Hologrammes et simulacres

La invención de Morel est un court roman paru en 1940. Adolfo Bioy Casares y raconte les derniers jours d’un narrateur malade, relégué dans une île de la désolation à tous les sens du terme, où il tombe raide amoureux d’une sublime créature qui erre dans ces paysages battus des vents — on se doute que les îles au sud de l’Argentine ne doivent pas être folichonnes. Mais curieusement, elle ne répond pas à ses avances. La belle inconnue se promène, ils le croisent, elle semble ne pas le voir, il se ronge les sangs.
Jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle est morte il y a longtemps, et que c’est son hologramme qui parcourt l’île. Que tout contact est donc impossible. Mais ayant trouvé la machine qui sert à immortaliser les apparences, il s’y fait numériser pour avoir la consolation que son ombre, au moins, parcourra elle aussi ces landes désolées, croisant et recroisant celle qu’il aime sans jamais arriver à l’approcher.

C’est un sommet de la littérature fantastique, dû à la plume d’un auteur désormais classique, qui à 36 ans débutait alors en littérature avec ce récit cauchemardesque. Un pur chef d’œuvre. Que tout le monde a lu, bien sûr — sinon, vous pouvez toujours le parcourir (en espagnol) ici.

Pourquoi ai-je pensé à cette histoire sombre ? Parce que le New York Times racontait le week-end dernier la vogue actuelle des concerts donnés par des musiciens morts mais revitalisés sur scène sous forme d’hologrammes. Après Witney Houston, Buddy Holly ou Roy Orbison, c’est au tour de Ronnie James Dio (il chantait pour Rainbow en 1975 avec Ritchie Blackmore après son départ de Deep Purple, puis avec Black Sabbath, où il remplaça Ozzy Osbourne à partir de 1979).
L’article de Mark Binelli raconte avec une vraie saveur les problèmes que se sont posés les promoteurs de ces tours de chant d’un nouveau genre : quel âge choisir pour immortaliser le chanteur ? Puisqu’il se produira (si l’on peut dire) avec certains des solistes de son groupe d’autrefois, qui ne sont plus des perdreaux de l’année, le faire trop jeune choquerait. Mais lui donner son âge réel d’aujourd’hui (il aurait 77 ans s’il avait survécu à son cancer de l’estomac) ne parlerait guère aux amateurs de metal. Ils ont donc coupé la poire en deux, et l’hologramme a une quarantaine d’années. Pour l’éternité.
Et ce n’est que le début. Les sociétés de productions d’hologrammes se multiplient. Ainsi Eyellusion — joli mot-valise —, qui produit Dio Returns, en attendant de s’attaquer au printemps au retour de Frank Zappa — oui !

Bien sûr, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Non seulement le réservoir des morts, si je puis dire, est conséquent, mais il faut se prémunir contre la disparition probable, à brève échéance, des derniers dinosaures — les Stones, les Who, les Eagles, Aeromsith, McCartney, Springsteen. Et les autres. Les p’tits jeunes peinant à faire aussi bien que leurs grands aînés, autant ressusciter les vieilles gloires plutôt que de chercher de nouvelles pépites.
Sans compter les nostalgiques d’un temps passé, ceux qui ont raté les Fab Four sur scène, qui regrettent que le Pink Floyd soit réduit à David Gilmour, qui voudraient peut-être ressusciter Richard Wright ou même Syd Barrett… Un immense marché, quand on y pense. Demain, Hendrix ! Demain, Rory Gallagher ! Janis Joplin !
Et Charlie Parker…

Aucune raison à ce que cela s’arrête à la musique, même si rassembler quelques milliers de personnes pour contempler un hologramme est une opération juteusement rentable — et psychologiquement satisfaisante. L’art est illusion ? Oui — de plus en plus.

On pourrait par exemple s’intéresser à la politique. J’ai quelques amis qui déplorent qu’aucun candidat crédible ne se dresse face au duo infernal des prochaines présidentielles. Mais reprenez par exemple la très jolie fiction inventée par Benoît Duteurtre en 2010 : dans le Retour du général, il rentrait chez lui et trouvait De Gaulle dans son fauteuil. Le Général ou l’hologramme du Général ? En tout cas, la foule — et particulièrement les jeunes — s’enthousiasmait pour la grande figure tutélaire, dont le verbe imposant les changeait des discours soigneusement calibrés par les « communicants » des politiciens actuels.
Aucune raison de ne pas faire revenir telle ou telle grande figure. Imaginez le dialogue de Clemenceau et de Macron, de Jaurès et de Mélenchon, ou même de Léon Daudet et de Marine Le Pen. Aux faux-poids d’aujourd’hui, qui ne préfèrerait les grandes pointures d’hier ?

À noter que j’adorerais retrouver Flaubert ou Stendhal dans les émissions littéraires du temps présent. Ou faire du canotage avec Maupassant. Ah, les belles dramatiques télévisées que l’on ferait avec l’hologramme de Voltaire ou de Zola ! Nettoyée, Christine Angot ! Laminé, Edouard Louis ! À la niche, Eric-Emmanuel Schmitt !
À propos de Schmitt… Il donne désormais une « masterclass » pour apprendre aux autres à écrire. Quand je pense que Proust n’a pas bénéficié de ses conseils ! Quelle émission nous produirions, en confrontant l’immortel auteur d’Odette Toulemonde et le scribouillard de la Recherche du temps perdu ! Vite, un hologramme du petit Marcel…

Sans compter que dans votre vie personnelle, un bel hologramme vaut toutes les poupées siliconées du monde. Les producteurs se demandent comment habiller leurs rock stars ressuscitées : ils pourraient aussi se soucier de les déshabiller. Après tout, Lucrèce au Ier siècle montre fort bien (De natura rerum, livre IV) que dans la moiteur de leur lit solitaire, à l’apparition des simulacra « qui leur présentent un visage charmant, un teint sans défaut », et qui « ciet inritans loca turgida semine multo », les jeunes garçons « profundant fluminis ingentis fluctus vestemque cruentent ». Je n’ose traduire, de peur que la brigade des mœurs qui sévit sur le Net ne me fasse un procès médiatique forcément perdu d’avance, pour avoir suggéré que les adolescents ont une sexualité, horresco referens. Mais vous avez compris que ces purs fantômes ont bien plus d’effet sur les sources de la génération des jeunes Latins que les êtres de chair, si médiocres, si imparfaits.

Enfin, loin des attractions médiatiques générées par les hologrammes de stars, quel marché s’ouvre aux gens du tout venant, soucieux de se faire remplacer, après leur mort, par un double immatériel ! Marcel, qui a fait suer Bobonne pendant toute sa vie, aura ainsi la certitude de la faire chier durant toute sa mort !

Qui sait d’ailleurs si ce n’est pas déjà le cas, et si nos villes ne sont pas peuplées de fantômes ? Et nos écrans télé ? Après tout, en Algérie, l’hologramme de Bouteflika a patiemment contrôlé le pays des années durant, alors que l’original était déjà parti au paradis d’Allah où, enfin débarrassé de sa chaise roulante, il courait après de jeunes vierges avec sa fougue de jeune homme, « répandant à larges flots cette liqueur dont il souille sa djellaba » — traduction libre du Lucrèce cité ci-dessus.

Jean-Paul Brighelli.

Officiel : l’Iran attaque les Etats-Unis

imagesLe 32 décembre 2019, à l‘aube, un drone iranien a survolé furtivement les Etats-Unis. L’ambulance dans laquelle se déplaçait Dick Cheney, rentrant chez lui après sa quatorzième alerte cardiaque — seule preuve que l’ex-vice-président avait effectivement un cœur —, repérée par les services secrets au sol, a été pulvérisée d’un tir de missile air-sol d’une grande efficacité. À Téhéran, le technicien qui avait appuyé sur le bouton du joystick a poussé un cri de triomphe, avant de se resservir une tasse de thé.

