — on se croirait dans certaines toiles de Richard Estes ou de Don Eddy —, que l’intention est manifeste : il s’agit de style, et non de boucherie.

Il s’agit aussi du jeu (discret — on n’est pas chez Tarantino) des références. John Wick se fabrique un Colt Frontière à partir de plusieurs modèles — empruntant à l’un son barillet, à l’autre son percuteur, remontant le tout sur le canon d’un troisième, etc. Une scène que les vrais amateurs ont reconnue : Eli Wallach faisait de même dans le Bon, la Brute et le truand. Sans compter une longue scène à cheval dans New York, tout droit revenue de True Lies, où Schwarzenegger chevauchait pareillement à travers Washington. Et on ne sacrifie pas seulement aux codes du film d’action : Anjelica Huston (oui ! Elle ! Inchangée à 68 ans — dans le genre terrifiant)72f8e787a43c4b116b4df4c28bb68ae99cc2dd52 officie dans un théâtre baptisé Tarkovski. Comme Andreï.

Les féministes qui ne fréquentent pas ce blog (elles ont tort, ça les rendrait plus intelligentes) pensent-elles qu’il s’agit là encore d’un déluge de testostérone et autres hormones mâles ? Pas même : Halle Berry (oui ! Elle ! Inchangée à 53 ans — dans le genre plus belle femme du monde)17-john-wick-3-halle-berry-lede.w700.h700 flingue son lot de méchants en tous genres. Elle est, comme jadis Hécate, accompagnée de chiens. Quand on vous dit que c’est hyper-culturel…

Keanu Reeves, que l’on a pu croire à certaines époques un peu monolithique, arrive à des sommets d’émotion : depuis l’Opus 1, il pleure son épouse disparue — et il la pleure vraiment, au milieu des ecchymoses les plus variées et des raccommodages de bidoche les plus improvisés._07956f40-77c4-11e9-9073-657a85982e73J’expliquais récemment à des étudiants comment un acteur formé à l’Actor’s Studio allait chercher dans son histoire personnelle de quoi faire remonter les émotions adéquates pour le rôle à interpréter. Eh bien, la compagne de Reeves en 1999 a donné naissance à une petite fille mort-née (« the fucking puppy / pupil / child ») et s’est tuée en voiture un an plus tard : voilà comment on fait les grands acteurs, les grands artistes, les grands romanciers. Le complexe d’Orphée, c’est comme ça que je l’appelle. Je vous en parlerai un jour.
Comparez le Reeves des Liaisons dangereuses en 1988 (dans le film de Frears, c’était lui, Danceny) ou même celui de Speed en 1994 et l’acteur génial de Matrix (de 1999 à 2003) et de John Wick (depuis 2014) : quelque chose a déchiré l’armure de ce garçon. Pour notre plus grand plaisir. Sa souffrance fait notre bonheur.

Sans compter l‘intelligence du scénario, qui offre un père de substitution à Reeves (qui n’a pour ainsi dire pas connu le sien). Un père qui dans les films précédents restait sur l’expectative, et qui met enfin sa puissance au service de rejeton. Comme si Arthur se réconciliait avec Mordred. Comme si Rostam se réconciliait avec Sohrab — au lieu de le tuer. Voilà ce que ça donne, me souffle Jennifer Cagole, dont c’est la spécialité, lorsque le mythe consent à rallier l’Histoire.

Allons, je n’ai rien divulgâché (décidément, j’adore ce mot qui vient d’entrer au Petit Larousse). Courez-y, puis offrez-vous les deux volets qui précèdent, si vous ne les avez déjà, en attendant le quatrième, prévu pour 2021 : le culte n’attend pas.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai vu également Long Shot, avec Charlize Theron — un titre traduit en français par Séduis-moi si tu peux… C’est à hurler de rire. Courez-y aussi.images-1

Europe et les chiens

1439580-1Photo Nice-Matin. La calvitie du type large d’épaules habillé en rouge est la mienne.

Il pleuvait hier samedi 18 mai sur la baie des Anges, on se serait cru sur une plage belge,

Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

Des Gilets Jaunes occupaient pacifiquement la Promenade des Anglais, ce qui a donné à Christian Estrosi un bon prétexte pour ne pas participer au débat sur l’Europe monté sur le coup de 15h30 par Marianne et Nice-Matin. Tant mieux pour lui, il se serait fait alpaguer par une dame blonde venue tout exprès pour l’invectiver. C’est son adjoint, qui le remplaçait, qui a encaissé pour son patron. Avec stoïcisme, je dois dire.

J’assistais donc hier samedi à un débat sur l’Europe, au Centre Universitaire Méditerranéen, le CUM. « Campagne atone », a dit Polony — vêtue et accueillie en rock star, comme d’habitude —, qui présidait aux échanges avec sa pertinence et sa patience ordinaires. Alain Léauthier (« Qu’est-ce qu’il a grossi, Léo », a soupiré ma voisine qui le connaît de longue date —« et, a-t-elle ajouté en toute impartialité, vous lui rendez des points en ce moment, mon cher ») jouait Monsieur Loyal entre les divers intervenants, puis face à la salle, conviée dans un second temps à prendre la parole.
Peut-être me suis-je demandé ce que venait faire là Pierre Larrouturou, rescapé du PS et n°5 sur la liste emmenée par Raphaël Glucksmann, l’homme qui invite Vallaud-Belkacem pour fêter la résurrection du Magazine Littéraire, l’homme qui a mis Claire Nouvian, la harpie qui veut la peau de Pascal Praud, en deuxième position sur sa liste — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 5% qui leur permettraient d’avoir un élu… Plus je vieillis et moins je me sens porté vers le fair-play et l’éventail des opinions. Lorsque l’on pense bien (et Polony pense bien), pourquoi s’encombrer d’une petite pointure qui pense courbe ?

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas — mais le vrai chien, en revanche… Le concept d’Europe, tel qu’il a été agité hier par certains comme une muleta devant le mufle de l’électeur stupéfié, ne signifie rien non plus — mais l’Europe, la vraie, celle des trusts, des lobbies, et de cette Commission européenne qui prend des décisions par-dessus la tête des Etats, elle, elle existe. Et quoi que disent les uns et les autres, c’est pour la pérenniser que nous sommes conviés à voter…
Parce que les uns et les autres peuvent protester, jurer leurs grands dieux qu’ils veulent les « Etats-Unis d’Europe », selon la formule de Hugo (même si les Etats-Unis, en 1848, ce n’était pas grand-chose) puis par Mendès France en 1930 (La Banque internationale, contribution à l’étude du problème des États-Unis d’Europe). L’année même, comme l’a rappelé l’un des intervenants, où paraissait Malaise dans la civilisation — qui est en fait Malaise dans la culture, Freud refusant d’opposer les deux termes.