Immédiatement, l’ayatollah Khamenei, guide suprême de la révolution, a tweeté le communiqué suivant — selon son habitude :

« L’un des fauteurs de guerre, responsable de la mort de centaines de milliers d’Irakiens, a été éliminé ce matin. Nous ne tolérerons pas que les Etats-Unis se croient autorisés à exercer des représailles. Nous avons déjà dans notre ligne de mire 52 sites culturels américains que nous pulvériserons à la moindre velléité — entre autres le siège social de la McDonalds Corporation à Chicago, l’immeuble de la Coca-Cola Company à Atlanta, et les Headquarters de Kentucky Fried Chicken à Louisville et Dallas. Toute aide militaire à l’état totalitaire saoudien sera considérée comme une manœuvre de guerre et punie en conséquence. »

La presse française, la plus intelligente du monde, qui se remettait lentement des excès de la Saint-Sylvestre, s’auto-convoqua sur les plateaux de télévision et se répandit en commentaires bien informés. « Allions-nous vers la guerre ? » « Khamenei ne se payait pas de maux… » « Qu’allait penser Israël de cette attaque ? » « As-tu une aspirine ? »
Et, plus prosaïquement : « Mais qui était Dick Cheney ? »
On se rappela alors que Vice, l’excellent film d’Adam McKay, où Christian Bale incarnait magnifiquement l’ex-bras droit d’un George Bush qui avait deux mains gauches, dépeignait en profondeur les manœuvres du disciple favori de Donald Rumsfeld — y compris l’élimination politique de ce dernier. Sans compter la mirifique apparition du secrétaire d’Etat, Colin Powell, exhibant à l’assemblée des Nations Unies une fiole pleine d’eau d’Evian en affirmant qu’il s’agissait d’un échantillon de ce que Saddam Hussein mijotait en secret dans ses laboratoires atomiques…

Un commentateur plus inspiré que les autres expliqua posément que jamais les Etats-Unis n’oseraient répliquer directement ; que tout se jouait en billard indirect, et que cet assassinat (car pour corrompu et répugnant que fut Cheney, c’était techniquement un meurtre) n’avait d’autre but que de provoquer en Iran un mouvement de soutien unanime à un leader fort contesté par des manifestations incessantes contre lesquelles la violence semblait sans effet. « Cette opération extérieure est en fait une opération intérieure », dit cet homme posé. « Une façon aussi de peser dans la future campagne américaine, Donald Trump se trouvant d’un coup ridiculisé par cette attaque sur le sol même de l’Amérique, un exploit jamais réalisé depuis la destruction des tours jumelles à New York. Sûr que les Iraniens préfèreraient l’élection d’un Joe Biden, moins porté à soutenir Benjamin Netanyahu que l’homme au postiche en trompette… »

… Ainsi pourrais-je poursuivre cette fiction. Après tout, l’assassinat du général Qassem Soleimani par un missile américain a-t-il d’autres raisons que la conquête de l’électorat juif aux Etats-Unis, et dans l’hypothèse d’une guerre, le redémarrage de l’industrie de guerre que le lobby militaro-industriel appelle de ses vœux ? Sans compter le message indirect aux autorités saoudiennes, enlisées dans une guerre interminable au Yemen où une poignée de chiites mal armés résiste depuis deux ans à la plus puissante armée (sur le papier) de tout le Moyen-Orient…

Aimable fiction d’un Européen peu au fait des réalités américaines ? Pas même : j’ai trouvé l’inspiration de cette chronique dans trois articles glanés mercredi 8 janvier dans le New York Times, dus à la plume alerte de Paul Krugman — un prix Nobel bien plus intelligent que nombre de commentateurs français —, de Michelle Golsberg et de Max Fisher. Tous trois, à des degrés divers, soulignent l’extraordinaire prétention des Etats-Unis à s’ériger en gendarmes du monde au gré de leurs intérêts. Et la profonde ignorance d’un Donald Trump qui doit penser que les Iraniens sont des Arabes, ne sait pas grand-chose des distinctions entre sunnisme et chiisme, et n’a jamais appris à l’école ce qu’était l’empire perse.
Les Israéliens même, qui ont longtemps rêvé l’élimination de Soleimani, y avaient renoncé parce qu’un assassinat aujourd’hui risquait de se payer cash demain, le Hezbollah armé par l’Iran pouvant reprendre en grand la guerre larvée qu’il mène depuis longtemps. L’élimination d’une brute sanguinaire valait-elle la pluie de missiles qui pourrait s‘abattre sur les colonies de Cisjordanie — et peut-être même sur Tel-Aviv ? Netanyahu, qui ne peut guère être accusé d’être une colombe, a plus de sens politique que le caractériel qui hante la Maison-Blanche. Sans doute le premier ministre israélien espérait-il que le régime iranien s’effondrerait de l’intérieur…
Pas cette fois : un missile américain a suffi pour ressouder le pays des mollahs autour d’un régime qui ne faisait pas l’unanimité il y a quinze jours. Sans compter le fait que les Iraniens, comme ils l’ont affirmé immédiatement, se trouvent désormais dégagés de tout accord sur le nucléaire — ce qui signifie en clair que la bombe, ils l’ont déjà. La diplomatie française, qui cherchait à sauver les meubles de l’accord de Vienne, a bonne mine. On applaudit très fort.

En attendant, nous voici, nous Européens, en première ligne des représailles éventuelles, parce que dans les règles du billard indirect qui régissent la politique mondiale, ce n’est pas aux Etats-Unis que s’abattra la riposte. C’est l’inconvénient d’élire un crétin au poste suprême. Et sans doute de le re-élire.

Jean-Paul Brighelli

Conciles cadavériques

Jean-Paul Laurens (1838-1921), le Concile macabre — le pape Formose et Etienne VI, 1870Jean-Paul Laurens (1838-1921), le Concile cadavérique — le pape Formose et Etienne VI, 1870

En janvier 897, le nouveau pape, Etienne VI, sous la pression des Spolétains, partisans de Guy de Spolète contre son rival Arnulf de Carinthie, fait exhumer le corps de Formose, son prédécesseur sur le trône de saint Pierre, et convoque un synode. Après avoir fait revêtir le cadavre des ornements sacerdotaux, il organise son jugement post mortem. Les procès politiques étant à la justice ce que la musique militaire est à la musique, on coupe les trois doigts de la main droite avec lesquels Formose avait béni Arnulf, on le dépouille de ses vêtements pontificaux « auxquels collaient les chairs putréfiées », dit Daniel-Rops, puis ses restes pourrissants sont abandonnés au peuple qui le jette dans le Tibre.
À noter que la même année Etienne VI est déposé et étranglé dans sa prison à la faveur d’une émeute. Sic transit.
En 1661, le roi Charles II, revenu sur le trône d’Angleterre, fit exhumer les dépouilles d’Olivier Cromwell (mort en 1658), de Henry Ireton (mort en 1651) et de John Bradshaw (mort en 1659), responsables de l’exécution de son père Charles Ier en 1649, et les fit « hanged, drawn and quartered », selon le rituel appliqué outre-Manche aux criminels d’Etat. La tête de Cromwell fut exposée sur un pieu devant l’abbaye de Westminster jusqu’en 1685. Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon, comme disait (paraît-il) Charles IX de France.