Et c’est bien dans la culture que réside le nœud du problème. Et personne ne s’en est soucié, sauf Polony qui a évoqué — un peu vite — ce Protocole de Lisbonne qui en 1999-2000 a sonné le glas de l’Ecole des Savoirs et a sommé tous les systèmes éducatifs européens de définir un « socle commun » (assez bas pour que tous s’y hissent) et de s’en remettre aux « compétences ». Par exemple ce « vivre ensemble » qui a permis depuis vingt ans la juxtaposition de communautés antagonistes, au lieu de favoriser leur insertion et leur assimilation dans une culture commune.
Et personnellement, je n’ai aucune envie de « vivre avec » — avec un poignard suspendu au-dessus de ma tête, avec des burkas invitées aux sorties scolaires, et avec des élus qui proposent que l’arabe devienne la seconde langue officielle du pays. Pas envie de vivre avec une langue et une culture « européennes » aussi indifférenciées que ses billets de banque. Je veux Montaigne, et Racine, et Laclos, Flaubert ou Valéry. Pas avec les œuvres complètes de Jean Monnet, qui haïssait les nations autant qu’il détestait De Gaulle.

L’Europe, c’est, depuis vingt ans, la descente aux Enfers d’une école déjà gravement menacée par les lubies pédagogistes, auxquels Bruxelles a donné les pleins pouvoirs. Polony le sait bien — mais elle a horreur de se mettre en avant et de rappeler qu’avec Nos enfants gâchés, elle avait en 2005 sonné l’alarme. Il est là, le débat, et nulle part ailleurs. Le reste — l’économie — est au fond accessoire. Le vrai problème est politique : voulons-nous ou non nous faire dicter définitivement notre culture par les Hyperboréens, comme disait Renan, de Prusse et de Hollande — ceux mêmes qui au nom des droits inaliénables des barbares, ont fait de leur mieux pour anéantir la Grèce ?
Parce qu’en descendant de la gare vers le centre via l’avenue Jean Médecin, je suis tombé en arrêt devant une plaque rappelant ce qu’a fait, à Nice, la culture allemande :SL372259

Alors, la dette… On s’en fiche : celle de la France, en 1789, était abyssale. Quatre ans plus tard, on n’en parlait plus. Et le Congrès de Vienne en 1815 l’a définitivement effacée, pour ne pas gêner les Bourbons provisoirement revenus sur le trône.
Je ne suis pas bien sûr d’aller voter la semaine prochaine — sinon dans le cadre mensonger d’une élection européenne devenue ici référendum national —, parce que ce n’est pas avec des bulletins et des urnes que l’on prend la Bastille, ni que l’on abreuve nos sillons.
Et Bruxelles est une Bastille à démanteler.

On donna ensuite la parole au public. In fine, un Gilet jaune, visiblement très peu au fait des jolis discours de l’intelligentsia, qu’il avait toutefois suivis avec patience, a levé poliment la main et posé la question qui tue, comme le rappelle Nice-Matin aujourd’hui : « Sommes-nous vraiment en démocratie ? répondez-moi par oui ou non ! Parce que je crois, moi, que nous sommes en oligarchie… »
Les manifestations qui durent ont ceci de bon qu’elles font progresser très vite la conscience politique…

« La Démocratie » est au programme (officiel) des classes prépas scientifiques l’année prochaine. Si jamais Polony me lit, et qu’elle passe à Marseille entre septembre et juin, je serais enchanté de la recevoir deux heures pour qu’elle explique à mes élèves en quoi le « concept », comme aurait dit Spinoza, est problématique, dès lors qu’on le confronte aux faits. La démocratie ne mord pas, sur le papier — mais l’oligarchie, oui. Et l’Europe aussi.

Jean-Paul Brighelli

L’humanité en péril, Claire Nouvian et Caligula

J’ai une sainte horreur des ayatollahs.
Même au temps de ma folle jeunesse, j’avais du mal à encaisser l’apologie de Pol Pot à laquelle se livraient certains de mes beaux amis. Et ma détestation des islamistes prend son origine dans cette haine passionnée de tout ce qui veut m’enrégimenter sans passer par la case Raison.
Alors arriva Claire Nouvian.
Je ne reviendrai pas sur l’émission de Pascal Praud qui a déclenché sa feinte colère et sa vraie manipulation. Elisabeth Levy l’a racontée en détail. Marianne a patiemment vérifié les faits. Même Libé s’y est mis : la vidéo sur laquelle s’appuie la seconde de liste de Raphaël Gluksmann (vous vous souvenez sans doute, c’est l’homme qui a massacré le nouveau Magazine littéraire que nous évoquâmes jadis, l’homme qui a soutenu ce grand démocrate géorgien, Mikheil Saakatchvili, l’homme qui pense avoir trouvé l’alternative libérale au libéralisme, bref, l’homme qui a chaussé les pantoufles du PS pour les élections européennes et la satisfaction de son ambition germanopratine) est un montage digne des périodes les plus sombres de l’Histoire.
Dorénavant nous le savons : ces écolos-là au pouvoir, c’est Big Brother dans le jardin. Claire Nouvian a d’ailleurs lancé une pétition pour que le CSA — saisi par une centaine de ses supporters inconditionnels — interdise dorénavant tout propos climato-sceptique. On voit bien le schéma : le négationnisme historique est interdit, interdisons le négationnisme climatique. L’heure est grave, protégeons les bancs de harengs comme on protège les Juifs — et vu ce qui arrive aux Juifs dans certaines banlieues, j’ai peur pour les harengs.

Cela fait cinquante ans que des écolos vrais — dont certains, comme Cabu ou Wolinski, ont payé dans leur chair leur liberté de parole — ont co-fondé avec Pierre Fournier la Gueule ouverte,ob_2dbd78_cc-118544 le premier grand canard écolo qui vous apprenait à fabriquer votre propre éolienne ou votre propre énergie solaire, de façon à ne plus vous laver qu’à l’eau tiède. Cinquante ans, et les écolos à la Nouvian éclosent aujourd’hui ? L’écologie a été l’un des combats essentiels de ma génération — et des morveuses médiatiques voudraient nous faire croire qu’elles sont les premières à s’en soucier ?
Je vous le dis franchement : pas une voix pour ces inquisiteurs de pacotille.

Bien sûr que le climat se réchauffe — il n’est jamais venu à l’idée de Pascal Praud, d’Elisabeth Levy ou de quiconque, hormis Trump, de le nier. Mais s’il n’est plus possible d’argumenter sur la part de l’homme dans ce réchauffement ; s’il n’est plus possible d’expliquer que la Terre est depuis toujours passée par des phases de réchauffement et de glaciation ; s’il est désormais interdit de se moquer des Allemands, qui pour avoir renoncé aux centrales atomiques ont remis en marche les centrales classiques et polluent deux fois davantage tout en détruisant l’environnement à grande échelle ; si certains mots (« hystérique » en l’occurrence) sont à présent proscrits parce qu’il ne faut pas faire de peine à ces femmes que régentent leurs hormones, leur désir de médias et leur envie de pénal — alors oui, le fascisme vert est une réalité de terrain.

La liberté de parole est manifestement climaticide, comme le rappelle Laurent Alexandre avec un humour légèrement angoissé — parce que ces gens vont être élus à Bruxelles. Elus par les bobos gogos qui les financent et les plébiscitent.

Je ne comptais pas parler de Claire Nouvian : j’avais l’intention de faire un compte-rendu honnête du livre de Fred Vargas que je venais de lire, l’Humanité en péril,c22bac3c-92d2-4cec-a4ca-d4ea2f709cfd et qui est d’un côté bien écrit, de l’autre plein de renseignements utiles sur ce qui doit trôner sur vos prochains sushis. La question alimentaire est au cœur de l’ouvrage — et sachez-le, si nous devons, comme le conseille Vargas, éliminer tous les produits de consommation courante dont la production fait dangereusement baisser les réserves en eau, nous cesserons de rire. Rien de bien neuf, Orsenna nous avait déjà fait comprendre en 2008 dans l’Avenir de l’eau que l’une des prochaines guerres mondiales sera une guerre de la soif.
J’avais aussi l’intention de vous parler du dernier numéro de la Revue des Deux mondes,Couv-Revue-des-Deux-Mondes-Mai-2019 qui analyse dans le détail la main-mise, sous couvert de « décolonialisme » et autres fariboles « genrées », des islamistes sur l’Université française. Là, il y a des combats immédiats, que racontent Isabelle Barbéris sur la « propagande » idéologique ou François Dosse sur le « structuralo-marxisme » au sein de l’université. Une reprise intelligente du livre de Roger Scruton, l’Erreur et l’orgueil,51YQLZ9KoDL._SX316_BO1,204,203,200_ qui analyse en détail les diverses idéologies auxquelles les Français se sont ralliés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Mais j’en avais fait autant, quoique de façon moins systématique, dans Voltaire ou le jihad
On y apprend aussi — dans un article hilarant de Joseph Magne — que prononcer le nom de Philippe Muray (ou de Christophe Guilluy, ou d’Alain Finkielkraut ou de — les listes de proscription s’allongent chaque jour) est passible désormais d’ostracisme universitaire. Après tout, on hésite à la Sorbonne à faire de la marquise de Merteuil une grande féministe, puisqu’elle a bien peu d’empathie pour les deux gourdes victimes de Valmont et de leur propre bêtise.

Je ne suis pas sanguinaire — pas plus que Robespierre, dont le cœur saignait à chaque exécution. Mais quand j’entends les écolos geindre en élevant leurs mains vers Claire Nouvian, il me revient en mémoire ce vœu inaccompli de Caligula : qu’ils aient tous une seule tête pour qu’on puisse la couper d’un coup. Après tout, les Florentins, après une courte folie, se sont remis à raisonner et ont fait comprendre à Savonarole ce qu’ils pensaient de ses excès. La Revue des Deux mondes a raconté l’histoire en détail il y a deux ans. En vérité je vous le dis, sans vouloir divulgâcher la fin, ça a fait mal au moine fou : ainsi finissent les extrémistes.Capture d’écran 2019-05-14 à 06.05.45

Jean-Paul Brighelli

Juges en Corse

92ac1c6_cV-1KifvUxyOxRR1DkP62MnJ« … vous ne trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je dis quatre vingt-cinq départements, car, bien entendu, j’excepte la Corse de la France… » (Dumas, le Comte de Monte-Cristo, chap..XL)

Faut-il encore excepter la Corse de la France ? On le penserait presque, après avoir fini Juges en Corse, le curieux ouvrage, très fouillé et plein de silences, que Jean-Michel Verne, journaliste spécialisé dans la grande criminalité, que ce soit l’Affaire Yann Piat ou les comptes de l’OM, vient de consacrer à la justice en Corse, de 1991 à nos jours. Presque trois décennies, et en termes de bilan comptable, une foule de meurtres pour quelques condamnations.

C’est que la Corse est un pays singulier. Le taux d’élucidation des homicides, en France continentale, est de 90-95%. Dans l’île natale de Napoléon et d’Antoine Guerini, il ne dépasse pas 10%. La différence est à chercher d’un côté dans l’omertà qui est ici une seconde nature, et d’un autre côté dans l’extrême professionnalisation du crime. Neuf fois sur dix, on trouve l’assassin parce qu’il a des liens avec la victime. Mais lorsque l’on a affaire à un tueur professionnel, parfois même venu tout exprès sur l’île pour remplir un contrat…

Jean-Michel Verne a eu l’idée d’interviewer les magistrats chargés, durant ces deux décennies, de représenter en Corse la justice française. Et de les faire parler à la première personne : l’ouvrage est ainsi un recueil de témoignages d’hommes de l’art. Je dis « hommes » parce qu’il n’y a pas une femme parmi ces neuf grands témoins. Un hasard, sans doute.
Il n’y a pas non plus de Corses. Par un décret datant de Napoléon, l’Etat évite de nommer dans l’île, à haut niveau, des gens qui pourraient y avoir des attaches, et seraient donc susceptibles d’être influencés par une parentèle tentaculaire. Inspecteurs des impôts, hauts gradés de la police, procureurs, recteurs et préfets sont invariablement choisis parmi les Continentaux. Et de hauts fonctionnaires corses qui ont fait sur le Continent l’essentiel de leur carrière, et aspirent, à quelques années de la retraite, à rentrer au pays, doivent patienter jusqu’à la fin : dans la haute fonction publique, le Corse est persona non grata en Corse. Jean-Jacques Fagni, brièvement procureur à Bastia, est en fait catalan d’origine — et s’est retrouvé logiquement à Perpignan en 2016 — ce qui, dans les Pyrénées-Orientales, ne gêne personne. Mais en Corse…

Ce qui explique le retard à l’allumage des juristes convoqués par Jean-Michel Verne. Ils mettent invariablement une bonne année à comprendre la structure de la société corse — sans compter qu’aucun d’eux ne parle la langue corse : on se croit revenu aux temps lointains où elle était, entre truands, un code bien pratique pour ne pas être compris des flics continentaux. Comme l’a été par la suite le pataouète, — et aujourd’hui l’arabe.

Seconde cécité moins compréhensible : ces hauts magistrats se focalisent sur le grand banditisme — la défunte bande de la Brise de mer, où opéraient certains de mes copains d’enfance, les frères Guazzeli de La Porta, ou celle du Petit Bar, toujours active, et dont un ami proche, Antony Perrino, a récemment repris la compagnie Corsica Linea (l’ex-SNCM), tout en gérant un empire immobilier et 35% du quotidien Corse-Matin. Une belle réussite comme on aimerait en voir plus souvent
Et ils laissent soigneusement de côté les morts des milieux nationalistes.

Prenez par exemple Bernard Legras. Il est nommé dans l’île en juin 1998, peu après l’assassinat du préfet Erignac, et il y restera jusqu’à l’été 2001. Nommé par un gouvernement socialiste, qui s’appuie sur le FLNC Canal habituel (et le Grand Orient) pour circonvenir (ça, c’est un euphémisme !) les nationalistes du Canal Historique et de la Grande Loge, interlocuteurs traditionnels de la Droite en général et de Pasqua en particulier.
Du coup, notre honnête magistrat ne s’intéresse aucunement à l’exécution, par un commando qui a joui de complicités curieuses, de Jean-Michel Rossi, en août 2000 à Ile-Rousse. Il avait écrit avec François Santoni (avec lequel il dirigeait Armata corsa, scission du FLNC après l’assassinat d’Erignac, que tous deux condamnaient, et qui sera également assassiné par des tueurs particulièrement bien entrainés en août 2001) un livre intitulé Pour solde de tout compte41TYK3PF6FL._SX292_BO1,204,203,200_ — co-rédigé par mon ami Guy Benhamou, alors journaliste à Libération. Santoni, effaré de l’impunité des tueurs de Rossi, écrivit juste après son exécution Contre-enquête sur trois assassinats, un livre dont il savait qu’il entrainerait son élimination. Le ivre a reparu, avc des préfaces inédites de Christel Baldocchi, alors compagne de Santoni, et de Lelia Rossi, la sœur du leader assassiné.511ZNS0E01L._SX298_BO1,204,203,200_