Ce sont là des pratiques sanctifiées par la tradition et les tribunaux. Les temps modernes, disais-je récemment, sont fort propices à de telles exécutions. Il faut exhumer les restes de Gauguin, dans le cimetière d’Atuona (île d’Hiva Oa, archipel des Marquises), et soumettre à la juste vindicte populaire le squelette de cet infâme tripoteur de très jeunes filles. Tant qu’à faire, il faut faire pression sur l’Arabie saoudite — surtout que ça marche très bien, les pressions sur l’Arabie saoudite — pour qu’elle fasse de même avec Mahomet, dont la dernière épouse, Aïcha, avait 9 ans à peine.
Ou, plus près de nous, exhumons les restes de Sade, qui en 1774 s’enferma dans son château de Lacoste avec une dizaine de très jeunes filles et les endommagea sévèrement dans sa folie érotique — et il n’avait pas l’excuse, lui, d’avoir trop fumé de chichon…
Ça ne manquerait pas de gueule, un procès de la momie de Sade… Manque de pot, il a été enterré à Charenton dans un coin du jardin de l’asile d’aliénés, et quoi qu’ait pu inventer l’excellent Jacques Chessex (le Dernier crâne de M. de Sade, 2009), on n’a jamais retrouvé ni son corps, ni son crâne, dont le pilonnage ferait tant de bien à nos vertus modernes. Bah, il suffira de pilonner ses œuvres, où de très jeunes filles sont régulièrement soumises à des exactions inavouables. Peut-être pourrait-on le brûler en effigie — ce fut tenté de son vivant à Aix-en-Provence, en septembre 1772. Comme quoi on n’a pas attendu le juge Lynch pour pratiquer la chose.
Faute de cadavre, il reste la possibilité de crucifier les vieillards. Prenez Roman Polanski, 86 ans, prenez Gabriel Matzneff — 83 ans, et pas en bon état. Ça aurait de la gueule, de les tirer à quatre chevaux.

Je ne suis pas un grand amateur de la littérature matzneffienne. Trop d’affèteries stylistiques, même s’il écrit infiniment mieux que tout ce qui se publie aujourd’hui. Et je ne me suis jamais persuadé que l’autofiction est un genre littéraire avouable. Quant à sa tendance au tourisme sexuel, je trouve ça répugnant. Sans doute faut-il mettre en partie sur le dos d’une période où l’on s’acharnait à interdire les interdits la complaisance ont il a bénéficié des décennies durant.
A noter toutefois qu’il est faux de dire que la justice fermait les yeux sur tous les détournements de mineurs. Gabrielle Russier, pour avoir aimé l’un de ses élèves de Terminale, qui à bientôt 18 ans en paraissait 20, a été condamnée par la justice et acculée au suicide — en 1969 : l’après-68 n’avait pas si bon dos que ça.
C’est que c’est très mal de coucher avec ses élèves mineurs… La justice, qui a décidé, sans dépôt de plainte, d’enquêter sur les faits dénoncés par Vanessa Springora, devrait enquêter de son propre chef sur bien d’autres affaires mettant en cause bien d’autres personnalités.
Parce que toute l’affaire Matzneff tient à ce que l’écrivain a un nom. Il s’appellerait Dupont ou Dupond et serait un quelconque vulgum pecus, je ne crois pas que Grasset aurait monté une aussi jolie affaire éditoriale sur ses débauches passées.

« Consentement », dit Vanessa Springora — et d’évoquer la notion d’« emprise ». Je ne ferai pas l’injure de rappeler à cette dame, qui est éditrice et qui a dû voir passer et lire bien des livres, que toute histoire d’amour fonctionne sur l’emprise. À sens unique ou à double sens. Aimer, c’est être dépossédé de soi :
« Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée »,
comme disait Phèdre.
Comme je ne lui ferai pas l’offense de lui expliquer que le pygmalionisme — qui n’est jamais que la généralisation de la relation antique entre l’éraste et l’éromène — est au cœur de bien des amours, surtout quand il existe un écart d’âge entre les partenaires (et dans le mythe antique de Pygmalion, ce n’est pas forcément Galatée qui est la plus à plaindre). Mais sûr que s’il vivait aujourd’hui, Alcibiade serait tenté de dénoncer les méthodes pédagogiques de Socrate, qu’a si bien illustrées (parmi tant d’autres) Edouard-Henri Avril — dans le De Figuris Veneris (1906) :Édouard-Henri_Avril_(19)

Mais à l’époque, à lire le Banquet, il ne s’en plaignait pas.

Alors, entendons-nous. La pédophilie est un crime puni par la loi, fort bien — tout comme le viol ou le meurtre, sauf que les tribunaux récemment ont montré bien de la compréhension pour tel ou tel criminel sous prétexte d’« intoxication » ou d’écart culturel. Que la question du consentement soit difficile est une évidence, et je plains les juges confrontés à l’appréciation des affaires portées devant eux. Qu’il arrive que certains et certaines, pour se débarrasser de tel épisode de leur passé, chargent leur ancien partenaire est une autre évidence. Il arrive même qu’ils inventent complètement des séquences entières, et y croient eux-mêmes durs comme du fer.
De là à chasser en meute et à s’acharner sur les cadavres ou les presque cadavres, alors même qu’il y a prescription selon les termes de la loi, il y a un pas que je ne franchirai pas. Les hallalis me répugnent, qu’ils s’exercent sur un animal ou sur un homme. Enfin, j’aimerais être sûr que ceux qui aujourd’hui hurlent au loup ont une conscience pure, à tous égards — et sont habilités à jeter la pierre à la femme adultère, comme aurait dit le Christ.

Jean-Paul Brighelli

2019 au cinéma

MitchellJ’aimerais beaucoup dire du bien du cinéma français, mais voilà : il y a bien peu de films sur lesquels pourrait se greffer mon sentiment d’admiration (pas seulement le plaisir, hein, ni la jouissance : l’admiration du style). La « troisième cinématographie mondiale », après Hollywood et Bollywood, est complètement à la ramasse, et je me félicite chaque jour de ne pas avoir la télévision, ce qui m’évite d’y voir des réalisateurs géniaux pleins d’ego et de pets contrariés étaler leur nombril orné de phrases creuses.
J’ai donc repris la liste de ce que j’ai vu au cinéma cette année, et dont j’ai souvent rendu compte ici-même. Pour tenter de comprendre pourquoi c’est à l’étranger que se concoctent les films que j’aime, pendant qu’en France s’élabore, avec une patience obstinée, tout ce que je n’aime pas. Aucun « french bashing » dans mon propos : je parlerais de littérature à peu près dans les mêmes termes, et j’adore la littérature française : mais j’échangerais volontiers un baril d’Edouard Louis contre une pincée de Proust ou de Flaubert. Et les quelques-uns qui subsistent (Echenoz, par exemple) sont autant d’oasis qui marquent le désert ambiant.

Pareil en cinéma. L’année a été plutôt fertile en très bons films, et même en grands films. Parasite, Palme d’or à Cannes, est une merveilleuse comédie noire, servie par une maestria technique ébouriffante — l’exemple-type aussi de ces films politiques auxquels la France, pays du bonheur, comme chacun sait, ne pense pas. Vice est un portrait au vitriol renforcé de Dick Cheney, biographie au scalpel d’un homme politique nocif : si nous sommes incapables d’en faire autant, c’est sans doute que nos hommes politiques sont tous exceptionnels, probes et compétents. Et non, je ne suis pas subventionné par le cinéma américain pour en dire du bien ! Rappelez-vous : El Reino, de Rodrigo Sorogoyen, dresse le portrait d’un homme politique espagnol corrompu jusqu’aux oreilles. Ce n’est pas en France que nous croiserions ses homologues. Quant à Sorry, we missed you, de Ken Loach, c’est un drame social de très haute tenue qui épingle cette société livrée à Amazon et Uber à la fois — deux travers dont l’Hexagone, c’est bien connu, a su se protéger.
Il faut aller au Québec pour trouver un film parlant français et inspiré politiquement. La Chute de l’empire américain raconte par le menu les moyens de blanchir de l’argent sale et de rouler sur l’or quand la veille encore on en était à livrer des paquets — une condition où Denys Arcand a superbement trouvé son inspiration, comme Ken Loach. Mais pas chez nous, où tout le monde a un boulot stable qui n’implique pas de pédaler comme un perdu pour trois clopinettes avec des pizzas ou des sushis sur le dos. Il est vrai que nous n’avons qu’à traverser la rue pour trouver un job à la hauteur de nos ambitions.
Ah, il y a de capitaux français dans Adults in the room. Mais le film de Costa-Gavras a été taxé de manichéisme par la presse française, la plus européaniste et la mieux informée au monde, qui a trouvé le moyen de prédire la chute de la maison Johnson en Angleterre, et qui tente encore de nous persuader que Alexander Boris de Pfeffel Johnson, passé par Eton et Oxford, capable de citer l’Iliade dans le texte, est un sous-Trump.