Des informations toutes recoupées, publiées dans cette enquête, aucune n’a ému notre magistrat. Il avait tant à faire avec le grand banditisme — alors même que Rossi et Santoni dénonçaient le « national-affairisme » et la façon par exemple dont l’immobilier, en Corse, servait de lessiveuse géante à des intérêts insulaires et continentaux.
Mais de tout cela, j’ai parlé dans Pur Porc, en 2003, et dans Main basse sur une île, le téléfilm qu’Antoine Santana et moi en avons tiré en 2011.main_basse_sur_une_ile_ce_soir_sur_arte_full_actu Pures fictions, bien sûr…

En fait, l’intrication du grand banditisme et du nationalisme est si étroite qu’il faudrait bien autre chose que quelques magistrats qui se posent sur l’île le temps d’en faire une piste d’envol pour la suite de leur carrière. Il faudrait un juge nommé avec des pouvoirs spéciaux, affranchi des règles ordinaires, doté de pleins pouvoirs qui lui permettraient de passer par dessus la tête des avocats (qui se sont émus du livre de Verne, les pauvrets) et autres défenseurs des droits des truands, et indépendant du pouvoir politique. Quelqu’un qui aurait pour mission de démanteler la mafia, dont la majeure partie de l’empire est aujourd’hui légalisé, grâce à des années d’errements (ah, Broussard !) où l’on a cru pouvoir utiliser des gangsters contre les nationalistes. Comme Elliot Ness a démantelé l’empire de Capone. Rêvons, mes amis, rêvons.

Alors, bien sûr, un livre a toujours des limites. Et celui-ci est, à sa façon, très corse — même si Jean-Michel Verne ne l’est pas : il se lit à deux niveaux — dans ce qui y est imprimé, et dans les blancs, dans les manques, dans les sous-entendus. Dans le non-dit, qui est l’une des grandes spécialités insulaires, avec le lonzu, l’eau d’Orezza et le GR20.

Jean-Paul Brighelli

Ethiopie : l’école des confins

Un ami cher, et qui me supporte depuis une bonne cinquantaine d’années, a la curieuse manie de faire collection de sites improbables et désolés. Sud algérien ou tunisien, Mauritanie, Egypte, Namibie, depuis une quinzaine d’années il ne s’est pas privé de déserts. Rétrospectivement, nos balades sur le GR10 ou le GR20, pour sportives qu’elles fussent, doivent lui paraître bien conventionnelles.
Il part le plus souvent avec un groupe de copains, souvent toubibs comme lui — et par les bons soins d’une agence sise dans les Pyrénées, la Balaguere — qu’il recommande à Bonnet d’âne et à ses lecteurs. Un minimum de confort (mais du confort quand même : il m’a un jour fait saliver au récit d’un pommard ou d’un château-laffitte, je ne sais plus, opportunément sorti des sacoches d’un dromadaire pour accompagner l’agneau au charbon de bois quelque part au sud de Tataouine), de longues marches toujours stoppées à la limite inférieure du harassement, des paysages brûlés et des autochtones à l’unisson. Et des images plein les yeux — et, accessoirement, plein le Nikon.

En février dernier, via Francfort et Addis-Abeba, sur ces Ethiopan Airlines dont les Boeing s’écrasent de temps en temps sans qu’il en aille de leur faute, il est parvenu au nord-Ethiopie, Lalibela d’abord, ce sanctuaire millénaire connu pour ses églises enfouies dans la rocheCapture d’écran 2019-04-28 à 11.27.29Puis plus au nord encore, vers le Tigré (qui faillit faire sécession à la fin des années 1970, quand le régime de Mengistu massacrait allègrement des milliers d’écoliers) et ses hautes solitudes. Même si dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, on n’est jamais trop seul : les routes sont pleines, m’a-t-il dit, de gens qui marchent, sur des dizaines de kilomètres, pur vaquer à leurs affaires — ou pour aller en classe.
Et c’est là que je voulais en venir. Quelque part au milieu de nulle part, non loin de la frontière de l’Erythrée, le petit groupe est tombé sur un village où avait été construite une école, et où officiait une toute jeune institutrice : l’Ethiopie, qui n’est pas un pays aussi civilisé que le nôtre, ignore la notion de « professeur des écoles » et la bénédiction des ESPE ; les enseignants, « engineers of mind », disent-ilsCapture d’écran 2019-04-28 à 11.34.16se contentent de transmettre à leurs élèves (les ignorants ! Ils ne disent pas « apprenants » !) des savoirs aussi savants que possible, qu’ils font répéter inlassablement. Parce que, comme il est écrit sur les murs de la classe,Capture d’écran 2019-04-28 à 11.35.03

C’est cette façon de les transmettre qui m’a intéressé. Ils ne sont pas civilisés comme nous, ils n’inondent pas les « apprenants » de tablettes et d’écrans portables, ils osent même le par-cœur et le psittacisme, bête noire des pédagos bien de chez nous.
Et ils dessinent les leçons sur les murs. Par exemple le système sanguinCapture d’écran 2019-04-28 à 11.30.52Ou les trompes de FallopeCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.12un ventre en coupe de future parturienteCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.28le mécanisme de la visionCapture d’écran 2019-04-28 à 11.31.48ou les valves cardiaques :Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.31

Ou, tout aussi bien, la géographie. Autant apprendre que l’on est une nation entourée d’autres nations — qui ne sont pas nécessairement amies, ni laïques comme l’est l’Ethiopie.Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.56Et qui pourraient bien venir un jour expliquer aux chrétiens du Tigré de quel bois se chauffe la charia.

Sans compter que ces primitifs, qui n’ont pu bénéficier des conseils du couple Foucambert / Charmeux et de la sublimité de la méthode idéo-visuelle, rebaptisée « semi-gobale » dans les ESPE où on l’enseigne, apprennent à lire selon une technique alpha-syllabique, de A comme Abstinence à C comme Condom — si !Capture d’écran 2019-04-28 à 11.31.24

Les murs de la classe — terre battue, pupitres en bois creusé par les années et les coudes qui s’y sont usés —sont ainsi décorés des éléments-clés du programme. Et éventuellement d’un rappel imagé de la cellule de baseCapture d’écran 2019-04-28 à 11.33.09(Bien sûr, je déplore tout comme vous, chers lecteurs, que ces ignorants en soient restés à la famille traditionnelle, sans s’ouvrir davantage aux beautés des couples de même sexe gérant un enfant né sous PMA / GPA).

Evidemment, c’est très loin, ce sont des sauvages, ils ignorent les bienfaits de la civilisation avancée, l’enseignement de l’ignorance, la fabrique du crétin, les IUFM et les ESPE, les séminaires « racisés » de SUD-Education, et autres belles trouvailles de la civilisation perfectionnée.
Je me demande parfois si nous n’avons pas des soucis de riches — scolaires et autres. Les Ethiopiens, à force de marcher, ne font pas de mauvaise graisse, et leurs écoles, dans le plus grand dénuement, grâce à la bonne volonté de maîtres inflexibles et bien plus mal payés que les nôtres, font avancer un pays tout entier.

Jean-Paul Brighelli

El Reino — le film politique que les Français ne savent pas faire

el-reino.20190416032655Je déplorais il y a peu l’extraordinaire carence actuelle de films politiques dans le cinéma français — carence d’autant plus remarquable que les pays qui nous entourent ne manquent pas de cinéastes capables de décortiquer l’état présent du corps social et des éminences qui nous gouvernent. Paolo Sorrentino a dressé, via la représentation du carnavalesque Berlusconi, un état des lieux de la Botte. Et Rodrigo Sorogoyen vient de réaliser, dans El Reino (le Royaume), un tour complet de la politique politicienne de la Péninsule.
Pendant ce temps, les cinéastes français persistent à se demander si leur nombril, avec ou sans cordon attaché, est ou non le pivot du monde, et s’il doit ou non jouer un rôle dans la sodomisation des diptères.

El Reino met en scène un politicien provincial, peut-être promis à un avenir ministériel, compromis dans les magouilles et les financements douteux de son propre parti (sans doute le Parti Populaire, mais ce pourrait aussi bien être le PSOE, tous les partis mangeant, dit le film, dans la même gamelle et détournant les mêmes fonds bruxellois). Comme il faut bien un fusible à la curiosité des juges, c’est lui qui sera sacrifié, lui explique la présidente (ah, enfin, une femme à la tête d’un grand parti — et tout aussi pourrie qu’un homme).
Mais ça ne lui dit rien, à cet homme, de payer les pots cassés pour tous les margoulins qui grenouillent dans les instances supérieures. Du coup, il cherche à récupérer les preuves qui feront plonger tout le monde — il est comme les anciens Vikings, quitte à monter dans la Walhalla, autant ne pas y aller tout seul.
Ces preuves, ce sont quelques carnets dans lesquels un comptable scrupuleux a tout consigné — avec les noms. Pour cela, il plonge dans l’illégalité la plus noire. Jusqu’au meurtre.

Et il apporte ces carnets à la journaliste (seconde femme de pouvoir du film, soi-disant incorruptible, mais qui, comme le lui dit le héros désabusé, est un rouage dans le jeu des pouvoirs qui protègent le pouvoir), qui se dispensera de les montrer à l’antenne, préférant recentrer l’interview — sur les conseils avisés de l’oreillette qui la rattache aux instances exécutives — sur la mauvaise conscience supposée du héros. Comme dit le sous-titre de l’affiche espagnole : Los reyes caen, los reinos continùan. Les rois peuvent bien tomber, les royaumes continuent.

Antonio de la Torre, le principal protagoniste, nous l’avons déjà vu dans la Isla minima et dans Que Dios no perdone (autre grand film politique emballé dans un thriller). Et la journaliste, Bárbara Lennie, a été l’une des principales protagonistes du très beau Todos lo saben d’Asghar Farhadi : non seulement les Espagnols ont un vrai cinéma, mais ils ont, eux, les acteurs qui permettent à ce cinéma d’exister. Nous, nous avons Kad Merad qui joue les gigolos, et Frank Dubosc qui fait (dans All inclusive, un beau titre bien français que les Québécois vont encore devoir traduire) les bords de plage pour la énième fois de sa carrière. Sans compter Cécile de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau qui résistent au harcèlement de leur patron et font un casse à l’occasion (c’est dans Rebelles, dont la bande-annonce m’a suffi). Sans oublier Alexandra Lamy en écrivain(e) dont les révélations (c’est dans Chamboule-tout, super-titre) dérangent sa bande de copains. Là aussi la bande-annonce…

Nous ne manquons pas de sujets, pourtant. On pourrait raconter comment quelques milliardaires ont propulsé un petit jeune homme ambitieux à l’Elysée pour leur plus grand profit. Ou comment le même jeune homme a décidé de calquer un calendrier de restauration de Notre-Dame sur son propre agenda électoral — avec l’appui des mêmes patrons soudain mués en mécènes désintéressés. Et comment des organes de presse appartenant à quelques milliardaires appuient, à grands coups de sondages manipulés, l’action des uns mais surtout pas des autres, stigmatisant au passage, grâce à des images soigneusement sélectionnées, les mouvements de protestation suscités par la politique des susdits. Ou…

Jean-Paul Brighelli

PS. Mention spéciale, dans El Reino, à Nacho Fresnada, absolument irrésistible en dirigeant paranoïaque impliqué jusqu’au coup dans des malversations juteuses. Mais voilà : cet acteur connu au-delà des Pyrénées pour ses rôles télévisuels est aussi, et d’abord, un comédien de théâtre qui a joué Macbeth ou le Bourgeois gentilhomme, Garcia Lorca et Euripide. Combien d’acteurs français sont aussi, aujourd’hui, des Louis Jouvet et des Michel Bouquet en puissance ?

Notre-Dame et la valse des millions

661-magic-article-actu-499-37b-057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1-incendie-de-notre-dame-de-paris-la-cathedrale-n-etait-pas-assuree-49937b057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1– Comme quoi, le fric, quand ils veulent, ils le trouvent ! s’exclame le type assis à ma droite devant son café matinal, au bar de Cessenon (Hérault) où je me suis arrêté prendre un petit noir…
Et d’ajouter, avec un accent du terroir inimitable :
– Pour les pauvres, les très pauvres, et les retraités, pour les smicards à la peine, les jeunes sans emploi ni formation, pour les profs sous-payés, pour les flics sommés de faire des heures-sup qu’on ne leur rétribuera jamais, pour les internes des urgences payés une misère, pour les tribunaux surchargés, pour tous ceux qui se font passer devant, à la Sécu, à l’Office de HLM ou à Pôle-Emploi, par des migrants d’aujourd’hui et d’hier forcément prioritaires, pour les paysans qui se pendent, pour les provinciaux qui n’existent plus sur la carte de France, pour tous ceux qui auraient bien aimé avoir un jour à payer l’ISF, et pour tous ceux qui ont le pain quotidien régulièrement hebdomadaire (tiens, il a lu Prévert !), là, ils n’en trouvent pas !

Ce « ils » n’a pas besoin de glose : c’est l’ensemble des êtres de pouvoir, ce pouvoir parisien qui vient de décider que Notre-Dame sera reconstruite en cinq ans (on ne leur apprend pas l’architecture, à l’ENA, ça se voit), qui croit tromper son monde en décrétant la fermeture de l’ENA justement — comme ça, il y aura encore davantage d’entre-soi dans le choix des élites —, qui décrète un Grand Débat où il n’entend que ce qui l’arrange, et qu’il a d’ailleurs pré-écrit. C’est Paris, qui avait déjà un complexe « capitale », et qui n’est plus qu’une usine à bobos, une « ville-monde », comme disent les géographes, qui se fiche pas mal du reste de la France. C’est cette classe journalistico-politique qui s’invite et se fait des ronds-de-jambe et des sourires de babouins, comme disait Albert Cohen, et condescend parfois à demander à un Gilet Jaune sélectionné pour son inaptitude à s’exprimer (pas mon interlocuteur loquace de Cessenon-sur-Orb !) ce qu’il pense, là, globalement, à froid — et étouffe un sourire, ce qui est encore pire que de lui ricaner directement au visage. C’est ce Camp du Bien qui fait la quête auprès des puissants qui ont intronisé le Président de la République, comme le raconte fort bien Juan Branco, et qui aujourd’hui remplissent la sébile pour reconstruire Notre-Dame de Paris en deux temps trois mouvements de menton. C’est ce même camp du Bien qui s’arroge le deuil national né de cette destruction d’un monument merveilleusement « français » et ne s’indigne ni des provocations de l’UNEF qui s’en « balek », ni des réflexions gentiment haineuses de bon nombre de musulmans, qui voient dans l’incendie la main d’Allah le miséricordieux…IMG_20190418_065933

La charité c’est bien, surtout lorsque ça paie. Les duettistes Arnault / Pinault se contenteront-ils d’un abattement à 66%, comme d’habitude, ou profiteront-ils d’un abattement à 90%, que suggère un ancien ministre de la Culture, opportunément embauché par François Pinault pour gérer sa collection personnelle… Un fait qu’oublie de signaler le Monde, au passage. Niel / Arnault / Pinault, même combat ! Voir le livre de Branco.