Politique aussi le splendide Joker. Ici, personne ne descend les escaliers de Montmartre en dansant sa folie. Nous, nous produisons les Misérables, une belle occasion pour le réalisateur, adoubé par Emmanuel Macron, d’exhaler sa haine à l’égard de Zineb El Razhoui, par ailleurs menacée de mort par tout ce que la religion de paix et d’amour compte de vrais croyants.
Ça n’a pas fait réagir grand-monde. Nous préférons nous en prendre à Roman Polanski — qui a produit avec J’accuse l’un des très rares films de l’année qui tienne un propos intelligent sur l’Histoire — et à Woody Allen, réalisateur du très touchant Jour de pluie à New York — l’un des deux films, avec le magnifique Motherless Brooklyn (Brooklyn Affairs, comme on dit en français), qui sache combiner des images bien cadrées, un vrai scénario et le jazz de Miles Davis, Chet Baker et Wynton Marsalis.
Nous, nous ne savons même plus filmer Paris.

Quant à la Mule de Clint Eastwood, c’est une belle approche des p’tits boulots auxquels sont contraints les retraités américains pour envoyer leurs petits-enfants à l’université — des circonstances auxquelles nous sommes étrangers, nous qui avons l’enseignement Supérieur le plus performant au monde, ce que signale, année après année, le classement de Shanghai. Nous qui n’avons aucun problème avec les retraites des seniors — ni avec leur emploi, de sorte que Laurent Pietraszewski, le dernier « Monsieur retraites » sorti de la gibecière Macron, suggère que ceux qui eurent un emploi pénible soient recyclés dans d’autres occupations afin d’atteindre les 64 ans du couperet dans le confort de Pôle Emploi. Et pourquoi pas en biscuits protéinés, comme dans Soleil vert ?

Peut-être avons-nous brillé dans le film de genre… Mais non, il n’y a pas de capitaux français dans First Man, le film avec lequel Damien Chazelle dissuade à tout jamais les enfants de se faire astronautes (mais nous avons notre propre idée de la pédagogie), ni dans Ad Astra, dernière mouture de l’Œdipe inter-sidéral, le film où Brad Pitt joue bien. Allons, dans le genre de la fiction militaire, nous avons fait le Chant du loup, qui est très fort, à une scène de cul près — mais où voir un film français où il n’y ait pas une étreinte superflue ? Pas chez Abdellatif Kechiche, dont Mektoub, my love : intermezzo est un long exercice de style sur le cunni, son histoire, sa pratique, et son illustration. Bah, pour ça, il y a xhamster.

Ou dans le film historique ? Mais Colette, jolie biographie d’une femme qui écrivait à l’époque où les romancières connaissaient le français, est américano-britannique (c’est même le seul film étranger que je suis allé voir en version française, tant cela me faisait drôle d’entendre Colette, l’un des plus beaux prosateurs du siècle, parler anglais).
Allons, ne boudons pas notre plaisir : Curiosa, au moins, évocation de la vie tumultueuse et érotique de Pierre Louÿs et de Marie de Heredia, est un film français. Descendu par la presse française, et qui ne méritait certainement pas cet assaut d’indignités. Reste Jeanne, un film confidentiel, le texte de la pièce de Claudel, justement couronné récemment par le prix Louis-Delluc.
Et j’avoue avoir pris du plaisir à regarder Edmond, qui filme intelligemment du théâtre. Mais bon, avec Cyrano, on me vendrait de la chair humaine en me faisant croire que c’est de l’agneau de prés-salés.

L’horreur même nous échappe — nous qui avons filmé les Yeux sans visage, le film qui fait encore tressaillir d’horreur les lycéennes. Ça est américain, tout comme Us, que je ne saurais trop recommander. Ou le Phare, démonstration lovecraftienne impeccable et implacable, exercice de style en noir et blanc et format quasi carré. Le film qui m’a fait redécouvrir Robert Pattinson, que Bel-Ami, il y a quelques années, m’avait dégoûté de revoir.
Mais sans doute, avec ou sans ma recommandation, avez-vous vu Midsommar, le plus grand film d’horreur de l’année, où Greta Thunberg et ses émules prennent le pouvoir dans une campagne suédoise idyllique ?

Quant aux thrillers… Au premier degré, nous avons eu la suite des aventures de John Wick. Il est toujours divertissant, quand on est hanté par le syndrome de Caligula, qui souhaitait que le peuple romain n’ait qu’une seule tête, afin de pouvoir la couper, d’assister au massacre en temps réduit d’un très grand nombre de ses contemporains. C’est ce qui, l’année précédente, m’avait fait aimer Atomic Blonde
Puis il y a eu, au plus brûlant de l’été, le dernier opus de Tarentino. Pour avoir dit tout le mal que je pensais de ce ratage intégral, je me suis pris ici-même une volée de bois vert : Tarentino est l’une de ces vaches sacrées qu’il est interdit de bousculer. Ce n’est pourtant pas de ma faute si ce garçon, depuis qu’Harvey Weinstein est sur la touche, ne produit que des sous-produits.
(Parce qu’il faut le dire : Miramax, la société des frères Weinstein, a financé en vingt ans une série impressionnante de très bons films. Le fait qu’Harvey soit — ou ne soit pas : attendons l’éventuel procès — d’une indélicatesse notoire n’enlève rien à son coup d’œil de producteur avisé).
Ici, en films d’action, rien. Mais c’est que nos producteurs, certainement, respectent les actrices…

Et le nombril alors, notre spécialité nationale ? Il se trouve que le plus beau film intimiste de l’année est espagnol — Almodovar s’est surpassé avec Douleur et gloire, épaulé par des acteurs de génie. Les nôtres sont tellement bons qu’ils se dispensent de jouer dans des productions de qualité.

Reste l’humour. Avez-vous vu l’hilarant Séduis-moi si tu peux ? Allons, ne soyons point médisant, la France a produit le Grand bain, qui est très drôle et très bien mené par Mathieu Amalric — mais Amalric est d’une classe à part. Et on pouvait sourire devant Alice et le maire, où Luchini, débarrassé de ses tics, offre une prestation exemplaire. Au passage, la Gauche en prend pour son grade. La raison sans doute pour laquelle une certaine presse l’a trouvé « ennuyeux ». 500 000 personnes se sont quand déplacées pour le voir — mais c’est loin, très loin des pellicules hexagonales de la franche rigolade, genre Ch’tis, qui font notre fierté.

Quant aux enfants… La Fameuse invasion des ours en Sicile, un petit bijou, est en partie français, quoique le réalisateur soit italien. Et Shaun le mouton, dont les aventures cosmiques ne me lassent pas (il y a dans la Ferme contre-attaque, un personnage merveilleux, une bureaucrate des étoiles inspirée par la Dana Scully des X-Files, qui dégage in fine une poésie magnifique de l’au-delà des étoiles et de l’enfance perpétuée), est déplorablement anglais.

Un bilan mitigé, comme on dit dans les conseils de classe pour ne pas avouer que c’est nul. Alors, risquons une hypothèse et une proposition.
Vers 1965, Malraux organisa un grand raôut où furent invité les principaux acteurs de la scène littéraire. Comme il se demandait comment aider la création, il s’entendit répondre : « Monsieur le ministre, si vous voulez vraiment aider les écrivains, mettez-les en prison. »
Le cinéma anglais, tombé dans le marasme au cours des années 1970, a relevé la tête lorsque Thatcher lui a coupé tout crédit. Quand on souffre, on réfléchit mieux — ce fut l’époque de Full Monty, des Virtuoses et de Billy Elliot. Le cinéma français, tout en ronds de jambe, auto-congratulations et renvois d’ascenseur, est gavé de subventions : coupons-les, et laissons la créativité réagir. Faisons souffrir scénaristes et réalisateurs. Et peut-être alors aurons-nous moins de films, et de meilleure qualité.