Il y a en ce moment deux France. Une France majoritaire, largement majoritaire, une France du peuple qui n’a que la rue pour s’exprimer. Et une oligarchie qui a confisqué tous les médias, tous les échelons du pouvoir, 500 personnes qui tirent les ficelles comme autrefois 200 familles et comme autrefois aussi une caste aristocratique, regroupée autour de Marie-Antoinette, et qui l’a suivie à l’échafaud.
Il faut de grands événements pour réconcilier, à chaque fois, les élites auto-proclamées (et il n’est pas inutile de rappeler qu’une élite auto-proclamée n’est en rien élitaire — mais élitiste, ça, oui !) et le peuple. Peut-être cet incendie (involontaire, disent-ils — mais encore ?) permettra-t-il de faire comprendre aux foules que cet argent si facilement trouvé par des gens qui ne sont plus assujettis, depuis deux ans, à l’ISF (et qui n’en ont pas profité pour investir, ni dans la charité, ni dans les entreprises, oh non !), cet argent leur appartient.
Il leur appartient pour restaurer Notre-Dame sans la livrer aux appétits des bétonneurs ou des ferrailleurs, ni des capitaines d’industrie soucieux d’inscrire leur nom dans la pierre et dans l’Histoire de France via une note au bas d’un vitrail, ni des « artistes » auto-proclamés (et un artiste auto-proclamé — voir ci-dessus), mais aussi pour permettre de donner un peu de pain, un peu de confort, un peu de vie et de visibilité à tous ceux qui n’ont rien — et même moins que rien. À tous ceux qui sont, eux aussi, la France.

Jean-Paul Brighelli

Moi / Je, et les avatars de l’Ego

Vous rappelez-vous René Etiemble ? Né en 1909, fils de personne (sa mère était ouvrière modiste, son père voyageur de commerce), même pas parisien (ah, le lycée de Laval, son prestige provincial, sa bruine, etc.), il intègre l’ENS en 1929, et passe l’agrégation de grammaire — sans doute l’une des plus dures. Il se met alors à étudier le chinois et voyage par le monde : il parlait avec la même compétence de la syntaxe française, du pantoum malais ou de l’estampe japonaise. Prof en Sixième, parce qu’il faut bien prendre le problème à la base, il fréquente en même temps Jean Paulhan et la NRF, et il est finalement recruté à l’Université de Chicago, avant-guerre, à une époque où ça ne se faisait pas de partir travailler aux Etats-Unis. Cela lui permet de s’intéresser à la culture hopi : peut-être aurait-il aimé les romans de Tony Hillerman. Il passe par l’Université du Caire, ce qui l’autorisera plus tard à parler de littérature arabe, puis à Montpellier et enfin à la Sorbonne — c’est là que je l’ai rencontré brièvement —, où il invente et enseigne la littérature comparée jusqu’à sa retraite en 1978. Spécialiste de Rimbaud, auquel il a consacré sa thèse (son interprétation des Voyelles est magistrale) et de Nerval (sa lecture du « Desdichado » via les arcanes du tarot fait toujours autorité), de la littérature chinoise classique et du roman libertin du XVIIIe siècle français (il édite dans la Pléiade, outre les Philosophes taoïstes, deux volumes de Romanciers du XVIIIe siècle qui m’ont permis alors de découvrir Louvet et Faublas), archi-spécialiste de l’érotisme à travers les continents, romancier, homme de théâtre, et grand défenseur de la langue française (Parlez-vous franglais ?, c’est lui — que dirait-il aujourd’hui ?), traducteur de T.E. Lawrence (pareil : j’ai découvert les Sept piliers de la sagesse, l’un des livres les plus magistraux du XXe siècle, parce qu’il avait traduit le dernier opus de Lawrence, la Matrice), il était fort haï de ses collègues, tant il était brillant. Une haine dont il s’amusait fort, tant il les méprisait. Les mêmes, à la même époque, conspuaient Barthes parce qu’il n’avait aucun titre universitaire. Leurs successeurs le détestent toujours, mais trois phrases de l’auteur des Mythologies ridiculisent toutes leurs pesantes productions. À chaque fois que l’un de ces supposés « collègues » m’explique qu’il est « chercheur », je pense au mot de Picasso : « Vous cherchez ? Eh bien moi je trouve ».
Ah, le Moi de Picasso !

En 1968, comme Etiemble allait commencer son cours dans l’un des grands amphis de la Sorbonne, une rumeur monta des rangs des étudiants. « Moi / Je, Je / Moi », Moi / Je, Je / Moi » — en crescendo. C’était la façon humoristique qu’avaient trouvée ses élèves pour chahuter l’un des mandarins les plus absolus de l’Université. Qu’il fût maoïste (critique : il encensa le livre de Simon Leys, les Habits neufs du président Mao) ne le mettait pas à l’abri d’un vrai chahut estudiantin comme on savait en produire alors, plein d’humour et de second degré. À une époque où ni les étudiants ni l’UNEF ne consacraient leur temps à interdire des pièces d’Eschyle.
Moi /Je, Je / Moi… Je crois qu’il en a souri. Après tout, au même moment, le Quartier latin flambait, la critique qui montait des gradins de l’amphi était somme toute bon enfant.

Pourquoi ai-je pensé à Etiemble et à cette anecdote ? C’est en constatant, chez mes étudiants, une propension identique à critiquer chez certains de leurs maîtres un Moi quelque peu impérialiste — au nom de leur existence. « Reconnaissez-nous ! » crient-ils. Au nom de quoi ? « Nous existons. Nous sommes des sujets tout comme vous. » Ah oui ? Première nouvelle.
Et les filles d’ajouter qu’il y a en moi un fond de misogynie qui m’amène à critiquer les chiennes de garde et les suppôtes (ne vous scandalisez pas, c’est exprès) d’Osez le féminisme. Celles qui écrivent « iel » pour ne plus faire de distinction entre « il » et « elle », de peur que le masculin ne l’emportât, qui parlent de « femmage » pour éviter le virilisme d’« hommage », et qui croient exister parce qu’elles ont un vagin — un joli mot masculin, tout comme « con », son homonyme. Comme si Etiemble existait parce qu’il avait une bite — un beau mot féminin, imbéciles !

J’allais oublier : elles condamnent Picasso, parce qu’il bousculait Dora Maar. Sans bien réaliser, tant elles sont crétines, qu’amener un génie à peindre la Femme qui pleure vaut bien quelques petites blessures d’amour-propre, et peut-être même quelques blessures tout court.ob_940fa1_picasso-la-femme-qui-pleureComme cette collègue qui refuse de parler de Céline sous prétexte que. Ou comme Angela Merkel, qui vient de faire décrocher deux toiles d’Emil Nolde qui ornaient son bureau de la Chancellerie, parce que le peintre était un peu nazi sur les bords — alors même qu’il était classé parmi les peintres « dégénérés ». Mais comme l’a noté Tholde Rotermund, trésorier de la Fédération allemande des galeries et des marchands d’art, ne serait-ce pas pure hypocrisie de la part d’une femme qui persiste à « s’asseoir au premier rang » au festival de Bayreuth — et quand on connaît l’antisémitisme de Wagner…
Mais qui ne faudrait-il pas interdire, sur de tels critères ?

Les cris des cloportes contemporains m’amusent et me lassent à la fois. Nous sommes entrés dans une ère sans culture — donc sans humilité. « C’est votre avis, ce n’est pas le mien ! » clament les gros connards dont nos classes sont pleines. Mais qui es-tu pour avoir un avis, crapule ?
Etiemble et certains de ses contemporains (il appartenait en gros à la même génération que Sartre et Beauvoir en amont ou Camus en aval, entre autres, il en avait, de la chance) avaient bien le droit de dire Moi / Je. Ils avaient le Moi inépuisable, comme dit Valéry. Par la qualité de leur pensée et de leurs créations — pas en soi ! Dire Moi ne les empêchait d’ailleurs pas de reconnaître la valeur de leurs (rares) semblables : dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir cesse soudain de dire Je quand elle raconte sa rencontre avec Sartre, cet Autre si incroyablement brillant, si tellement Lui. Ils furent, quarante ans durant, deux Je majeurs des Lettres et de la pensée françaises. Et qui aujourd’hui pour jouer le rôle de l’intellectuel de référence ? Geoffroy de Lasgânerie ?

Dans la fameuse lettre 81 des Liaisons, Merteuil frappe à grands coups de Moi sur la tête écervelée de Valmont. « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? » lance-t-elle, condamnant par avance toutes les Bovary passées et à venir. Et de raconter par quel « travail sur moi-même » elle est parvenue à la haute citadelle d’où elle invective son ancien comparse. Ce petit maître qui se croit important parce qu’il arrive à séduire une femme mal mariée (bonjour l’exploit !) ou une collégienne naïve — salut la performance !
Evidemment l’orgueil est une forteresse où l’on se sent bien seul. Les semblables d’un être de qualité ne sont pas légion. Mais il est bien préférable à la pseudo-démocratisation qui voudrait nous obliger à reconnaître comme des « égaux » toutes sortes de bêtes rampantes, sous prétexte qu’elles ont le droit de vote et la capacité de consommer.

Parce que la source des maux actuels de notre civilisation pourrissante est là. On cherchait autrefois à exister en se cultivant, en pensant, en créant. René Etiemble a fini par ne plus être connu que sous son seul patronyme, sans prénom — comme « Stendhal » ou « Céline » : des noms de guerre (et c’est bien d’une guerre contre la médiocrité qu’il s’agit) jetés à la face du peuple servile.
Mes étudiants, nos élèves de façon générale, sauf les plus intelligents qui ont choisi l’humilité, qui est le plus sûr chemin pour arriver au Moi, sont en toute occasion des consommateurs. Ils ont encore une certaine révérence pour les produits chers (de l’i-phone à la Rolex de Séguéla, on leur fait miroiter une série de gadgets onéreux dont la possession, leur dit-on, étendra leur surface, comme si être était désormais avoir). Mais ils méprisent souverainement les produits gratuits — et l’enseignement est à leurs yeux une denrée de très bas étage. Ils sont les premiers à calculer que le salaire des profs n’est si bas que parce qu’ils vendent un produit de rebut.
À noter que leurs parents, pour l’essentiel, pensent de même, ce qui explique le taux invraisemblable d’agressions d’enseignants, ces petits fonctionnaires qui accablent leurs grands chéris. Tout comme les consommateurs de trottinettes électriques qui vous rasent les moustaches et vous cassent les pieds. « J’ai bien le droit d’exister ! » clament-ils à 40 à l’heure en sillonnant les trottoirs.
Dois-je avouer qu’il me vient souvent de belles envies de meurtre ? Un coup d’épaule, et plouf dans le Vieux-Port !

Le pire, c’est qu’au fond de leur inconscient, nos contemporains savent que leur Moi est nul. Alors, ils s’assemblent en groupes pour exister davantage. La segmentation en communautés — de couleur, de religion, ou de sexe — est révélatrice de cette insuffisance inavouée. Plus ils ont l’Ego dilaté, et plus leur Moi est déficient. Le communautarisme est la réponse à ce sentiment diffus d’insuffisance. Ils se pelotonnent les uns contre les autres pour oublier qu’il fait froid dans leurs cervelles pleines de courants d’air.
Du coup, l’avis du groupe (et il en est de tous les groupes comme des supporters de foot, ils s’alignent sur l’opinion du plus bête pourvu qu’il parle fort) devient l’avis de chacun. Ah, la solitude du prof qui cherche encore à donner une autonomie de pensée à ces héros du zéro !

Reste Thélème. « Un endroit écarté où d’être homme d’honneur on ait la liberté », dit Alceste. Pourvu que l’abbaye laïque à laquelle nous sommes quelques-uns à aspirer soit largement approvisionnée en millésimes honorables, en musique de qualité et livres à l’unisson, et surtout à l’écart de ce monde pourrissant, c’est la seule solution.
Temporaire, il est vrai. La connerie s’étend. Elle s’étend. Elle gagne. Elle gagnera. « Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas : N’importe. Je me bats, je me bats, je me bats ! »

Jean-Paul Brighelli

Boycottons le Plaza Athénée !

04355ad1b5874bb60c6eb72b7fc0dd8eVous rappelez-vous Outspan ? C’était au milieu des années 1970, et nous nous achetions une bonne conscience anti-apartheid en refusant de consommer des oranges sud-africaines.OutspanCe n’est pas ce qui a directement libéré Mandela, mais enfin…
Et puis il y a eu Nike, accusé à la fin des années 1990 d’utiliser à bon compte la sueur des enfants asiatiques. En pleine campagne de promotion des Air-Jordan. L’ex-star des Chicago Bulls avait bonne mine…
Et maintenant, le sultan de Brunei, Hassanal Bolkiah. Ce gentil garçon dont le frère, Jeffri, a été accusé en 1997 par Shannon Marketic, Miss USA 1992, de l’avoir — elle et quelques autres, dont Brandi Sherwood, Miss USA 1997 — séquestrée, droguée et violée, sous prétexte d’engagement pour travail promotionnel. Le sultan lui-même a nié les faits — et il s’est trouvé un juge américain pour déclarer la plainte irrecevable, puisque tous ces jolis cocos jouissaient de l’immunité diplomatique.

George Clooney a battu sa coulpe. Oui, il a séjourné dans l’un ou l’autre des neuf palaces dont il suggère le boycott. Mais il ne savait pas : le sultan était juste un despote ordinaire, en place depuis 1968. Pas encore le fou de la charia qu’il est devenu, décidé, pour attirer chez lui des capitaux charialement purs, à lapider les homosexuels et les femmes adultères. Depuis le 3 avril, la loi est entrée en vigueur. Du moins, a précisé un communiqué du sultanat, pour les habitants de confession musulmane. Pour les autres, ce sera à débattre (comme plâtre, sans doute).