Jean-Paul Brighelli

Le Bonheur, dictionnaire historique et critique

08838-bonheur-dico-historique-critiqueAu début de l’année 2019, le magazine ELLE, dont Barthes disait déjà dans les années 1950 qu’il était un « véritable trésor mythologique » et qui a tout fait pour le rester, publiait un article intitulé « Dix livres sur le bonheur pour bien commencer l’année ». Et d’évoquer en vrac ces grands auteurs incontournables que sont Raphaëlle Giordano, Lori Nelson Spielman, Ludovic Hubler, et quelques autres de même farine.
Un cran au dessus, le Nouvel Observateur, qui n’était pas encore l’Obs, a publié jadis un dossier très complet sur la notion, auquel je renvoie le lecteur curieux.
Enfin, Maupassant a écrit une nouvelle sidérante, intitulée « le Bonheur », dans laquelle on s’aperçoit qu’une femme du monde n’est vraiment heureuse qu’au fond d’une tanière, en Corse, à coudre des peaux de mouflon, dans le dernier quart du XIXe siècle.

Dans les périodes où ça ne va pas bien, quand « résilience » est le mot à la mode, et qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot, les livres sur le bonheur se vendent comme des petits pains. Mais justement, il en est de ces livres comme de la « cuisine ornementale » de ELLE : on a l’image, on a le son, comme l’âne, mais on n’a pas le produit.
C’est que le bonheur, objet d’étude depuis la plus haute antiquité (on se rappelle tous avoir traduit un passage du De Vita Beata de Sénèque, quand nous faisions, du latin, ou de l’Ethique à Nicomaque, quand nous faisions du grec — et le bonheur qui nous saisissait fugacement quand nous trouvions, dans le Gaffiot ou dans le Bailly, un fragment tout entier traduit), glisse entre les doigts du philosophe. Le problème est si aigu que l’Inspection Générale en fit il y a quelques années l’objet d’études des CPGE scientifiques, proposant d’étudier, justement, Sénèque, Tchékov, et Le Clézio — sur ce dernier je reviendrai.

Alors, le bonheur, état fugace ou quête infinie ? Ce n’est pas faute d’avoir retourné le problème dans tous les sens, comme le prouve à l’envi le formidable volume d’études publié par le CNRS, sous la direction de Michèle Gally, professeur des universités, spécialiste du Moyen-Âge, à qui l’on doit l’une des analyses les plus fines, dans un livre intitulé le Bûcher des humanités, de ce que l’abandon des études classiques fait à la civilisation.imgres De A, comme Allegro, à Z comme Zen, ce dictionnaire, rédigé par une cohorte d’éminents spécialistes de toutes les disciplines, fait un peu plus que le tour de la question : il la creuse, la dissèque, en analyse les radicelles les plus menues, et conclut avec lucidité, mais sans amertume, qu’une telle quête, comme celle du Graal, est par essence « éternellement inachevée ».
Barthes, que j’évoquais plus haut, y a bien entendu une entrée — pour constater qu’entre être heureux et « ne pas être malheureux », il subsiste un abîme. Ou Robespierre, qui contrairement (ou conformément, tout dépend de l’attitude et des préjugés du lecteur) à ce que l’on aurait pu croire, s’est fort préoccupé du bonheur, avant même que la Révolution n’éclate — cette période où, comme disait son ami Saint-Just, on constata que le bonheur « était une idée neuve en Europe ». Quant à savoir lequel doit l’emporter, du bonheur collectif ou individuel, c’est une autre affaire. Le premier, tranche — si je puis dire — Marat. Les deux mon capitaine, conclut l’Incorruptible : la source du bonheur individuel comme collectif, c’est la Justice. Mais on réalisa avec Thermidor que l’excès de Justice est vécu comme une injustice. Le bonheur serait-il par essence médiocre, l’enfant légitime du meden agan, le « rien de trop » aristotélicien ? Est-il dans la satisfaction des passions, ou dans leur extinction — cette ataraxie prônée par Démocrite, Epicure et Sénèque — rien que de bons esprits ? La notion est décortiquée dans la dernière section du Dictionnaire, portant sur la Spiritualité — après la Création, la Fiction, la Pensée, le Politique, le Psychique et la Société, champs successifs du bonheur possible, et obstacles successifs à sa réalisation.

D’où le retour annoncé à Le Clézio, qui a lui-même une belle entrée dans l’ouvrage. Dans le Chercheur d’or, le héros passe d’un état de bonheur enfantin et édénique au malheur complet de la guerre, de la perte des êtres aimés. Puis il s’illusionne sur le bonheur que pourrait lui valoir ce trésor qu’il cherche désespérément sur l’île de Rodrigues — avant de réaliser (c’est dans les dernières lignes) que le bonheur est dans cette navigation infinie, « de l’autre côté du monde, dans un lieu où l’on ne craint plus les signes du ciel, ni la guerre des hommes » ; et dans le récit, qui commence en cette fin de livre, de tout ce qui s’est passé : il n’y a aucun bonheur comparable à celui d’écrire, au tout petit matin, merveilleusement seul mais entouré de livres, et d’entendre « jusqu’au fond de moi le bruit vivant de la mer qui arrive » et le chant des matelots.

Jean-Paul Brighelli

PS. Ce Dictionnaire du bonheur est un gros volume qui ne coûte, après tout, que 29 €. Mais si vous êtes en quête, à quelques jours de Noël, d’un cadeau plus mignard, essayez l’Histoire politique du barbelé, où Olivier Razac montre avec pertinence, à travers les exemples de l’Ouest américain et des deux guerres mondiales, que le barbelé est une dématérialisation du mur, avec l’avantage d’être déplaçable, et de ne pas offrir de surface stable sur laquelle les mauvais esprits pourraient écrire leur révolte. Un petit bijou de petit livre, pour 8 €.
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Brooklyn Affairs

Motherless_Brooklyn_(film)Autant vous en parler avant que le film ne disparaisse des affiches : Brooklyn Affairs est un pur chef d’œuvre de ce genre que les Américains appellent « néo-noir », un film de genre qui transcende — et de beaucoup — les frontières du genre, et qui peut rivaliser sans complexe avec ce que les années 40-50 ont produit de plus noir. Ou avec le très beau Miller’s Crossing (1990) des frères Coen — auquel il emprunte l’attention particulière accordée aux chapeaux, mais chut…
Les critiques n’ont pas été très bonnes, pour des raisons absolument aberrantes. On lui reproche de ne pas être assez « politique », pas assez anti-raciste, de dénoncer (ah, cette manie qui revient du fond des années 70 du « film à message » — quelle horreur !) la spéculation immobilière sans être Main basse sur la ville — ce chef d’œuvre de Francesco Rosi (1963). Bref, il semble bien que personne, parmi les critiques de cinéma professionnels, n’ait consenti à voir le film mis en scène et interprété (magistralement) par Edward Norton. À le regarder. Ni celui-là, ni aucun autre, d’ailleurs.

L’un des tics que je tente d’éradiquer chez mes étudiants est justement le « message », dont l’expression commence avec la phrase rituelle « l’auteur dit que ». L’auteur ne dit rien — d’ailleurs, il n’est pas là, il n’a jamais été là. Le texte dit quelque chose, avec ses moyens — et c’est l’analyse de ces modes de dire qu’il convient d’analyser. Un film, c’est exactement la même chose — mais nous sommes désormais soumis à la dictature de la bien-pensance qui ne peut nous faire apprécier quoi que ce soit qu’à travers le filtre manichéen que le Camp du Bien impose à toutes les productions artistiques. Du style, point de nouvelles. Cela permet à des raclures style Christine Angot ou Édouard Louis de prospérer dans l’antiracisme (c’est bien) et le droit pour les femmes d’accoucher par l’oreille, comme chez Rabelais (sauf que chez Rabelais, c’était drôle).

Retour au film d’Edward Norton.