(Pour la lapidation des hommes adultères, on verra plus tard : insupportable disparité ! Je demande à être lapidé comme mes femmes. Il n’y a pas d’échappatoire à la parité !)

Pour fonctionner, un boycott n’a pas à être total. Ou c’est alors un blocus : sans Waterloo-morne-plaine les Anglais auraient crevé de celui que leur imposait Napoléon, tout comme ils avaient très mal ressenti le Boston Tea Party de 1773. Il n’a pas besoin non plus d’être respecté à la lettre. Il suffit qu’il écorne assez les revenus de l’entreprise concernée pour que sa marge bénéficiaire s’effrite. Pour Outspan, ça n’a pas mal marché, les ventes de l’exportateur d’agrumes ont reculé de 25%. Nike, qui connaissait l’histoire, a rapidement fait pression sur les gouvernements des pays où l’entreprise s’était délocalisée. Toujours ça de pris : les petits Vietnamiens sont toujours aussi mal payés, mais ils sont moins battus.
Quant à Israël, dont on est censé refuser les produits (les dattes Jordan Valley, les oranges Jaffa, les avocats — les vrais, pas William Goldnadel — de chez Kedem et les produits épilatoires Epilady, en plein boom depuis que l’on traque le poil dans ses derniers retranchements), je n’ai pas entendu dire que les appels au boycott aient fait avancer d’un iota la cause palestinienne, ou découragé le cynisme effronté de Bibi. Un boycott trop large rate sa cible.

« Chaque fois que nous prenons une chambre dans l’un de ces neuf hôtels, nous mettons de l’argent directement dans la poche d’hommes qui choisissent de lapider ou de fouetter à mort leurs concitoyens homosexuels ou accusés d’adultère. » L’appel de Clooney, relayé immédiatement par Elton John qui prêche pour sa paroisse, peut marcher : comptez sur Twitter-on-Hollywood pour signaler à la vindicte publique les salopards qui iront se goinfrer la cuisine de Ducasse avenue Montaigne, au Plaza, ou Rue de Rivoli, à l’hôtel Meurice, qui est aussi dans le portefeuille du jeteur de cailloux.
Je sens que les balcons du Plaza vont rapidement défleurir, et que les arcades du Meurice seront vite désertes.
Heureusement, il nous reste le Ritz.

Sinon, que fait-on pour empêcher les islamistes d’appliquer les consignes de leur livre incréé ?
On les vire à Brunei ? Hmm… 5765km2. Pour 1,6 milliards de musulmans, cela fait peu, d’autant que la manne pétrolière commence à se raréfier. Mais en ajoutant l’Arabie Saoudite, où ils ne seraient pas privés de déserts, et le Qatar, fertile en footballeurs, on s’en tire un peu mieux.
J’exagère, bien sûr : une majorité (assez courte, en fait) de Musulmans préfère le libéralisme occidental au règne de la charia. J’en connais même un certain nombre qui nés dans une culture musulmane, sont aujourd’hui incroyants et ont adhéré avec enthousiasme au pata negra, au filet mignon déglacé au porto et aux œufs frits cassés sur un figatelli d’origine.
C’est tout de même mieux que trente jours de jeûne diurne et d’orgie nocturne de Fanta.

Clooney, qui est un garçon manifestement intelligent, a parfaitement ciblé son appel : la cause des femmes adultères, qui ne fait pas tressaillir un cil de chienne de garde, aurait été en soi un peu faiblarde. En y ajoutant les homosexuels, il est sûr de rameuter toute une intelligentsia qui hurle habituellement à l’islamophobie dès que l’on suggère que la burka (pour toutes), les rues interdites, et l’excision programmée (pour les Musulmanes africaines), ce n’est pas trop féministe ni socialement avancé. Islamophobie ! hurlent ces belles âmes. En revanche, la défense des homos, à Hollywood (voir The Celluloid Closet, l’admirable documentaire sur la façon dont pendant 40 ans les cinéastes ont contourné le code Hays qui interdisait toute allusion à l’homosexualité au cinéma), ça parle haut et fort. Et quoique les palaces soient un marché de niche, qui sait si en commençant par ce bout-là on ne finira pas par convaincre Vulgum Pecus, y compris les musulmans intelligents, que le catholicisme jésuite était tout de même autrement confortable que l’intégrisme — d’où qu’il vienne. Et que sous sa forme laïque, entérinée par cette loi de 1905 que Macron a si fort envie de « toiletter », il est définitivement plus fréquentable que ces gens qui ont du pétrole, beaucoup de pétrole, mais les idées courtes.

Jean-Paul Brighelli

Curiosa

imagesAlignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des curiosa.
Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantin, les Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère, illustré ici par un tableau de Jean-Louis Forain représentant Marie de Régnier en 1907.Trois-Filles-de-leur-mere portrait Jean-Louis Forain 1907

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?
Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.
Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.51c0dw6+iOL._SX352_BO1,204,203,200_Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.Léon-François ComerreIl pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement Louise de Hérédia après avoir aimé Marie, ou tout en aimant Marie : la littérature et les littérateurs passent leur temps à se copier, s’inspirer, s’inter-pénétrer.
De sorte qu’il les fera poser l’une et l’autre en des combinaisons que la décence rigoureuse qui règne toujours dans mes propos m’empêche de décrire, mais dont le générique final donne une idée.Montage-Marie-de-Regnier-nue

C’est en résumé un joli film, maîtrisé, fort bien joué, où passe habilement l’essentiel d’une époque. Quelques feuilles d’érable préludent à une exposition japonisante bien dans le goût du temps, et la manière dont Marie affuble Pierre de son corset, comme jadis Omphale fit enfiler ses robes à Hercule, nous fait presque regretter l’invention du soutien-gorge.
Quelques personnages secondaires, amants parallèles d’une femme qui ne les compta plus jusqu’à sa mort à 87 ans (ainsi Jean de Tinan, l’un des multiples nègres du Willy de Colette, récemment évoqué ici, et qui carburait au cocktail éther / curaçao) sont bien typés. Lou Jeunet a tiré le meilleur d’un budget étroit, et elle a l’art de raconter toute une époque avec une robe froufroutante ou un papier peint défraichi. Un film prometteur — quoi qu’en dise la presse, qui fait la fine bouche devant ce film précieux sur une femme exemplaire, évidemment moins pincée du cul que les chiennes de garde actuelles, mais autrement exemplaire de ce que peut être une femme quand elle a vraiment du talent — peut-être même du génie.
Car celles qui n’ont ni talent ni génie, pourquoi nous en soucierions-nous — tant il est évident que la parité est le refuge des imbéciles…

Jean-Paul Brighelli

PS. Si vous voulez en connaître un peu plus sur Pierre Louÿs, lisez ses œuvres — et en parallèle l’un ou l’autre des livres que Jean-Paul Goujon, spécialiste exclusif de l’un des plus secrets des écrivains en vue, lui a consacrés. Louÿs a mal fini — paralysé, aveugle : le photographe qui ne peut plus voir, quelle fable exemplaire et abominable…du coté de mon vice