Je dois avouer une inconséquence — ou peut-être est-ce une sorte de synesthésie dont je suis atteint. Je ne peux regarder un tableau sans entendre une musique — et les tableaux muets justement ne me disent rien. Et réciproquement, je n’apprécie vraiment que les musiques qui génèrent en moi des paysages. Un abus de cinéma, peut-être.
Par exemple, je n’ai jamais pu voir une toile de Hopper sans entendre, derrière, un air de jazz obstiné et mélancolique — Chet Baker principalement, dans Almost Blue par exemple. Eh bien, le film de Norton est construit sur les images de Hopper et sur le jazz : le metteur en scène a embauché Wynton Marsalis pour ré-arranger la chanson qu’avait écrite pour le film Thom Yorke, le chanteur de Radioheadécoutez donc :

« The lines are drawn
For daily battles
Trumpet sound
For daily troubles

Lock your dreams away
And wake it up
Enough about
Your broken heart… »

Et Michael K. Williams y joue justement un trompettiste qui doit beaucoup au premier Miles Davis, avec un quintet très proche de celui qui entourait le génial trompettiste lorsqu’il improvisa la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud.

Les acteurs sont d’ailleurs tous sidérants. Bruce Willis crève l’écran dans les cinq premières minutes — puis il crève tout court. Willem Dafoe, qui n’a jamais fait un mauvais film, étant entendu que même si c’était arrivé, il en aurait fait un bon film, est fascinant en cloche de génie. Et Alec Baldwin, qui de film en film perfectionne son personnage de salaud intégral, délivre une tirade sur ce qu’est le Pouvoir d’une force rarement atteinte : je ne vois d’équivalent que la tirade sur l’argent, à la fin de Topaze (il va falloir que j’écrive une chronique pour réhabiliter Pagnol, que des guignols sanglants comme Jean-Claude ont entrainé dans les abîmes).

Quant à l’idée de doter le héros d’un syndrome de la Tourette qui lui fait balbutier des enchaînements de mots, c’est proprement génial, étant entendu que ces mots qui jaillissent en gerbes d’étincelles en disent long sur l’intrigue, puisqu’il ne peut réfréner cette part chaotique de son cerveau, non soumise à un quelconque surmoi.
Et si vous habitez une campagne dépourvue de cinémas, guettez l’irruption du film sur DVD — il vous hantera longtemps. Quand je suis sorti de la salle, les rues de Marseille, pour quelques minutes, ont bruissé d’un air jazzy qui ne leur est pas habituel — j’avais emmené avec moi les images du film, qui se sont surimposées au désordre assourdissant de la Canebière.

Jean-Paul Brighelli

Juste un mot pour stigmatiser les distributeurs, qui ont cru bon d’inventer un faux titre américain, Brooklyn Affairs, pour remplacer le vrai titre, Motherless Brooklyn — étant entendu que « Brooklyn » est à la fois le quartier de New York, et le pseudo sous lequel est connu le héros. Et que motherless est justement son état initial, lui qui n’a de sa mère que le souvenir d’une main qui lui caressait la nuque — un geste que va répéter la femme qu’il séduit à force de désarroi, orpheline elle-même ; et la dernière image, sur une plage abandonnée même des mouettes, réunit ces deux solitudes dans un double plan, champ / contrechamp, absolument splendide.

Marseille année zéro : la Chute du monstre, de Philippe Pujol

9782021428193-475x500-1J’ai un peu hésité avant de rendre compte du second livre de Philippe Pujol consacré à Marseille, destiné à faire pendant à la Fabrique du monstre, dont j’avais rendu compte dans le Point, et dont j’avais interviewé l’auteur ici-même. Je pensais avoir été plutôt laudatif, mais Pujol n’a pas voulu répondre à mes sollicitations cette fois : tant pis pour nous. Je ne dois pas être assez à gauche pour lui…
Ou trop islamophobe : il est bien obligé de parler de la présence musulmane à Marseille, de l’influence des imams, de la présence de plus de 200 mosquées, déclarées et clandestines, dans la ville. Mais c’est aussitôt pour en minimiser l’emprise wahhabite, persuadé qu’il est que le basculement de bien des jeunes dans le militantisme islamique n’est qu’un effet secondaire de la misère et du rejet auxquels on les accule. Que Marseille soit le laboratoire de la conquête de la France, que le voile, omniprésent dans la ville, soit le cheval de Troie de cette conquête, ne l’effleure jamais.

Pujol part — comment faire autrement ? — des effondrements d’immeubles, qui ont amené bien des habitants à prendre conscience du lent pourrissement auquel une majorité composée d’affairistes et d’escrocs « de petite race », comme dit très bien Pagnol dans Topaze, a condamné leur ville. J’en avais parlé l’année dernière. La réalité, ce sont non seulement les deux immeubles qui se sont effondrés, mais les quatre mille (si, si, vous avez bien lu) en voie d’en faire autant. Le relogement des habitants expulsés de leurs habitations fissuréesPluie 1 coûte plus de 100 000 € par jour à la ville. Une goutte d’eau pour une cité endettée à hauteur d’1 800 000 000 €, et dont les habitants, parmi les plus pauvres d’Europe, ne tiennent que parce que le trafic de drogue verse dans ce gouffre près de 700 000 000 € par an. Une suggestion à Macron et à Bruno Le Maire : faites de la France la plaque tournante du trafic de shit en Europe, comme à l’époque où la French Connection marseillaise inondait l’Amérique, et le déficit sera vite purgé. Légaliser l’Herbe à usage médical, c’est jouer petit bras.

J’ai particulièrement aimé les pages que consacre Pujol aux « chapacans », cette foule d’intermédiaires, par eux-mêmes incompétents, mais absolument serviles, auxquels est déléguée la gestion des 17 000 délégations de service public. Ou la découverte du mot « bashing » par l’équipe municipale — comprenez le « Bashing from Paris » dont Marseille est la cible et la victime. Déjà Louis XIV se méfiait si fort de cette ville rebelle que les canons des forts, à l’entrée du port, sont tournés vers la ville bien plus que sur d’hypothétiques barbaresques — qui, du coup, sont entrés dans la cité sans coup férir, depuis 50 ans. Déshéritée et mal aimée — mais vivante quand même, tel est le tableau que Pujol dresse de la ville.

Bien sûr, l’ouvrage, paru à quelques mois des municipales, ne pouvait ignorer le bal des prétendants, depuis Martine Vassal, arrivée là, comme elle le dit elle-même, grâce aux lois sur la parité (et parce que Jean-Claude connaissait son papa) jusqu’à Bruno Gilles, dernier rempart gaulliste (donc logiquement éliminé par son propre parti, où les centristes ont pris le pouvoir de façon à le rendre macrono-compatible dans un avenir proche), en passant par les prétendants Marcheurs, la Gauche faisandée, les écolos en embuscade — alors que les forces vives de la politique locale sont dans ces associations nées spontanément devant les exactions de la politique gaudiniste, le chantier pharaonique de la Plaine, les quartiers d’affaires barrant le front de mer, la restauration d’avenues invendables, invendues, mais juteuses, le PPP (Plan Public Privé) qui prétend restaurer à très grands frais les écoles de la ville. Entre ici, Gaudin, suivi de ton armée de magouilleurs, profiteurs et gougnafiers de toutes espèces, aurait dit Malraux.

Je ne vais pas déflorer l’ouvrage — lisez-le : si vous êtes Marseillais, vous n’apprendrez rien, mais ce sera pour vous un vade-mecum pratique, toutes les turpitudes gaudinesques en 280 pages ; si vous ne l’êtes pas, vous conclurez assez vite qu’il s’agit d’un ouvrage de fiction.
C’est d’ailleurs sur le ton de la fiction qu’écrit Pujol, qui se prend, au choix, pour Henri Rochefort (« Le ton général qui se dégage de l’ouvrage fait penser à un pamphlet du siècle passé », dit justement Guillaume Origoni sur Slate) ou pour David Goodis, le grand auteur américain de romans noirs : « Le style, tout en staccato, est asphyxiant », dit Gilles Rof dans le Monde. J’aime bien staccato : Pujol a calqué son style sur le crépitement des kalachs qui depuis les Balkans se sont généralisées dans la ville.
C’est cette dimension presque fictive, en tout cas haletante, qui a frappé prioritairement Françoise Verna, journaliste à la Marseillaise, le journal de Pujol. « Avec un style, écrit-elle, toujours aussi romanesque, voire romantique tant il est parfois désespéré — ce qui ne signifie pas que le propos relève de la fiction — Philippe Pujol raconte les maux de Marseille ». En vraie femme de gauche, on la devine choquée par le chapitre sobrement intitulé « Parties fines » où Pujol nous fait côtoyer les gros et petits bras (attention, euphémisme !) de la ville dans les clubs libertins de Marseille. Après tout, l’Humanité stigmatisait, dans les années 1950, Dominique Aury et Histoire d’O, il y a toujours eu du puritain chez les communistes. D’autant que le chapitre n’est là — comme celui sur les dérives de la franc-maçonnerie locale, sise dans une ruelle puante propice aux rendez-vous discrets, aux fellations fugaces et aux shoots d’héroïne — que pour dresser la liste des lieux de rendez-vous de cette bourgeoisie affairiste qui, des salons de l’OM à ceux de la mairie, s’est partagé la ville. « Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres » : l’apostrophe célèbre de Ruy Blas (III, 1), où les Grands dépècent le cadavre de l’Espagne du Siècle d’or, convient bien à cette métropole où les mêmes truands / politiques / entrepreneurs (rayez les mentions inutiles, tout en sachant qu’il est des cumulards) se partagent le gâteau depuis trente ans de gaudinisme, qui ont suivi trente ans de defferrisme et d’affairisme — en attendant trente ans de vassalisme ?
À moins que… Mais l’hypothèse d’un changement est vite rejetée par Pujol — qui n’évoque même pas pour mémoire l’hypothèse RN —, tant Force Ouvrière a cadenassé la ville et y a fait son nid, comme les coucous qui massacrent allègrement la progéniture des passereaux dont ils squattent les nids.

Jean-Paul Brighelli

La colère au soleil ne fait pas moins de vagues

1Grand soleil et grand vent — de quoi attiser les tempéraments inflammables.
En tête de cortège, un groupe informel de jeunes peut-être étudiants, peut-être en recherche d’emploi — certainement en quête de réponses, face à un gouvernement qui danse d’un pied sur l’autre, entre grande muette et cacophonie. Quant à la présence des « féministes en colère » (pléonasme, sans doute) elle ne méritait pas pour autant un écran de fumée2

Parce que faute d’agressions policières, les manifestants s’en sont donné à cœur joie, question fumigènes14

13On se serait cru à un OM / Leipzig de grande mémoire14bis

Le ton était donné : la protestation sur les retraites n’était qu’un aspect de la révolte contre les bas salaires, la précarité, le SDFéisme devenu religion d’Etat, et j’en passe.
Comme disait une banderole, « le social brûle »
4

Oui, mais qui le sait, à Paris ? L’un de mes interlocuteurs, au ministère de l’Education, à qui je conseillais de sortir, parfois, m’a rétorqué qu’ils sortaient — en prévenant trois semaines à l’avance… Ce qui leur donnait une occasion magnifique de visiter un collège Potemkine… Ils vivent dans une bulle, rue de grenelle. Ce n’est même pas par arrogance (quoiqu’il y ait une bonne dose d’hubris dans leur comportement) ou par cynisme qu’ils s’entêtent dans une réforme des retraites mal ficelée. C’est par déconnexion pure, déni de réalité, et mauvaises lunettes. Il leur manque un fou qui leur dise la vérité.
Que par exemple le Cours Lieutaud, à Marseille, absolument plein alors même que les derniers manifestants n’étaient pas partis de la Canebière, cela fait entre 15 000 et 20 000 personnes — et en rangs serrés.8

La CGT avait mobilisé ses troupes, entre service d’ordre des dockers — à côté desquels j’ai l’air frêle, me dit-on3

Batteuses de tam-tam recrutées sur catalogue — à moins qu’ils n’aient débauché l’une des candidates du concours de Miss France qui se passe à Marseille en ce moment même12

et même les chiens de compagnie, dûment estampillés CGT…7

Puis vinrent les enseignants, très nombreux — vraiment très nombreux,9 qui eux aussi se donnèrent l’illusion d’être au cœur de la bataille, dont ils eurent au moins la fumée…10

Profs de toutes origines, profs de prépas et Adjoints d’enseignement mêlés11

— bref, le grand projet de Langevin / Wallon enfin réalisé, de la Maternelle à l’Université, réalisé malgré lui par Macron…
Et non seulement j’ai reconnu des chants venus comme des spectres du plus lointain de la mémoire révolutionnaire, « El pueblo unido jamás será vencido », que je n’avais plus entendu depuis les manifs qui avaient suivi le coup d’Etat de Pinochet (le peuple a une longue mémoire, au contraire de ses dirigeants), mais la CGT a ressorti l’imagerie castriste — le Che est sur toutes les banderoles, même sur celle des salariés de ex-Thés de l’Eléphant. Ce n’est pas un hasard si en français, « révolution » caractérise un mouvement qui tourne en rond en rond en rond…11

Ce qui me ramène au cours que j’aurais dû faire ce matin, si j’avais eu des élèves — ils faisaient la révolution — et si j’avais pu pénétrer dans mon lycée : mais de jeunes énergumènes venus d’ailleurs avaient accumulé tant de poubelles et de barrières de chantier que l’opération s’avéra délicate — et les autorités de l’établissement, rassemblées inquiètes en haut des marches, de l’autre côté de la barricade, me dissuadèrent du geste et de la voix de me frayer un passage en assommant quelques-uns des énergumènes — tant pis, je suis resté sur mon envie, et je suis reparti, le nez en l’air, faire les photos que je vous ai livrées ci-dessus — afin que ma matinée ne fût pas tout à fait perdue.

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB et Palombella Rossa

Cuisine bourgeoise

2272490_jessica-prealpato-designee-meilleur-patissier-du-monde-web-tete-0601384336841_1000x300Jessica Préalpato, chef pâtissière du restaurant Alain Ducasse au Plaza Athénée, élue « meilleur chef pâtissier du monde » en juin 2019.

Emmanuel Tresmontant publie dans Causeur-papier de ce mois de décembre un stimulant article sur « la Brigade des femmes » qui fait l’historique de la cuisine aux XIXe et XXe siècle — avec des aperçus sur le XXIe. Il rappelle ainsi qu’« en 1911, à Paris, on recensait plus de 4000 cuisiniers œuvrant pour le compte des grandes maisons » — non des grands restaurants, un concept qui émergeait à peine, mais des hôtels particuliers des grandes familles : « c’est dans ces maisons privées, où l’élite politique et culturelle du pays se retrouvait chaque semaine, que la cuisine française atteint son apogée. »

Ces 4000 cuisiniers sont tous des hommes. Les femmes sont alors reléguées (elles sont plusieurs dizaines de milliers) à la périphérie de la gastronomie, dans le tout-courant de la restauration, à une époque où peu d’appartements disposaient d’une cuisine autonome. On se fait monter les petits plats cuisinés dans les antres des cuisinières. Et Tresmontant a raison de dire qu’elles sont volontiers stigmatisées par la littérature — voir l’abominable Cibot qui se charge, dans le Cousin Pons, de circonvenir, à coups de petits plats mijotés, le grand collectionneur gourmand dont tout un chacun convoite les possessions. Certains pourtant les épousent : voir Zola, qui « traite » chaque jeudi ses amis romanciers chez lesquels il pioche, en cours de repas, les idées de ses futurs romans (dixit Edmond de Goncourt, toujours mauvaise langue) et qui a épousé avec Gabrielle un fin cordon bleu, capable de lui mijoter « les petits plats, cuisinés comme en province, cuisinés avec la foi et la religion d’une cuisinière en le génie de son maître » (Goncourt encore). Bouillabaisse, civet de lièvre, volaille rôtie — les spécialités « bourgeoises » et provinciales transmises de mère à fille depuis lurette, et que j’ai pour ma part apprises en regardant faire ma grand-mère, sagement accoudé à la table de la cuisine où elle épluchait ses poireaux et où je faisais mes devoirs.

Mais très vite, lorsque le train de vie du couple Zola change, après les grands succès du romancier, Gabrielle (qui a repris son premier prénom d’Alexandrine) s’offre une cuisinière professionnelle dont elle compose les menus : « Un potage queue de bœuf, des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à l’italienne, des gelinottes de Russie et une salade de truffes, sans compter du caviar et des kilkis en hors d’œuvre, une glace pralinée, un petit fromage hongrois couleur d’émeraude, des fruits, des pâtisseries. Comme vin, simplement du vieux bordeaux dans les carafes, du chambertin au rôti, et un vin mousseux de la Moselle, en remplacement du vin de Champagne, jugé banal » — c’est dans l’Œuvre. A noter que ce repas est un échec total, les convives, au lieu de se recueillir, comme on le leur demande, devant les raviolis, ont trop souci de s’entre-déchirer.

La merveilleuse fiction de Karen Blixen, dans le Festin de Babette (une nouvelle tirée des Anecdotes du destin, et un magnifique film de Gabriel Axel) a été écrite à la fin des années 1950, quand des femmes commencent (enfin) à s’imposer dans les grandes cuisines. Dans la nouvelle, Babette a été « chef » du Café anglais dans les années 1860, elle s’est réfugiée dans ce village danois perdu parce qu’elle a participé à la Commune de Paris : en fait, elle n’existe pas à cette date à Paris, où seuls les hommes officient dans les grandes cuisines, elle est l’héritière — avec quelque décalage — des « mères » lyonnaises, Fillioux (1865-1925), Bourgeois (1870-1937) ou Brazier (1895-1977), qui formera Bocuse.
Ces « mères » sont la quintessence des « mères » qui accueillaient les compagnons du tour de France, et qui parfois, à en croire Pagnol (c’est dans le Château de ma mère) offraient un petit peu plus que le gîte et le couvert à ces jeunes gens affamés, échangeant parfois deux jambons pour une andouille.

Renversement dans les dernières décennies : ce sont désormais des femmes qui officient au sommet de la hiérarchie cuisinière, « désertant la cuisine de la maison », où elles ont « laissé la place aux hommes qui jusqu’à présent se contentaient de griller les saucisses au barbecue le dimanche, dans une sorte de réminiscence cro-magnonesque du feu préhistorique et viril », dit très bien Tresmontant.
Ce qui m’intéresse, c’est le mode de transmission de l’héritage culinaire. Foin de la relation mère / fille : après une transmission biaisée mère / fils (ce fut mon cas, avec cette circonstance assez banale que mon modèle fut ma grand-mère, ma mère ayant trop à faire à gagner notre croûte pour s’atteler à des réalisations compliquées — ce qu’elle faisait une ou deux fois par an), on en arrive désormais à une transmission père / fils. quand les femmes sont aux fourneaux, désormais, c’est comme Jessica Préalpato, au Plaza Athénée.

Non que les hommes n’aient pas su, et de tous temps, s’activer devant les fourneaux. Dumas raconte dans les Trois mousquetaires que Bazin, le valet d’Aramis, est capable de faire « un dîner de peu de plats, mais excellent » ; et dans le Comte de Monte-Cristo, c’est Peppino, un truand de la bande de Luigi Zampa, qui tente le baron Danglars, affamé après quelques jours de détention, avec « des pois chiches fricassés au lard ». On est loin des « cailles en sarcophage » de Karen Blixen. Mais on est plus près de la cuisine ordinaire mitonnée dans les familles pauvres.

À ce propos… J’ai en chantier, depuis deux ans, un recueil de recettes pour petits budgets, inspirées d’un excellent ouvrage, Manger quand même, paru en 1943 — un recueil que je compte intituler 100 recettes pauvres pour temps de famine et de macronisme aigu : peut-être faudrait-il que je l’achève avant que le petit Emmanuel ne soit plus en fonction. J’y fais l’éloge des cardons gratinés en béchamel, de la queue de bœuf aux carottes, du travers de porc au miel en cuisson lente et de la daube de joue cuite au four à feu doux : des plats qui prennent du temps — mais vous pouvez faire autre chose pendant qu’ils cuisent, écrire une chronique culinaire, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

PS. L’ensemble du magazine de décembreCauseur No. 74 - Décembre 2019 est réjouissant, avec des articles inspirés sur Philippe Muray, dont on édite le Journal de 1989-1991, ou sur Napoléon Chagnon, cet anthropologie chargé par ses confrères de l’Université de tous les péchés du monde — simplement, comme le raconte fort bien Peggy Sastre, parce qu’il ne marchait pas dans les clous de l’anthropologie victimaire et culpabilisante en vogue à l’université. Sans compter un joli article de Jérôme Leroy sur les livres à offrir à Noël : les carnets de Deibler, où le bourreau de la IIIe République consigna, photos à l’appui, ses observations techniques,9782358870641_1_75 ou les photographies érotiques du Paris d’entre-deux-guerres d’Alexandre Dupouy,41rOf7gJJPL._AC_UL436_ où l’on s’aperçoit que le porno « amateur », avec Bobonne et Marcel, ne date pas de Jacquie et Michel, qui n’ont rien inventé. Tous deux aux éditions de la Manufacture de livres.

De bien belles images que l’on risque de voir souvent

Le ministère de l’Education nationale a trouvé les mots pour le dire : « Nous mettrons en place un minimum de pension à 1000 euros par mois pour ceux qui ont une carrière complète.
Soit 200 euros de plus que le minimum vieillesse acquis à l’ancienneté, si je puis dire ; On applaudit bien fort — et une manifestante, hier, dans la rue, l’a dit avec simplicité :DSC_0009

L’imagination était revenue au pouvoir. SI le lycée Emile Zola, surfant sur l’actualité et sur les mânes de son saint patron, proclamait sobrement « J’accuse »,DSC_0010

D’autres évoquaient le souvenir d’Hervé BazinDSC_0028

ou des Mille et une nuits :20191205_155545

quand ce n’était pas Maïakovski — un suicidé parle aux suicidaires :20191205_121030

Et je passe rapidement sur tous ceux — ils étaient légion — qui avaient décliné la fameuse affirmation « il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot »DSC_0017

ou ceux qui réactualisaient le vieux slogan « Métro Boulot Dodo », soit en remplaçant les termes,DSC_0002

DSC_0026soit en créant des équivalences inédites :20191205_103616

La retraite à points a fourni également son lot de jeux de mots significatifs et créatifs :DSC_0005

DSC_0016DSC_0025Evoquons la déconvenue de cet ancien élève de l’ENS, qui 25 ans après apprend qu’il est cocu :20191205_105614

Mais ce qui m’a frappé davantage, c’est la menace sourde exprimée par telDSC_0018

ou tel,DSC_0027

qui correspond bien au climat actuel : quelque chose de noir plane, qui n’a pas encore de nom, mais qui va finir par se déclarer, comme une peste, une famine, ou la guerre — l’apocalypse est de retour…

Plus de 800 000 personnes dans la rue : un record. On applaudit bien fort Jean-Paul Delevoye, qui a mis tant de temps à concocter son projet, au lieu de le négocier branche par branche, qu’il a dressé tout le monde contre lui. Un modèle de communication, cet homme.
Et tout ça pour désespérer le retraité français comme la Troïka a désespéré le retraité grec ? Et s’ils allaient tous se faire voir chez les Grecs, justement ? 1000 euros par mois ! De quoi payer son loyer sous les ponts — et encore, pas à Paris..

Du coup, la réélection de Macron n’est peut-être pas compromise, tant la multiplication des appétits, face à lui, émiette le mécontentement. Mais l’espérance d’avoir une nouvelle majorité pour continuer sa politique s’éloigne chaque jour davantage.

Jean-Paul Brighelli

Toutes images ©JPB